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Dix nouvelles

De
84 pages

Alain RENÉ compose un savoureux recueil de brèves nouvelles, illustrant chacune à leur manière qu'il suffit parfois d'un grain de sable pour que le réel nous échappe. Si les décors et situations divergent, il y est toujours question de personnages aux prises avec un imaginaire qui leur joue des tours. Une virée en montagne entre amis qui manque de mal tourner, un adolescent en proie à des visions cauchemardesques, un pécheur rêveur, un chanteur lyrique aphone, ils font tous l'expérience d'un état qui leur échappe, aux frontières de l'absurde. Certains personnages, moins chanceux, n'échappent ni au drame, ni à la mort. Chaque récit est tendu vers sa chute, qui déjoue avec malice les attentes du lecteur.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-02386-8

 

© Edilivre, 2017

I
La crevasse

Le sac de Bruno commençait sérieusement à lui tirer les épaules. Pierre et Bruno étaient partis de La Bérarde depuis maintenant une bonne heure et ils n’allaient pas tarder à voir apparaître le refuge du Plan du Carrelet.

Et dire qu’il n’y avait que 200 mètres de dénivelé entre les deux refuges et déjà les sacs semblaient horriblement lourds. La suite promettait d’être particulièrement pénible. Bruno avait pourtant tenté de se débarrasser de son sac sur le dos d’un des mulets du 159e Régiment d’Infanterie Alpine, mais cette sale bête s’était immédiatement immobilisée. À cette époque, il y avait encore quelques mulets de l’armée qui traînaient sur ce sentier, mais comme de bons fonctionnaires, ils n’acceptaient jamais une autre charge que celle que leur imposaient les militaires.

Pierre marchait devant, et si son sac était largement aussi lourd que celui de Bruno, il ne semblait pas en souffrir et marchait plus vite, contraint de s’arrêter par moments pour attendre son camarade.

Dès leur arrivée au Carrelet, ils décidèrent de faire une petite pause sur les bancs disposés sur la terrasse du refuge. Face à eux, le spectacle était grandiose. Le glacier de la Pilatte surplombé par le massif des Bans fermait le fond de la vallée. Culminant à 3 670 mètres, « Les Bans », monstre de granite et de rhyolite, brillait de mille feux, illuminé par le soleil de septembre. Les vents d’altitude dégageaient son sommet d’une nuée de neige fine qui s’éparpillait comme un nuage dans un ciel d’un bleu translucide.

Lorsqu’ils repartirent, le moral était au beau fixe. À vingt et un ans, on récupère très vite. Même si la montée à Temple-Ecrins s’annonçait sévère, elle ne devrait pas durer plus de deux heures. Ils traversèrent la passerelle qui enjambait le torrent du Vallon de la Pilatte et commencèrent leur ascension par les lacets serrés et pentus sous la protection de superbes « Pins à crochets  », ces fameux pins qui faisaient la fierté des habitants de la région, et que l’on avait finalement baptisés : « Pins de Briançon  ».

Lorsqu’ils sortirent du couvert des arbres, une prairie d’altitude déroulait devant leurs yeux une herbe d’un beau vert tendre, image surprenante en cette fin de saison. La vue plongeante sur la vallée du Vénéon était vraiment magnifique et ils en profitèrent pour s’octroyer un arrêt de cinq minutes, afin de soulager leurs épaules endolories.

Pierre et Bruno avaient décidé, sur un coup de tête, de venir bivouaquer plusieurs jours au-dessus du refuge de « La Temple  ». Ils avaient dû prendre dans leurs sacs le matériel nécessaire pour assumer cette idée un peu folle : une tente, des tapis en mousse et surtout de la nourriture pour une semaine. En y additionnant les cordes, pitons, crampons, piolets et mousquetons, leurs sacs accusaient un poids de plus de 25 kg chacun.

L’arrivée au refuge de Tempe-Écrins était toujours aussi inattendue. À moitié enterré afin d’échapper aux terribles avalanches du Vallon de la Pilatte, il n’apparaissait aux randonneurs qu’au tout dernier moment, à la sortie du dernier lacet d’un long parcours caillouteux, lequel tenait plus d’un escalier que d’un sentier de haute montagne.

Pierre et Bruno connaissaient bien l’endroit, point de départ de nombreuses courses. Ils avaient décidé de planter leur tente au-dessus du refuge afin de passer une semaine « au frais, mais sans frais  », comme disait Bruno, n’ayant pas les moyens financiers de s’offrir une pension complète de sept jours au sein du refuge.

Environ 200 mètres au-dessus, au pied du glacier, ils avaient repéré un énorme bloc de roche coincé sous le bien nommé Col des Avalanches et devant lequel un espace plat et herbeux semblait tout indiqué pour installer une tente. Le rocher les protégerait des blocs de glace et des nombreuses pierres de toutes tailles qui à partir de 11 heures, dès que le glacier s’était réchauffé, dévalaient régulièrement les deux vallons.

La vue était absolument splendide : en face d’eux, lorsque l’on s’orientait plein Sud, le massif des Bans et ses deux glaciers séparés par l’énorme moraine centrale  ; à l’Ouest, le vallon du Chardon et sa langue glaciaire  ; au Nord, la Barre des Écrins et ses nombreux glaciers. Disposés comme dans un véritable cirque, le Fifre, le Coolidge, les Agneaux, le vallon du Clos des Cavales, l’Ailefroide et son glacier suspendu, s’alignaient impérieux et dominateurs. Tous ces lieux prestigieux qui animaient régulièrement les conversations des alpinistes lors des repas du soir partagés dans la salle commune du refuge.

Le spectacle n’était pas que visuel : claquant comme de véritables coups de fusil, le glacier craquait de toutes parts, lâchant sur ses moraines de nombreuses pierres entremêlées de blocs de glace. Dans le ciel, un couple de chocards à bec jaune alternait leurs cris bien connus des montagnards : le doux « preeeep  » en cascade ascendante et le subtil « weeeeooooo  », ce puissant sifflement grinçant et descendant. Moins fréquent, le cri d’alarme, un « chuuurrrr  » roulant, pouvait subitement résonner dans les falaises. Par moments, le sifflement puissant d’une marmotte déchirait le silence, résonnant en écho dans l’immense amphithéâtre.

Le camp fut rapidement établi.

– Dis-moi, mon pote, lança Bruno en direction de Pierre, on ne risque pas de manquer de flotte, ici !

Effectivement, à quelques mètres de leur tente, le torrent sous-glaciaire sortait bruyamment du front de glace.

Ayant terminé plus rapidement que prévu leur installation, Bruno émit l’idée d’aller se dégourdir les jambes sur le glacier.

Pierre n’était pas très chaud devant cette proposition.

– Tu sais très bien que sur les glaciers, passé midi, c’est le bordel. La neige est à moitié fondue, ça glisse un max et ça débaroule de tous les côtés.

– Oui, je sais, lui répondit Bruno, on va prendre les crampons et les piolets. Et puis tu connais la technique pour éviter les pierres.

– Tu parles si je connais  ! Moi, j’appelle ça la technique du toréador. Tu attends tranquillement, face au danger, en fixant bien le gadin qui t’arrive dessus. Dès qu’il est à deux ou trois mètres de toi, tu fais un pas de côté et tu l’évites. Tu peux même faire : « Olé  !   » Si le cœur t’en dit. Par contre, si tu paniques et si tu te mets à courir n’importe où, tu es sûr de te le prendre sur la tronche. Mais là, à cette heure-ci, ça va descendre pas mal et il va falloir faire gaffe.

– Oui, mais dès que nous aurons passé le vallon du Col des Avalanches, nous serons en plein sur le glacier et là, ça devrait aller beaucoup mieux. Voilà un an qu’on n’a pas chaussé les crampons. Si l’on veut être à l’aise demain, pour monter au col de la Temple, une petite marche d’une heure aujourd’hui va nous faire du bien. Histoire de retrouver les bons réflexes.

– Bon. OK. On monte une heure et on redescend. La vue est déjà grandiose d’ici. Mais j’avoue que trois cents mètres de dénivelé en plus ne devraient rien gâcher au spectacle, conclut Pierre.

Ils décidèrent d’attaquer la montée d’abord par la roche, sur le côté droit du glacier. La langue glaciaire venait buter sur un puissant verrou rocheux, ce qui provoquait une importante rupture de pente et coupait le glacier transversalement par une impressionnante crevasse. En montant le long de la rimaye, ils pouvaient l’éviter et rejoindre le glacier au-delà de cette brèche.

Lorsqu’ils eurent dépassé la crevasse, ils redescendirent prudemment de quelques mètres afin de s’en approcher. Après avoir jeté plusieurs pierres dans cette bouche impressionnante, Bruno conclut :

– Putain  ! Il doit y avoir au moins cinquante mètres de glace avant d’atteindre le torrent sous-glaciaire. Tu parles d’une belle crevasse. Bon, allez  ! Mettons nos crampons et nos harnais. Nous allons monter encordés, c’est plus sûr. Tu passes devant, je te suis à dix mètres.

Après une bonne heure de progression, les réflexes, comme disait Bruno, étaient bien revenus. Ils firent halte pratiquement à l’extrémité du glacier, au pied du Flambeau des Écrins.

Assis sur un rocher enfoncé dans la glace, tournant le dos à la partie sud-ouest du massif, ils avaient devant eux un des panoramas les plus exceptionnels de l’Oisans. Le soleil avait sérieusement commencé sa descente et éclairait encore les montagnes de ses rayons obliques d’une lumière déjà rosée. Le ciel, bien que moins lumineux, était toujours sans le moindre nuage.

Après avoir admiré le paysage et bu une goulée de génépi directement au flasque que Bruno avait en permanence dans une poche de son sac, ils décidèrent de redescendre.

– Nous allons faire des longueurs de cordes à tour de rôle, indiqua Pierre. Je pars le premier et tu m’assures sur ton piolet bien enfoncé dans la glace. Lorsque j’arrive en bout de corde, je t’assure à mon tour, tu descends de deux longueurs en me dépassant et tu reposes une assurance pour me faire descendre à mon tour. Ma corde fait soixante mètres, ce qui va nous faire des relais de cent vingt mètres. En une dizaine de relais, nous devrions être en bas.

– Ça marche, lui répondit Bruno en enfonçant son piolet bien incliné dans le sens contraire de la pente afin d’assurer une bonne tenue.

Pierre attaqua sa descente prudemment, marchant en travers, assurant chacun de ses pas, tapant la glace de ses crampons pour qu’ils se fixent parfaitement. Il tenait le piolet de la main gauche, côté opposé à la pente, légèrement penché pour garder l’équilibre dans cette déclivité d’un angle de plus de 45 degrés. Arrivé en bout de corde, il enfonça la pointe de son vieux piolet dans la glace, s’assit à côté et fit signe à son camarade de commencer sa descente.

Engourdi par sa position peu confortable, le premier pas de Bruno fut maladroit. Il assura mal son pied gauche, ses crampons ne mordirent pas assez profondément la croûte de glace et son pied glissa. Déséquilibré par ce faux pas, il tourna sur lui-même et tomba à plat ventre. C’est alors qu’il commença à glisser la tête en avant. Dans une telle pente, il fut incapable de se freiner et la vitesse de sa glissade augmenta rapidement. Il n’avait qu’une idée en tête : exécuter une roulade afin de se retrouver en position assise face à la pente et ainsi se ralentir à l’aide de son piolet. Exercice bien connu des montagnards, mais difficile à réaliser dans une pente aussi importante et à partir d’une certaine vitesse.

Tout alla très vite : lorsqu’il passa à la hauteur de Pierre, il le vit bien avaler le surplus de corde et faire une boucle autour du manche de son piolet. Il ressentit un choc violent qui interrompit sa course folle. Mais immédiatement, il repartit en glissade, reprenant de plus en plus de vitesse, toujours à plat ventre et face à la pente. Obsédé par l’idée de vouloir à tout prix se retourner, il demeurait totalement inconscient de l’existence de la crevasse dont il se rapprochait à grande vitesse.

Pierre avait bien vu que Bruno faisait un faux pas. Dans un premier temps, il n’avait pas totalement estimé la gravité de la chose. Il ne pouvait imaginer que son camarade atteindrait une telle vitesse en si peu de temps. Il attendit tranquillement qu’il passe à sa hauteur, fit une boucle avec la corde d’assurance qu’il passa autour de son piolet, se mit sur le côté et serra l’ensemble. Le choc fut tellement violent qu’il vit avec stupeur le manche de son piolet se briser net...