Doutes et croyances : poésies / par Alexis Claverie

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A. de Vresse (Paris). 1870. 1 vol. (211 p.) ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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DOUTES
ET
CROYANCES
Ils disaient devant moi : « La croyance et le doute,
« En vain, de leurs combats remplissent nos chemins
« Nosyeux sont toujours clos et toujours, goutte à goutte
« Mornes, dans le passé tombent nos lendemains. »
Et je disais: « Soleils épanchés sur ma route,
« Rêves de mes printemps qui passez par essaims,
« Voix de mon avenir que j'aime et que j'écoute,
« Sur mon coeur, ô trésor, je vous serre à deux mains. »
Aujourd'hui, vers des jours que craint mon âme jeune
J'emporte ces rayons, de peur d'un trop long jeûne,
Et je m'en ferai gloire aux yeux de mes railleurs.
J'ai pesé de mes ans les heures fugitives
Et, je veux qu'on le sache, ô croyances natives,
Les temps que je vous dois sont toujours les meilleurs.
Janvier 1870.
1
DOUTES
Kl
CROYANCES
ALERTE!
L'amour revient au coeur comme la feuille au bois.
VICTOR HUGO.
Voyez nos fleurs éclore et nos champs reverdir :
Du renouveau charmant tout aime à resplendir;
Le chêne des forêts reprend son vert feuillage,
L'onde, miroir profond, fait rêver le rivage,
Éveillé, tout oiseau retrouve dans nos champs
Le zéphyr et l'azur, son amour et ses chants.
4 DOUTES ET CROYANCES.
Alerte ! car la cime a pris un front tout rose,
Car tout s'épanouit, car tout s'émeut ou cause,
Car dans ce qui médite et dans ce qu'on entend,
Dieu jette son sourire, et le monde est content.
Et je vais, et je vole,... enfant que tout caresse,
Faisant gémir la muse à force de paresse
Et, comme un écolier qui quitte ses leçons,
A chaque pas jettant mes voeux et mes chansons...
0 les rêves dorés et les joyeux murmures !
Que de splendeurs en germe et qui se disent mûres !
Comme de toute part pleuvent de longs souris
Et des baisers charmants qui laissent attendris,
Et ces joyeux trésors, reflets de toute chose,
Comme tout les nourrit et les métamorphose !
Alerte! oiseaux et fleurs , dans les sentiers touffus,
Par des propos sans nom bercent nos sens émus ;
Do voix et de parfums un flot s'élève, alerte !
Peuplons de nos désirs l'immensité désorte
ALERTE! 5
Et, riches d'espérance et de sérénité,
Faisons un jour sublime à notre humanité.
Jour sublime, où toute âme autour de nous déborde !
Où le regard qui brille est un suave exorde !
Où l'aveu parfumé des premières amours,
En quelques mots épars pris pour de longs discours,
Effleure doucement et le coeur et la joue!
« Sous la ramure fraîche où le zéphyr se joue,
« Par des sentiers de mousse où glisseront nos pas,
« Allons avant le tard ; le soleil est si bas !
« Allons; ainsi que vous j'aime les voix perdues
« Qu'on entend discourir parmi les avenues,
« Le demi-jour du soir et les discours muets
« Pour les coeurs amoureux prodigues de secrets... »
0 jeunesse, ô printemps ! sève pleine de force
Qui fait bondir les coeurs et tressaillir l'écorce !
LE PAPILLON.
Peut-être, dans U foule, une âme que j'ignore...
DE LAMARTINE.
C'était hier un jour de pluie :
Je l'ai rencontré sur mes pas,
Frêle, mouillé, presque sans vie;
Je-l'ai rappelé du trépas
Et, dans ma chambre chaude et close,
Libre et joyeux, il se repose
Près d'un ami qu'il ne craint pas.
— Nous sommes nés à même école,
J'ai, comme toi, soucis, beaux jours;,..
8 DOUTES ET CROYANCES.
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
Un rayon dore ma fenêtre,
Partout le soleil resplendit;
L'amour s'éveille et me pénètre,
A nos destins le ciel sourit;...
Au zéphir qui passe et t'appelle,
Beau voyageur, livre ton aile;
Sans toi la fleur du jour languit,
Laisse un baiser sur sa corolle,
Enivre-toi de ses amours ;
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
Le coeur dans l'amour se ravive :
Aime les prés, les champs, les bois;
Fais, en passant de rive en rive,
Un beau souhait pour tous les toits;
Que chacun, d'un joyeux sourire,
Accueille en toi ce qu'il désire
Et qu'il demanda bien des fois ;
LE PAPILLON. 9
Calme le front qui se désole,
Annonce au pauvre du secours
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
Mon oeil te perd... Dieu te conduise
En des vallons frais et riants,
Où l'agneau broute le cytise !
Où s'éternise le printemps !
Où sont les plus .charmantes choses :
Les lis aimés, les belles roses,
Les coeurs candides à vingt ans!...
Pays rêvé qui me console
De tant d'échos muets et sourds...
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
Le franc rire me plaît sans doute,
Mais le calme est harmonieux
Si, dans l'attente, l'âme écoute
Un cri d'espoir ou des adieux :
Mon coeur est un foyer sonore
1.
10 DOUTES ET CROYANCES.
D'où nulle voix que j'aime, encore,
N'a tiré des accords pieux;
J'exhale des voeux sans parole,
J'écoute au vent de longs discours...
Vole, vole, papillon, vole, '
Vole, vole, vole toujours.
J'aime un bonheur qui se recueille
En de secrets épanchements,
Qui refleurit lorsqu'il s'effeuille,
• Qui s'enivre de sentiments,
Comme l'arbrisseau du rivage
Dans l'onde pure aime l'image
De ses vagues balancements.
Où réside mon auréole ?
Où trouverai-je mes amours?...
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours. •
A l'heure où dans les champs tout rêve
Enivré du parfum des fleurs,
Où la brise agite la sève,
LE PAPILLON. Il
Où l'amour fait bondir les coeurs,...
Quand je vais, rêveur solitaire,
De l'idéal que je révère
Composant les belles couleurs,
Si tu vois une jeune folle
Vive et légère en ses atours,
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
... Cette beauté jeune et volage
N'est pas la beauté de mon choix ;
Rien ne paraît sur son visage
Des biens charmants que je conçois,
Sa bonté, d'âme est un problème ;
Crains son caprice,... elle ne t'aime
Que pour te briser sous ses doigts;
Elle se fait un jeu frivole
De nos soupirs, de nos discours...
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
Mais, le soir, quand l'ombre hâtive
1-2 DOUTES ET CHOYANCES.
Descend du sommet des coteaux,
Si tu vois une âme, attentive
Au bruit du vent dans les rameaux,
Demander à ce qui murmure
Le langage de la nature
Et le mystère des échos,...
Beau messager, sois mon symbole,
C'est le berceau de mes amours.
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
Promettant qu'à deux sur la route
Il serait doux de voyager,
Aux beaux horizons que je goûte
Un même espoir la fait songer :
Sois le follet qui court les grèves
Pour apporter aux coeurs des rêves
Que des coeurs savent partager ;
Fais pour nous deux un même rôle
De jours sombres et de beaux jours :
Vole, vole, papillon, vole,
Vole, vole, vole toujours.
DANS LES BRAS MATERNELS.
Dors sur le seyn que ta bousche a pressé,
Dors, petiot...
CLOTILDE DE SURVILLE.
Dans les bras maternels j'aime l'enfant qui dort:
Pour un moment, son âme ici-bas exilée
Parmi les séraphins en rêve est rappelée,
Vers les champs de l'azur elle a pris son essor.
« Pauvre ange, l'innocence en ta beauté rayonne,...
« On te doit des honneurs, Dieu t'a fait prince et roi ;
« Mais qu'avons-nous ici qui soit digne de toi?
« Que pèsent nos honneurs, que vaut une couronne?
« Ne te réveille plus, clos pour toujours les yeux,
14 DOUTES ET CROYANCES.
« La terre est peu de chose alors qu'on vient des cieux.
« Reste au-dessus des vents qui portent les nuages,
« Loin des brouillards épais, loin du bruit des orages,
« Parmi les globes d'or que nous voyons le soir
« Et dans le flot mouvant des choses effacées
« Que la raison devine et que l'oeil ne peut voir.
« Vis dans l'espace immense où montent nos pensées,
« Dans le calme inconnu des rêves accomplis
« Et dans le sein du Dieu que l'univers adore,
« Que le méchant redoute et que le sage implore.
« Quand de songes menteurs nos destins sont remplis,
« Quand chaque jour qui passe accuse la fortune,
« À quoi bon parmi nous tracer un long sillon?
.« Laisse aux désirs vivants une route commune
« Et, lorsque des soucis le pâle tourbillon,
« Par la voix qui gémit ou par l'airain qui pleure,
« Dans nos foyers déserts annoncera son heure,
« Allume dans nos coeurs des sentiments pieux
« Et, pour remède aux maux que le temps nous envoie,
« Laisse égarer sur nous quelques rayons des cieux
« Comme un gage fécond d'espérance et de joie.
Sur sa bouche entr'ouverte un sourire a passé
DANS LES BEAS MATERNELS. 1S
« Bel ange, que vois-tu sous ta paupière close?
« De ce tressaillement quelle image est la cause?
« D'un regard du Très-Haut ton esprit caressé
« Ne voit-il point des cieux les splendeurs etles charmes?
« Les élus, éprouvés et soucieux de toi,
« Pour les combats humains te donnent-ils des armes
« L'ardente charité, l'espérance et la foi?
Il sourit... et, sentant sur sa lèvre vermeille
Un souffle qui l'effleure, aussitôt il s'éveille,
Et deux coeurs en un seul se trouvent confondus,
A ces épanchements un doux penser m'attache,
Et je ne puis trouver ce.que le ciel me cache:
Lequel vaut mieux, du rêve ou des baisers reçus.
SOUVENIR.
Dans la saison des pâquerettes,
Quand tout sourit dans les rosettes
Qui nous tombent des églantiers,
A l'heure où l'abeille butine,
D'un baiser pris à la sourdine
Au 'cou neigeux de ma voisine,
Causent encor tous les sentiers.
J'avais quinze ans,... elle bien treize,
Corset ouvert, cheveux à l'aise,
En jupon court et l'oeil au vent,
18 DOUTES ET CROYANCES.
Dans l'herbe de fleurs émaillée,
Joyeuse et tout ensoleillée!
Quand je sortis de la feuillée,
Son front rougit en me voyant.
Dans un regard combien de choses !
Partout ce n'étaient que des roses,
De gais frissons, des chants sans fin !
De fleurs elle avait sa main pleine,
A les voir son bonjour m'entraîne
Et m'approchant, ô douce haleine!
Mon coeur se trompa de chemin
De ce baiser vif et sonore,
Là, tout un parfum reste encore ;
Dans les nids, c'est un gazouillis
Semant au vent sa gaîté douce,
Le chant du grillon dans la mousse
Et la sève ardente qui pousse,
En longs éclats, dans les taillis...
Mais, du passé quand tout babille,
Où donc est l'aveu qui scintille
SOUVENIR. 19
Et qu'un regard a mal caché?...
Soleil aimé de tout coeur sombre,
Il s'est tout enveloppé d'ombre
Et moi, des jours comptant le nombre,
En vain j'attends endimanché
ILLUSIONS.
L'homme seul, reportant ses regards en arrière,
Compte ses jours pour les pleurer.
DE LAMARTINE.
Quand de mon sort à douter je commence
Et que la crainte empêche mon essor,
Je me reporte aux jours de mon enfance
Tout émaillés de fins rubis et d'or,
Quand de mon sort à douter je commence.
Dans un vallon qui retenait ma vue
De biens sans nom je dotais les déserts,
Et par un coin la nature entrevue,
Petit pays, composait l'univers
Dans un vallon qui retenait ma vue.
2-2 DOUTES ET CROYANCES.
Du flot qui roule au nid qui'se balance
Que de bonheur dépensé doucement !
Que de beaux jours devançaient l'espérance !
Que de loisirs occupés savamment
Du flot qui roule au nid qui se balance !
Du temps qui passe et du sort qui nous pousse,
Insouciant, j'ignorais les rigueurs,
Et je passais comme l'eau sur la mousse,
En m'enivrant de parfums, de couleurs,
Du temps qui passe et du sort qui nous pousse.
Tout souriait à mes jeunes pensées,
Les prés touffus, les guérets, l'épi mûr
■ Et les coteaux et les cimes dressées
Qui découpaient un pavillon d'azur ;
Tout souriait à mes jeunes pensées.
Peu satisfait, comme on est à tout âge,
Avant le temps essayant ma raison,
Par le matin, d'un bâton de voyage
Aidé, sans bruit, je quittai la maison,
Peu satisfait, comme on est à tout âge.
ILLUSIONS. -23
Du beau soleil éclos sur la colline
Je voulais voir et corriger le cours,
Découronner la montagne voisine,
Orner enfin nos clochers et nos tours
Du beau soleil éclos sur la colline.
Quel innocent! quand je fus sur le faîte
Je vis l'azur aussitôt élargi,
Des vallons creux, des coteaux en arête,
Et l'horizon me parut infini
Quel innocent quand je fus sur le faîte !
Aux bords lointains reportant sa carrière.
L'astre bientôt me couvrit de rayons,
Puis il brilla sur la nature entière
Et d'un regard confondit plaine et monts,
Aux bords lointains reportant sa carrière
D'illusions mon âme devint veuve ;
Adolescent, je fus déjà rêveur
Et, depuis lors, essayé par l'épreuve,
Je vois que tout a son rire moqueur :
D'illusions mon âme devint veuve.
21 DOUTES ET CROYANCES.
Jours bien-aimés, si rares dans la vie,
N'existez-vous que dans le souvenir,
Et vos rayons, quand leur source est tarie,
Ne peut-on pas encor les rajeunir,
Jours bien-aimés si rares dans la vie?
Folle raison, l'usage te rend mûre;
Quand.tout se tait, que me conseilles-tu?
Faut-il du temps accuser l'imposture?
Pour la candeur n'a-t-on pas la vertu?
Folle raison, l'usage te rend mûre.
LES MORTS VIVANTS.
I
Heureux les visages sereins
Qu'un regard du Seigneur éclaire!
Ils connaissent les gais refrains
Et nous les chantent sans mystère.
Heureux les fronts courbés, émus !
A leur paupière est une larme ;
Ils ont le coeur plein de vertus,
Avec un sourire on les charme.
2
•21) DOUTES ET CROYANCES.
Heureux ceux qu'éveille l'amour!
Heureux ceux qu'anime l'insulte
Ils dormaient hier et, ce jour,
Ils ont une âme, ils ont un culte.
Mais de ces vivants quand -le corps
Est tout rayonnant de lumière,
Que d'hommes sont à bout d'efforts
Dont la jeunesse fut si fière !
II
La nature devant leurs pas
En vain s'étend tout embellie;
Frappez-les, ils lie sentent pas ;
Leur âme est comme ensevelie.
Toute rose en vain de parfums
Entoure sa belle nature ;
A ces trésors, pour eux communs,
Ils vont toujours faisant injure.
LES MORTS VIVANTS. 27
Dans l'azur où Dieu resplendit,
Sans rien voir, leur regard s'élève ;
Leur oeil est sec quand l'aube rit
Et quand le jour tombe et s'achève.
A tout désir qui vient, secret
Qui rapproche du ciel tout homme,
Ils ferment le coeur sans regret;
Leur raison s'érige en fantôme.
A la coupe d'impurs festins
Leur lèvre, un jour, s'étant rougie,
Depuis, on vit tous leurs matins
Se dépenser en folle orgie.
L'âge avant le temps est venu,
Des .jours sans flamme et sans lumière;
Ils ont, jeunes, un front tout nu,
Sans éclair ils ont leur paupière.
Dans le vent qui la fait rouler
Ainsi que va la feuille jaune,
•28 ' DOUTES ET CROYANCES.
Parmi nous on les voit aller,
Et leur problème nous étonne.
III
Pauvres hommes qu on voit courir,
Sans souvenir, sans espérance,
Que l'art humain ne peut guérir
Et qui dévorent leur souffrance!
Pauvres hommes n'ayant au coeur
Plus de trésors que l'amour cueille,
Tiges qu'on voit toujours sans fleur,
Rameaux verts dépourvus de feuille!
AU SOLEIL.
Soleil, splendeur de Dieu, flambeau de toute fête,
Mon amour est à toi, car tu me fis poëte ;
Car au pied des coteaux, balbutiant en cor,
Échauffé par tes feux, j'essayai mon essor,
Et dans l'azur profond qu'habitent les pensées
Mon esprit devina des formes effacées...
Depuis lors, que d'éclairs à mes yeux apparus
Ont rallumé ces feux éloignés et décrus!...
Depuis, que de beautés à l'inconnu ravies,
Que d'objets moissonnés, que de soifs assouvies
Et comme avec amour je pose mon regard
Où l'indifférent passe et voit le bien trop tard!...
'2
30 DOUTES ET CROYANCES.
De tes puissants rayons échauffe ce qu'on sème,
Anime ce qui dort, fais que le monde s'aime.
Donne aux prés verts des fleurs, aux.fleurs des papillons,
Aux guérets la verdure, aux déserts des grillons;
Que la nature entière ait une âme qui vibre
Et de l'homme on verra s'émouvoir toute fibre,
Car un mélange heureux de parfums et de chants,
Pour le coeur le plus dur a des tableaux touchants.
Accorde tes faveurs à tout homme qui donne,
Aux parents craignant Dieu des enfants pour couronne,
A celui qu'on oblige un coeur reconnaissant,
Au sage la vertu, du repos à l'absent.
Prends soin des champs du pauvre et que son chaume pèse
Et, quand viendra l'hiver, pour lui saison mauvaise,
S'il vit dans le Seigneur et qu'il sache prier,
Ranime tes rayons et chauffe son foyer.
Si je t'aime, 6 soleil, j'aime aussi la nature
Et je veux que de toi tout ait sa nourriture,
Et, pour n'entendre point ton beau nom décrié,
Qu'à tes bienfaits chacun se trouve convié.
AME ET RAYON.
A. rêver sans dormir j'ai passé bien des nuits.
ALFRED DE MUSSET.
Repose-toi sur ma couchette
Où sans dormir je suis souvent,
Vision joyeuse et discrète,
Clair rayon du soleil levant.
Repose-toi : le solitaire,
En des moments qui font songer,
Trouve parfois son gîte austère
Et demande à le partager.
32 DOUTES ET CROYANCES.
Repose-toi, car en voyage
Il est des sites méconnus
Où, pour faire un doux ermitage
Il ne faut qu'un rayon de plus.
Un rayon? c'est ce qui féconde,
On rayon? c'est ce qui nourrit;
Pour rattacher l'âme à ce monde,
Un rayon? c'est ce qui suffit.
Quand tu parais, tout se ranime,
Au désiré tout dit bonjour ;
Dira-t-on, messager sublime,
Que tu viens, et que je suis sourd?
Sur la branche qui se balance,
En chapelet donnant des sons,
L'oiseau dit ses amours, je pense,...
Et moi, je garde mes chansons...
Mes chansons, cadences muettes,
Au fond du coeur je les entends;
■ AME ET RAYON. 33
Sais-tu pour qui je les ai faites?
Moi, le saurai-je de longtemps?...
Mais qu'importe, quand de mon âme
Aucune âme ne sait le prix!...
Nous vivons d'une même flamme,
Et de toi seul je suis compris.
Dans ma retraite solitaire
Enfin je vois, joyeux secret,
Que mon bonheur, encore à faire,
A nous deux sera bientôt fait.
Que l'imposture se dérobe!
Déjà nous confondons nos voeux :
Dans ce gîte on verra, dès l'aube,
Deux, rieurs et deux amoureux.
La nature qui te proclame
Dit son amour de cent façons ;
Qu'est cela? pour toi ma jeune âme
Est ivre déjà de chansons.
34 DOUTES ET CROYANCES.
Ami, ton doux regard l'atteste,
Où tous les coeurs sont refroidis
Il est bon qu'un asile reste
Où frère ex soeur seront unis...
Repose-toi sur ma couchette
Où sans dormir je suis souvent,
Vision joyeuse et discrète,
Clair rayon du soleil levant.
EX1LGI MONUMENTUM.
A me bâtir un monument
J'ai dépensé de longues heures,
Mais j'ai sur toutes vos demeures
Élevé son couronnement.
Là, dédaigneux de vos usages
Et plus que vous intelligent,
Tout composé d'or et d'argent,
Je l'ai posé sur les nuages.
Quand j'ai pour dôme un champ d'azur
Et tout l'espace pour domaine
3G DOUTES ET CROYANCES.
A deux pas vous voyez à peine
Tout resserrés dans un vieux mur.
Là, pas d'éclair et pas de foudre,...
Mais, digue objet d'étonnement,
Sans flammes, un rayonnement
Que mon âme ne peut résoudre.
Qu'un front, vainqueur du sort jaloux,
Soit rayonnant dans cette aurore!
Lui montrant leur dent qui dévore,
Gourent en vain tigres et loups.
Dans les chemins de ce bas monde
Qu'ils poussent des rugissements!
Sans peur des ôblouissements
Il sait voir leur -rage qui gronde.
Voisins méchants, esprits moqueurs,
Que lui font là vos railleries ?
C'est sur vos âmes amoindries
Qu'elles retomberont en pleurs.
EXEGI MONUMENTUM. 37
Autour de vous rayonnez, hommes >
Enivrez-vous de vos transports,
Faites les vaillants et les forts,
Pour lui qu'êtes-vous? des atomes.
Il ne craint ni juges, ni rois
Et, quand vous subissez leur règle,
Il va sur les ailes de l'aigle,
Et de Dieu seul il prend des lois.
Loin d'une rive désolée
Son coeur a mis tous ses désirs ;
Demandez à tant de martyrs
Et demandez à Galilée
Terre à terre quand vous allez
Divinisant toute nature,
Au fond de tout son oeil mesure
Des secrets qui vous sont voilés.
... De frayeurs votre âme saisie
Dans un recoin tremble et se tient,
3
38 DOUTES'ET CROYANCES.
Moi, dans 'un monde aérien
Je vais selon ma fantaisie.
Le jour d'hier, un vieux ami
Qu'ici-bas souvent on regrette,
Illuminé d'un air de fête
Reparaît là tout rajeuni.
De visions que l'âme admire
. Est tout l'espace parsemé;
Ce que j'ai sans espoir aimé
S'y trouve, et c'est pour me sourire.
Là, réveillant tout ce|qui dort
Enseveli dans un vi«x rêve,
Un soleil paraît et s'éïève -
Dont tout regard est ifn trésor.
Tout est bonheur et tout est joie ;
Quand des cieux, à l'esprit ouverts,
Tombent d'harmonieux concerts,
Le coeur s'envole où Dieu flamboie.
EXEGI MONUMENTUM. 39
Vers un pareil enchantement,
Hommes, chacun de vous aspire ;
Mais sur un sol qui se retire
Vous posez tous son fondement.
SEUL.
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
VICTOR HUGO.
Quand l'ombre fait le vallon noir,
Et que la cime granitique
Se colore des feux du soir,
J'aime à rêver sous l'arbre antique ;
Oubliant que son faix est lourd,
Le villageois quitte l'ouvrage
Et par des chants, signal d'usage,
Annonce au foyer son retour;
Propos d'enfants, regards d'amour,
Mettront le rire à son visage
42 DOUTES ET CROYANCES.
Et l'arc-en-ciel à son séjour.
D'aveux purs et de mains pressées.
Discours qui savent émouvoir,
Voici les heures enchâssées.
Vers Dieu qui nourrit tout espoir
Le sage élève ses pensées ;
Le jour s'efface ; à l'horizon,
Témoin des époques passées,
Les mondes brillent;... ô raison!
L'homme, à concevoir la nature
Incapable du moindre effort,
Sans s'occuper de la figure
Que le sommeil prend de la mort,
Clôt doucement l'oeil et s'endort
Rempli d'une paix sans mesure.
Le passé vivant pour Dieu seul,
Là, dans l'immensité sans borne !
Ici, le deuil horrible et morne
Appesanti comme un linceul !...
Et dépouillant, lourde livrée,
Tout ce qu'elle a des fronts humains,
SEUL. 43
Mon âme, du corps délivrée,
Prend de mystérieux chemins.
A travers le temps et l'espace,
Rapide, elle court et s'efface
A la poursuite des esprits.
Enveloppés d'un long suaire
J'aime à les voir sur les débris
Où vécut leur âge éphémère,
Quelquefois, sur l'onde penchés,
Aux rêves tendres épanchés
Apportant un refrain sévère,
Sur les sommets nus et déserts
Parfois semant leurs vagues ombres,
Toujours faisant, dans les jours sombres,
L'âme unique de l'univers.
Comme un symbole d'espérance
Et comme un gage d'infini,
Dans l'astre d'or qui se balance
Leur front pur m'apparaît aussi :
« Monde inconnu, blonde sylphide,
« Phare par la divinité, ■.-,
44 DOUTES ET CROYANCES.
« Quelque jour, posé dans le vide
« Que nous faisait l'immensité,
« Douce clarté, rayon céleste,
« Regard penché sur mon regard,
u Toi dont l'éclat sensible atteste
« Qu'entre nous tout n'est point hasard,
« Dis-moi, reflètes-tu l'image
« D'une soeur au matin de l'âge
« Qui fit au monde ses adieux
« Et, baisant le front de ma mère,
« En souriant revint aux cieux?
«... Toi que l'on vit, douce et légère
« Comme un ange du paradis,
« Et qu'on regrette encor sur terre,
« Toi, de tes rivages bénis,
« Qui réponds, esprit tutélaire,
« Aux voeux de nos coeurs attendris,
« Mon âme, à ce monde étrangère,
« Compte les jours qui sont écrits
« Et quand, de rêver enfin lasse,
« Elle voudra vivre d'amour,
SEUL. 45
« A tes côtés Dieu, dans l'espace,
« Lui fera quelque doux séjour;
« Car on dit d'essence parfaite,
« Ainsi que l'ange, le poëte,
« Et, si la vertu suit ses pas,
« Comme on désire un jour de fête,
« Il doit espérer son trépas.
En vain je vois sur toute route
S'agiter l'erreur et le doute
Sous l'apparence du souris,
En vain je vois le fanatisme,
Escorté de mille débris,
Poussant le monde au réalisme,
Je crois au règne des esprits,
Mânes partis de nos rivages,
Blonds séraphins, anges maudits.
Plus sensés que dans nos vieux âges
Nos pères y croyaient jadis,
Et plus que nous savaient être hommes;...
De leurs croyances héritier,
Je trouve dans tous les atomes
Qui recouvrent le monde entier
3.
46 DOUTES ET CROYANCES.
Autant de puissances subtiles,
Favorables ou bien hostiles,
Et ce penser nourrit ma foi.
Je ne suis point de ces sceptiques,
Renégats des vertus antiques,
Parmi nous dépourvus de loi,
Qui,* traités de coeurs magnifiques,
Sont toujours des coeurs incomplets,
Qui vont évoquant, sans y croire,
Les vampires et les follets
Et font revivre à la mémoire
Ceux dont le souvenir n'est plus,
Par le pouvoir du magnétisme ;
Voyageurs aux bords inconnus
Qui verraient dans leur scepticisme
Apparaître la vérité,
S'ils n'avaient point pour vaine idole
Leur propre orgueil qui les isole
Et les revêt d'obscurité;...
Mais je plains cette humanité
Cherchant en un lustre frivole
SEUL. 41
Une feinte prospérité ; ,
Et, peu fait à tant d'imposture,
Mon coeur ne peut voir sans frémir
Dieu rejeté de la nature
Par cette même créature
Mise au monde pour le servir.
— Pour éclaircir votre problème,
Mortels contre Dieu prévenus,
Descendez au fond de vous-même
Et soyez-vous enfin connus ;
La force, l'esprit, la science
Par la suprême intelligence
Gomme un présent vous sont donnés
Et, sans cette munificence,
A votre effort abandonnés,
Tels que toute ombre passagère
Vous rentreriez dans le chaos ;
Mais, à dessein mis sur la terre
Pour souffrir et vaincre vos maux,
N'éludez pas ce grand mystère
Où, dure loi de l'équité,
48 DOUTES ET CROYANCES.
Quelque jour, ainsi qu'un fantôme,
Les mains pleines de vanité,
Vous pèserez moins qu'un atome
En face de l'éternité.....
Les philosophes, ces faux sages,
Croyant trouver la vérité,
Passent leur temps dans les nuages;...
A l'abri des profanes yeux,
Dans le calme et la solitude,
Je vois, chaque jour, sans étude,
Les grands secrets cachés pour eux.
— Ne troublez pas l'heur du poëte,
Vous que le monde appelle, amis ;
Allez, votre âme n'est point faite
A ses plaisirs pleins de soucis,
Et, si la voix de la nature
Sous le feuillage qui murmure
Et sur l'émail d'un vert gazon,
Malgré vous, le soir, vous amène,
Ne bornez pas son horizon,
SEUL. . . 9
Et sur l'herbe glissant à peine,
Étouffez le bruit de vos pas ; ;
Voyez,... cette ombre est son image;
Dans l'azur son esprit voyage...
Passez et ne le troublez pas.
Mai 1862.
OCEANUM MARE.
Des mers sondant les vastes latitudes,
Vous, oublieux de ce qui fait grandir,
Vous que Dieu fit pour comprendre et sentir,
Vous eûtes peur des mornes solitudes.
Ainsi que vous, possédant le désir
D'émotions qui font des marques rudes,
J'ai voulu voir,... mais tout, dans mes études
Me sut charmer sans pourtant me saisir.
52 DOUTES ET CROYANCES.
A mes regards parut l'immense espace
Comme un joyau, l'onde baisa ma trace,...
Et sur les mers mon esprit s'envola.
De terreurs, là, comment voir une cause?
Alors qu'en moi Dieu commande et repose,
Espace et flots bruyants, qu'est tout cela?
Arcachon, 15 juillet 1866.
DE PROFUNDIS.
Quand le bienfait n'est qu'un devoir,
Quand le juste à vos pieds se jette et vous implore,
Seigneur, pourquoi frapper celui qui vous honore
Et déchaîner votre pouvoir?
Pourquoi semer le deuil où la peine est sans cause?
Que sont pour vous, ô Dieu, nos larmes et nos cris?
A côté de vos dons pourquoi tous vos mépris?
A quoi bon la ruine auprès de toute chose?
54 DOUTES ET CROYANCES.
Par des pleurs sillonnant ses pas
J'ai vu de mon prochain la face rembrunie,
J'ai vu gémir la mère au chevet d'agonie,
J'ai vu des maux qu'on ne dit pas...
J'ai vu des maux nombreux qui laissent pour empreinte
A des fronts innocents le sceau de la douleur
Et qui, brisant l'espoir et torturant le coeur,
Sèment sur le chemin l'amertume et la crainte!...
Partout la vie a son écueil ;
Un cri perce toujours dont l'accent me désole;...
Ce matin, le malheur m'a trouvé sans parole
Escortant pas à pas son deuil....
Où faut-il, ô Seigneur, que mon regard s'arrête
Alors que tous nos voeux passent inachevés?
Après de mauvais jours, où sont les flots rêvés
Qu'épargneront enfin les vents et la tempête?
Par d'amères déceptions
S'il est vrai qu'à sa fin le sage même arrive,
DE PROPUNDIS. 55
Gomment l'angoisse, ô Dieu, règne-t-elle si vive
Dans les chemins que nous suivons'/
Tout objet dont la forme à nos regards s'étale,
En vain, veut son image immobile au soleil ;
Elle tourne, elle fuit : est-ce qu'un jeu pareil,
Auprès des jours rêvés, à l'objet nous égale?
Que serait un foyer sans feu?
Sans appui, que serait le malheur qui soupire?
S'il faut, dans nos combats, endurer le martyre,
Qui le pourra sans vous, ô Dieu?
L'épreuve est un fardeau : Seigneur, soyez propice
A qui vous glorifie en observant vos lois ;
Et, s'il faut en rigueurs vous déchaîner parfois,
Que l'hqmme de vos coups devine la justice.

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