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Là fenêtre du premier s‘entr’ouvrit ; et Clémence agita joyeusement son mouchoir, en criant :

— Bonjour, Étienne ! Venez vite, je suis toute seule !

Une voix claire répondit, de l’autre côté de la grille qui fermait le jardin :

— Bonjour, Clémence ! La clef n’est pas. dans la serrure ! Je vais sauter par dessus la haie, ainsi qu’un voleur !

La jeune fille éclata de rire, et resta penchée à la fenêtre, comme si elle cherchait à voir plus distinctement à travers le feuillage des grands arbres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Albert Delpit

Disparu

A MON AMI

 

CHARLES HERBAULT

 

Juin 1888.

PREMIER ÉPISODE

I

Là fenêtre du premier s‘entr’ouvrit ; et Clémence agita joyeusement son mouchoir, en criant :

  •  — Bonjour, Étienne ! Venez vite, je suis toute seule !

Une voix claire répondit, de l’autre côté de la grille qui fermait le jardin :

  •  — Bonjour, Clémence ! La clef n’est pas. dans la serrure ! Je vais sauter par dessus la haie, ainsi qu’un voleur !

La jeune fille éclata de rire, et resta penchée à la fenêtre, comme si elle cherchait à voir plus distinctement à travers le feuillage des grands arbres. La maison était petite,mais élégante : une villa qui ressemblait à un cottage. A demi perdue dans le lierre et la clématite, elle se dressait tout en haut du village de Louveciennes, sur la route de Saint-Germain à Versailles, juste en face de l’aqueduc. La tête de la jeune fille s’encadrait, toute gracieuse, entre les feuilles vertes des plantes grimpantes.

Quelle jolie créature !... Clémence Aubry avait dix-huit ans. Blonde, d’un blond ébouriffé tirant un peu sur le roux, elle semblait échappée d’un carton de Grauze. Les yeux bleus, très larges, éclairaient le visage fin et distingué ; et le teint éblouissait, comme de la nacre un peu rosée.

Clémence quitta la fenêtre et descendit dans le jardin pour aller au-devant d’Étienne. Elle était grande et bien faite : la souplesse harmonieuse de ses gestes aurait séduit à première vue un sculpteur ou un peintre.

  •  — Vous voyez, j’ai sauté comme un chevreuil ! reprit le jeune homme qui arrivait en courant.

Étienne Darcourt portait l’uniforme d’enséigne de vaisseau. Il venait d’être promu à ce grade, fort jeune, à vingt-quatre ans, après une campagne brillante au Sénégal comme second à bord de l’Aspic. Ce grand garçon élégant et mince, avec ses yeux et ses cheveux très bruns, plaisait tout de suite par sa franchise et sa loyauté. Un peu maigre, comme tous ceux qui se dépensent en exercices violents, il était agile et fort, avec une vivacité de mouvements un peu brusque. Quand il rencontra Clémence au coin d’un parterre planté de roses, il l’embrassa joyeusement sur les deux joues.

  •  — Enfin, ma chérie, je vous trouve seule ! Une fois par hasard miss Drake n’est point là ! Savez-vous qu’elle est fort ennuyeuse, votre gouvernante ?
  •  — Elle vous adore, et ne vous appelle que son jeune ami.
  •  — Je me passerais bien de son adoration ! Dès que je veux vous embrasser, ou vous parler un peu tendrement, elle prend sa voix sévère pour me rappeler à l’ordre. Je peux vous embrasser cependant, puisque nous rons mariés dans six semaines ! Le 10 juin 1873 !
  •  — Cher Étienne, comme je vous aime !

Ils étaient assis sur un banc, à l’ombre des grands platanes. Autour d’eux montaient gaiement les parfums et les chansons d’une matinée de printemps. Dans le fond, les bois de Marly s’étiraient gracieusement, jetant sur le paysage l’éclat violent de leurs feuilles vertes et bleues. Derrière la grille courait la grande route baignée de soleil : et, à droite et à gauche, d’élégantes villas à demi perdues au milieu des fleurs. Plus bas, les maisons de Louveciennes, qui s’étageaient les unes au-dessus des autres dans un enchevêtrement bizarre. Puis à mi-côte, et dominant le grand chemin de Bougival, la petite église avec ses murs blancs et son large toit ardoisé, qui lançait vers le ciel souriant la pointe aiguë de son clocher. Les oiseaux chantaient comme pour souhaiter la bienvenue aux deux fiancés. La nature, rajeunie par la tiédeur des derniers jours de mai, souriait dans sa gaieté nouvelle. A peine, de temps à autre, une brise douce venue du coteau faisait-elle frissonner les peupliers et les frênes.

  •  — Quelle belle journée pour se parler d’amour ! reprit Étienne en serrant tendrement les mains de sa fiancée. Savez-vous qu’il y a juste trois mois que nous nous connaissons ? Je me rappelle cette soirée-là comme si elle datait d’hier. Vous étiez venue à Cherbourg, chez votre vieille cousine, Mme Milwert. Elle avait reçu la veille une invitation de l’amiral. Bon amiral !... Quelle excellente idée de donner un bal à la préfecture, juste deux jours après votre arrivée ! Je me souviens très bien que j’ai failli m’excuser et ne pas aller à la fête.
  •  — Paresseux ! murmura Clémence avec un sourire.
  •  — Tiens ! est-ce que vous allez me gronder ? A ce moment-là, j’ignorais encore l’existence de Mlle Clémence Aubry ! Après le dîner, je voulais rentrer chez moi ; tant pis pour le bal de la préfecture !... C’est mon camarade Maigrait qui m’a forcé de m’habiller et d’aller chez l’amiral.
  •  — Un joli tour qu’il vous a joué, votre camarade ! répliqua la jeune fille en secouant coquettement la tête.
  •  — Je me promenais, un peu ennuyé, à travers les salons, quand je suis entré dans le jardin d’hiver. Une fois là, je n’ai plus vu que vous...
  •  — Cher Étienne !
  •  — Vous étiez assise près d’une grande caisse de géraniums ; et même, vous n’aviez pas l’air de vous amuser beaucoup ! Votre toilette était ravissante. Vous portiez une robe de mousseline blanche, avec une ceinture bleue autour de la taille. Pas un bijou. Dans vos jolis cheveux blonds, une seule fleur, une rose, plantée là, un peu à droite. En vous apercevant, j’ai failli jeter un cri. J’ai demandé à l’officier d’ordonnance de l’amiral qui vous étiez ; il m’a répondu : « Je ne sais pas, c’est une Parisienne qui vient passer à Cherbourg quelques jours seulement. »

Alors, je me suis présenté tout seul. Je vous ai prié de vouloir bien m’accorder une valse...

  •  — Et j’ai répliqué : « Volontiers, monsieur ! » D’autant plus que je n’avais pas encore dansé une seule fois de la soirée. Et notez que j’adore la valse ! Après avoir dansé, nous nous sommes assis... Je vous interrogeais sur vos voyages ; vous me parliez de la course que vous aviez faite autour du monde comme aspirant, de votre campagne au Sénégal... Et il y avait tant de poésie dans votre langage, votre voix était si douce que j’écoutais muette et charmée...
  •  — Moi, tout en parlant, je vous dévorais des yeux. Et plus je vous regardais, plus je sentais l’invincible amour entrer dans mon cœur. Je sentais que je venais de rencontrer la femme, l’amie qui m’aiderait à trouver moins pénible et moins douloureux le chemin de la vie. Dès qu’on devient homme, on rêve à cette compagne inconnue à laquelle on se heurtera peut-être plus tard. Vous, vous étiez l’idéal de mon rêve. Quand nous nous sommes séparés ce soir-là, vous aviez l’air un peu triste...

Clémence éclata de rire.

  •  — C’est que je vous trouvais charmant, tout à fait charmant ! J’avais toujours été convaincue que je mourrais vieille fille. Quand on a deux mille francs de rente pour dot, on n’imagine guère qu’on épousera un bel enseigne de vaisseau comme vous !
  •  — Lequel est riche de sa solde, 211 fr. 53 centimes par mois !... Ah ! j’oubliais... dix-huit cents francs de revenu... : un peu plus que le sous-lieutenant de la Dame blanche !... Bah ! On n’apas besoin de fortune pour être heureux !

Clémence se mit à rire de nouveau, d’un bon rire joyeux et franc comme une chanson de fauvette.

  •  — Non, je n’oublierai jamais la tête de Mme Milwert, quand vous avez demandé ma main ! La bonne dame n’en croyait pas ses oreilles... Longtemps j’ai craint que ce bonheur ne durât pas... Être aimée par vous, si bon et si loyal !... Et vous savez, c’est tout à fait officiel : vous ne pouvez plus vous en dédire !
  •  — Vous croyez donc que j’y pense, ma chérie ? répliqua gaiement le jeune officier.
  •  — A propos, quand irez-vous faire votre visite à M. Van Reyk ?
  •  — Je venais justement pour vous en parler. Vous savez que mon oncle est le seul parent qui me reste. Quoi qu’il soit le frère de ma mère, il n’a jamais été bien tendre pour moi. C’est un gros négociant, épais de corps et lourd d’esprit, qui n’a vécu que par l’argent et pour l’argent. Une seule ambition dans sa vie : être riche, très riche. Pour jouir de sa fortune ? Non pas ! Pour éblouir ses voisins de Kalvevstraat, à Amsterdam ? Encore moins ! Mon oncle aime la fortune comme j’aime Clémence, pour elle-même !

Cette fois ce fut une fusée de rires qui monta dans les hautes branches des platanes.

  •  — Alors pourquoi vous donnez-vous la peine d’aller passer trois jours en Hollande ? demanda la jeune fille.
  •  — Simplement parce que je crois que je remplis un devoir de politesse envers le frère de ma mère. Je n’ai pas besoin de son consentement. pour me marier, et certes, il ne me donnera jamais un sou.
  •  — Quand on pense que vous me quitterez, que vous me laisserez pendant une demi-semaine, pour voir ce vilain homme !
  •  — Je vous écrirai tous les jours.
  •  — Et je vous répondrai tous les jours....
  •  — Ma chère Clémence !
  •  — Mon cher Étienne !

Et ils se prenaient encore les mains, se regardant en silence, comme s’ils ne pouvaient se lasser de cette douce et muette contemplation. Jamais le Destin n’avait réuni deux êtres si charmants, si bien faits l’un pour l’autre. Ils possédaient tout ce qui peut assurer le bonheur. Et aucun des deux, en cette heure exquise, n’aurait cru qu’un malheur prochain les menaçait.

  •  — Ah ! je vous y prends, mademoiselle ! cria une voix grasse du côté de la maison.

Clémence fit un geste effarouché.

  •  — Miss Drake !

Déjà elle se levait pour se sauver derrière la futaie. Étienne la força de se rasseoir.

  •  — Restez donc tranquille, ma chérie. Miss Drake a couru, bien sûr. Elle aura une quinte de toux et une crise d’asthme en arrivant !

Miss Drake était une Anglaise épaisse, grasse et luisante. Son visage, légèrement bouffi, exprimait une molle tranquillité d’animal ruminant. Plutôt compagne que gouvernante, elle se distinguait des autres institutrices par un trait curieux : elle était plus riche que son élève. Cinq ans auparavant, elle achevait l’éducation d’une jeune miss du Lancashire. Se trouvant trop lourde, trop âgée, elle ne voulait pas conserver ces délicates fonctions. D’ailleurs, on lui recommandait l’air plus doux du continent. Mme Milwert, l’ayant rencontrée à Cherbourg, lui proposa de s’installer à Louveciennes avec sa cousine. Elle accepta bien vite ; et c’est ainsi que Clémence vivait avec miss Drake, plutôt en amie qu’en écolière. L’Anglaise arrivait, très irritée, en effet, mais elle soufflait si fort qu’elle put à peine prononcer quelques mots.

  •  — Je vous... avais défendu... de venir...

Elle n’acheva point et se laissa tomber sur une chaise cannelée. Du moins, pour manifester les sentiments qu’elle éprouvait, elle se mit à rouler ses gros yeux bleus avec indignation. Clémence se leva et vint l’embrasser sur les deux joues.

  •  — Pardonnez-moi, bonne miss Drake ; Étienne est arrivé à l’improviste. Je ne pouvais pourtant pas le laisser à la porte !

L’enseigne de vaisseau prit la main de la vieille fille et la baisa respectueusement. C’était la plus grande flatterie qu’on pût lui adresser.

  •  — Ne grondez pas Clémence, dit-il en souriant : c’est moi le seul coupable. Je pars demain, pour aller voir, à Amsterdam, mon oncle M. Van Reyk : vous devez trouver naturel que j’aie eu l’envie de dire adieu à ma fiancée, avant de faire ce voyage. Et puis, ne serons-nous pas bientôt mariés ? Est-ce que je commets une mauvaise action en restant un quart d’heure avec elle ? Allons ! allons ! Un bon mouvement, mademoiselle, et dites-moi bien vite que vous ne m’en voulez plus !

Miss Drake aurait bien répondu ; mais elle ne pouvait pas. Elle soufflait, absolument épuisée. Cependant, au milieu des pénibles halètements de son asthme, on voyait que l’attendrissement commençait à la gagner. Elle s’attendrissait d’ailleurs si facilement ! Le roman d’amour jeune et frais, qu’elle voyait devant elle vivre et palpiter, l’avait émue dès la première heure. Certes, il était de son devoir de surveiller Clémence jusqu’à la fin ; mais elle pouvait bien, de temps en temps, s’humaniser un peu !

Et puis, la chaleur devenait plus lourde à mesure que l’heure s’avançait. Miss Drake laissa retomber sa tête appesantie sur la vaste poitrine qui lui servait d’oreiller naturel. Et les jeunes gens recommencèrent leur duo d’amour, un instant interrompu.

Ils se dirent encore combien ils s’adoraient, et comme elle serait bénie, l’heure qui les donnerait pour toujours l’un à l’autre ! Ils répétaient sans se lasser les mêmes paroles, ces paroles qu’on redit vingt fois à son insu, et qui sont si douces à l’oreille et au cœur. Ils n’allaient se quitter que pour trois jours, et ces trois jours-là leur semblaient longs à subir. De nouveau, Clémence fit promettre à Étienne qu’il lui écrirait chaque matin, et le jeune homme exigea, en retour, qu’après chaque lettre elle lui envoyât un télégramme en Hollande. Maintenant il se tenait tout près d’elle, le bras glissé autour de la taille fine de sa bien-aimée. Était-ce de leur faute ? Pourquoi miss Drake sommeillait-elle au lieu de les surveiller ? Le jeune officier se pencha vers Clémence et baisa chastement ses yeux...

C’est qu’ils n’avaient plus rien à se dire. Étienne savait qu’en s’en allant il emportait Clémence avec lui, et Clémence savait qu’elle gardait Étienne dans son cœur...

II

M. Van Reyk était riche ; il habitait une maison riche, sur un boulevard riche. Il ne connaissait que des gens riches, et la pauvreté lui faisait horreur.

Le soir, en buvant des bocks au Bybel dans le Warmoesstraat, avec ses amis, il émettait volontiers des sentences :

  •  — Un Hollandais, disait-il, vaut deux Belges ; deux Belges valent quatre Français ; et quand un Français est pauvre, il ne vaut pas un bock bien tiré.

Si d’aventure M. Drenn, le gros banquier, ou M. Liebeker, l’agent de change, lui répondait :

  •  — Mais, monsieur Van Reyk, vous ne nous dites pas ce que vaut un Hollandais pauvre ?

M. Van Reyk répliquait d’un ton doctoral :

  •  — Il n’y a pas de Hollandais pauvre. La pauvreté est une vermine, et tous les Hollandais sont propres. La pauvreté est un vice, et tous les Hollandais sont honnêtes.

Grand, gros, gras, énorme, avec une tête ronde plantée sur un cou de taureau et des épaules d’athlète, il était l’image vivante de l’égoïsme heureux, bête et satisfait. Ses cheveux, d’un gris sale et jaunissant, se hérissaient sur un front étroit où n’avaient jamais pénétré une pensée haute ni une idée généreuse.

Le mariage de sa sœur avec un homme sans fortune l’avait exaspéré. Il ne pardonna jamais à Mme Darcourt ce que, dans sa colère comique, il appelait une « mésalliance ». Quand il vit pour la première fois son neveu, celui-ci venait d’entrer au Borda. Aucune sympathie ne pouvait donc se former entre cet homme et cet adolescent : le premier, de sentiments vulgaires, le second, ardent aux nobles conceptions, enthousiaste de tout ce qui était chevaleresque et beau.

M. Van Reyk ne passa que fort peu de temps à Paris. Quelques mois après, sa sœur fut atteinte d’une maladie mortelle. Déjà veuve, depuis plusieurs années, elle laissait son fils presque sans fortune et sans soutien. Avant d’expirer, elle lui recommanda de ne jamais oublier que son oncle était le seul parent qui lui restât. C’est en souvenir de cette suprême prière qu’Étienne ne voulait point se marier sans annoncer lui-même cette grande nouvelle à M. Van Reyk. Non qu’il espérât quelque chose de lui, comme il l’avait dit à Clémence ; mais il croyait obéir à celle qui n’était plus.

Il n’eut garde, en débarquant à Amsterdam, de se présenter directement chez son oncle. Il descendit à l’Amstel-hôtel, et prit soin de s’annoncer par une lettre. Il demandait un rendez-vous, afin de ne point troubler les habitudes du vieux garçon égoïste. Celui-ci répondit par une invitation à déjeuner, au Café Riche, sur le Rokin.

  •  — Eh bien, il paraît que tu es assez bête pour te marier ? dit l’oncle à son neveu, quand ils se rencontrèrent à la porte du restaurant.
  •  — Je suis encore bien plus bête que vous ne pensez, répliqua Étienne en souriant, car je suis ravi de commettre cette bêtise-là !

Et quand ils furent installés, tous les deux, devant une de ces grandes tables, couvertes de hors-d’œuvre, qui sont de mode en Hollande :

  •  — Je te préviens que je vais te poser un interrogatoire en règle, reprit M. Van Reyk.
  •  — Faites, mon oncle.
  •  — Est-elle jolie ?
  •  — Très jolie.
  •  — Un bon point ! Est-elle jeune ?
  •  — Dix-huit ans.
  •  — Deux bons points ! A-t-elle beaucoup de famille ?
  •  — Elle est orpheline de père et de mère. Je ne lui connais pas un seul parent, à l’exception d’une vieille cousine qui habite Cherbourg et qu’elle voit peu.
  •  — Trois bons points ! Combien de dot ?
  •  — Soixante mille francs.
  •  — De rente ?
  •  — De capital.

M. Van Reyk repoussa violemment son assiette et frappa de son gros poing sur la table. Une véritable colère flambait dans ses yeux ronds. Sans aucune pudeur, il se mit à injurier son neveu, avec la violence d’un homme qui est habitué à ne pas rester maître de lui. Étienne déshonorait sa famille ! Même quand on est riche, on ne doit épouser qu’une femme riche. L’argent est une chose sacrée, qu’il faut respecter, vénérer, adorer ! L’argent est l’argent, enfin !... Eh quoi ! un simple officier de marine, dénué de fortune, se permettait d’épouser une fille sans le sou ! C’était plus qu’une folie, c’était une mauvaise action. Et l’on est toujours puni de ses mauvaises actions !... Et d’où venait-elle, enfin, cette demoiselle Clémence Aubry ? Une intrigante sans nul doute, qui, n’ayant pu trouver de mari, jetait habilement ses filets sur le premier niais qui la prenait au sérieux !

Étienne avait d’abord écouté son oncle avec un flegme imperturbable. Que lui importaient les injures de ce vieil homme ? Mais quand celui-ci prononça le nom de Clémence, un accès de colère nerveuse lui vint brusquement. Il se leva et d’un ton bref :

  •  — Je ne vous devais rien, mon oncle, dit-il. Je suis venu vous annoncer mon mariage, par respect pour ma mère et par respect pour moi-même. Vous vous permettez de traiter grossièrement la femme que j’aime. Adieu !
  •  — Eh ! va-t’en au diable ! riposta M. Van Reyk exaspéré.

Le visage du Hollandais prenait, dans la colère, un aspect si comique, que la colère d’Étienne tomba soudainement. Il se contenta de saluer avec politesse M. Van Reyk, et sortit du restaurant. L’express de Paris ne partait qu’à huit heures du soir. Le jeune homme avait donc le temps de réfléchir à ce triste et burlesque incident de famille.

Sans doute, il regrettait qu’une visite de politesse, dont il pouvait parfaitement se dispenser, eût si mal tourné ; mais il riait joyeusement en se rappelant la réception bizarre de son oncle. Il ne restait pas un brin de rancune dans l’âme du jeune homme. Peu lui importait, après tout, que M. Van Reyk fût ou non mécontent de lui. Il ne l’aimait pas, il ne comptait ni sur sa fortune ni sur son affection. En somme, les égoïstes sont plus à plaindre qu’à blâmer. Un seul regret lui venait : il ne se pardonnait pas d’avoir quitté Clémence pour recevoir une pareille rebuffade. Bah ! il se consolerait, en riant avec elle du côté plaisant de l’aventure. Pour user la fin de sa journée, il s’en alla visiter le Musée et les environs de la ville. Il rencontra quelques jolies femmes et se dit. non sans fierté, que pas une ne valait son adorable fiancée. Comme ces massives Hollandaises, belles mais un peu lourdes, paraissaient communes à côté de Clémence, si svelte et si gracieuse !

Son cœur battait de joie quand il monta en wagon pour retourner en France. Le lendemain matin il serait à Paris, et, à midi, il arriverait à Louveciennes pour le déjeuner. Il avait pris soin d’avertir miss Drake par un télégramme. Le train filait rapidement à travers la plaine calme et baignée de rayons de lune. Les vitres du compartiment, baissées tout à fait, laissaient entrer la brise fraîche de cette nuit parfumée. Des idées souriantes égayaient l’esprit du jeune officier. Dans six semaines il serait marié, dans six semaines il serait l’époux de cette exquise et fine créature. Comme il la trouvait la plus charmante et la plus séduisante des femmes !

Puis, tout à coup, un regret le prit. Six semaines ! Ce serait interminable. A quoi bon attendre si longtemps ? Ils étaient libres tous les deux, en somme ; ils ne dépendaient de personne, et rien ne les empêchait, l’un et l’autre, d’avancer l’heure bénie où ils s’appartiendraient pour toujours. Patienter jusqu’au 10 juillet ? Rien ne les y forçait. Ils avaient fixé cette date, pour faire coïncider leur mariage avec le commencement du congé d’Étienne. Mais le jeune homme ne manquait pas d’amis au ministère : il obtiendrait aisément qu’on avançât ce congé de trois semaines.

Comment une idée aussi simple ne leur était-elle pas venue déjà ? Le sommeil le gagna, pendant qu’il caressait doucement ces agréables pensées. S’il rêva, ce ne fut pas du tout aux millions de son oncle, mais au joli visage de celle qu’il allait rejoindre, là-bas, tout là-bas. Il rouvrit les yeux au moment où le train entrait en gare à Paris.

Oh ! non ! Clémence ne l’attendait pas si tôt ! Malgré la dépêche reçue par sa gouvernante, elle ne croyait pas qu’Étienne arriverait de si bonne heure. Elle jeta un cri de joie en l’apercevant.

  •  — Vite ! vite ! s’écria-t-elle gaiement ; parlez-moi de notre oncle.
  •  — Laissez-moi d’abord déjeuner, ma chérie, je meurs de faim.
  •  — Soit, j’y consens. Mais à la condition de tout savoir ; je ne vous ferai grâce d’aucun détail.

On se mit à table, et, tout en mangeant les côtelettes d’agneau aux pointes d’asperges, Étienne entama le récit de son expédition. Ce furent des éclats de rire à mettre en joie tout un lycée de jeunes filles ! Et puis, Étienne racontait si drôlement les objurgations véhémentes de M. Van Reyk, que miss Drake et Clémence renversaient leurs têtes en arrière, pour rire plus à leur aise.

  •  — Je le vois d’ici, reprit la jeune fille, quand son hilarité fut un peu calmée. Vous le dépeignez si bien, que je le connais comme si je l’avais vu : « Grand,gros, gras, énorme... »

Elle prononçait gentiment ces quatre épithètes, en augmentant sa voix, en gonflant ses joues ! Alors, elle déclara qu’elle ferait le portrait de M. Van Reyk, aux trois crayons. Elle soutenait qu’il serait d’une ressemblance frappante. Certes, frappante ! Elle ne connaissait pas le vieil égoïste ? Ça lui était bien égal !

  •  — Un homme riche..., qui possède une maison riche..., dans un quartier riche..., où il ne fréquente que chez des gens riches !...

Et de nouveaux éclats de rire ! Et elle camperait bien la silhouette du bonhomme, avec sa grosse tête rouge comme un homard, et ses gros yeux ronds comme des boules de loto !

  •  — Puisque vous êtes de si gaie humeur, ma chérie, je vais vous dire encore autre chose qui, je l’espère, changera votre gaieté en joie.
  •  — Quoi donc, mon beau monsieur ?
  •  — Voici, ma belle demoiselle ! Vous êtes-vous demandé pourquoi nous attendions jusqu’au 10 juillet pour nous marier ?

Clémence devint toute rouge, et répliqua avec un peu de confusion :

  •  — Je serais certes.... fort contente... que ce fût plus tôt... C’est vous-même qui avez fixé la date... Je croyais que vous aviez un congé à cette époque-là, et alors...
  •  — C’est vrai. Mais si je faisais avancer la date du congé, est-ce que nous ne pourrions pas avancer aussi la date du grand jour ?

Aux premiers mots du jeune homme, miss Drake avait commencé de froncer le sourcil. Heureusement, Étienne ajouta, en se tournant vers elle :

  •  — N’est-ce pas aussi votre avis, mademoiselle ?

Du moment qu’on la consultait poliment, la vieille fille ne fût pas allée, pour rien au monde, à l’encontre de l’opinion émise. Elle répondit qu’elle trouvait fort sages, en effet, les idées de son « jeune ami ». D’ailleurs, son « jeune ami » se montrait toujours trop raisonnable pour qu’on n’eût pas grande confiance dans ses décisions. Elle ne voyait aucun inconvénient à ce qu’Étienne et Clémence se mariassent trois semaines plus tôt. Il suffisait de publier les bans dès le lendemain, et de prévenir le curé de Louveciennes, le bon abbé Caron, pour qu’il réservât aux deux fiancés sa messe du samedi 15 mai. Les jeunes gens triomphaient ; la joie éclatait dans leurs yeux ; certes ils mouraient d’envie de s’embrasser... Mais impossible sous l’œil vigilant de miss Drake ! Heureusement, ils connaissaient l’un et l’autre les habitudes de la bonne dame. Tout à l’heure, le déjeuner serait terminé ; ils descendraient tous les trois au jardin, et, la digestion aidant, la vieille fille ne tarderait pas à s’endormir sur un banc.

Les deux amoureux poussèrent même l’audace plus loin. Quand ils virent leur surveillante bien assoupie, ils s’en allèrent à la grille, et après avoir ouvert tout doucement la petite porte, ils prirent la fuite comme des écoliers en maraude. La belle journée, et qu’ils ne devaient oublier jamais, jamais !

De l’autre côté de la futaie, qui servait de barrière au jardin, courait un sentier à travers un petit champ rempli de bruyères et de folle avoine. Et deux pas plus loin, s’étendent les bois communaux de Louveciennes, qui, après avoir grimpé jusqu’au sommet du coteau, descendent brusquement dans la direction de Bougival et de la Celle-Saint-Cloud. Étienne et Clémence rêvaient, depuis longtemps, d’avoir trois ou quatre heures devant eux, pour se perdre sous ces grands arbres épais. On s’y croyait soudainement transporté à cent lieues de Paris.

La promenade fut longue, si longue, qu’ils se trouvaient bien loin lorsque la jeune fille parla de rentrer au logis. Ils avaient tant de choses à se dire, qu’ils s’étaient déjà dites vingt fois ! Et quel bonheur d’échanger de nouveaux serments, de se jurer qu’ils s’aimeraient toujours, et que toujours ils seraient fidèles l’un à l’autre ! Certes, ils se seraient oubliés jusqu’au soir sous la calme fraîcheur des bois endormis, si, tout à coup, Clémence n’eût entendu sonner quatre heures à l’église de Bougival.

  •  — Déjà ? murmura-t-elle. Il faut que je me sauve. Je vais avoir une scène !... Heureusement que vous serez avec moi : miss Drake n’osera pas se mettre trop en colère.
  •  — Oh ! ma chère petite Clémence, ne me demandez pas cela !
  •  — Vous refusez de m’accompagner ?
  •  — Moi, je refuse ? Y pensez-vous ?... Je vous accompagnerai gentiment, au contraire, et je vous déposerai à la petite porte de la grille.

La jeune fille éclata de rire, très joyeusement.

  •  — Il a peur ! C’est joli pour un officier de marine !
  •  — Eh bien ! oui, je l’avoue, les imprécations de miss Drake m’intimident. Je la connais, miss Drake ! C’est une romantique. Elle prendra sa grosse voix pour m’accuser de choses extraordinaires. Je ne serai plus son « jeune ami », mais un séducteur plein de perversité. Rappelez-vous la fameuse algarade que j’ai subie le lendemain de mon arrivée de Cherbourg. Je préfère ne pas recommencer.

Clémence riait toujours, avec un air un peu moqueur, cette fois.