Dialogue sur le travail en exemples : année 1859

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impr. Beau jeune (Versailles). 1859. 24 p. ; in-12.
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Publié le : samedi 1 janvier 1859
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TRAVAIL EN EXEMPLES
ABÎMÉE 1S59.
MARCELLIN, espiègle, léger, babillard.
EMMANUEL, plus ami du repos que du travail.
ALPHONSE, grave et sentencieux. .
ALEXANDRE,1 . , . „ . , .
. pTvM0N1). } admirateurs des grands hommes.
MARCELLIN.
Pour le coup, je commence à croire que les va-
cances ne sont pas bien éloignées.
EMMANUEL.
Au moins on pourra se reposer, et ce n'est pas
sans besoin... Ici, on vous donne du travail à vous
faire suer comme une locomotive.
MARCELLIN.
Ah ! ne m'en parle pas, encore deux mois comme
ça, et je devenais maigre comme une arête de pois-
son.
EMMANUEL.
" Il faut avouer qu'une année scolaire de onze mois,
c'est trop long; il faudrait quelques réformes là-de-
.=r7~ C . .
dans. Pour moi, à la prochaine occasion, je me pro-
pose d'en parler au Gouvernement.
ALPHONSE.
Et moi, puisque l'occasion, s'en présente, je me
permets de vous dire que vous tenez des propos peu
dignes de l'assemblée qui veut bien nous honorer
de sa présence.
EMMANUEL.
Oh ! on nous le pardonnera aisément, car nous
n'avons ici que des amis';
MARCELLIN.
Sans doute, puisque ce sont des pères et des mères,
et un père et une mère sont accoutumés au babil ■
td'un enfant. Oh ! moi, on n'est pas plus étonné de
îii'entendre parler que de voir le soleil se lever tous
les matins.
ALPHONSE.
Oui, mais d'autres personnes, également respec-
tables, sont venues se joindre à nos parents.
ALEXANDRE.
En effet, nous voyons ici de dignes magistrats, des
ecclésiastiques et des bienfaiteurs qui méritent nos
respects et notre amour; il faut bien avoir quelque
considération pour eux.
EMMANUEL.
Oh ! je suis rassuré là-dessus... La douceur et la
bienveillance qui se lisent sur leur visage m'ont déjà
dit que nous pouvons causer à l'aise ; ils sont venus
ici pour applaudir à" notre joie, pour se réjouir
avec nous.
MARCELLIN.
Et puis, ils ont eu notre âge, ils savent bien qu'à
douze ans on possède une langue bien déliée ; et, si
l'on ne parlait pas, que pourrait-on faire depuis le
matin jusqu'au soir?
EDMOND.
Ce que l'on pourrait faire? Mais on travaille, et l'on
s'apprête ainsi à remplir une honorable carrière.
ALPHONSE.
Ou bien si l'on parle, on dit des choses utiles, car
toute bonne conversation doit être une école de
sagesse.
EDMOND.
C'est juste ; aussi un homme sage a-t-il dit : Ou
taisez-vous, ou dites quelque chose qui vaille mieux
que votre silence.
MARCELLIN.
Oh! tous les deux, vous êtes trop précoces, vous
avez trop d'esprit; vous ne vivrez pas longtemps.
ALEXANDRE.
Eh bien ! moi, je me range du côté d'Alphonse et
d'Edmond, et je propose de dire un mot des grands
hommes, des savants, par exemple, pour voir com-
ment ils sont arrivés là, pour apprendre à Emmanuel
et à Marcellin si c'est en se croisant les bras comme
une statue, ou en parlant comme une gazette, qu'on
fait passer son nom à la postérité.
MARCELLIN.
Oh! vous perdrez votre temps, car je ne veux pas
devenir un grand homme; c'est trop dangereux, ça
pourrait me donner de l'orgueil.
EDMOND (ironiquement).
Tu as raison, et si La Fontaine était ici, il saurait
te répondre avec le renard qui ne pouvait atteindre
les raisins : C'est trop vert, ce n'est bon que pour
des goujats.
ALEXANDRE.
Attrape ça ; voilà un compliment bien tourné.
> EMMANUEL.
J'y renonce aussi, car, pour être un savant, il faut
aller à l'école jusqu'à ce que l'on soit grand comme
père et mère, et une année d'étude me semble déjà
bien longue.
MARCELLIN.
Et moi donc, une année de onze mois d'étude,
mais came semble plus long que la queue de la co-
mète de 1858, qui avait pourtant une longueur de
S7 millions de kilomètres, à ce qu'on dit,
ALEXANDHE.
Oh ! ce n'est pas toi qui l'a mesurée, la queue de
la comète; il n'y a que les hommes qui n'ont pas
craint le travail et l'étude qui savent lire dans le
firmament, et qui peuvent mesurer les astres.
EDMOND.
Oui, cela appartient à un Newton, par exemple,
qui oubliait jusqu'à son dîner pour s'abandonner au
travail.
ALEXANDRE.
Il a même été plus loin, puisque, un jour, il était
tellement absorbé dans ses découvertes astronomi-
ques, que sa servante lui fit croire qu'il avait dé-
jeuné, alors qu'il était encore à jeun.
— 5 —
MARCELLIN.
Eh bien! moi, on me ferait plutôt croire que je
n'ai pas dîné lorsque je sors de table.
EDMOND.
Oui, ce sont de tels hommes qui peuvent voyager
dans l'espace, et mesurer les étoiles et les comètes.
EMMANUEL.
Si ça ne vous faisait rien de descendre du pays des
étoiles, et de parler d'autre chose, ça m'arrangerait
beaucoup, car, pour moi, je ne puis pas monter si
haut.
ALEXANDRE.
C'est vrai, on ne s'élève jusqu'au firmament que
sur les ailes de la science, et je crois que les tiennes
ne sont pas bien longues.
ALPHONSE.
Allons ! celui qui a quelque chose d'intéressant à
nous dire, on lui laisse la parole.
MARCELLIN (levant la main, comme pour demander à
parler).
Et moi, qui n'ai rien à dire, pourrai-je parler tout
de même ?
ALPHONSE.
Oui, car le privilège du bavard est de parler tou-
jours sans jamais rien dire.
EDMOND.
Tandis que l'homme sage attendra le temps et les
occasions, pour placer habilement un mot.
ALEXANDRE.
Ainsi sut agir Pascal, un grand homme dont le
— 6 -
génie fut si précoce. On parlait de jeunes savants ;
un monsieur se prend à dire : Tous ces savants en
lisière sont souvent dépourvus d'esprit quand ils
sont plus âgés. Et le petit Pascal lui répond aussitôt :
Il paraît que Monsieur a eu beaucoup d'esprit quand
il était jeune.
ALPHONSE.
N'oublions pas que Pascal dut autant à son travail '
qu'à son génie, d'aïroir étonné le monde par sa
science.
EMMANUEL.
Justement, il a trop travaillé, c'est pour cela qu'il
est mort si jeune, et moi, je veux vivre longtemps.
EDMOND.
Oh ! si la paresse fait vivre longtemps, tu vivras
trois fois autant que Mathusalem; mais, avec la pa-
resse, on ne peut acquérir ni réputation ni talents.
EMMANUEL.
Oh ! pour moi, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire,
Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire.
ALPHONSE.
C'est en quoi tu t'abuses, car :
Quelque jeune qu'on soit, quand on a su bien vivre,
On a toujours assez vécu.
MARCELLIN (vivement).
Bravo ! vous voilà lancés. On dirait de petits Bos-
suets qui parlent, ou plutôt de petits aiglons qui
vont essayer leurs ailes.
ALEXANDRE.
Tiens! tu fais bien de nommer Bossuet, qu'on a
si justement appelé l'Aigle de Meaux. Il n'était pas
plus grand que nous, il avait quinze ans seulement,
et déjà il faisait dans une assemblée aussi respec-
table que celle-ci un magnifique sermon tout im-
provisé.
EDMOND.
C'est bien vrai, je crois même qu'il était onze
heures du soir quand il fit ce discours. C'est ce qui
fit dire à un homme de beaucoup d'esprit, qu'il
n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard.
ALEXANDRE.
Emmanuel, qu'est-ce que cela veut dire, ni si tôt
ni si tard?
EMMANUEL (se grattant l'oreille, après un moment d'at-
tente).
Ce n'est pas clair, ça : s'il était tard, ce n'était pas
de bonne heure.
ALEXANDRE.
Et toi, Marcellin.
MARCELLIN.
C'est comme si tu disais qu'un nègre est tout
blanc, ou qu'il fait nuit en plein midi : s'il était tôt,
il n'était pas tard.
ALPHONSE.
Voilà ce que c'est de ne point s'habituer à réflé-
chir : on ne comprend pas les choses les plus sim-
ples. C'était tôt, ou de bonne heure pour Bossuet,
puisqu'il n'avait que quinze ans, et c'était tard, puis-
qu'il était onze heures du soir.
MARCELLIN (vivement).
C'est pourtant vrai ; je te donne un brevet d'esprit,
sans garantie du Gouvernement.
ALPHONSE.
Bossuet prêcha si bien, parce qu'il avait déjà tra-
vaillé beaucoup, et il continua d'étudier toute.sa vie.
EDMOND.
J'en ai une preuve convaincante. Il était évêque
de Meaux, lorsqu'il alla se promener dans son jardin,
tenant à la main un livre de saint Augustin. Il de-
mande à son jardinier si les arbres poussent bien. —
Ah ! Monseigneur, lui répond le jardinier, vous ne
vous inquiétez pas beaucoup de votre jardin ; si j'y
plantais des saints Augustins, vous viendriez sans
doute le voir plus souvent.
MARCELLIN.
Comme ça, il faut étudier toute sa vie, quand
même on serait vieux comme un grand-père?
ALPHONSE.
Si l'on n'étudie pas toujours, au moins faut-il
toujours travailler, si l'on veut être un homme ho-
norable.
EDMOND.
Et si l'on veut acquérir quelque bien-être; car ce
n'est jamais pour les paresseux, qu'il tombe des
averses de pièces de cinq francs dans la bourse.
ALEXANDRE.
Et moi, j'ai entendu dire que ceux qui s'imaginent
n'avoir qu'à lever les plats en l'air, pour qu'il y tombe
des alouettes toutes rôties, voient bien souvent des
plats nets.
EMMANUEL.
Ah bien ! je retiendrai cela,- car j'en fais tous les
jours des plats nets, moi.
— 9 —
ALPHONSE.
Oui, mais retiens surtout que cela veut dire qu'on
ne recueille pas sans avoir semé.
MARCELLIN.
C'est ça, voilà qu'il faut se tuer à force de travail-
ler pour vivre.
EMMANUEL.
Oh! moi, j'ai besoin de me reposer de temps en
temps, c'est nécessaire à ma petite santé ; et si je ne
l'avais pas fait jusqu'ici, j'aurais déjà été six fois au
moins à mon enterrement.
ALPHONSE.
Il est bien temps de revenir aux hommes qui se
sont distingués par leur travail.
ALEXANDRE.
D'autant plus qu'il y a des choses bien intéres-
santes dans la vie de ces hommes célèbres.
EDMOND.
Et qu'il suffirait de vouloir être un grand homme
pour le devenir, tant la volonté a de force.
ALEXANDRE.
Pour vous en convaincre, je rappellerai l'histoire
du petit mercier de Melun, de Jacques Amyot, qui
devint évêque et précepteur de plusieurs rois de
France.
MARCELLIN.
Oh ! s'il suffit de vouloir être savant pour le de-
venir, je veux bien l'être tout de suite.
EMMANUEL. .
Tout de même, ça m'irait aussi d'être un grand
homme.

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