Dorothée, vierge et martyre, tragédie, suivie du "Magicien", drame de Calderon, traduit de l'espagnol pour la première fois [et d'extraits de "La Vierge martyre" de Massinger, traduits de l'anglais]

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Bray et Retaux (Paris). 1873. In-8° , 375 p., frontisp. gravé.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
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2 vol. in-8, ou 2 vol. in-18. (Bray et Retaux.)
Borne oecuménique, Lettres à un ami pendant le Con-
cile. (Palmé.)
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térieur de la Santa-Casa. (Bray et Retaux.)
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Les Croisés de Saint-Pierre, notice sur cette association. (Pous-
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La Salette, Lourdes, Pont main, voyage d'un croyant,
3e édition. (Bray et Retaux.)
Dante, Pétrarque, Michel-Ange, Tasse, sonnets choisis, tra-
duits et précédés d'une étude sur chaque poëte par MM. Ernest et
Edmond Lafond. (Bray et Retaux. )
Paris. — E. de Soye et Fils, imp., pl. du Panthéon, 5
COMTE LAFOND
VIERGE ET MAR
TRAGÉDIE
SUIVIE
DRAME DE CALDERON
TRADUIT DE L'ESPAGNOL POUR LA PREM1ÈRE FOIS
PARIS
BRAY ET RETAUX, LIBRAIRES-ÉDITEURS
82, RUE BONAPARTE, 82
M D OCC LXXIII
INTRODUCTION
LES VIERGES MARTYRES.
L'âge héroïque de l'Église n'offre rien de plus
beau, rien de plus fortifiant que le spectacle de ces
vierges chrétiennes qui affrontaient tous les sup-
plices, plutôt que de renier le nom de Jésus-Christ.
La liste en est longue, et j'ai calculé que les vierges,
les femmes et les enfants forment presque le tiers
des martyrs connus :
Et dans de faibles corps s'allume un grand courage.
Notre religion est la seule qui nous fasse voir,
pendant trois siècles, un sexe timide déployer une
énergie qui surpasse quelquefois, peut-être, celle
1
2 INTRODUCTION
que nous admirons dans les plus vaillants martyrs.
« On sent,,dit dom Guéranger, que Dieu se plaît à
voir briser la tête de son ennemi sous la faiblesse
même de ce pied que Satan redoute ; l'inimitié que
le Seigneur a scellée entre la femme et le serpent pro-
duit dans les annales de l'Église ces luttes sublimes
dans lesquelles l'ange rebelle succombe, avec d'au-
tant plus de rage et de honte, que son vainqueur lui
semblait moins digne d'exciter ses alarmes. Il doit
savoir maintenant, après tant de rudes expériences,
combien est redoutable pour lui la femme chré-
tienne, et nous, qui comptons tant d'héroïnes parmi
les ancêtres de notre grande famille, nous devons
en être fiers et chérir leur mémoire. »
Les pèlerins de Rome connaissent l'église de
Saint-Etienne le Rond, où le pinceau du Pomarancio
a représenté, trop vigoureusement peut-être, les
supplices variés des martyrs. Le peintre a mis au
premier plan celles qui ont mêlé dans leur couronne,
comme disent les Actes, le lys de la virginité à la
rose du martyre. La vierge Thècle, convertie par
saint Paul, est la première martyre de son sexe,
comme saint Etienne avait été le premier martyr du
sien; elle passa par le triple supplice du feu, des
lions, de la nudité, toujours protégée par la grâce
de Dieu, et les lions se couchèrent à ses pieds, n'o-
INTRODUCTION 3
sant offenser ni sa beauté par une blessure, ni même
sa pureté par un regard (1). Voyez Catherine sur
la roue, Agnès sur le bûcher, Émérentienne lapidée,
Cécile étouffée dans les bains de sa demeure et enfin
décapitée; Sothère, offrant ses joues virginales aux
soufflets, supplice réservé aux esclaves ; Bibiane,
liée toute nue à une colonne et flagellée jusqu'à
la mort ; Martine, découpée à coups de rasoir, en-
duite de graisse bouillante, et faisant écrouler à sa
voix le temple du dieu Mars que son nom rappelle :
Marguerite, tourmentée à la fois par les supplices et
par le démon, qui, sous la forme d'un dragon, sem-
ble prêt à la dévorer ; Lucie, dans les flammes,
priant Dieu de prolonger son martyre pour confirmer
la foi de ses frères ; l'esclave Potamienne, livrée
par son maître qui ne peut la séduire, plongée dans
une chaudière de poix bouillante, demandant, par
pudeur, à y être descendue lentement; Blandine,
jeune esclave lyonnaise, enfermée dans un filet et
livrée sans défense aux attaques d'un taureau furieux
qui sème derrière lui les lambeaux de ce corps
virginal ; Appollonie, toutes les dents brisées, s'é-
lançant sur le bûcher sans attendre que la main des
bourreaux l'y précipitât ; Fébronia, hachée en mor-
(1) Rome et Judée, par Franz de Champagny.
4 INTRODUCTION
ceaux avec des raffinements de cruauté qui révoltè-
rent jusqu'aux spectateurs païens; la courtisane
Afra, brûlée vive en priant Dieu de la délivrer du feu
éternel ; Charitina, précipitée au fond de la mer;
Barbe, livrée aux juges par son propre père qui se fait
son bourreau et lui tranche lui-même la tête; Fausta,
enfermée dans un coffre de bois où l'on enfonçait
de longs clous qui transperçaient tout son corps de-
venu, disent les Actes, comme la semelle ferrée des
chaussures des soldats romains.
Voyez-vous ce palais qui brûle par ordre de
Domitien? C'est sa nièce, sainte Flavie Domitille,
qu'il fait périr avec ses compagnes, parce qu'il
a découvert qu'elles étaient chrétiennes. Contem-
plez Euphémic, jetée dans une machine garnie de
roues aïgues pour la broyer, et enterrée à mi-corps
dans une caverne peuplée de serpents ; Marcienne,
mise en pièces par un léopard au milieu de l'arène ;
Restituta, battue à coups redoublés avec des instru-
ments appelles scorpions; Eugénie jetée dans les
fourneaux des Thermes de Sévère; Sabine, qui
cueille la palme du martyre sur le mont Aventin ;
Gorona, attachée à deux arbres recourbée de force,
lesquels, en se redressant, lui arrachent les quatre
membres ; Suzanne, égorgée en sa maison pour
avoir refusé à Dioclétien d'épouser son fils adoptif;
INTRODUCTION 5
c'est l'Espagnole Eulalie, les flancs sillonnés par les
ongles de fer, s'écriant : « c'est votre nom, Seigneur,
qu'on trace sur mon corps avec la pourpre de mon
sang; » c'est la Sicilienne Agathe, le sein coupé,
disant à son juge : « Ne rougis-tu pas de faire couper
à une femme ce que toi-même as sucé dans ta
mère (1)? »
Sur le cycle d'or de la sainte Eglise, le lendemain
de la mort d'Agathe, apparaît la commémoration du
martyre de Dorothée ; mais, avant de parler de notre
héroïne, je dois dire à quelle occasion j'ai fait con-
naissance avec l'illustre et gracieuse martyre de
Césarée. .
M
LA STATUETTE.
La veille de Noël de l'an de grâce 1852, quand
Florence était encore l'Athènes de l'Italie sous le
sceptre paternel de son Grand-Duc, j'allai visiter
l'atelier de mademoiselle de Fauveau qui représen-
tait si bien, dans la ville des Fleurs, l'art et i'hon-
(1) Non pudet amputare in foemina quod ipse in matre suxisti!
(Brov. rom.)
6 INTRODUCTION
neur français. Son dévouement à madame la du-
chesse de Berry, pendant son expédition en Vendée,
l'avait conduite en prison, puis en exil. Elle avait
choisi, pour sa retraite, la patrie de Dante, de Mi-
chel Ange et de Benvenuto Cellini; son talent
de sculpteur la rendait digne d'habiter avec
ces grandes ombres. Les amateurs et les souverains
se disputaient alors ses oeuvres (1). Ce-jour là, je
remarquai dans l'atelier une statuette en marbre qui
représentait une jeune martyre attachée à un po-
teau, tandis qu'un ange lui apportait des fleurs. Je
demandai à l'artiste le sujet de cette délicieuse
composition.
» Comment ! me dit-elle, ne connaissez-vous
pas la légende de sainte Dorothée? Vous allez à
Rome, vous y verrez son église, et vous y appren-
drez son histoire. »
J'adressai, en partant, ces vers à mademoiselle de
Fauveau:
(1) On connaît sa Francesca de Rimini qui était dans la galerie
Pourtalès. M. de Goubertin possède d'elle l'Ange de la peinture
et l'Ange de la musique. J'ai vu dans son atelier un beau Christ
en croix; sa tète tombe tout à fait sur l'épaule droite, et sa main
a deux doigts encore levés pour bénir le monde. J'y remarquai
aussi une sonnette d'argent qu'elle a composée pour l'empereur
de Russie; tout à l'entour s'enroule une merveilleuse chasse du
moyen âge.
INTRODUCTION 7
A MADEMOISELLE FÉLICIE DE FAUVEAU.
Costei gl'ingegni femminili e gli usi
Tutti sprezzô sin dall'età più acerba;
Ai lavori d'Aracne, all'ago, ai fusi
Inclinar non degno la man superba
(Gerusalemme liberata, canto II.)
A d'autres vous laissez l'aiguille et le fuseau,
Et vous avez saisi l'épée et le ciseau;
Un souffle belliqueux sur votre doux génie
A passé tout à coup. Tasse a peint Herminie
Se chargeant d'une armure et fuyant les combats,
Mais Clorinde est plus fière et ne recule pas;
Telle, au malheur fidèle et par l'honneur guidée,"
Yous avez traversé la guerre de Vendée;
Napoléon disait : ces combats de géants !
Mais ce n'est plus qu'un jeu de femmes et d'enfants,
Pour ce monde sans foi qui l'appelle folie,
Dernier souffle expirant de la chevalerie!
Quant il fallut rentrer son èpée au fourreau
Votre main délicate a repris le ciseau;
Et puis vous exilant du doux pays de .France
Vous avez pour patrie ici choisi Florence,
Le pays du beau marbre et de ces oeuvres d'art
Auxquelles vous donnez des soeurs pour votre part.
Votre noble atelier est comme un oratoire ;
Lampe pure et voilée y brille votre gloire
Sur tant de beaux travaux d'un précieux fini,
Quoique vous en disiez, dignes de Cellini.
Mais vous n'avez jamais sculpté de Fornarines ;
On ne peut qu'admirer vos chastes figurines;
Votre art est tout chrétien, et sous votre ciseau
Vous ne séparez point le Vrai, le Bien du Beau.
Pour venir habiter cette noble Florence,
Capitale de l'Art et de la Renaissance,
8 INTRODUCTION
Que vous avez bien fait de quitter ce Paris
Qui no fait que hurler sur le trône en débris!
Le ciseau, dur outil, quand Michel Ange on fête
Fait voler on éclats le marbre sa conquête !
Laissons là ce géant, mais tout autour de vous
Vous rencontrez ici des modèles plus doux;
L'élégant Cellini qui s'est vanté, jeune homme,
D'avoir tué Bourbon pendant l'assaut do Rome,
Et d'autres, dont Florence admire la valeur,
Vous ont tondu la main et vous ont dit : ma soeur!
J'ai, sortant de. vos mains, vu sainte Dorothée
Attachée au poteau, sur la terre arrêtée,
Mais son regard au ciel s'élance en liberté
Pour voir le don divin par un ange apporté,
Fleurs venant des jardins de son époux céleste
Dont l'aspect va lui faire oublier tout le reste !
Et toi, jeune railleur de sa virginité,
Ce miracle confond ton incrédulité;
Vois-tu ces fleurs du ciel dont le parfum enivre?
A ton nom sois fidèle (1), aime Dieu, meurs pour vivre,
Dans ton sang baptisé, laisse-là tes dédains
Et suis ta Dorothée aux célestes jardins!
Heureux l'artiste, aimé du ciel, qui réalise
Un sujet qu'il choisit et qu'il idéalise;
Mais cherchons dans le ciel à prendre notre essor,
Et Dorothée à voir sera plus belle encor !
L'histoire de Dorothée, peu connue, n'a pas
inspiré à l'art de nombreuses représentations de son
martyre ; il suffit cependant de dire, pour sa gloire,
(1) Théophile en grec signifie qui aime Dieu, comme Dorothée
veut dire don de Dieu.
INTRODUCTION 9
que Raphaël l'a peinte, en 1504, à côté d'une
vierge glorieuse qui lui avait été commandée par
les religieuses du couvent de Saint-Antoine de Pa-
doue, à Pérouse. Ce tableau devint, à la fin du
dernier siècle, la propriété des rois de Naples, et
c'était un des trésors de leur palais. Après l'an-
nexion de Naples et do la Sicile à l'Italie, ce Ra-
phaël passa en Espagne entre les mains du comte
Bermudez. L'auteur de l'Art chrétien, M. Rio, qui a
été le visiter à-Madrid, nous en a-fait une des-
cription enthousiaste. Quatre saints sont debout,
deux par deux, de chaque côté du trône de Marie :
ce sont saint Pierre et saint Paul, sainte Dorothée
et sainte Catherine d'Alexandrie. Sainte Dorothée
se tient derrière saint Paul, le corps tourné de trois
quarts vers la Vierge. Vêtue d'une robe verte un peu
foncée et d'un manteau blanc jeté sur l'épaule,
elle tient de la main gauche, un livre relié en
rouge, et porte de la main droite la palme du
martyre. Le front ovale et très-développé par le haut,
fin et presque trop étroit par le bas, est bien flo-
rentin. Peut-être même il y a-t-il ici un peu d'exa-
gération dans le parti pris de cette structure. Quoique
les traits ne soient pas irréprochables, l'ensemble
de la physionomie est charmant. Les yeux sont
doux ; la bouche est petite, trop petite même ; le
10 INTRODUCTION
menton est très-pointu. Les cheveux blonds sont
arrangés en bandeaux qui cachent les oreilles et
descendent le long des joues. Une écharpe s'enroule
derrière la tête, passe sur les épaules et entoure la
poitrine. Une couronne de fleurs enfin complète
cette fraîche image, et rappelle un détail touchant
de la légende (1).
Il y a dans la sacristie d'Aix-la-Chapelle une
vieille peinture pleine de cette bonhomie touchante
des peintres allemands, avant qu'elle eut été gâtée
par le goût italien de la Renaissance. Elle représente
Dorothée, assise dans une espèce de cloître, cou-
ronnée de roses, ses longs cheveux blonds épars
sur ses épaules, tenant d'une main une branche de
rosiers, de l'autre un panier rempli de fleurs. Le
Père Cahier nous en montre une gravure dans son
livre si intéressant sur les Caractéristiques des Saints.
Ce savant jésuite a donné des conseils à Hippolyte
Flandrin pour la composition de ses fresques de
Saint-Vincent de Paul, à Paris. Il n'a pas manqué
de lui faire placer sainte Dorothée dans le groupe
de ses vierges martyres; on voit que Flandrin a vu le
tableau du vieux peintre d'Aix-la-Chapelle ; il a re-
présenté aussi Dorothée toute fleurie, couronnée de
roses, un panier de fleurs à la main.
(1) Les Vierges de Raphaël, par F.-A. Gruyer.
INTRODUCTION 11
L'école de Dusseldorf a publié une très-gracieuse
gravure de cette martyre, composée par Settegast ;
c'est celle que nous avons choisie pour mettre en
tête de ce livre.
A l'époque de notre premier voyage à Rome, un
pensionnaire de l'Académie de France, M. Lenep-
veu, peignait un grand tableau du martyre de Do-
rothée,, qui a été fort remarqué. La sainte est
conduite au supplice, la tête voilée, une main levée
vers le ciel, tandis que de l'autre elle présente un
bouquet de fleurs au jeune Théophile, qui, à la vue
de ce prodige, tombe à genoux, les mains jointes.
Le peintre a évité une difficulté en ne peignant pas
l'ange qui apportait les fleurs.
Voilà tout ce que la peinture et la sculpture ont
fait en l'honneur de Dorothée.
Voyons ce qu'a fait pour elle l'architecture.
III
L'OEUVRE DE SAINTE DOROTHÉE.
A peine arrivé à Rome, je suivis le conseil de
mademoiselle de Fauveau, et j'allai visiter la jolie
petite église de Sainte-Dorothée, qui est située dans
12 INTRODUCTION
le Transtevère, près du Ponte Sisto. Cette église exis-
tait dès le quinzième siècle ; c'est sous ses voûtes
que deux saints, Gaétan de Thienne et Joseph Cala-
sanzio, qui habitaient tout au près, furent inspirés
de fonder, le premier, l'Ordre des Théatins, l'autre
l'Ordre des Clercs réguliers de la mère de Dieu, vul-
gairement appelés les Scolopie. Au seizième siècle
l'église fut donnée aux Pères Mineurs conventuels,
qui la réédifièrent et l'ornèrent d'une coupolinette. A
l'autel majeur, les saints Sylvestre et Dorothée sont
l'oeuvre de l'artiste Michel Bucci. Sous cet autel,
une grande urne en marbre contient le corps de la
sainte titulaire, qu'un bas-relief en médaillon re-
présente debout, la palme à la main, acceptant les
fleurs et les fruits qu'un petit ange lui apporte.
Tout autour on lit cette inscription: Sanctae Dorothae
corpus hic quiescit.
Dans la basilique voisine de Sainte-Marie du Trans-
tevère, sur le pilier à droite du choeur, sous une
grille, on m'a montré une tache rougeâtre accom-
pagnée de ces mots : Gutta sanguinis divoe Dorothoe vir.
et mar. Cette vénérable basilique possède aussi le
chef de Dorothée qu'elle expose le jour de sa fête,
6 février. Ce jour-là le chapitre de Sainte-Marie se
rend processionnellement à la messe qui se dit, à
neuf heures, dans l'église de Sainte-Dorothée. Après
INTRODUCTION 13
la messe, on bénit des pommes et des fleurs que
l'on distribue aux fidèles, en souvenir du miracle
de la jeune martyre. La même bénédiction se fait
à Bologne dans l'église des Saints Simon et Jude, qui
possède une relique de la sainte. Dorothée est na-
turellement la patronne des jardiniers fleuristes.
La ville de Prague, en Bohême, se vante de pos-
séder une partie de sa tête qui lui a été apportée
par l'empereur Charles IV. L'église des Jésuites,
à Lisbonne, possède de ses reliques, ainsi que plu-
sieurs églises de Cologne. Les Carmes de cette der-
nière ville montrent sa mâchoire.
Au retour d'un de mes voyages de Rome, je
m'étais arrêté à Arles, où l'on m'avait dit que l'on
gardait des reliques de Dorothée, à Arles que son
poëte a si bien décrite.
A l'ouro d'iuei sies meissouniero,
Arle! o couchado sus toun iero,
pantaies em'amour ti glôri d'àutri-fes (1).
Je visitai ses Champs-Elysées, les Aliscamps
comme on les appelle, chantés par Dante, qui les
visita; ce cimetière païen devint chrétien et fut sanc-
(1) A cette heure tu es moissonneuse, Arles! et couchée sur ton
aire, — tu rêves avec amour de tes gloires anciennes. (Mireio,
poëmo provençal, par Frédéric Mistral, chant xi.)
14 INTRODUCTION
tifié par une apparition du Sauveur. Au-dessous de
l'église de Saint-Honorat, dans une sorte de cata-
combe on montrait l'autel de pierre, sur lequel
saint. Trophime offrait le sacrifice réparateur. Tout
autour se trouvaient sept sépulcres de marbre, ad-
mirables par la perfection de leur travail, mais plus
dignes de vénération par les cendres augustes qu'ils
contenaient. C'étaient les reliques de saint Ge-
nes, martyr, de sainte Dorothée, vierge martyre,
d'origine arlésienne (1) ; des bienheureux archevê-
ques d'Arles, saint Hilaire, saint Eone, saint Vir-
gile, saint Concorde, et saint Rolland. Mais ce cime-
tière a été bouleversé par le temps et par le chemin
de fer, et l'église a subi d'affreuses dévastations.
Quand je parlai de Dorothée au gardien.
« Des reliques ! Monsieur, me dit-il, nous n'a-
vons plus même celles de saint Honorât. »
Dorothée vit encore parmi nous dans une,OEuvre
qui porte son nom, qui est fort répandue en Italie
et dont la supérieure réside à Rome. Le but de
l'OEuvre c'est l'éducation religieuse, allant chercher
les enfants qui en ont besoin, et poursuivant d'une
manière ingénieuse ceux qui la fuient.
Les surveillantes et assistantes de l'OEuvre doivent
(1) Les Arlésiens veulent absolument l'avoir pour compatriote.
(Itinéraire du visiteur à Arles; par l'abbé Trichaud.)
INTRODUCTION 15
veiller sur la conduite des jeunes filles, éloigner
d'elles les mauvaises compagnies et les occasions
dangereuses, les faire assister régulièrement au ca-
téchisme, les préparer à la confession et à la com-
munion ; elles doivent, en un mot, prendre tous les
moyens de leur inspirer l'horreur du vice et l'at-
tachement à la vertu. Partout où l'OEuvre a été
établie, et elle existe dans un grand nombre de villes
d'Italie, l'expérience a constaté le bien qu'elle a fait;
les évêques et les curés sont unanimes à cet égard.
Le pape Grégoire XVI a approuvé l'OEuvre par un
bref en date du 19 mai 1841.
• Il y a quelques années, j'étais à Venise; Mme Rio
m'avait chargé d'une commission pour la supérieure
du couvent de Sainte-Dorothée dans la ville des Do-
ges. C'était une Anglaise convertie à Venise même
par les prédications esthétiques de M. Rio. Son petit
couvent est à l'extrémité du grand canal, du côté de
la terre ferme, et jouit d'une vue délicieuse sur les
lagunes. Selon l'usage oriental, conservé à Venise, la
bonne supérieure me fit d'abord servir du café dans
le petit parloir plein de fleurs, ainsi que l'église et
les cellules, comme il convient à un monastère placé
sous le patronage fleuri de sainte Dorothée;
a Que vous devez être heureuse ici ! ma soeur;
— Certainements répondit-elle; mais comme il
16 INTRODUCTION
faut toujours souffrir en ce monde, nous nous at-
tendons de jour en jour à être chassées, par les Pié-
montais, de ce paradis terrestre ! »
On verra plus loin comment, appelé à composer
une tragédie chrétienne, je choisis naturellement
pour sujet le martyre de Dorothée. Toutes ces cir-
constances et d'autres encore ont redoublé notre
dévotion envers cette chère martyre.
Nous avons éprouvé, à son sujet, un vif regret à
Rome. Quand Pie IX, après sa préservation mira-
culeuse à Sainte-Agnès-hors-des-murs, entreprit de
restaurer cette vénérable basilique, on peignit sur
les murailles un choeur de vierges martyres pour
faire cortège à la jeune vierge de treize ans. On y
voit Cécile, Agathe, Lucie, Catherine, Suzanne,
Barbe, Martine, Bibiane, Apollonie, mais on a ou-
blié Dorothée, dont l'abbé de Solesmes dirait qu'en-
tre toutes les héroïnes elle occupe un des premiers
rangs. A sa place, on a mis des martyres moins
connues, telles que Victoire, Colombe, Rufine,
Julie, Flore et Candide. Si nous avions été à Rome
à cette époque, nous en aurions appelé au Pape lui-
même.
Les deux pays où le nom de Dorothée est le plus
répandu ce sont l'Espagne et l'Allemagne. Le bré-
viaire de l'Eglise de Tolède la célèbre magnifique-
INTRODUCTION 17
ment. La soeur du grand poëte espagnol, Caldéron,
s'appelait Dorothée ; elle se fit religieuse et prédit la
gloire de son frère. En Allemagne ce doux nom est
très-fréquent; on connaît le poëme de Goethe, Her-
man et Dorothée.
Comme mademoiselle de Fauveau, nous n'avons
pas à notre disposition un marbre de Carrare pour
élever un monument à sainte Dorothée, nous ne
pouvons lui offrir que ces humbles feuilles de pa-
pier, en tête desquelles nous mettons la prière que
lui adresse dom Guéranger dans son Année litur-
gique :
« Vous êtes fidèle à vos promesses, ô Dorothée,
et dans les jardins de votre époux céleste, vous
n'oubliez pas les habitants de la terre. Théophile
l'éprouva ; mais le plus beau des présents qu'il vous
plut de lui adresser, ne lut pas la corbeille de fleurs
et de fruits qui dégageait votre parole ; le don de la
foi, la persévérance dans le combat, furent des
biens autrement précieux. O Vierge ! envoyez-nous
des dons pareils. Nous avons besoin de courage
pour rompre avec le monde et avec nos passions ;
nous avons besoin de nous convertir et de revenir
à Dieu ; nous sommes appelés à partager la félicité
dont vous jouissez ; mais nous ne pouvons plus y
avoir accès que par la pénitence. Soutenez-nous,
2
18 INTRODUCTION
fortifiez-nous, afin que, au jour de la Pâque de vo-
tre Époux, nos âmes lavées dans le sang de l'Agneau,
soient odorantes comme les beaux fruits du ciel,
vermeilles comme les roses, que votre main cueillit
en faveur d'un mortel. »
PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE
Le martyre, considéré comme matière d'art et de
poésie, a produit des chefs-d'oeuvre ; on connaît
ceux qu'ont enfanté les beaux-arts. En poésie, le
martyre a dignement inspiré les poètes chrétiens,
depuis le plus ancien de tous, l'Espagnol Prudence,
qui, au quatrième siècle, écrivit un poëme, Periste-
phanon, en l'honneur des plus illustres martyrs. A
la même époque, saint Grégoire de Nazianze com-
posa, dans la langue d'Euripide, sa tragédie du Christ
souffrant, où il représente, au pied de la Croix, la
mère des douleurs obtenant de son Fils mourant le
pardon de saint Pierre, « qui a péché, dit-elle, par
la crainte des hommes. »
Au moyen âge, les drames liturgiques représen-
taient sans cesse la passion du Christ et de ses saints.
Dès le dixième siècle, l'Allemagne nous offre ce
phénomène d'une femme, d'une religieuse, Hrots-
20 PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE
vitha, abbesse bénédictine de Gandersheim, qui
écrit en latin des drames remarquables représentés
solennellement dans la grande salle du Chapitre, de-
vant un auditoire pieux et distingué(1). Cette abbaye
était un peu à celte époque ce que la maison de
Saint-Cyr devint sous Louis XIV, et M. Magnien, qui
a traduit le théâtre de Hrotsvitha, n'hésite pas a
saluer Gandersheim comme un des plus anciens et
des plus glorieux berceaux de l'art des Lope de Véga,
des Caldéron et des Corneille.
L'Allemagne a conservé de nos jours la tradition
de ces représentations religieuses : dans un coin de
la Bavière, le village d'Ammergau, par suite d'un
voeu séculaire, représente tous les dix ans le mys-
tère de la passion du Christ, joué par ses propres
habitants ; la représentation dure trois jours, et fait
toujours une profonde impression sur les spectateurs
accourus de toutes parts (2).
(1) Hrotsvitha a laissé aussi des poëmes sur la passion do saint
Gandolfe, le martyre de saint Pelage à Cordoue, la passion de saint
Denis, le martyre de sainte Agnès. Son théâtre comprend entre
autres Gallicanus ou le martyre de saint Jean et Paul, Dulcilius,
ou le martyre des trois soeurs, Agape, Irène et Chionie, Sapientia
ou le martyre des saintes Foi, Espérance et Charité.
(2) En 1871 revenait l'époque de cette représentation. J'étais
alors en Suisse, mais je n'aurais pu arriver à temps à Ammergau.
Je trouvai à l'abbaye d'Einsiedeln mon ami de Belgique, M. Jo-
seph de Hemptinne qui revenait du Bavière, où il avait été assez
PREFACE DE LA TRAGÉDIE 21
La Messiade est le poëme du martyre du Christ,
mais Klosptock, comme Milton, avait le malheur
d'être protestant, et son oeuvre s'en est ressentie.
En Italie, Dante Alighieri, dans son Paradis, a
placé les martyrs au centre de cette rose mystique,
éblouissante de blancheur, sur laquelle les anges
voltigent et picorent, comme des abeilles sur une
fleur.
In forma dunque di candida rosa
Mi si mostiava la milizia santa.
Dante rencontre au paradis son bisaïeul Caccia-
guida qui lui apprend que, tué à la croisade prêchée
par saint Bernard, il est allé de ce martyre à la paix
du ciel.
E venni dal martirio a questa pace.
Dans la catholique Espagne, les Comedias de
santos reproduisent souvent les actes des martyrs, et
ce genre de représentations pieusement héroïques
heureux pour assister à la représentation; il en était fort ému.
C'est une retraite, me disait-il, que j'ai faite là-bas, une bonne
retraite, en méditant sur la Passion que je voyais sous mes yeux.
Toffer nous a raconté avec quelle surprise il a retrouvé vivante,
au milieu des vallées catholiques de la Suisse, la tradition des
anciens mystères, entre autres à Staldon.
22 PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE
atteint sa perfection dans les chefs-d'oeuvre de Lope
de Véga et de Caldéron (1).
En Angleterre, le poëte catholique Massinger,
contemporain et rival de Shakspeare, a célébré le
martyre de notre- Dorothée dans un drame très-po-
pulaire, dont nous donnons plus loin l'analyse, avec
de nombreuses citations.
En Amérique, le grand poëte Longfellow, qui a tra-
duit en vers la Divine Comédie, vient de publier (1871)
la Divine Tragédie, qui rappelle, après tant de siècles,
là tragédie de saint Grégoire de Nazianze, le Christ
souffrant. C'est le même sujet, la Passion, traité selon
le génie moderne, et avec un incontestable talent (2).
(1) Caldéron a mis sur la scène le martyre de saint Cyprien
et de sainte Justine dans le Magico prodigioso : Nous avons tra-
duit ce drame en vers et on le trouvera dans ce volume.
(2) Ce sont les trois années de la vie publique du Sauveur,
divisées en trois actes intitulés : La première, la seconde, la troi-
sième Pâque. Longfellow peint admirablement le martyre de saint
Jean-Baptiste, les nocesde Cana, Marthe et Marie, Pilate lisant
l'Art d'aimer de son cher Ovide, Judas désespéré s'écriant : « Que
n'ai-je péri avec ces enfants innocents, qu'Hérode a fait massa-
crer, et qui sont allés dans les ombres de l'autre monde, comme ils
allaient au lit, des jouets dans leurs petites mains? »
Who went with playthings in their little hands
Into the darkness of the other world
As if to bed ? .
Le crucifiement et la résurrection ont inspiré aussi de beaux
vers au poëte américain, qui est supérieur à tous les poètes anglais
ses contemporains.
PREFACE DE LA TRAGEDIE 23
En France, nos Mystères du moyen âge, qui se
jouaient jusque dans les églises, représentaient
presque toujours la gloire des martyrs (1).
Quand le moment fut venu, tous ces éléments
épars se combinèrent, ces essais imparfaits se per-
fectionnèrent, et firent enfin jaillir sur notre scène
le chef-d'oeuvre du genre, Polyeucte! II fit école; au-
tour de lui se multiplièrent les tragédies du martyre.
Une seule de ces pièces est restée au théâtre: c'est
le Saint-Genest de Rotrou, dans laquelle le poëte
(1) Le martyre de saint Paul, le miracle de saint Denis, le mystère
des Actes des Apôtres, où l'on voit saint Pierre et saint Paul, appa-
raissant à Néron, après leur supplice ; le martyre de sainte Barbe,
la vie et là mort de monseigneur saint Loys, roi de France, par Pierre
Gringoire, etc. Dans le mystère de saint Crespin et saint Crespinien
un des bourreaux atteste que, loin de se plaindre de leur horrible
supplice, les martyrs en regracient moult doulcement leur Dieu. Dans
le mystère de Robert-le-Diable, saint Ignace, martyr, dit à ses
bourreaux.
Mon bon Dieu souffri mort pour moy,
Je veuil aussi mourir pour lui,
Car mon ame a jà embeli
De gloire et si enluminée
Qu'elle est aussi comme minée
Toute en s'amour (son amour).
Notre abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire avait un théâtre mo-
nastique qui a été conservé, comme celui de Hrotsvitha; on y
trouve le Massacre des Innocents, l'Adoration des Mages, la Résurrec-
tion de Lazare, la Conversion de saint Paul, et six pièces emprun-
tées à la légende de saint Nicolas et jouées le jour de sa fête.
24 PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE
Druide (1) fait jouer à l'acteur Genest, devant l'em-
pereur, le martyre de saint Adrien et de sainte
Nathalie (2).
Dans notre siècle Chateaubriand a fait le poëmc
des Martyrs, Soumet a composé la Divine Épopée
dont la France n'est pas assez fière, et dernièrement
(1) Rotrou, né à Dreux, est mort victime de son dévouement à
ses concitoyens pendant une épidémie qui ravageait sa ville
natale.
(2) Corneille fit une tragédie chrétienne, Théodore, vierge et mar-
tyre qui, malgré de beaux vers, eut peu de succès. Cela tînt au
genre de martyre de Théodore qui n'était pas fait pour la scène.
Le bon Corneille, dépité de son insuccès, dit, dans l'examen do sa,
pièce : « Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre
sur un théâtre n'est autre chose qu'un terme qui n'a ni jambes,
ni bras, et par conséquent point d'action. » Corneille se trompe;
on peut lui opposer les dramatistes espagnols et Chateaubriand
clans les Martyrs.
Parmi ces tragédies du dix-septième siècle, filles de Polyeuctc,
il faut citer te Jumeaux martyrs, ou la mort des deux frères Marc
et Marcellin, à cause de l'originalité de son auteur, qui est
Mrac de Saint-Balmon, si célèbre en Lorraine par sa beauté, son
esprit, ses vertus chrétiennes et le courage qui lui fit prendre les
armes pour défendre ses vassaux contre l'invasion des Croates. On
imprima sa pièce malgré elle avec cet avis au lecteur : « Une
femme qui est toujours à cheval pour la défense de ses sujets, et
a toujours des Allemands à combattre, n'a pas le loisir de mesurer
des rimes; ceux qui sauront que ce n'est ici que le jeu de quinze
jours de relâche, y trouveront plus de sujet d'admiration que de
censure. » Il y a de beaux vers dans la tragédie do cotte Amazone
chrétienne, comme l'appelle son historien le P. de Vernon (1678).
Voici un trait, qui semble avoir été lancé pour l'heure présente :
Vous parlez en chrétien, non pas on habile homme ;
Sachez que ce discours n'est plus reçu dans Rome.
PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE 25
le comte de Ségur a chanté sainte Cécile dans un
poème tragique, d'une grande beauté et d'une ex-
quise délicatesse.
Après de tels modèles, comment oser parler de
notre pauvre tragédie? Notre seule excuse sera d'en
expliquer l'origine. C'était pendant le terrible hiver
de la guerre (1870-1871). Nous étions réfugiés en
famille à Arcachon, au bord de l'Océan. Nos en-
fants et leurs amis se montraient si péniblement
affectés des événements, que nous sentions la né-
cessité de leur procurer quelques distractions, pen-
dant que la neige encombrait la forêt de pins,
leur promenade habituelle. On leur permit d'élever
un théâtre au chalet Bellevue, et il y jouèrent les
pièces classiques, entre autre Athalie, dont le grand
Frédéric a dit : « J'aimerais mieux avoir fait cette
pièce que la guerre de Sept-Ans.» Sainte-Beuve nous
disait un jour : « J'ai vu Talma dans Joad, et pour-
tant je n'ai jamais compris qu'Alhalie fût repré-
sentée, sans perdre son vrai caractère, par d'autres
que par des acteurs purs et croyants, placés eux-mê-
mes sous l'esprit de l'Éternel; le grand personnage,
ou plutôt l'unique d'Athaiie, depuis le premier vers
jusqu'au dernier, c'est Dieu ! »
Nos enfants étaient bien ces acteurs purs et croyants
que le critique réclamait. Quand ils eurent épuisé le
26 PREFACE DE LA TRAGEDIE
théâtre classique, ils vinrent me prier de leur com-
poser une pièce. Le martyre de la chère sainte Do-
rothée s'offrit aussitôt à mon esprit, mais je voulus
d'abord étudier sérieusement les moeurs des chré-
tiens pendant cet âge héroïque de l'Eglise. Je trouvai
les livres nécessaires au presbytère d'Arcachon,
dans la bibliothèque des RR. PP. Oblats, dont le
supérieur, le R. P. Delpeuch, était devenu notre
ami. On peut voir par les notes à combien de sources
nous avons puisé. Telle est l'origine toute domes-
tique de cette tragédie. Je l'écrivis avec une verve
et une inspiration que je n'avais jamais éprouvées,
et que j'attribuai aux prières bienveillantes de la
sainte martyre. La pièce se trouva faite et répétée,
pour être jouée le 5 février, la veille même de la
fête de Dorothée, et pour les premières vêpres,
comme disait le P. Delpeuch qui avait bien voulu
assister à la représentation. Des spectateurs trop
indulgents applaudirent, des larmes trop faciles cou-
lèrent: je ne pouvais pas écrire comme madame de
Maintenon au duc de Noailles. « Voilà donc Alhalie
encore tombée ; le malheur poursuit tout ce que je
protège et que j'aime. »
Dorothée eut une seconde représentation; puis
nous partîmes pour aller assister à une autre tra-
gédie, Paris incendié par ses propres habitants.
PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE 27
Si l'on veut bien lire jusqu'au bout Dorothée, on
pourra se convaincre que cette pièce peut être jouée
sans inconvénients par des jeunes gens, et en la pu-
bliant, nous espérons rendre service aux pères de
famille et aux maisons d'éducation.
Pour le dénouement, je me suis un peu écarté de
la vérité historique ; afin qu'on en puisse juger, je
publie, à la fin du volume, les Actes de sainte Doro-
thée, traduits des Bollandisles. Jacques de Voragine,
dans sa Légende dorée, a produit d'autres Actes qui
n'ont point parus authentiques aux Bollandisles. C'est
dans la Légende dorée que j'ai trouvé les noms des pa-
rents de Dorothée, Dorus et Théa; Voragine prétend
qu'ils appelèrent leur fille Dorothée, de leurs deux
noms réunis, Dorus-Théa.
Nous répéterons ici ce que Corneille dit dans sa
préface de Polyeucte; averti que quelques-uns pre-
naient sa tragédie pour une aventure de roman, il
explique et distingue soigneusement ce qu'il appelle
l'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité. « Il y
va, dit-il, de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle
de ses saints, dont la mort, si précieuse devant ses
yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux
des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par
sa représentation, nous y profanerions la sainteté de
leurs souffrances, si nous permettions que la cré-
28 PRÉFACE DE LA TRAGÉDIE
dulité des uns et la défiance des autres, également
abusées par ce mélange, se méprissent également
en la vénération qui leur est due. »
DOROTHEE
VIERGE ET MARTYRE
TRAGÉDIE
Comte LAFOND
Représentée pour la première fois, le 5 février 1871.
PERSONNAGES. ACTEURS.
APRICIUS, gouverneur romain de Césarée. . M. MAURICE.
THÉOPHILE, rhéteur, ami d'Apricius. M. Louis.
DORUS, praticien de Césarée.
THÉA, sa femme. Mme EUGÈNE.
DOROTHÉE, leur fille. Mlle THÉRÈSE.
CHRYSTA, amie de Dorothée. M1le GENEVIÈVE.
CALLISTA, sa soeur. Mlle FÉLICIE.
L'ANGE GARDIEN de Dorothée.
DAVE, esclave de Dorus.
Gardes, Geôliers et Bourreaux.
La Scène est à Césarée, en Cappadoce,
l'an 304 de J.-C.
Saint Marcellin, Pape. — Constance Chlore et Maximien Galère,
empereurs.
Les chrétiens portent des habits blancs ; Dorothée a le costume
des vierges chrétiennes, tel qu'il est décrit par saint Chrysos-
tome : « Une tunique bleue serrée d'une ceinture, des souliers
noirs et pointus, un voile blanc sur le front, un manteau noir qui
couvre la tète et tout le corps. » Elle porte une robe blanche pour
aller au tribunal et au martyre.
PROLOGUE
RÉCITÉ PAR MADAME LA COMTESSE **
Le jour de la première représentation, 5 février 1871.
On pourrait s'étonner qu'en ces jours de souffrance
Où l'étranger s'acharne à déchirer la France,
Nous puissions d'un théâtre entr'ouvrir l'horizon
Et réciter des vers : voici notre raison :
Il fallait occuper une ardente jeunesse
Dont l'âge ne peut point se lamenter sans cesse ;
Puis, nous nous excusons sur le choix du sujet ;
De ce drame sacré le martyre est l'objet :
Ce titre, en ce temps-ci, nous touche et nous attire ;
C'est qu'à l'ordre du jour on a mis le martyre,
C'est qu'il est dans l'Eglise ainsi que clans le camp :
Le Saint-Père est martyr au fond du Vatican !
Vous avez pardonné l'entreprise hardie
De jouer devant vous l'antique tragédie ;
Ce théâtre est chrétien, et selon votre gré
Par des chefs-d'oeuvre purs il fut inauguré ;
De spectateurs choisis la salle fut remplie
Quand nous chantions les vers d'Esther et d'Athalie \
Vous avez daigné rire alors que des Plaideurs
Nous avons reproduit les burlesques ardeurs
32 PROLOGUE
Aujourd'hui notre audace est tout-à-fait troublée ;
Comment représenter, devant cette assemblée,
D'un auteur parisien le drame nouveau-né?
Devenez les parrains de cet infortuné :
Il naquit sur les bords de cette heureuse plage
Qui jusqu'à l'Océan prolonge son rivage,
Et voici qu'on l'expose à ce danger nouveau.
A vous de le sauver : c'est Moïse au berceau.
La glorieuse mort de sainte Dorothée
Sur la scène à l'instant sera représentée,
Et c'est demain ta fête, ô vierge du Seigneur !
Veuillez donc applaudir au moins en son honneur.
Accueillez, s'il vous plaît, la pièce qu'on vous donne ;
Que votre bienveillance à l'avance pardonne
Les fautes du poëte et celles des acteurs ;
Soyez, comme toujours, d'indulgents spectateurs.
DOROTHEE
ACTE PREMIER
LE FOYER
Une salle du palais do Dorus. — A droite, l'autel des Dieux Lares.
SCÈNE I.
THÉA — DOROTHÉE.
DOROTHÉE.
Quelle absence sans lin ! je comptais chaque jour ;
O mère, quelle joie à te voir de retour !
THÉA.
O voyage fatal sur la terre romaine !
O deuil de mon bonheur que de Rome j'amène !
J'ai perdu mon époux.
34 DOROTHEE
DOROTHÉE.
Mais quoi ? mon père vit !
THÉA.
Il vit, mais loin de nous ; un Dieu nous le ravit.
Elle s'assied.
DOROTHÉE.
Comment!
THÉA.
En te laissant, ma fille, à Césarée
Nous nous rendions à Rome et j'étais enivrée
Du plaisir de la voir ; ton père étant Romain
A là des intérêts qui l'appelaient soudain.
Je revis en passant mon doux pays, la Grèce,
Mais ce Paul a souillé sa terre enchanteresse ;
Sa semence a poussé : là, partout des chrétiens,
Et j'ai trouvé le Christ au seuil de tous les miens.
Athènes n'est plus rien près de la grande Rome ;
Rien de tel ici-bas ne s'offre à l'oeil de l'homme.
Mais comment t'expliquer ses monuments divers,
Ses temples et ses bains, l'orgueil de l'univers ?
Nous étions au spectacle un jour au Colysée,
Par tant de jeux sanglants vaste enceinte arrosée,
Colosse cimenté, sous le fils de Flavien,
Par la sueur du juif et le sang du chrétieni
ACTE I, SCÈNE I 35
L'empereur était là ; les vestales si douces
Accordaient vie ou mort: baissaient-elles leurs pouces,
Elles disaient par là : Mort aux gladiateurs !
Ardentes à ces jeux plus que les sénateurs.
DOROTHÉE, à part.
Quels horribles plaisirs ! chrétiennes virginales,
Combien vous surpassez ces célèbres vestales !
THÉA.
On jetait aux lions un évêque, un vieillard.
Il disait, et toujours je revois son regard :
« Je suis le froment mûr, et la moisson s'apprête ;
« Je dois être moulu par la dent de la bête
« Pour devenir le pain très-pur de Jésus-Christ. »
Je riais de ce fou, mais ton père pâlit,...
Il sortit, il chercha ces souterrains funèbres
Où les lâches chrétiens vivent dans les ténèbres.
Leur race est taupinière, elle a l'horreur du jour.
Ton père à ces gens-là donna tout son amour ;
Il flatta leur pontife, il reçut leur baptême,
Et pour moi désormais il ne fut plus le même.
Vainement il voulut m'entraîner.... Divisés
Par nos rites divers, nos liens sont brisés.
36 DOROTHEE
SCÈNE II.
THEA. — DOROTHEE. — DORUS, portant à la main
une statuette de bronze.
DORUS.
Non, non, chère Théa, prenons cette devise :
Voir ce qui réunit et non ce qui divise.
Je voudrais, il est vrai, te voir un coeur chrétien,
Mais cette chère enfant est notre doux lien.
Il embrasse Dorothée.
THÉA.
Que viens-tu m'apporter ?
DORUS.
C'est un cadeau de Rome,
Chef-d'oeuvre d'un sculpteur qu'en Europe on renomme.
Sur la fin de sa vie il s'était fait chrétien.
Il était si fameux qu'un jour Dioclétien
Lui commanda Junon, Jupiter et Mercure;
Mais lui, de ces faux dieux détestant l'imposture,
Fait pour César, Jésus et sa Mère et saint Jean,
Et César, furieux, l'immole en se vengeant.
Voici le bon Pasteur ; je veux à l'instant même,
Placer à cet endroit cette image que j'aime.
C'est l'oeuvre d'un martyr.
ACTE 1, SCENE II 37
THEA.
Je quitterai ces lieux
Si par un fait pareil j'y vois braver mes dieux.
Emporte loin de moi ces images bizarres ;
Tu ne peux les placer en face de mes Lares.
DORUS plaçant la statuette à la place indiquée.
J'entends rester toujours maître clans ma maison ;
De te plaindre, Théa, tu n'as point de raison.
Je puis te rappeler que l'empereur Sévère
Dans son propre palais avait un sanctuaire,
Où chaque dieu du monde à son tour fut inscrit;
Il mit au premier rang mon Seigneur Jésus-Christ.
DOROTHÉE, contemplant la statuette.
Jamais je n'avais vu plus sublime figure.
THÉA à sa fille.
Enfant, comme autrefois, fais-nous une lecture.
Prends mon poëte, Homère ; on en était resté
A ce chant où Junon, forte de sa beauté,
Va tromper Jupiter, l'endort avec adresse,
Et livre la victoire à notre chère Grèce.
DORUS.
Voilà vos Immortels qui se trompent entre eux,
Et vous croyez encor que ce sont de vrais dieux.
38 DOROTHEE
Homère s'en amuse, et les mêle aux querelles
Qui naissent du conflit des passions mortelles.
THÉA.
Pour nous les dieux d'Homère ont de grands souvenirs.
DORUS, donnant un livre à sa fille.
Lis-nous plutôt ceci: les Actes des Martyrs,
Iliade sans nom, qui n'a pas eu d'Homère.
THÉA.
Je n'écouterai point.
DOROTHÉE.
Pourquoi cela, ma mère ?
THÉA.
On y parle toujours de supplices, de mort.
DORUS.
La faute est aux Césars qui règlent notre sort.
THÉA.
Je préfère les chants d'Homère et de Virgile ;
Que je hais ton vil culte et ton triste Évangile !
ACTE I, SCENE III 39
DORUS.
Tu ne le connais pas ; tu ne l'as point voulu.
Je t'offris le saint livre et tu ne l'as pas lu.
THÉA.
Je ne le lirai point. Mais où donc est ce Dave,
Ce vil, ce paresseux, ce misérable esclave ?
SCÈNE III.
THÉA. — DORUS. — DOROTHÉE. — DAVE.
DAVE.
J'accours, maîtresse.
THÉA.
Eh! bien.,..
DORUS.
Epargne-nous tes cris ;
De sanglants coups de fouet ses membres sont meurtris.
THÉA.
Du Cygne et de Lécla, Dave a brisé le groupe
Et m'a laissé tomber ma plus splendide coupe.
40 DOROTHÉE
Oh ! jamais coups de fouet furent mieux mérités.
DORUS.
Moi je ne comprends plus, Théa, tes cruautés.
Tel sénateur portant la robe laticlave
Est moins homme que lui ; ce n'est rien qu'un esclave,
Une chose qu'on brise ou qu'on vend sans raison ;
Il garde comme un chien le seuil de ma maison,
Et le carcan au cou, dans une loge immonde,
C'est l'être le plus vil que l'on connaisse au monde.
Eh ! bien, c'est mon égal, j'en veux faire un chrétien,
Et son coeur, devant Dieu, vaut autant que le mien.
THÉA
Comment peux-tu savoir....
DORUS.
Je viens d'apprendre à Rome
Que quelque soit sa race, un esclave est un homme ;
Par le sang du Sauveur comme nous racheté
Il a droit à l'honneur, droit à la liberté;
Pour lui s'ouvre l'Église et se ferme le temple.
Un chrétien nous offrit naguère un grand exemple :
Aux pauvres il avait partagé ses trésors,
Il ne lui restait plus à donner que son corps,
Il racheta le fils de quelque pauvre veuve
En se rendant esclave.
ACTE I, SCÈNE III 41
THÉA.
Oh ! l'entreprise est neuve
Et cligne d'un chrétien.
DORUS à Dave.
Dimanche, c'est demain,
Je te mène à l'église en te donnant la main,
Et là, devant l'évêque et toute l'assemblée,
Dave, je t'affranchis !
THÉA.
Mais ta tête est troublée !
Affranchir cet esclave ; il nous coûta si cher !
DORUS.
Voudrais-tu vendre au poids les lambeaux de sa chair?
THÉA.
Coeur sensible ! Pour moi, sans frémir je me vante
D'enfoncer mon aiguille au bras de ma servante.
DORUS.
Dave, à demain !
42 , DOROTHEE
DAVE.
Eh ! quoi, changer ainsi mon sort !
Maître, c'est entre nous à la vie à la mort.
Il lui baise les mains et sort.
SCÈNE IV.
DORUS. — THÉA. — DOROTHÉE.
THÉA.
Quelle chose inouie ! un esclave intéresse :
Ainsi dans ma maison je ne suis plus maîtresse.
Vas-tu vraiment, Dorus, le mettre en liberté?
Tu ne le feras pas?
DORUS.
Si ! c'est ma volonté.
Qu'il partage avec moi la fraternelle agape !
Un esclave chez nous peut devenir un pape !
THÉA.
Ne vois-tu point par là le monde renversé ?
Au foyer, dans l'État, tout pouvoir est brisé.
Ai-je donc tant vécu pour voir ces infamies !
ACTE I, SCÈNE V 43
SCÈNE V.
LES MÊMES. — CHRYSTA et CALLISTA, magnifiquement
parées, couvertes de bijoux et de pierreries.
DOROTHÉE.
Ah ! Chrysta, Callista, salut, chères amies !
CHRYSTA.
Nous voici de retour. Oh ! voir Jérusalem,
Le mont des Oliviers, Nazareth, Bethléem,
Quel bonheur !
CALLISTA.
J'ai pour toi prié sur le Calvaire.
THÉA.
Chez les chrétiens ma fille avait donc une affaire ?
CHRYSTA.
Eh quoi ! tu n'as pas dit encore à tes parents
Nos résolutions et nos bonheurs si grands !
Mais je suis indiscrète, et tu crains leur colère ?
DORUS.
Parle donc, qu'as-tu fait ?
44 DOROTHEE
DOROTHÉE.
J'ai fait comme mon père,
THÉA.
Eh ! bien ?
DOROTHEE.
Je suis chrétienne.
THÉA.
0 misérable enfant !
DORUS.
En toi je reconnais et mon âme et mon sang.
DOROTHÉE.
Avec ces jeunes soeurs je me suis convertie.
THÉA.
0 folle ! dis plus tôt que tu t'es pervertie !
DORUS.
Dorothée a bien fait ; c'est digne de son nom ;
Elle est de Dieu pour moi le plus précieux don.
ACTE I, SCÈNE VI
DOROTHEE.
Pardonnez ce mystère ; oui, pendant votre absence,
D'un évèque martyr j'accueillis la présence;
De célestes clartés il sut nous pénétrer
SCÈNE VI.
LES. MÊMES. — DAVE.
DAVE.
Un voyageur est là qui frappe et veut entrer,
Il est chrétien, dit-il.
DORUS.
Oh ! bonheur, qu'il paraisse ;
L'hôte est roi de mon toit quand c'est Dieu qui l'adresse.
Dave sort.
THÉA.
A tous ces étrangers qui vident le cellier
. Notre palais devient par trop hospitalier.
DORUS.
De l'hospitalité la règle est sans mesure.
Pour lui laver les pieds qu'on apporte l'eau pure.
46 DOROTHEE
DOROTHÉE.
Je cours pour la chercher.
Elle sort.
SCÈNE VU.
DORUS. — THÉA. — CHRYSTA. — CALLISTA. —
THÉOPHILE.
Pendant que Dorothée sort, Théophile entre, en habits blancs, et
le visage caché par son manteau.
DORUS. '
Mon frère en Jésus-Christ,
Salut au nom de Dieu, ne sois pas interdit.
D'où viens-tu? d'Orient, de Grèce ou d'Italie?
Théophile se tait.
Dans ce profond silence est-ce un voeu qui-te lie ?
Nous le respecterons ; frère, reste inconnu,
Tu n'en seras pas moins ici le bienvenu.
THÉOPHILE.
Je vois, chez les chrétiens, je vois combien l'on s'aime,
Pardonne-moi, seigneur, l'innocent stratagème,
Qui m'a fait pénétrer sous ce déguisement
Jusqu'aux lieux retirés de ton appartement;
Je savais qu'aux païens tu fermes ta demeure,
Je voulais cependant te parler, et sur l'heure.
ACTE I, SCÈNE VII
DORUS.
D'un acte si hardi j'ai lieu de m'étonner.
Avant de t'accueillir et de te pardonner,
Dis-moi quel est ton nom ?
THÉOPHILE, découvrant sa ligure.
Mon nom est Théophile.
CHRYSTA, à part à Dorus.
C'est, nous le connaissons, un rhéteur de la ville,
CALLISTA.
Par sa vive éloquence, il se fait grand honneur.
Il est riche et puissant, ami du gouverneur.
DORUS.
Prends un siège.
THÉOPHILE.
Salut à la noble famille
Digne de ses aïeux, où tant de vertu brille,
Que les dieux protecteurs
DORUS.
Seigneur, je suis chrétien.
48 DOROTHEE
THÉOPHILE.
Pardon. Je te demande un instant d'entretien.
Sur quel objet?
DORUS.
THEOPHILE.
Seigneur, l'objet qui m'intéresse
C'est, si j'ose parler, ta fille enchanteresse.
Je suis assez hardi pour demander sa main.
Dorus fait un geste de refus.
Ne me repousse point par un refus soudain.
Je l'adore depuis la rencontre imprévue
Que je fis d'elle un jour
SCÈNE VIII.
DORUS. — THÉA. — CHRYSTA. — CALLISTA. —
THÉOPHILE. — DOROTHÉE entre, portant l'eau qu'elle
est allée chercher; elle a entendu les derniers mots de Théo-
phile.
DOROTHÉE.
Seigneur, où m'as-tu vue ?
Moi qui ne sors jamais qu'en ces jours consacrés
Aux rites des chrétiens dans des lieux ignorés.

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