Douze portraits de femmes dessinés à la plume, par L. de Fos

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impr. de G. Leboyer (Riom). 1868. In-12, 35 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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(Extrait d'un ouvrage sous presse.)
DOUZE PORTRAITS
BÊ WEWAME.H CÉLÈBRES
DESSINÉS A LA PLUME.
t"; PROLOGUE.
De ma salle aux portraits je n'ouTre point les portes
A celles qu'on nommait jadis les femmes fortes ;
Salomone (1), Judith, Lucrèce ou Débora,
Encore moins-je yeux à des rimes frivoles
M'abaisser, en mettant à nud les vierges folles
De l'antique Judée... ou de notre opéra.
Pour mes types j'ai pris les femmes littéraires ;
Esprits forts, tendres coeurs, unissant les contraires ;
Ce qui sans doute entrait de Dieu dans les desseins
Et n'offre à nos regards rien qui soit effroyable :
Si le Diable parfois tire l'oreille aux saints,
Les saints parfois aussi tendent la main au Diable.
(1) Mère des Macchabées (voir les Femmes forUs du P. Lemoyne).
PREMIER PORTRAIT
LOUISE LABÉ ( LOÏZE CHARLY. )
(1526-1566)
De nos femmes auteurs, dans l'ordre la première (1)
Fut Louise Labé, cette belle Cordière,
Ce joyau lyonnais, qui partagea ses jours
Entre les jeux de Mars, l'étude et les amours.
En naissant elle avait reçu de la nature
Des attraits séduisants, une voix large et pure ;
Jeune encore, elle apprit le grec et le latin,
L'Espagnol et surtout le parler florentin.
Formée à l'exercice et bonne cavalière,
Elle embouche, à seize ans, la trompette guerrière,
Et tous les chevaliers, de sa grâce éblouis,
A l'envi l'acclamant Capitaine Loys,
D'elle disaient : « Voyez la mignonne pucelle,
» Au premier rang toujours, et toujours ferme en selle,
S» Ainsi que Bradamante aux bras forts et vaillants,
» Sous sa lance ployer les plus fiers assaillants. »
Plus tard, toute aux beaux arts, toute au docte langage,
Louise, à la faveur d'un riche mariage,
A tous les gens d'esprit léger ou sérieux
Ouvrit, comme Platon, ses jardins spacieux ;
Et là, parmi les fleurs, sous les vertes charmilles.
Les sons des instruments, les roulades, les trilles,
Les doctes arguments et les propos joyeux,
Tout charmait et l'esprit et l'oreille et les yeux.
(1) Par le talent, du moins; car la reine !de Navarre, Marguerite
de Valois, lui est antérieure.
— 5 —
Jamais on n'avait vu, dit-on, femme pareille......
Et ses admirateurs en font une merveille
De beauté, de génie... et même de vertu.
Ce dernier point, pourtant, veut être débattu :
Au temps où, pour combattre, elle s'était armée,
D'un jeune chevalier Louise fut aimée,
Et la mort de l'amant payé d'un doux retour,
Put seule mettre fin à ce premier amour.
Le chagrin qu'elle-en eut la jeta dans l'étude.
Femme d'un commerçant (1) qui, sans inquiétude,
La laissa se livrer tout entière à ses goûts,
Elle resta, je crois, fidèle à son époux ;
Mais l'époux mort aussi, la belle et riche veuve
Vit bientôt sa vertu soumise à rude épreuve :
D'artistes entourée, elle, dut, tôt ou tard,
Se prendre en ses filets, et de l'amour de l'art
Passer, sans le vouloir, à l'amour des artistes.
Les dames de Lyon, prudes et formalistes,
Décrièrent ses moeurs, ses talents, ses appas ;
Et cela devait être : elles ne pouvaient pas,
D'une étroite routine encore sous la rouille,
Elever leur esprit plus haut que leur quenouille (2);
L'éclat de la Cordière allumait leur courroux.
Un fait justifia trop tôt leurs cris jaloux :
Clémence, son amie, aimable, jeune et belle,
Comme elle recherchée et poète comme elle.
Un jour lui fit, hélas ! l'aveu qu'un trait vainqueur
Avait jusques au vif pénétré dans son coeur.
(l)i Ennemond Perrin, riche marchand et fabr. de cordages, à Lyon.
(2) Expressions de Louise Labé dans la délicac3 de ses poésies à
Clémence de Bourges.
— 6 —
C'était là, do sa part, une haute imprudence ;
Car Louise, à profit mettant la confidence,
Parvint à lui ravir le coeur de son amant.
Contre elle ce fait seul parle assez hautement.
Pour la juger, d'ailleurs, voyez sa poésie
Où l'amour est poussé jusqu'à la frénésie ;
Où d'une ardente et folle imagination
Se font sentir l'ivresse et l'exaltation ;
Où d'un sexe timide abjurant la décence,
La nouvelle Sappho (1) va jusqu'à la licence
Ah ! -ie nous faisons point encor d'illusions :
Chez elle tous les goûts étaient des passions.
J'ai parlé de ses vers... point ne faut que j'oublie
l'ingénieux débat d'amour et de folie (2).
Qui mieux qu'elle pouvait les peindre sans détour?
Dans son coeur habitaient la folie et l'amour.
Eh bien, malgré ses tort*, tant qu'au rhythme fidèle,
En France on aimera la grâce naturelle,
Le langage du coeur, le chaud entraînement
D'un esprit dégagé de tout faux ornement,
La vive passion s'exprimant libre et fière...
De Louise Labé, de la belle Cordière,
Le nom, qui sur la scène a brillé le premier,
Y vivra triomphant jusqu'au moment dernier.
(1) Sappho et non Sapho. En grec : 2aT<pû>
(2) D'où La Fontaine a lire sa jolie fable : li fol e ci l'amour,
;u«idi livre 12). Déjà, avant lai, Commire avait traité ce sujet en
vers latins (demenlia anwrem ducens).
DEUXIEME PORTRAIT.
LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ (MARIE DE RABUTIN).
(1627-1696).
Sévigné, noble coeur, aimable caractère,
Epouse négligée et vigilante mère,
Elle qui sut si bien, au hazard, n'importe où,
Laisser trotter sa plume (1) élégante et légère,
La bride flottant sur le cou,
Comme ses lettres fut spirituelle et tendre.
Insensible aux amours, ardente en amitié,
Quand du faîte elle vit descendre
Fougue/, par ses malheurs si digne de pitié,
Jusqu'au dernier moment elle osa le défendre,
Elle qui jamais cependant
Du généreux surintendant
Ne voulut rien chercher ou trouver dans la bourse.
Et sa fille !... pour elle avec quel dévouement,
Du coeur et de l'esprit déployant la ressource,
Sans jamais épuiser l'intarissable source,
Elle fonda ce monument
De causerie intime et de douce tendresse,
Où, toujours neuf et frais, le même sentiment
Sous mille aspects divers se reproduit sans cesse,;
Où sans faux bel esprit, où sans rien d'apprêté,
Le coeur remplit plus d'un volame,
Et qni, sans la chercher, à l'immortalité
L'a conduite à course de plume !
(1) Tous les mots en caractères italiques sont tirés des lettres mêmes
de Madame de Sévigné.
« A vous le dessus des paniers, »
Disait-elle à sa chère absente,
« A vous mes premiers voeux et mes pensers derniers ;
» A vous sont les primeurs, à vous la fleur naissante
» De mes yeux, de mes doigts, de mon coeur qui s'émeut
» Et de ma plume obéissante ;
» Puis le reste va comme il peut.
»_ Oui, je veux que vers vous toujours mon esprit coure,
» De plaire à d'autres yeux il est fort peu jaloux;
» Je ne me divertis à causer qu'avec vous,
» Avec les autres je laboure. »
Ne lui reprochez point, critiques mécontents,
Quelques mots trop empreints de la verve gauloise ;
C'était le langage du temps.
Du moins elle n'était ni prude, ni sournoise ;
Même dans ses gaîtés, dans ses écarts.... encor
On sent la grande dame et jamais la bourgeoise....
Et, ce qui tout efface, elle avait un coeur d'or.
TROISIEME PORTRAIT.
LA COMTESSE DE LA FAÎETTE ( M. M. DE LA VERGNE ).
(1623—1693). -
En dehors de l'hymen, et par le cerveau mère,
La tendre La Fayette eut deux filles, dit-on :
De Zaïde et de tlè.ve elles portent le nom;
Elles n'eurent jamais de père.
Si point n'est cependant la chronique en défaut,
(Et bien souvent elle est trompeuse en telle affaire),
Ségraïs et La Rochefoucauld
Aidèrent la dame à les faire.
— 9 —
Toutes deux dans le monde eurent un grand succès,
Et trouvèrent partout un bienveillant accès.
Mais Zaïde-, dit-on, d'une couleur plus franche
(Quoique pour la cadette, à dire vrai, je penche),
Par milliers compta les amants.
Le savant évêque d'Avranche
Pour elle composa son Traité des Romans;
Et dans le même lit, ou sous la même tranche,
Ces deux fruits de l'amour parurent triomphants.
Ce qui faisait dire à la mère :
« L'abbé, vous êtes mon compère;
» Ensemble nous avons marié nos enfants. »
Innocente union!.... Des noeuds moins légitimes,
Et je le pardonne à tous deux,
Joignaient le tendre auteur de romans amoureux
Et le grave auteur des Maximes.
■ QUATRIEME PORTRAIT.
MADAME DESHOULIÈEES fANTle DE LA GARDE ).
(1634—1693).
Madame Deshoulière eut, dit-on, en partage,
Vertu, noblesse, esprit et gracieux visage,
Mais elle eut deux grands torts qu'à la femme ici-ba<,
Dans un monde frivole on ne pardonne pas :
Elle fut toujours pauvre et sage.
De plus, elle sut le latin.....
Nouveau motif de persifflage....
Mais, dût-on m'appeler esprit faux et mutin,
Je l'en estime davantage.
1.
— 10 —
Dans un temps de trouble et d'orage,
Elle obtint à la cour de Bruxelle un abri;
Et là, le grand Condé, sur ses maux attendri,
Pour elle s'enflamma d'amour illégitime;
Mais du héros banni ne cherchant que. l'estime,
Elle resta toujours fidèle à son mari;
Ce qui dut, je le crains, de mauvais ton paraître.
Romanesque un moment avec la Scudêry,
Dansant, caracolant comme un jeune cabri,
Au plaisir seul d'abord elle voua son être;
Puis, philosophe avec l'illustre Gassendi,
Moins jeune, moins frivole, et le coeur refroidi,
Elle prit en amour la nature champêtre.
Hrsnaul', qu'un seul sonnet au Pinde fit connaître,
Et poete-avorton,.an moins l'apprécia,
Et c'est dans l'art des vers lui qui l'initia
Mais elle eut bientôt passé maître.
Do l'antique Hippocrèue ayant goûté les eaux,
Sensible et naïve bergère,
D'une voix brillante et légère
Elle chanta les fleurs, les moutons, les ruisseaux;
Et son art, que nul ne récuse,
Dans l'Idylle eut un tel succès,
Qu'il lui valut dès-lors au Parnasse français
Le nom de Calliope ou de dixième muse.
Bornons-la toutefois à ce genre.... et notons
Qu'au monde elle donna deux fois la comédie
En voulant se hausser jusqu'à la tragédie.
Mais on la renvoya bien vite à ses mouton*,
Et ce fut acte de justice.
D'erreur autre exemple frappant :
De Pradon folle admiratrice,
— 11 —
En bergère un peu trop novice,
Changeant sa houlette en serpent,
Elle osa bien entrer avec Racine en lice ;
De l'hôtel Rambouillet élève et sectatrice,
Elle ne comprit point le poète du coeur.
Pourtant elle fut mère tendre ;
Sa fille, bien douée et formée à l'entendre,
Des neuf Muses aussi voulut grossir le choeur;
Mais bien qu'en un concours la bergère gentille
Du vieux berger normand (1) ait été le vainqueur,
Elle fut de sa mère à peine à la cheville.
Dans ce siècle il se peut qu'avec son ris moqueur
Et ses airs fanfarons, notre école moderne
De ces deux filles d'Apollon
Trouve la Muse flasque et terne.
Mais quel que soit sur l'Hélicon
Le rang que de no? jours l'école leur décerne,
Tant qu'un peu de bon goût parmi nous restera,
Tant que-nous aimerons les formes régulières,
Et que le coeur plus haut que l'esprit parlera,
En France toujours on lira
Les idylles de Deshoulières.
(l) Fontenelle. y
12
CINQUIEME PORTRAIT.
LA MARQUISE DE COÏÏLANGES ( MAR.-ANG-. DU GUÉ).
(1641—1723).
De Sévigné parente et chère à Maintenon,
Du siècle de Louis Madame de Coulange
Put un des ornements; car l'esprit d'un démon
En elle s'alliait à la beauté d'un ange;
Et l'abbé Gobelir, qui fut son confesseur,
Disait (et sur ce point il était connaisseur) :
« Que chacun de> péchés de cette belle dame,
» A proprement parler, était une épigramme. »
D'elle on a dit encore, et non sans vérité :
« Que l'esprit fut chez elle une autre dignité. »
C'est là ce qui surtout la distingue et sépare
De Monsieur son mari, chansonnier d'esprit fin,
Mais mauvai-s orateur et magistra'-scapin,
Qui discourant un jour, en.publie, sur la mare
D'un pauvre homme nommé Grapin,
Et le", mots ne venant que par secousse rare,
Ota son bonnet de docteur,
Et dit à l'auditoire au comble de la joie :
«?Dans la mare à Grapin je sens que je me noie;
« Je suis bien votre serviteur. »
— 13 —
SIXIÈME PORTRAIT.
MADEMOISELLE DE LAUNAY, BARONNE DE STAAL
(1693—1750).
De l'aimable Launay la vie aventureuse
Fut longtemps dépendante et rarement heureuse.
L'étude et l'amour seuls adoucirent ses maux.
Dès ses plus jeunes ans toute aux doctes travaux,
De son sexe elle sut dépouiller l'ignorance,
Même à l'anatomie elle avait mis la main,
Et selon Duverney (1), jamais fille de France
Ne connut mieux le corps humain.
Dans ses écrits, dit-on, elle s'est peinte en buste ;
Il me semble pourtant qu'elle fut au-delà :
On devine aisément le peu qu'elle cela.
En tout cas il faut être juste :
Au milieu dei écarts et des emportements
Où sa jeunesse fut lancée,
Avec tous ses amis comme tous ses amants,
Elle fut désintéressée.
Pauvre, elle se livra, mais ne se vendit pas.
Chaulieu qui, dans un âge où la fougue est passée,
Cultiva ses jeunes appas,
Essaya vainement, par pressantes paroles,
De lui faire accepter en don mille pistoles :
« Non, dit-elle eu riant, mais par un bon conseil
» Je veux récompenser du moins un trait pareil :
» Avec toute amie ou maîtresse
(1) Célèbre anatomMe du temps. -
- — 14 —
» Gardez-vous bien d'user de si grande largesse,
» Plus d'une vous prendrait au mot. »
—« Non pas, reprit Chaulieu, je ne suis pas si sot,
» Je sais bien à qui je m'adresse. »
Et comme il lui disait sans cesse,
En offrant d'en payer les frais :
« Vous n'êtes point assez coquette ;
» Il vous faut rehausser l'éclat de vos attraits
» Par la parure et la toilette,
» Pour tenir dans vos noeuds tous les coeurs affermis. »
—« A quoi bon, répondit la sage évaporée ?
» De tout ce qui me manque, aux yeux de mes amis,
» Ne suis-je point assez parée? »
Eli bien ! la pauvre fille, en ce monde égarée,
Qui, servante (1) à la cour de Sceaux,
Dans un coin des salons de sa fière maîtresse,
Régnait, par son esprit, sa grâce et son adresse,
Sur tant de courtisans devenus ses vassaux ;
Réservée au besoin, au besoin provocante,
Dans les soupers du Temple (2) inflammable Bacchante,
Et que, longtemps témoin de ses jeunes ébats,
Chaulieu, qui la connut mieux qu'aucune personne,
« Adorait, disait-il, libertin? al friponne »
Sut, à l'occasion, et dans dé hauts débats,
(1) Femme de chambre de Mmo la duchesse du Maine, mais avec
voix délibérative dans toutes les fêtes, dont elle était l'âme et un des
plus utiles acteurs.
(2) Rendez-vous des jiyeux et galants soupers du duc de Vendôme,
du grand-prieur, son frère, de Chaulieu et autres épicuriens.

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