Dix jours en Palmyrène / [signé : Raphaël Bernoville]

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impr. de A. Lainé et J. Havard (Paris). 1868. 1 vol. (166 p.) : ill. ; gr. in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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DIX JOURS
EN
PALMYRÈNE.
3
§
DIX JOURS
EN
PALMYRÈNE
La meilleure place ici-bas est la selie
d'un coursier rapide
ABOU'LTHAYYB ALMOTÉNABBI.
PARIS
TYPOGRAPHIE A. LAINÉ ET J. HAVARD
RUE DES SAINTS-PÈRES, 19
1868
A
MONSIEUR A. F. RIO
Monsieur,
Ce livre, je le sais, est bien indigne de vous être
offert, et j'ai longtemps hésité avant de confier à sa
faiblesse le soin de porter jusqu'à vous les sentiments
de ma profonde gratitude et de mon filial respect
Lorsque je tirai pour la première fois ces quelques
feuillets de mes notes de voyage, je ne songeais encore
qu'au bonheur de mettre à l'ombre de votre nom la pre-
mière œuvre de ma vie. Votre paternelle affection et ce
qu'elle a réveillé dans mon cœur, ont fait depuis de ce
bonheur un devoir. Je vous présente donc ces pages que
vous avez inspirées : elles sont moins, j'ose le dire, un
reflet du présent ou un souvenir du passé, qu'une espé-
rance pour l'avenir : car cet avenir, vous l'aurez pré-
paré, comme vous avez embelli et soutenu les jours qui
se sont écoulés depuis que la Providence m'a fait as-
seoir à votre foyer. Puissent-elles enfin, si imparfaites
quelles soient, vous dire ce que vous êtes pour moi et ce
que je voudrais être pour vous.
RAPHAËL BERNOVILLE.
20 mai 1868.
1*
PALMYRE.
Au temps où Babylone et Ninive remplissaient
la terre du bruit de leur puissance, une ville
grandissait dans l'ombre à l'extrémité occiden-
tale du désert qui les avait vues naître. Sa gloire
n'a jamais égalé la leur; le nom de Palmyre ne
devait pas évoquer d'aussi prodigieux souve-
nirs : bien différente était sa destinée; et ce-
pendant un charme mystérieux, inconnu à ses
rivales, plane encore aujourd'hui sur la « Reine
du désert, » et concentre sur ses ruines l'at-
tention de l'historien et du voyageur.
Son panorama grandiose, ses pittoresques
débris, ses succès inouïs comme ses revers, sa
situation même au milieu des sables de la Pal-
myrène, qui en faisait la limite et à la fois
l'avant-poste des terres habitées, tout concourt
a inspirer pour elle une curiosité pleine d'at-
-2-
trait. Il semble enfin que le nom d'une femme,
d'une reine illustre ait laissé pour toujours sur
la pierre de ses palais l'empreinte d'un gra-
cieux et poétique souvenir. La glorieuse figure
de Zénobie apparaissant à travers les âges, avec
la triple auréole de la beauté, de l'énergie et du
malheur, a contribué en effet plus que toute au-
tre chose à sauver cette ville célèbre de l'in-
compréhensible obscurité à laquelle l'histoire
semblait comme à regret l'avoir quelque temps
condamnée. Et dans la période de u6oo ans qui
séparent sa fondation de sa découverte en 1678,
ce règne est comme le point brillant à la lueur
duquel on parvient à éclairer les quatre ou cinq
siècles qui préparèrent ou virent déchoir son
éclat passager.
Citée pour la première fois au livre des
Rois (1), où il est dit que Salomon bâtit « Tad-
mor au désert, » Palmyre s'éclipse en naissant
pour ne reparaître que mille années plus tard,
lorsqu'arrivée déjà à ce degré d'opulence qu'il
nous est encore permis de constater de nos
jours, elle inspirait à Pline ces quelques lignes
qui sont l'exact résumé de sa position à la fois
topographique et politique :
(1) III Reg., ix, 18.
-3-
« Palmyra urbs nobilis situ, divitiis soli atque
« aquis amœnis, ambitu arenis includit agros ac
« velut terris exempta a rerum natura: privata
« sorte inter duo summa imperia, Romanorum
« Parthorumque, et prima in discordia semper
« utrinque cura (i). »
L'identité de Palmyre et de Tadmor clai-
rement attestée par l'historien Josèphe (2) se-
rait plus que suffisamment démontrée par les
indications géographiques, par la synonymie
des deux noms, et surtout par l'emploi exclusif
aujourd'hui parmi les indigènes de la primitive
appellation hébraïque de Tadmor (3).
Au moment où nous la retrouvons dans ses
inscriptions et dans l'histoire, Palmyre, devenue
un centre important de commerce, a justifié
pleinement les calculs de son fondateur. C'est
une république florissante dirigée par un sénat
et par des assemblées du peuple, mais où déjà
l'élément monarchique est représenté en prin-
cipe par les familles illustres dont les chefs y
jouent le rôle de généraux d'armée. Les dissen-
(1) Pline, llist. Nat., V, 25 (Hard.).
(2) Antiq. Jud., 1. VIII, ch. vi.
(3) Ammien Marcellin nous apprend, comme un fait presque gé-
néral en Syrie, que les noms primitifs eurent toujours le pas sur
ceux que les Grecs vainqueurs voulurent imposer après la conquête.
Et cette ténacité routinière s'accorde très-bien avec le caractère
même des Arabes de nos jours.
-4-
sions qui éclatent entre Rome et les Parthes,
habilement mises à profit, ne servent qu'à ac-
croître l'importance de ce petit État, qui con-
serve , au milieu des plus grands périls, son
indépendance et ses richesses ; et lorsque Marc-
Antoine, vaincu, vient sous de faux prétextes
s'abattre sur la ville pour la livrer au pillage,
une fuite rapide soustrait à ses vengeances l'objet
de sa cupidité. Les Palmyréniens se transportent
avec leurs trésors au-delà de l'Euphrate, et font
éprouver un nouvel et plus honteux échec au
triumvir acharné à les poursuivre.
Cette crise momentanée et glorieuse est sui-
vie d'un siècle et demi d'une paix féconde,
comme nous l'attestent les monuments splen-
dides qui en furent le résultat, et plus encore
peut-être l'heureux et profond silence gardé
pendant cette période par l'histoire. Tout porte
à croire cependant que, lorsque les Romains eu-
rent repris le dessus en Orient, Palmyre fit sa
soumission volontaire, et conserva son autono-
mie en recevant des plus forts le titre de colonie
romaine que nous lui voyons sous Adrien d'a-
bord (i3o ap. J.-C.), puis sur une monnaie du
temps de Caracalla (211-217). Mais autant qu'il
est permis d'en juger par quelques vagues indi-
cations, et surtout par les événements posté-
— 5 —
rieurs, elle recueillit tous les avantages de ce
titre purement honorifique (i) sans avoir à en
subir les servitudes ; nous touchons en effet ici
à l'apogée de ses gloires et de sa puissance.
L'empire romain est avili dans la personne
de Valentinien tombé entre les mains de Sapor :
Odenath, alors prince de Palmyre, voit son
alliance dédaignée par le Perse enflé de ses
succès; un tel outrage ne pouvait s'oublier : il
réunit ses forces, remporte victoires sur victoires,
et réduit Sapor battu sur tous les points à s'enfer-
mer dans Ctésiphon, sans pouvoir cependant s'em-
parer de cette ville. Les événements se précipitent
alors avecla rapidité de la foudre. Odenath revient
sur ses pas ; tous les usurpateurs de la pourpre
romaine en Orient sont tour à tour attaqués et
vaincus, etl'impuissantGallien consentàpartager
le manteau impérial et le titre d'auguste avec l'é-
poux de la fameuse Zénobie. Quelques mois ne
s'étaient pas écoulés qu'un assassinat, auquel l'am-
bition de celle-ci ne fut peut-être pas étrangère,
faisait tomber entre ses mains les rênes de l'Etat.
Les conquêtes et les revers de la a reine de
l'Orient », sont trop connus pour que je les rap-
pelle ici, et le prestige qu'exerce encore son nom
(1) On lui accorda même le titre de ~MnTpoxoXwvetaç.
— 6 —
parmi les tribus arabes (i) nous prouve la vérité
de tout ce que Trébellius Pollion nous a dit de
sa science et de son génie. La bataille d'Emèse
et la prise de Palmyre par Aurélien, en rédui-
sant la Palmyrène à l'état de province romaine,
ne porta aucune atteinte à ses monuments ni à
ses richesses ; mais la révolte des habitants et le
massacre de la garnison ramena sur la malheu-
reuse cité le vainqueur et son armée qui la trai-
tèrent cette fois comme une ville prise d'assaut.
Toutefois ce nouveau coup ne fut pas mortel pour
sa splendeur, car Aurélien ordonna de vastes
restaurations et y dépensa des sommes énormes.
Dioclétien et Maximien rebâtirent les murs et
firent de la ville une merveille de luxe et de
mauvais goût. Enfin la construction du grand
aqueduc attribuée par Procope à Justinien,
prouve assez que Palmyre, veuve sans doute
depuis les édits de Théodose de son culte tant
de fois séculaire, avait peu souffert, dans sa po-
pulation et dans son importance commerciale,
de la réaction des idées en faveur du Christia-
nisme.
A partir de ce moment Palmyre s'efface des
horizons de l'histoire. Lorsque arrivèrent les
(1) Zeïnab est devenu parmi eux un synonyme de la
beauté.
— 7 —
torrents dévastateurs de l'invasion sarrasine,
elle tomba comme une proie obscure et ignorée
sous les coups des descendants du prophète, et
servit de place forte aux Arabes durant les lut-
tes sanglantes des Ommiades et des Abbassides.
Sa position géographique continua néanmoins
d'en faire un asile pour toutes les nationalités,
comme le prouve le témoignage de Benjamin
de Tudèle, qui n'y trouva pas moins de quatre
mille coreligionnaires, quand il y passa en 1172.
Mais déjà cette ville célèbre n'était plus que
l'ombre d'elle-même : Aboulféda, prince de
Hhamah, tout à la fois guerrier et écrivain re-
marquable, en parle vers i32i , comme d'un
pauvre village, et à partir de ce jour elle ne fut
plus connue que des hordes nomades qui, pen-
dant trois siècles et demi, ont passé et repassé
sur ses ruines devenues l'objet de leurs mer-
veilleuses légendes.
C'est à des négociants anglais attirés à Halep
par leurs affaires qu'était réservé l'honneur d'i-
naugurer pour Palmyre, en 1678, l'ère des ex-
plorations et des découvertes.
La publication de leur second voyage, accom-
pli treize ans plus tard d'une façon plus com-
plète et moins précipitée que le premier, fit à
Londres une véritable sensation, et devint pour
-8-
le monde savant de cette capitale le sujet d'un
travail approfondi de critique et d'interpréta-
tion. Cependant soixante années s'écoulèrent
avant que cette courageuse entreprise trouvât
un écho sérieux et des imitateurs. MM. Wood
et Dawkins la renouvelèrent en 1751, et deux
ans après paraissait leur immense ouvrage, dont
les dessins, malgré de nombreuses inexactitudes
de détail, sont encore les meilleurs ou, pour
dire vrai, les seuls que nous possédions. Désor-
mais l'élan était donné, et ces expéditions, d'a-
bord assez rares, devinrent de jour en jour plus
fréquentes.
Bien des voyageurs, depuis un demi-siècle
surtout, ont affronté les hasards et les fatigues
de cette expédition pour donner à la science un
royaume de plus (i). L'archéologie a fixé des
époques, relevé des inscriptions, et d'habiles
crayons ont rapporté en Europe, avec les beaux
points de vue, la riche ornementation et la pro-
(t) Tout récemment encore , M. Waddington rapportait de
Palmyre la collection la plus complète des inscriptions éparses
dans ses ruines. La publication de ce recueil précieux est atten-
due avec une légitime impatience. Après le savant épigraphiste,
M. Vigne, attaché à l'expédition de M. le duc de Luynes, en revenait
à son tour assez heureux pour avoir pu en reproduire les principales
beautés dans une trentaine de photographies, et y recueillir des obser-
vations intéressantes auxquelles j'aurai occasion de revenir dans le
cours de cette relation,
— 9 —
fusion de sculptures dont les maîtres de Pal-
myre s'étaient plu à l'orner. Toutefois, absorbés
par un but plus étendu et plus sérieux, ils ont dû
seulement effleurer ou même passer sous silence
cette question d'impression, que j'appellerais
volontiers la poésie du voyage, et qui suffirait à
elle seule à en inspirer la passion. Un autre sujet
plus utile encore , et que l'érudition pour les
uns, l'insuffisance du temps pour les autres,
ont fait un peu négliger, est l'étude du caractère
et de la distribution sur l'immensité du désert
de ces nombreuses tribus nomades seules héri-
tières, en Orient, de l'énergie qui conduisit leurs
ancêtres au bord de l'Ebre et de la Garonne.
Enfin j'ajouterai qu'en matière d'impression
les redites sont peu à craindre. Les beautés de
l'art et celles de la nature semblent avoir un
langage à part pour chaque individu, et em-
prunter, en passant par sa bouche, la nuance
même de son caractère. J'ai eu le bonheur de
voir Palmyre; la jeunesse aidant, j'ai été vive-
ment ému des spectacles qui se sont déroulés
devant moi. Pendant tout le temps que j'ai passé
au milieu des Bédouins, j'ai vécu de leur vie,
et le peu que je savais de leur langue m'a per-
mis de saisir de plus près le secret de leur
existence. J'ai cru que certains détails, re-
— 10 —
cueillis pendant ce voyage, pourraient avoir
quelque intérêt, et c'est le résultat de mes ob-
servations que j'offre au lecteur dans ce simple
récit.
C'est vers le milieu du mois de juillet 1865,
que mes trois compagnons de voyage et moi
arrivions aux portes de Hhoms, après avoir sa-
lué la veille les ruines splendides, et trop peu
connues des touristes, qui dans le pays portent
le nom de Quala at-cl-Hhosn. C'étaient d'abord
les RR. PP. Dutau et Bourquenoud, de la Com-
pagnie de Jésus. Depuis plus de huit mois l'ex-
périence et l'affection dévouée du premier me
servait de guide, et ensemble nous avions quitté
la terre de France. Le second , depuis long-
temps attaché à la mission de Syrie, se sen-
—12—
tait poussé vers Palmyre par l'irrésistible passion
de l'archéologie, à laquelle tous deux avaient
déjà consacré bien des veilles. Notre troisième
compagnon était un jeune architecte français,
M. Achille Joyau, grand prix deRome,envoyé en
Orient par son gouvernement pour relever l'état
actuel des ruines de Ba'albeck. Un instant avait
suffi pour faire de lui un ami intime; et si un
tel bien est inappréciable à tous les instants de
la vie, c'est surtout au milieu des fatigues du
voyage qu'on est heureux de le rencontrer. Dans
des circonstances pénibles survenues depuis, il
m'a témoigné une sympathie et un dévouement
qui ne se sont point démentis. Je le prie donc
de voir dans ces paroles l'expression la plus
sincère de ma reconnaissante amitié.
La petite ville de Hhoms est, comme on le
sait, bâtie sur les débris de l'antique Emèse ,
à peu de distance de l'Oronte : c'est, avec la gra-
cieuse cité de Hhamah, le point extrême de la
civilisation. Aux portes de Hhoms, en effet, com-
mence le désert, et par suite l'empire des Bé-
douins, souveraineté défendue avec une opi-
niâtreté jalouse, car ces peuples ont compris
que cette civilisation même est le plus redoutable
ennemi de leur indépendance. Fuir devant la
tempête, reparaître quand le torrent est passé,
- 13 -
telle a toujours été la tactique inspirée par la
nature des lieux aux Arabes, et à ceux qui avant
eux ont possédé ces déserts. La fortune de
Rome avait hésité devant les Parthes ; Carrhes et
l'expédition d'Antoine lui avaient appris à crain-
dre de tels ennemis, et il fallut tout l'ascendant
moral exercé par Auguste et la crainte qu'il ins-
pirait pour qu'Horace pût chanter la définitive
soumission de ces peuples, et la vengeance de
l'échec reçu par Crassus et ses légions. Et,
bien qu'un abîme sépare le Bédouin du peu-
ple énergique qui disputait à Rome sa liberté
et son autonomie, y aurait-il le moindre su-
jet de s'étonner que l'étincelle de courage qui
vibre encore chez l'Arabe nomade suffise à
disputer un désert à l'impuissante indolence
du sultan de Constantinople?
Hhoms est, comme ville, absolument insigni-
fiante ; ses maisons bâties en terre, dénuées de
tout ornement, lui donnent un aspect triste et
monotone. Pas un édifice public, pas un mi-
naret curieux à admirer. De nombreux tron-
çons de colonnes, réduits à l'état de bornes
ou encastrés dans les murs, accusent seuls en
ces lieux le passage d'une autre race (i). Les
(1) Cependant ou y retrouve, en assez grande quantité, des ins-
- J4-
khans (i) y sont à peine dignes de ce nom, et
c'est tout dire en Orient. Toutefois nous pûmes
éviter ces affreuses tanières, grâce à la bienveil-
lante hospitalité de M. Fadhoul Bambino, vice-
consul de France à Hhamah, qui possède dans
les deux villes une maison à l'européenne.
Ce fonctionnaire, Italien d'origine, Syrien de
naissance, s'est élevé dans le pays au rang qu'il
occupe par sa capacité aidée d'une parfaite con-
naissance de la langue et des mœurs orientales,
et les nombreuses affaires qu'il a eues à traiter
avec les Arabes nomades lui ont acquis sur
plusieurs des grandes tribus une étonnante in-
fluence. Catholique sincère, il a voulu dans les
derniers temps adoucir la position de nos co-
religionnaires accablés de vexations par le gou-
vernement ottoman, et il a dernièrement ob-
tenu, à force d'instances, la destitution du pacha
de Hhamah, le plus fanatique adversaire de
l'influence française et de la religion. Aussi cet
acte de vigueur a-t-il soulevé contre notre vice-
consul toute la haine des Turcs : sa position de
criptions chrétiennes en langue grecque et surmontées d'une croix :
les ornements qui les accompagnent sont de style byzantin.
(1) Khan est en réalité employé pour désigner de vastes abris
(1) Khan est en réalité employé pour 9 de vastes abris
quadrangulaires destinés aux caravanes et aux marchandises, mais la
dénomination a été étendue à toutes les auberges où l'on trouve une
pipe, du café et une chambre pour passer la nuit.
—15—
jour en jour plus critique est devenue intoléra-
ble. Au moment de notre arrivée, il était encore
malade des suites d'un guet-apens infâme dont
il aurait été victime, sans son énergie et son
sang-froid : une seconde tentative d'assassinat
avait échoué, et chaque instant peut lui être
fatal. Un rapport circonstancié a été par lui
adressé au consulat de Damas, et nous avons
appris depuis que, malgré les mesures prises
pour la punition des coupables, M. Bambino
pouvait à peine se maintenir sans péril contre
le fanatisme musulman. Qu'est-il d'ailleurs pos-
sible d'espérer dans un pays si éloigné de nos
consulats généraux , et soustrait par le fait
même aux influences de l'Occident?
La saison était peu favorable à nos projets
de voyage, tant à cause de l'excessive cha-
leur que de l'absence des Bédouins, qui dans
cette saison se retirent vers l'intérieur. Nous le
savions ; aussi nous empressâmes-nous de ques-
tionner le vice-consul à cet égard. Sa réponse
nous laissa peu d'espoir. Depuis plusieurs mois
une guerre acharnée divisait les tribus, et quel-
ques semaines d'un calme apparent étaient les
seuls présages favorables au succès de notre
expédition. 11 nous apprit cependant qu'une
fraction de la tribu des Sabiïah était campée
- 16-
à quatre heures de Hhoms, et que, cette tribu
occupant tout l'espace compris entre Éinèse et
Palmyre, c'était à elle que nous devions nous
adresser pour obtenir à la fois l'escorte et le
sauf-conduit.
Une telle excursion n'avait rien que de fort
attrayant, et, du reste, toutes nos hésitations
s'évanouirent comme par enchantement au seul
nom de Midjwell, tombé par hasard de ses
lèvres. Le mariage de ce cheikh bédouin avec
la trop célèbre lady Digby nous était connu de-
puis longtemps, et les commentaires ne man-
quaient pas sur cette idylle, heureusement peu
fréquente, au moins au désert.
Nous résolûmes donc sans retard d'attaquer
l'ennemi dans ses retranchements, et le lende-
main, versdeuxheures, nous sortions de Hhoms,
précédés par un des Bédouins de Midjwell, qui,
se trouvant par hasard à la ville, devait nous
servir de guide.
Mais, avant de nous lancer dans le désert,
peut-être serait-il à propos de donner un aperçu
de la position topographique des tribus noma-
des qui occupaient le N.-E. de la Syrie au
moment de notre voyage. Cette notice pourra
jeter quelque lumière sur le cours des événe-
ments.
—17—
2
On peut diviser en deux classes les Arabes qui
circulent entre le littoral, l'Euphrate, Halep et
le Djebel-Haûran. L'une se compose des grandes
familles, puissantes, mais divisées entre elles, qui
ne payent aucun impôt au gouvernement et
mènent cette vie d'indépendance et de rapine
qui est comme l'apanage de leur race. L'autre
renfermerait toutes les petites tribus voisines du
littoral, qui, trop faibles pour vivre au milieu
des grandes peuplades de l'intérieur, se sont
fixées en quelque coin du désert, à peu de dis-
tance des villes ; elles s'y mettent sous la protec-
tion d'ailleurs fort illusoire du gouvernement,
et sont, à ce titre, soumises à un impôt qui,
bien qu'éludé souvent, suffit à les soustraire
aux vexations officielles ; mais elles n'en sont
pas moins obligées d'acheter fréquemment,
par un tribut payé à leurs dangereux voi-
sins, la tranquille possession de leurs terri-
toires.
Voici les noms de quelques-unes de ces tri-
bus vivant autour de Hhoms et de Hhamah. Je
les dois à l'obligeance du R. P. Fénech, l'un
des plus infatigables missionnaires Jésuites de
la Syrie, des plus versés dans la connaissance
de la langue, et qui les avait recueillis de la
bouche même d'un Bédouin.
—18—
Aschirat-beni-Khaled J-7 , tribu des
enfants de Khaled.
Al-Ghomaim la Petite nuée.
Al-Aqiudan les Confédérés.
Al-Thouqan 0U;)1)!, les Colliers.
Al-Lohïb la Petite flamme.
Beit-abou-Aïd c.,z -
Beit-abou-Aid ji\ , la Maison du père
de la fête.
Al-ThoudiVâ , le Petit augure.
Quant aux grandes tribus , elles peuvent
toutes, ou à peu près, être considérées comme
se rattachant à l'immense famille Anazeh, qui
joue comme importance, dans ces contrées, le
rôle des Wahabys dans l'Arabie, ou des Schom-
mars au-delà de l'Euphrate. Mais comme elles
sont absolument divisées entre elles par une
foule de rivalités et de jalousies, on peut les
regarder comme autant de tribus différentes,
chez qui le souvenir de leur commune origine
se réduit au sentiment d'orgueil avec lequel elles
le revendiquent.
On peut réduire à quatre (i) les fractions
principales de la famille Anazeh qui se dispu-
(1) Il va sans dire que ce nombre n'a rien d'absolu; car chacune
de ces tribus se subdivise en une foule de fractions moins considérables
dont J'énumération serait trop longue dans ce récit; mais elles ren-
trent toutes, en réalité, dans les grandes divisions indiquées ici.
— 19
tent le désert entre la ville d'Halep et le Djebel-
Haùran, ce sont :
10 Al-Hhadidiin ~~-jjjj.~! (les hommes de
fer); leur chef se nomme Charkh-al-Ibrahim (la
race d'Abraham) ~!~~, et leurs forces ne
peuvent dépasser 8oo cavaliers.
2° Al-Feda'ân (les tordus) ~jiîl, branche
des Anazeh, dans les déserts d'Halep et de
Hhamah; ils fréquentent la ville d'Halep, et
ont deux chefs : Ibn-el-Ddham (le fils du noir)
^LôaJî \.:/ et [Djada'an) ~,jL&~.
30 Al-Sabâ'ah (les lions) ^L~Jî, dans le dé-
sert de Hhoms jusqu'à l'Euphrate. Ce sont de
beaucoup les plus nombreux de la Syrie ; le
seul camp de Midjwell pouvait mettre sur pied
4oo cavaliers. Ils obéissent aussi à deux chefs,
ayant rang d'émir: Farès-al-Hodaïb (le cavalier
du lionceau) l)"')L.; et Soleiman ben Mor-
ched ~J.~ ~,j~-' (Salomon, fils de celui qui
dirige dans la bonne voie).
4° al-Maouâli (les seigneurs) ~J^î, dans les
déserts de Hhoms et de Hhamah ; ce sont les
plus dangereux de tous, et ils jouissent, paraît-
il, d'une réputation de mauvaise foi parfaite-
ment justifiée.
Lorsque, ébranlé et désuni par le conflit des
ambitions, et probablement aussi par ces ven-
—20—
dettas héréditaires qui, chez les Bédouins, pas-
sent le plus souvent de la famille à la tribu, le
grand corps Anazeh commença à se désagréger
peu à peu, les Sabâ'ah, de beaucoup plus nom-
breux que leurs voisins, prirent du premier coup,
en Syrie, une supériorité marquée, qui, durant de
longues années, fut reconnue et supportée sans
que personne osât lever le drapeau de la ré-
volte.
Toutefois ce despotisme, largement exercé,
avait enfin poussé à bout les autres tribus ; la
division s'était glissée chez les vainqueurs eux-
mêmes, et l'étoile des Sabâ'ah commença à pâ-
lir de jour en jour. Enfin, en 1864, l'orage
avait éclaté, et un soulèvement général les ré-
duisait, depuis plusieurs mois, à se tenir péni-
blement sur la défensive. A la fin du printemps
de 1865, le calme avait semblé renaître un ins-
tant pour disparaître presque aussitôt, et, au
moment de notre voyage, les Sabâ'ah étaient
seuls à lutter contre une coalition universelle.
Des partis redoutables de Rawallah et d'/lou-
lacV-Ali (i) étaient venus du fond du Haûran
se joindre à ce mouvement formidable, et leurs
cavaliers balayaient la plaine qui s'étend depuis
(1) Ils connaissent pour chefs Mohammed Doukhi et Feïsal.
—21—
la route de Hhoms à Palmyre, jusqu'auprès de
Damas. Enfin, comme pour augmenter encore
les embarras de cette position déjà si critique,
les Schommars, profitant du désordre général,
avaient en assez grand nombre passé l'Eu-
phrate, pour inonder le territoire des Ana-
zeh.
C'est à ce concours de graves circonstances
que nous devions de trouver, en cette saison, les
Bédouins si près du littoral devenu leur uni-
que refuge ; l'instant ne pouvait donc être plus
défavorable à notre expédition. Ces difficultés
ne firent qu'accroître notre désir de nous rendre
au camp des Saba'ah, dont la vue nous serait
au moins un léger dédommagement en cas de
non-réussite.
Je reviens donc à la porte de Hhoms où j'ai
laissé mes lecteurs. Les surprises que nous pro-
mettait cette excursion ne se firent pas attendre,
et à peine avions-nous fait quelques pas hors de
la ville, qu'il nous était déjà donné de jouir
d'un spectacle des plus grandioses. Devant nous
s'étendaitla ligne simple et sévère du désert, dont
quelques chameaux groupés heureusement cou-
paient seuls l'uniformité. A une journée vers le
nord, les montagnes voisines de Hhamah se per-
daient dans une brume violette et lumineuse;
—22—
et à droite, vers le sud-est, une chaîne de hau-
teurs servait de fond au tableau.
Nous avancions rapidement, car le terrain
solide et couvert d'une herbe rare et desséchée
ne gênait point la marche de nos montures, et
ressemblait plutôt à une lande qu'à un désert
véritable. Le calme le plus parfait nous envi-
ronnait, interrompu seulement par le cri de
l'épervier si commun dans ces contrées ; parfois
encore, à cent mètres de nous, bondissait une
troupe de gazelles effarées, et des outardes
superbes s'envolaient lourdement pour s'aller
poser quelques pas plus loin.
Pour nous, tout entiers à une sensation in-
connue , nous avancions en silence, respirant
avidement la brise du désert, absorbés, pour
ainsi dire, par la nouveauté du panorama qui se
déroulait à nos regards. Notre guide, plongé
dans une somnolence tout orientale, lançait de
temps à autre quelques strophes de ces chants
gutturaux si chers aux Bédouins. Depuis trois
heures nous marchions, et le soleil baissait à
l'horizon. Derrière nous, la montagne des An-
sarieh se dessinait sombre et nette sur un ciel
de feu, pendant que l'orient s'inondait de la
teinte rose qui, en ces climats, précède la
nuit, et qu'illuminaient encore les derniers
—23—
rayons du jour. Le terrain, jusqu'alors uni,
commençait à onduler, et nous venions de fran-
chir une petite colline, lorsque trois cavaliers
nous entourèrent soudain comme par enchan-
tement. Les nouveaux venus, reconnaissant
notre guide, s'approchèrent amicalement de
nous avec le salut ordinaire : Marhaba! (Que
ton chemin soit large!), Marhabataïne! (Qu'il
le soit deux fois!), répondîmes-nous; puis, l'un
d'eux, qu'un peintre eût choisi volontiers pour
type du pillard de grand chemin, vint à moi,
et, me prenant la main, commença, en dialecte
de sa tribu, une série de questions dont je ne
pus saisir que le sens général.
Les Bédouins ont, en effet, conservé l'arabe
dans sa pureté presque primitive à quelques in-
tonations près, et leur prononciation, large et
sonore, les rend difficiles à comprendre pour
qui est habitué au laisser-aller et à la mollesse
du langage syrien.
L'apparition soudaine de ces trois cavaliers,
évidemment en observation, annonçait le voisi-
nage du camp ; l'un d'eux se détacha de nous, et
ne tarda pas à disparaître au galop pour avertir
sans doute le cheikh de notre arrivée. Pour moi,
tout en cheminant, je me livrai à l'examen des
singuliers gardes du corps qui nous accompa-
—24—
gnaient. C'était bien l'idéal de la profession.
Accroupis plutôt qu'assis sur leurs dociles cour-
siers, d'une main ils soutiennent la lance clas-
sique, et de l'autre une simple corde roulée en
guise de bride autour du museau de leurs
montures. Les étriers ont disparu et la selle est
remplacée par une simple couverture négligem-
ment jetée sur la bête. Le vêtement du cavalier
est aussi primitif que peu dispendieux. Une
chemise, jadis blanche, descendant au genou,
et une abaye (i) à larges bandes; voilà pour le
corps. La tête est protégée par un chiffon inco-
lore fort injustement appelé du nom de keffieh,
et retenu par l'aghal en corde, dont l'usage est
général au désert. De dessous cette étrange
coiffure s'échappent de longues tresses lui-
santes, encadrant un visage, où le nez, mince et
recourbé, des yeux petits et vifs, annoncent la
collection au grand complet de tous les instincts
funestes au bien d'autrui.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis
le départ du cavalier, que nous entrions dans
une sinuosité de la route, resserrée entre deux
collines, et, tout-à-coup, apparut à nos yeux le
camp des Sabâ'ah.
(1) L'abaye est une sorte de manteau carré sans manches.
— 25 —
Nous nous attendions si peu à un pareil spec-
tacle, que nous nous arrêtâmes à l'instant, subju-
gués par la splendeur de ce panorama mouvant
que présente, vers le soir, un camp bédouin.
Le sentier d'où nous venions de déboucher
dominait un superbe plateau d'une lieue de
- long sur goom de large environ, désigné, comme
nous le sûmes plus tard, sous le nom de Râs-
el-Mëidan. Une herbe grasse et touffue en gar-
nissait la superficie ; une source abondante, ar-
rosant ce plateau du nord au sud dans le sens
de sa longueur, baignait le pied des collines à
l'ouest du camp. A nos pieds et aussi loin que
nos regards pouvaient porter sur la gauche,
des tentes noires adossées au cours d'eau for-
maient un majestueux croissant. Ces tentes, qui,
comme on le sait, ne sont fermées que d'un
côté, étaient toutes tournées vers l'orient pour
garantir du vent de la mer qui soufflait depuis
quelques jours. Des milliers de chameaux des-
cendaient des hauteurs en face de nous, les uns
avec l'allure grave et nonchalante particulière à
ces animaux, d'autres plus jeunes jetant par
leurs bonds désordonnés la perturbation dans
le troupeau. L'enceinte du camp présentait avec
la région désolée que nous venions de parcou- •
rir le plus étonnant contraste ; une indescrip-
—26—
tible animation y régnait ; un bruit sourd comme
celui d'une ruche venait jusqu'à nous ; parfois
s'élevaient les cris rauques des pasteurs ou le gro-
gnement des chameaux. Le soleil venait de dis-
paraître à l'horizon, et sur tout ce paysage
s'étendait la brume diaphane qui en Orient
remplace le crépuscule et adoucit la chute rapide
du jour. Sur ces masses mouvantes qui s'agi-
taient à nos pieds frappaient les riches et derniers
reflets de l'occident, enveloppant chaque objet
de ces indéfinissables couleurs qui participent
de toutes sans appartenir à aucune. Comment
alors ne pas donner libre carrière à l'imagina-
tion ? comment ne pas la suivre sous la tente
des patriarches pour y évoquer le souvenir de
l'histoire biblique?
Aussi, aux premiers cris arrachés par l'en-
thousiasme succéda la rêverie silencieuse; la nuit
vint sans que nous y pensions, et nous ne ren-
trâmes dans la réalité que lorsque nous eûmes
franchi l'enceinte du camp. Les hommes et les
animaux ne nous apparaissaient plus que comme
de noires silhouettes s'agitant en tous sens; nous
marchâmes près de dix minutes nous frayant un
chemin à travers les masses compactes des cha-
meaux qui regagnaient les demeures de leurs
maîtres respectifs. Enfin une tente plus vaste
- 27-
que les autres s'offrit à nos regards ; deux lan-
ces fichées en terre devant l'entrée la faisaient re-
connaître pour celle d'un chef. Un tapis, imi-
tation de Smyrne, s'étalait à notre droite sur
une longueur de cinq ou six mètres, et la partie
gauche de la tente en contenait une seconde
assez petite et faite à l'européenne; une cloison
séparait le tout de l'appartement des femmes.
Sitôt que nous parûmes, deux Bédouins vin-
rent nous tenir l'étrier et emmenèrent nos che-
vaux.
Un homme, qu'à son costume soigné nous
reconnûmes pour Midjwell, s'avança au-devant
de nous, nous serra affectueusement la main et
nous fit asseoir près de la selle ornée d'argent qui
décorait le devant de sa tente. Après les com-
pliments d'usage, nous eûmes le loisir d'exa-
miner son extérieur. Midjwell est un homme
de quarante-cinq ans environ, d'une taille un
peu au-dessous de la moyenne ; sa figure, singu-
lièrement intelligente, serait agréable sans l'ex-
pression de ruse qui brille dans des yeux d'un
noir de jais et perce à travers un sourire presque
insaisissable errant sans cesse autour d'une bou-
che petite et bien faite. Son nez, presque aqui-
lin, est pourtant vers l'extrémité recourbé légè-
rement comme le bec d'un oiseau de proie. Sa
- 28 --
peau est remarquablement plus blanche que ne
l'est d'ordinaire celle des Bédouins, et une
barbe assez fournie, chose rare parmi eux, en-
cadre heureusement cette physionomie, dont
quelques traits de plus ou de moins feraient ou
une belle tête, ou une face de bandit.
Contrairement aux usages de sa nation , il
portait le chérouël blanc, les bottes rouges des
Métoualis, et sur ses épaules s'étalait un superbe
manteau de drap vert doublé d'astrakan, de
fabrique trop évidemment européenne pour ne
pas en attribuer le don à la munificence de sa
femme, lady Digby. Il le faut avouer, le défaut
qui perdit notre mère commune nous poussait
avec une singulière vivacité à voir cette trop
célèbre personne. La tente européenne n'avait'
pas laissé dans notre esprit de doute sur sa pré-
sence; et au moment où, cédant à notre curio-
sité, nous allions demander à iMidjwell de l'en-
tretenir quelques instants, un bras, dont la
couleur n'était pas celle d'une peau bédouine
et où brillait un bracelet d'or, souleva douce-
ment la portière de la petite tente. Notre pré-
sence était donc remarquée, et on voulait sans
doute avoir sa part de notre conversation. Nous
comprîmes qu'elle - même n'attendait qu'une
invitation qui ne se fit point désirer longtemps.
— '29 —
Du mystérieux recoin nous vîmes sortir, sur un
mot du cheikh , une femme vêtue à l'arabe.
La propreté et le luxe des habits qu'elle por-
tait eussent seuls pu la distinguer des femmes
de la tribu. Elle s'approcha de nous, et nous sou-
haita la bienvenue en bon français, mais avec
un accent qui trahissait son origine britanni-
que. Cependant une dizaine de Bédouins, ac-
croupis en cercle autour du feu qui brillait de-
vant la tente, avaient grillé et préparé le café,
qui, circulant parmi nous, mit en train la con-
versation; nous étions avides d'entendre de sa
bouche ce qu'elle pensait, ou pour mieux dire
ce qu'elle prétendait penser des neuf dernières
années d'une existence commencée sous des
lambris dorés pour venir s'éteindre après tant
de vicissitudes sous la tente d'un chef bédouin.
Avant de l'avoir vue, j'étais singulièrement
prévenu contre elle, et on me le pardonnera, je
pense, aisément; on le serait à moins. Dès que
nous eûmes échangé quelques paroles, la pitié
s'empara de moi sans réserve.
Lady Digby n'avait rien perdu, au milieu du
désert, de ces grandes et belles manières, de ce
langage distingué qui eussent suffi à faire re-
connaître en elle la haute naissance et le milieu
social qui lui étaient échus en partage. Peut-être
- 30-
n'est il pas de spectacle plus triste que celui d'une
riche et belle nature tombée, par un imprudent
oubli de ce qu'elle se doit, si loin du rang qu'elle
devait occuper dans le monde. Mais ce qu'il y
avait de plus incompréhensible, c'était l'obsti-
nation avec laquelle elle chercha à nous prouver
qu'elle avait trouvé le bonheur, vantant les
charmes du désert et les nuits d'Orient.
Par malheur pour ses assertions, l'absence de
naturel ne démentait du reste que trop évidem-
ment ses paroles.
Et cependant ce n'est pas la force qui la re-
tient parmi les Bédouins, et neuf années passées
parmi eux n'ont pu les habituer à voir en elle
autre chose qu'une étrangère. Sa seule présence
est une gêne pour ces natures sauvages, jalouses
avant tout de leur liberté, dont l'Européen,
quel qu'il soit, est à leurs yeux l'irréconciliable
ennemi. Nous avons appris de personnes bien
in formées que Midj well l'aurait depuis longtemps
renvoyée comme un fardeau incommode, sans
la fascination qu'exercent sur lui et sur sa tribu
la vue de For et les largesses par lesquelles elle a
acheté le rang d'épouse, ou plutôt de seconde
épouse d'un cheikh.
Vers les huit heures du soir on apporta le
souper : sur une montagne de riz s'étageaient, par
- 31 -
un luxe inaccoutumé, quelques tranches de mou-
ton grillé; au bord du plat, quatre cuillers de
bois représentaient l'idéal de la civilisation euro-
péenne. Le cheikh alluma au fond de la tente,
convertie en salle à manger, une grande lanterne
vénitienne de cinquante centimètres de haut qui
donnait à notre festin une apparence presque
théâtrale, puis il se retira pour laisser à ses hô-
tes la liberté prescrite par les lois de l'étiquette
arabe. Notre repas terminé, on se réunit de
nouveau et la conversation reprit avec entrain.
Je profitai de l'attention que mes compagnons
prêtaient au cheikh pour questionner lady Digby
sur les mœurs du désert. Elle mit beaucoup de
bonne grâce à satisfaire ma curiosité, et je ne pus
m'empêcher d'admirer l'énergie dontcette femme
singulière a dû être douée pour résister à des fa-
tigues sans nombre et aux dangers presque in-
croyables qu'elle eut à courir. Un seul trait de
cette vie d'aventures en peindra mieux les pé-
ripéties pleines d'émotions et d'audace. Que ne
m'est-il donné de reproduire en même temps la
verve brûlante et les expressions pittoresques
avec lesquelles il me fut raconté !
C'était dans les plaines de la Palmyrène. Une
chasse à la gazelle avait entraîné loin du camp
Midjwell et lady Digby avec une suite peu nom-
—32—
breuse. La nuit vint, et avec elle l'heure du re-
tour. Qu'on juge de leur étonnement quand ils
s'aperçurent que la tribu avait disparu. Pen-
dant qu'ils se perdaient en conjectures, un Bé-
douin , caché dans les broussailles, se lève tout
à coup près d'eux, se fait connaître pour un
Saba'ah, et leur explique le mystère que sa
présence leur révélait déjà. Une tribu, plus
puissante que la leur, était survenue d'une
façon aussi rapide qu'inopinée, et les Saba'ah
fuyaient en toute hâte devant l'ouragan. Pour
surcroît de malheur, l'ennemi avait élu do-
micile au lieu même qu'ils occupaient le ma-
tin, et se trouvait ainsi campé entre les chas-
seurs et leur tribu. Attendre, était s'exposer à
être découvert ou à perdre la trace des siens. Il
fallait donc agir, et agir sans retard. Quelques
vapeurs légères, qui allaient bientôt se dissiper,
voilaient encore la lune, alors dans son plein,
et il était urgent de profiter d'un avantage aussi
précieux pour la fuite. Mais cet avantage lui-
même ne leur permettait pas de compter sur le
succès d'un détour qui semblait être à présent
leur seule planche de salut, car, à la première
éclaircie, ils seraient inévitablement aperçus par
les sentinelles. Cependant le temps s'écoulait
dans ces perplexités, et chaque seconde perdue
—33—
augmentait le danger de leur situation en les
éloignant davantage des Sabâ'ah.
Un troisième parti vint tout à coup frapper
l'esprit du cheikh, et si, d'une part, il deman-
dait une fermeté peu commune et un calme suf-
fisant pour se posséder au plus fort du péril,
il assurait aux fugitifs, supérieurement montés,
une avance de plusieurs heures sur la marche
de leur tribu. Cette avance, c'était le salut. Midj-
well, dont le vrai courage est incontestable,
n'hésita pas, et sa résolution trouva un écho
fidèle dans le sang-froid national de sa femme.
Ils marchèrent droit au camp ennemi. Lady
Digby était montée en croupe sur l'hedjin du
cheikh ; tout dormait dans la vaste enceinte, et
ils atteignirent les premières tentes sans avoir
été aperçus des vedettes, ou, ce qui est plus pro-
bable, sans leur avoir inspiré de soupçon. Là
commençaient les péripéties. Les nuages, en
favorisant leur téméraire entreprise, gênaient
considérablement leur marche, car ils devaient,
pour éviter tout obstacle qui eût pu leur être
fatal, suivre les sentiers battus qui se trouvaient
être les plus rapprochés des tentes. A ce voisi-
nage immédiat de l'homme s'ajoutait, pour les
montures, le danger de trébucher dans une des
nombreuses cordes qui viennent s'assujettir aux
3
—34—
piquets. L'hedjin et un chameau portant deux
Arabes de la suite du cheikh s'engagèrent donc
dans ce labyrinthe. Grâce à la conformation bien
connue de leurs pieds, ils avançaient presque
sans bruit, et le son mat qu'ils produisaient
était trop familier aux Bédouins pour qu'ils en
prissent ombrage. D'ailleurs la hardiesse même
de la tentative la protégeait contre tout soup-
çon. Pendant une demi-heure, pas un aboie-
ment, pas un cri, ne trahit leur présence. Ils
touchaient à la limite du camp, lorsque la lune,
jusqu'alors cachée, sort brusquement des nuages
et éclaire en plein la marche des fugitifs ; les
chiens les ont vus, et en moins d'un instant le
camp retentit de hurlements. Le cheikh vit que
le moment était venu de risquer le tout pour le
tout; il lança l'hedjin au grand trot, et avant
que l'ennemi, frappé de stupeur, eût eu le
temps de s'élancer à leur poursuite, les Sabâ' ah
avaient disparu comme une ombre dans l'im-
mensité du désert ; tout espoir de les capturer
était perdu, et peu d'heures après la tribu d'El-
Mesrab (i) saluait le retour aussi rapide qu'ines-
péré de son chef et de sa compagne.
On concevra sans peine que ce récit, piquant
(1) El-Mesrab est le nom particulier de cette tribu, qui, dans la
grande famille des Sabâ'ah, reconnaît Midjwell pour cheikh.
—35—
ma curiosité, m'engageât à recueillir quelques
détails de plus sur les coutumes et les mœurs
de ces peuplades, si éloignées des habitudes de
notre civilisation.
Dans la vie de ces hommes presque sauvages,
la guerre est la première question qui se pré-
sente. Elle est en effet, parmi eux, j'oserais dire
à l'état chronique. Comme le désert est leur
patrie nécessaire, la guerre est l'indispensable
condition de leur existence. Il ne faudrait pour-
tant pas s'imaginer qu'elle est aussi meurtrière
que la plupart des voyageurs se plaisent à le
dire; au témoignage deIadyDigby, ses chances
les plus cruelles n'y font jamais qu'un petit
nombre de morts.
Presque incapables de tenir de pied ferme
contre un ennemi quel qu'il soit, les Bédouins
ne connaissent à peu près d'autre tactique que
celle de fuir à propos pour tenter ensuite une
attaque à l'improviste. C'est affaire de ruse et
d'habileté plutôt que de courage. Si les deux
partis restent à portée de fusil l'un de l'autre,
les armes à feu, aussi imparfaites que mal diri-
gées, font de rares victimes ; mais le combat à la
lance, lorsque les adversaires viennent à se join-
dre, est, à ce que nous dit lady Digby, beaucoup
plus sérieux, et les blessures qui en résultent
—36—
sont plus cruelles et plus dangereuses. Heureu-
sement, ajoutait-elle, le Bédouin est doué d'une
prodigieuse force vitale , et j'en ai vu sur-
vivre à des coups qui eussent été mortels pour
tout Européen ; et cependant toute leur méde-
cine se réduit à la connaissance des simples
jointe à quelques pratiques superstitieuses.
La tribu à'El-Mesrcib, à en croire notre
narratrice, est proverbiale pour la pureté des
mœurs. Les jeunes gens se marient entre dix-
huit et vingt ans, âge assez avancé relativement
aux coutumes en vigueur parmi les autres tri-
bus, dont la réputation de moralité est fort loin
d'être la même. Peut-être doit-on l'attribuer
à l'inflexible rigueur avec laquelle la tribu
d'El-Mesrab met en pratique la coutume au-
torisée par le Coran, qui punit de mort la
femme infidèle, et jusqu'au soupçon de son in-
fidélité. Je dois ajouter, du reste, qu'on ne peut
refuser aux Bédouines un attachement véritable
pour leurs époux, et une tendresse pour leurs
enfants, qui ne se trouveraient peut-être pas au
même degré chez les autres races orientales.
Je ne dirai plus qu'un mot de quelques-unes
des conventions ou des lois, assez peu connues,
je crois, qui sont en usage parmi ces peuplades
du désert.
—37—
Le Bédouin, dont la vie peut être considérée
comme le vol perpétuel, ne tolère cependant
que celui qui se fait à main armée, parfois ou-
vertement, plus souvent par surprise. Or, il est
une classe de gens, parmi eux, qu'ils qualifient
du titre de lossaïs (petit voleur). Ceux-là
n'ont point d'armes, et la ruse est leur seule
ressource. Leur but est de soustraire à l'en-
nemi, tantôt un cheval de prix, tantôt un cha-
meau. Le petit voleur va toujours seul. Si ,
dans le voisinage de son camp, se trouve quel-
que tribu en guerre avec la sienne, il part au
coucher du soleil ; arrivé à une lieue environ
des tentes ennemies, il abandonne sa docile
monture dans quelque pâturage, franchit rapi-
dement quelques centaines de mètres, et se met
ensuite à ramper comme un reptile. Dès qu'il est
assez près de ses ennemis pour redouter la vigi-
lance des sentinelles, il a recours alors à un sub-
terfuge aussi original qu'ingénieux : soutenu sur
les mains et sur la jambe droite, il relève la
jambe gauche de telle sorte que le pied, se dres-
sant sur les reins, simule de loin la queue d'un
chacal, dont il imite l'allure. Dissimulé par les
broussailles de la plaine, il passe au milieu des
vedettes qui, bien qu'instruites à fond de ces
stratagèmes, se laissent souvent encore tromper
—38—
par la perfection de la pantomime. Le plus dif-
ficile est accompli. Glissant à plat ventre au mi-
lieu des troupeaux qui remplissent l'enceinte,
il fait son choix à loisir. Dès lors, jeter une
corde autour du cou de l'animal et reprendre,
en le menant en laisse, l'attitude décrite pré-
cédemment n'est plus pour lui qu'un jeu. Un
détour habile lui permet d'atteindre le lieu où,
défiant toute poursuite, il s'élance sur le dos de
la bête qui le met bientôt hors de danger; il
va reprendre alors sa première monture où il
l'a laissée, et rentre au point du jour montrer
sa capture aux hommes de sa tribu.
Malheur toutefois à celui qui se laisse sur-
prendre! La loi est inflexible; il doit être tué
sur la place, et un coup de lance ou de ces
courtes massues que portent les pasteurs noma-
mades termine sa vagabonde existence.
Le sort des prisonniers de guerre est tout
différent, et il est fort rare, à moins de vraie
nécessité, qu'on les fasse périr; ils sont mis à
rançon et demeurent entre les mains du vain-
queur jusqu'à l'acquittement de la somme fixée.
La prison consiste en un puits de six pieds de
profondeur, assez large pour qu'on puisse y re-
muer à l'aise; la partie supérieure est fermée
par des perches chargées de pierres énormes,
—39—
et un guerrier, posté nuit et jour près de ce
cachot d'un nouveau genre, répond de la per-
sonne du captif.
Un détail peu connu et assez piquant de ces con-
flits entre tribus me fera pardonner une dernière
digression par son originalité. Un combat sérieux
au désert présente presque toujours deux phases
qui sont comme le complément l'une de l'autre.
Au moment d'en venir aux mains, les guer-
riers restent seuls sur l'arène, et tout ce qui est
incapable de porter les armes se retire des deux
côtés, à une distance qui permette de juger
sans péril des péripéties de la lutte. Dès que la
fortune semble se décider en faveur de l'un des
deux partis, c'est le tour des femmes ; furieu-
ses, échevelées, elles s'élancent à l'assaut du
camp qui faiblit, et une bataille acharnée s'en-
gage pro aris et focis. Les vaincues s'efforcent
d'emporter en fuyant leurs meubles indispen-
sables, que les autres leur disputent avec rage.
Tout leur est bon pour frapper, et la mêlée de-
vient générale. Les morts sont rares, mais, en
revanche, il n'est peut-être pas une de ces ama-
zones qui n'ait à déplorer quelque blessure ou
quelque contusion.
En devisant de la sorte, dix heures du soir
étaient arrivées. Un Arabe parut, portant une
—40—
jatte de lait de chamelle, qui compose le sou-
per ordinaire de lady Digby. Nous en goûtâmes
et dûmes convenir qu'il est sans rival comme
légèreté et comme parfum ; cette dernière qualité
dépend beaucoup, à ce que l'on nous dit, de la
nature des pâturages et en particulier de quelques
plantes aromatiques qui croissent dans certaines
parties du désert (i). La soirée était splendide, et
un clair de lune admirable répandait des flots
de lumière sur le camp. Lady Digby nous pro-
posa une promenade que nous nous empressâ-
mes d'accepter. Elle se leva, présenta le reste
de sa coupe à une jument noire qui piaffait de-
vant la tente, et nous guida à travers les innom-
brables troupeaux qui remplissaient le camp, jus-
qu'à latente du cheikh Mohammed, frère aîné de
Midjwell. On y prenait le repas du soir. Autour
d'un feu brillant se pressaient des figures ba-
sanées auxquelles les reflets chatoyants de la
flamme prêtaient une fantastique expression ;
tandis qu'un peu plus loin un vaste plat d'un
pied de profondeur sur un mètre de diamètre,
plein de blé bouilli et largement arrosé de beurre
fondu, absorbait toutes les facultés mentales
d'une dizaine de Bédouins.
(1) Le lait de chamelle sert, comme on le sait, à élever les jeunes
poulains de race.
—41—
Malgré les sollicitations de Mohammed, nous
refusâmes de le partager, et, après un quart
d'heure de marche, nous nous retrouvâmes de-
vant notre tente. Nos hôtes nous souhaitèrent
une heureuse nuit, et l'instant d'après mes com-
pagnons de voyage, étendus sur le tapis et rou-
lés dans leurs couvertures, dormaient du plus
profond sommeil.
La même faveur me fut refusée ; j'avais l'es-
prit trop plein de tout ce que j'avais vu et en-
tendu pour goûter un repos pourtant si néces-
saire. Je n'eus pas du reste à me plaindre de
cette privation amplement compensée par la vue
singulièrement poétique de ce camp plongé dans
le silence de la nuit. Pas une voix ne se faisait
entendre, et, à part les deux Bédouins laissés à
la garde de la tente et immobiles comme des
bronzes antiques, aucun être humain n'appa-
raissait aux regards. Deux heures environ s'é-
coulèrent, et, tandis que les yeux à demi fermés
je sentais le sommeil m'envahir peu à peu, une
ombre se dessina tout à coup devant moi ; elle
parla aux sentinelles, un rayon de la lune la
frappa en plein visage, et je reconnus Midjwell.
Curieux de savoir ce qui l'amenait, je n'eus
garde de bouger ; il s'approcha de nous, jeta un
coup d'œil dans la tente et disparut pour un
—42—
instant. Quand il revint, il tenait à la main une
abaye qu'il vint avec toutes sortes de précau-
tions étendre sur moi pour me préserver de
l'humidité de la nuit. Les devoirs de l'hospita-
lité arabe vont-ils donc jusqu'à inspirer des
procédés si délicats ? Je ne sais ; mais on devine
sans peine que cet excès de sollicitude me tou-
cha d'autant plus profondément que je m'at-
tendais moins à le rencontrer chez un nomade.
Il était près d'une heure du matin ; bientôt,
dans la brume bleuâtre qui les enveloppait,
les ombres s'allongèrent devant mes yeux fati-
gués, les deux coursiers attachés devant la tente
devinrent des hippogriffes, des chimères, et je
voguais à pleines voiles dans l'océan des vieilles
ballades scandinaves, quand le bruit qui se fai-
sait autour de moi vint m'avertir qu'il était grand
jour; un joyeux soleil se jouait dans la tente
et les Arabes broyaient le café ; nos hôtes vin-
rent nous faire les compliments d'usage, et as-
sister à notre déjeuner relevé par des cakes
anglais que lady Digby avait eu l'attention dé-
licate de nous faire préparer. Nous avions pré-
venu le cheikh que nous désirions revenir à
Hhoms avec lui ; il s'éloigna donc pour seller
sa monture, et nous gravîmes une colline à l'est
du camp pour jouir d'un coup d'œil d'ensem-
—43—
ble. Il nous parut, s'il se peut, plus beau que la
veille ; au nord, sur notre droite, nous apparu-
rent une centaine de tentes dont un pli de ter-
rain nous avait dérobé la vue ; tout était en
mouvement et respirait la plus grande activité ;
c'étaient des flots d'hommes et d'animaux agités
dans tous les sens. Nous ne nous arrachâmes
qu'avec peine à ce spectacle, pour rejoindre
Midjwell qui nous attendait au milieu d'un
grand nombre de ses gens. Près de lui, étaient
ses deux fils, nés de la Bédouine, sa première
épouse ; l'aîné n'avait rien que de fort ordi-
naire ; le plus jeune, âgé de douze ans environ,
se faisait remarquer par une figure mutine et
intelligente qu'encadraient heureusement d'a-
bondantes boucles de cheveux blonds s'échap-
pant en désordre de son keffieh. Une bouche
rieuse et à demi ouverte laissait voir deux ran-
gées de perles blanches comme l'ivoire. C'était
en somme une de ces physionomies, mélange d'a-
rabe et de bohémien, qui échappent à la des-
cription. Lady Digby paraissait avoir pour lui
une toute spéciale affection, et nous détaillait
complaisammentavecun aplomb imperturbable
les qualités de son beau-fils.
Cependant l'heure du départ était arrivée :
échangeant donc avec elle une cordiale poignée
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de main, nous étions déjà en selle quand , à
notre commune stupéfaction, nous la vîmes
s'approcher du cheval du cheikh et lui tenir
l'étrier de l'air le plus naturel du monde ;
nous ne pûmes interpréter cet acte inconce-
vable que comme une bravade jetée à la civi-
lisation et aux convenances. En ce moment le
hasard nous permit de considérer son visage,
car elle avait, sans doute à cause de la chaleur,
baissé le voile qui le couvrait. Voici à peu près
le portrait que l'on peut en faire. Un peu plus
petite que Midjwell, elle a dans sa démarche et
dans l'ensemble de sa personne une distinction
qui ne ment pas à sa naissance : sa figure, sans
être un modèle de régularité, a du être remar-
quablement belle, à en juger par des traits d'une
rare finesse et des yeux bleus d'une grandeur peu
ordinaire que faisait encore ressortir le cercle
noir dont elle les entoure à la mode arabe ; le
front est élevé et le teint d'une blancheur re-
marquable ; le nez serait parfait sans une légère
courbure vers l'extrémité ; la partie inférieure
du visage, plus massive que le reste, pourrait
bien devoir ce défaut à l'âge, car notre héroïne
touche à ses soixante-cinq ans. Le voile bédouin
en crêpe noir qui couvrait ses cheveux m'em-
pêcha d'en voir la couleur. Le reste de son cos,
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tume était fort simple : deux bracelets d'or et
une ceinture de cuir de provenance européenne
tranchaient seuls sur une longue robe noire à
dessins rouges ; enfin une paire de bottes à la
turque complétaient cet excentrique déguise-
ment.
Après l'avoir remerciée, comme nous le de-
vions, de son aimable hospitalité, nous partîmes
au galop pour rejoindre Midjwell qui avait pris
les devants. Avant de pousser plus loin, je dois
rendre à lady Digby le témoignage qui lui est
dû. Il est impossible de recevoir des hôtes avec
plus de prévenance et d'affabilité; c'est à elle
que nous devons une si charmante soirée et de
si attachants récits ; il ne me reste donc qu'un
regret, c'est que l'intérêt de la vérité m'ait
obligé à effleurer d'un trait de plume un passé
que notre reconnaissante sympathie eût aimé à
ignorer.
Nous reprîmes le chemin de Hhoms, accompa-
gnés par le fils aîné du cheikh et par quatre
Bédouins montés sur des chevaux pleins de feu.
Des gazelles se montrèrent comme la veille en
assez grand nombre dans la plaine. La chasse de
ces charmants animaux est un amusement favori
des Arabes, qui emploient à cela le faucon et les
superbes lévriers du pays. Les chasseurs se dis-

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