Dictionnaire des gens de lettres vivants , par un descendant de Rivarol [par P. Cuisin et Brismontier]

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chez les marchands de nouveautés (Paris). 1826. Écrivains -- Dictionnaires. 1 vol. (285 p.) ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1826
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I
DICTIONNAIRE
DES GENS DE LETTRES VIVANTS.
PARIS, IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE,
HOTEL DES FERMES.
DICTIONNAIRE
DES
GENS DE LETTRES VIVANTS.
Pas un Descendant de Risarol.
PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
2826.
I.
AVANT-PROPOS.
DEPUIS quelque temps on s'est
étrangement mépris sur ce que de-
vaient être les Biographies; on en a
fait des archives de scandale, en sa-
crifiant, pour la plupart du temps, la.
vérité à la spéculation. C'était en ef-
fet piquer la curiosité des oisifs ca-
resser de petites passions mais n'é-
tait-ce pas en même temps déshonorer
sa plume que de satisfaire ce scanda-
leux engoûment? Nous en avons la
preuve dans le soin qu'ont eu les
auteurs de ces frivolités de cacher
( VI )
leurs noms sous d'officieux pseudo-
nymes. Il est vrai de dire que la mer-
cantilité de quelques libraires a
amené ce déluge d'inutilités; car on
sait trop que par le temps qui court,
un livre se commande comme un ha-
bit, et qu'alors le ridicule doit moins
s'attacher à celui qui exécute qu'à
celui qui ordonne.
On a accoutumé le public à payer
les productions de l'esprit au rabais;
les auteurs ont donc dû se ravaler
eux-mêmes, et jamais, s'il faut le dire,
ils ne s'y sont mieux prêtés qu'eu
écrivant ces compositions exiguës. Le
temps commence déjà à faire justice
( VII )
encore pour en rire, plus tard on les
délaissera par pitié car s'il est du
propre de la génération présente
d'aimer la lecture, la nouveauté, elle
ne tolère pas long temps qu'on l'a-
buse impunément. Sous le titre que
nous avons choisi, il a déjà paru l'un
de ces modernes embrions; sembla-
ble à ses frères jumeaux, il n'a eu que
huit jours d'existence, et c'était déjà
une immortalité qui a dépassé son
mérite. Qu'est-ce en effet que cette
biographie des gens de lettres où fi-
gurent à peine une centaine d'écri-
vains ? Si l'on en excepte les amis de
l'auteur, et nous pourrions citer le
( VIII )
vons rencontré que des notices plus
ou moins diffamatoires ôù la vérité
est sacrifiée au plaisir de faire un ca-
lembourg plus ou moins grossier. Et
c'est ainsi qu'un homme de lettres
parle de ses confrères! Qu'il y prenne
garde, il pourrait arriver qu'on lui
rendit épigramme pour épigramme,
et sans doute les rieurs ne seraient
pas de son côté. Ce ne sera certaine-
ment pas nous plus consciencieux
nous dirons notre opinion sur.les
écrits des gens de lettres, nos. con-
temporains, avec les ménagements que
les hommes se doivent entre eux, afin
de ne pas; comme Fauteur del'in-32,
avoir à rougir en même temps d'un
( IX )
mauvais livre et d'une méchante ac-
tion/La vérité n'exclut pas la gaîté
de bon aloi nous comptons bien-le
prouver; et ce sera même à propos de
cet inexorable faux frère que nous le
prouverons mieux. A bon entendeur
demi-mo,t.
Notre profession de foi faite sur
ces mercantilités exiguës, il nous reste
à parler de notre livre. Encore une
biographie, se diront les lecteurs car
il n'en faut pas douter, le public,
quand nous paraîtrons, sera fatigué
de ces fantasques conceptions. Eh
bien oui, encore une biographie
mais la nôtre n'est point destinée à
faire scandale nous tâcherons de
( X )
n'être que l'organe de la voix publi-
que, c'est-à-dire l'écho de la vérité.
Nous ne nous sommes pas dissimulé
la difficulté de cette entreprise; mais
plus elle en présentera, nous sommes-
nous dit, plus il y aura de mérite à
en avoir triomphé, et c'est vers ce
but que vont se diriger tous nos
soins.
Nous avons reconnu depuis long-
temps sous quelle influence les écri-
vains agissaient, et de quelle impres-
sion naissaient les différents ouvrages
dont le public est accablé. C'est à la
dépravation que sont dus les ouvrages
obscènes; de l'oisiveté que naissent
les livres frivoles à la spéculation
( XI )
que l'on doit attribuer les ouvrages
moitié dangereux, moitié utiles
comme nous sommes redevables aux
talents et à la patience, des ouvrages
utiles à la méditation, des livres in-
dispensable aux besoins de l’instruc-
tion, et enfin, au génie, des œuvres
qui en noblissent la littérature mo-
Envisager donc chacun des auteurs
contemiporains dans leurs rapports
avec nos moeurs, nos besoins et no-
tre illustration, est la seule tâche que
nous devons nous imposer nous le
ferons de bonne ;foi, oubliant ·que
nous grossissons nous-mêmes l’un
des cadres qui viennent d’être signa-
(XII)
lés.Aucune considération particulière
ne nous fera transiger avec la vérité,
à moins qu'elle ne soit si dure que
nous ne soyons dans la nécessité d'en
adoucir les expressions.
Çhaque âge a compté une biogra-
phie de cette nature. Voltaire écrivit
celle des auteurs du siècle de
Louis XIV; Rivarol nous parh des
gens de lettres du siècle de Louis XV.
De nos jours, si l'on en excepte une
biographie des romanciers, publiée il
y a quelques années ce n'est que
dans de volumineux recueil? qu'il est
possible de recruter la-milice littéraire
contemporaine. Nous arrivons donc
sous les auspices les plus favorables
(XIII)
a
puisque nous pouvons à la fois rem-
plir une lacune et satisfaire la curio-
sité publique. Pénétrés de ces vérités
incontestables, nous allons entrer en
matière; puisse le lecteur, en parcou-
rant nos pages, dire ce que disait
Montaigne de ses ouvrages C'est icy-
un livre de bonne foy
DICTIONNAIRE
DES
GENS DE LETTRES VIVANTS.
ADER (J). Collaborateur du Corsaire, du
Mercure du 19» siècle, ce jeune auteur se fait
remarquer par un style pur et sans recherche.
Sous le titre des deux Écoles, ou le Classique
et le Romantique, il a fait représenter au théâ-
tre de l'Odéon une comédie en trois actes et
en vers, qui aurait eu plus de succès, si elle
n'avait eu le malheur d'arriver après celle de
M. Bayard, dont le fonds était le même. La
justice nous commande d'ajouter que M. Léo-
nard Detchévery a participé à la composition
de cette comédie. Il était d'ailleurs facile de
le reconnaître aux vers harmonieux et faciles
( 16 )
qui portent son cachet et dont cette comédie
fourmille. Tout récemment, Ader vient de faire
représenter collectivement avec M. Fontan,
une comédie dont on ne peut louer que la ver-
sification.
ANCELOT (N). Né au Havre en 1795, il
débuta dans les Lettres par quelques vaude-
villes qui n'eurent point de succès; depuis, il
s'est essayé sur un plus vaste théâtre: il a beau-
coup mieux réussi. Louis IX, Fiesque, sont
deux de ses plus beaux titres à l'Académie;
car il faut savoir que M. Ancelot a l'honneur
de faire partie du docte aréopage.
M. Ancelot a long-temps été de la société des
Bonnes Lettres c'était l'un des plus spirituels
membres de cette pépinière académique', et ce-
pendant il attend encore un tour de faveur.
Il viendra.
ANDRIEUX (L). C'est l'un des quarante de
l'Académie francaise; avec un peu moins d'am-
bition, rien ne manquerait à sa gloire. Chéri
('7)
2.
des jeunes gens dont il se complaît à se dire le
meilleur ami, ses leçons au Collège de France
sont de petites conversations qui, plus amu-
santes que profondes, n'en plaisent pas moins
à ses auditeurs. D'ailleurs, malgré sa voix rau-
que, il raconte avec une grâce touchante;
il sait émouvoir son auditoire, il pleure
lui-même, et vous présente modestement l'é-
loge de la modestie, en faisant son éloge per-
sonnel. Rien n'est plus curieux que de le voir
chaque année, en terminant son cours, inviter
les élèves à son enterrement il verse des lar-
mes sur sa tombe; on dirait qu'il a quelque
plaisir à l'envisager, par la constance avec la-
quelle il y revient. Lié avec Colin d’Harleville,
M. Andrieux ne fait guère de leçons sans citer
les vers de son ancien ami, ce qui ne l'empê-
che pas de se souvenir des siens et de les ré-
citer avec complaisance toutes les fois qu'on
partît l'exiger.
Comme littérateur, M. Andrieux est un, hom-
( 18 )
me distingué. La Comédienne, les Étourdis, et
une foule de poésies légères, agréables et fa-
ciles, lui ont assigné une belle place au Par-
nasse moderne. Il s'est bien rendu coupable de
quelques comédies un peu faibles, mais quel
homme ne s'est jamais trompé? On prétend que
ce fut lui qui apprit à lire à mademoiselle Mars;
certes, une semblable écolière lui fait beau-
coup d'honneur. Du reste, l'auteur de la Co-
médiennc est courtois et galant, il sait adresser
à propos un compliment gracieux c'est à cette
courtoisie qu'il doit peut-être l'aimable cercle
qui se groupe autour de sa chaire, à chacune
de ses séances.
ANGLEMONT (ÉDOUARD D'). Si l'on en ex-
cepte quelques jolies strophes, les odes de cet
autenr n'auraient jamais fait dire dé lui qu'il
avait reçu de la nature (influence secrète; il a
pourtant commencé de très-bonne heure. Au
collége de Pont-Audemer, petite ville du
département de l'Eure, où il fit ses études.
( 19 )
il rimaillait déjà; mais quelle poésie, grand
Dieu! Depuis, il s'est un peu fortifié, et on peut
demander au libraire Laisné et au directeur
du défunt Panorama des nouveautés parisien-
nes, les succès qu'il a obtenus. Il est vrai de
dire qu'il y aurait de la méchanceté à se mon-
trer exigeant envers lui: l'improllisateur Pradel
n'a-t-il pas dit que c'était a un ruisseau qui se
cachait sous l’herbe. »
ANNÉE (ANTOINE). Présent aux sanglantes
journées des ao juin et 10 août, ces doulou-
reuses époques firent sur lui une impression
profonde. Durant le règne de la terreur, il se
réfugia aux armées pour y trouver un abri
contre les fureurs d'une autorité inquiète et
jalouse. Après le 9 thermidor, il revint à Paris
et y publia, sous le titre du Réhabiliteur, un
journal consacré à venger les victimes des
tourmentes révolutionnaires. Collaborateur de
MM. Jouy et Gersin, il composa un grand
nombre de vaudevilles; son nom figure aussi
( 20 )
à latéte de plusieurs entreprises littéraires pé-
riodiques. Dans ces derniers temps, il était un
des collaborateurs de la Revue encyclopédi-
que on a constamment remarqué en lui des
aperçus ingénieux qui font éclat, sans fairc
vogue, et rangent l'homme de lettres plutôt
parmi les hommes d'esprit qu'au nombre des
auteurs de grand talent.
ANTIBES (le chevalier d'). La Biographie
des contemporains nous révèle l'existence de
cet auteur, auquel une imitation de la romance
de Richard cœur-de-lion fit donner le surnom
de Blondel. Il n'est guère connu que par sa
misère et son attachement à la famille des
Bourbons, zèlequeMadame, duchesse de Berry,
a su reconnaître d'une manière aussi noble que
généreuse.
.ARLINCOUItT (Vicomte d'). Tous les bro-
cards dont le noble vicomte a été l'objet n'ont
jamais pu détruire cette vérité, qu'il est doué
d'une imagination brillantc. Lorsqu'il fit pa-
( 21 )
raitre la Caroléide, poème qu'il eut la bonté
d'appeler épique, on ne savait point encore ce
à quoi prétendait M. d'Arlincourt. Le Solitaire
est venu révéler son secret; il ne voulait pas
moins que changer la langue francaise. Jamais
on ne vit plus de boursoufHures ni un
plus énorme amas d'inversions et d'épithètes
cependant le Solitaire n'en eut pas moins un
succès de vogue, chacun voulut enfin apprendre
cette langue nouvelle. M. d'Arlincourt eut des
prosélytes, des imitateurs, et si la critique
n’avait .pris parti pour le Bon goût, avant peu
le Code civil aurait eu lui-même des paragra-
phes romantiques. Ne se rappelle-t-on plus ce
fameux réquisitoire de M. de Marchangy, dans
l'affaixe de la conspiration de La Rochelle?
c'était déjà un petit commencement. Mais le
bon sens s'est réveillé, et malgré le Renégat et
Ipsiboé, le romantique a passé de mode.
On n’entendait plus parler depuis long-temps
de l'auteur du Solitaire, quand tout-à-coup il
(22)
s'est élancé au théâtre, et' c'est au milieu de
murmures bruyants qu'on a représenté le Siège
de Paris qui, quoique bien soutenu, n'en a pas
moins été bientôt terminé. Mais l'Étrangère que
nous allions oublier: pourquoi ne pas la citer,
quand ce ne serait que pour mémoire? Eh bien!
l'Étrangère a voulu se naturaliser parmi
nous, mais on n'a point trouvé ses titres en
règle, bien qu'elle fût présentée par le plus
noble des chevaliers.
ARNAULT père (ANTOINE VINCENT). La
vie de M. Arnault, comme celle de tous les
hommes d'un mérite supérieur que la révolu-
tion a surpris au milieu de leur carrière, est
un tissu de vicissitudes douloureuses. A sasortie
du collége de Juilly, où il avait fait d'excellen-
tes études, il suivit Bonaparte en Égypte.Ason
retour, 1799, ilfutnommémembrede l'institut,
société dont six ans plus tard il eut la vice-pré-
sidence enremplacement du comte Regnault de
Saint-Jean d'Angely. En 1808, il fut appelé à
( 23 )
l'emploi de conseiller ordinaire et de secrétaire
général du conseil de l'université. Exilé en 1815,
on le raya du nombre des membres de l'insti-
tut. Il obtint enfin la permission de rentrer en
France, mais les places qu'il avait successive-
ment occupées ne lui furent pas rendues.
On le connaît dans le monde littéraire par
les tragédies de Marius à Minturnes, de Lu-
créce, de Cineirenatus, de Germanicus, etc.
Un nombre infini d'articles sages et bien rai-
sonnés l'ont placé au premier rang des criti-
ques littéraires de l'époque. La tragédie de
6ermanicus représentée pendant son exil est
devenuel'objet d'une cabale où, comme à l'or-
dinaire, on n'a pas craint de mêler les fureurs
de l'esprit de parti. Les opposants auraient
dd pourtant se rappeler que M. Arnault père
supportait les rigueurs de l'exil et que cette
douce consolation lui était au moins due. De-
puis son retour la tragédie a été reprise, on a
pu se convaincre combien avait été grande
(24)
l'injustice de l'esprit de parti; car aucun vers
n'aurait du même éveiller les terreurs de l'o-
reille ministérielle la plus susceptible. Depuis
long-temps M. Arnault n'a rien publié; mais
sans doute il prépare quelque nouvel ouvrage
des malheurs pourraient-ils abréger la carrière
littéraire d'un homme qui, comme lui, s'est
toujours montré supérieur aux événements ?
ARNAULT fils (LUCENT). On peut appliquer à
cette famille cevieil adage, talis pater, talis filius;
en effet le père et le fils sont tous les deux égale-
ment recommandabtes par leur talent et par leur
caractère. M. Arnault fils a débuté au théâtre
par la tragédie de Régulus, et cet-essai a été un
coup de maître. Des critiques malveillants ont
prétendu que ce succès était dû à Talma, c'est
une calomnie certes ce grand acteur a pu y
contribuer, car quelle poésie, quel caractère,
quelle scène ne sait-il pas faire.briller, orner,
embellir? Mais ce succès, répété dans les villes
de province, atteste que la tragédie de M. Ar-
(25)
3
nault fils a des beautés que tout le monde peut
sentir, et que chacun peut exprimer. On at-
tend le fils de l'auteur de Germanicus à d'au-
tressuccès, et ils lui serontd'autant plus faciles
qu'il pourra désormais prendre conseil de son
père de retour au milieu de nous.
ARNAVON (FRANÇOIS). Autrefois chanoine
de Lille, prieur de Yauclusc, a débuté dans
la carrière des lettres par une Apologie de la
Religion chrétienne contre le Contrat Social.
Un gros volume surcesujet: Pétrarque et Yaa-
cluse, et un autre sur le suivant le Retour à la
fontaine de Vaucluse, forment les œuvres choi-
sies decet ecclésiastique. On a récompensé pour
le moins autant son zèle que son talent en le
nommant chanoine titulaire de l'Église métro-
politaine de Paris.
AUDIN (J.M. V.). Né à Lyon en 1794,
M. Audin est plus connu comme libraire que
comme homme de lettres. On ne compte de lui
que quelques brochures qu'il publia à l'époque
(26)
de la restauration; plus un roman sous le titre
de Michel Morin et la Ligue, et quelques arti-
cles séparés dans des journaux littéraires. Il
est le premier qui ait conçu l'idée de faire res-
serrer l'histoire des sciences sous un mince
format et de les diviser par leçons. Ce sont
autant d'entreprises mercantiles où la science
est toujours subordonnée à des convenances de
spéculation. On dit M. Audin sincèrement
dévot. M. Audin ira loin.
AUGER (Louis SIMON), secrétaire perpé-
tuel de l'Académie française, naquit à Paris en
1792. D'abord employé à l'administration des
vivres, puis au ministère de l'intérieur, il com-
mença sa carrière littéraire par quelques vau-
devilles. Ce début n'eut aucun succès. Son es-
prit naturellement porté à la critique le décida
à se faire journaliste, et successivement il donna
des soins à la Décade philosophiqrce, au jour-
nal général et au journal de l'Empire. Il sur-
chargea de notes une quantité d'ouvrages,
(27)
comme s'il eût voulu associer son nom à celui
des auteurs qu'il commentait. Ses notes ajoutées
à Molière lui attirèrent d'un officier supérieur
russe une plaisanterie qui est la critique la plus
sanglante de l'inutilité de ses commentaires,
quant à cet illustre comique. Ses ouvrages
se bornent donc.à à Y Éloge de Boileau et à celui
de Corneille. Ces deux morceaux, qui ne man-
quent ni de profondeur ni de coloris, lui ou-
vrirent les portes de l'Académie. Il ne mérite-
rait comme homme public que des éloges, si
son nom ne figurait pas parmi les membres de
la commission de censure établie en-vertu de
la loi suspensive de la liberté de la presse en
i82o. Combien cet emploi a dû satisfaire son
penchant pour les commentaires
AUGUIS (PIERRE RÉNÉ) de Niort, fut suc-
cessivement professeur de littérature ancienne,
officier et homme de lettres. Il publia, depuis
1814, un grand nombre d'ouvrages, parmi les-
quels figurent un Examen critique des lettres
( 28 )
inédites de Voltaire, l'Histoire de Catherine 11,
impératrice de Russie, les Révélations indis-
crètes du 18e siècle, etc., etc. Ce dernier ou-
vrage fut saisi, et la vente n'en fut autorisée
que iorsqu'il y eut fait les changements que la
police exigeait. Il a en outre coopéré à la rédac-
tion de plusieurs journaux, notamment à celle du
Courrierfrançais, du Nainjaune, du Moniteur
et des Annales politiques. Son nom figure à la
snite d'un grand nombre d'articles des douze
premiers volumes de la Biographie universelle:
on est fâché de ne l'y plus rencontrer dans les
suivants. M. Auguis a autant de fécondité que
de talent, et ce n'est pas peu dire, puisqu'il a
composé plus de soixante volumes.
AYCARD (MARIE). Un roman en trois volu-
mes, un recueil de Ballades, quelques articles
épars dans le défunt Panorama des nouveautés
parisicnnes, et probablement quelques autres
écrits anonymes, voilà tout ce dont se com-
pose le butin littéraire de ce jeune auteur. Il
(sg)
3.
a de l'imagination et ne manque pas d'esprit,
mais cela suffit-il pour être inscrit au temple
de Mémoire? Peut-être se chargera-t-il de nous
le prouver dans le Pilote, où il met par fois
quelques articles puisse au moins une fois le
Pilote-Cassano prouver quelque chose!
AZAIS. Il en est de même de tous les hom-
mes à système; quand ils débutent sur la scène
du monde, on les critique; plus tard, on les
plaisante, enfin on les oublie.
M. Azaïs a suivi toutes ces phases, c'est-a-
dire qu'on a d'abord critiqué son ouvrage,
ensuite on en a ri, puis enfin on n'en a plus
parlé. Vainement les journaux ont quelquefois
tenté de l'exhumer, efforts infructueux :obiit.
Il ne faut pourtant pas se dissimuler que
son Roman des compensations ne soit farci
d'aperçus d'une rare profondeur, mais hélas,
qui veut trop prouver. Il n'y a pas de
doute que bien des gens qui ont fait la satire
de son système auraient voulu l'avoir concu:.
(30)
mais serait-ce une compensation suffisante au
mortel oubli dans lequel sont tombés et l'hom-
me et le livre ?
Cet auteur a fait pendant quelques années
des cours à l'Athénée l'originalité de son es-
prit, la netteté et la concision de ses pensées
lui assuraient toujours un nombreux audi-
toire il était aisé de voircombien M. Azais était
plein de son sujet, par le tour heureux de ses
phrases et l'opulence de ses mots. Jamais apôtre
n'eut plus de ferveur ni plus le don du prosély-
tisme en sortant de l'entendre on était con-
vaincu les scènes de la vie pouvaient seules
dégriser ses partisans, mais se ruer contre son
système n'était pas facile c'est un logicien
aguerri que M. Azais!
Le grand compensateur allie à des mœurs
très-douces une profonde sensibilité; son épou-
se s'est ressentie de l'influence qu'exerce con-
tinuellement la présence d'un homme d'esprit;
elle a pris rang parmi les femmes auteurs. Nous
(3i)
n'éprouvons qu'un regret, c'est que leurs com-
positions se fassent long-temps attendre; il est
vrai que ce couple philosophique pourra, avec
un certain nombre de volumes, nous dédomma-
ger des douleurs de l'attente; alors il y aura
vraiment compensation.
BAILLEUL (JACQUES CHARLES), né au Hâ-
vre en 1762. Il fut de tout temps en possession
de la tribune, soit à la convention, soit à la
chambre des députés. Ses discours sur les finan-
ces sont en général remarquables par leur clarté
et leur concision. Sa réputation, comme écri-
vain, ne se fonde guère cependant que sur les
ouvrages suivantes L'esprit dc la révolation, le
Royaliste de M. dc Clcltcaubriand, et un Exa-
men critique dcs considérations de il1m. de Staël
sur la révolution française. En somme, on
peut dire qu'il est plutôt rangé parmi les pro-
fonds penseurs que parmi les grands écrivains.
BALLANCHE. (PIERRE-SIMON) C'est en-
core un libraire-auteur; né à Lyon.en 1776,
(32)
il rédigea long-temps le Bulletin de Lyon dont
il était propriétaire. On a de lui un volume
in-8° .sous ce singulier titre Du sentiment
considéré dans ses rapports avec la Iittérature
et Les arts. Cet ouvrage est un roman en prose
poétique un peu moins ridicule que celle de
l'auteur du Solitaire. M. Ballanche a publié
aussi des romans, politiques en prose tout aussi
boursoufiée.
BAOUR-LORMIAN (Louis PIERRE MAIn!
FRANÇOIS), fils d'un imprimeur, est né à Tou-
louse en 1776. Dès sa première jeunesse il
çultiva la poésie; on a de lui un recueil de
Satires Toulousaines que désavouerait sans
doute l'élégant traducteur de la Jérusalem dé-
livrée, si une querelle établie entre lui et
M. Le Brun n'avait prouvé depuis qu'il a tou-
jours conservé son esprit satirique. Il a dit de
son antagoniste
Lc Brun de gloire se nourrit,
Aussi voyez comme il maigrit.
(33)
Son adversaire répondit sur-le-champ
Sottise entretient l'embonpoint,
Aussi Baoor ne maigrit point.
M. Lormian a chanté plusieurs anniversaires
bien opposés, ce qui assurément tend à prou-
ver la souplesse de son imagination; pour en
juger,il suffit de lire l'Hymen et la naissance,
publiés en 1814, et son épître au roi, que le
Moniteur a imprimée en 1816.
BARANTE (PROSPER-BRUGIÈRE, baron de),
pair de France. Il naquit à Riom en 1783. Leno-
ble pair a constament été en possession de la fa-
veurpardes causes qui tiennent du hasard.Ap-
pelé par Bonaparte à la préfecture de la Loire
Inférieure, il y fut maintenu à la restauration;
mais à l'époque des cent jours il donna sa dé-
mission aussi en i8i5 eut-il une ample part
à la bienveillance du monarque. Successive-
ment ministre par intérim, membre de la
chambre des députés et pair de France, il fut
(34)
souvent l'organe du ministère. Il est l'auteur
d'un ouvrage ayant pour titre De la lit-
térature française pendant le 18e siècle, et
d'une Histoire des ducs de Bourgogne géné-
ralement estimée. Ce dernier ouvrage a été
diversement jugé quant à la forme; le style
paraît au contraire l'avoir placé parmi ceux
des écrivains modernes qui connaissent le
mieux la manière d'écrire l'histoire.
BARTHÉLEMY ET MÉRY. Nous réunis-
sons ces deux auteurs, parce que jusque dans
leurs écrits ils sont inséparables. Une Épttrc
à Sidi Mahmoud, des Sidiennes ou épître
aux jésuites, les ont placés au premier rang
des satiriques modernes. Quelques légères
imperfections s'y laissent bien quelquefois
apercevoir, mais c'est à la promptitude avec
laquelle ils travaillent qu'il convient de rap-
porter ces petites négligences. Par le temps qui
court, ils ont entrepris une tâche périlleuse;
si messieurs de Loyola parvenaient un jour à
( 35 )
se faire autoriser, on leur tiendrait compte de
leurs éloges: ces saints messieurs ont une si
prodigieuse mémoire! Ils viennent de faire
paraître, sous le titre de la Villétiade, une
satire dont on a dit trop de mal et trop de
bien.
BAST (AMÉDÉE de). Si, d'après le physiono-
miste Lavater, le caractère de l'homme est écrit
sur son front et surtout dans ses yeux; si, dit ce
grand physionomiste, tout son physique n'est
qu'un mitoir mobile et muet de son ame,
quelle belle ame doit avoir M. Bast, qui, aux
traits les plus nobles, à la taille la plus avan-
tageuse, réunit en effet les plus belles qualités
du cœur! Nouveau Grandisson; il fait consister
sa gloire, non dans les articles fugitifs et su-
perficiels qu'il fournit au Corsaire dont il
est un des principaux et ingénieux rédacteurs
non dans le Faisceau, ouvrage philosophique
en a vol. in-12, où, sur un fond tendre de sen-
timents, pétille sans cesse un foyer d'étincelles,
(36)
mais à faire du bien dans la sphère où le destin
l'a placé. Si les vertus donnaient nn fauteuil
académique, certes, M. Bast serait académicien.
Sa muse, en général, se plaît à se parer des
couleurs nationales, et sans cesser d'être reli-
gieuse, sa pensée est toujours hostile contre les
préjugés. Il fait parfaitement la Nouaelle et
groupe à merveille les pampres de Bacchus,
les lauriers de nos braves, le turban d'un visir
philosophe, les myrtes de l'amour et le casque
d'un dragon.
BEAUCHAMP (ALPHONSE de). Cet homme
de lettres n'est point de ces écrivains qui, sans
butarrété,sans fermeté dans leur vocation, vol-
tigent d'un genre à l'autre, sans se faire aucune
réputation dans aucun non, M. Beauchamp,
fidèle à lui-même, s'est tracé une route qui,
pour ne pas être celle des premiers. talents, fait
pourtant obtenir ce qu'on appelle au théâtre
un succès d'estime: en général, ses ouvrages
sont sages; ,ce sont des tableaux historiques
(37)
dégagés de passion et de scandale on n'y
trouve point, il est vrai, cet éloquent désordre
d'un cerveau brûlé; l'esprit n'y est pas délicieu-
sement agité de ces grandes émotions dont
l'ame est si avide, mais enfin on tourne le feuil-
let, sans se priver de sa prise de tabac, et sans
toutefois encore voyager dans une dormeuse.
Les œuvres de M. Beauchamp se composent de
l'Histoire de la guerre de la Vendée, de l'His-
toire des campagnes de 18 r, 4 et x8 15, du Faux-
Dauphin, deux volumes in-z 2; retouchant ce
dernier ouvrage, il a ajouté à l'Histoire d'Her-
gavault, premier faux-dauphin, celle de Ma-
thurin Bruncau, dans laquelle il a fait preuve
de goût et d'érudition; en voilà assez pour
figurer dans une biographie; mais les biogra-
phies sont-elles admises par le secrétaire de la
bibliothéque des neuf doctes pucelles?. Au
moment où j'allais terminer cet article, un sté-
nographe des tribunaux nous apprend que la
lyre de.M. Beauchamp a failli vibrer sous 1es
(38)
verroux comme celle de Béranger, à l'occasion
d'un procès que lui intenta Lerouge, relative-
ment aux Mémoires de Fouché.
BÉNABEN (L.). Il y a des gens qui, pour
être fidèles à leur caractère, ne possèdent pas
pour cela un caractère indépendant. Tel est
cet écrivain, rédacteur du Modériztéùr, petit
journal mort-né, de la Gasette de France;
il a constamment été favorable an ministère.
On pourrait dire de lui que le soleil cesserait
plutôt d'être au centre du monde qu'il ne ces-
serait de faire partie de cette société d'écrivains
que les ministères de tous les iemps traînent à
la remorqué il y a cependant une sentinclle
qui devrait bien avertir M. Bénabcn qu'il n'é-
crit pas du goût de la majorité de la nation,
c'est le public qui n'a jamais voulu lire le Mo-
dérateur et qui ne lit plus la Gazette de France.
Il ne se rappelle peut-être pas d'avoir annoté
en marge l'Essai sur l'Indifférence éri matière
de religiou, de M. l'abbé de La Mennais; nous
(39)
avons lu ces notes; vraisemblablement il ne
lcs destinait pas à être imprimées, car elles ne
conviendraient guère à MM. Mais à cette
époque, M. De Caze était ministre.
BÉRANGER (P. F. M.). Nous arrivons donc
à parler du moderne Anacréon; ce n'est pas
nous qui le décorons de ce titre, c'est la France
entière qui répète chaque jour les brillantes
chansons que lui a inspirées et notre gloire et
nos malheurs.
Il n'a point le faire prétentieux des plus cé-
lèbres chansonniers, mais il en a toute la grace;.
chaque vers est un trait fin et délicat qui
concourt un ensemble plein. de verve et d'é-
nergie.
Jadis employé au ministère de l'Intérieur, il-
dut sa .disgrace à l'empressement qu'il mit à
dénoncer tous les ridicules, tous les abus, en
les chansonnant avec une malice et une vérité
sans égales. Il s'en consola en fredonnant sa
réforme; mais il éveilla l'attention de ceux.
(40)
dont il croyait pouvoir, en liberté, braver la
mauvaise humeur; et dame justice lui demanda
compte de ses couplets. En vain MM. Mérilhou
et Dupin lui prêtèrent le secours de leur toge:
il fallut, bon gré, malgré, faire un petit trimestre
philosophique à Sainte-Pélagie. On n'y oublia
pas le spirituel auteur du Dieu des bonnes gens,
de la Vivandière, des Missionnaires, etc., etc.
'Aussi que de fois les murs de sa prison retenti-
rent des joyeux accents des nombreux amis
venus pour égayer sa retraite
Rentré dans le monde, Béranger a de nou-
veau repris ses pipeaux, et s'il l'a fait avec plus
de circonspection, on ne peut-pas dire que ce
soit avec moins d'esprit.
BLANCHARD. Quand un écrivains ren-
contre sous sa plume un homme vertueux, il
doit le découvrir, et lorsqu'il se permet de le
considérer comme auteur, il lui doit encore les
plus grands ménagements respectueux. C'cst
le sentiment que j'éprouve en mettant M. Blan-
(41)
chard sur la sellette Liographique; mœurs,
esprit, belle ame, compositions estimables
toutes consacrées à l'éducation, voilà les beaux
diplômes qui lui ont fait conquérir un superbe
fauteuil au PARNASSE MODERNE: deux libraires
autrefois ont appointé ses talents éducationnels
à tant l'année; et son génie in-i et in-12 avec
force gravures a été tariffé. Hélas! M. Blan-
chatd se souviendra toute sa vie de ces cruelles
épreuves, où captif dans un bureau, on plu-
tôt comme un ver-d-soie dans un cornet de
papier, il filait des réseaux d'or pour de cu-
pides spéculateurs, pour des monopoleurs in-
grats mais le destin l'a vengé en le dédomma-
geant de tant de sacrifices, et lui conseillant de
planter là les vierges d'Ausonie, Calliope et la
férule de Fénélon, ainsi que le martinet de
Berquin; M. Blanchard à son tour est devenu
libraire, reconnaissant qu'il est bien plus avan-
tageux de trafiquer de l'esprit des autres que
d'en faire. Maintenant son luth sermonneur se
(42)
repose, et les jeunes personnes des pensionnats,
affligées, cherchent en vain les nouvelles leçons
de ce guide paternel. Las des illusions de la vie,
loin désormais de paraître prétendre aux cou-
ronnes littéraires, il semble qu'il ne veut plus
ceindre que le bonnet de coton du repos,
chausser les pantoufles de l'insouciance et
endosser la robe de chambre de la retraite.
Oh! métaphorique d’Arlincourt, tu vas mourir
de dépit,,puisqu'à l'exemple de Prométhée, j'ai
dérobé quelque rayons de ton génie ardent.
BLANCHARD (PIERRE). S'il fallait jpger cet
auteur par ses succès au théâtre, l'arrêt ne lui
serait pas favorable, car le petit vaudeville,
l’Appartement à deux maîtres, naufragé corps
et biens, sous les foudres des Borées du. par-
terre, certes .ne peut pas être compté comme
un triomphe. Cependant M. Blanchard, perdant
la mémoire de .ce désastre, ne laisse pas, dit-
on, de rester Implacable pour lesproductions
de ses confrères, quoiqu'on devrait s'attendre
(43)
à ce que le malheur l’aurait rendu plus indulgent.
Mais loin de là, le Courrier des Théâtres estle tri-
bunal inquisitorial où il condamne sans appel,
et sous le.voile de deux lettres initiales il ser-
monne des oeuvres légères, qu'il faudrait châtier
à peine avec l'aile, la pate d'un papillon, bien
loin de se servir de la massue d'Hercule c’est
d'autant plus étonnant de la part de M. Blan-
chard, qu'il compose des poésies sucrées pour
le Fidèle berger; ce qui devrait rendre, ce me
semble, sa plume moins amère.
BODIN (FÉLIX). On ne dit pas si M. Félix
Bodin est parent ou allié de tous ses homo-
nymes qui figurent dans les Biographies; ce
qu'il y a de certain c'est qu'il ne s'y trouve pas;
or, pour réparer cette omission, nous allons
finscrire sur nos tablettes.
On lui doit l'idée des résumés historiques
dont les libraires Lecointe et Durey ont mal-
heureusement confié quelquefois la rédaction
à des mains inhabiles. Ceux qui lui appartien-
(44)
nent, c'est-à-dire le Résumé de l’Histoire de
France, d’Angleterre, sont les plus remarqua-
bles et les mieux écrits. Il a quelquefois com-
posé la préface de ces petits recueils; le Résumé
de l'Histoire d'Espagne de M. Rabbe est précédé
d'une introduction qui appartient à M. Bodin,
ce qui ne veut pas dire que M. Rabbe ne fût
pas en état de la faire lui-même.
Les romances d'Ourika, d'Éveline, sortent
encore de la plume de M. Bodin; il n'y a pas
jusqu'à la complainte sur le droit d'aînesse
qu'il ne se soit amusé à faire. Ce n'est pas son
plus beau titre à la recommandation publique
sans doute, mais bien certainement celle de
ses frivolités qui s'est le plus étonnamment
débitée.
Des articles pleins de souplesse et d'énergie
attestent encore sa participation à la rédaction
du Mercure du ig.o siècle; en un mot, c'est un
homme universel que M. Félix Bodin.
BONALD (LOUIS-GABRIEL-AMBROISE, Vi-
(45)
comte de). Dans ces esquisses légères on ne
doit pas s'attendre à reconnaître les person-
nages sur des portraits approfondis, mais uni-
quement sur des silhouettes, sur des profils;
c’est pour cette raison que M. de Bonald ne
sera qu'effleuré dans sa vaste carrière poli-
tique. Déserteur, dit-on, des bannières du li-
béralisme, il se déclara de bonne heure le
partisan du pouvoir absolu, et tendit à prouver
par ses discours et par ses écrits qu'à l’exemple
du poison, qui se trouvait dans un grand dom-
bre de plantes salutaires, la liberté était dans
la tyrannie. On cite, à cet égard, sa Tltéorie du
pouvoir politique et religieux, ouvrage dans
lequel des esprits méchants n'ont voulu voir
qu'une métaphysique plutôt inintelligible, plu-
tôt obscure qu'abstraite, mais en revanche dans
lequel les sectaires, au lieu d'un. dédale de
rêveries inextricables et mystérieuses, se plai-
sent à admirer les plus beaux traits de lumière
de l'obscurantisme. L'écho des Biographies
(46)
ajoute que le vicomte parla tour-à-tour pour
et contre la liberté de la presse, pour et contre
la censure des journaux; il prétendit encore
que 'le gouvernement ne pouvait contraindre
les Frrrcs ignorantins à reconnaître les statuts
de l'université, quoique lui-même y eût tra-
vaillé de plus l'histoire rapporte qu’il refusa
la place de gouverneur du fils du roi de Hol-
lande, Louis Bonaparte; voilà déjà bien des
éléments pour composer une renommée; la
chambre de i Si encore,a retenti de ses dis-
cours ;.mais, se dira quelque lecteur, j’avais cru
que pour être de l'Académie, il faliait être
poète, soit tragique, soit comique; cependant
M. de Bonald n'est connu que par des ouvrages
en prose; cela devrait être, répondrons-nous;
mais à ce compte trouveriez-vous douze aca-
démiciens dans lé docte aréopage ?
BONAPARTE (LUCIEN). Toutes les sommités,
toutes les grandeurs. ont été obtenues par cette
nombreuse famille, source étonnante de dis
(47)
trônes écroulés; depuis le sceptre de l'Eu-
rope jusqu'à la couronne de bluets du roman-
cier, il semble que les Napoléon aient voulu
simmortaliser par tous les genres de gloire.
Ainsi, Lucien Bonaparte, auteur de Moi»a
(1 vol.), de la Tribu indienne (2 vol.), y fait
preuve d'un goût exquis, d’une seàsibilité phi-
losophique, rares dans un homme qui aurait
pu corrompre ses idées généreuses dans le cli-
mat des cours et dans la coupe du pouvoir.
Loin dé là, le style décèle que c'est celui d’un
philanthrope, fatigué des flatteurs autant que du
fardeau pompeux de son rang; l’altesse impé-
riale fait place à l'écrivain sensible, et pour peu
que l'on considère combien la magie des di-
gnités à de prismes à nos yeux, Lucien n'en
aura que plus de mérité à se montrer philoso-
phe au sein des grandeurs de son palais.
Certains personnages de sa famille lui ont re-
proché de l'économie; ‟Mais réfléchissez donc,
‟ répondait-il, qu'il me faudra un jour nourrir
(43)
rt tout ce monde-là! » Prophétie conforme à ses
opinions qui avaient toujours blâmé dans son
frère, Napoléon, son amour excessif pour la
gloire.
BONAPARTE (Louis). Cette famille, prodi-
gieuse par les rôles que tous ses membres ont
joués, semble avoir prétendu manier le sceptre
de toutes les célébrités. Car, par exemple, no-
tre héros, non content de porter la couronne
du stathouder, brigua encore une place au Par.
nasse romancier, en composant un ouvrage en
trois volumes in-12, sous le titre de Marie, ro-
man dans lequel on trouve une peinture fidèle
des mœurs hollandaises. -On sait, d'un autre
côté, que Louis Bonaparte était paralysé d'une
grande partie du corps, ce qui l'avait fait com-
parer à l'homme des Mille et une nuits, qui
était moitié marbre et moitié chair. A ce sujet
des Biographes racontent différents traits
qu'il ne nous appartient pas de consigner
ici, car c'est de l'écrivain et non de l'homme
(49)
5
que nous devons parler. — Qu'on se garde
donc bien de prendre ici pour un trait de
satire ce qui n'est qu'une réminiscence histo-
rique d'autant plus qu'en avouant le res-
pect qu'on doit au malheur, dans la personne
du souverain d'Amsterdam, on ne lui peut en-
core refuser cettc justice, qu'il s'était fait ado-
rer en Hollande par son aménité et sa géné-
reuse sollicitude pour le bonheur des peuples
remis à son gouvernement.
BONJOUR (CASIMIR). C'est des bureaux du
ministère des finances que cet estimable et élé-
gant auteur s'est élancé au théâtre Français.
Successivement il nous a offert les Deux cou-
sines, la Mére rioale et le Mari à bonnes fortu-
nes. Depuis Casimir Delavigne, on n'avait point
compté au théâtre un succès aussi brillant et
surtout aussi inattendu. Malheureusement, le
poète comique a..déplu au ministre, et il lui a
fallu sacrifier son intérêt à sa réputation; le
parterre l’en a amplement dédommagé, et les
(5o)
muscs ont consolé M. Bonjour de sa disgrâce.
Comme Bérànger, son esprit a mu à sa fortune;
mais par le sacrifice de petits Intérêts passagers,
il a acquis le droit de peindre tous les travers,
de s'abandonner à ses propres inspirations, et
de dire tout à son aise les Impressions dont
son cœur était rempli. Un moment on à craint
de perdre M. Bonjour il a triomphé d’une
maladie dangereuse, et il lui à été possible d'en-
tendre les applaudissements, si doux à l’oreille
d'un auteur dont ils sont toute la consolation.
Le Mari a bonnes fortunes, son dernier où-
vrage, poursuit le cours de ses galants exploits;
qui l’a vu veut le revoir encore. toutefois, il
në peut faire Oublier ni la Mère rivale ni les
Deux jolies cousines.
BOUCHON DUBOURNIAL. Ce littérateur
vogue vers les rives usurpées du Parnasse, avec
un navire plus solide qu’élégant; êt dont la
marche prudente craint peu les naufrages; il
fabrique peu dans ses propres manufactures,
(51)
mais il a été chercher, dans l'antique Ibérie
(comme certains de nos négociantes drapiers
en.tirent des mérinos), ses denrées premières.
Don Quichotte est donc sorti de ses métiers,
monté, tout armé, et supérieur, par l'exacti-
tude des traits, à celui de Florian; nous avons
pn rire aux-folies chevaleresques du héros de
la Manche, tout en rendant hommage à son
fidèle traducteur. M. Bouchon Dubournial,.qui
d’ailleurs a mis au jour, de ses propres flancs,
Pcrsilés et Sigismondc, doit, dit-on, d’après les
derniers bulletins du Parnasse, nous faire jouir
de la lecture de toutes les oeuvres de Michel
CERVANTES dans la langue cosmopolite, c'est-
à-dire, la nôtre; grâces en soient rendues à ses
ateliers actifs, où, assure-t-on encore, depuis
l’in-32 jusqu'à l’in-folio grand aigle, tout est
traité en prix de fabrique et expédié dans les
quatre parties du monde. Traducteur à l'en-
treprise, s.urtout de comédies espagnoles, il en
fait partir des collections pour la Russie, pour
(52)
le Danemarck, ce qui occupe les doigts d’un
grand nombre de copistes, dont le travail
quotidien est de mettre au net les produc-
tions et les traductions du grand munition-
naire. Une paire de ciseaux énorme, pour le
moins aussi longs que ceux d'Atropos, sont
sur son bureau, et feu Michel Cervantes, taillé
en pièces, fournit du pain aux commis et de
nouvelles jouissances aux Moscovites c’est-la
Utile mifeere dulei.
BQUILLT. Ce fut sur le théâtre de Panard
que brilla particulièrement l'aurore de ce poète
dramatique; et la caisse du Vaudeville se res-
souviendra long-temps des abondantes recettes
que fit faire Fanchon la vielleuse: en effet, ma-
dame Belmont, chargée de ce rôle, était si jolie
alors que chacun voulait admirer avec quelle
grâce, avec quelle dextérité, sa belle main po-
telée donnait un tour de vielle. M. Bouilly, ne
mettant pas, comme on dit, tous.ses œufs dans

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