Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Distance, silence

De
25 pages

Patrick Froehlich vit auprès de Lyon, il a publié aux éditions du Seuil, dans la collection Fiction & Cie, Le Toison. Il s’est mis récemment à l’expérience du blog, en reprenant le vieux mot typographique d’épreuves. On y trouvera des réflexions sur l’écriture en cours, ses lectures, et des échappées, sur le fragment, sur le bleu...

Je suis heureux qu’il ait accepté de s’associer à publie.net, c’est dans cette articulation du livre, du blog, et du texte proposé en circulation numérique que peut prendre sens une communauté : mot qui est précisément l’objet de ce récit, réflexion sur le temps, l’écart, l’organisation du temps et ce qu’il nous faut franchir pour que cet écart devienne lieu effectif de l’expérience intérieure...

FB


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Irradié

de l-atelier-mosesu

Le Songe d'Hiérildis

de editions-edilivre

On part à pied, pas besoin de bottes pour ce périple, de
la place de l’église quand il fait encore nuit, pour un péri-ple extrême, je dis extrême comme si je vous emmenais dans les montagnes russes, alors que c’est très simple en
fait, je vous préviens d’avance, laissez tomber vos préjugés,
oubliez tout, je vous emmène hors temps dans le silence le plus admirable, le silence qui fait qu’après, le bruit de l’agitation, vous le supporterez difficilement. Il est cinq
heures du matin, tout est éteint chez les blondinets, Jules
s’occupe déjà des vaches de Raymond, méfiez-vous, il fait
froid, on en a pour une petite demi-heure de marche, on prendra le temps, c’est par là, après notre chemin, tout droit au lieu d’aller vers les chevaux, cette longue descente,
au bout, la route est interrompue par un grand corps de ferme, la route, elle la contourne, un lacet autour de cette ferme, on entrerait directement chez eux sinon, on monte,
le chien aboie, ne vous inquiétez pas, il est attaché, je me
méfie des chiens de ferme, celui-ci, c’est suffisamment rare pour le noter, il n’est jamais en liberté, on monte et là, il n’y a plus de repère, la ferme s’éloigne, la route tourne, la
ferme disparaît, il y a un peu de vent de côté, frais mais pas
froid. De plein jour, on verrait qu’on monte au sommet
d’une colline, c’est à ce sommet que la route nous conduit,
c’est là que la route goudronnée s’arrête et devient une route de petits cailloux, il y a deux maisons en pierre, la première à gauche entourée par un muret de pierres qui
arrive à la taille, la deuxième un peu plus bas sur la droite entourée aussi d’un muret, on continue, il y a des petits escaliers, et là on se demande ce que c’est, une petite place
avec deux bâtiments en béton brut, rectangulaires et un
autre octogonal, nos yeux s’habituent à la pénombre, nos
yeux découvrent, se découpant sur les collines en face dont on devine la ligne de crête, une cloche immobile, le ciel s’éclaircit à peine, une personne ou deux nous rejoignent,
nous saluent de la tête, la cloche sonne, la cloche teinte, la lumière se fait dans le bâtiment octogonal, les deux per-sonnes y pénètrent, nous les suivons, nous sommes dans une église en béton bien que ça n’y ressemble pas tout à fait, vous vous dites Qu’est-ce que je fais là, qu’importent
vos résistances, qu’importe votre religion, qu’importe que
vous en ayez une ou pas, nous faisons ici une expérience de silence. Par un escalier, montent des sœurs, des sœurs jeunes, moins jeunes, plus vieilles, il en existe encore, je ne
savais pas qu’il y avait quelque part encore des sœurs jeu-
nes, ma première réaction, c’est ridicule, des sœurs et puis
quoi encore, j’ai autre chose à faire, l’une d’elles, toujours la même, s’installe à ce que j’appelle un clavecin, une
splendeur esthétique dont le son est à la frontière entre
l’orgue et le clavecin, son mécanisme est en bois tout ap-
parent, l’instrument est allongé comme un clavecin, deux
fois long comme un clavecin, comme suspendu dans l’air,
sans pied, relié par un côté au mur, elle commence à jouer,
rien que du banal jusque-là, souvent elle joue de la musi-que contemporaine atonale, les sœurs, une trentaine, qui sont devant nous de dos, chantent, lisent un ou deux tex-
tes, mettons que vous vous ennuyez, vous supportez pour
m’accompagner, me faire plaisir parce que ça a l’air de me faire plaisir de vous emmener ici, qu’on a déjà parcouru un long chemin ensemble, que vous n’osez pas me lâcher maintenant. Et puis la musique s’arrête, on entend une dernière note qui se perd dans le béton des murs.
La musique s’est tue.
Tout d’un coup, elles se mettent à genoux comme si el-les tombaient les unes après les autres.
On entend juste le froissement de leurs robes, et puis
rien ne se passe, les deux autres personnes qui nous ac-compagnent se sont aussi mises à genoux, il n’y a plus de froissement, plus de bruit, elles sont sur leurs genoux, mais pas avec les fesses reposant sur les jambes, sur les genoux et le buste droit, un frisson me parcourt, le silence est impressionnant, elles ne bougent pas, je fais comme elles, je m’agenouille, je les regarde, ces trente corps silen-cieux, animés d’une seule respiration. Je ferme les yeux.
Et c’est le noir dans mes yeux. Et c’est ma respiration que j’entends, ma poitrine se soulève et je souffle par la bouche. C’est de la lumière scintillante dans mes yeux.
Et ça se prolonge, le silence se prolonge longtemps, très
longtemps, je me dis que ça fait un quart d’heure ou vingt minutes qu’on est dans cette position, des pensées s’agitent, m’emportent, je les chasse, j’entends votre corps qui n’ose pas se déplacer, j’entends que vous n’osez pas
renifler ni tousser, je n’ose pas ouvrir les yeux, je n’ai pas
envie d’ouvrir les yeux, j’entends que l’une d’entre elles change de position, je m’incline face contre terre, mon visage touche le sol, ça fait au moins une demi-heure que
ça dure, je ne sais pas combien de temps ça fait, il n’y a pas de bruit et ça fait du bruit dans ma tête, elles sont toutes là, les trente, je sais qu’elles sont là, je me redresse, je n’ouvre
pas les yeux, une belle lumière éclaire mes yeux, ça fait combien de temps maintenant, quand est-ce que ça finit, je n’ai pas envie que ça finisse, je n’en peux plus, mon corps n’en peut plus, ce n’est pas fini, un corps s’impatiente, je ne sais plus où elles sont, j’entends respi-
rer, j’entends que vous avez du mal, je me replie à nouveau
sur le sol, nous sommes où ?, je ne me pose plus de ques-
tion, mon corps a mal aux genoux et partout, le silence tait toutes mes plaintes, ce n’est pas fini, ça finira bien un jour, j’entends que certaines d’entre elles ont besoin de changer
de position, sur les genoux toujours, je suppose, c’est noir
dans mes yeux, c’est très noir, ça tourne, où est la lumière, le silence, je me fixe sur le silence, je n’ouvrirai pas les yeux, je résiste, j’irai au bout, je tiens bon, j’essaie de sou-
rire, ce n’est pas facile, qu’est-ce que je fais là, ça doit bien-tôt faire une heure, c’est très noir dans mes yeux, je risque de tomber. Je ne peux pas recenser au sein de la complexi-
té de ce qui se déroule toutes les guerres et les luttes qui s’enchevêtrent, les apaisements, les joies, la grande bataille, le silence enfin par moments atteint, le silence.
Le silence est là.
La cloche à l’extérieur retentit. Le silence est encore là, le son clair de la cloche est un bonheur, ça y est, j’entends qu’elles déploient leurs corps, j’ouvre les yeux, ça y est je
les ouvre, elles se relèvent, j’ai mal partout, je suis engour-
di, je me relève difficilement, personne ne parle, elles s’inclinent profondément, elles descendent sans nous re-
garder par l’escalier dans le sol, j’aurais aimé voir plus dis-
tinctement leurs visages, je ne bouge pas encore. Elles ont
disparu, sortons, les deux autres s’inclinent profondément
eux aussi, je fais pareil, ça me gêne de m’incliner, faites comme vous le sentez, nous sommes dehors, le jour s’est levé, il fait froid, la cloche s’immobilise, de l’autre côté de la cloche on devine en contrebas le haut de Lorette, je ne reconnais pas quel endroit de Lorette exactement.
Ce n’est pas une approche de la solitude qu’on fait là, n’ayez pas peur, mais à cause d’elle, à cause de la solitude extrême de Vincent, je ne lui avais jamais proposé ce péri-ple malgré sa demande pressante,
– Tu ne m’en as même jamais parlé,
après qu’il en avait eu un avant-goût en lisant le présent chapitre sur le sujet que j’hésitais à supprimer ou au moins à modifier dans mon guide sur Lorette, de ces réticences qu’on a, qui ne tiennent à rien, mais ce qu’il y a, ce n’est
pas que je ne voulais pas, ce qu’il y a si j’y réfléchis, il n’y
avait rien à opposer à sa demande, je n’avais pas envie et avec vous ça me paraît faisable, on se fait de ces idées par-fois. Donc, même si j’hésite encore un peu, maintenant
qu’on a appris à mieux se connaître, c’est une expérience
du silence, et de ce silence vous en ferez ce que vous vou-
lez, d’ailleurs pour ne pas qu’on se perde dans une éven-
tuelle solitude douloureuse, il est prévu, la porte d’un des
deux bâtiments s’ouvre, un petit déjeuner, on entre, pas avec elles, elles sont dans leur bâtiment, entrez donc, un petit déjeuner pour nous, à prendre en silence, on n’a pas
envie de parler, ce silence, on le prolonge avec les autres,
ils sont comme nous, ils ne sont pas d’ici, je le prolonge
avec vous, avec eux, c’est une autre expérience qui s’avère
difficile, au début ça va, puis le café bu en silence, les tarti-nes beurrées en silence, la confiture demandée en silence, c’est effectivement difficile, on se bat avec soi-même, avec
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin