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Dieu au Brésil

De
276 pages
Comme tous les jours, Paulo se rend à son travail se satisfaisant du quotidien avec l'entrain de sa jeunesse et de sa bonne humeur. Sa belle morena, adepte d'une secte pentecotiste, aimerait le convaincre de la suivre dans ses convictions religieuses mais une muraille faite de versets bibliques sépare les amoureux. Le hasard des rencontres va conduire le jeune homme en Amazonie où, suite à un naufrage, il sera fait prisonnier par la tribu des inquiétants Hommes Invisibles.
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Patrick CuenotDieu au Brésil
Naufrage chez les Hommes Invisibles
Roman
Brésil. Saisons des pluies. Un dieu semble gronder dans
le ciel.
Comme tous les jours, Paulo se rend à son travail, Dieu au Brésil
se satisfaisant du quotidien avec l’entrain de sa jeunesse
et de sa bonne humeur. Sa belle morena Rita, elle, est
adepte d’une de ces sectes pentecôtistes qui sévissent Naufrage chez les Hommes Invisibles
au Brésil et garantissent bonheur et richesse contre
l’obédience à leur dogme. Elle voudrait convaincre Paulo,
mais une muraille faite de versets bibliques abscons Roman
sépare les amoureux. Le hasard des rencontres conduit
le jeune homme en Amazonie. Là, suite à un naufrage,
il est retenu prisonnier dans une tribu des inquiétants
Hommes Invisibles des régions Javari. L’expérience sera
longue et forte jusqu’à son retour dans le monde urbain.
Et si Paulo ne retrouve pas sa Rita dans la jungle
ultralibérale et corrompue, jusqu’où ira-t-il pour débusquer
son Dieu ?
Fable de nos temps modernes, Dieu au Brésil met
face à face deux mondes aux croyances inverses et
irréconciliables. Paulo en fera le fatal apprentissage.

Patrick Cuenot est né à Pertuis dans le
Vaucluse. Il passe sa jeunesse à Martigues
puis vit neuf ans à Londres, plateforme idéale
pour les rencontres et le voyage. Fixé au Brésil
depuis près de vingt ans, il se passionne pour
l’Amazonie et ses habitants, en contraste avec
la corruption des milieux urbains.
Il a déjà publié en 2011 chez L’Harmattan, Le Phénix D’Oppède,
aventures fabuleuses d’un cannibale du Brésil réfugié en
Provence en 1520.
Illustration de couverture : Michel-Ange,
La création d’Adam, revu par l’auteur.
ISBN : 978-2-343-04427-9
22,50 €
Dieu au Brésil
Patrick Cuenot
Naufrage chez les Hommes Invisibles 1©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04427 9
EAN:9782343044279
111111111111,111111111,11,1111111111111111111111,1,11111111DieuauBrésil
NaufragechezlesHommesInvisibles
1111111111Écritures
CollectionfondéeparMaguy Albet
Cuenot(Patrick), Dieuau Brésil,2014.
Maurel Khonsou etlepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélaodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray, Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien), Leslunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine), UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise. L’Or etla Ressource,2014.
Hériche(Marie Claire),LaVilla,2014.
Musso(Frédéric), Lepetit Bouddhadebronze,2014.
Guillard(Noël), Entreleslignes,2014.
Paulet(Marion), Lapetitefileusedesoie,2014.
Louarn(Myriam), Latendresse deséléphants,2014.
Redon(Michel), L’heure exacte,2014.
Plaisance(Daniel), Un papillonàl’âme,2014.
*
**
Ces quinzederniers titresde la collectionsont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudes ouvrages,
peut être consultéesurle sitewww.harmattan.fr
11
111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,111111111111111111111111PatrickCuenot
DieuauBrésil
NaufragechezlesHommesInvisibles
Roman
L’Harmattan
111111111111111111111111111111Dumêmeauteur
LePhénixd’Oppède,L’Harmattan,2011
11111111111àmonépouseAngela,
àmonfilsJonathan.
11111111111Quand Platon nous décrit le jardin de Pluton, et les agréments
oulespeinescorporellesquinousattendentencoreaprèslaruine
et la disparition de nos corps, et qu’il le fait selon la façon dont
nousressentonsleschosesdurantlavie,etqueMahometpromet
aux siens un paradis couvert de tapis, paré d’or et de pierreries,
peuplé de jeunes filles d’une extrême beauté, de vins et de mets
choisis,jevoisbienquecesontlàdesidéesetdesespérancesbien
faites pour nos désirs de mortels, du miel pour nous attirer, des
attrape nigaudsàlamesuredenotrebêtise.
MicheldeMontaigne.Essais
.
11111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111CHAPITREI
Brésil.
Saisondespluies.
Unecapitaleparmilesvingt sixdel’Étatfédéral.
Unedétonationvenaitdesecouerunquartierdelazone
Nord. Au sixième étage d’un immeuble vétuste, Paulo ra
justasonoreillermouillédesueur.
Lecieltremblait.
Les brumes de benzène et dioxyde, jaunies par les
lampes à mercure de sodium, renfermaient des gronde
ments. Dans cette mise en scène de fin du monde, rats et
cafards profitaient du retard de l’aube pour finir de se re
paîtredesrebutsdecuisinesetdesreliefsgrasdeségouts.
Le départ des camions poubelles alerta les urubus qui
prirentleurenvolau dessusdelafourmilièredebéton.
Poussés par les vents atlantiques, de lourds cumulus
noirs décochaient dans le minerai des montagnes des zé
bruresexplosives.Letroupeaunébuleuxatteignitlaméga
lopoleavantl’aurore. 11
La communauté errante des sacs plastique gonflés par
la tiédeur des trottoirs senvola soudain, happée dans les
11
1,111111111111111111,111111,11111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111,1111,,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111tourbillons dune bourrasque; le réservoir céleste allait
crever.
Une nouvelle explosion ébranla l’atmosphère et roula
jusqu’au bout du ciel. Le locataire du sixième souleva une
paupière.Rabattuentrombe,ledélugemitraillaitlesvitres.
Paulo quitta les draps pour aller coller le nez à la fenêtre.
Tordue dans les anamorphoses de leau contre le verre, la
ville se décomposait dans des volées dembruns. Au cœur
de l’assourdissant pilonnage, l’horloge du Wal Mart dres
saitsonœilcyclopéen:cinqheuresquinze.
Paulo n’aimait pas ces orages matinaux: il les trouvait
contraires à la raison. Quelle raison? Peut être celle qui,
consacrée, voudrait voir apparaître l’aurore en tutu rose,
saluée du chant des oiseaux plutôt que subir la noirceur
d’une apocalypse menée par des chevaux d’enfer. Cepen
dant,ileutundemi sourire:lesalluresdegroscasseurde
ce Jupiter cataclysmique lui étaient sympathiques. Qui
dautre,eneffet,auraitlaudacederéveillerainsitroismil
lions de zigotos pour déterger, débourber et décrotter à
grandeeauleurtermitièrecorrompue?Ilétaitdetoutefa
çonpresquel’heuredeselever:alors,pourquoinepassa
luercecarillonneurinattendu.Paulolevalamain:
—Salutl’athlète!
Uncoupfracassantdefoudreluirépondit.
Quellespontanéité!Cediapasonimmédiataveclesins
tancessupérieuresfutsuffisammentgratifiantpourquele
garçon y fixe sa bonne humeur. Pour ne pas dénaturer les
éclats aveuglants de ce nouvel ami, il laissa la pièce dans
l’ombre et sauta le lit pour atteindre la cuisinière à deux
brûleursétabliedanslecoinleplussombredesdixmètres
carrés de son studio (terme immobilieraffecté à ces coû
teuses cellules où logent des prisonniers volontaires). Il
gratta une allumette au dessus du seul brûleur valide et
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111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,111111111111111111,11111,1111111111111111,111111111111111111111111111,1111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111
11posa sur la flamme une casserole bosselée, lestée d’une
pingre mesure de cette eau recyclée à l’infini dans le so
dium et revendue à chaque fois comme potable. À l’appel
d’unéclair,ilrattrapalacasserole,allapousserlafenêtreà
basculepourjeterleliquidechloréàlarueetleremplacer
parl’eautorrentielle.
La poudre de café soluble touchant à sa fin, il but à
même l’emballage rempli de l’eau bouillie: une tasse de
moins à laver. Il enjamba ensuite sa bicyclette stationnée
entre la porte d’entrée et le frigo bar (caisse réfrigérante
pouvant contenir trois canettes de bière et un sandwich),
pourserendredanslasuite(demi mètrecarréoù,assissur
la cuvette des WC, on pouvait se brosser les dents au
dessusdulavabotoutenprofitantdeladouche).Unnou
vel appel du dehors, et il fit demi tour. Savon et serviette
en main, il se rendit dans l aire de service (balconnet inca
pable daccueillir un lave linge mais pouvant admettre un
fil détendage dune longueur de huit chaussettes et deux
slips). Nu, il s’offrit à la douche sidérale précipitée sur le
balcon.Quellefraîcheur!Quelleabondance!Inspiréparle
besoin,ilseconfonditaveclacataractesouveraineet,ainsi
le garçonnet imitant son papa, il urina dans la rue. Enfin,
aprèsunconsciencieuxsavonnage,ilconclutsatoilettepar
unrinçageinterminable.
La couenne rafraîchie, sa vigueur masculine salua la
ville d’une belle humeur matinale; il y accrocha comme à
une patère sa serviette de bain et retourna dans le studio.
Plongeant deux œufs dans la casserole bouillonnante, il
contempla l’affiche accrochée la veille pour cacher les au
réoles de moisissure au dessus du lit. Un vieillard sévère,
coiffé d’un gibus à rayures et étoiles, étirait, lui aussi, un
gros doigt vers lui. «WE WANT YOU», était il écrit. On
l’appelait Oncle Sam. Paulo se demandait ce que ce clown
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111111,111111111111111111,,1111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111autoritaire pouvait bien lui vouloir. C’était un cadeau
d’anniversaire désormais moins encombrant épinglé au
murqueroulédansuncoin.
Pauloavait coutume de descendreles sixétagesde son
immeubleàvéloparlesescaliers.Celaluiservaitautantde
gymnastique que de massage et lui assurait, les jours de
bouderie du rachitique ascenseur, une récolte de bonnes
engueulades. Une fois dans la rue, il dressait sa monture
surlarouearrièreetpartaitainsiauboulot.
Lesvoiturescoupaientleursphares,lesparapluiessere
pliaient et les Klaxons jouaient les coqs matinaux. Paulo
croisa les enfilades d’autobus gonflés de marionnettes en
route pour les enfers périphériques: Mannesmann, Fiat,
Anglo Gold, Belgo Mineiro et autres gringos bienfaiteurs,
pendant que des chapelets de petites autos retenues par
des salariés stressés s’accumulaient en sens inverse dans
d’interminablesfilesàl’arrêt.
Le soleil ne compromettait pas ses rayons dans la rue
prefeito e desembargador José Celso Guimarães de Castro Filho,
quelesriverainsavaientrebaptisésousl’abréviatifde:rue
Zé (comme le renard). Le long d’un mur lépreux coiffé de
tessons,souslestagsdélinquantsetlesaffichesélectorales
aux slogans délavés, des lettres géantes restaient lisibles:
Distribuidora de bebidas… da Silva Ltda. Entre «bebidas » et
«da Silva» bâillait un portail de quoi passer les poids
lourds;c’estlàqu’entralabicyclettesursarouepostérieure.
—Sa,Sasa…salutPaulo!
—SalutNozinho.
Dans l’immense dépôt, Nozinho terminait de débâcher
un camion: trente cinq tonnes de bière Brahma en packs
devingt quatre:dugâteaupourenfants!
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111111111,11111111111111Depuislafenêtredesbureaux,lechefdedépôtpointale
retard de celui qui rangeait son vélo. Paulo lui adressa un
grandgesteenmurmurant:
—Salut,Peigne cul!
—Tatata…t’avulolol’oragecemama…cematin?de
manda Nozinho, perché sur le camion en jetant les pre
mierspacksàPaulo.
—L’orage?Quelorage?
—Cé… cé… c’est pas popo c’est pas possible, té… té
t’estcon,con…complètementsss…sourd!
—J’ai bien vu que c’était mouillé en sortant, mais j’ai
rienentendu.
Paulos’amusait:contrariersoncamaradeaggravaitses
bredouillages.Aprèstrenteminutesdecauserie,Nozinho,
couleur pivoine, se changeait en mitraillette à syllabes et
décaissaitplusd’énergieaveclalanguequ’aveclesbras.
Quelquestonnesdedébardagelesamenèrentàlapause
deneufheures.Assissurdescaisses,Nozinhodévissason
ThermosdecaféetPaulosortitdesapocheunsacplastique.
Accordtaciteétabliparletemps,lebègueamenaitunpis
satdechevalsaturédesucre,etPaulodesœufsdursbroyés
par les pédalages. Un fenestron barré de fer soufflait un
peud’airsurlasueurdescorpsetoffraitunevuesurlarue
derrière le dépôt; rue bordée de banques, de restaurants
françaisouitaliensetdevitrinesauxétalagessophistiqués:
Ray Ban, Rolex, Lacroix, Lacoste, et Machin Machine. Les
rideaux métalliques s’ouvraient sur des trésors contre les
quels le soleil commençait à scintiller avec l’évaporation
desderniersnuages.
—Ils sont en retard, remarqua Paulo en collant son
frontauxbarreaux.
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tantsonœufdur.
—Ah!Yz’arrivent!
Lebèguesepenchaàsontourcontrelefenestron.
— Tu…tu…tutututu,
—Ahh!tagueule!s’irritaPauloensecouantsonoreille
souilléedejauned’œuf.
Une berline d’importation BMW faisait son créneau
dans l’emplacement réservé. Chemise rose et cravate
blanche, serviette en cuir sous le bras, le conducteur des
cendit et fitle tourducapot pourallerouvrir la portière à
sa passagère. Prenant la main qu’on lui tendait, une
Marylin déplia sa jambe sur la chaussée et s’extirpa de
l’auto.
—Mer…mermer…11
—Merde,complétaPaulo…despantalons!
Dedépit,Nozinhomartelasapaumedupoing:
—Qué,qué,qué,quéquéqué…11
—Quelleconne!
Certains jours, suivant la longueur des jupes, les deux
débardeurs jouissaient pour une fraction de seconde du
privilège qu’offrait l’image d’un petit triangle de dentelle
noire,desoieroseoudecotonblanc;lavariétéétaitgrande.
Cela leur inspirait des rêves, mais aussi l’achat d’un billet
deloteriedecouleurassortie.Duregard,ilssuivirenttout
demêmelecouplejusqu’àlaportequi,commechaquejour,
les happait derrière le verre fumé d’un immeuble de
marbre.
Ilsallumèrentunecigarettepourterminerlapause.
—Jemedemandecequecepingouinpeutfichecomme
boulotpoursepayerunebagnoleallemandeetuneblonde
deluxe.
—Ila,ila,ilaunegueugueuledetoutou…detoubib… 11
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111— Tutrouves?
—Yyyydoitfaireuntruckikiquifinitpar,parlogueou
papaouparzophe…11
—Commequoi?
—Pi…pipi…pysco,pyscosophe,paparexemple…11
—Pyscosophe?C’estquoiça?Çagagnegros?
—Ben, ben, ben, bien sûr, tiens! Y fofo y faut avoir
étu…étudiéalu,aluàl’université!
—Ahouais?
Lechefsiffla:
—Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ce ca
miondeBrahma?
AvecsonStetsonenplastiquerabattusurlecoindel’œil,
le serveur du Bang Bang Burger posa sur la table deux
énormesgobeletsmousremplisdeglaçonsplongésdansle
Coca Cola.
—Alorslesamoureux…Toutbaigne?
Les mandibules coincées sur deux sandwiches géants,
PauloetRitalevèrentlepoucepourconfirmer.Ritalapre
mière s’arracha du grignon pour téter la paille de son go
belet. Paulo, en mastiquant son John Wayne Burger de
bœuf omelette fromage sardine frites, observait les tire
bouchons noirs autour du visage, le duvet de nuque sous
un chignon bâclé, les longs doigts ceints de verroterie, la
peaude bronze des brasnus,l’angleadmirable que faisait
lementonaveclecouetlesbretellesdusoutien gorgemar
quantlesépaulesdupoidsdeleurfardeau.Ritapromenait
un regard neutre sur une fresque représentant des scènes
deFarWestcertainementexécutéeparlepremierendessin
del’écoleprimaireducoin.Desbullesblancheséchappées
des canons de revolvers justifiaient la raison sociale de
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1,1111111,111111111111111111111111111,11,11111111111111111111111111111111111,111111111,1,111111111,11111,111,111,11111111111111111,11111111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111l’établissement: «Bang bang!» McDonald du pauvre,
Bang Bang BurgeraccueillaitRitadepuisdesannées.
—Qu’est cequeturegardes?
Elle ramena ses grands yeux noirs. Depuis qu’il la
connaissait, Paulo soupçonnait dans les yeux de Rita une
énigmetapie,peut êtreunstrabismeclandestin,entoutcas
unmystèrequilebouleversaitàchaquefoisquesonregard
s’emboîtaitdanslesien.
—Rien,jeneregarderien.
Le sourire de Rita était du tungstène: la lèvre supé
rieure, se retroussant sur le rose de la gencive, découvrait
unarcliliacédontl’éclatledisputaitàceluidesyeux.
—Si:turegardaislescow boys.
Ellepassaaurire:
— Tuesjaloux?
—Ben,onsaitjamais…cesAméricains,avecleursyeux
bleus,réponditledébardeurquin’avaitriend’unYankee.
Rita fit un petit bond de côté avec sa chaise pour s’ap
procher, coller la joue contre le biceps de son mec, et re
mordresonBig Bang Burger,sauceVoieLactée.
—Si on allait au cinéma,hasarda Paulo inspiré par le
gestedetendresse.
Labouchepleine,Ritasecouasesbouclesnoires:claire
ment, cela signifiait non, et Paulo connaissait la raison. Il
n’insistapas.
—Des événements intéressants à me raconter?
demanda t elleentredeuxbouchées.
Paulopressentitl’arrivéesimultanéedudiableetdubon
Dieuchaussésdegrossabots.
—Desévénements?Quelsévénements?
—Desanecdotes,bonnesoumauvaises… 11
18
11111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111,11111111111111111111,111111111111,11111111,1111,11,11111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111,11,11111Il pensa à sa douche matinale sur le balcon, puis à la
blonde en pantalon… Dieu lui avait offert une pluie mer
veilleuse, et le diable avait passé des pantalons à Marylin.
Rita,elle,accuseraitlediabledel’avoirpoussénusousles
torrentsduciel,etglorifieraitDieudes’êtreavisédespan
talonsdelablonde.
—Riendutout,déclara t il,ettoi?
—Unespritmauvaisrôdeauboulot.
—Ahouais?
—Je t’ai raconté que le patron est catholique, mainte
nant,jesuispersuadéequelagéranteestspirite…11
—Ahouais?
—Toutescesbabiolesqu’elletrimbaledanssonsac…ça
doitêtredesamulettes…Ellechercheàfairelemal.
—Ahbon?avecdesallumettes?
—Desamulettes,pasdesallumettes.
Paulos’amusait,ilcherchaitàretarderlelaïusennuyeux.
—Ellesaitquejefréquentel’ÉgliseMondialeduRègne
Éternel,repritlafille,monsalairen’apasaugmentédepuis
desannées.
—Ilamêmediminuédedixpourcent…commelemien.
—Commentcela?
—Ben,ondonnechacundixpourcentdedîmeaupas
teur,non?
—Bien sûr, c’est notre devoir d’évangéliste. Et puis, on
nedonnepasaupasteur,onoffreàDieu.
—Ah,oui,c’estvrai…11
PauloaspiraunelonguepipettedeCocaenpensanttout
demêmeàlapochedupasteur.Ilreprit:
—JetrouvequeDieumetdutempsàouvrirlesécluses
descieuxetrépandresurnousl’abondancepromiseparla
Bible.
Ritafitfaceenvirantsonjolibuste.
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111— Tu ne vas pas commencer à douter de la parole de
Dieu?
—DeDieu,non,maisdumecquiaécritcetruc…11
—Le«mec»,c’estleprophèteMalachie,interrompitla
brune,etle«truc»,c’estleverset3 10:Apportezàlamaison
du trésor toutes les dîmes, afin qu il y ait de la nourriture dans
ma maison; mettez moi de la sorte à l épreuve, dit l Éternel des
armées.Etvousverrezsijen ouvrepaspourvousleséclusesdes
cieux,sijenerépandspassurvouslabénédictionenabondance.
—BienMalachieneprofitejamais,s’amusalegarçon.
—Quoi?
—Rien, laisse tomber. Mais c’est quoi cette maison du
trésor?
—Letemple,biensûr.
—Ah? pour moi, ça évoque plutôt un trésor public…
unministèredesfinances… 11
—Que veux tudire?s’enquitRitaenplissantlesyeux,
tudoutesoututemoques?Attentionauxinterventionsdu
diable!Nospasteursnousmettentpourtantbienengarde,
n’est cepas?ajouta t elleenagitantl’index.
—Quelle intervention du diable? Il est écrit d’amener
sa dîme à la maison du trésor, pas au temple de Valdemir
Machado…c’esttout;jenefaisaisqueposerlaquestion…11
—Pourquoi poser des questions quand toutes les ré
ponses sont écrites dans la Bible? commença t elle, le
diablechercheànousfairedouterdelaparoledivine…11
Paulo se retint de gonfler les joues et, à son tour, alla
promener son esprit dans la fresque du Far West, espérer
que les Bang Bangdesbulles de revolvercouvrent la voix
de la jolie Morena. Parler de la Bible la transformait; ses
yeuxs’éteignaientetsavoixseguindaitpoursefairerigou
reuseetconvaincante.Legarçonamoureuxaffectaitlapa
tience face à ce perroquet prosélyte qui tentait de le
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,111111111,111,1111111111111111111111111111111111111,1111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,111,111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111persuader que sa prospérité était entre les mains de Dieu
pour peu qu’il s’obligeât aux exigences pentecôtistes. La
thèsel’avaitd’abordséduitparcequ’elleressemblaitfortà
celledelaloterie,puisl’avaitennuyécarilfallaitserendre
au temple plutôt qu’au bar. Cependant, même cousus de
gros fil vieux de trois mille ans, les arguments de Rita le
mettaientàmal.ElleconnaissaitlaBibledanssesmoindres
versets, alors qu’il ne supportait pas sa lecture. Il s’endor
mait sur les premiers versets de la Genèse. Cette Bible as
sommante se dressait comme un mur. Il aurait voulu par
tager le spectacle d’un coucher de soleil sans qu’elle parle
decréationnisme,luiconfiersesproblèmessansqu’elleen
réfère audiable, ouencore évoquer les titres des journaux
sans qu’elle l’interprète selon l’Apocalypse. Tout sujet
convoquait la Bible, alors qu’il espérait un simple main
dans la mainsansbla bla blahorsdepropos.Lamatraque
des«vérités»scripturaires…lassommait.
—C’est l’heure d’y aller, annonça t elle en quittant sa
chaise.
Paulo soupira, renversa Coca et glaçons sur les amyg
dales et, en se levant, broya le gobelet de plastique qu’il
lança dans une poubelle à deux tables de distance…
Panier!
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11111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,,1,11111111111111,111,111,11111111,111111,111,111111111111111111111111111111111111111
11
11CHAPITREII
L’œil exaspéré, Valdemir Machado souffrait les soubre
sauts de lumière dans l’applique de cristal. Une ampoule
expirait. Son esprit vacant se révoltait que personne n’eût
encore inventé la lampe éternelle ou un dispositif capable
de prédire son agonie. Ces clignements lui gâchaient son
bain. Il jouait à Noé avec un bateau chargé danimaux de
tout poil quil confrontait à mille tempêtes. Il mit en route
l’hydromassage afin de soulever la mousse jusqu’à mas
quer la déficience électrique. Consolé, il observa dans le
miroirsonvisageentourédecumuluspétillants.Ilcouvrit
d’écumesacalvitie,puissonmentonqui,encinquanteans,
n’avaitpasconsentiàlacroissanced’unebarbedevrai(ni
de faux) prophète; ses joues étaient restées comme des
fessesdebébéquidéjàseridaient.Iladmiradanslemiroir
ce dieu postiche flottant sur des nuages de bulles tièdes,
puis,satisfait,actionnalerideauélectriquequidécouvritla
vitre ambrée le long de limmense baignoire. Le soleil in
cendialamousse.Auquarantièmeétage(nombrebiblique
qui l’avait inspiré) d’une tour de verre, la baie panora
mique dominait la partie ouest de la ville. En bas, sur le
tapis torride de l’asphalte, des autos minuscules obéis
saient aux feux tricolores. Le maillage des rues s’étirait
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111,111111111111111111111111111111111111,1111,1111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111jusqu’au pied des montagnes contre lesquelles les favelas
élevaient inexorablement les fragments serrés d’une mo
saïque de matériaux hétéroclites. Valdemir Machado se
dressa sur la margelle de la baignoire et, imitant le Christ
Rédempteur du Corcovado, le nez contre la vitre, il écarta
les bras au dessus de la cité pour s’adresser au peuple
chargé d’offrandes qu’il imaginait prosterné au pied de
l’immeuble.
—Les sacrifices déposés dans ma Maison contiennent
les germes de la prospérité annoncée dans ma Bible,
déclama t il. Que vos offrandes soient proportionnelles à
votrefoi,carseulelafoiconduitàlaprospérité… 11
Laportes’ouvrit.Abigail,safemme,entra:
—C’est l’heure, lâcha t elle en martelant le marbre de
sestalonsferrés.
Sansunregardpoursonmarinucolléàlavitrevertigi
neuse,elleaccrochaserviettesetpeignoirauxpatèresd’or,
puisressortitdansdeseffluencesdelavande.
Machado replongea dans ses cumulus en bougonnant.
Ses yeux rencontrèrent de nouveau l’applique moribonde.
De rage, il poignarda l’eau de son arche et quitta les va
peurs embaumées pour inonder le marbre jusqu’aux ser
viettes. La tempête s’apaisa autour des animaux de plas
tiquenoyéssousleséclairsdel’applique.
11
Unboutdecieldécoupéparlescornichesdeshautsim
meubles se fractionnait sur la laque et les chromes d’une
immense limousine à l’arrêt. Aussitôt qu’il apparut accro
ché au bras de son épouse, sous la martingale d’entrée de
l’édifice, le chauffeur courut ouvrir la portière à l’évêque
(titreparlequelMachados’autogratifiait).
—BonjourMonseigneur.
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1111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111,11111111111,1111111111111111111111,111,1111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,1111111111111111,111111111111111111,111,111111111,11,111111111111111111111111111111—Salut, lâcha le courtois en précédant sa femme dans
lesalondecuir.
L’autoappareilla.Dansl’atmosphèreclimatisée,Abigail
branchaTVMiracleetValdemirpoussaleboutondeRadio
Jésus:«…nepass’acquitterdesadîmeenversletempleestune
escroqueriefaiteàDieu…»Lebisporemuaitleslèvresimper
ceptiblement;ilaimaits’écouteràlaradio.Ilvénéraitcette
voix façonnée par des années de prêche, la privilégiant à
son apparence naturelle qu’aucun miracle n’avait su corri
ger.Lechoixdesespasteursétaitd’ailleursdavantagedé
terminéparletimbredegorgequelesnotionsthéologiques.
Derrièrelavitrenoiredelalimousineralentieparletrafic,
Machado observait le peuple défiler sur les trottoirs.
«…Noussavons,frèresetsœurs,queDieuestducôtédesfidèles
del’ÉgliseMondialeduRègneÉternel…».Ilimaginaitsavoix
portéeverstouscespiétons.Combiend’entreeuxfréquen
taient son église? Combien avaient ils en poche? Et com
mentlesferrertousd’unmotémerveillant?«…aunomde
notre seigneur Jésus Christ, bénissons à présent les fidèles de
notre église qui ont offert leur dîme et que le miracle a déjà
exaucé…». À ses débuts, il accrochait des haut parleurs
danslesruesetemployaitdesgorillesàforcerlespassants
àl’intérieurdestemples,maislesplaintespourtapagel’ac
cablèrentvite.Laméthode,cependant,s’appliquaitencore
dansdesvillesduNordeste.
—Quelle est cette cravate? interrompitAbigail l’index
pressésursonécran.
Il haussa les épaules:les cravates, il les collectionnait
parpenderiesentières.
—Qu’est cequej’ensais?
Voicicequ’ilredoutaitplusquetout:sonimagepiégée
par la télévision. On s’intéressait davantage à sa cravate
qu’àseshomélies!
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,111111111111111111,11111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,1,11
11L’autos’arrêtaaucoind’uneavenue,letempsd’embar
querlejeunepasteurLucasVieiraqui,souslefeudemidi,
mijotaitàl’intérieurdesoncompletdepolyesterdansune
sauce de déodorant. Machadoouvrit le baret lui versa un
longwhiskysansglace.Vieiraagitalespaumes:
—Merci,Monseigneur,jeneboispas.
—Je me fiche de savoir si tu bois ou pas, articula
Machadoenforçantleverredanslamaindupasteur.Avale
ça cul sec, et admet une bonne fois pour toutes que pitié,
attendrissementet compassionne font pas partie de notre
vocabulaire.Lesrecettessontenbaisse!Lathéologiedela
prospéritén’estpasunephilanthropie.Pourêtredélivrédu
mal, il faut payer: c’est biblique. Alors fais les payerou
qu’ilsaillentsefairevoirchezlesMameluks!Écoutebien:
jeteviensenaideaujourdhuiparcequejesuisdanslecoin,
considère lecommeunprivilègequineserépéterapas.Si
tuneréajustespaslamire,jeterenvoiedanslesétablesde
torchis de ton Sertão natal, prêcher pour les mules et les
serpents!
Trois feux rouges plus tard, Lucas Vieira avait droit à
une deuxième dose forcée qui lui provoqua la nausée.
Abigail releva un sourcil dégoûté… déjà qu’il cocotait des
aisselles… 11
Arrivéedanslequartierdutemple,Machadofitstopper
la limousine, ouvrit la portière et poussa le jeune pasteur
dehors:
—Allezmechaufferlaboutique,toietAnisio,ordonna
t il,j’apparaîtraiaprèslesoffrandes.Je vaisservirunexor
cismeetunmiracledanslemêmeemballage,ettuouvriras
bienlesyeuxetlesoreillespourenprendredelagraine…11
La portière claqua et Vieira, en assurant son équilibre
contreunréverbère,observalabaleineàpneusblancss’en
gloutirdansletrafic.Letrajetàpiedquieûtdûl’oxygéner,
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111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111