Doctrine organo-psychique de la folie : précédée d'un examen des doctrines : discours prononcé... / par le Dr Jules Fournet

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V. Masson et fils (Paris). 1867. 1 vol. (63 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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DOCTRINE^
ORGANO- PSYCHIQUE
DE LA FOLIE
,.—^ PRÉCÉDÉE D'UN
Êi^ÈEN DES DOCTRINES
PAR
>%é' docteur Jm,i;s FOVRMET
DISCOURS PBOKONCÉ A LA SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCI10LOG1QUE
Dans les séances des 28 janvier et 29 avril i 867.
PARIS
VICTOR MASSON ET FILS
TLACE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECIKE
1867
Paris.'— Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.
DISCOURS
I>c M. le docteur FOtltlVEX
SUR DNE
DOCTRINE ORGANO-PSYGHIQUE DE LÀ FOLIE
A PROPOS DE LA FOLIE RAISONNANTE.
(Séances des 28 janvier et 29 avril 1867) (1).
MESSIEURS , '
La question de la folie raisonnante vient d'être l'objet d'une dis-
cussion aussi sérieuse que brillante, dans la Société médico-psycho-
logique.
M. J. Falret a ouvert le débat avec bonheur, et MM. Delasiauve,
Brierre de Boismont, Morel, Belloc, Baillarger, etc., l'y ont suivi,
chacun avec ses qualités personnelles; enfin, M. Trélat a semblé
clore le débat quand il a dit, lui si autorisé en ce sujet : « Je n'ai
rien à ajouter, je n'ai qu'à confirmer, car tout a été dit sur la
question. »
J'ai écouté avec un grand soin tout ce qui a été dit par nos col-
lègues; j'ai ensuite lu et médité tous les discours dans nos Annales.
(1) Voyez le numéro de juillet 1867, p. 112.
fi Je m'attendais à ce que tant d ^talents, concentrés sur un même
sujei, y feraient cette vive et définitive lumière que nous appelons
la science.
Les faits, lés phénomènes qui sont les matériaux de la science,
ont été, pour la plupart, fidèlement décrits ; mais la lumière qui
devait* faire succéder le jour à la nuit s'est-elle levée? Non-seule-
ment je ne le crois pas, mais je suis convaincu qu'elle ne saurait
se lever du point de l'horizon où on la cherche, c'est-à-dire de
l'organicisme pur. C'est de l'orient, c'est d'en haut que vient la
lumière.
Je n'ai voulu entrer dans ce débat qu'après tout le monde, et je
ne me résous à l'aborder, après tant d'hommes qui font autorité
dans la matière, que parce que mon point de vue est tout autre que
le leur.
J'espère me faire pardonner celte différence radicale de prin-
cipes, par mon profond respect pour les personnes au moment
même où je combats les opinions.
Ce qui est désirable et manque évidemment à notre science et à
notre art, c'est un principe d'unilé entre la physiologie et la psy-
chologie, entre la pathologie organique et la pathologie mentale,
entre le traitement organique et le traitement moral, enfin entre
l'ordre scientifique et l'ordre légal ; de sorte que la science et l'art
de l'aliénisme, tout en restant d'accord avec les autres parties de
la science de l'homme et avec soi-même, s'accordent aussi avec la
science sociale.
Ce principe, qui aurait encore l'avantage d'être le noeud des deux
éléments et des deux caractères de la Société médico-psychologique,
je le vois dans la nature humaine, c'est-à-dire dans l'unité dés
deux substances de l'homme; mais il ne saurait être reconnu que
par ceux qui croient à ces deux substances.
La folie raisonnante n'élant qu'un des modes ou degrés de la folie
générale, dès qu'on aborde sérieusement la question, on reconnaît
la nécessité de remonter au principe général de la folie pour en
faire descendre la lumière sur le mode ou degré spécial. Il ne sau-
rait y avoir deux centres à une même sphère.
On voudra donc bien me pardonner la nécessité où je suis de
ramener la question de la folie raisonnante à la question de la folie
générale ; tant que le principe de la folie générale n'est pas bien
déterminé, il n'y a pas de solution possible à la question de la folie
raisonnante.
La. folie raisonnante me paraît, d'ailleurs, plus favorable que la
folie confirmée à la recherche du principe de l'aliénation mentale.
Dans ma conviction, la folie raisonnante est la préparation, la patho-
génie de la folie, et par cela même, l'une des premières évolutions
de son principe et le moment le plus favorable à la recherche, à la
définition de ce principe.
Mais il est bien entendu que c'est de l'observation clinique, que
c'est du sein des faits, et des faits pris à tous les degrés de la triste
chaîne de la folie, que doit ressortir le principe de la folie. Si je
vous présente aujourd'hui ce principe, isolé des faits qui l'ont en-
gendré, c'est au titré auquel l'agriculteur vous présente la graine
de l'arbre qu'il a longtemps, laborieusement cultivé, et en nie réser-
vant, comme lui, de vous démontrer la vérité de la graine par
l'arbre, la vérité du principe par le fait, c'est-à-dire ici par l'ana-
lyse des faits dont il est la synthèse.
La division de mon travail est bien simple : après un coup d'oei 1
rapide sur les faits qui sont l'objet d'opinions si diverses, je ferai
l'examen des doctrines actuelles sur la folie ; après avoir constaté
l'insuffisance, le danger de ces doctrines, je vous présenterai ma
propre doctrine.
PREMIÈRE PARTIE.
ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE.
lies faits cliniunes.
Les faits de la folie raisonnante ont été exposés avec une très-
grande exactitude clinique par chacun de vous, et surtout par
MM. J. Falret et Deîasiauve.
Je n'ai donc pas à essayer de faite un exposé clinique déjà si
bien fait.
Je me permets seulement deux remarques à ce sujet :
— 6 —
1° Le lien logique de ces faits, leur loi d'évolution progressive,
par conséquent leur liaison doctrinale, auraient pu, auraient dû,
selon moi, se retrouver dans l'ordre de leur exposition successive,
dans l'ordonnance de leurs rapports analogiques. Mais cela touche
de si près à la question de doctrine, puisque ce lien logique est ou
doit être la doctrine elle-même, que je remets à en faire sentir le
défaut, à propos de l'insuffisance des doctrines ; ce défaut de lien et
d'ordres naturels n'est autre, en effet, qu'un défaut de doctrine.
2° Ma seconde remarque, un peu connexe à la précédente, est
que l'on ne vous a présenté que les faits extrêmes, que les degrés
les plus avancés de la folie raisonnante, ceux qui semblent légiti-
mer son titre, ou au moins le premier moi de son litre, en le rap-
prochant de plus près de là vraie folie.
Il existe cependant toute une échelle de faits, de même nature
au fond que la folie raisonnante, qui la préparent, qui sont la pente
morbide par laquelle on y arrive, et qui, sous le nom commun
d'insanité, sont, à mes yeux, les intermédiaires évidents entre l'état
de sanité et l'état de folie raisonnante, entre la raison el la folie.
C'est en suivant celle pente pathogénique, c'est-à-dire la logique
progressive des faits intermédiaires entre la raison et la folie, c'est-
à-diré en suivant l'ordre naturel, dans toute la série de ses évolu-
tions progressives, que l'on arrive à se faire une idée juste de la
génération de ces faits, et à découvrir, à saisir la loi où logique de
ces faits, c'est-à-dire la vraie doctrine de la folie raisonnante. On
n'a ensuite qu'à ramener cette logique à son principe, c'est-à-dire
à concentrer tous ces faits dans leur source commune, dans leur
graine ou germe commun, pour être en possession du principe gé-
néral de l'aliénisme, et se trouver au centre, au vrai centre de la
sphère de nos études.
Je ne prétends pas remplir aujourd'hui ce vaste intermédiaire, et
rétablir tous les chaînons de la chaîne dont on me paraît n'avoir
saisi que l'extrémité contiguë à la folie. Le principe de l'aliénisme,
une fois posé, déroulera lui-même plus tard, et plus facilement, sa
logique, le long de cette chaîne morbide.
A ces deux réserves près, l'une relative à la filiation naturelle,
l'autre à l'ordre artificiel des faits essentiels et accessoires de la folié
raisonnante, toutes deux solidaires et intimement liées à la question
de doctrine, je prends donc, dés mains dé mes. collègues, comm
établie et bien établie, la base clinique de la question, et je passe
immédiatement aux interprétations qui ont été données de ces faits.
Examen des doctrines.
Les principales questions à résoudre par la science de l'aliénisme
sont :
1° La question du siège et de là nature de la folie ;
2° La question de la différence essentielle et de la limite entre la
raison et la folie, c'est-à-diré entre la normale et l'anormale ;
3° La question de pathogénie de la folie ;
li° La question de solidarité ou d'insolidarité des facultés, où sont
impliquées les questions de folie partielle ou générale, et; par con-
séquent, de responsabilité partielle ou d'irresponsabilité absolue ;
5° La question de l'évolution plus ou moins nécessaire ou con-
tingente, et des terminaisons plus ou moins fatales, c'est-à-dire de
la curabililé ou de l'incurabilité. de la folie.
Les questions de thérapeutique, de législation, de médecine lé-
gale, relatives à la folie, ne sont et ne doivent être que des appli-
cations diverses de l'idée qu'on s'est faile de la nature de.la
maladie, c'est-à-dire de la doctrine qu'on s'est formée.
Voyons donc comment les opinions émises par nos collègues
répondent à ces principales questions, et s'il est possible de rame-
ner ces opinious à une ou plusieurs doctrines nettement définies;.
Si je suivais la loi du lalion, je ne serais pas tenu à tous ces
examens individuels; mais la confraternité et la science vivent du
concours des coeurs et des esprits. Je suivrai, dans cet examen des
opinions, l'ordre même dans lequel elles se sont produites.
1. — M. ï. Fahet.
Je m'adresse d'abord à M. J. Falret.
« Le côté psychologique de la question est, dites-vous (p. 384 du
n° de mai 1866 des Annales), le moins important pour la solution
des problèmes pratiques. » — Ces expressions sont déjà à remarquer,
surtout à propos de folie,
=- 8 —
« Le caractère essentiel et caractéristique de la folie raisonnante
paraît consister (pour vous, comme pour tous lés aliénistes, depuis
le commencement du siècle) dans une lésion des facultés affectives
ou instinctives » (p. 384). —Mais les facultés instinctives, vous les
appelez morales, dans tout votre discours, et vous en tirez le nom
de folie morale. Je fais observer ici que les instincts sont la partie
animale de l'homme, c'est-à-dire l'opposé du caractère moral. Ce
sont les impulsions directes ou organiques, opposées à la vie réflé-
chie, psychique ou morale. Une doctrine qui.ne précise pas nette-
ment cette distinction, est déjà sur la voie d'absorber l'être psychi-
que dans l'être organique, et la psychologie dans la physiologie.
Vous glissez si bien sur cette pente, peut-être sans vous en dou-
ter, que vous employez souvent ces deux mots l'un pour l'autre,
dans le courant de votre discours, notamment aux pages 390 et
1 391, où vous parlez de l'état physiologique de l'entendement, et
de la perte de la raison-et du libre arbitre par affection cérébrale.
Les facultés intellectuelles, la raison, le libre arbitre, ne seraient-
ils donc à vos yeux que les modes les plus élevés de la physiologie
cérébrale, que des fonctions organiques ?
Et serait-ce là l'intime conviction qui vous fait reléguer la psy-
chologie à un rang si secondaire, qui vous fait déclarer, à la page
387, que « le caractère de la conservation ou de la perte du libre
arbitre est inacceptable en théorie et ne peut être d'aucune utilité
en pratique » ?
Enfin, lorsque vous nous dites, page 389, « le médecin doit
chercher son critérium pour le diagnostic de la folie, dans la patho-
logie et non dans la psychologie », — ou bien, vous entendez par
pathologie, la psychologie morbide, et alors vous êtes en contra-
diction avec vous-même, car comment faire de la psychologie mor-
bide sans partir de la psychologie normale, et sans accorder une
grande importance à la psychologie ? Ou bien, le mot pathologie
signifie ici, pour vous, la pathologie cérébrale, et alors vous voilà
dans le pur organisme.
C'est dans l'observation clinique que vous croyez trouver le crité-
rium que vous refusez au libre arbitre, page 391 ; mais, oubliez-vous
donc que les faits de la clinique n'ont de valeur pour l'aliéniste, ne
signifient raison ou folie, que par l'état de l'âme qu'ils impliquent et
— 9 —
reflètent en eux, que par le degré de libre arbitre, c'est-à-dire de
raison qu'ils supposent à la personne qui les a commis ?
Le vrai but de notre recherche clinique n'est donc pas le fait,
mais l'esprit du fait, et cela nous ramène nécessairement à la psy-
chologie, c'est-à-dire à la raison, comme point de départ obligé de
l'aliénisme.
Vous avez bien le sentiment de cette nécessité, car vous nous
donnez, page 221, voire normale psychologique: «Le prototype de la
raison consiste, dites-vous, dans l'absence de tout sentiment et de
toute passion, type de raison calme et impassible. Mais cet idéal de
la raison n'existe pas dans la nature humaine », ajoutez-vous
aussitôt.
Et moi je dis, heureusement ce type n'est pas celui de la nature
humaine, car la raison ne serait alors qu'un être négatif, qu'une
négation d'être. L'idéal de la raison, une raison impassible : Mais ce
ne serait là qu'un être insensible, ou plutôt un je ne sais quoi sans
vie comme tout à l'heure sans être.
La vraie raison, la raison qui fait de l'homme un être moral et
religieux, et le distingue par là des animaux, est un être, l'être hu-
main par excellence, vivant, sentant et réagissant, cet être que
chacun de nous appelle son moi, sa personne, et à l'intégrité, à la
dignité duquel chacun de nous sacrifierait au besoin son être orga-
nique ; cet être enfin que j'ai déjà appelé l'être psychique.
La raison, simple négation des instincts et des passions! Il est
évident par là que vous réservez l'affirmation de l'être aux senti-
ments et aux passions qui viennent du corps. C'est l'elfet d'une
préoccupation d'organicisme qui transporte toute idée d'être et,
avec elle, toute la science de l'aliénisme dans le corps.
Les instincts, les sentiments, ont leur droit, les passions ont leur
place dans la nature humaine ; ils sont les cris de la chair, les vo-
luntates carnis, selon la belle expression du poëte biblique ; ils sont
les caractères de l'individualité en nous ; mais ils ne sont, ni par
leur fait, ni par leur négation, la personnalité, la raison humaine.
La personnalité humaine normale, c'est la nature humaine per-
sonnifiée et supérieure, par ce caractère, à la nature humaine in-
carnée, c'est-à-dire organisée.
La pleine raison est cet être psychique parvenu à sa virilité, c'est-
— 10 —
à-dire à la plénitude du libre arbitre : souverain alors des impulsions
corporelles, mais souverain plein de justice, toujours prêt à auto-
riser et à régler ces impulsions animales en ce qu'elles ont de
juste, de conséquent à la nature et à la destinée humaines, mais
prêt aussi à les réprimer dans leurs écarts, chargé enfin de con-
duire l'homme, moralement et non bestialement, à ses destinées.
La raison humaine n'est donc pas « l'absence », mais la juste
domination «des sentiments et des passions» par une puissance
hiérarchiquement supérieure.
La raison est si peu quelque chose d'absent, est si bien une pré-
sence réelle et substantielle dans l'homme raisonnable, que votre
sens intime vous ramène à ses altérations comme aux sources de la
folie. Seulement, au lieu de celte réalité intime et vivante que
chacun reconnaît en soi et appelle son moi, sa personnalité, c'est à
une abstraction'que vous vous adressez, c'est la raison commune
qui prend l'être à vos yeux et devient votre type : « c'est dans la
comparaison d'une vie avec la raison commune, diles-vous (p. 393),
avec les idées régnantes de son temps, que réside le critérium fon-
damental de la raison et de la folie, en tenant compte toutefois des
variations et oscillations individuelles».
Mais cette raison commune n'est pas un être, c'est une pure ab-
straction, c'est l'idée qu'on se fait de l'état des raisons particulières,
de l'état commun des âmes; ces raisons particulières, ces âmes sont
seules des êtres.
Cette pure abstraction de la raison commune est d'ailleurs diffi-
cile à discerner, surtout dans l'étal d'enfance et de décadence So-
ciales, où la vie publique, loin de ne former qu'un même courant
dont on puisse mesurer la force et la direction, se divise souvent
en deux courants contraires, ou se subdivise dans les méandres des
croyances et des partis.
Mais le cours de la vie commune fût-il régulier et facile à définir,
vous ne pouvez songer à en faire le critérium de la raison et de la
folie, telles que le psychologue et le médecin les doivent entendre,
c'êst-à-dire de la raison considérée comme le type normal dont la
folie est l'extrême déviation.
Sans doute, il y a peu de sagesse, il y a folie selon le monde, à
ne pas penser et agir comme tout le monde; « celui qui n'a pas
_ 11 _
l'esprit de son temps en a tous les malheurs », a dit Voltaire ; mais
de ce que la société est la plus forte, de ce qu'elle écrase tout indi-
vidu qui prétend luller contre son courant, il ne s'ensuit pas que
ce courant soit le courant normal de la vie, soif le type de la raison
humaine, et le critérium de la folie ! type et critérium singulière-
ment variables et contradictoires alors ! La «raison commune,l'idée
régnante », n'était-elle pas l'échafaud en 93 (1)?
Les plus grands hommes, ces amis, ces rédempteurs, ces modèles
de l'humanité, qui ont essayé de remonter le courant de la dégra-
dation humaine, de la corruption publique, seraient les plus grands
fous, selon votre critérium. Cependant, cette même humanité qui
les avait mis à mort dans la colère de ses passions, les a divinisés
dans sa réflexion tardive, et en a fait les types.de la raison humaine,
et a traité de folie criminelle cette prétendue raison commune que
vous élevez au rang de critérium !
L'infaillibilité sociale que vous instituez par là n'est, le plus sou-
vent, qu'avorteraient ou dégradation du type éternel de la raison.
Ce vrai type, si peu réalisé dans la vie, c'est la nature humaine
personnifiée jusqu'à cet apogée que lès grands esprits Ont toujours
appelé la raison humaine.
Mais le commun des hommes ne saurait personnifier cet idéal
qu'en proportion de la présence de Cet idéal dans le milieu familial
et dans le milieu social où la personnalité se forme. Ce niveau d'une
raison commune est une circonstance atténuante de l'état de cha-
que raison particulière, mais n'est pas le critérium absolu de là
raison, ni le juge souverain de la sanité ou de la folie; il est lui-
même'l'insanité, fort souvent; comment en serait-il le juge?
Ce n'est pas que vous ne reconnaissiez, dans une certaine me-
sure, ce qu'on appelle le libre arbitre; ce mot revient souvent dans
votre discours; mais vous ne dîtes nulle part, avec netteté, si vous
le croyez une fonction de l'être organique ou l'attribut d'un être
psychique.
Vous le rejetez, il est vrai, comme « caractère inacceptable même
(1) « La guillotine semblait être la seule institution de la France :
(Lamartine, Girondins, t. VIII; p. 85).
_ 12 —
en théorie, et inutile en pratique » (p. 387) ; — mais avec de la bonne
volonté, oh peut croire encore que vous ne considérez ce caractère
comme inutile que « parce qu'il reste toujours à se demander à
quels signes on peut reconnaître si un individu a, oui ou non, perdu
son libre arbitre » (p. 387).
Ici, permettez-moi de vous le dire, vous confondez le caractère
avec le signe.
Le signe est le caractère qui a pris corps dans une apparence ex-
térieure; le caractère, c'est-à-dire la présence ou l'absence du libre
arbitre dans un acte, est du domaine de l'esprit; l'acte lui-même,
considéré comme signe, est du domaine des sens.
Le signe est tout extérieur et sensible; le caractère tout intérieur
et psychique : vous aviez là déjà, dans les deux sources de cette
différence, la révélation des deux êtres en question, l'un organique,
l'autre psychique.
Le fou encore lucide peut se voir directement dans l'esprit et se
juger directement selon le degré de son libre arbitre.. Vous, méde-
cin, vous ne pouvez juger de la présence et du degré de son libre
arbitre que par ses actes, vous ne pouvez saisir ce caractère essen-
tiel de la raison, qu'on appelle libre arbitre, que par les signes ex-
térieurs dans lesquels il est impliqué.
Le signe, il est vrai, peut manquer ou peut ne révéler le carac-
tère essentiel de la raison qu'insuffisamment ; mais le libre arbitre
n'en reste pas moins caractère essentiel de la raison et critérium
de la folie ; comme le soleil n'en reste pas moins principe de la vie
universelle, quoique voilé aux yeux humains par des nuages ou par
les paupières, ou quoique momentanément invisible par le fait de
la nuit. L'intention, le moi qu'on a mis dans un acte, n'en est pas
moins le caractère de l'imputabilité de cet acte, quoique ce carac-
tère puisse n'avoir pas de sigue précis dans cet acte.
C'est là une difficulté qui tient surtout à l'observateur, mais qui
n'atteint pas le fond essentiel de la raison et de la folie.
Si je vous applique à vous-même cette loi de révélation du
caractère par le signe, je vous vois floltant entre le psychisme-
et l'organicisme comme entre deux beautés dont la première aurait
de vous quelques regards à litre d'estime, dans les moments
où l'on aspire à un idéal, mais dont l'autre aurait su captiver
— 13 —
/ ■
toutes vos faveurs cl fixer votre vie par des charmes d'une réalité
plus sensible.
Vous hésitez entre l'organicisme et le psychisme, jusqu'à nous
conduire par des dégradations que vous caractérisez vous-même
comme « simple différence de degrés », de l'hystérie ordinaire, pure
maladie organique, à la folie hystérique où vous reconnaissez « des
lésions de l'enlendement » (p. 407, 408). Cependant vous nous dites
ailleurs que le diagnostic de la folie, prise en elle-même, ne saurait
reposer sur une question de degré, mais bien de nature des
phénomènes.
Désorienté faute de principe, vous êtes même incertain du carac-
tère différentiel de la raison et de la folie, jusqu'à complimenter les
aliénisles qui les ont volontairement confondues dans leur nature
même.
Quant à votre solidarité absolue des facultés, source d'une irres-
ponsabilité légale absolue, je ne vois pas d'où vous la faites des-
cendre, car l'affirmer ne suffit pas, comme vous l'a dit M. Dela-
siauve : ou elle suppose une psychologie plus ferme que la vôtre,
c'est-à-dire un être psychique dans lequel l'unité absolue de la
nature spirituelle ferait aussi la solidarité absolue des facultés;
ou bien, elle procède de l'organismexérébral, et cette étroite soli-
darité des diverses parties du cerveau est contredite, et par l'a-
natomie pathologique, et par la physiologie et la pathologie céré-
brales.
En résumé, l'indécision de vos doctrines, ou plutôt l'absence de
tout'principe doctrinal nettement formulé, vous laisse incertain sur
la nature et le siège de la folie, vous laisse sans caractère différentiel
entre la raison et la folie, par conséquent sans lumière sur la patho-
génie, et vous met hors d'état de préciser la part de la fatalité et la
part de la contingence dans les évolutions de la folie.
Tout traitement moral, rationnel, s'évanouit, comme je le mon-
trerai plus loin, clans cette absence d'un principe doctrinal franche-
ment psychique.
Quant au législateur et au magistrat qui tous deux partent nette-
ment du libre arbitre et de ses degrés, ils restent sans boussole
devant une doctrine aussi dénuée de principe.
Votre doctrine de solidarité absolue des facultés et d'irresponsa-
— lu —
bilité absolue pour les fous encore lucides, ne me paraît pas plus
heureuse au point de vue privé qu'au point de vue public.
Sous l'air de proléger ces malheureux, elle leur enlève tout reste
de dignité, et à leurs propres yeux et aux yeux des hommes, et par
conséquent toute espérance et tout effort de relèvement. Le senti-
ment qu'on a de sa dignité, en effet, et l'effort qu'on fait pour la
conserver, pour reconquérir ce qu'on en a perdu, sont toujours et
nécessairement proportionnels à la liberté, à la responsabilité qu'on
se reconnaît à soi-même, et qui vous sont reconnues par les autres,
et surtout par la science, par la loi et ses magistrats.
En les plaçant sous l'empire d'une terrible fatalité et d'une irres-
ponsabilité absolue, vous les remplissez de terreur et de paralysie
dès le début de leur affection, et vous en précipitez par cela même
le cours, qui ne saurait être arrêté ou retardé que par l'idée de
responsabilité et par l'effort du devoir.
2. — M. Delasiauve.
Je demande maintenant à M. Delasiauve, au nom de la science
qu'il aime et cultive avec tant de talent, quel est le véritable carac-
tère de ses doctrines.
Est-il un pur organicien ?
Est-il un vrai psychologue ?
Est-il une combinaison des deux caractères, et dans quel rang les
met-il?
Car il en faut toujours venir là, messieurs, en matière de folie ;
c'est là le vrai fond des choses, comme j'espère bien vous le mon-
trer. C'est de la confusion de l'être organique avec l'être psychique
dans l'homme, ou de l'absorption de l'un par l'autre, que naissent
l'anarchje des doctrines et l'absence de règles pratiques; c'est, au
contraire, de la part légitime faite à chacun de ces deux êtres et
faite aussi à leur unité, que naissent la vraie science de l'aliénisme
et sa vraie pratique, soit privée, soit publique.
Je dis donc à M. Delasiauve :
Que signifie pour vous la personnalité, le moi, dont vous parlez
à la page 396 (n° de juillet 1866 de nos Annales) ?
— 15 —
Est-ce un mode plus élevé de manifestation de l'être organique,
ou-un être d'une tout autre nature et de toutes autres destinées,
mais en communion et en concours avec le premier pour une fin
commune?
A défaut de l'articulation nette de votre doctrine à cet égard, je
cherche votre pensée dans votre discours ; et je crois y voir claire-
ment que voire psychologie n'est qu'un mode élevé de la phy-
siologie.
Comment vous attribuer l'idée d'un être psychique, d'un véritable
être,.quand on vous entend déclarer (p. 426) que « l'entendement,
en tant que pouvoir distinct, est un être hypothétique, et qu'on ne
saurait par conséquent lui attribuer des lésions». —L'entendement!
vous ne pouviez choisir un mot qui signifiât plus clairement, pour
tous les psychologues, l'ensemble de ce qu'on appelle les facultés de
l'âme, par conséquent l'unité substantielle de l'être psychique.
Voire pensée semble se fixer davantage quand vous « subordonn-
iez (p. 403) au jeu fortuit du système nerveux, et à son action ma-
ladive, le trouble de la folie raisonnante ».
Votre pensée se formule elle-même dans ce sens, à la page 423,
quand vous déclarez : la pseudo-monomanie (synonyme pour vous
de folie raisonnante) « liée à un état somatique palpable ».
Le plus vrai psychologue fait aussi la part du cerveau, dans les
communications de l'être psychique avec le monde extérieur, c'est
la part du serviteur dans les informations et les manifestations du
maître ; mais le cerveau n'est-il pour vous qu'un serviteur dé l'âme?
Votre rélégation de l'entendement à l'état « d'être hypothétique »
répond déjà, et votre définition de la folie, que j'ai recueillie ici de
votre bouche : « une affection somatique et non une affection de
l'âme », précise et fixe définitivement votre pensée.
Ainsi, ces facultés sur lesquelles vous discourez si brillamment,
sous le nom de fonctionnement mental (p. 396, 399, 400, 403),
même cetle faculté syllogistique que vous opposez (p.- 396) à ce
que vous appelez les mobiles, ne sont donc pour vous que des fonc-
tions cérébrales d'un mode supérieur; une faculté, il est vrai, n'est
pas un être, mais la manifestation d'un être, et elle ne saurait être
pour vous la manifestation d'un être que vous caractérisez d'hypo-
thèse'(p. 426). Voire psychologie n'est'donc que de-la physiologie.
— 16 -
Je le regrette vivement, car je crois que la vue claire et la recon-
naissance nette d'un être psychique, à litre dé réalité substantielle,
auraient pu vous conduire à la vraie science de l'aliénisme. Que votre
puissance syllogistique, par exemple, devienne un être substantiel
et vivant, et votre théorie des mobiles prend un tout autre caractère
tune tout autre fécondilé.
Mais l'idée préconçue que l'être psychique n'est qu'une vaine
abstraction, une conception purement hypothétique, vous ramène
forcément à l'être organique comme source unique et visible de
tous les phénomènes de la folie, et vous entraîne, malgré vos ré-
serves implicites en faveur de l'âme, de la personnalité, aux consé-
quAices du pur organisme.
Réduite à cet état d'hypothèse, l'âme ne saurait, pour un esprit
aussi positif, avoir ni droit ni place dans la théorie de l'action, soitde
l'aclion saine, soit de l'action morbide. Par une conséquence natu-
relle, l'action procède exclusivement du cerveau et est saine ou
morbide comme lui ; de là votre thèse : De l'irresponsabilité abso-
lue dès que l'auteur d'un méfait agit sous l'influence d'une insti-
gation maladive.
« Il arrive dans, la folie raisonnante ce qu'on observe à l'égard des
passions, dites-vous page 424, sauf que celles-ci peuvent être conju-
rées, tandis que nul ne saurait prévenir l'essor des instigations
morbides. » .
Les passions, dites-vous, peuvent être conjurées, mais par quoi ?
Si c'est par les nutritions de l'organisme et du cerveau, je ne'vois
pas pourquoi la même influence physiologique ne s'exercerait pas
aussi sur ce que vous appelez les instigations morbides. Si c'est par
Pintervenlion d'une puissance supérieure, de l'âme, que les passions
peuvent être conjurées, je me demande pourquoi celte puissance
supérieure, une fois sortie de l'hypothèse, n'aurait d'influence que
sur les passions, et n'en aurait aucune, pas même une influence
préventive, sur l'essor des instigations morbides.'
Mais les passions, les impulsions ou instigations passionnelles,
que sont-elles donc, sinon des instincts impulsifs devenus excessifs
et morbides par cet excès même? Tous, les auteurs ne les recon-
naissent-ils pas, à ce tilre, comme sources fréquentes de la folie ?
Entre ces deux modes de l'aclion impulsive, l'une que vous son-
mettez encore au libre arbitre, l'autre que vous condamnez au
fatalisme, l'une source de responsabilité, l'autre d'irresponsabilité,
vous ne sauriez placer aucun signe différentiel sérieux, acceptable
par la pratique médicale et encore moins par la pratique médico-
légale.
Qu'arriverait-il sous le couvert de votre doctrine? Tantôt la
passion serait excusée sous le nom d'instigation morbide, tantôt
l'insligation morbide serait incriminée sous le nom de passion, selon
les impressions du moment d'un esprit sans boussole. Mais nous
connaissons tous la pente des passions humaines et leur mouvemem
précipité sur cette pente ; il arriverait bientôt que l'irresponsabilité
et l'impunité seraient le droit scientifique, c'est-à-dire le droit na-
turel d'abord, le,'droit légal, le droit social ensuite, de toute impul-
sion, de toute tentation, qui en seraient quittes pour se déclarer
morbides !
Sans doute il y a une distinction à faire enire un cerveau en
simple exaltation vitale et un cerveau ramolli, entre les actions qui
émanent de l'un et celles qui émanent de l'autre; sans douie la
puissance de l'âme, pour celui-là même qui la reconnaît pleinement,,
est plus efficace sur une substance cérébrale restée saine que sur
une substance cérébrale altérée dans sa texture ; sans doute l'action
est plus dépendante du libre arbitre dans un casque dans l'autre,
mais le psychisme reconnaît cette vérité tout aussi bien que i'orga-
nicisrae. Dans la famille, dans l'État, c'est la pensée du maître, du
souverain, obligée de passer par le serviteur, par le ministre, et
forcée de mesurer son expression à leur fidélité, à leur capacité.
Qu'on fasse donc cette part, d'une substance cérébrale déjà im-
parfaitement saine dans le caractère et les conséquences légales
de l'action, toutes les fois que cette part est mesurable à des signes
certains ; très-bien, mais ces signes, qui ne peuvent être que des
altérations de la sensibilité el de la conlraclililé organiques, man-
quent à peu près constamment, de l'aveu de tous les auteurs, dans
^lâ^OTemîeTPe^ériode de la folie, dans presque lout le cours de la
/' ..\îoliè^raiso£iiiante, c'est-à-dire à cette époque même où vous croyez
■ ,.f-■"• pouvoir résoudra le problème, par une distinction plus théorique
',.~^, quêtpXàl!|pe gHjrè l'état sain.et l'état morbide du cerveau et de ses
Ç, insj;igS|i^s. i™ I
— 18 —
Mais après avoir fait la part de la force organique, faites aussi la
part de la force morale que tout homme réfléchi sent en soi, que
tout homme de bonne volonté oppose à ses passions et à ses impul-
sions diverses, et qu'il appelle son âme, son moi, sa personnalité.
Sans doute cette puissance morale peut être forte ou faible, selon
les personnes, selon les âges, selon l'éducation qui l'a formée et la
culture qui l'a développée ; et c'est justement pour cela que l'enfant
ne résiste point à ses impulsions, non plus que la plupart des femmes
à leur sentiment, non plus que les hommes avortés moralement, à
leurs passions. Sans doute cette puissance morale n'aura toute son
efficacité possible, soit contre les passions, soit contre les impulsions
morbides à leur commencement, qu'à cet état d'apogée que j'ap-
pelle la virilité morale. Mais c'est là une question de développement
et non une question d'existence de l'être psychique. L'être est
prouvé parce fait incontestable d'une puissance supérieure capable
de dominer en nous les impulsions organiques ou passionnelles, et
par ce principe que j'ai déjà formulé en vous exposant la loi des
deux substances : « Nulle substance ne combat et ne prévaut contre
soi-même. »
Mais pour chercher, pour appliquer à cet être psychique les lois
de son développement, il faut déjà le reconnaître, et y voir autre
chose qu'une pure hypothèse ou une métaphysique inaccessible
(p. 406).
L'idée de formation et de réformation de cette puissance morale
et, par conséquent, l'idée si féconde de traitement moral, préventif
et curatif de l'aliénation mentale, sont toutes deux solidaires de
l'idée d'un être réel et substantiel, et s'évanouissent nécessairement
dans le pur organicisme. C'est ainsi que votre traitement moral de
la folie raisonnante (p. 432) ne soulève pas même le grand pro-
blème de la réformation morale. On ne peut avoir l'idée de réformer
« un être hypothétique, incapable de lésions ».
Voulez-vous me permettre de vous emprunter à vous-même un
exemple des inconséquences auxquelles peut entraîner cette éclipse
de l'être psychique par l'être organique, dans un esprit distingué,
mais prévenu contre l'un par l'idée d'hypothèse, prévenu pour l'au-
tre par la réalité sensible? Vous nous citez, à la page 433, le fait de
deux malades, l'un tourmenté par l'idée d'immoler ses enfants,
— 19 —
l'autre par des idées de suicide ; et tout eu constatant qu'ils ont rér
sisté à leurs idées délirantes, vous ajoutez, tout rempli de votre
thèse de l'irrésisiibilité de l'instigation morbide : « le clergé n'eût
pas été mieux fondé à refuser la sépulture chrétienne à celui-ci
que la justice à condamner celui-là ». Mais vous voyez bien qu'ils
pouvaient résister puisqu'ils l'ont fait ; ils eussent donc été cou-
pables de ne pas le faire.
3. — M. Brierre de Boismont.
Je passe, messieurs, à M. Brierre de Boismont.
Les doctrines qu'il a émises dans cette discussion ont le mérite
d'être claires. Quelques citations suffiront à les établir.
«La palhogénie de la folie doit rentrer dans le cadre ordinaire
de la pathologie, en s'appuyant sur des données physiologiques »,
dit-il (p. 464 du n° de mai de nos Annales) ; et pour qu'il n'y ait
aucun doute, il prend soin d'ajouter à la page suivante (465), que
« Valiénation n'aura sa base définitive que dans la, connaissance
des lésions anatomiques qui lui manque encore ».
Mais notre collègue est encore plus explicite, si cela est possible,
à propos de l'hérédité de la folie : elle s'explique, dit-il (p. 480),
« par la toute-puissance de la cellule originelle qui contient en germe
la physionomie, le tempérament, le caractère, l'humeur, l'esprit, lès
qualités, les défauts, les vices elles vertus ».
M. Brierre de Boismont ne paraît soupçonner aucune autre ori-
gine à l'état moral de l'homme que la toute-puissante cellule, pas
même les initiations morales de l'éducation. Celte cellule, aux fa-
tales évolutions, c'est la moderne boîte de Pandore, moins l'espé-
rance.
L'exemple qu'il offre en preuve de sa doctrine, exclusivement
oiganicienne, me paraît prouver précisément le contraire : il s'agit
d'un « homme qui, atteint à l'âge d'un an, d'une fièvre cérébrale,
avait conservé la raison, la conscience morale, le jugement juste,
mais avec une apathie, une répulsion pour le travail que rien n'a
pu vaincre » (p. 480).
Cette apathie que rien ne peut vaincre n'est-elle pas la traduction
— 20 —
de Pétat d'un cerveau devenu, par le fait de la fièvre cérébrale,
impuissant à servir, à manifester dans le monde extérieur l'être
psychique dont la présence et la sanité sont attestées par la con-
science morale, le jugement juste, et la raison saine, que vous
constatez vous-même? Évidemment vous confondez ici la détermi-
nation psychique avec l'action organique ou cérébrale, et vous y
êtes conduit- fatalement par votre doctrine tout organicienne de la
génération des qualités physiques et morales, c'est-à-dire « du tem-
pérament, de l'esprit, des vices et des vertus, parla toute-puissante
cellule originelle ». Ce n'est pas sans coniradiction toutefois, car
on ne voit pas pourquoi cette cellule, toute-puissante et source ex-
clusive de tout, produirait l'inertie de l'action à côté des activités
de la conception.
Cette déclaration ultra-organicienne ne vous empêche pas ce-
pendant de proclamer votre « croyance à l'élément spirituel
de l'homme » (p. 480). Mais on cherche vainement, sous ces
expressions, quelque chose de sérieux, c'ëst-à-dire la part de
cet être spirituel, dans les phénomènes de raison et de folie;
celte part devrait cependant être supérieure à celle de l'être orga-
nique.
Sans cette part, que signifie cet être ? 11 n'est plus là qu'un vain
nom ; et cependant, sans cet être nettement reconnu, dans son
être et dans son action, il n'y a plus de distinction possible entre la
raison et la folie, et la vie tout entière s'abîme dans la fatalité de
l'évolution d'une cellule. Le sensé et l'insensé, le fou et le criminel
sont irresponsables au même titre ; il n'y a chez eux d'imputable
que la cellule originelle.
La doctrine organo-psychique n'expose pas à de tels écarts : elle
distingue soigneusement entre l'être organique né de la génération,
et l'être psychique né de l'éducation; avec elle et par elle, vous
auriez reconnu et distingué ces deux êtres, par exemple chez votre
malade n° VI, dans « le contraste entre la malpropreté dégoûtante
(effet d'une mauvaise éducation) et l'extérieur aristocratique, »
(oeuvre de la nature organique) (p. 484).
C'est en vain qu'on prétendrait se soustraire aux conséquences de
la doctrine que l'on adopte : « la liberté est dans le choix des prin-
cipes, et la fatalité dans leurs conséquences», ai-je dit ailleurs,
_ 21 —
• Aussi, en arrivez-vous (p. 464) à poser comme principe de l'alié-
nisme, « les analogies de la folie et de la raison ».
C'est l'anarchie élevée au rang de principe.
« Si la raison paraît conservée dans les discours, les actes et les
lettres prouvent le désordre de l'esprit, l'absence maladive du sens
moral », dites-vous (p. 479, 480) dans votre analyse psychique de
la folie raisonnante et de votre observation V. Les discours auraient
donc une autre origine que les lettres qui ne sont qu'un discours
écrit! l'esprit serait sain et moral pour la parole, malade et privé de
sens moral pour les actes et l'écriture seulement !
La doctrine purement physiologique de la folie est donc obligée
d'admettre des changements subits, incessants, inverses, dans
l'état du cerveau, et cela dans le temps seulement de passer de
la parole à l'action ! Voilà l'étrange conséquence de la doctrine
qui ne reconnaît vraiment qu'un seul être, l'être organique dans
l'homme.
La doctrine organo-psychique, que j'aurai, messieurs, l'honneur
de vous présenter, voit toujours deux êtres en présence : l'un orga-
nique, source des instincts; des passions, des impulsions morbides ;
l'autre, psychique, source de l'autorité qui doit les contenir, les ré-
primer ou les régler. Mais cette autorité morale, trop souvent mal
constituée, défaille, abdique devant les instincts qu'elle devrait maî-
triser, ou bien elle suffit à la parole, mais est insuffisante ou se dé-
robe à l'aclion.
Vous êtes cependant sur la voie de cette distinction entre l'être
organique et son supérieur psychique, quand vous dites (p. 464) :
« La seule différence entre le sain d'esprit et le.fou est que l'homme
sain d'esprit maintient ses germes de folie, c'est-à-dire ses passions
à l'état latent, par le pouvoir qu'il a de se contrôler, tandis que chez
l'aliéné ce pouvoir manque ». Mais l'éclipsé dont je parlais à propos
de M. Delasiauve, est encore plus naturelle à une doctrine encore
plus organicienne ; il est évident que ce pouvoir ne peut être pour
vous qu'une puissance physiologique, née de votre toute-puissante
cellule. La fibre organique serait donc à la fois le supérieur sage qui
contrôle et contient, et l'inférieur infidèle que l'autorité rappelle au
devoir; la matière organique serait donc à la fois juge et justiciable 1
C'est violer la nature des choses. C'est effacer ce premier principe Î
—- 22 —
qu'un conflit suppose deux'iôrces; que le contrôle et la préséance
de l'une sur l'autre supposent deux natures en présence.
On a cru simplifier la science, on l'a mutilée et obscurcie. Pour
moi, anatomiste et physiologisie, et sincère admirateur de tous les
travaux d'anatomie et de physiologie générales modernes, par
exemple de chimie organique et d!histologie, mais non de leurs
excessives prétentions, je vois bien plus de mystère et d'hypo-
thèse incompréhensible dans une cellule ainsi chargée de phéno-
mènes de nature contradictoire, et d'une action d'opposition à elle-
même; je vois bien plus de clarté et de rationalisme dans la dualité
de l'être, pour expliquer la dualité d'action.
Je prends note, en passant, de votre caractère distinctif entre la
raison et la folie (malgré vos analogies de tout à l'heure), dans le
pouvoir de se contrôler, pour en inférer en temps et lieu, d'après
vous-même, que la préiendue folie raisonnante n'est pas la vraie
folie avec ses conséquences d'irresponsabilité; car vous constatez
vous-même en maint endroit, et tous les aliénisfes constatent que
les fous raisonnants conservent la conscience et par conséquent le
contrôle de leur état. Votre signe distinctif n'est vrai qu'au degré
extrême de la folie, que dans la démence ; c'est là seulement que le
contrôle de la conscience s'évanouit tout à fait.
Indépendamment de l'anarchie scientifique et de la désorientation
pratique qui naissent de la communauté organique de la raison et de
la folie, les séquestrations prématurées et plus ou moins perma-
nentes doivent être la conséquence logique d'une doctrine dans
laquelle tout découle de l'évolution à peu près fatale d'une cellule
morbide; les prétendus fous seront en cela traités bien plus dure-
ment que les méchants, si toutefois la doctrine organicienne permet
de les distinguer.
La confusion ra'dicale entre la raison et la folie, l'irresponsabi-
lité et l'incurabilité, c'est-à-dire une aveugle et terrible fatalité, telles
seraient, encore une fois, les conséquences légitimes de la doctrine
qui enferme dans une cellule tout le problème de la folie, tout le
problème de la vie.
Vos conclusions personnelles (p. 498} ne sont cependant pas
aussi'absolues, je m'empresse de le reconnaître ; mais cette diffé-
rence entrfe vos prémisses et vos conclusions, vous doit être et nous
— 23 —
est une preuve de plus de l'erreur de vos principes, puisque vous
n'osez les suivre dans leurs conséquences.
4. — M. Morel.
M. Morel proclame (p. 111 du n° de juillet de nos Annales) « le
principe du concours simultané des troubles de l'intelligence et de
la perversion des sentiments, basés sur une maladie du système
nerveux, pour constituer un aliéné, c'ésl-à-dire un être irres-
ponsable ».
Lésions de l'entendement, troubles de l'intelligence, perversion
des sentiments, et la folie comme conséquence, sont donc basés,
pour M. Morel aussi, sur une maladie du système nerveux ; sa doc-
trine est donc organicienne. « L'aclion de raisonner, nous dit-il
(p. 109), ne cesse que par l'arrêt congénital ou le ramollissement» du
cerveau. Nulle part je ne vois M. Morel faire de réserve et distin-
guer entre le penser, le raisonner en soi-même d'un êlre psychique,
et le raisonner cérébral, c'est-à-dire l'information ou la manifes-
tation de cet être psychique par l'organe cérébral.
Ce point de vue tout organicien, cette psychologie toute physio-
logique, sont confirmés par un autre principe de notre savant col-
lègue : le principe « des rapports intimes entre la nature des actes
d'aliénation et la nature de la lésion cérébrale, ou de toute autre
maladie (organique sansdouie) dont les aliénés sont atteints», à ce
point que «la nature de l'acte suffit le plus ordinairement pour
révéler la nature de la maladie » (p. 121). — Ces rapports, il les ap-
pelle à la même page « nécessaires, fatals ». Et il ajoute : « Cet
état pathologique se démontre, non-seulement par les caractères
propres aux souffrances du système nerveux, mais par le mode de
perpétration de l'acte » (p. 121).
Les actes des aliénés sont donc une sensibilité ou une contracti-
lité musculaires morbides, conséquentes à l'état morbide du cer-
veau, c'est-à-dire un délire cérébral et un délire des actes, analogues
au délire de parole et d'action de la fièvre cérébrale.
Aussi M. Morel, conséquent à lui-même, atlribue-t-il à l'hérédité,
c'est-à-dire à l'évolution organique, une influence à peu près absolue
— 24 —
sur le développement de la folie, et repousse-t-il la responsabilité
partielle.
Il n'y a donc pas de doute sur les opinions de M. Morel.
L'analyse qu'il nous a faite de quelques fous raisonnants, dans ■
notre séance du 24 septembre 1866, et qu'il a résumée en disant de
ces malades : « ce sont des instinctifs », celte analyse aurait dû le
conduire à l'idée d'un être psychique, chargé de résister à ces in-
stincts, mais souvent insuffisant à sa mission, faute d'éducation
morale.
Mais l'organicisme, ici comme ailleurs, a fait éclipse au psy-
chisme. Les conséquences sont partout les mêmes.
5. — M. Belloc.
La folie, pour M. Belloc, se constitue de deux éléments et n'existe
qu'à celte double condition : « la coïncidence d'un délire avec une
lésion de la sensibilité » ; aussi M. Belloc refuse-t-il le caractère et
le nom de folie à tout ce qu'on a décrit sous le nom de folie rai-
sonnante (p. 127 du n° de juillet de nos Annales).
« La manie raisonnante ou sans délire est un non-sens patholo-
gique autant que grammatical », dit-il (p. 124). Est-ce l'être psy-
chique que M. Belloc sous-enlend sous le mot de délire, et l'être
organique sous le mot de sensibilité? entend-il faire ici leur part
aux deux substances de l'homme ? je l'espère, mais je l'ignore.
Toujours est-il que le refus d'un homme aussi spécial de recon-
naître la folie là où des collègues également autorisés l'admettent
sans hésiter, témoigne, une fois de plus, du peu de certitude des
principes actuels de l'aliénisme.
6. — M. Baillarger.
Bien que M. Baillarger n'ait pris qu'une part indirecte à la dis-
cussion sur la folie raisonnante, je ne saurais le passer sous.silence
dans un examen des doctrines.
Dans l'incertitude où j'étais de savoir où trouver la dernière ex-

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