Diners de l'ancien Cercle dramatique

Publié par

imp. de Jules Juteau et fils ((Paris)). 1867. In-16.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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L'ANCIEN CERCLE
DRAMATIQUE
IMPRIMERIE JULES-JUTEAU ET FILS,
Rue Sainl-Denis, 341.
Ï867
DINERS DE L'ANCIEN CERCLE
Réunion du 2 Avril 1867
PRÉSIDENCE LE M. DEBELLOCQ PÈRE.
Quand des honneurs m'aplanissant la route,
Vous me nommiez, Messieurs, à l'unanimité,
Vous vous exagériez sans doute
Le très peu que je vaux; à cette dignité
Jamais je n'eus de droit; enfin, coûte que coûte,
J'occupe le fauteuil... oui, mais l'autorité,'
L'ampleur et la mâle éloquence,
Exigibles en pareil cas
Pour honorer la présidence,
Vous y comptez en vain, vous ne les aurez pas.
Cela dit, je passe outre, et j'ouvre la séance.
Je l'avoûrai d'abord : j'approuve fort la loi
Qui maintenant nous régit; mais pourquoi
Me voir, hélas! contraint par elle
D'inaugurer l'ère nouvelle?
— 4 —
Elle est, ce vice à part, excellente à mes yeux,
Et dotera, je le suppose,
D'un vif attrait de plus notre banquet joyeux.
Quant à moir j'y découvre une mine, un Potose,
Largement entr'ouvert, qui brille devant nous;
Et c'est à LAGOGUÉE, à cet esprit folâtre,
L'entrain de nos dîners, le plus charmant des fous,
Qui saute allègrement de chez nous au théâtre,
Du théâtre au Caveau, c'est, dis-je, c'est à lui
Que tout l'honneur en revient aujourd'hui :
Applaudissons, Messieurs, car l'idée est heureuse.
Chaque mois, donc, un président nouveau
Devra de son discours débrouiller l'écheveau,
Et stimulant sa verve paresseuse,
Bon gré, mal gré, tirer de son cerveau...
Mon Dieu! ce qu'il voudra... Pourvu qu'il nous amuse,
Madrigal ou sonnet, ode, conte, chanson,
Nous accepterons tout pour prix de sa rançon,
Et de grand coeur acclamerons sa muse. .
Ainsi c'est dit : à sa façon . .
Chacun se tirera d'affaire,
C'est une liberté que la loi nous confère.
A ce tournoi préparez-vous :
Allons, preux chevaliers, entrez dans la carrière,
Laissez flotter au vent votre noble bannière,
Faites-nous admirer la vigueur de vos coups;
Et puis noblesse oblige : à ceux dont le nom brille,
Par le succès dès longtemps consacré,
En vertu de mon droit, je le rappellerai.
Vous souvient-il, Messieurs, d'une certaine aiguille
Que LECONTE trouva, — la cherchant avec soin, —
Plantée au beau milieu... d'une botte de foin?
Du bout de cette aiguille, au moins j'aime à le croire,
Il brodera pour nous quelque piquante histoire
Où son esprit subtil saura joindre à la fois
Le sel attique au franc rire gaulois.
JUTEAU, j'en suis certain, retrouvant sa jeunesse,
Va ciseler un joyau précieux
Où la gaîté coudoîra la finesse.
Je sais qu'il réussit au mieux
Tous les refrains qu'il assaisonne,
Mais rêve-t-il un ouvrage parfait?
Je lui donne un conseil dont il verra l'effet :
Qu'il se hâte, avant tout, de reprendre sa bonne.
Que follement RUEL s'échappe à travers champs,
Au risque de la pluie, à des propos méchants
D'un gandin mal-appris que sa verve réponde,
Qu'il célèbre la pêche ou chante Béranger,
Qu'il égrène ses vers sur une tête blonde,
Ou que sa strophe émue aspire à te venger,
O Dante de Jersey! toujours la poésie,
Chez lui, donne la main à la haute raison,
Le goût y règne en maître, et l'esprit à foison
Y circule escorté d'un grain de fantaisie.
Devant un tel bilan, nous avons lieu, je crois,
D'espérer, quand RUEL élèvera la voix.
Méry, Pradel sont morts, leur muse fatiguée
De son pied rose a dû fouler le sol;
Chez les grossiers humains trop longtemps reléguée,
Elle va dans l'azur, et grâce à LAGOGUÉE ,
Étendre l'aile encore et reprendre son vol.
A ce maître passé dans ce genre d'escrime
Qui consiste à jongler sur l'heure avec la rime,
Imposons les plus durs travaux,
L'impossible, il le peut; à.lui tous nos bravos
S'il tire de sa veine une chanson d'étoffe
A nous faire oublier le maçon philosophe.
Si le Caveau décerne des lauriers
A notre ami MOYNOT, j'y souscris volontiers,
Car il les doit à son mérite;
D'hier disciple de Panard,
Aujourd'hui le voilà chansonnier émérite;
Mais de ses chants nous voulons notre part,
Et nous l'aurons, fallût-il de l'intrigue;
J'aime à penser pourtant que, comblant ce désir,
MOYNOT, chez nous, va se montrer prodigue :
Un p'tit extra ça/ait toujours plaisir.
DEMEUSE, l'autre soir, s'inspirant des vieux maîtres,
Accommodait jadis en nouveau-né
Et réveillait tout un monde d'ancêtres ;
Il nous rendait Crispin, Cassandre, Gros-René,
Léandre l'amoureux, Marinette, Isabelle,
Dotés par lui d'une grâce nouvelle;
Leur langage si net, qu'il a su ranimer
D'une pointe fine et légère,
Aura toujours le don de nous charmer,
En temps et lieu, DEMEUSE y reviendra, j'espère.
— 7 —
Puisque la loi nous laisse entière liberté,
Quant au fond et quant à la forme
Du speech à prononcer, de par l'autorité
Remise entre mes mains, j'informe
L'ami DESCHAMPS qu'il ne peut désormais,
Et sous aucun prétexte, enfreindre l'ordonnance ;
Nous n'admettrons ni si, ni mais ;
Lorsque viendra sa présidence,
Ad libitum il nous haranguera,
Et, je l'affirme, aucun ne s'en plaindra.
Si nous aimons les vers, nous goûtons fort la prose
Comme il brosse un article, il fera son discours,
Le saturant d'esprit à forte dose,
De mots, de traits heureux en parsemant le cours;
Tous nous battrons des mains.
Et l'auteur d'Albertine,
L'indiscret dont la plume osa fouiller un jour
Les arcanes profonds de l'âme féminine,
Croit-il nous échapper? Non, il aura son tour :
Ce zouave du chant, ce causeur indompté
Dont la verve sans frein à tout vent s'éparpille,
Transformé pour une heure et beau d'austérité.
Sera le grave et sévère CAMILLE.
On peut ne parler guère, et n'en penser pas moins :
MOULTA, FLOURY, SAINT-JACQUE, auditeurs bénévoles,
De nos gais carrousels trop modestes témoins,
Dans la pièce nouvelle accepteront des rôles ;
~ 8 —'
Et que sait-on? des talents ignorés
Vont, à ce jeu, se révéler peut--être;
Inconnus, enfouis, dans l'ombre demeurés,
C'est nous qui les aurons fait naître.
Ici, Messieurs, j'hésite... A ces vaillants esprits
Que je viens de citer, adjoindrai-je mon fils?
L'éloge, un peu confus, sur ma lèvre s'arrête,
Et vous le comprenez... Je voudrais, toutefois,
Que ce soir, à son tour, il entendît ma voix ;
Eh bien! je lui crîrai : — Courage! jeune athlète,
Il nous faut maintenant un pendant au Poète!
Je termine, Messieurs, qu'aurais-je à dire encor?
Ce vieux dicton, d'ailleurs, me revient en mémoire :
« La parole est d'argent, et le silence est d'or. »
— Il y songe un peu tard! dira mon auditoire ;
Je suis de son avis, et j'estime prudent
D'abréger cet essai soi-disant oratoire.
Je n'ajoute qu'un mot : Si votre président
Fut le fidèle écho d'une heureuse pensée,
Tant mieux; alors honneur à votre élu;
Vous aurait-il déçus? sa phrase embarrassée
A-t-elle mis à bout votre attente lassée?
Tant pis, mes chers Dandins, mais vous l'avez voulu!
i
7 Mai 1867
PRÉSIDENCE DE M. JULES-JUTEAU.
MON MIRLITON
LANTERNE MAGIQUE D'ACTUALITES
AIR : Tout le long d« la vivtéro.
Plus que jamais quand vient mon tour
Aujourd'hui je redoute un four.
Succéder au charmant poète
Dont la muse est toujours parfaite,
C'est vraiment jouer de malheur!
Comment atteindre à sa hauteur?
Heureusement que notre compagnie
Ne se pose point comme une académie;
Non! ce n'est pas une académie.
Ain : Ton ton.
Pour échapper à la satire,
Aussi vais-je, baissant le ton,
Ton ton ton ton tontaine ton ton,
Souffler plus doux que le zéphïre
Dans un modefte mirliton ,
Ton ton tontaine ton ton.
AIR : Via. o' «jpire e'eai.
Mon mirliton bourdonne
Chaque fois qu'il entend brailler
Que sur terre personne
Ne devrait travailler.
Et chacun, à loisir
S'accordant du plaisir,
Au devoir
Dit bonsoir,
Pour se mettre en grève.
Dieu ! quel mauvais rêve L
Car enfin
C'est de faim
Qu'il faut que l'on crève
A la fin!
AIR Aa Marianne.
Chaque classe , sans courtoisie,
A ses soeurs décoche des traits ;
Maintenant c'est la bourgeoisie
Qui reçoit d'affreux camouflets.
Propriétaires,
Banquiers, notaires,.
Négociants, médecins, avocats,
Savants, artistes,
Vaudevillistes,
Vous, ouvriers ou chefs de tous états,
Puisqu'elle se meurt la maîtrise,
Et que, sous le niveau des lois ,
Nous devenons tous des bourgeois.
Sauvons-nous donc la mise.
AIR : it'at vu la meunfâre
Mais ceux qui conservent encor
De vieilles rancunes
'Contre le poète au coeur d'or
Criblé d'infortunes,
Qui, tendre autant que Fénelon,
Est éloquent comme Platon,
Pur comme Racine,
Je les extermine...
Avec mon mirliton.
AIR (te FancHon
Tel don patriotique
Procure la colique
Au directeur d'un grand journal :
Comment, diantre! un grand homme
Ne mourra plus à l'hôpital?
C'est triste!... mais, en somme,
Où donc serait le mal ?
AIR : Polit bouton a'or.
De mon jouet aussi j'use
Le soir, vers le tard,
Lorsqu'aux boutiques je muse
Sur le boulevard ;
Que d'un kiosque un monsieur crie
D'un air embêté :
Nous n'avons plus de Patrie
Ni de Liberté!
AIR des Mirlitons.
Une pelure inhumaine
Crève... je ne puis finir...
Qui vient me tirer de peine ?
Qui vient me ragaillardir?
L'ancien mirliton, mirliton, mirlitaine ,
L'ancien mirliton
Don don.
4 Juin 1867
PRÉSIDENCE DE M. DEMEUSE.
Mes amis, sans intrigue, et l'usage m'aidant,
Me voilà pour ce soir à mon tour président'..
Mon fauteuil est boiteux... c'est un siège de paille...
Diogène était roi, couché dans sa futaille,
Et riait des humains, pourvu qu'à son réveil
Le bon Dieu lui jetât son rayon de soleil!..
Je n'ai point de tonneau... pourtantici je trône,
Mon soleil vaut le sien... c'est un flacon de beaune;
Et ma chaise vaut mieux que son antre malsain,
Puisque, choisi par vous, je préside au festin!..
Donc, ici je commande, et ma loi sans contrôle
Exige, — car enfin, je me dois à mon rôle, —
Que pour fêter ce soir le nouveau président
Chacun de vous , Messieurs, boive ferme et souvent !.
•- H —.
Il vous faut être gais.... pleins d'esprit... c'est facile :
Votre passé répond, et je suis bien tranquille ;
Des chansons... des couplets... c'est chose de rigueur,
Chantez dru .. sous la main nous avons l'imprimeur;
Le calembour pourrait, surtout s'il est très bête,
Contribuer encore aux splendeurs de la fête ;
Mais ce qu'il faut surtout, là, je suis à cheval,
C'est d'applaudir très fort à mon discours royal!..
Salut, festin joyeux, salut, fête charmante,
Agape où de nouveau l'amitié se cimente.
Salut, car grâce à toi, nous venons, chaque mois,
Vider gaîment la coupe et nos coeurs à la fois;
Nous venons, mes amis, nous, les derniers trouvères,
Dénicher la chanson qui rit au fond des verres !.
Ainsi qu'à la moisson, parmi les champs bénis,
En gerbes vont toujours se grouper les épis,
Ici nous sommes dix... douze ou quinze... qu'importe
Le nombre de soldats composant la cohorte !
Mais nous ne faisons qu'un... j'en réponds... Dieu merci!
Et la sainte amitié seule préside ici!..
Aux tintements des plats, aux caquets des bouteilles,
A tous ces bruits charmants qui brisent les oreilles,
Nous mêlons en vrais fous le rire et la chanson,
Qui s'en vont sautillant sans rime ni raison.
Chacun de nous apporte, et c'est toujours fortune,
Tour-à-tour son tribut à la table commune.
Les uns ont la gaîté qui nous charme le coeur;
Leurs lazzis éclatants font notre grand bonheur!
— i5 —•
D'autres ont le mot vrai, qui mord et qui flagelle,
La satire est leur fait avec ses grands coups d'aile,
Plusieurs, moins gais, ont l'âme éprise d'idéal :
Ils aiment à rêver au ciel, au bien, au mal;
Qu'ils fassent de beaux vers, qu'ils les disent en braves,
Nous les écouterons, nous savons être graves.
Vers, prose, javanais, tout pour nous a du prix,
Et nous applaudissons à tous les beaux esprits.
Nous sommes, après tout, du pays des bohèmes,
Amoureux de chansons, de sonnets, de poèmes!
Sans souci de tes goûts, bourgeois qui nous entends.
Et qui trouves honteux qu'on perde ainsi son temps,
Continuons d'aimer tout ce qui nous enivre,
Les femmes, les beaux vers, le bon vin qui fait vivre
Et vous, amis, soyez ce soir, comme toujours,
Charmants, spirituels, gourmets et troubadours;
Pour moi je jette là ma vilaine guitare :
Je suis un président bien piètre et bien barbare;
Tant pis, excusez-moi, mais j'ai fait pour le mieux :
Un président, d'ailleurs, est toujours ennuyeux!..
2 Juillet 1867
PRÉSIDENCE DE M. JULIEN-DESCHAMPS.
« A mes tardifs essais, vous qui daignez sourire,
» Et qui me prodiguez les encouragements,
» Pardonnez-moi si je ne puis décrire
» Ce que mon coeur éprouve en ces joyeux moments (1). »
« Puisque la loi nous laisse entière liberté,
» Quant au fond et quant à la forme
» Du speech à prononcer, de par l'autorité •
» Remise entre mes mains, j'informe (2)
l'ami Debellocq, de qui je tiens la présidence, — un
lourd. . et agréable fardeau, qu'il est si difficile de sou-
tenir!., surtout... en vers... et contre tous— que je ne
chercherai point à me soustraire à ce mandat sacré...
par des si et des mais hors de saison aujourd'hui ; — on
me verra soumis aux règles de notre aimable Cercle,
« Et sous aucun prétexte enfreindre l'ordonnance. (3) »
(I) .TuleS-Juluau, 'fl Jaurdela aouble réception.
(2(!t '3) Debelkicfj. la Présidence.
- *7
* Joyeux amis de la chanson,
» Près de vous j'ai mon libre arbitre(l), »
Et j'en use!...
« Peu m'importe!
» Qu'on me traite d'infirme,
» Je suis original (2). »
Et tous mes efforts tendront aie prouver... dans mes
pièces, les pièces de l'avenir ! ! !
Je venais de souffler ma bougie en fredonnant un doux
refrain de Lagoguée, .
« C'était le soir de la Saint-Pierre,
» Bercé par un rêve béni (3), »
J'étais dispensé de parler à ma présidence!.. De cette
charmante institution,
« C'est, il le faut avouer franchement,
» Le vilain côté de la chose (4). »
(I ) J ROEL, le Libre arbitre.
(2) LE MÊME, Je »uis orlainal.
(3) DeBELLOCQ fils, la Saint-Pierre.
H) A qui?
— i*r —
« Devant les cieux pleins de lumière
» Je méditais sur l'infini (1), »
Et sur le terrible fossé que j'avais à franchir.
« Le fossé le voilà! le franchirai-je ou non?
»■ Bahi je le franchirai : vainement je recule;
-> Il faut sauter, sautons sans plus long préambule (2).»
Quoi qu'en pense DEBELLOCQ et sa .docte cabale, près
de vous, chers Camarades, je ne me sens pas de force...
'S/aire l'article. Je ne suis, hélas! qu'un vil prosateur, ce-
qui ne m'empêche pas de priser très fort... les. vers des
autres et d'y applaudir des deux mains.
DEBELLOCQ, DEMEUSE, JUTEAU,. LAGOGUÉE, MOYNOT,.
RUEL, THÉOLIER, je veux vous prendre pour modèle
(entre nous soit dit, on pourrait plus mal choisir), et...-
patience! patience!... j'ai déjà un très bon commence-
ment, je sais vos chansons par coeur!... — Oui, j'ose,
l'espérer,
« En me mettant à l'unisson,
» Plus tard j'aurai voix au chapitre (3).»
Au risque d'être accusé de plagiat par Tony Révillon, le
colosse de Rhodes... de la Petite Presse; au risque
d'être pendu haut et court au pilori, des. démarqueurs de
(1) DEBELLOCQ fils,.ïa Saint-Pierre
12) DEBELLOCQ, Épitre d a-utca Juleou.
(8} J. Ï'.L'EL, t* S-i-,le .arbitre
— o-9 -
linge, je vais vous raconter,— en peu de mots, rassurez-
vous,— l'origine de ce restaurant où, depuis des années,
nous avons tant de plaisir à nous rencontrer.
« Que j'aime à voir autour de cette table,
» Des chansonniers, des journaliste,
• Des entrepreneurs vaud'villist's,
» Que c'est comme un bouquet de fleurs (1).«
Gloire à Botuzet, gloire à cet esprit entreprenant
qui l'a fondé !
Je passe rapidement sur la gestion de Leclère, qui
fit fortune, chose souvent assez rare... quand, comme
lui, on a du talent. Il avait planté deux arbres dans une
cour, et il disait avec orgueil :
« — Che% moi, on dîne dans un jardin. »
Que de petit bleu a coulé par là!... mais bast!...
indulgence aux pochards...
« Pourquoi décrier 1" pauvre monde,
» Quand, par hasard, dans un ruisseau,
» Rempli de vin jusqu'à la bonde,
• On voit rouler un vaincu du tonneau (2).»
t Un ivrogne est divin ! »
Voyez Gérard de Nerval, voyez Alfred de Musset!
« Mes bons amis, ayons de l'indulgence
» Pour les pochards qui vont chez l'marchand d' vin (3).»
Et découvrons-nous devant l'ivresse du génie ! ! !
(1) J. RUEL, le Compagnon, chansonnier.
(2) MOYNOT, Indulgence aux nochards.
(3) MOYNOT., id.
J'arrive, sans transition, à l'infortuné Lequen , que
Tony Révillon a portraituré à merveille.
Pauvre Lequen ! que d'habitués l'ont béni !
C'était leur Providence dans les mauvais jours.
C'est sous son règne que Troyon, Gendron et Verlat
ont débuté.
« Vlà 1' bataillon d' la Moselle en sabots,
» Vlà 1' bataillon de la Moselle ! »
C'est Darcier qui franchit, — avec sa Marseillaise, —
le seuil de la Boule-Noire.
— Holà! garçon, combien de plats sur la carte?
— Monsieur, il y en a, il y en a... (Ici le garçon prend
la fameuse pose de Sothern.)
— C'est bien, esclave, qu'on me les serve tous! ! Et
qu'on m'apporte les plus grands vins pour les arroser.
i Vlà l'bataillon d'la Moselle! »
Au bataillon sacré a succédé un chant moins patrio-
tique, mais non moins en vogue : « Ohé! les p'tits
agneaux! » le cri de victoire de Gille!
Oh ! la chanson ! la chanson fera le tour du monde.
Le Vaudeville, les Variétés, l'École-Lyrique de la
Tour d'Auvergne, les Bouffes - tout sont venus et vien-
nent encore à la Boule-Noire.
- On en revient toujours
» A ses premiers amours. »
Il suffira aux frères Matte de continuer, pour y fixer
leur nombreuse clientèle. — Mais j'en veux à Tony
Révillon, que je me suis fait, — pour sa punition, — le
doux et malin plaisir de dévaliser impitoyablement.
Pourquoi, cher confrère, au lieu de deux pauvres
petites lignes bien maigres, bien chétives, n'avoir pas
consacré un article bien nourri sur notre charmante
réunion, que vous appelez la Société des Typographes?
Cette Société, sachez-le bien, a bon caractère, et la
preuve, c'est qu'elle ne vous en veut pas; c'est qu'elle
n'a même jamais songé à vous en vouloir, malgré l'im-
pression fâcheuse que vous lui avez causée... en la mé-
nageant par trop dans vos colonnes serrées.
Si jamais vous fondez ici le Banquet de la Petite
Presse, nous demandons, tous, à en faire partie, à la
condition expresse que vous daignerez, le premier
mardi du mois prochain, venir sans cérémonie, trinquer
avec les francs amis de l'Entonnoir!...
J'ai souligné avec intention sans cérémonie, car, ce
jour-là, il n'y aura rien de changé à notre table, il n'y
aura qu'un homme d'esprit de plus!...
Ouf! je respire !
« Le voilà fait ce saut que j'avais annoncé,
» Et bien ou mal enfin j'ai franchi mon fossé jl).».
(I) DEBELLOCQ, Êpitrc à Julos-Jutean.
Seulement, j'ai la sueur au front, j'ai froid dans le
dos... Serait-ce le trac morbus?... Hélas! 'mon esprit est
â la torture, il semble me dire, le malheureux :
- Regardez-les, ils chuchottent déjà
» Ces tristes mots : Oh! la la., oh! la la I (1)»
Ma foi, advienne que pourra! Je me suis exécuté... et
« Quand je fais mon devoir, je ne saurais rien craindre!!!»
M) J. -LECDNTE, &B.T ia lu?
GHAISOI COLLECTIVE
La chanson qui suit(l) et celles qui paraîtront dans ce
recueil sont faites sur un refrain adopté à la fin de la.
réunion. Chacun apporte son couplet. — Il n'est pas
défendu d'en composer plusieurs.
N' PARLONS PAS I)' tlA.
Alli : Ça vC se peut pas.
Lorsque l'amitié nous rassemble,
Joyeusement et sans détours,
Du plaisir de nous voir ensemble
Parlons toujours.
Il est vrai que l'heure intraitable
Trop tôt, hélas! nous chassera.
Pourtant on est si bien à table,
N' parlons pas d' ça.
(I) Nombre de pièces de vers et chansons ont été composées exprèv
îues et chantées depuis la fondation des DiKEns intimes du CERCLE IHIAMATIQUE,
qui remonte à vingt cinq ans; mais ce n'est que le 5 mars iSG7 qu'il a èl-i-
décidé que le Toast présidentiel et la Chanson collective seraient imprimés.
— 24 —
Le beaune, aux senteurs sans pareilles,
Fait trouver les desserts trop courts ;,
De ses parfums, de ses merveilles,
Parlons toujours.
Mais en nous les servant naguères,
Si notre traiteur oublia
De nous donner des petits verres,
N' parlons pas d' ça.
La France, qui n'est pas myope,
En soixant'-sept voit de beaux jours...
De la grande union de l'Europe;
Parlons toujours.
Les souv'rains n' front qu'un' seul' famille,
Le monde entier s'embrassera;
Et puis, quant aux fusils-aiguille,
N' parlons pas d' ca.
' J. L.
De tout temps jeunesse et vieillesse
Vont courant après les amours,
Des succès qu'obtient la jeunesse
Parlons toujours.
Mais si la vieillesse égrillarde
Malgré ce jeu qui l'affaissa,
■A courir les amours s'attarde,
N' parlons pas d' ça.
L. F.
Quand, par mes danses excentriques,
Je brille aux bals des alentours,
De mes succès chorégraphiques
Parlons toujours.
Mais si le gendarme s'agace
De me voir bondir comme un chat,
M' dit : — Au violon viens que j' te place!..
N' parlons pas d' ça.
C. J.
Ma jeune voisine d'en face
Est belle en de simples atours;
De ses cheveux blonds, de sa grâce,
Parlons toujours.
En vain des langues libertines
Assurent qu'on trouve par là
Moins des roses que des épines...
N' parlons pas d' ça.
J. D.
De pitancher gaîment d' l'eau d'affe,
Ou d' pratiquer 1' vol aux bonjours,
D'escarper sans avoir le taffe,
Parlons toujours.
Mais d' porter là-bas, la tronch' basse,
La manicle et 1' bonnet d' forçat,
Ou bien d'êtr' gerbé-z-à la passe,
N' parlons pas d' ça.
L. M.
De la jeunesse aimable et belle,
Du charme des pures amours,
•- 26 -
De l'amitié sainte et fidèle
Parlons toujours.
Mais de la vieillesse morose,.
De l'ami qui nous offensa,
Ou du vice effeuillant la rose T
N' parlons pas d' ça.
De la douce union des âmes,
Et, chose rare de nos jours,
De la fidélité des femmes,
Parlons toujours.
Mais du dévoûment de nos bonnes,
Dont la dot chez nous s'amassa,
Malgré cousins, pompiers, trombones-,
N' parlons pas d' ça.
J. R.
— Vivat! dit volontiers la foule,
Admirant le luxe des cours,
Des bals où notre argent s'écoule
Parlons toujours.
Mais tandis qu'on était en fête,
Tel pauvre de pain se passa...
— Bah ! dit la foule satisfaite,
N' parlons pas d' ça.
E.D.
— De la glorieuse épopée
Dont Pharsale a marqué le cours,
— 27 —
Disait le rival de Pompée,
Parlons toujours.
— Mais, dit un soldat, à voix basse
Et les Romains qu'on y laissa!
•— Dam! reprit César, c'est la casse!
N' parlons pas d' ça.
E. D.
Du bon côté prenons les choses,
Buvons gaîment à nos amours,
De vins, de femmes et de roses,
Parlons toujours.
Ces préceptes de la sagesse,
Epieure nous les traça;
Douleur, chagrin, ennui, tristesse,
N'parlons pas d' ça.
A. D.
Pendant soixante ans dans ce monde,
On suit le drapeau des amours,
Des hymens avec brune ou blonde
Parlons toujours.
Mais un jour, —• plus ou moins outarde-, —
Une vieille vous dit : — Holà!
Il faut épouser la camarde...
N' parlons pas d' ça.
v. L.
6 Août 1867
PRÉSIDENCE DE M. LUCIEN MOYNOT
Lorsque, le mois dernier, dans notre cercle intime,
Vous me fîtes l'honneur, par un vote unanime.
De m'offrir ce fauteuil, je sentis dans mon coeur
Entrer en même temps la joie et la terreur.
Je songeais qu'il fallait, — c'est la règle absolue, —
Dans la langue des dieux fêter ma bienvenue,
Et ma muse inhabile en sourdine enrageait.
Ma foi, tant pis pour vous, j'aborde mon sujet.
Et d'abord je devrais, pour trancher du poète,
Me torturer l'esprit et me creuser la tête
Afin de faire éclore un thème tout nouveau
Sous la concavité de mon vaste cerveau.
Je devrais, décrivant la riante nature,
Vous parler longuement du ruisseau qui murmure,
De l'étoile qui luit ou des douces senteurs
Qui s'échappent le soir du calice des fleurs.
Mais, lorsque je prétends aspirer au sublime,
Je ne puis parvenir à décrocher la rime;
- 29 —
J'ai beau la caresser de toutes les façons,
Dans ses plus fins replis, jeter mes hameçons,
Tout est peine inutile. Il est même notoire
Que de longs bâillements me fendent la mâchoire,
Quand je cherche à rimer pendant une heure ou deux.
Bref, ne le cachons pas : je suis très paresseux.
Pourtant, fier aujourd'hui d'un spontané suffrage,
Je sens que parmi vous, renaît tout mon courage.
Il en doit être ainsi, puisqu'ici je revois
Près de nouveaux amis, des amis d'autrefois.
Je vais donc vous parler, laissant là poésie,
Épîtres et chansons, des succès de Thalie
Au Cercle dramatique, alors que, jouvenceaux,
La plupart d'entre nous montaient sur les" tréteaux.
Dis-moi, mon cherJUTEAU, gardes-tu souvenance
De l'ancien Ranelagh, ce jardin de plaisance,
Où l'imprimeur, cédant la place à l'amoureux,
De Passy ravissait le public ombrageux?
Tu jouais Gabrielle et le Nouvel Ulysse;
De François-le-Champi tu faisais ton délice.
Dis-moi, mon cher JUTEAU, dans ta fougueuse ardeur.
De combien de beautés fis-tu battre le coeur?..
Près de toi se groupaient, affolés de théâtre,
PONCET, le grand PONCET, d'Hamelin idolâtre ;
Les frères DAMAZY, l'un dans les Deux Edmond,
L'autre dans Desessarts, ce pitre rubicond;
— 3o —
Le brillant MARTIAL , qui, toujours à la guerre
S'en va tous les matins; SAINT-JACQUE, gai compère,
Qui nous quitta, l'ingrat, pour aller près d'Évreux,
Donner un libre cours à ses goûts de chartreux.
La folie du logis à sa suite m'entraîne
Et, sans me crier gare, arrive à Chantereine,
Où TISSOT et FLEURY, lutteurs audacieux,
Ont illustré leur nom par des exploits fameux.
En ce temps-là, RUEL, sans tambours ni trompettes,
Jouait dans Gaspardo, muni de ses lunettes;
Et c'est encore ainsi que, dans les Cabinets
Particuliers, il fit de surprenants effets.
C'est là que, nez au vent et le poing sur la hanche,
LECONTE bien souvent escalada la planche.
C'est là qu'il s'instruisit à traduire à la fois
Du célèbre GROSMAIR, et le geste et la voix.
Chacun sait qu'il est maître en cette parodie.
Tenez... prêtez l'oreille, on l'entend qui s'écrie,
En montrant un quidam, d'une blouse porteur :
— Gendarme, empêche^-le d'entrer, c'est un voleur!
Pour l'ami DEBELLOCQ, — ceci n'-est pas un conte, —
Je ne le vis jamais en scène; mais LECONTE
Continuant son jeu, peut nous redire encor.
A l'instar de GROSMAIR, quel était le décor
Dont on favorisait Scapin ou Mascarille.
D'ailleurs, à nos banquets d'un vif éclat il brille,
— 3i -
Qu'il se fasse l'écho des plaintes de Timon
Ou des lâches terreurs de l'infâme Néron.
Mais un frémissement parcourt la multitude...
On frappe les trois coups et l'orchestre prélude.
Vivat! c'est LAGOGUÉE!.. Il entre, on l'applaudit.
Auteur, chanteur, acteur, il sème son esprit
Sous les lambris dorés, dans la grange du pauvre;
Il irait, pour chanter, jusque dans le Hanovre...
Il joue, il joue encor, fût-ce à Ménilmontant,
A Brives-la- Gaillarde ou Bruxelle en Brabant.
Quand DEMEUSE , à Pigalle, a produit une pièce,
Il ne joue aucun rôle; il souffle avec tendresse.
La chronique prétend que, sans en avoir l'air,
De ce modeste emploi il est parfois très fier.
Sur ce point on raconte une étrange aventure :
Le représente-t-on, de suite il se figure,
Si le public acclame et demande l'auteur,
Que l'honneur en revient tout entier au souffleur.
Des succès de DESCHAMPS les preuves sont certaines
On peut, sans se tromper, les compter par douzaines;
Et le Roi des lutteurs est là qui tomberait
Celui qui d'en douter un instant oserait.
Mais pourquoi le chanteur du Petit Ébénisse.
Le père d'Albertine, a-t-il quitté la lice
Où certain jour il a déployé son drapeau?
Allons, jeune CAMILLE, un ouvrage nouveau !
— 32 —
Nos bons amis FLOURY, DEBELLOCQ le poète,
Et MOULTAT le penseur, n'ont pas payé leur dette
Au théâtre, et dès lors ne m'appartiennent pas.
Je dirai toutefois que dans nos gais repas,
Ils tiennent dignement, et sans fanfaronnades,
Des rôles très actifs en vaillants camarades.
A plus d'un point de vue, on peut porter très haut
Leurs mérites divers; mais on en dirait trop.
Je m'arrêterai donc dans mes apologies,
Il en est temps d'ailleurs. De ces douces folies,
Il nous reste un dîner, et personne n'y perd :
On parle de théâtre et l'on chante au dessert.
Pour moi, j'en fais l'aveu : j'ai l'âme tout heureuse
De revoir des amis à la mine joyeuse
Alentour d'une table où règne la gaîté.
Le vent souffle au dehors ; le ciel est tourmenté
Par de sombres vapeurs, le froid gerce la terre...
Qu'importe ! si le vin brille dans notre verre ;
Si, narguant le chagrin, nous nous étourdissons
Aux fantasques accords de nos folles chansons !
Pour terminer, je veux, dans un toast énergique,
En portant la santé du Cercle dramatique,
Boire à ces gais refrains qui charment nos loisirs;
A l'amitié durable, à nos vieux souvenirs!
— JJ —
«D Septembre 1867
PRÉSIDENCE DE M. JULES LECONTE.
■ Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage 1 •
MILIERR.
Ah! vous avez commis un fait sans précédent :
De moi vous avez fait un triste président ;
Vous me voyez sans voix au milieu de la table:
Vous avez un muet au lieu du, camarade
Qui, jadis, épicé du joyeux sel gaulois,
Émoustillait vos sens par des contes grivois.
Mes deux yeux sont baissés sans feu sur mon assiette,
Puis, bêtement, mes doigts tourmentent ma serviette.
Et pourtant il me faut vous fournir un sujet :
Ah! DESCHAMPS! oh! JULIEN! envoyez-m'en le jet!
Enfin, soyez pour moi la pièce de Neptune
Qui, de votre cerveau, jaillit sans peine aucune.
-34--
Où pourrais-je trouver un plus ferme soutien ?
Vous, le père du Grand-Théâtre-Parisien!
Votre enfant y naquit, sa scène est la berceuse
Où vint naître et mourir : Duchesse de Valbreuse !
Mais de ce prompt décès ne vous effrayez pas :
Avec DESCHAMPS l'on vit aussi mourir Dumas.
Votre drame — peut-être — était une merveille;
Ses beautés n'arrivaient pas jusqu'à mon oreille.
De la scène au public le vaste éloignement
Empêchait de saisir ce triple enchaînement.
On a vu, m'a-t-on dit, du public— pour comprendre, —
Une seconde fois au théâtre se rendre.
Bonne affaire, l'ami ! sans doute qu'autrement
On se fût contenté d'une fois seulement...
Pardon, mon cher DESCHAMPS, mais la blague m'entraîne :
Athlète vigoureux, redescends dans l'arène!
C'est dans un grand péril qu'il faut un grand Lutteur.
Le public, — après tout, — est-il bien connaisseur?
J'en doute, mais je passe.
Ai-je la main heureuse ?
Je tiens, sangoudemi! la pièce de DEMEUSE.
C'est un charmant ouvrage... et les vers sont bien faits.
Mais pourquoi donc tomber dans ces piètres sujets
Usés et rebattus comme une vieille antienne,
Par cette comédie appelée Italienne?
Et son Polichinelle, et puis son Arlequin;
Ses Cassandre et Léandre — et de plus son Crispin;
Gros-René, Marinette, Agnès, puis Isabelle,
Et les autres aussi, ces pantins à ficelle
— 35 —
Uniquement créés pour les petits enfants
Que l'on voit à Guignol se tordre sur les bancs !..
Cherche donc un sujet de forme un peu moins terne
On peut rire aussi bien d'un scénario moderne.
Mon cher DEMEUSE, enfin, je te connais du goût:
Fais renaître l'esprit de feu Lambert Thiboust,
Tu le peux. Si pour toi je fais le bon apôtre,
Tu ne m'en voudras pas. — Adieu. —
J'en tiens un autre
Que j'attache avec soin au critique poteau;
Pendant quelques instants chargeons l'ami JUTEAU ,
Alors que délivré de la littérature
Qu'exigent prix-courant, circulaire ou facture,
Il peut donner ce laps chéri de ses loisirs
A ces vers enlacés, objets de ses désirs;
Ce membre du Caveau les exhibe sans cesse;
Souvent ses elzévirs les portent sous sa presse,
Car son nom rarement est dans les refusés...
Malgré quelques ponts-neufs passant pour être usés,
C'est encorlui le vrai chansonnier des familles;
'lia fait des chansons sur sa Bonne et ses Filles,
Couplets toujours empreints de cette dignité
De bon maître et bon père, et pleins de vérité.
Il connaît son Molière, et Corneille et Racine...
Allons, que dans le neuf un jour il s'enracine,
Et laissant le ron-ron éternel du Caveau,
Que des alexandrins (d'un canevas nouveau)
Traités — comme il les dit — sortent de sa cervelle.
Et nous lui décernons une palme nouvelle...
— 36 —
Mais... j'entends LAGOGUÉE, un éternel chanteur
D'une bouche... d'empeigne et d'un excellent coeur;
C'est à lui maintenant que ce discours s'adresse,
Tâchons qu'en aucun cas son esprit ne s'en blesse,
Car je craindrais qu'étant à son tour président
Il n'en profitât trop pour m'éreinter d'autant.
LAGOGUÉE!... est tout dire, et jamais dans le monde
Nous n'avons rencontré de verve plus féconde;
Mais lorsque l'on prodigue à tel point le couplet,
Ne nous étonnons pas qu'on en mette au creuset.
Il a dans son buvard des chansons et des pièces
En vers ainsi qu'en prose et de toutes espèces,
En style rococo, moderne, merveilleux :
N'avons-nous pas de lui:Moulin des Amoureux
Et les Billets d'amour, et tant d'autres encore!..
Interprète de ceux dont la voix peu sonore
Ne peut se faire entendre, il chante leurs chansons..
N'est-il pas du Parnasse un des chers nourrissons?
Puisque plus il vieillit plus sa verve est hardie...
Allons, mon cher VICTOR , fais une comédie,
Six chansons, trois sonnets, ton speech de président
En octobre, entends-moi, tu seras mon suivant.
Passons au sérieux : — la harpe éolienne
Module de doux chants, — que RUEL la tienne,
Et nous allons juger de ses productions.
Il fait, pour les enfants, l'Ode des Pensions ;
Il ombrage ses yeux d'un verre noir concave :
Pour ces sortes de chants il faut avoir l'air grave ;
Puis nous le revoyons, ce redresseur de torts,
Sur les abus du jour exhaler ses transports;
Béranger est son guide... et sa muse éclatante
Dans l'immortel Caveau vient jeter l'épouvante.
Faut-il du Lamartine ou du Victor Hugo?
Il vous en produira. — Le charmant vertigo
De son esprit subtil aborde toute chose...
C'est faire assez, je crois, sa belle apothéose.
Mais je ne prétends pas le laisser sans défaut;
Voyons, est-ce un Virgile, ou bien est-ce un Quinault?
Attendant ce verdict dont rien ne le courrouce,
. Il faut que sur MOYNOT la plume un peu s'émousse :
Ce talent ignoré depuis près de quinze ans,
Il arrive aujourd'hui prendre place en nos rangs,
Gagne le temps perdu ; mais qui diable eût pu croire
Qu'il eût fait son début par des chansons à boire?
N'avons-nous pas de lui l'Indulgence aux pochards,
Style de cabaret. — Pardonnons ces écarts
A l'ami distingué delà vieille bouteille,
Puisque sa présidence (en beaux vers de Corneille)
Nous vint le mois dernier éteindre le hoquet
Que nous avait produit le son du mastroquet.
Le Caveau l'a reçu dans sa grande famille!..
Tout est là, cher LUCIEN;
Mais passons à CAMILLE.
^Attention sur luiI C'est un genre nouveau,
Le comprenons-nous bien? — Est-il laid? est-il beau?
— 38 —
Ah! pour le débrouiller, ce n'est pas très commode,
C'est aussi difficile à juger que la mode.
Dumas fils a pillé dans Albertine, Un Plan;
On l'a vu réussir. — CAMILLE est l'artisan
Qui travailla ce genre en pompant à sa boîte,
Dumas est le frelon qui, sans pudeur, l'exploite.
C'est ainsi-que l'on voit seperdre un prosateur
Faute d'un nom connu pour collaborateur;
Voilà, mes chers amis, comme on écrit l'histoire:
Pour moi, que dites-vous de cet affreux grimoire?.,
De mon fauteuil j'entends DEBELLOCQ s'écrier :
— Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier i
Quand j'arrive à la fin de ma pauvre harangue,
Pour atteindre mon but je vais manquer de langue,.
Que dire à ce talent presque cornélien ?
Certes, je ne veux pas en dire trop de bien,
Je détruirais le sens de ma faible critique;
A trouver des biais il s'agit qu'on s'applique :
Ses vers sont si bien faits, tombent si carrément.
Qu'un défaut de cuirasse est saisi rarement.
DEBELLOCQ aux anciens emprunta ses modèles ;
Je voudrais voir en lui plus de formes nouvelles.
Laisse là ces héros tous taillés dans le roc,
Racine en a parlé, mon très cher DEBELLOCQ;
Tu peux bien de nos jours trouver un caractère;
Les Grecs et les Romains ne sont plus notre affaire ;
Vois Charlotte Corday, le Lion amoureux,
Et l'Honneur et l'Argent. — Deviens ambitieux!
- 39 -
Ponsard est décédé, cherche à prendre sa place,
Tu peux lui succéder, sans être pris d'audace ;
J'ai dit.
Et maintenant j'atteins les paresseux
Que nous avons chez nous; — je dis les, ils sont deux.
DeFi.ouRY, de MOULTA je n'ai pas d'opuscule,
Le grand moment venu,- qu'aucun d'eux ne recule :
Au tour d'élection on doit se révéler;
C'est un espoir que j'ai, — vont-ils me l'enlever ?
Ils ne l'oseront pas. — Mais j'ai fini ma tâche,
Et pour bien plus d'un an je demande relâche.
Dix membres se trouvant attaqués bien ou mal,
Il ya pleuvoir sur moi, mais ça m'est bien égal (i).
[U Refrain doûnc pour la réunion du 3 septerabro
40 —
CHANSON COLLECTIVE
IL VA PLEUVOIR, MAIS ÇA M'EST BIEN EGAL
Ain du vaudevi.ic des l'rêre* 1 do tait
Quand le sujet que notre luth chansonne,
Sauf le début me semble assez complet,
Sans hésiter, je prends ma trompe et sonne
Le hallali de son premier couplet.
Le coeur joyeux, la mine épanouie,
De votre esprit entamant le régal,
J'ai vivement fermé mon parapluie...
Il-va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
v !..
Certain acteur, vieux routier de province,
Tâtait un jour d'un parterre grincheux,
Et des l'abord son succès assez mince
Laissait prévoir un dénoûment fîcheux.
— 4' —
— Bah! disait-il avec philosophie,
Quelques trognons n'ont jamais fait de mal ;
J'en ai reçu des milliers dans ma vie...
Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
A. D.
Gribouille, un jour, flânait aux Tuileries,
Le ciel était calme, pur et serein,
Quand tout-à-coup il voit ses rêveries
Se dissiper à l'approche d'un grain.
— Bon! pense-t-il, une ondée est malsaine;
Et, pour la fuir, il court au Pont-Royal,
S'élance et dit, barbotant dans la Seine :
— Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
E. D.
Je ne sais où, j'ai lu que dans la Perse
Le Grand-Mogol croit bon, sans contredit,
De laisser choir, quelquefois, une averse
De rubans neufs sur tous les gens d'esprit.
Si Paul de Kock, qui nous a tant fait rire,
S'est toujours vu biffé comme immoral,
Lorsque vient août, il doit souvent se dire :
— Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
J. D.
Roger Bontemps a fait choix d'une épouse
Vive, nerveuse à le désespérer,
Qui, sans motif d'être même jalouse,
Entre en fureur... et finit par pleurer.
— 42 —
Sitôt qu'il voit que sa femme s'égare ,
Le bon Roger, sans cesse jovial,
Se dit tout bas, allumant son cigare :
— Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
J.-J.
Au Champ-de-Mars, l'ingénieux scaphandre
Se rit du feu, de la foudre et du vent,
Quand, plein dîardeur, il s'apprête à descendre
Dans les bas-fonds du perfide élément.
Par un éclair, si le ciel en délire
D'un ouragan nous donne le signal,
Fendant le flot, l'homme-poisson peut dire :
— Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal
J R.
Dans le transport d'une chafte tendresse
(Si l'on en croit ce charmant Bernardin),
A ses amours. Paul redisait sans cesse,
Tout en courant de ravin en ravin :
— Du ciel en feu qui promet des ondées,
Sous ton jupon, en-tout-cas tropical,
Je puis braver les humides bordées...
11 va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
C. J.
Spéculateurs, qui des jeux de la Bourse
Risquez sans cesse et les hauts et les bas,
Ne craignez point que jamais à la course
Je me hasarde, à suivre vos ébats.
_ 4o —
Vrai gueux, je ris lorsque la baisse indique
Que, fin courant, plus d'un fils de Baal
Doit, save\-vous? faire un tour en Belgique...
Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
J. D.
Quand tous les ans du quinze août vient la fête,
Que de faveurs s'épanchent à la fois,
Et que de soins pour garantir sa tête
D'un ouragan de titres et de croix!
Moi, le front haut, je marche par la ville,
Sans redouter les coups d'un sort fatal ;
Je n'ai rien fait, pas même un vaudeville...
Il va pleuvoir, mais ça m'est bien égal.
A. D.
Ma bourse est plate, et la beauté m'évite,
Je dîne seul au fond d'un restaurant;
Bien qu'à la joie un gai soleil m'invite.
En ces cas-là, j'y reste indifférent.
Quand j'ai de l'or, quand me sourit la femme,
Quand avec vous je fais un gai régal,
Je suis heureux, j'ai du soleil dans l'âme...
Il va pleuvoir, mais ça m'est hien égal.
E. L.
{Certain zouave a quitté sa musique,
Et, résolvant un problème étonnant,

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