Dorine la salamandre

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La belle Dorine rentre au pays pour entendre une mystérieuse prophétie : son bonheur ne se réalisera qu’à travers l’écriture. Avec l’aide de son amoureux, elle se décide alors à nous livrer des histoires d’amour belles comme le jour, et d’autres plus sombres où le quiproquo se mêle à la trahison. Dorine brosse le tableau d’un territoire généreux. Un lieu où l’on sème et s’aime avec passion, où l’on se déchire. Un petit bout de France loin de tout, où les hommes ont décidé de ne pas faire semblant. Mais ces histoires ne nous révéleraient-elles pas, par procuration, un incroyable secret de famille ?

Dorine nous tient en haleine de la première à la dernière page. Dans ce roman, Gérald Gruhn campe avec bonheur des personnages attachants plongés dans des situations a priori inextricables...


Publié le : lundi 2 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366520729
Nombre de pages : 452
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« Le roman policier, c’est bien

lorsqu’on n’est ni la victime,

ni l’assassin. »

Moi.

 

 

« Si la mort est trop pressée de te prendre,

fais exprès de la faire attendre,

car l’impatience est un vilain défaut. »

Encore Moi.

 

 

« Lorsqu’on a quelque chose à cacher,

on gagne souvent à le montrer. »

Toujours Moi, je me répète, mais les vérités les plus vraies supportent l’insistance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Printemps

 

Dorine

 

 

 

 

La nuit fut longue.

En entrant dans la mansarde tôt dans la matinée, la descente de lit nous entrava d’un croc-en-jambe et la couette nous reçut à bras ouverts.

Tandis que Dorine dormait comme un bébé, mon sommeil faisait des vagues. Hélas, je n’avais pas le pied marin. Le mal de mer de la soirée arrosée m’obligeait à rester dans une semi-vigilance. J’agonisais au milieu de la houle, couché sur le pont d’un frêle rafiot. Pourtant, aucune raison de m’inquiéter : ma gueule de bois était en bois, elle flottait !

Une main sur le bastingage, prêt à larguer ma bile à tout moment par-dessus bord à la première alerte, j’oscillais entre un dormir ballonné et un réveillé comateux. Je me forçais à rester les yeux fermés, espérant que Morphée voudrait bien m’embarquer sur son lourd paquebot, ce qui n’arrivait jamais tout à fait, car j’émergeais rapidement de ce demi-sommeil. J’avais trop besoin de retrouver la ligne fixe de l’horizon pour stabiliser mon estomac. Je m’asseyais alors au bord du lit et je restais quelques minutes à observer ma Dorine, enveloppée dans ses rêves. Puis ma vue se voilait de nouveau d’un rideau de paupières lourdes, puis le sommeil encore, la mer, à l’infini, la tempête, toujours la main sur le bastingage et ainsi de suite.

La matinée passa ainsi, à regarder mon grand amour dans les rêves tranquilles du sommeil profond ou à lutter contre le roulis d’un coup de grand frais, vent de force six.

 

Ce séjour parisien avait été pareil aux autres. J’avais embarqué la charcuterie commandée par le restaurant Aux Diables de l’Ourcq et bourré le coffre de ma 4L avec des cagettes de champignons ramassés la veille, sur le mont Lozère. Peu de chercheurs s’aventuraient dans les bois au printemps, ils me laissaient le département entier pour faire mes provisions.

Après avoir serré ma petite grand-mère dans les bras, caressé le museau de notre chienne Samare, donné mes dernières instructions à notre ami Gros-Bert, j’étais parti. Le rétroviseur était pratique pour jouer au gros dur et simuler celui qui ne se retournait pas. Le miroir m’avait permis de regarder notre ferme de l’Esperbeyre disparaître dans la poussière sans me donner l’air d’être trop sentimental.

En quittant la Lozère, mon beau département déserté par cent vingt-huit exodes ruraux successifs, j’avais fait un grand détour par le Collet-de-Dèze où Rose-Pervenche, la sœur de notre charmante postière, m’avait donné rendez-vous. La demoiselle m’attendait devant une montagne de cartons et de valises. Elle montait s’installer à Paris et je lui servais de chauffeur. Je lui avais déniché un travail chez un marchand de matériel d’art à Montmartre, par l’intermédiaire de M. Launoy, un de mes vieux clients, médecin militaire à la retraite.

Chargée comme un mulet jusqu’à la galerie, ma pauvre fourgonnette allait se traîner, mais c’était ainsi : pour rentabiliser mes voyages à Paris, et quitte à rallonger ma route, je rendais service aux gens du pays. De la livraison d’une cagette de produits de la ferme au voiturage de passager sans « s ». Un seul passager suffisait pour le covoiturage, car ma fière fourgonnette n’avait qu’un siège de libre, à la place du mort.

Au retour de la capitale, je profitais de l’occasion pour approvisionner notre désert campagnard en matériel introuvable sur le catalogue Manufrance : crémaillère, friteuse électrique dernier cri, rouleau de toile, tout était possible.

Mes voyages à Paris étaient souvent l’occasion de faire le tour de la Lozère. J’allais chercher une chose ici, je livrais là-bas. Quelques paysans du coin travaillaient pour moi et me fabriquaient de la charcuterie que je vendais en dehors de tout circuit officiel. Pour mes producteurs, c’était toujours un petit appoint, trois cochons en plus de la production familiale qu’ils élevaient pour arrondir leurs fins de mois en glanant un peu d’argent frais. Quelques-uns m’avaient proposé de passer la vitesse supérieure, dix, vingt, trente cochons, mais j’avais toujours dit « non » parce que les clients parisiens m’achetaient mes produits pour ce côté fait maison et purement artisanal que je risquais de perdre en agrandissant l’affaire. Pas question que je trahisse des amoureux de la bonne bouche. La France était championne du monde de la gastronomie, je ne rigolais pas avec ça !

Cette économie parallèle était un poumon pour tous ceux impliqués dans ma petite entreprise d’import-export. J’allais chercher l’argent où il se trouvait, je tentais de rendre positive la balance commerciale de notre pauvre pays de Lozère, où d’irréductibles Gaulois s’accrochaient à leur montagne. Si bon nombre des jeunes d’ici s’installaient en ville pour se refléter dans le miroir aux alouettes des vitrines des grands boulevards, je faisais partie de ceux qui partaient pour mieux revenir.

Pourtant, je n’aurais pas pu me passer de ces voyages plus ou moins réguliers. Le pays souffrait de ce que les gens vivaient trop repliés sur eux-mêmes et je ne voulais pas ressembler à un jeune homme à l’esprit fermé ou au cœur entrouvert. Je n’en connaissais que trop ! Je souhaitais que le vent souffle en moi, un grand courant d’air pour chasser les idées noires qui s’installeraient dans ses toiles d’araignée à la manière des pièges à rêve des Indiens d’Amérique, si je fermais la porte de mon esprit. Pour ça, je devais voir le monde.

Et Paris, c’était Dorine ! Ma belle et tendre amoureuse que je venais rejoindre. Cette fille de chez nous était montée à Paname pour une raison profonde qui m’échappait. J’avais renoncé à lui demander pourquoi une treizième fois, car je ne voulais pas l’indisposer avec mon insistance. Elle m’aurait répondu : « Chut, gros ours ! Treize fois, ça porte malheur. »

J’avais donc traversé notre beau pays des Droits de l’Homme pour rejoindre la capitale en trimbalant ma passagère. La sœur d’Antoinette s’appelait donc Rose-Pervenche, deux noms de fleurs pour une seule et même belle plante. La demoiselle avait une conversation agréable, mais elle se berçait d’illusions, se faisant une idée de Paris que j’avais du mal à écorner. S’évader de la Lozère était pour elle une vraie aventure dont elle ne pourrait sortir que vainqueur, le monde à ses pieds. Le miroir aux alouettes dont je viens de parler ! Parmi les habitants de la plus grande concentration d’humains du pays de Poulidor, la majorité devait être déjà revenue de ses illusions. Rose-Pervenche ne doutait vraiment de rien, mais comment un petit gars comme moi, un quelqu’un qui se contentait de peu, pourrait-il rendre raison à une jeune femme qui rêvait de conquérir le monde ? Et pourtant, la suite me prouva que j’avais raison.

 

J’avais lâché Rose-Pervenche et ses bagages devant son nouveau chez-soi de Montmartre, puis j’embrayai pour redescendre à quelques rues de là. Ma Dorine louait un appartement sous les toits, au quatrième sans ascenseur, rue Custine, derrière le Sacré-Cœur.

L’immeuble semblait coincé entre deux hôtels particuliers. En façade, les murs cossus des voisins comprimaient la mince bâtisse et ne lui laissaient, pour respirer, que la place de trois fenêtres presque accolées. On entrait par une porte cochère et le rez-de-chaussée pavé s’ouvrait sur une courette sombre qui abritait les poubelles. Un passage obscur desservait quelques anciennes caves et débouchait sur une autre cour et encore derrière, sur un immeuble qui donnait sur la rue Poulet. La cour distribuait plusieurs montées d’escaliers, des coins et des recoins, tous les appartements regardaient sur un aven presque sans ciel de quatre étages où pendaient des armées de caleçons.

À l’entrée de ce dédale, les boîtes aux lettres étaient soigneusement rangées sur un mur aux couleurs douteuses. Celle de Dorine avait été rajoutée en bout de ligne, comme si sa mansarde n’avait pas été prévue dans le plan initial du bâtiment.

Des escaliers de bois montaient aux étages, ils grinçaient comme les portes d’un vieux manoir. Eau et gaz à tous les étages. Sur les paliers s’alignaient des fatras de tuyauteries et de câblages compliqués, ils pourraient bientôt accoucher dignement de Beaubourg. Des compteurs sans âge montraient leurs cadrans fatigués. La rampe vernie tournoyait jusqu’en haut, il était impossible de la descendre à califourchon tellement elle était raide. Il y avait aussi cette énorme boule de cuivre qui aurait accueilli les téméraires au rez-de-chaussée pour leur casser les bijoux de famille !

Tout en haut, les visiteurs tombaient presque nez à nez avec la porte de la mansarde de Dorine. Une lucarne envoyait un rayon toujours sale et montrait un ciel gris même les jours de canicule. J’avais espéré que cette lumière serait suffisante pour un hêtre et j’avais flanqué un petit arbre de notre pays dans un coin. Il ne s’y sentait pas très bien malgré son grand pot en terre qui prenait toute la place et les soins assidus de Dorine. La hauteur des étages avait permis qu’il ne servît pas de cendrier. Les grimpeurs d’escalier abandonnaient leurs mégots plus bas, sous les paillassons de voisins, avant d’escalader les derniers étages.

Sur sa porte, Dorine avait vissé une jolie plaque, pareille à celle des docteurs. De belles lettres dorées disaient : Mademoiselle D. Voyance, maux de l’âme et du corps. Sur rendez-vous uniquement. Pendue à un clou, une ardoise toujours de travers servait à laisser des messages. Quelques mots inscrits à la craie depuis trois jours indiquaient que Dorine me serait exclusivement réservée : Pas de consultation jusqu’à jeudi.

 

Le séjour était passé à toute allure. Nous étions mercredi midi, je n’allais pas tarder à effacer le message.

Je n’aimais pas cette plaque, sur le palier. Je la trouvais racoleuse. Certes, Dorine avait un don, mais je n’osais pas l’imaginer masser des clients et leur prédire un avenir radieux. C’était ma façon d’écarter une jalousie qui aurait tout balayé comme un chien dans le jeu de quilles de nos relations. J’aurais préféré une inscription plus sobre comme : Dorine. Intuition et reboutage. Car l’amour de ma vie se prénommait Dorine, elle n’était pas qu’une majuscule ronde qui laissait imaginer n’importe quoi. Car la voyance de Dorine se résumait à un sens aigu de la déduction. Car son aptitude à réparer les corps était une médecine que personne n’avait le droit d’écrire sur sa plaque, le Conseil de l’ordre et de la gendarmerie veillaient à écarter le bon citoyen de tout thérapeute non diplômé. Car la réparation des maux de l’âme était une publicité dont je ne voyais pas l’utilité. J’avais encore abordé la question ce matin-là, dès le réveil de Dorine :

« Maux de l’âme et du corps sur ta plaque, ça sonne mal !

—La plupart des clients qui viennent pour que je leur lise l’avenir ont des bleus à l’âme. Des cabossés de l’intérieur.

—L’âme ? Tu crois donc en Dieu ?

—Non. Mais c’est une façon de parler. »

Je haussais les épaules et repris :

« Tu devrais redescendre à l’Esperbeyre plus souvent. Je sais que tu es ici parce que ça te plaît, que tu ne veux pas vivre avec moi pour l’instant, ça n’arrivera peut-être jamais, mais tu manques à Mée.

—Tu le sais bien : un jour, je reviendrai, on se mariera, on aura des enfants.

—Tu parles !

—Je parle et parfois je ne parle pas ».

Et ma belle se lova sous mon épaule.

Je restai un moment à tenter vainement de lire mon avenir commun avec Dorine dans ses cheveux plus noirs que du marc de café. Puis fataliste, j’exprimai ma déception :

« Ce jour est bien loin. Je ne vois pas les choses avancer. Je viens ici, je m’en vais. Je reviens, je rentre. Tu me manques, alors, je reviens encore. Évidemment, je repars parce que mon travail, ma terre est là-bas, puis je remonte ici et ainsi de suite. Tu nous fais vivre là une drôle de vie à deux ! Mée t’apprendrait ce qu’elle sait des plantes si tu revenais. Ça ferait une corde de plus à ton arc.

—C’est le rythme de notre musique. Il y a des paroles d’amour qui vont avec. Tu te rappelles les paroles de la chanson ? »

Et elle se mit à chanter :

Baboum, baboum, mon cœur baboume dans ma poitrine.

Quand tu y plantes tes épines, je perds mon sang-froid.

 

Et je repris en chœur :

Baboum, baboum, mon cœur baboume dans ta poitrine.

Sous ce sein gauche que je tétine.

 

Et badababoum, mon horloge compta le rythme de mes joies, et de mes peines, de n’être un roi que dans l’arène, que naître roi que dans la reine.

Et badababoum, on fit l’amour pour le plaisir d’entendre la musique de nos gémissements. Toutes les occasions étaient bonnes.

 

Dorine s’endormit à nouveau.

Observer les autres dans leur sommeil avait toujours eu sur moi un effet apaisant. Je trouvais ça mystérieux. J’avais rarement eu l’occasion de regarder les bébés endormis dans leur landau, mais à chaque fois, ce spectacle fort et tranquille m’avait bouleversé.

Le sommeil de ma Dorine produisait un effet similaire. C’était également un moment privilégié pendant lequel je pouvais la caresser d’une façon bien étrange. D’un doigt imaginaire, je frôlais ses paupières, je lissais ses sourcils noirs tracés au fusain, je faisais le tour de son front, je descendais vers l’oreille, plongeais dans son cou. La pulpe de mon doigt parcourait mentalement la douce géométrie de son corps, j’adorais ce plaisir d’une simplicité extraordinaire.

Parfois, je joignais le geste à l’imagination. Comme en cette fin d’après-midi où il me fallait réveiller Dorine en douceur. Au passage sur sa joue, elle voulut chasser la mouche de mon doigt posée sur son visage avec une petite contraction réflexe. La mouche imaginaire s’envola et revint à l’attaque. La coquine gêneuse s’aventura sur ses lèvres et ma Dorine poussa un petit « hum » qu’elle agrémenta d’un sourire. Elle avait compris que ce n’était pas une vilaine mouche qui la réveillait, mais un gros matou.

« Miaou ! »

Je fourrai mon museau dans son cou et je ronronnais. Dorine saisit ma tête dans ses mains et m’invita à respirer le parfum entre ses seins. Malgré ses quelques années parisiennes loin de moi, elle sentait toujours le foin dans lequel nous avions passé notre première nuit d’amour. Du foin à l’odeur de patchouli.

Mais ce n’était plus l’heure de s’attarder. Les poumons pleins de bonheur, je me levai.

« Je prépare mes affaires et je pars. »

En enfilant mon pantalon, je proposai :

« Un café ? »

Au lieu de répondre, ma douce demanda le silence d’un doigt en travers de ses lèvres. Je compris qu’un nouveau jeu commençait.

Sans un mot de plus, je préparai la cafetière italienne et la posai sur le feu. Dans la pénombre de la chambre de bonne, la flamme Butagaz était d’un bleu franc.

Dorine se leva et se posta devant la table où, assis, j’attendais mon café. Lorsque je tournai la tête, elle tournait la sienne. Si je bougeais le bras, elle faisait tout pareil. Les règles de ce nouveau jeu se précisaient : une femme-image reproduisait mes gestes dans le miroir imaginaire qu’elle avait tendu devant moi. Elle n’allait pas s’en tirer à si bon compte !

Je portai une main derrière la tête et les cheveux de Dorine se détachèrent. Je tirai une ficelle imaginaire sur sa poitrine et la chemise de nuit de Dorine tomba de ses épaules. D’un blanc couleur marguerite, ses seins nus étaient tendus comme mon sexe dans mon pantalon.

Glouglou. La cafetière me rappela à la réalité.

Je me levai et proposai de nouveau une tasse.

« Un café ? » et mon miroir me répéta : « Un café ? »

Je profitai de l’aubaine avec un « je t’aime » et l’écho répéta « je t’aime » sans me mentir.

Alors, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Je tentai un audacieux : « Je rentre avec Dorine à la maison. »

Hélas, mon miroir devait avoir un petit défaut de tain, car il me répondit un décevant : « Je rentre sans Dorine à la maison. »

Trop raisonnable pour risquer de la quitter sur un sentiment négatif, je n’insistai pas.

Je me versai une tasse de café, Dorine se servit une tasse de rien.

Je décidai de boire mon breuvage debout. Le reflet-Dorine se tenait droit devant moi. Je reculai d’un pas, mon reflet fit de même. Je pouvais ainsi l’observer de la tête aux pieds, je ne me gênai pas. J’avais mon pantalon, elle était nue. C’était une différence de taille et je ne crois pas que j’aurais pu supporter très longtemps son regard dans le cas inverse. Était-elle plus libérée que moi ? D’autant que j’insistai ! Je caressais son corps des yeux, je n’épargnais aucun centimètre. De la tête aux pieds. Je savais que j’allais devoir la quitter très vite alors, je me délectai du spectacle de cette perfection qui s’offrait à moi.

Arrivé à son orteil gauche, je remontai jusqu’à son regard et j’y plantai le mien. Ses yeux noirs étaient profonds comme une nuit sans lune. Son sourire éclatant devait être le soleil qui manquait souvent au ciel parisien. Dorine soutenait parfaitement la petite épreuve que nous rejouions souvent : « Le premier qui rira aura une tapette. Le premier qui clignera des yeux devra un baiser ». Je détournai la tête pour abréger. Il n’était plus question de se jeter dans les bras l’un de l’autre, car j’avais la France à traverser.

À défaut du goût sucré des lèvres de Dorine, le goût amer du café me fit du bien. Peu à peu, mes idées se remirent en place. En profitant du spectacle du miroir, je réfléchis à la suite : je devais rassembler mes affaires, tout fourrer dans mon sac, terminer de m’habiller. Je devais laisser sur la table la traditionnelle participation de quelques billets au foyer étrange qu’on ne formait pas. Je devais embrasser Dorine d’un baiser suffisamment fort pour m’en souvenir jusqu’à la prochaine fois. Je devais prendre mon barda et enfiler les escaliers sans me retourner. Je devais démarrer ma voiture et entamer la longue route jusqu’à ma Lozère. Pas de passager programmé pour ce retour. Pas de pigeon voyageur à convoyer1. Pas de larme à verser sur cette vie entrecoupée qui était celle de notre amour compliqué.

Lorsque tout fut bien clair dans ma tête, je posai ma tasse sur la table et je m’attaquai au rituel du départ. Mon reflet accomplissait les mêmes gestes que moi, mais dans le vide. Elle remplit un sac de rien. Elle fit semblant de se rhabiller. Dorine fouilla dans une prétendue poche près de la touffe de son pubis et sortit un rouleau de billets transparents. Elle déposa quelques papiers-monnaies invisibles à côté des miens, sur la table, elle prit les clefs imaginaires de la voiture qu’elle n’avait pas. Je m’approchai, elle s’approcha. Je posai mes lèvres sur les siennes, elle posa ses lèvres sur les miennes. Je lui souris. Pas contrariant, mon reflet fit de même.

Soudain, toc-toc ! Quelqu’un toquait, ça n’arrivait jamais !

Dorine esquissa une grimace pour signifier « je n’attends personne » et elle me poussa dans un coin de sa chambre. Elle enfila vite fait un léger peignoir et ouvrit alors que le toc-toc reprennait.

Par la porte entrebâillée, sans le moindre mot de notre visiteur, Dorine lâcha simplement :

« Je sais ! Je ne suis pas seule, tu comprends ? On se voit plus tard. »

Puis elle referma sa porte et s’y adossa.

« Qui était-ce ?

—Quelqu’un.

—Quelqu’un que tu tutoies ?… j’étais perplexe.

—Quelqu’un que tu connais pas et que tu connaîtras jamais, je l’espère pour toi !

—Qui ?

—De quoi parlions-nous, avant cette interruption ?

—On ne parlait pas.

—Si. Tu m’avais demandé de rentrer à l’Esperbeyre.

—Oui…

—Alors, d’accord.

—Pardon ?

—Je m’habille et j’arrive. Je rentre en Lozère. »

Je m’assis sur un coin du lit et je la regardai s’activer en silence.

Qui était ce mystérieux visiteur dont elle ne voulait rien dire ? Était-ce un homme, d’ailleurs ?

Dorine passa rapidement un pantalon et une tunique, fourra quelques affaires piochées au hasard dans un cabas, récupéra les dés de Grand-Pé et ses économies cachées dans la boîte à sucre, puis elle se planta devant moi.

« Allez ! On y va !

—Comme ça ? En deux minutes ? Tu décides que… et…

—Oui. Filons !

—Filons ?!?… » et Dorine s’était déjà retournée.

Je l’attrapai par le bras.

« Que se passe-t-il ?

—Tu voulais que je rentre habiter avec toi, je suis d’accord. Mais ne me pose pas de questions !

—Qui était ce visiteur bizarre qui a déclenché ?…

—Pas de questions, j’ai dit ! Écoute-moi bien : chacun ses mystères. Tu as les tiens avec cette médaille que tu portes au cou, accepte que j’aie les miens. »

La garce ! Elle avait tapé juste.

J’étais brusquement tiraillé entre des envies contradictoires : boire un grand verre de whisky pour atténuer l’hématome de mon cœur, avaler une aspirine pour faire passer mon mal à la tête, ou tout gâcher en jouant au compagnon jaloux.

Mais le temps semblait compté. Ce n’était pas le moment de se laisser aller au vague à l’âme et à la tempête du corps. Je pris la décision contre nature qu’il fallait : si je devais enfouir ma curiosité dans le puits sans fond de l’oubli pour m’enfuir avec Dorine, je le ferais sans hésiter.

 

Juste avant qu’une larme sèche ne coule de mon œil, je pris mon sac, j’ouvris la porte. Je commençais à descendre et là, quoi ? Dorine ne semblait pas suivre dans l’escalier. Je me retournai.

Ma douce s’était arrêtée une seconde devant l’ardoise de sa porte. D’une manche, elle avait effacé le message et inscrit en lettres capitales, grinçantes et définitives : MERDE !

Elle avait alors retrouvé le sourire confiant qui s’était effacé cinq minutes durant !

« Vite ! » et l’on dévala l’escalier.

Sur le palier du second étage, elle s’arrêta encore brusquement. Je me retournai à nouveau.

« Où as-tu mis ta voiture ?

—Ton quartier est infernal pour se garer !…

—Où ?

—Dans une petite rue de l’autre côté, pourquoi ?

—Bien. Suis-moi. »

Dorine me précéda et arrivé dans la cour, elle attrapa ma main. Au lieu de sortir par devant, elle me guida sous le petit porche des caves. À gauche, à droite, presque dans le noir et l’on arriva dans la rue, par derrière.

Une pluie fine tombait d’un ciel sans hauteur. Ma 4L nous attendait bien sagement, garée comme un bon cheval toujours prêt pour son maître. La fourgonnette connaissait les six cent quinze kilomètres à parcourir, elle allait me conduire directement jusqu’à l’étable.

J’avais l’impression qu’on détalait comme des voleurs, mais au fond de mon cœur, j’étais heureux de rentrer avec Dorine.

 

La maison bleue

 

 

 

 

Alex était un petit garçon intelligent et débrouillard.

À son âge, il savait déjà couper une planche avec une scie, planter des clous sans se taper sur les doigts, faire des trous avec la perceuse à colonne et se servir de la clef à molette de son papa. Au jardin de M. Philibert, il repiquait les salades et cueillait les haricots. Dans le verger de Mme Grimbert, c’était un as pour construire les cabanes. Il savait même grimper à la corde dans le grand noyer, pas plus de deux mètres.

Ce petit bonhomme plein de vie était la fierté de ses parents. Quand sa mère parlait de lui à des amis ou à la famille, des éclairs brillaient dans ses yeux, des éclats de bonheur dont un magicien aurait pu faire des guirlandes pour éclairer la nuit des aveugles. Lorsque son père lui apprenait le bricolage, le gamin comprenait vite et le fier papa prenait une grande respiration pour bomber un torse large comme la muraille de Chine. Avec tout cet air victorieux, un footballeur aurait pu gonfler le ballon de football de la prochaine coupe du monde !

Le père d’Alex s’appelait Raymond. Ses activités étaient celles d’un homme soucieux des siens : il réparait ce qui se cassait dans la maison, rentrait du bois pour avoir chaud l’hiver, brûlait les feuilles du jardin et taillait les pommiers. Le reste du temps, il ramenait un salaire de chauffeur routier dûment déclaré aux impôts, il était honnête au centime près. Raymond savait faire des miracles de ses dix doigts. Son grand plaisir était d’expliquer le fonctionnement de ses outils à son petit Alex. Curieux pour les objets, toujours prêt à apprendre, le gamin partageait donc des secrets de bricoleurs avec son père, fort et musclé comme un boxeur et qui pourrait le protéger tout au long de sa vie contre les méchants.

La famille d’Alex cultivait un bout de jardin vers le stade avec M. Philibert, un retraité qui habitait la rue d’à côté. Raymond retournait la terre au début du printemps, ou à l’automne pour laisser reposer la fumure pendant la saison froide. M. Philibert s’occupait du reste parce qu’il avait la main verte et ainsi, tout le monde profitait de bons légumes. Dans cette aventure potagère, Alex n’était pas en reste : il aidait à arracher la mauvaise herbe. Le vieux monsieur lui payait un salaire en caramels à la fraise et en nounours au chocolat.

Alex adorait plonger ses mains dans la terre grasse. Par plaisir et peut-être aussi, par gourmandise et pour la joie de partager avec son amie Marie-Jo, le salaire sucré que M. Philibert lui concédait pour services rendus à la patrie. Marie-Jo, une adorable blondinette au nez retroussé et à la fossette aux coins des lèvres.

Raymond était livreur. Il exerçait le même métier que moi, mais ses déplacements ne le conduisaient pas au-delà de Lyon, Clermont ou Montpellier. Depuis le dépôt de Mende, capitale du Gévaudan et préfecture de la Lozère, il arpentait les départements limitrophes.

Parfois, les jours où il n’y avait pas école, Raymond embarquait Alex dans son camion pour faire ses tournées. Bien sûr, les patrons du routier n’étaient pas au courant de ces écarts au règlement, c’était un arrangement qui ne sortait pas de la famille. Alex, l’apprenti camionneur, se faisait discret et ça suffisait pour être heureux. Père et fils parcouraient le pays en chantant à tue-tête. Ils avaient appris « À la Claire Fontaine » et « la Madelon », ils la chantaient en canon.

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