Discours sur l'abbé Suger et sur son siècle, par M. de Laussat. Nouvelle édition

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Barrois aîné (Genève ; Paris). 1780. In-8° , 148 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1780
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P A R M. DE LAUSSAT.
Sine ira & ftudio , quorum caufas procul habeo.
TA C. Annal. I. I.
NOUVELLE ÉDITION.
A GENEVE.
M. D C C. LXXX.
A PARI S,
Chez BARROI S, aîné, Libraire, quai des
Auguftins, du côté du Pont Saint-Michel.
MESSIEURS * ,
IL y a tant de douceur pour le
Citoyen heureux à s'entretenir &
(*) II étoit bien difficile que Rouffeau ayant
A ìj
4 DÉDICACE.
à s'occuper de fa Patrie, que p me
fuis aifément persuadé pouvoir vous
offrir aujond'hui, avec quelque con-
fiance, ce précoce effai de mes foi-
foles talens , non comme un hom-
mage digne de vous , niais comme
lé premier élan d'un de vos jeunes
Affociés, empreffé de vous confa-
crer publiquement ses travaux &
fes veilles, & de dépofer en vos
dédié , avant moi , un de ses Ouvrages à fes
Concitoyens , & fa Dédicace étant un mo-
dèle , je me défendisse entièrement de l'imi-
ter. C'eft ce qui est arrivé : je n'ai pas honte
d'en faire l'aveu j'en aurois beaucoup d'être
pris pour plagiaire. Nos idées se font ren-
contrées quelquefois, ce qui étoit affez na-
turel ou plutôt inévitable. Elles m'ont toujours.'
paru couler chez moi de source ; je n'ai garde
de me flatter que le Lecteur ne s'en apperçoive
pas à ma manière. Je puis l'affurer que mon
Maître m'a plus d'une fois autant gêné que fervi.
DÉDICACE. 5
mains un gage folemnel de fon
amour pour la Patrie.
Pendant que j'efquiffois ce TA-
BLEAU DE SUGER ET DE SON
SIÈCLE, mes yeux se tournoient
fouvent fur elle, & je m'énorgueil-
liffois en secret de la trouver, dans
ces tems reculés, auffi supérieure
par fa constitution & fes moeurs au
reste de la France, qu'elle l'eft en-
core aujourd'hui à une grande par-
tie de l'Europe. Après avoir admiré
nos pères, fe signalant parmi des
héros fous les murs de Nicée, d'An-
tioche & de Jérufalem, j'aimois a
les reconduire dans leurs foyers, à
les fuivre dans les détails trop ou-
bliés de leur vie domeftique, à me
repréfenter ( I ) la simplicité de ces
grandes ames fur celle de leurs loix,
A iij
Marca,
hiftoire de
Béarn, l. 5,
c. 7 & fuiv.
6 DÉDICACE.
Ibid. I. 6.
c. 6.
& à les contempler , détournant bu
expiant par des facrifices de fang
humain , les atteintes dont l'augufte
liberté étoit menacée au milieu
d'eux, et frappée dans toutes les
autres parties des anciennes Gaules.
Votre position actuelle eft plus
paifible & n'en eft pas moins la plus
favorable au bonneur ; vous avez;
été changés en Province d'un grand
État , non pour être tombés dans
fa dépendance, mais pour lui avoir
créé un juste Conquérant & le meil-
leur des Rois : fon nom est encore
fur toutes les langues, le fouvenir
de fes vertus dans tous les coeurs ,
& nos Souverains s'applaudiffent
moins des titres qui leur donnent
la Couronne , que de ceux qui les
font defcendre d'un de vos Citoyens.
DÉDICACE. 7
Ainsi, vous vous trouveiz rem-
parés des forces d'un vafte Empire ,
riches de l'abondance de fes ref-
fources, & comme perdus fur la
furface étendue de ses terres, (car
l'obfcurité elle-même a fon prix &
fes douceurs : je ne rougis pas,
MESSIEURS, de la vanter à vos
yeux) & cependant l'aviliffement
de la défaite & du joug n'a ni flétri
& baiffé vos fronts, ni refferré vos
âmes ; la confervation de vos Pri-
viléges n'eft point une grace, & le
langage un peu fier & un peu en-
thoufiafte des Républiques , n'eft
ni étranger, ni mefféant dans vos
bouches.
Vous êtes gouvernés par vos (2)
propres loix, & ces loix n'avouent
fur la terre de juges dignes de vous,
A iv
8 DÉDICACE.
que vos feuls Magiftrats : diftinc-
tion flatteufe & bien réfléchie ! En
effet, quelles lumières, quelle vigi-
lance , quelle ardeur n apporteront
point, au maintien de nos inftitu-
tions sociales, des Citoyens accoutu-
més à les regarder dès leur enfance
comme le Patrimoine le plus cher
de nos communs A yeux ; & avec
quel tendre intérêt ils rétabliront &
conferveront la paix parmi leurs
Compatriotes, ceux qui nourris des
mêmes principes les ont toujours
envifagés comme des frères ! Mais
autant votre Code de Légiflation
s'eft montré fage & digne de votre
confiance, par le choix exclufif de
fes refpectables gardiens , autant il
eft par lui-même folide & pré-
cieux. Recueil prefque fimple des
DÉDICACE. 9
ufages & des maximes les plus an-
tiques du Pays, il réunit ce double
avantage, que d'une part, il dirige
feulement & développe le caractère
& les reffources nationales, au lieu
que dans le plus grand nombre des
fociétés humaines, il les combat &
les gêne ; & que d'un autre côté,
l'obéiffance n'eft pour vous que la
confcience intime du devoir, qu'un
hommage à la mémoire de vos
Ancêtres, qu'un acte d'amour &
de dévouement à la Patrie.
A ce mot de PATRIE, au-
jourd'hui rayé, pour ainsi dire, du
Dictionnaire des Peuples, je vois
se ranimer en vous, MESSIEURS,
une douce émotion, un attendriffe-
ment fecret, une certaine élévation
d'ame , je ne fais quel fentiment
10 DÉDICACE.
sublime qui vous attache a la terre ,
non par des biens frêles & paffa-
gers, mais parce qu'elle ne vous
paroît plus qu'un asyle d'union &
qu'un théâtre de concours d'actions
vertueufes ; je Vous vois, dis-je,
encore dignes de vous mêmes &
de vos Ancêtres.
Je me rappelle avec joie ce jour ,
(il fut un des plus beaux de ma
vie, ) où, admis dans vos Affem-
blées, j'atteftai la Divinité, qu'il
ne couleroit jamais une goutte de
fang dans mes veines, qu'il n'en-
treroit jamais une penfée dans mon
efprit , qui ne fuffent d'un vrai Pa-
triote. Je ne crains pas de le dire :
ce rie fut point une cérémonie vaine
à mes yeux ; je conçus toute la
sainteté & toute l'étendue de l'en-
DÉDICACE. II
gagement, & il ne fut que l'épan-
chement naturel de mon coeur; je
m'affis à vos côtés, & je ne me
sentis jamais fi content de moi-
même; je vous vis porter dans vos
délibérations pette chaleur & cette
liberté qui conviennent a des hom-
mes, & je rendis graces au Ciel de
m'avoir foumis à une forme de
gouvernement également éloignée
de la licence & de l'oppreffion, ou
l'étude de l'intérêt public ne fut
point l''accablant & stérile retour
d'un efclave fur foi-même, mais
ou non plus le cri du patriotisme ne
devint pas le prétexte & le signal
des haînes, des factions & des trou-
bles civils.
C'eft ce qui ne manqueroit pas
d'arriver , MESSIEURS , fi , par
12 DÉDICACE.
la nature de notre conftitution, la
loi générale n'étant autre chofe que
la somme des volontés particuliè-
res, chacun de nous avoit ainsi
quelque jufte raifon de fe croire
partie effentielle du pouvoir légifla-
tif : chacun voudroit trouver alors
fon plus grand avantage dans l'acte
de la législation ; de-là , les rivalités
& les brigues, la dissimulation &
la difcorde, & prefque toutes ces
caufes de destruction qui déchirent
& ruinent les corps Républicains les
plus vigoureux ; car une feule pré-
férence fuffit pour réveiller dans
tous les coeurs l'amour de foi-même,
& l'amour de la Patrie difparoît en
même tems que l'égalité. Heureufe
donc l'impuiffance de s'élever, qui
l'a comme fixée cette égalité au
DÉDICACE. 13
millieu dé nous ! Telle est la fageffe
de notre régime domeftique, que
les places (3) propres a exciter
l'ambition y sont rares, qu'elles pré-
viennent même la trop grande fu-
périorité du mérite en l'affujettif-
fant à des actes fans ceffe répétés
de dépendance, qu'enfin il ne nous
laisse voir au-deffus de nous que le
Monarque , & dans le Monarque
même que le garant & l'organe de,
nos règlemens & de nos principes.
Un sentiment délicieux vient
ici pénétrer mon ame : Je crois voir
encore les repréfentans du Peuple.
Béarnais autour du Trôné ; je crois
les y entendre qui parlent, avec une
noble liberté, de nos droits, des
devoirs du Souverain & des limites.'
de fa puiffance.Ils né font pas des
Lett. Pat.,
Procès-
Verb. &
Difcours de
la Déput.
en 1776.
14 DÉDICACE.
efclaves , M E S S I E U R S, ceux
de qui les Rois mêmes jurent ex-
preffément, ou , ce qui eft la même
chofe, reçoivent les loix ; &; ils ne
font ni des defpotes, ni des Tirans,
ceux qui nous difent dans l'effu-
fion de leur coeur: vous M'ÊTES
CHERS ; ils font des protecteurs,
ils font des pères, ils méritent nos
adorations ! Vous le favez tous ,
l'effet le plus conftant. & le plus
sensible de leur autorité parmi nous,
c'eft d'y maintenir l'ordre & la
paix.
Cet attribut même si précieux
de la souveraineté, souvent fatal &
toujours fufpect aux Sujets, il eft
comme en dépôt dans nos mains :
nous tenons devant le Prince la
balance des impôts; il y voit fans
DÉDICACE. 15
ceffe le contrepoids, des facultés &
des befoins de la Nation : il eft éclai-
ré, c'eft-à-dire, jufte ; & le. Cul-
tivateur frappé du feul fentiment
de fon devoiir, laboure avec joie
son propre champ nour fa famille
& la Patrie. Auffi différent ( 4 ) par
son état domestique, par fon état
civil, du manoeuvre, du fermier &
du feudataire des autres Provinces,
il n'accufe pas fes Rois, dans, un
oifif défefpoir, où des brigandages
des Traitans, ou des erreurs des
Ministres, ou de la tirannie des
Seigneurs ; il connoît fa place par-
mi vous dans l'Ordre des Citoyens ;
il y vient apprendre fes relations
& fes droits; il y mesure l'eftime
qu'il doit à chacun de fes compa-
triotes ; & fes penfées ne font ni
16 DÉDICACE.
circonfcrites, ni baffes, parcequ'elles
ne font ni commandées par une
servile crainte, ni étouffées par un
obfcur mépris.
Qu'il m'eft doux de ne pouvoir
fixer nies regards fur cette partie
respectable du Corps Politique, fans
retrouver à fa tête dans vos affem-
blées, un des plus zélés défenfeurs
de fes intérêts & le meilleur des
pères. Pardonnez, M E S S I E U R S,
a un fils chéri de lui rendre ici cet
hommage public. Vous êtes tous
témoins du patriotifme éclairé avec
lequel , après avoir longtems ap-
puyé lés fages avis dans le premier
de vos Ordres ( *) , il en ouvré tous
lès jours, dans le second, de falu-
(*) On n'en compte que deux , parce que
le Clergé &laNobleffe font réunis.
taires
DÉDICACE. 17
faires & de défintéreffés ; mais beau-
coup de vous ignorent avec combien
d'enthoufiafme, de tendresse ; def-
fusion d'ame , il me parle souvent
de mon pays & de la vertu : fes
instructions ne sont point les auf-
tères confeils d'un Supérieur, elles
font les perfuafifs épanchemens d'un
ami. Si quelques fentimens honnêtes
ont germé fens effort dans le fond
de mon coeur, je le dois à ce tendre
père ; si je sentis dès mon enfance le
faint défir d'honorer & de servir ma
patrie , je le puifai dans fes utiles
entretiens. Il me faut m'en prendre
à moi seul d'avoir trop peu profité
d'une éducation faite pour redresser
les penchans les plus pervers, &
pour relever les talens les plus or-
dinaires. A de pareils hommes ap-
B
18 DÉDICACE.
partient , MESSIEURS , la gloire
de vous former des Citoyens dignes
de partager & d'apprécier les ma-
gnifiques prérogatives dont vous,
jouissez» Pour moi, j'en fais le sujet
de mes plus agréables & de mes
plus fréquentes méditations. J'ai
admiré ailleurs les cnefs-d'oeuvres
des Arts, le faste de l'opulence,
la variété des Spectacles ; j'y ai tou-
jours observé le vuide des coeurs;
& partout, j'ai regretté la riante
fertilité & les sites pittoresques de
nos campagnes, la beauté de notre
climat, la commode simplicité de
nos ameublemens, l'íntimité de nos
liaisons , les faillies naturelles de
nos cercles, l'orgie enfin non moins
délicate que vive de nos fêtes.
Là , penfois-je en moi-même,
DÉDICACE. 19
aulieu d'un honteux trafic d'appa-
rences menfongères, fe fait entre
tous les Citoyens un commerce
touchant de fervices mutuels. Les
charmes innocens de la vie domef
tique ne sont pas perdus pour eux :
ils s'y livrent fans ceffe dans l'in-
térieur de leurs maisons; ils les
goûtent encore dans les tourbillons
de leurs sociétés; chacune de leurs
villes est une grande famille, dans
le sein de laquelle l'émulation des
vertus publiques, s'unit celle des
vertus privées. Là, l'honnête mé-
diocrité tient toujours les coeurs
ouverts au fentiment des vraies
jouiffances ; elles y font le dédom-
magement d'un travail modéré; le
vice n'y porte pas d'autre nom que
le fien ; on n'y fourit point dédai-
B ij
20 DÉDICACE.
gneufement au mot furanné de
décence ; la Religion y fuppléerait
aux Loix , & les moeurs seules à la
Religion elle-même.... Mais non :
des ufages plus civils, des goûts
plus modernes, des penfées plus re-
levées , des dehors plus compofés
ont fuccédé aux manières groffières
& à la vieille fimplicité de vos
Ancêtres.
; Ah , MESSIEURS ! qu'ils
valoient pourtant bien leur prix,
ces hommes dont les exemples font
jsi fort négligés & dépréciés ! S'ils
ne brilloient ni par les raffinemens
de la moleste & du luxe, ni par les
simagrées de je ne fais quelle trom-
peufe & quelle vaine politeffe, c'eft
qu'ils laiffoient ces triftes fimu-
lacres des plaisirs & des vertus
DÉDICACE. 21
aux peuples affez corrompus pour
n'en pas connoître de plus réels;
Leurs défirs étoient bornés par l'é-
tendue de leurs facultés , & l'éten-
due de leurs facultés mefurée for
celles des reffources du fol. Ainfi
le bonheur du particulier étoit
toujours à la portée de son voi-
sin ; & tous chériffoient à l'envi
des foyers, où chacun trouvoit cette
douce aifance qui fatisfait les be-
foins , & où nul ne jouiffoit de ce
fuperflu de richeffes qui les mul-
tiplie.
Qu'au moment où un Béarnais
forti de son pays, conçut le pre-
mier le projet d'y rapporter le butin
éblouissant de fes pénibles courfes,
ou le bel air contagieux des grandes
villes, un bon Citoyen fût allé
B iij
22 DÉDICACE.
l'arrêter sur les confins de la Pro-
vince, & lui eût dit : « mon ami,
» te voilà opulent ; à l'efprit naturel
» de ta nation, tu joins les graces.
» acquises & le goût délicat de la
» bonne compagnie ; je t'admire,
» mais crois-m'en : reviens fur tes
» pas ; tu ne fentirois plus les in-
» fipides délices de ta Patrie, & ta
» Patrie n'a que faire des tiennes »,
Ce bon Citoyen eût mérité des
autels. Combien il nous eût épar-
gné de maux ! Nous ne lutterions
pas aujourd'hui contre une humi-
liante inégalité ; nous ne déplore-
rions point la perte de cette aimable
familiarité , qui répandoit fur nos
affemblées une vive & paisible joie ,
que nous commençons à n'y plus
reconnître ; des maximes folles
DÉDICACE. 23
& pernicieufes à notre bonheur
n'euffent point été fubftituées aux
falutaires préjugés de nos bons
pères; enfin, des paffions frivoles
& ifolées n'iroient point éteignant
dans tous les coeurs cet enthou-
fiafme de nos Priviléges , qui en
étoit le plus ferme & peut-être
Punique appui.
Hâtons-nous, MESSIEURS,
de le ranimer, faisons revivre les
anciens ufages, & modelons nos
conduites fur nos Loix, pour que
celles-là foient sages & Celles-ci du-
rables. Notre organifation politique
est, pour nous, la meilleure de
toutes ; nous fommes perdus, fi,
loin de la soutenir par un concours
unanime de zèle, nous conjurons
jamais fa ruine par une honteufe
B iv
24 DÉDICACE.
Olhagaray,
hiftoire des
Comtes de
F., Béarn,
& c. règne
d'Ant. de
Bourbon.
indifférence, ou par des diffentions
mal-entendues.
Aucun de vous, j'ofe le dire,
n'a parcouru fans horreur l'hiftoire
de ces jours d'aveuglement, où le
fanatisme de deux, sectes rivales ,
portoit la difcorde & accumuloit
les parricides dans nos campagnes ,
dans nos Cités, dans l'enceinte fa-
crée de noshabitations : ce fut un
fléau terrible, mais passager. La
bonne-foi, la fidélité , la bienveil-
lance, la commiferation, la juftice ,
toutes ces inclinations bienfaifantes,
qui sont le fondement de la fûreté
publique, gémiffoient foulées par
le monstre ; les droits du Trône
étoient méprifés ; la Liberté seule
portant fièrement les siens au milieu
du défordre univerfel& des factions
DÉDICACE. 25
oppofées , toutes fe profternoient
devant elle, & l'entouroient pour
la défendre de l'artibition de leurs
propres chefs & de leurs vainqueurs*
A Dieu ne plaise , que nous re-
grettions ce tems de crime & de
calamité: mais craignons des coups
mille fois plus dangereux, fi, livrant
nos coeurs à un égoïfme funefte &
à des haines civiles, nous devenions
jamais infenfibles aux intérêts de
l'États &. aux voeux de la raifon
parce qu'ils feroient auffi ceux de
nos ennemis , & froids pour le
bonheur.public , parce qu'il ceffroit
fouvent d'être le nôtre.
Nous ne sommes point ce que:
nous fûmes ; & cependant, l'étran-
ger envie nos Priviléges , notre
aifance, nos plaisirs & nos moeurs ;
26 DÉDICACE.
Voyez le
dernier ali-
nea du
Difcours.
le naturel en porte le doux fouve-
nir, dans le tumulte même des Ca-
pitales ; nous pouvons nous nommer
encore un Peuple de prédilection ;
les malheurs qui m'ont effrayé font
éloignés, les avantages dont je vous
ai entretenus fonttoujours en nos
mains, & les vertus que j'ai exal-
tées ne nous sont pas devenues en-
tièrement étrangères.
Vous nous en retracés, dignes
Citoyennes, d'aimables exemples.
Tout le monde vous dit affez, qu'on
chercheroit envain dans le Sexe des
autres Nations, cet agrément, ces
graces, cette vivacité de caractère &
d'efprit qui font le charme du notre :
qu'il foit permis à un * échappé des
forêts dofer vous féliciter , non fans
une fenfible joie, d'une supériorité
DÉDICACE. 27
plus marquée & plus précieufe ,
celle de l'attachement aux devoirs.
C'eft à ma Province qu'il eft réfervé
d'offrir encore le charmant fpecta-
cle de l'époufe modefte, partageant
fes prodigues foins entre un mari
qu'elle chérit, des enfans qui l'ado-
rent, un ménage , enfin, dont elle
fait le bonheur, & réuniffant au-
dehors l'Empire de la décence &
de la raison a celui de l'imagination
& de la beauté. Laissez les femmes
ordinaires, s'enorgueillir de ce luxe
éblouiffant, qui farde mal la lai-
deur, corrompt indistinctement tous
les états & ruine les petits : les or-
nemens dignes de vous, sont ceux
de cette Romaine, qui, serrant ses
deux fils dans ses bras, en présence
d'une Citoyenne fière de fon écla-
28 DÉDICACE.
tante parure s'écrioit : les voilà , mes
bijoux à moi , & mes richeffes. Gar-
dez-vous auffi de ce jargon fade &
puérile, qui doit vous être un signe
toujours certain d'une estime déja
affoiblie : continuez, au contraires
à nous faire aimer le naïf & tou-
chant langage de l'innocence & de
l'honnêteté ; mais fur-tout relevez:
souvent.dans vos converfations les
douceurs de la concorde & les
avantages de la Patrie : tant qu'on
s'entretient de celle-ci on l'aime ;
& les éloges de celle-là auront fur
vos bouches quelque chose de si,
naturel, de; fi gracieux & de fi in-
fimuant , que , fi le malheur des
tems venoit à la troubler , les plus
aigris finiroient bientôt par la dé-
firer , & que d'un commun effort
DÉDICACE. 29
tous la rameneroient à l'envi. Quels
droits vous auriez alors fur notre
reconnoiffance & nos hommages ?
Heureuses que pour les conserver
& les étendre, il vous fuffife de ne
pas oublier, qu'autant ils vous sont
dès-à-préfent honorables & acquis,
autant nos juftes préférences vous
feroient honteufes & humiliantes,
fi vous parveniez jamais à nous
infpirer d'autre goût que celui de la
vertu ; car, Citoyennes, elle feule
vous fied , &, toutes belles que
vous êtes , vous afpireriez inutile-
ment au prix du vice.
J'ai parcouru trop rapidement,
MESSIEURS, une très-petite
partie des bienfaits que nous avons
reçus de la nature & de nos pères ;
j'ai indiqué quelques-uns des abus
30 DÉDICACE.
dont nous avons plus particulière-
ment à nous défendre ; j'ai cher-
ché enfin à me convaincre avee
vous, qu'il dépendoit de nous feuls
d'être le plus heureux des Peuples ;
&, je le déclare, avec joie , j'ai
fimplement rappelé quelques-unes
des vérités que j'ai fouvent entendu
développer avec plus de profon-
deur & de force dans vos Affem-
blées. Je m'eftimerois le plus for-
tuné des mortels, si je l'avois fait
avec quelqu'utilité & quelque hon-
neur pour la Patrie. Puiffent du
moins être exaucés les voeux fin-
cères que je ne ceffe de former
pour fa prospérité, & puiffé-je
y contribuer de mes veilles & de
mon fang !
Je ne me confolerois point ,
DÉDICACE. 21
MESSIEURS, fi juftement en-
clins à vous défier des entreprifes
d'un âge naturellement préfomp-
tueux, ou trop faciles a écouter des
interprétations malignes, vous me
prêtiez ici d'autres vues que celles
du bien public ; & je ne finirai pas
fans vous adreffer du fond du coeur
ce que difoit à la République de
Genève, dans une pareille circonf-
tance , le meilleur & le plus célèbre
de ses Citoyens : « Si j'étois affez
» malheureux pour être coupable
» de quelque transport indiscret
» dans cette vive effufion de mon
» coeur, je vous supplie de le par-
» donner à la tendre affection d'un
» vrai Patriote, & au zèle ardent
» & légitime d'un homme, qui
» n'envifage point de plus grand
32 DÉDICACE.
» bonheur pour lui - même que
» celui de vous favoir tous heu-
» reux ».
Je fuis avec un profond ref-
pect ,
MESSIEURS,
Votre tres-humble & très-
obéiffant Serviteur,
LAUSSAT , Fils,
Membre des État.
PARIS,
le 15 Janvier 1780.
PRÉFACE.
MONTAIGNE, qu'on ne récusera
pas, je penfe, comme Juge incompétent
fur cette matière, difoit en son charmant
langage : Les Hiftoriens font ma droite
baie.......... l'homme en général de
qui je cherche la connoiffance, y paroit
plus vif & plus entier qu'en nul autre
lieu... Or, ceux qui écrivent les vies
d'autant qu'ils s'amufent plus aux confeils
qu'aux événemens , plus à ce qui part du
dedans qù'à ce qui arrive au- dehors : ceux-
là me font plus propres. Voila pourquoi
en toutes fortes , c'eft mon homme que
Plutarque. Telles devroient donc être
toutes nos histoires. Mais pour cela il
faudroit, avec mille autres qualités heu-
reuses , je ne fais quelle simplicité d'ame,
C
34 P R É F A C E.
qui est malheureusement trop rare, &
qui fur-tout n'eft guères le partage de
ceux qui se mêlent d'écrire. Avouons
auffi de bonne-foi que tous nos éloges
Académiques, excellens fans doute pour
entretenir l'émulation & faire briller l'ef-
prit, ne feront jamais fort recherchés,
ni par les Philofophes , ni même par les
hommes fimplement raifonnables. Celui-
ci étoit dans le principe deftiné au con-
cours ; c'eft a caufe de cela que, pour ne
point m'écrater absolument (*) de l'u-
fage, je me contentai de suivre de loin
l'exemple de Plutarque. Je m'attachai à
(*) Qu'eft-il refulté de là ? Que les uns m'ont con-
damné pour mon éloquence vraie ou prétendue, & les
autres pour mon peu de méthode. Je crois entendre ce
que c'eft que la méthode dans l'examen d'une quef-
tion métaphysique où l'on peut généralifer ses idées ; je
Comprends aussi comment Boffuet voulant louer CONDÉ
relève tour-à-tour les qualités du coeur & les qualités de
l'efprit ; mais je ne conçois pas pourquoi celui qui veut
discourir sur la vie d'un homme, doit commencer par
en couper la perfonne, fous peine de ne pouvoir être
éloquent.
P R É F A C E. 35
l'homme tout entier, je fus ramaffant ,
pour ainfi dire, çà & là toutes fes par-
ties , & je me gardai bien de négliger les
petits détails, pour cela feuls qu'ils étoient
petits ; je ne chercherai pas s'ils con-
viennent au grand genre de l'éloquence :
soyons vrais, réfléchis , honnêtes, nous
deviendrons intéreffans & utiles. On at-
teint à ce but, dirois - je volontiers, en
fermant les livres, & regardant enfuite
au-dedans & autour de foi.
Malgré ces belles maximes, peut-être
n'ai-je produit qu'un vrai monftre litté-
raire. Je me loue néanmoins de l'avoir
entrepris, & je me crois excufable de
Ta voir imprimé : il eût mieux valu, je le
fais, ou pour mon bonheur, ou pour ma
gloire, qu'il ne l'eût jamais été, ou qu'il
l'eût été longtems plus tard.
On m'a reproche ( pour ne rien diffi-
muler ) une intention noire & envenimée,
des déclamations hyperboliques & âcres,
C ij
36 P R É F A C E.
des paradoxes barbares, un ftyle & un
langage plus barbares encore, enfin, un
un ton trop décifif , & , s'il faut trancher
le mot, infolent.
J'ai auffi reçu des encouragemens
flatteurs, dont je conviendrai de bonne-
foi m'être abreuvé à longs traits, non par
l'importance que j'attachois à cette pro-
duction néceffairement fort imparfaite
de mon jeune âge, mais par le désir que
j'avois de pouvoir offrir avec quelque
confiance à mes compatriotes, ces prémi-
ces de mes veilles. C'étoit, en quelque
forte, me rendre copiste d'un modèle ini-
mitable , je n'en rougis pas : peut-être
n'eft-il pas donné à tout le monde de
se parer des fentimens d'un citoyen ver-
tueux. J'oferois même dire qu'en cela,
j'ai eu moins un guide, qu'un dévancier :
en effet, je ne connoiffois pas J. Jacques,
lorsque déjà je chériffois ma Patrie, &
euffe voulu ne respirer que pour elle.
Je lui devois avant de placer aujourd'hui
P R É F A C E. 37
son nom à la tête de cet ouvrage, d'y
corriger ou d'y adoucir quelques-uns des
défauts les plus saillants, je lui dois de
m'expliquer fur ceux que je n'ai pas
corrigé.
On me fait un crime de m'être élevé
contre une réputation de fix fiècles.
N'eft-il pas vrai, ( & ce fera toute
ma réponse ), que la différence la plus
marquée de l'habile politique à l'homme
ordinaire, confifte en ce que le penchant
de l'un fe gliffe , pour ainfi dire, à tra-
vers les événemens , profíte des circonf-
tances, les amène même de loin, & fe
mafque toujours d'apparences innocentes
& fpécieufes, & en ce qu'au contraire le
penchant de l'autre frondant tout plus
ou moins ouvertement, frappe fans ceffe
les regards, & révolte souvent les esprits ?
Mais alors, si je trouve un vice ou une
vertu auxquels puissent fe ramener na-
turellement les actions d'un homme, ce
C iij
38 P R É F A C E.
vice ou cette vertu, en feront vraifem-
blablement la base journalière; & le
motif apparent & variable de chaque
fait, ne sera plus que le masque du mo-
ment. Eh bien ! ce vice, je l'ai déterré
dans la vie particulière de Suger, & je
n'ai d'autre avantage fur les Hiftoriens,
que de ne m'être pas contenté d'envi-
fager fa vie publique, c'eft-à-dire, fa
physionomie de commande. J'ai rapporté
quelques traits odieux, j'en ai paffé plu-
fleurs fous filence, enfin, j'indique mes
garans (*).
Si au refte le Lecteur croit apperce-
voir quelque contradiction dans l'en-
femble de la conduite de l'Abbé dé
St. Denis, il lui fera aifé de fe con-
vaincre que la faute en est, non à moi,
mais au coeur humain. Si cette même
( * ) Trop de précipitation dans mes recherches avoit
d'abord occasionné une erreur essentielle , qu'on ne
trouvera pas dans cette seconde Édition.
P R É F A C E. 39
contradiction, il la trouve entre mes
réfultats & mes principes, il n'y aura
pas davantage de ma faute : ce fera ,
s'il veut, vice de mon jugement, peut-
être vice du fien. Il n'eft pas inoui
qu'on ait traité de paradoxe , une vé-
rite contraire aux préjugés reçus. Cette
idée eft fingulière, donc elle eft extravagante
& fauffe : étrange manière de raifonner !
J'ai encore mêlé à mes rêves, ceux
d'autrui. Par une inconféquence affez
commune, il nous arrive fouvent d'ap-
plaudir intérieurement à ce que nous
appelons avec la multitude, des folièsì
Je fuis plus effronté : je saisis la vérité
partout où il me semble l'avoir re-
connue; ce n'eft point parce que tel ou
tel crie: je la tiens ; c'eft parce quetel
où tel me la montre; & celui-là , je
l'adore. Encore un coup , il peut avoir
mal vu , & moi de même : mais qui
osera s'établir juge des opinions hu-
maines ? Je ne me repréfente rien de
C iv
40 P R É F A C E.
plus pardonnable fur la terre que l'er-
reur : auffi ne me donné-je pas pour
infaillible; je propofe & ne prefcris
point : cent voix s'élèvent pour m'ap-
prendre que je pourrois le faire avec
plus de modeftie; elles veulent dire, avec
plus d'affectation. Je rens comme je
conçois, j'affirme par perfuafion inté-
rieure, & mon fentiment ne devenant
celui de mon Lecteur, qu'autant que la
conviction a passé de mon ame dans la
fienne, ce n'eft pas, dans ce cas, moi
qui décide, il, décide lui-même. Qu'on
me paffe donc mon style tranchant;
ce qu'il a de présomptueux , je le déf-
avoue , & je livre mes oracles pour ce
qu'ils valent.
Ceux-là font heureux, qui peuvent
raisonner froidement fur les travers, fur
la perverfité, fur les moeurs des hom-
mes ! On a relevé avec raifon dans mon
Discours quelques invectives : qui fon-
toient trop le déclamateur : de tous les
P R Ê F A C E. 41
défauts je n'en connois pas de plus diffi-
cile à éviter. Je ne l'ai pas entièrement
négligé dans mes corrections.
Elles fe font fur-tout étendues fur la
partie Oratoire & Grammaticale , qui
n'en fera pas moins très- imparfaite. Le
Légiflateur du goût nous dit fagement ;
Faites choix d'un Cenfeur solide & salutaire ,
Que la raison conduise & le favoir éclaire.
Il eut bien dû nous enseigner aussi le
moyen de le trouver , ou plutôt , il
eut dû commencer par bannir de l'Em-
pire des beaux - Arts , l'amour-propre
qui nous isole , & l'efprit de parti qui
nous préoccupe. En attendant, que de
fiècles s'écouleront fans qu'un Racine
rencontre un Despréaux !
Des caufes particulières m'ont privé
des fecours que j'aurois pû trouver dans
les Journaux, dont les critiques font
souvent plus utiles, que les conseils de
S U R
E T
H I S T O I R E d'un Moine, Miniftre fous
Louis LE GROS, & Régent du Royaume
fous fon Succeffeur, fera naturellement celle
du douzième fiècle. On va voir des tems & des
moeurs barbares, & je ne fais si, comparés aux
nôtres , ils n'en feront pas la honte.
Il ne nous eft parvenu de S U G E R, que lui-
même .(5) : le moment & le lieu de fa naiffance
font incertains.; le nom de fes Ayeux est per-
du ; la baffeffe de son origine eft plutôt con-
fufément montrée , que distinctement apper-
[ 44 ]
çue ; & l'exacte renommée de fon mérite, qui
fembloit devoir être à jamais fixéè par le té-
moignage authentique de mille monumens, a
été elle-même altérée, dès fon principe , dans
les canaux de la tradition. J'étudierai donc de
lui, non les éloges exagérés & chimériques
que les Historiens, trop fouvent flatteurs ou
crédules, nous en ont laiffé, mais (6) ses ac-
tions & fes propres écrits.
O vous, qui, dans la vie de vos femblables,
cherchez l'Homme, qui vous plaisez à l'appré-
cier ce qu'il vaut, & non ce que des coeurs
corrompus l'eftiment, qui contemplez avec le
même intérêt le fpectacle de fes égaremens &
celui de fes vertus, aimez à examiner SUGER,
placé face à face avec la raifon & la vérité , à
l'admirer & à le plaindre, en un mot, à le con-
noître.
A la place des anciens Anachorètes, on ne
trouvoit déjà (7) plus dans nos Cloîtres qu'un
amas de Comédiens débauchés, oififs, riches &
accrédités des vertus des héros Religieux qu'ils
repréfentoient : fur ces mêmes Autels , où jadis
les Philosophes du Chriftianifme venoient faire
à Dieu le facrifice des paffions & des plaisirs ,
une foule de Pères dénaturés vient maintenant
immoler le rebut des (8) familles, comme ,
[ 45 ]
dans certaines contrées fauvages, des Hypo-
crites avares immolent le rebut de leurs trou-
peaux. Usage inhumain , qui, dès l'âge de dix
ans , lia SUGER à l'Abbaye de Saint Denis ,
mais fut en même tems le principe de fa gloire :
car son esprit facile & vif, & son humeur fou-
ple & guerrière, lui captivèrent bientôt l'ami-
tié de l'Héritier du Trône : Saint-Denis étoit
alors l'école de nos Rois , comme celle de fes
Abbés ; heureusement l'influence des moeurs
générales contrebalançant celle d'une éducation
auffi vicieuse , nous donnoit des Souverains
plus vaillans que dévots, & même des Moines
moins énervés, mais plus dangereux & plus
puiffans.
On a souvent observé que , par une fatalité
bizarre, de l'étude de la parole , d'ou naît l'élo-
quence , précédoit l'étude du raifonnement,
qui produit la philosophie. Il étoit naturel
qu'une Religion répandue , enracinée , vrai-
ment sublime , mais pleine de dogmes éton-
nans, changeât cette succession de progrès. Les
Esprits fortant de l'état d'inertie, où ils étoient
retombés en même tems que les Hommes en-
tre les mains de la Nature , portèrent leurs
premières vues vers les objets intéreffans, dont
ils se trouvèrent comme enveloppés. Faute de
[ 46 ]
pouvoir faisir des vérités inintelligibles, ils fe
perdirent dans de vaines fubtilités ; les Écoles
(9) devinrent un apprentiffage de je ne fais
quel jargon vuide de fens ; & l'art du Sophis-
me , c'eft-à-dire du mensonge , eut un prix.
La faveur d'un Maître commençoit auffi à avoir
Le fien. SUGER (10) obtint l'un fur les bancs ;
íl jouiffoit de l'autre à la Cour ; & déjà dans
l'âge des disparates & des erreurs , il portoit,
aux Confeils des Rois & dans les Synodes de
l'Eglise, la supériorité d'un génie tranfcendant,
vaste & exercé ; il affujettiffoit ses Supérieurs
& ses Egaux , par le droit naturel de la per-
fuafion & de la politique ; il écrafoit, auprès
des Papes, du seul poids de fa raifon, les ma-
noeuvres jaloufes des Puiffans, contre la dignité
& les priviléges de son Monaftère ; en un mot,
il dominoit déjà , sans autre titre encore , que
l'éclat imposant du crédit & l'impulfion moins
impérieufe des talens.
Cependant ( I I ) le Gouvernement féodal,
monftre politique, né du naturel de ces Sauvages
& simples Germains, aussi indolens dans la paix
qu'actifs & invincibles dans la guerre, avoit
substitué à la Nation, d'abord le Souverain, &
depuis trois siècles ses Vaffaux.Ne confondons
point les moeurs du tems avec les funestes
[ 47 ]
effets d'une constitution qui étouffoit l'intérêt
public, fous des intérêts particuliers : fi chez
le Peuple elles percent quelquefois à travers
l'oppreffion, faififfons-les comme nous recueil-
lons ces étincelles qui échappent du caillou ;
mais cherchons-les fur-tout chez ses Maîtres,
car communément des Efclaves n'en ont pas.
La France n'offre de toutes parts , qu'élans
de liberté & héroïfme Dans fon fein, le Peuple
accablé (12) venge néanmoins quelquefois les
injuftices des Grands & l'ambition tyrannique
des Papes; les Seigneurs (13) défendent long-
tems leur indépendance des armes & de la
valeur de Louis ; un Lyonnet de Meun aime
mieux brûler avec fa Ville , que survivre à sa
liberté ; un Gui (14) de Trouffel n'eft pas
étonné de mêler son sang à celui de son Roi
un Gui (15) de Rochefort, fidèle Miniftre,
mais Guerrier plein de feu , de courage &
d'honneur, distinguant les Chefs d'avec l'Etat,
ne croit pas leurs outrages facrés ; une foule
de (16) Chevaliers Français marche à côté du
Cid , fous les murs de Tolède & dans toute
l'Efpagne, & enfante des Rois à la Caftille
& au Portugal ; l'Afie enfin croit revoir fes
anciens demi-Dieux & ses Alexandres , dans
les (17) Bouillons , les Saints-Gilles, les Boé-
Order. l. 7.
apud Duck.
hift. Norm.
p. 660.
Hén. ann.
1088.
Vell. ann.
1094
Deform. hift.
d'Efp. ann.
1085.
[ 48 ]
monds , les Tancrèdes , les Roberts , ces ar-
mées entières de Héros , trop fiers pour faire
une conquête qui exigeoit autant de fubordi-
nation que de bravoure, affez grands pour
créer un autre Homère. Enthoufiaftes du jour,
intéressés à calomnier des A yeux que vous dés-
honorez, vainement vous nous les repréfentez
comme les suppôts du fanatifme, de cet ennemi
frénétique de l'erreur, dont chaque argument
eft un coup de poignard : une noble ardeur
les tranfportoit, celle des Victoires. Le ca-
ractère belliqueux de la Nation , porté à toute
fon énergie, cherehoit à se répandre par-tout.
Les duels (18) , les épreuves par le fer , l'eau
& le feu, décidoient de l'innocence & du bon
droit, comme s'ils ne pouvoient être que là
où il y avoit de la fermeté & du courage. Les
tournois, les joûtes, les armes à outrance ,
tous ces exercices fanguinaires & fouvent meur-
triers , dédiés à la vaillance , à l'honneur & à
l'amour, étoient les amufemens de ces Barbares,
qui fembloient ne connoître de plaifir, que celui
d'affronter la mort. Telle étoit la paffion des
combats, qu'elle embrafoit, si j'ôfe le dire le
Sanctuaire même. Les plaines Gorgoniennes
virent (19) Monteil fixer le fort d'une Bataille
fanglante & long-tems incertaine ; à fa mort
Capitaines
[ 49 ]
Capitaines & Soldats , tous le pleurèrent
Comme leur modèle dans les temples, leur gé-
nie dans le confeil, & leur rival dans les com-
bats. Nous admirerons l'Abbé de Saint-Denis
à la tête des troupes , ainsi qu'à la tête des af-
faires ; & son Siècle produisit ces (20) Ordres
célèbres ; où l'on fe dévouoit à la bravoure &
à l'humanité. Ce sexe enchanteur lui-même ,
que la Nature paroît avoir distribué sur ce globe,
pour y donner des charmes à la paix & aux ver-
tus domestiques , je crois le voir encore suivant
d'un oeil étincelant fes Chevaliers dans l'arè-
ne , étanchant (21) , au milieu du carnage , le
fang de fes Concitoyens, & portant par-tout
la victoire, en montrant par-tout fon eftime &
ses embraffemens pour prix de la valeur. Quanti
aux Sciences 8c aux Arts, ils avoient été juf-
qu'alors en France , ce qu'ils furent autrefois
dans la monftrueufe & divine Lacédémone ,
dans la vieille Rome, chez les Scythes, chez
les Germains , chez tous les Peuples indomp-
tés ; S U G E R en entrevit l'aurore , & la servi-
tude fuivoit.
Si je détourne ici un moment les yeux de
deffus nos foyers pour les porter fur ceux de
nos voifins, dont les intérêts se trouvèrent quel-
quefois mêlés aux nôtres, je vois dans l'an-
D
Ci-deffous ,
p. 54.
Tac. vit.
Agr. 2I .
Rap. Thoir.
I. 1—7.
Tac. de M.
G. 7.I I.
Ibid. 7.
Ibid, II. 7.
[50 ]
cienne Bretagne , à la place de ce Peuple ori-
ginaire dompté & avili, en même tems qu'hu-
manifé par les Romains , des Hordes multi-
pliées de Saxons , d'Anglais & de Danois , dé-
fendans mal contre la haine , l'avidité & la va-
leur des Normands, une Patrie dont ils fe dif-
putoient encore le pillage ; je vois ces Nor-
mands eux-mêmes déjà amollis par les dépouil-
les des Neustriens , prefque tout-à-fait éner-
vés par celles des nouveaux vaincus, & en-
durcis enfin fous le joug de ce (22) Guillaume,
qui, né du crime , rie fe pouffa & ne se soutint
que par le crime , & de cet autre ( 23 ) tyran
son fucceffeur encore plus vicieux & plus fé-
roce , baifer maintenant la main d'un (24) Def-
pote adroit , digne de leur commander par
fa prudence, fon intrépidité & le bonheur de
fes armes , mais plus dangereux que ses pères,
puifqu'il fut opprimer & endormir fes Sujets :
toutefois, dans l'efclavage, ils confervent quel-
ques traits de leur caractère martial & valeureux.
Dans la Germanie , je retrouve un reste de
fes moeurs antiques : elle est pleine de vénéra-
tion pour ses Prêtres, mais fes Prêtres ont
changé ; elle fe donne , pour chef, le plus
noble, mais non, pour général, le plus brave ;
elle cite fes tyrans au Tribunal de la Nation,
[ 51 ]
mais ce Tribunal devenu celui des Papes, dans Hiftoire
la décadence des moeurs, du patriotifme & de
la conftitution, s'eft changé en un attroupe- l.
ment de factieux , & fes oracles n'ont plus ni
fageffe ni force. Débarraffé d'un (25) Maître,
dur , fanguinaire & foible, dont l'adulation & à
la crapule avoient, dès l'enfance , raccorni le
coeur & aveuglé l'efprit ; l'Empire , dans fa.
première yvreffe, vient de fe jeter entre les \
bras d'un (26) parricide, d'un parjure, d'un
fourbe, de cet Henri V, à qui la Nature sem-
bloit n'avoir même accordé quelques bonnes
qualités , que pour aider & renforcer fes vices.
L'Italie peuplée de Prêtres & de Barbares ,
tantôt (27) femble fe débattre un moment con-
tre la servitude , tantôt pliant fous des ennemis
plus barbares qu'elle, prête fes propres bras
au Normand & au Grec, aux Germains & à
fes Chefs, qui fe disputent le droit de lui don-
ner des fers. Sa Capitale feule chargée des vi-
ces de l'Univers, dont elle a perdu les dépouil-
les , & policée à) jamais par ses Orateurs & par
fes Poëtes, à la place des Brutus , des Horaces
& des Catons, n'engendre plus que des mer-
cenaires , dont la foi & la liberté font aux en-
chères , & met, à fa tête des Moines , comme
autrefois-des Cincinnatus.
D ij
Hiftoire de
l'Empire
l'Allimagne
t. I. 2.
Abrégé
Chron. de l'h.
d'Italie par
St. Marc ,
t. 2. 3. 4.
Muratori,
annales d'It.
t. 6.
St. Marc &
Murat. loc.
eit.
St. Marc,
& fuiv.
Mais quel bouleverfement dans l'Eglife ! Un
Pontife (28), né de parens obscurs, recom-
mandable par des moeurs austères , doué d'un
génie vaste, & d'un de ces caractères, qui,
fans jamais s'abaiffer , ménagent ou accablent
au gré de la fortune, plein de toutel'audace
d'un infpiré , versé dans l'art d'être fourbe avec
fruit, qui refusa la thiare pour se l'affurer, St
qui fut également profiter des erreurs popu-
laires & fufciter ou fomenter les troubles in-
testins de l'Empire , pour fe rendre l'arbitre &
le conseiller nécessaire des Souverains ;; en un
mot, Grégoire Vil respire encore , vingt ans
après fa mort, en la personne de Pafchal II.
Religion Sainte, science consolante & sublime
des moeurs , tu régnes , mais toute défigurée !
De tous côtés , tes loix font enfouies fous tes
dogmes, & tout ensemble fous la fuperftition,
les subtilités & les simagrées. Ainsi tu fus tou-
jours le jouet de nos passions ; tes Prêtres vou-
lurent couvrir la face de la terre de ta refpec-
table obfcurité , pour s'y faire adorer au milieu
des ténèbres, & l'homme corrompu cherche à
t'y anéantir , pour s'y adorer lui-même ; mais
toujours inébranlable & pure, tu te réfugies
dans le coeur du mortel vertueux.
J'ai parcouru comme un éclair des. Siècles &

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