Discours sur la vie et les ouvrages de Rollin, par Agte de Rivarol...

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A. Egron (Paris). 1819. In-8° , IV-84 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1819
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DISCOURS
SUR
LA VIE ET LES OUVRAGES
DE ROLLIN.
PAR ACTE DE RIVAROL,
CAPITAINE - ADJUDANT - MAJOR DE LA GARDE.
Faticoso è il calle per cui gran' fama
di virtù s'acquista.
PETRARCA.
PARIS
ADRIEN ÉGRON, IMPRIMEUR
DE S. A. B. MONSEIGNEUR, DUC D'ANGOULÊME;
AVERTISSEMENT.
ROLLIN est du petit nombre de ces
écrivains que l'on aime en lisant leurs
ouvrages. En maîtrisant l'attention,
il trouve le chemin du coeur, et l'on
gagne toujours quelque chose à ses
leçons. Lorsque l'Académie des Belles-
Lettres proposa pour sujet du concours
de 1818 l'éloge de cet estimable his-
torien, je voulus aussi payer mon faible
tribut à la mémoire d'un citoyen ver-
tueux , d'un savant modeste, et je
commençai ce Discours.
Si je n'ai point concouru pour la
palme académique, ce n'est ni par
excès de défiance dans mes propres
forces, ni par une vanité déplacée. En
m'occupant de ce travail, je n'ai eu
iv
d'autre prétention que celle de donner
un but à mes réflexions, et d'employer
utilement mes loisirs.
C'est en parcourant les détails de sa
vie, et ses écrits sous les yeux, que
j'ai parlé de Rollin. Etranger aux for-
mes oratoires, j'ai mis plus de sincé-
rité que d'art dans cet Essai. Je désire
qu'on y reconnaisse quelquefois le lan-
gage du coeur, l'expression simple de
la reconnaissance.
DISCOURS
SUR
LA VIE ET LES OUVRAGES
DE ROLLIN. (a)
SI, dans le cours des siècles, quelques
hommes font époque dans les lettres par
l'éclat de leur début, impriment un cachet
d'originalité et de force à toutes leurs pro-
ductions , et, parcourant la carrière le flam-
beau à la main, parviennent, de triomphe
en triomphe, à l'immortalité: on en voit
d'autres, et c'est le plus grand nombre,
qui, long-temps ignorés, préparent dans
la retraite l'édifice de leur renommée ,
dont la marche est lente, et qui n'arrachent
quelques applaudissemens à leurs contem-
porains , que par une suite progressive d'ef-
1
( 2 )
forts et de succès. Les premiers doivent à
leur essor ce que les seconds obtiennent par
leur persévérance; ceux-là ravissent les suf-
frages, ceux-ci les méritent; les premiers, en-
fin, commandent l'admiration, les seconds
gagnent l'estime. Ces nuances, que l'on pour-
rait étendre beaucoup plus loin, distinguent
l'homme de génie, qui crée, de l'homme à
talens, qui perfectionne; et tel est le privi-
lége de celui-là, que son originalité fait
excuser jusqu'à ses erreurs, lorsque l'on est
sans indulgence pour l'autre, La nature
n'est pas prodigue de cette réunion de fa-
cultés morales qui signalent le génie; im-
mense avantage, qui sépare un petit nom-
bre d'hommes de toute leur espèce, leur
fait devanoer les époques, et attacher leur
nom à tous les âges, à tous les souvenirs. Si
de pareils êtres sont rares, sachons quelque
gré à ceux qui, dotés moins généreusement,
ont vaincu les obstacles, se sont élevés par
leurs travaux, et ont su marquer leur place
assez près des premiers pour nous en faire
(3)
oublier la perte. Que la haute supériorité
des uns n'enlève rien au mérite des autres ;
que notre admiration ne soit point exclu-
sive. Ne hasardons point des rapproche-
mens désespérans ou des préférences injus-
tes, et imitons la sage antiquité qui, en:
consacrant des temples à ses dieux, réser-
vait aussi des autels aux héros.
Ces réflexions vont trouver ici leur appli-
cation, Rollin ne fut pas un de ces hommes
extraordinaires qui font l'étonnement du
inonde; mais il mérita l'estime de son siècle,
et a donné assez de garanties pour fixer les
regards de la postérité. Sa palme s'est élevée
dans l'ombre des vertus chrétiennes, et dans
le silence de l'étude. Une carrière dévouée
à la mission pénible, mais délicate, de for-
mer la jeunesse, des ouvrages utiles, des
bienfaits répandus sans faste dans le cours
d'une vie irréprochable, ont proclamé son
nom. Il faut l'examiner comme homme
privé et comme écrivain : le premier ser-
tira à expliquer l'autre.
(4)
On doit peu s'occuper de l'origine d'un
homme célèbre ; car il est aussi ridicule de
lui faire un avantage d'une haute naissance,
qu'il est injuste de lui reprocher une basse
extraction : la première n'ajoute rien à sa
gloire, qui suffit pour faire oublier la se-
conde. L'appareil dont s'entoure la vanité
des hommes, pendant la vie, disparaît avec
eux dans la tombe. Leurs vertus, leurs ta-
lens , ornemens impérissables, seuls leur
survivent, et accompagnent leur nom à tra-
vers les siècles. Rollin naquit obscur et
pauvre*; mais il dut son illustration à son
mérite, gagna par d'utiles travaux une ho-
norable indépendance, et l'estime de ses
concitoyens le dédommagea des injustices
de la fortune.
La nécessité de pourvoir à son existence
et a celle d'une mère infirme, lui fit conti-
nuer, dans sa première jeunesse, la profes-
sion de son père, et le réduisit aux faibles
* Né en 1661, à Paris, d'un coutelier.
(5)
ressources d'un état mécanique. Ce genre
d'occupations, cette lutte avec les premiers
besoins aurait bientôt flétri son âme et
étouffé ses dispositions pour lés lettres, si
un hasard heureux n'eût servi à les déve-
lopper, et n'eût changé son sort. Un prêtre
devina dans les réparties du jeune Rollin ce
qu'il pourrait être un jour, et la France
doit à ce présage un auteur classique.
Les moyens de l'honnête religieux étaient
bornés, et sa fortune eût mal secondé les
intentions de son coeur ; mais, en invoquant
l'intérêt et le crédit de quelques personnes
plus puissantes, il obtint, par sa pressante
persévérance, une bourse au collége du
Plessis, en faveur de son disciple.
Doué d'un caractère docile, de beaucoup
de justesse dans l'esprit, et d'une grande
avidité de savoir, Rollin reconnut bientôt
les services de ses protecteurs par la ma-
nière dont il en profita. Son application
dans ses exercices, son émulation animée
par la lutte avec ses condisciples, secon-
(6)
dèrent ses rares qualités. Vainqueur de
ses rivaux, honoré de tous les suffrages,
il devint un des premiers humanistes de
l'Université; et ces succès, dans l'adoles-
cence, annoncèrent des triomphes pour
l'âge mûr.
Les études étaient alors fort lentes, et la
gradation routinière des classes consumait
un temps précieux, sans avancer beaucoup
l'éducation. Il fallait une vocation bien dé-
cidée pour persévérer, sans dégoût, dans ce
fastidieux noviciat, et s'en affranchir avec
fruit. Rollin, soutenu par sa constance et
son ardeur dans l'étude, abrégea ce pre-
mier apprentissage, et surmonta tous les
obstacles. Riche d'acquisitions et de cou-
ronnes , il était à vingt-quatre ans professeur
dans le même collége dont naguère on l'a-
vait vu l'élève. Il enseigna successivement la
seconde*, la rhétorique** au Plessis, et
* En 1683 et suiv.
** En 1687.
(7)
l'éloquence* au Collége Royal, Ces distinc-
tions furent une justice rendue à son zèle
infatigable. Sa simplicité, sa droiture, sa
religion repoussaient l'intrigue. Désigné par
toutes les voix, le choix dont il fut honoré,
chose rare! trouva des approbateurs parmi
ses concurrens : précieux avantage du talent
modeste, qui fait taire jusqu'à l'envie!
Un début aussi encourageant ouvrit à
Rollin les portes de l'Université, dont il fut
nommé recteur en 1694. Depuis long-temps
cette corporation illustre n'était plus l'im-
périeuse régente des têtes couronnées, et
n'exerçait plus le despotisme scandaleux
qui signala ses premiers progrès. Réduite
au seul domaine des connaissances utiles,
c'était une mère prévoyante, éclairée, dont
le seul but est le bien de ses enfans. Le
nouveau recteur s'appliqua à déraciner
quelques usages vicieux , et à introduire
des innovations utiles. L'arbitraire, affermi
* En 1688.
( 8 )
par l'habitude et par le temps, comprimait
encore l'enseignement, cette base essentielle
de l'éducation, que le collége ne fait qu'é-
baucher, mais que de nouvelles études et
l'expérience des hommes complètent et for-
tifient. Rollin en combattit les abus. La
marche des classes était irrégulière, embar-
rassée : il fit évanouir ces entraves, releva les
chaires du grec, qu'on avait trop négligées,
fonda les thèses latines, insista sur le bon
choix des maîtres et des classiques; et, re-
gardant la jeunesse confiée à ses soins comme
un dépôt sacré que la morale et l'étude doi-
vent faire valoir, lui consacra ses veilles, ses
travaux, ses plus chères affections. Nommé
principal du collège de Beauvais, Rollin
recueillit le prix le plus flatteur de ses ef-
forts dans le succès dont ils furent couron-
nés. Persuadé qu'une pente vers le mal est
le vice originel des hommes, et que le sa-
voir n'est rien sans les moeurs et la vertu, il
donna aux études une direction toute mo-
rale, et chercha à graver de bonne heure
(9)
dans le coeur de ses disciples le respect pour
la religion, en l'y affermissant par des ré-
flexions et des exemples. Principes souvent
trop négligés, qui seuls défendent les hom-
mes contre la fougue de l'âge et les pièges
de la séduction, et sans lesquels la raison
est sans force et l'honneur sans conseil !
Débarrassant l'étude de l'attirail repous-
sant du pédantisme, il piqua la curiosité
de ses élèves, les entraîna au travail, sans
contrainte, et les rendit appliqués sans fati-
gue : à ses leçons, la frivolité fut attentive,
et la légèreté fut étonnée de se fixer.
La France jouissait à peine d'une paix
achetée par de longs orages politiques, lors-
que des disputes théologiques vinrent trou-
bler cette tranquillité passagère. La division
intérieure succéda aux désastres de la guerre,
et la cour brillante de Louis XIV s'érigea
en tribunal despotique des consciences.
Rollin, élevé à l'école de Port-Royal, en
défendit avec chaleur la doctrine. Atteint par
d'injustes soupçons, il fut obligé d'aban-
(10)
donner la direction du collége de Béauvais
en 1712, et ses talens furent entraînés dans
la disgrâce de ses opinions. Il souffrit cette
humiliation sans murmure, et se livra, de-
puis cette époque jusqu'en 1720, à ses tra-
vaux de prédilection, auxquels il s'arracha
malgré lui pour reprendre dans l'Univers
site ses anciennes et importantes fonctions.
Mais un discours, où il laissa trop en-
trevoir sa persévérance dans une, opinion
proscrite , réveilla des préventions mal as-
soupies, et des ordres suprêmes suspendi-
rent la durée de son second rectorat.
Toujours calme, parce qu'il était sans re-
proche, il se vit avec joie affranchi d'un
pénible devoir qui gênait ses occupations
favorites, et donna à la composition des
ouvrages qui ont fixé sa réputation, les
dernières années de sa vie. Il fut enlevé
aux lettres en 1741, âgé de quatre-vingts ans-
La physionomie, qui' n'est pas toujours
l'indice certain des qualités du coeur, ne
fut pas trompeuse dans Rollin : la sienne
( 11 )
décelait son caractère. La douceur, la fran-
chise, se peignaient dans son regard; le
sourire était sur ses lèvres, et la tranquille
expression de son ensemble n'était pas al-
térée par les traces des passions. Sa vie fût
celle de l'homme de bien; elle fut pure comme
son âme, et si quelques orages en trou-
blèrent le paisible cours, le regret de n'a-
voir pas assez fait pour le bien public, la
crainte de ne pouvoir mettre la dernière
main à ses ouvrages, furent les seules causes
qui les firent naître,
Rollin était simple dans son extérieur
et dans ses manières, modéré dans ses
goûts, sage dans son ambition, régulier
dans ses habitudes ; sa franchise était ex-
trême. Il ne rougissait pas de l'obscurité
de sa naissance ; imbu de la saine philoso-
phie, qui nous enseigne à ne rougir que
de nos vices, il était le premier à rap-
peler son extraction avec gaîté. Sa reli-
gion fut éclairée, sa croyance sincère , ses
pratique sans ostentation. Il embrassa
( 12 )
par austérité de principes la cause du Jan-
sénisme ; il fut l'admirateur sincère d'Ar-
naud et l'ami de Quesnel, mais ni l'ai-
greur , ni la haine, n'égarèrent ses opinions
et ne souillèrent sa plume. Il tint à celles-
ci moins par entêtement que par excès de
bonne foi, et fut toujours ennemi de l'exa-
gération et du fanatisme. L'envie se cou-
vrit du prétexte du zèle religieux pour
interpréter malignement ses relations avec
les Jansénistes proscrits, et l'intervention
puissante d'un confesseur ministre, le père
La Chaise, put seule garantir cet estimable
écrivain du scandaleux éclat d'une arres-
tation. Echappé à ce danger, son repos
n'en fut pas plus assuré : suspect à la cour ,
recherché par le ministère, Rollin ne trouva
de dédommagemens que dans sa conscience,
la fermeté de son caractère et la pureté de
ses intentions. Ses opinions le firent ex-
clure du rectorat, en 1721, et sa persévé-
rance dans son appel à la bulle Unigenitus,
attira sur lui des persécutions qui le suivi-
(13)
rent jusqu'à ses derniers momens. L'esprit
de parti fit taire le cri d'une génération
reconnaissante , et ce fut avec peine qu'on
obtint la permission de faire son éloge *
dans une enceinte où ses vertus et son
éloquence avaient recueilli tant de suffrages.
Il compta autant d'amis que d'admirateurs,
et reçut les témoignages les plus flatteurs
d'estime et d'affection de personnages étran-
gers du plus haut rang; mais la faveur
ne l'éblouit jamais. Il fut humble dans la
prospérité comme dans l'infortune. Ne se
croyant pas ce qu'il était réellement, cher-
chant peu à paraître, il trouva ses jouis-
sances dans les services qu'il rendit, et
borna son ambition à être utile aux autres.
Inappréciable désintéressement qui trouve
dans lui-même sa récompense et qui n'a
pas besoin d'apologie (b). Ses affections
furent constantes, inébranlables, à l'épreuve
* Il avait été nommé membre associé de l'Aca-
démie des belles-lettres, en 1701.
( 14 )
du temps, de l'éloignement, des injustices
des hommes et des revers de la fortune:
qualité qui n'appartient qu'aux grandes
âmes.
Une accusation grave pesait sur J.-B. Rous-
seau. Flétri par un jugement solennel, pros-
crit , persécuté , sans ressources , sans es-
pérances , le Pindare français acheva sa
carrière dans l'exil et les regrets. On n'a
jamais bien éclarci le fond de cette étrange
procédure, et la mort même ne put arra-
cher à Rousseau un aveu, ni une rétrac-
tation à ses accusateurs. Les uns et les au-
tres ont emporté leur secret dans la tombe;
mais ce qui peut servir à la justification du
poète infortuné, ce sont ses relations avec
Rollin, et l'attachement que celui-ci lui con-
serva toute sa vie. Dans un coeur vertueux,
l'amitié ne peut exister sans l'estime, et la
multiplicité des rapports fait l'intimité des
liaisons.
Rollin causait sans affectation, discutait
avec complaisance, contait avec grâce. Il
(15)
avouait avec franchise ses torts, et ne se
prévalait pas de ses succès. Il n'offensa ja-
mais la vanité des autres ; la vanité, cet
enfant de l'égoïsme, toujours soupçonneuse
et jalouse, et dont la vengeance poursuit
jusque dans la tombe.
Encouragé dès l'enfance par de nombreux
succès , l'Oreille accoutumée au bruit cares-
sant des éloges, on s'étonne que Rollin ait
conservé pure sa. modestie au milieu des pié-
ges dont elle fut entourée. C'est à cet écueil
que l'attendaient des ennemis jaloux de sa
gloire; mais il sut s'en garantir; et, pour
rendre la victoire plus complète , sa mo-
dération , sa sérénité, sa bonhomie lassa
leur haine et les força de revenir à lui.
C'est peut-être le seul écrivain, qui désar-
mant l'envie, jouit, encore vivant, de sa cé-
lébrité.
Il est vrai qu'on l'entendit parfois s'ex-
primer avantageusement sur ses propres
ouvrages. Son ingénuité se trahissait dans
cet a eu plutôt que son orgueil. C'est la satis-
( 16 )
faction de l'honnête homme qui a cherché à
bien faire, et qui s'applaudit d'avoir réussi.
Rollin n'eut pas la, ridicule prétention
d'être son propre juge. Il se défiait assez
de son indulgence pour lui-même pour
solliciter avec empressement la sévérité des
autres, et il ne livra jamais un seul de ses
manuscrits à l'impression, sans le soumettre
à l'examen de l'Académie. Il rendait grâce
à ses critiques de l'avertir sur ses défauts ,
et ne voulait se venger qu'en se corri-
geant.
Quoique Rollin n'ait jamais joui de ce
qu'on appelle communément une honnête
aisance, sa bienfaisance trouva toujours a
s'exercer malgré la médiocrité de ses res-
sources. Véritablement sage, sa modéra-
tion lui fit voir le bonheur dans la posses-
sion du nécessaire, et il se crut riche parce
qu'il lui restait assez pour faire du bien. Il
répandait de nombreuses aumônes , n'en
parlait jamais et souffrait impatiemment
qu'on en fît mention.
( 17 )
Tel fut le citoyen vertueux que des
hommes égarés par un zèle faux taxèrent
d'hérésie , que l'intolérance persécuta. Mais
tandis que la haine, sous le masque de la re-
ligion, troublant la paix de sa cendre, pros-
crivait la mémoire de Rollin, les pauvres
suivaient en foule son convoi et versaient
des larmes amères sur sa tombe !
Mais détournons nos regards de cette
scène affligeante et ne réveillons plus un
pénible souvenir. Les vertus de Rollin , ses
longs services et sa modération furent ses
armes contre la calomnie, et le pardon sa
réponse à ses ennemis. C'est la seule repré-
saille qu'il ait exercée, c'est la seule ven-
geance qui pouvait trouver place dans son
coeur.
Passons à l'examen des ouvrages de cet
écrivain, où nous retrouverons à chaque
page les premiers mobiles des actions de sa
vie; de la candeur, l'amour de la vertu, et
l'ambition d'être utile. Vocation si respec-
table et si bien remplie! précieuse alliance
(18)
des qualités du coeur et dé l'esprit, qui, dans
l'homme à talens, conserva toujours l'hon-
nête homme.
Sa prédilection pour le grec et le latin (c)
s'annonça de bonne heure, et des essais bril-
lans dans ces langues, pour lui adoptives,
commencèrent sa réputation littéraire. Sa
latinité est élégante et pure, sa manière
large. Rollin ne fonda sa réputation de lit-
térateur français que vers ses dernières
années. Jusque-là on ne connaissait en lui
que l'instituteur zélé de la jeunesse , qu'un
savant helléniste , qu'une colonne de l'Uni-
versité. Ce n'est donc qu'à l'âge où la plu-
part des hommes finissent leur carrière dans
les lettres que Rollin commença la sienne.
Il avait soixante ans lorsqu'il écrivit pour
la première fois dans la langue maternelle.
Nourri de la lecture des anciens, c'est à
ce commerce continuel avec les meilleurs
historiens, les plus grands orateurs de l'an-
tiquité, à cette intimité avec leurs idées,
que cet écrivain dut le désir d'enrichir la
( 19 )
France de leurs nombreuses et importantes
dépouilles. Deux ouvrages sur l'art oratoire
et l'utilité des lettres devancèrent l'accom-
plissement de ce dessein, et furent les pré-
ludes d'une gloire plus tardive , mais indis-
putable. La première de ces deux produc-
tions est une édition de Quintilien, dont
les préliminaires et les notes composées par
Rollin sont de la meilleure latinité, et ren-
ferment d'excellens préceptes sur l'éloquence
et la.rhétorique. Ce n'est, à proprement par-
ler, que le complément du Traité des Etu-
des, ou Manière d'enseigner les belles-lettres
par rapport à l'esprit et au coeur, où l'au-
teur paraît offrir aux instituteurs son plan
d'études pour modèle. Des vues saines, un
goût éclairé, le choix des exemples et l'élé-
gance des traductions distinguent ce nouvel
ouvrage, où l'on remarque des morceaux de
maître, simples comme l'antique, qui con-
servent dans une langue étrangère la couleur
et l'énergie des modèles. Rollin, habitué à
vivre avec ses élèves , avait parfaitement
( 20 )
senti l'utilité de l'étude de l'histoire, et
combien il est important d'exercer de bonne
heure la mémoire des jeunes gens, de la
rendre docile , de l'étendre par des acqui-
sitions et de l'orner au profit du coeur.
Aussi préférait-il avec raison, dans le
cours des classes, l'usage des traductions (d)
à l'inutile tâche des compositions latines
qui consumaient un temps précieux. Per-
sonne ne porta aussi loin que cet écrivain
l'art d'intéresser l'attention de ses disciples
par les récits, et d'augmenter leur curiosité
tout en la satisfaisant.
L'étude du latin, qui met sous les yeux
de la jeunesse les plus beaux monumens dans
cette langue, est un premier pas vers celle de
l'histoire. Les élèves font en traduisant con-
naissance avec les dieux, les héros de l'anti-
quité: ce qu'ils en apprennent leur donne
le désir d'en savoir davantage, et leur mé-
moire s'enrichit sans effort et sans dégoût.
Il serait peut-être à souhaiter qu'il existât
en latin quelque abrégé de notre histoire,
( 21 )
un tableau des faits les plus mémorables dé
nos annales. Il est généralement reconnu
parmi nous qu'après l'étude de la langue
française, rien n'est plus essentiel que l'his-
toire de France, et il est douloureux de
sortir des colléges chargé des souvenirs de
ces peuples des premiers âges, et si pauvre
des faits glorieux qui nous distinguent. Il
est cependant ordinaire de trouver dans le
monde des hommes complètement instruits
des annales de l'ancien monde, et dont on
surprend à chaque instant la honteuse igno-
rance de l'histoire et des intérêts de leur
pays. '
Avec un peu d'attention, on s'aperçoit
que le Traité des Etudes ne remplit pas
entièrement l'objet que promet son titre. Ce
n'est pas un plan classique mais des disser-
tations sur quelques parties des classes. Des
réflexions sages, une morale pure et noble-
ment exprimée, répandent de l'intérêt sur
cet ouvrage, dont la marche est interrom-
pue et reprise, les parties mal coordonnées,
le but manqué, et dont l'ensemble prouve
en général plus d'esprit que de combinai-
son, et plus de goût que de profondeur.
Rollin, qui paraissait d'abord vouloir tra-
cer une route aux instituteurs, s'abandonne
trop au plaisir de guider ses disciples, et l'on
surprend plus souvent dans son livre le pro-
fesseur en chaire que le réformateur habile.
Mais si un. tel essai est insuffisant pour
diriger les maîtres, on ne saurait trop en
recommander la lecture aux jeunes gens,
dont le plus souvent des ouvrages ou dan-
gereux ou frivoles corrompent le coeur et
gâtent le goût. Le Traité des Etudes n'a
point de pages inutiles; tout ce qu'il ren-
ferme constitue un bon livre, et il sera tou-
jours assez défendu par le suffrage des gens
de bien et le plaisir qu'on éprouve à le lire.
C'est après la publication de ces deux ouvra-
ges que Rollin s'occupa de ses grandes his-
toires : entreprise épineuse, où l'auteur,tout
à la-fois penseur et peintre; a mis en jeu toutes
les ressources de sa raison et de son esprit..
( 23 )
L'histoire (e) des anciens peuples n'avait
pas trouvé jusqu'alors parmi nous d'habile
interprète. L'antiquité; était là avec ses mo-
numens, ses ressources; mais la diversité
des matériaux, l'embarras du choix, la fati-
gue des recherches, le peu de conformité
des époques, avaient effrayé les plus auda-
cieux, et ce riche héritage semblait devenir
le partage exclusif de l'érudition. Rollin fut
le premier dont le zèle et la patience ne re-
culèrent pas devant la grandeur d'une telle
entreprise, et qui conçut le projet de mettre
ces précieux trésors à la portée de la jeunesse
et des gens du monde. Placé au milieu des
historiens de tous les peuples et de tous les
âges , il chercha dans l'obscurité des temps,
au milieu des traditions fabuleuses, enfans
de l'orgueil des hommes, dans les relations
les plus contradictoires , l'origine, les pro-
grès, la décadence et la fusion des empires. Il
se pénétra d'abord de l'histoire particulière
de chaque nation avant de recourir aux
points de contact qui unissent les grandes
( 24 )
corporations entr'elles, perdant parfois la
vérité dans cet obscur dédale, la ressaisis-
sant encore quand elle allait lui échapper
de nouveau. Application prodigieuse, in-
concevable , si l'on calcule le peu de temps
que l'auteur employa à rassembler tant d'é-
lémens divers. Aucun écrivain, jusqu'à cette
époque, n'avait réuni des archives aussi
étendues de ces peuples, qui après avoir
fait long-temps l'admiration on la terreur
du monde, n'ont laissé que des souvenirs
imparfaits aux générations qui les rem-
placent.
Loin de lasser sa persévérance, des obs-
tacles toujours nouveaux la rendaient plus
active. Rollin, guidé par un jugement sain,
une volonté inébranlable, Remonta à la
source des événemens, rapprocha le sens
des auteurs, et distingua avec sagacité ce
que leurs relations avaient de différent et de
semblable. Il compara, réunit et sépara, fit
jaillir la clarté dans les ténèbres, et naître
l'ordre de la confusion. C'est ainsi que se
( 25 )
termina cette oeuvre de patience; c'est au
milieu de tant d'écueils que Rollin éleva
l'imposant édifice de ses histoires, qui suf-
firait déjà pour assurer sa réputation, par
cela seul qu'il l'aurait achevé.
En déroulant le vaste tableau de nos
vicissitudes, l'observateur, entraîné de sur-
prise en surprise, parcourt les divers âges
du monde, voit naître et passer devant lui
les empires, l'âme tour à tour partagée en-
tre l'admiration, l'épouvante ou la pitié. Il
recueille dans cette incursion, au milieu des
siècles reculés, dès leçons contre nos er-
reurs, des exemples pour nos vertus, et le
souvenir du passé lut sert d'expérience pour
l'avenir : car la peinture exacte des faits qui
honorent l'espèce humaine, et des excès qui
la dégradent, conduit à la comparaison du
bien et du mal, des hommes et des choses :
c'est la morale mise en scène, une première
étude du coeur humain et un degré vers la
sagesse. Le philosophe, l'homme d'état, le
guerrier, le citoyen, y puisent de nom-
( 26 )
breux sujets de méditation, des règles pour
leur conduite, des comparaisons à faire, et
des modèles à imiter. C'est donc en appre-
nant à étudier le caractère physique et mo-
ral des hommes, la position relative et les
intérêts des nations, qu'on peut découvrir
les premières causes des passions qui les
égarent, des révolutions qui les déchirent.
Si l'on ne cherche pas cette connaissance
dans l'histoire, elle n'offrira plus à l'esprit
qu'une aride nomenclature de dates et de
faits sans intérêt et sans utilité.
Pénétré de ces importantes vérités, Rol-
lin présente l'histoire comme l'école des
moeurs et la science de la raison. L'amour
de la vertu, le zèle pour le bien public,
l'expression d'un patriotisme ardent signa-
lent ses réflexions; sa morale est insi-
nuante et flexible, sa religion indulgente;
il attaque le vice comme il élève la vertu,
avec énergie. Il persuade, parce qu'il est
lui-même persuadé ; c'est le coeur qui s'a-
dresse au coeur, et l'on sent une secrète
( 27 )
satisfaction d'entendre parler la vertu *.
D'une pureté timorée, il veut couvrir
d'un voile les tableaux dont sa franchise
ne lui permet pas de déguiser la laideur. Il
craint l'avide curiosité de la jeunesse qui
l'écoute ; et si la vérité lui arrache le récit
des honteuses turpitudes des hommes, il
sait joindre à la force de la pensée, la pu-
deur de l'expression.
Son Histoire Ancienne est son meilleur
ouvrage. C'est un vaste théâtre ou l'auteur
passe en revue les plus anciens peuples du
monde, par leur ordre de civilisation.
L'Orient est leur berceau, l'univers leur
patrimoine, et l'empire romain leur tombe.
Le succès de ce livre fut prodigieux et sou-
tenu par l'assentiment de toutes les sociétés
savantes de l'Europe. On reçut avec trans-
port ces élégantes annales de l'ancien monde,
un des plus beaux larcins que notre littéra-
ture ait fait à l'antiquité. On reconnut dans
Rollin la couleur de ses admirables modè-
* Montesquieu.
( 28 )
les ; son livre devint en quelque sorte l'en-
cyclopédie de l'histoire des temps reculés,
et l'on s'accoutuma à entendre Hérodote et
Thucydide , Plutarque et Diodore s'expri-
mer en français.
On regrette que Rollin, au lieu de sépa-
rer ses Histoires, n'ait pas cherché à les unir
entré elles par la correspondance des épo-
ques , les rapports commerciaux, les guerres
et la marche de la civilisation. Son livre eût
présenté un seul et vaste tableau, obscur et
semé de lacunes au premier plan, s'éclair-
cissant peu à peu, du midi au nord, par le
flambeau des sciences et des arts, et se rem-
plissant, aux derniers plans, de populations
conquérantes et commerçantes. En faisant
ainsi l'histoire d'une seule famille, il lui
était facile de desserrer les limites de son
Histoire Romaine, et d'éviter d'en faire un
ouvrage à part, Les chapitres isolés qui ter-
minent l'Histoire Aricienné; sont enrichis de
recherches et d'observations savantes sur lés
moeurs, les sciences et les arts; niais ils ont
(29)
le défaut d'obliger le lecteur de revenir sur
ses pas, lorsqu'il eût été été plus simple de
les fondre dans l'ensemble général de l'his-
toire, marche plus conforme à l'ordre na-
turel des choses : car les changemens dans
la civilisation et les arts dépendent presque
toujours des révolutions des empires.
L'Histoire Romaine suivit de près l'His-
toire Ancienne. Depuis long-temps Rollin
en avait jeté les premières bases, et sans dé-
fiance de ses propres forces, ni du peu de
jours que le destin lui réservait, il consacra
sans balancer à l'utilité publique un temps
dont son repos et ses infirmités réclamaient
si impérieusement le sacrifice.
Rome, depuis son origine jusqu'à sa
décadence, intéresse le monde entier à ses
triomphes comme à ses désastres. Une poignée
de bannis sans refuge, rebut méprisé des
nations qui les entourent, jettent avec au-
dace sur cette terre qui les désavoue les se-
mences de la civilisation et des arts, et les
bases d'une puissance qui doit asservir le
( 30 )
monde. Ils bravent des ennemis toujours
renaissans ; ils les subjuguent par les armes,
par la ruse et par la crainte. Bientôt les
vertus civiles , le courage guidé par la pru-
dence, succèdent à leur férocité originelle,
à leur énergique barbarie ; et cette ébauche
naguère obscure d'une nation nouvelle,
forte de son union, de sa persévérance,
entraînée par le double prestige de la reli-
gion et de la gloire, déclare enfin la guerre
à l'univers et lui donne à la fois des lois et
des chaînes. Mais les guerres étrangères,
l'introduction du luxe asiatique corrompent
leurs vertus premières, les dissensions ci-
viles arrêtent les élans du patriotisme, et
l'ambition assied le despotisme triomphant
sur les débris sanglants des défenseurs de la
liberté.
Tel est le plan que Rollin s'était tracé et
dont il avait rassemblé les divers matériaux
pour servir en quelque sorte de complé-
ment, à son Histoire Ancienne. L'Histoire
Romaine, qu'il eût pu facilement renfermer
( 31 )
dans de justes limites, péche essentiellement
par l'étendue des proportions et se ressent
de la précipitation avec laquelle il en com-
posa les, détails. C'est avec raison le moins
estimé de ses ouvrages. Il est aisé de s'aper-
cevoir qu'avec autant de ressources, l'au-
teur embarrassé du choix les réunit toutes
pour n'en perdre aucune, et sa richesse
cause sa confusion. La longueur des des-
criptions et des discours rendus mot à mot,
des détails que son respect pour l'antiquité
lui fait adopter sans examen, une intempé-
rance de réflexions prolixes, entravent la
marche de l'ouvrage et en diminuent l'in-
térêt. On y voudrait plus de nerf, de
chaleur et de concision. Ce sont les der-
niers efforts d'une main lasse de: travail;
mais on y reconnaît encore l'auteur de
l'Histoire Ancienne. Il voulait conduire
cette histoire jusqu'à la bataille d'Actium ;
la mort arrêta sa plume : elle tomba dans
les mains de Crévier..... (f) On s'aperçut
que Rollin n'écrivait plus.

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