Du Besoin qu'a la France d'une régénération religieuse et morale, politique et sociale ; par un passant. (28 mai 1871.)

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Douniol (Paris). 1872. France (1870-1940, 3e République). In-8 °.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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DU BESOIN
QU'A
LA FRANCE
D'UNE
RÉGÉNÉRATION
RELIGIEUSE ET MORALE. POLITIQUE ET SOCIALE
TROYES, IMPRIMERIE BRUNARD, RUE URBAIN IV, 85
DU BESOIN
QU'A
LA FRANCE
D'UNE
RÉGÉNÉRATION
RELIGIEUSE ET MORALE, POLITIQUE ET SOCIALE
PAR UN PASSANT
Instaurare omnia in Christo.
EPH., I,10.
Non est in alio aliquo salus.
ACT., IV, 12.
Tout restaurer en Jésus-Christ.
Il n'y a de salut qu'en lui.
Dans un temps de dissolution, le premier
devoir qu'on a a remplir envers son pays,
c'est de l'aider à se reconstruire. »
M. ANGELOT, Eloge académique
de M. de Bonald.
C'est l'heure, ou jamais, de se dire à soi-
même et à la France les vérités qu'il faut que
tous entendent.
Mgr DUPANLOUP.
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE
29, rue de Tournon, 29
1872
PRÉFACE
Lorsqu'une grande épidémie, ou même une épi-
zootie, ou bien encore une prodigieuse multiplication
d'insectes destructeurs ravage une province, un Etat,
désole les villes et les campagnes, quiconque possède
ou croit avoir quelque connaissance utile, doit s'em-
presser d'en faire part à ses concitoyens, afin d'arrêter,
s'il est possible, ou tout au moins d'atténuer, d'enrayer
les désastres du fléau.
Le médecin cherche donc dans ses livres, le vétéri-
naire dans les siens, l'agriculteur instruit demande
aux ouvrages qu'il possède des moyens de combattre
le mal, d'en diminuer les ravages, et, si cela est pos-
sible, d'en arrêter le cours et de le faire cesser.
Hélas ! depuis déjà bien des années, depuis plus de
quatre-vingts ans, la France est désolée, ravagée par
une épidémie intellectuelle, politique et morale qui
tue les âmes et les corps par millions, qui la couvre
de deuil, de sang et de ruines et qui fait d'elle con-
VI
stamment comme un vaste cimetière, comme une im-
mense nécropole. Le sombre abîme s'est ouvert. Satan,
ou le génie de l'erreur et du crime, en est sorti. Il a
soufflé partout, dans presque toutes les tètes, l'esprit
de rébellion contre Dieu, contre l'Eglise et contre tout
pouvoir social. Il a attaqué partout et l'autel et le
trône ; il a ébranlé les fondements de toute société ; et,
inspiré par lui, le Français s'est écrié : « Je n'obéirai
» plus ni à Dieu ni au roi, ni aux préceptes divins, ni
» même aux lois humaines, non serviam (1). Nul n'a
» droit de me commander. J'ai des droits et point de
» devoirs ! Je ne dépends de personne, et ne connais
» point de maître, quis noster dominas est (2)? »
Et qu'est-il résulté de cette insurrection impie et sa-
crilége contre Dieu même?
Ecoutons ce qu'en disait, en 1823, le Tertullien de
notre siècle :
« Il existait, il y a trente ans, une nation gouvernée
par une race antique de rois, d'après une constitution
la plus parfaite qui fût jamais, et selon des lois qu'on
aurait pu croire, à plus juste titre que celles des anciens
Romains, descendues du ciel, tant elles étaient sages,
pures, bienfaisantes et favorables à l'humanité. Cette
nation, célèbre par sa franchise, sa douceur et ses lu-
mières, par son amour pour ses souverains et pour la
(1) Jérém., II, 20.
(2) Ps., XI, 5.
— VII —
religion, à qui elle devait quatorze siècles de gloire et
de bonheur, fleurissait en paix au milieu de l'Europe
dont elle excitait l'envie et dont elle faisait l'ornement
par la beauté de sa législation, par la noble politesse de
ses moeurs et par les éclatants chefs-d'oeuvre de tout
genre dont les lettres, les sciences et les arts l'avaient
enrichie de concert. Heureuse au dedans, respectée au
dehors, sa renommée, partout répandue, lui attirait les
hommages des plus lointaines contrées ; et l'univers
admirait en elle la reine de la civilisation.
» Tel était le peuple que Dieu choisit pour donner au
genre humain une grande et terrible leçon.
» Tout-à-coup, à la voix de quelques sophistes, de
nouvelles opinions, de nouveaux désirs s'imposent à
ce peuple égaré. Il se dégoûte de ses croyances et des
doctrines tutélaires qui l'avaient élevé si haut... Il veut
sortir de sa condition, et devenir semblable à Dieu...
Et Dieu est traité en ennemi ; sa religion est proscrite,
ses ministres, ses biens, les institutions, les usages, les
noms même qu'elle avait consacrés, en un mot tout ce
qui rappelle le Dieu ennemi doit périr, tout, et jusqu'à
ses temples, et jusqu'à ses images! La raison hu-
maine le remplace ; on proclame sa divinité ; et ses
autels sont des ruines, ses hymnes des chants de pros-
cription, ses prêtres des bourreaux, son culte est la
mort ; et le néant, l'espérance de ses adorateurs.
» Alors, sur les débris de l'autel et du trône, sur
VIII —
les ossements du prêtre et du souverain, commença le
règne de la force, de la haine et de la terreur : ef-
froyable accomplissement de cette prophétie : « Un
» peuple entier se ruera homme contre homme, voisin
» contre voisin ; et, avec un grand tumulte, l'enfant se
» lèvera contre le vieillard, la populace contre les
» grands, parce qu'ils ont opposé leur langue et leurs
» inventions contre Dieu (1). » Pour peindre cette
scène épouvantable de désordres et de forfaits, de dis-
solution et de carnage, celte orgie de doctrines, ce
choc confus de tous les intérêts et de toutes les pas-
sions, ce mélange de proscriptions et de fêtes impures,
ces cris de blasphèmes, ces chants sinistres, ce bruit
sourd et continu du marteau qui démolit, de la hache
qui frappe les victimes, ces détonations terribles et ces
rugissements de joie, lugubre annonce d'un vaste mas-
sacre, ces cités veuves, ces rivières encombrées de ca-
davres, ces temples et ces villes en cendre, et le
meurtre et la volupté, et les pleurs et le sang, il fau-
drait emprunter à l'enfer sa langue, comme quelques
monstres lui empruntèrent ses fureurs. Les hommes
ont donc été punis ; l'orgueil même ne peut le nier ;
oui ! ils ont été punis, comme jamais les hommes ne le
furent. Mais sont-ils corrigés? Si je regarde autour de
moi, je lis la révolte écrite sur des fronts cicatrisés par
la foudre des vengeances divines. Si je prête l'oreille,
(1) Is.,III, 5,8.
IX
j'entends des blasphèmes hautains et des ris moqueurs.
Dieu est encore un scandale pour ceux qui avaient juré
de l'anéantir. El gardez-vous de penser qu'ils aient
perdu l'espoir ou abandonné le dessein de le détrôner.
S'il subsiste un reste de foi, si la terre est encore es-
clave de l'espérance, c'est qu'on a mal attaqué le ciel.
Pleins de cette idée, ils rassemblent, sous nos yeux,
et renouent les (ils dispersés de leur vaste conjuration.
Evoquant avec éclat, de la poussière du sépulcre, les
premiers chefs de la guerre sacrilège qu'ils ont résolu
de prolonger, ils se flattent que leurs spectres boule-
verseront une seconde fois le monde ! Eh quoi ! n'est-
ce donc pas assez de malheurs, assez de forfaits? Et
quelque insatiable qu'on puisse être de calamités et de
crimes, ne devrait-on pas être rassasié ? Contemplez
cette Europe, naguère si florissante, et maintenant si
profondément misérable, qu'on ne trouve, pour peindre
ses douleurs, que ces expressions d'un prophète :
« Toute sa tête n'est qu'une plaie, et son coeur qu'une
» grande défaillance (1). » Heureuse encore, trop heu-
reuse si cette défaillance ne dégénère pas en torpeur
incurable, et ne la conduit pas insensiblement, après
quelques nouvelles crises, au dernier sommeil (2). »
Hélas ! quelque terrible qu'ait été cette leçon, les
(1) Is., I, 5.
(2) Lamennais, Essai sur l'Indifférence en matière de religion,
t. I, ch. x, p. 587, etc.
X
hommes, et surtout les Français, n'ont pas été corrigés.
La terreur révolutionnaire a continué ses ravages ; et,
quelques années plus tard, celui qui écrivait en 1823
la page éloquente qu'on vient de lire, publiait un ou-
vrage intitulé : Les Progrès de la Révolution.
Et, en effet, la Révolution poursuivait son cours dé-
vastateur et menaçait la France d'une nouvelle inon-
dation.
Les esprits attentifs et sérieux prévoyaient de nou-
veaux malheurs et apercevaient, comme ont dit, des
points noirs se former encore à l'horizon.
L'un d'eux, M. de Bonald, écrivait : « Même après
l'exemple de la France, il manque à l'Europe une der-
nière leçon. Malheur au peuple destiné à la lui don-
ner (1) ! »
Hélas! le peuple destiné à donner à l'Europe cette
seconde leçon, c'était encore la France !
L'affreux torrent y déborda de nouveau en 1830. —
Il renversa et emmena, pour la troisième fois, le trône
des princes légitimes, emporta jusqu'à la dernière
pierre de l'archevêché de Paris, menaça le pontife
lui-même, envahit et dévasta quelques temples, ren-
versa un grand nombre de croix, et couvrit la France
d'une couche plus épaisse d'impiété.
En 1848, nouveau débordement! mais, cette fois,
le sang coule à flots dans les murs de Paris. Ses rues
(1) OEuvres de M. de Bonald, Pensées diverses.
— XI —
sont jonchées de cadavres ; nos généraux tombent sous
les balles de l'insurrection, et le sang d'un courageux
et dévoué pontife se mêle à celui des victimes de ces
luttes fratricides.
Est-ce Là tout? Sommes-nous au bout de nos crimes
et de nos malheurs? Avons-nous bu alors la dernière
goutte du calice d'amertume que la main vengeresse
de Dieu nous présentait pour nous punir de nos ini-
quités? Avions-nous mis enfin le comble à nos pé-
chés? et Dieu était-il apaisé, satisfait?
Non, évidemment non!
« Les fondements de toute société qui veut pro-
duire de grandes choses, dit un contemporain, doi-
vent être Dieu et la famille, le droit et le respect.
» Or, qu'avons-nous fait depuis un siècle, et sur-
tout en ces derniers temps, sinon nous éloigner de
Dieu, détruire la famille, tuer le respect de soi-
même et des autres ; et, sous prétexte de défendre
nos droits, abolir tout droit et' fouler aux pieds tout
devoir? Sous le règne désastreux de Napoléon III, la
Révolution s'est de nouveau lancée dans une voie
terrible, et nous a, en bien peu d'années, conduits
dans cet abîme où nous roulons déchirés et meur-
tris (1). »
Des catastrophes épouvantables ont mis fin à ce
(1) M. H. Rohault do Fleury.—Voeu national au Sacré-Coeur.—
Poitiers, 1871.
— XII —
règne et ont conduit la France à deux doigts de sa
perte. Une guerre follement entreprise, maladroite-
ment commencée, inhabilement conduite, nous a rui-
nés, épuisés et précipités du haut rang que nous
tenions en Europe. Puis la capitale a vu des scènes
d'horreur et de carnage telles que le soleil n'en avait
jamais éclairé. Ses plus beaux monuments ont été
réduits en cendres. Ses temples les plus saints ont
été spoliés, profanés ; son Archevêque et plus de
trente de ses prêtres ont été fusillés ; ses tombeaux
ont été violés. Tout ce que l'univers avait de plus
immonde, de plus impur et de plus exécrable, était
rassemblé dans ses murs et semait de toutes parts
l'incendie et la mort. Et, encore une fois, on pût
dire comme Laharpe le disait après la Révolution de
1793 : « Nous avons vu le génie du mal s'applau-
dissant d'avoir tout détruit comme autrefois le Créa-
teur s'applaudissait d'avoir tout fait (1). »
Dans cette situation, la France ressemble à un vieux
palais en ruine, qui est tout prêt à ensevelir sous ses
décombres les imprudents qui osent seulement y pé-
nétrer ; elle est ce que fut Lisbonne après l'affreux
tremblement de terre qui faillit l'engloutir, elle et
tous ses habitants. Elle est dans cet état dont le roi-
prophète a dit : « Les nations ont été troublées, et
les royaumes ont penché comme un mur qui perd
(1) Discours à l'Institut.
— XIII —
son aplomb (1). » Elle est dans ce que M. Ancelot
appelle « un temps de dissolution. »
Ne nous étonnons pas que, dans ces graves cir-
constances, tous ceux de ses enfants qui l'aiment,
regardent comme leur « premier devoir de l'aider à
se reconstruire (2). »
Les uns, qui sont jeunes, vigoureux, pleins de
sang, lui offrent ce sang pour la défendre, la pro-
téger contre ses ennemis du dedans et du dehors ; et
un grand nombre meurent pour elle sur les champs
de batailles.
D'autres lui offrent le tribut de leurs veilles, de
leurs études, de leurs méditations. Ils cherchent des
remèdes à apporter à ses maux, un baume salutaire à
verser dans ses plaies. Ils demandent à la science par
quels moyens on pourrait empêcher de mourir cette
mère chérie, par quels traitements bienfaisants on
pourrait lui rendre la santé, la force, et lui donner
encore de longs siècles de gloire, de paix et de bon-
heur.
De là les nombreux ouvrages qui ont paru de nos
jours, et qui paraîtront encore dans le but patrioti-
que et filial de signaler ses maux, d'en indiquer la
nature, les causes et les remèdes.
A tous ces livres nous voulons en ajouter un.
(1) Ps., XLV, 7.
(2) M. Ancelot, Êloge académique de M. de Bonald.
XIV —
Nous ne sommes pas, il est vrai, un politique ; et,
puisqu'il s'agit ici des maladies, des maux d'un corps
social, nous devons avouer, comme cet individu au-
quel, dans l'Ecriture, on propose le gouvernement,
que « nous ne sommes pas médecin (1). »
Mais, dans le but d'être utile à notre bien-aimée
patrie, nous avons compulsé et étudié, comme ce livre
le prouvera, les ouvrages de grands et habiles méde-
cins en fait de constitutions et de maladies sociales.
Qu'il nous suffise de nommer Bossuet (Politique
sacrée), Montesquieu (Esprit des lois et Considéra-
tions sur les causes de la grandeur et de la déca-
dence des Romains), de Bonald (OEuvres diverses),
Lamennais (Essai sur l'indifférence en matière de
religion), et Mgr Dupanloup (les Alarmes de l'Epis-
copat et l'Athéisme ou le Péril social).
Voilà, certes, d'assez beaux noms et des hommes
assez compétents dans la matière.
On comprend que Rousseau ne figure pas dans cette
liste.
Ce n'est pas à celui dont les doctrines anti-religieuses
et anti-sociales ont attiré, depuis un siècle, le déluge
de malheurs dont la France est submergée et qui
menace le monde entier; ce n'est pas à celui qui a
perdu le plus beau pays de la terre qu'il faut de-
mander les moyens de le sauver, de le régénérer.
(1) Is., 5, 7.
XV
Nous ne pouvons que lui dire anathème à lui et à sa
politique. Lamennais l'a d'ailleurs victorieusement ré-
futé. Hélas! à l'instant même où nous écrivons ces
lignes (le 28 mai 1871), les journaux et les lettres
particulières nous apportent de Paris les nouvelles les
plus navrantes. Nos yeux se mouillent de larmes à la
lecture des horreurs sans pareilles dont cette ville est
le théâtre. Jamais le monde n'a vu rien qui approche
de la rage des démons déchaînés contre cette mal-
heureuse ville. La plume tombe des mains, quand on
veut les raconter, et l'avenir (s'il y a encore pour
cette terre maudite un avenir) ne pourra pas le
croire.
Et dire que ce sont là les oeuvres de ces athées,
de ces déistes, de ces libres-penseurs, de ces soi-
disant philosophes qu'on a prônés, fêtés, choyés, cou-
ronnés de fleurs, auxquels on a érigé des statues,
dont on a donné le nom à nos rues, à nos places, à
nos quais, à nos boulevards, dont on a répandu et
propagé les livres au prix des plus grands sacrifices
et qui sont devenus les oracles de ce siècle dans les
chaires universitaires, dans les Académies, dans les
Chambres législatives et jusque sur les trônes !
« O ciel ! à quels temps donc nous as-tu réser-
vés? «
C'est pourtant dans ces tristes et douloureuses con-
jonctures que nous commençons ce travail. Pourrons-
— XVI —
nous le continuer? Pourrons-nous l'achever? Hélas!
nous l'ignorons, car qui sait, ce matin, ce qui sera ce
soir? Qui sait aujourd'hui ce qui arrivera demain?
Mais quoi qu'il advienne, quoi qu'il arrive, tant
que Dieu nous laissera la vie et la liberté, nous con-
sacrerons l'une et l'autre à notre chère patrie. Et s'il
nous faut mourir avant d'avoir achevé notre oeuvre,
du moins mourrons-nous, comme tant d'autres, en
l'aimant et en voulant la servir dans la mesure de nos
forces et selon nos moyens.
28 mai 1871.
DU BESOIN
QU'A
LA FRANGE
D'UNE
REGENERATION
RELIGIEUSE ET MORALE, POLITIQUE ET SOCIALE
I
ÉTAT ACTUEL DE LA FRANCE SOUS LE RAPPORT
RELIGIEUX
Quand un médecin est appelé auprès d'un malade,
son premier soin est de chercher la nature du mal
dont ce malade est atteint; quand un architecte est
chargé de réparer un édifice qui périclite et menace
ruine, son premier devoir est d'examiner en quoi pé-
che cet édifice, quelles sont les parties malades, et
pourquoi elles le sont. Faisons comme ce médecin et
comme cet architecte, et étudions tout d'abord l'état
religieux moral, politique et social de la France. Exa-
2
minons ses plaies sous ce quadruple rapport, Quand
on aura lu ces chapitres, on comprendra mieux quel
besoin a la France d'une régénération. Mieux on con-
naît une maladie et mieux on sent aussi la nécessité
d'un traitement curatif et de remèdes en rapport, en
harmonie avec le mal.
Or, en quel état est la France, d'abord sous le rap-
port religieux?
Ici, ni dans les trois chapitres qui suivront, nous ne
voulons pas, Dieu nous en garde ! calomnier notre
pays ; nous ne voulons pas le dénigrer. Mais nous di-
rons la vérité et toute la vérité ! Notre coeur souffrira
des maux que nous signalerons, des plaies que nous
révélerons ; mais nous puiserons le courage dont nous
avons besoin dans la conscience du but que nous vou-
lons atteindre ; et l'on nous pardonnera la franchise de
notre langage en considération du motif qui nous ins-
pire : le salut de notre chère et bien-aimée patrie.
Dans un autre chapitre, nous dirons pourquoi et
comment une nation doit être religieuse. Dans celui-ci
nous n'avons qu'à rechercher et à examiner si, comme
nation d'abord et ensuite comme nation chrétienne et
catholique, la France rend à Dieu le culte qu'elle doit
lui rendre.
Il ne s'agit ici, on le voit, que des actes publics de
religion. Nous ne voulons pas, comme dit un pro-
phète, « percer le mur (1) », nous ne voulons pas son-
der le secret des coeurs et pénétrer dans le fond, dans
le sanctuaire des consciences et y chercher ce que
(1) Ezech., VIII, 8.
3
Dieu seul peut y lire, afin de tirer de là des griefs et
des sujets d'accusation contre notre cher pays.
Mais nous devons dire que si, en France, le culte
extérieur et public est presque nul, c'est que le culte
intérieur l'est aussi. La vraie piété a besoin (et c'est
pour elle une nécessité) de se révéler au dehors, de se
manifester par des actes conformes. « Montrez, dit
l'apôtre, montrez votre foi par vos oeuvres (1) » ; et le
poète s'écrie :
« La foi qui n'agit pas est-ce une foi sincère? (2). »
Or, la France (et ici j'entends non pas quelques fem-
mes, non pas quelques hommes relativement peu nom-
breux, non pas quelques pays très-clair semés, mais
l'ensemble, mais le gros de la nation), la France aclore-
t-elle un Dieu ? L'adore-t-elle comme les payens ado-
raient leurs divinités? Lui offre-t-elle des sacrifices
comme les payens en offraient à leurs dieux? Voit-on
à la tète de ses troupes, de ses légions, les images ou
la croix de son Dieu, comme on voyait les images des
faux dieux à la tète des légions romaines? Dans les
jours de triomphe et dans les jours de douleur et de
calamités, se porte-t-elle en foule, en masse dans les
temples, comme s'y portaient les Romains? Et quand
ses prêtres, prosternés « entre le vestibule et l'au-
tel (3) » pleurent sur les malheurs publics et s'écrient
avec larmes : « Pardonnez, pardonnez, Seigneur, à
votre peuple (4). Qui donc, qui donc s'unit à eux? Les
(1) Jacob, 2,18.
(2) Racine, Alhalie.
(5) Ezech., VIII, 16.
(4) Joel, II, 17.
— 4 —
voies de ses sanctuaires ne pleurent-elles pas, comme
celles de Sion, de ce qu'on ne vient plus à leurs so-
lennités (1) ?
Sous le futile prétexte du dogme politique, plus ou
moins bien compris, de la Liberté des cultes, respecte-
t-on les dimanches et les jours de grandes fêtes ainsi
qu'on le devrait? Ah! nous avons, en ces jours au-
gustes et vénérables, scandalisé, pendant la guerre de
1870 et 1871, les hérétiques eux-mêmes! Oui, tous
ces luthériens ont témoigné le plus grand étonnement
et même de l'indignation à la vue des travaux que
n'interrompent pas, chez nous, les fêtes les plus so-
lennelles. La profanation des dimanches est le péché
de tous : des grands et dos petits, des riches et des
pauvres, des maîtres et des serviteurs, des bourgeois
et des ouvriers, des pères et mères et des enfants, des
hommes et des femmes (pour la plupart), des jeunes
gens et des vieillards.
Allez, dirons-nous aux profanateurs des dimanches
et des fêtes, qui s'autorisent du principe de la liberté
en matière de conscience pour abolir, par le travail, le.
commerce, les affaires et les plaisirs, les jours les plus
sacrés, allez en Angleteterre, pays par excellence de
liberté religieuse, allez à Londres, allez en Amérique,
au Maryland, et voyez comment on y pratique le res-
pect du dimanche, ite ad insulas Cethim et videte (2) ;
voyez si l'on y foule aux pieds avec autant d'audace et
d'impiété que chez nous ce précepte du décalogue :
(1) Thren., I, 4.
(2) Jérém., II, 10.
5
« Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat (1). »
Les impies du temps de David disaient (seulement
dans leur coeur) : « Il n'y a point de Dieu (2). » Ils au-
raient rougi, ils auraient craint de parler leur pensée,
et l'on sait ce qu'il en coûta à Socrate pour s'être fait
soupçonner d'athéisme. Mais, de nos jours, l'impiété a
dépouillé toute crainte, toute honte. Elle s'affiche au
grand jour, et prêche sur tous les toits ses désolantes
doctrines.
Au moyen de la presse, des livres, des revues, des
journaux, des romans, des feuilletons, elle a dit, de-
puis quinze ans surtout, en mille manières et sous
mille formes, que Dieu, que l'âme humaine, la vie fu-
ture, le ciel, l'enfer ne sont que des hypothèses (3),
des chimères ou des suppositions, « qu'il n'y a pas plus
de Dieu dans le monde que d'âme dans l'homme (4) » ;
que « l'idée de Dieu est devenue aussi anarchique que
rétrograde (5). » Le monde sans Dieu, l'homme sans
âme, l'éducation sans croyances, la société sans reli-
gion, tel est le programme que se sont posé les libres
penseurs de nos jours, conformément à l'épigraphe
d'un livre publié en Hollande en 1866 ; exstinctis
Diis, exstincto Deo, successit humanitas. Les dieux
n'étant plus, Dieu n'étant plus, nous avons l'huma-
nité (6). L'argument connu de Voltaire en faveur de
(1) Exod., XX, 8.
(2) Ps. XIII, 1.
(3) Le Siècle, 28 octobre 1866. E. Renan. — Journal des
Débats, 25 avril 1866, article de M. Deschanel.
(4) Revue médicale, 15 février 1866.
(5) Etude de Philosophie positive, p. 185.
(6) Revue médicale, 15 février 1866.
2
— 6 —
l'existence de Dieu et qui est que si une horloge
prouve un horloger, une statue un sculpteur et un ta-
bleau un peintre, l'univers prouve un Dieu, est, d'après
une revue encyclopédique, « une vieille niaiserie » que
le philosophe de Ferney « rabâcha toute sa vie (1). »
« Et ces doctrines impies au plus haut point, au su-
prême degré, ces doctrines ont, depuis quinze ou seize
ans, circulé librement sous toutes les formes, par les
livres, par les revues scientifiques, par les grands et
les petits journaux, les chansons populaires, les ro-
mans à quatre ou cinq sols. On les trouve, on les puise
dans les bibliothèques, dans les cabinets de lecture,
dans les cafés, les cabarets, les gares de chemins de
fer et jusque dans les kiosques (2). Doit-on s'étonner,
après cela, de l'affaiblissement général de la piété et
de la crainte de Dieu? Doit-on s'étonner de voir l'ir-
réligion envahir toutes les classes, tous les âges, toutes
les villes et tous les villages de la France? L'enfance
même, oui, l'enfance en parait imprégnée ; et elle ne
justifie que trop cette accusation d'un poète contempo-
rain :
Même au sang le plus pur l'impiété se mêle !
On dirait que l'enfant la suce à la mamelle !
Tout se flétrit, tout se perd sans retour (3).
Ah! en 1866, en terminant sa remarquable et élo-
quente brochure intitulée : l'Athéisme et le Péril so-
cial, Mgr Dulanloup s'écriait :
(1) Mai 1866, p. 88.
(2) L'Athéisme et le Péril social, p. 101.
(3) J.-B. Leclerc.
7
« S'il y a toujours péril à laisser corrompre un peu-
ple par l'impiété, combien ce péril n'est-il pas plus
grand encore aujourd'hui que des questions sociales, si
redoutables, sont suspendues sur nos têtes !
» Eh quoi ! c'est quand de telles questions sont
pendantes, des questions qui naguère ensanglantaient
vos rues et mettaient la société française à deux doigts
de sa perte, quand de pareils périls vous menacent ;
quand ce peuple, flatté par de tels docteurs, excité par
de telles perspectives, peut devenir demain votre maî-
tre, c'est alors que vous qui vous prétendez conserva-
teurs (hommes d'ordre, honnêtes gens), prêtez les
mains à la destruction de ses croyances, à la corrup-
tion de ses idées, et travaillez, de gaieté de coeur, à en
faire un peuple irreligieux, remplaçant toute religion
par celte religion des classes déshéritées, qui s'appelle
le socialisme !
Ah ! je crie, et je vous accuse, vous qui avez changé
mon rêve en un affreux cauchemar ; car voici un
nuage épais qui se lève à l'horizon sur nos têtes. Voici
l'athéisme et les plus funestes doctrines, l'impiété, le
sensualisme, l'immoralité qui menacent de s'abattre
sur notre beau pays et d'étendre au loin sur lui une
ombre malfaisante. Tout ce qui fait sa gloire, l'Evan-
gile, la religion, la philosophie, l'honneur éternel de
la morale est bafoué par d'impudents sophistes et me-
nacé de livrer bientôt cette brillante et généreuse so-
ciété française à une troupe d'athées et de matéria-
listes.
« Je sais bien que l'athéisme, Dieu merci ! n'a pas
encore envahi le coeur de notre pays; mais je les vois
— 8 —
agir audacieusement, gagner du terrain et s'étendre.
Je vois des savants et des gens de lettres se mêler à la
jeunesse et aux masses populaires pour leur prêcher
l'athéisme, et je dis : « Il y a là un péril social im-
mense, en même temps qu'un péril religieux. »
« Vous me répondez : Ce sont des emportés, que
leurs excès mêmes condamnent à n'être qu'une mino-
rité impuissante.
» Grande illusion que la vôtre !
» Sans cloute que les hommes que j'ai désignés ne
représentent pas la France, mais ils la pervertissent.
Cavete a fermento (1). Gardons-nous d'un tel levain ;
car, selon la parole évangélique, il suffit d'un peu
de levain corrompu , pour corrompre toute la
masse.
» Il n'y aurait là qu'un ferment, qu'il faudrait en-
core veiller. Mais ici, ce n'est pas seulement un peu de
levain caché, c'est toute la presse anti-chrétienne, c'est-
à-dire presque toute la presse qui éclate.
» On sait, d'ailleurs, et l'histoire de toutes les révo-
lutions est là pour me l'apprendre, que toujours les
majorités modérées ont été subjuguées et entraînées
par les minorités extrêmes.
» Les Jacobins n'étaient pas la Convention, et ce-
pendant ils ont dominé la Convention.
» La Convention n'était pas la France, et cependant
son règne éphémère a suffi pour couvrir la France de
sang et do ruines.
» Sur 80,000 électeurs inscrits à Paris, Danton fut
(1) Marc, VIII, 15.
— 9 —
nommé substitut du procureur-syndic de la Commune
par 1,662 voix seulement.
» Hébert et Chaumette furent élus à la Commune
dans leurs sections, l'un par 56 voix et l'autre par 53!
Et on sait ce que firent Danton, Hébert et Chaumette !
» Ne parlez donc pas de minorité impuissante.
» D'ailleurs, cette majorité qu'on n'a pas, on tra-
vaille avec ardeur à la conquérir, et on y réussit trop
souvent.
» On fait tout en ce moment pour pénétrer les mas-
ses d'impiété : Eh bien, qu'on le sache, une telle oeu-
vre aujourd'hui, c'est la guerre à Dieu, demain ce
sera la guerre à la société (1). »
Ces paroles, nous le demandons, ont-elles été pro-
phétiques? Nous faisons cette question le 3 juin 1871.
Nous la faisons alors que Paris est à peine délivré des
brigands, des voleurs, des assassins, des incendiaires
qui l'ont, pendant quinze jours, couvert de sang et de
ruines. Nous faisons cette question alors que les dé-
combres des Tuileries, des Gobelins, du Palais-Royal,
du Ministère des Finances, de la Grande Chancellerie
et de six mille maisons particulières fument encore ;
alors que d'innombrables cadavres gisent encore dans
les rues, sur les trottoirs, au pied des barricades. Nous
la faisons, cette question ; alors que la tombe n'a pas
encore reçu les corps sanglants de l'archevêque de
Paris, du digne curé de la Madeleine, des PP. Domini-
cains et des soeurs de Sainte-Marthe d'Arcueil-Ca-
chant, des Jésuites et des Sulpiciens, et d'un grand
(1) Pag. 164, 165, 167, 168.
— 10 —
nombre d'autres prêtres, de laïques et de femmes pris
en otages et immolés par la Commune !
Les abîmes signalés par Mgr Dupanloup étaient-ils
chimériques? Les craintes qu'il cherchait à inspirer
étaient-elles vaincs et puériles? La tempête qu'il pré-
sageait est-elle venue? Le cataclysme qu'il annonçait
a-t-il eu lieu ? Demandez-le à Paris, à toutes ses ruines,
aux flots de sang qui ont coulé dans son enceinte, aux
morts et aux blessés que la guerre civile a faits !...
Et puis, cherchez la cause de ces immenses calami-
tés ; et dites-nous si elle n'est pas, avant tout, dans
l'affaiblissement des croyances religieuses, dans l'ex-
tinction du sentiment chrétien, dans l'absence de toute
crainte de Dieu; dites-nous si les scélérats qui ont
pillé et profané les temples, violé les tombeaux, fu-
sillé tant d'innocents, incendié tant d'édifices, de mo-
numents, de palais et de maisons particulières, empoi-
sonné tant de soldats, avaient foi à une vie future, à
un jugement, à un enfer, séjour éternel des mé-
chants ! dites-nous si avec cette croyance, ils auraient
commis les crimes, les forfaits et les atrocités dont ils
se sont rendus coupables et qui ne justifient que trop
cette parole de Voltaire : « Je ne voudrais pas avoir à
faire à un gouvernement athée, — prince ou peuple —
qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un
mortier : Je suis bien sûr que je serais pilé. »
Eh bien, ce qui, par bonheur pour lui, n'est pas ar-
rivé à Voltaire, est malheureusement arrivé à Paris.
Pendant plus de sept mois, cette ville a eu à faire à
un pseudo-gouvernement athée. Elle a gémi sous l'op-
pression de plus de cent-vingt mille catilinas, rassem-
— 11 —
blés dans ses murs de tous les points du globe — plus
de cent vingt mille athées se sont- armés dans son en-
ceinte contre Dieu, contre la France, contre l'ordre et
contre la propriété... On sait le reste!... On sait com-
ment ces êtres dégradés qui proclamaient que « pour
l'homme la plus grande perfection consiste à se rap-
procher le plus possible de la brute » (1), sont descen-
dus au-dessous des sauvages, au-dessous des Peaux-
Rouges, au-dessous des tigres et des hyènes !
Et voilà où conduit l'athéisme prêché et professé
depuis seize ans au vu et su de cet Empire qui favori-
sait sous-main l'impiété, l'irréligion et les mauvaises
doctrines qu'il avait l'air de ne pas approuver. Come-
diante !
« La corruption, l'hypocrisie, la fausseté, l'impiété
prirent alors possession de la France, non au milieu
de ces secousses qui avertissent en effrayant, mais au-
milieu d'un bien-être engourdissant, énervant et mal-
sain. Dieu n'était pas, sans doute, persécuté en face ;
on lui laissait ses temples, ses ministres. On restaurait
quelques-uns de ses sanctuaires ; on décorait quelques
prêtres du ruban rouge. Mais des journaux, des au-
teurs, des professeurs stipendiés enlevaient aux popu-
lations leur foi. Au lieu de vous tuer violemment, on
vous inoculait une maladie mortelle, on vous donnait
un poison lent, et vous mourriez, pour ainsi dire, sans
vous en apercevoir, comme ces coupables ou ces vic-
times qu'on fait périr par des poisons soporifiques (2.)
(1) Pièce de la Commune do Paris.
(2) H, Rohault de Fleury. — Poitiers.
— 12 —
II
ÉTAT ACTUEL DE LA FRANCE SOUS LE RAPPORT
MORAL
Comme la religion est l'ensemble des devoirs de
l'homme envers Dieu, ainsi ce qu'on appelle la mo-
rale est l'ensemble des devoirs de l'homme envers
ses semblables et envers lui-même ; et comme un
individu est plus ou moins honorable et plus ou
moins heureux, selon qu'il a plus ou moins de
moeurs ou des moeurs plus ou moins pures, plus ou
moins irréprochables; ainsi un peuple a plus ou moins
d'honorabilité, selon que la vertu y a plus ou moins
d'empire, et que ses lois y sont plus ou moins res-
pectées, plus ou moins observées. Car la vertu est
l'honneur d'une nation aussi bien que l'honneur d'un
individu.
Or, quel est, en ce moment, et sous le rapport mo-
ral, l'état de notre pays?
Hélas ! il n'est pas meilleur que sous le rapport
religieux.
Et cela est tout naturel, cela doit être ; car les
dogmes ou les croyances religieuses étant la base
de la morale, il faut nécessairement que la morale
périclite, s'affaiblisse, chancelle et croûle, quand
13
la foi, quand la piété est ébranlée ou renversée.
On a bien vu, il est vrai, des siècles et des pays
où la loi était vive, ardente même et où la morale
était relâchée et peu conforme à la perfection chré-
tienne, comme on voit souvent des hommes qui, peu
conséquents avec eux-mêmes et avec leurs principes,
croient et n'agissent pas conformément à leurs
croyances; l'entraînement des passions étant plus fort
en eux que la foi et la crainte de Dieu. Mais, règle
générale: la morale suit le sort et éprouve les phases
et les vicissitudes de la foi ; elle est pure, quand
celle-ci est vive ; elle s'altère, quand celle-ci s'affai-
blit; elle s'en va et disparaît lorsque celle-ci s'é-
teint. Les coups portés à la foi le sont donc à la
morale, soit publique, soit privée.
Or, nous avons vu dans les pages qui précèdent,
quels coups, depuis près de deux siècles, et notam-
ment depuis vingt ans, ont été portés à la religion ;
nous avons vu comment les dogmes les plus saints et
les plus fondamentaux ont été attaqués et niés.
Ne nous étonnons donc pas du triste état clans lequel
la morale est tombée en France ; car, à part l'Italie qui
est, sous le rapport moral, la dernière nation du
monde, la France est tombée aussi bas sous le rapport
des moeurs que sous celui des croyances.
On accuse généralement les hautes classes d'une
corruption profonde ; et un homme, distingué par sa
race, ses talents et ses vertus, nous disait un jour :
« Nous accusons sans cesse nos domestiques, hommes
» et femmes, de n'avoir plus les vertus de leur état
» mais quoi d'étonnant? pour être corrompus jusqu'à
— 14 —
» la moelle des os, il leur suffit de nous entendre, et
» de nous voir. L'immoralité et l'indécence en sont
» venues, chez nous, à un tel point que si je n'étais
» pas forcé d'aller dans nos soirées, nos bals, nos
» réunions, je n'y mettrais pas les pieds. »
De la classe élevée, la corruption est descendue
dans les classes inférieures. Elle a atteint la bourgeoi-
sie et gagné ce qu'on nomme le peuple. Ceux qui vi-
vaient avec mollesse et qui se nourrissaient de mets
exquis, recherchés, se sont repus d'immondices, dit le
prophète (1).
Et quelles sont ces immondices sinon les livres im-
moraux, les contes et les romans obscènes, composés et
colportés exprès pour le peule, et jetés à profusion en
pâture à ce malheureux peuple. Sur neuf millions
de livres vendus au public des villes, villages et
campagnes, par la voie du colportage, les huit neu-
vièmes de ces livres, c'est-à-dire huit millions étaient,
dit un rapport officiel de la commission du colportage
au ministre de l'intérieur, avant 1862, plus ou moins
des livres immoraux. « Où cela en est-il aujourd'hui,
demande Mgr Dupanloup, dans la brochure à laquelle
nous empruntons ce fait.
Dans ces dernières années surtout et spécialement
sous le ministère Duruy, d'incroyables efforts ont été
faits pour pervertir par la parole et par la plume, toute
la société et lui enlever les croyances religieuses et les
vertus morales. Ecoutons en quels termes l'illustre
évêque d'Orléans signalait et déplorait, en 1868, dans
(1) Thren., IV, 5.
15
son éloquente brochure : les Alarmes de l'épiscopat
justifiées par les faits, les atteintes portées à la morale
par la presse irréligieuse.
« Je vais signaler de nouveau et avec plus de net-
teté et de force, si je puis, la guerre effroyable qui est
faite à Dieu. Je n'en ai montré, dans ma dernière
lettre, que quelques signes : J'exposerai ici la situa-
tion tout entière : les plus funestes doctrines faisant
explosion, à la faveur d'une politique révolutionnaire,
les grandes écoles de radicale impiété, l'athéisme, le
matérialisme et les théories les plus subversives de
toute morale s'étalant avec audace, se propageant avec
une ardeur redoublée... par l'espérance d'un triomphe
impie, et menaçant de déborder, comme un torrent,
quand la dernière digue aura été rompue. Les choses
vont sur ce point comme elles ne peuvent plus conti-
nuer d'aller. Je vois se faire, en effet, depuis quelque
temps, en France, des efforts extraordinaires pour pro-
pager l'impiété, l'immoralité, les théories les plus anti-
sociales, sous prétexte de propager l'enseignement. Ce
n'est plus seulement, comme autrefois, par les jour-
naux, par les livres, qu'on attaque la religion, la mo-
rale, les éternels principes de l'ordre : on les attaque
avec cette arme, profondément perfide et redoutable
d'un enseignement corrupteur. Sous prétexte de propa-
ger l'instruction et de faire la guerre à l'ignorance, on
propage l'incrédulité, on fait la guerre à la religion, et
on prépare, bon gré mal gré, la ruine de tout ordre
moral et social (1).
(1) Page 7.
— 16 —
Ensuite l'éminent prélat fait voir comment les écoles
des filles libres-penseuses, les écoles dites profession-
nelles sont créées dans le but de former des jeunes
filles libres-penseuses comme leurs maîtresses. Gom-
ment la ligue de renseignement irreligieux, importée
de Belgique en France par les francs-maçons et les so-
lidaires. — Comment les cours publics autorisés ou
conférences instituées par M. Duruy pour procurer,
selon lui, « un délassement de l'ordre le plus élevé
pour l'esprit et pour le coeur. » — Comment le positi-
visme, le panthéisme, le matérialisme et l'athéisme,
professés à l'école de médecine de Paris, dans des
cours autorisés par le ministre de l'instruction pu-
blique, niant Dieu, l'âme humaine, le libre arbitre, la
vie future et les fondements de tout ordre moral et so-
cial, faisaient, depuis quelque temps surtout, une vé-
ritable invasion dans l'enseignement contemporain ; et
enfin comment les matérialistes, les athées, les pan-
théistes ont, par les journaux, les revues, les livres,
les bibliothèques diverses, inondé la France de ces doc-
trines anti-religieuses, anti-morales et anti-sociales dont
le résultat devait être de faire des Français un peuple
sans foi ni loi.
L'empereur de ce temps-là, nouvel Eole, lâcha la
bride à tous les vents, à toutes les tempêtes.
Et alors l'enfant et la jeunesse ont été corrompues,
comme jamais, au sein même de la famille, dans les
écoles communales, dans les pensions et pensionnats,
les colléges, les lycées et les maisons des hautes
études.
Les fabriques où nul n'exerce une surveillance mo-
— 17 —
rale sur les enfants des deux sexes que l'industrie y
rassemble (1), les grands et les petits théâtres, les
spectacles en plein vent, les cafés et les cabarets, les
tableaux, les gravures et les statues obscènes ont fait
cause commune avec l'enseignement pour corrompre
toute la nation.
« Les fabriques, dit M. de Bonald, et les manufac-
tures, qui entassent dans des lieux chauds et humides
des enfants des deux sexes, altèrent les formes du
corps et dépravent les âmes. La famille y gagne de
l'argent, des infirmités et des vices, et l'Etat une po-
pulation qui vit dans les cabarets et meurt dans les
hopitaux. »
« On se plaint, dit le mème philosophe, de l'igno-
rance et de la grossièreté des peuples, et on souffre
une foule de théâtres, de tréteaux qui sont des écoles
publiques de sottises et de corruption. »
Et après ce jugement sur les théâtres en plein vent,
le profond politique dit encore :
« J'admire le bon sens de la police moderne, qui
bannit les femmes de mauvaise vie des jardins publics
et y laisse des statues indécentes. Qu'y gagne-t-on?
Les statues parlent, elles invitent. « Le moyen, dit
» Dupaty, dans son Voyage en Italie, d'avoir des
» moeurs et des statues? »
On sait le scandale qne causèrent à Paris le groupe
lascif de Carpeaux, et les toiles lubriques et infâmes
de ce Courbet, le peintre de la décadence, que le
gouvernement impérial supplia d'accepter la décora-
(1) H. Rohault de Fleury. — Poitiers.
— 18 —
tion de la Légion d'honneur et qui se mit à la tôle
des communards qui ont commis tant de crimes et
entassé tant de ruines dans Paris, en mai 1871.
Enfin, quant aux cafés et cabarets, qui se sont tant
multipliés en ces dernières années, au grand préju-
dice de la morale, M. de Bonald a dit : « Dans les
petites villes, les spectacles et les cafés, et les caba-
rets dans les campagnes, dépravent et ruinent toutes
les classes de la société et troublent la paix et le
bonheur des familles. Les tavernes et les liqueurs
fortes sont, en Angleterre, une cause féconde de
mendicité. »
Et la raison qu'en donne le judicieux philosophe
c'est que « la vraie et seule richesse du peuple est la
sobriété. »
Nous ne dirons rien ici de l'abaissement incontes-
table et incontesté des caractères, de l'incroyable lé-
gèreté, de la frivolité de l'esprit public, en France,
même dans les plus grands malheurs. Nous ne dirons
rien du luxe excentrique, bizarre et ruineux des
femmes.
On appelait tout cela le commerce. On acclamait de
ci de là à sa prospérité, et on ne songeait pas que le
commerce n'est pas toute la vie d'un peuple ; il est
même bien souvent un signe de sa décadence et quel-
que fois de sa fin prochaine. « Si tôt, dit Montes-
quieu, que les Romains furent corrompus (qu'on
remarque bien ce mot), leurs désirs devinrent im-
menses. »
Les désirs le deviennent chez nous! Toutes les
classes ont soif de jouissances. On ne sait plus se
— 19 —
contenter de peu. Les ouvriers ambitionnent la for-
tune, la table et les plaisirs des patrons. La petite
fille du peuple, la petite ouvrière le dispute aux ri-
ches dames et demoiselles qu'elle habille. Or, pour
dépenser beaucoup il faut gagner beaucoup, et comme
un travail honnête est généralement peu lucratif,
comme, d'autre part, la paresse et la haine du travail
sont un des caractères d'un peuple qui s'en va, on
demande au vice de quoi contenter, satisfaire des be-
soins exorbitants, des goûts immodérés, et de là un ma
laise général. De là la ruine de la morale et une de nos
grandes plaies sociales. De là un grand danger et une
cause de mort pour notre société. Que ceux qui nous
gouvernent remédient donc à ce mal au lieu de le fa-
voriser. Les Romains furent tout puissants tant qu'ils
eurent des goûts simples. Ils périrent quand l'Asie
eut corrompu leurs moeurs. Cette réflexion est de
Montesquieu. Elle mérite d'être méditée par tous les
gouvernements.
— 20 —
III
ETAT ACTUEL DE LA FRANCE SOUS LE RAPPORT
POLITIQUE
Ce qu'une maladie est à l'individu, toute révolution
l'est à un peuple.
Car, de même qu'une maladie est, chez l'homme,
l'effet d'une perturbation dans sa constitution organi-
que, l'effet d'un dérangement dans sa nature physique
et corporelle, de même une révolution politique et so-
ciale accuse et dénonce, chez un peuple, un désordre
et un vice dans sa constitution ou bien une violation
de cette constitution.
Si la constitution ou l'ensemble des lois constitutives
de l'Etat est sage et bonne, la révolution a sa cause et
son principe dans le peuple qui est mauvais et mal ins-
piré.
Si, au contraire, la constitution écrite est défec-
tueuse, imparfaite, c'est à ses imperfections qu'il faut
imputer la cause des révolutions.
C'est encore comme chez l'individu.
Un homme est né avec un tempérament sain. Il est
naturellement fort, robuste et organisé pour jouir
d'une bonne santé et vivre longtemps. Et il en sera
21
ainsi, s'il est sage, tempérant, s'il évite les excès et
s'abstient de tout ce qui peut lui nuire.
Mais si, au contraire, il se livre à des excès ou com-
met des imprudences ; s'il n'écoute pas la voix de la
raison, de la sagesse ; s'il se laisse aller au désordre et
à ces passions qui tarissent les sources de la santé et
de la vie, alors les infirmités et les maladies arrivent.
La mort elle-même vient parfois le punir d'avoir mé-
connu et violé les conditions essentielles de l'existence
humaine. Ainsi en est-il d'un peuple. Il peut avoir une
très-bonne et très-sage constitution, et, alors, s'il est
sage lui-même, il vivra heureux et il vivra longtemps
sous l'empire de cette constitution. Si, au contraire, il
n'est pas sage, il la violera et la changera à son propre
préjudice et à son détriment.
Que si, au contraire, la constitution fondamentale
d'une nation est vicieuse, le peuple est dans un état de
malaise et de souffrance qui précède et amène souvent
de graves maladies, c'est-à-dire des révolutions.
Or, on nomme constitution l'ensemble des lois fon-
damentales qui sont comme l'âme des sociétés.
Et quel est, de nos jours, l'état de la France sous le
rapport politique?
Un écrivain, déjà cité par nous, va répondre :
« Avant les bouleversements de la fin du dernier siè-
cle, la société était organisée d'une manière qui lais-
sait beaucoup à désirer, mais qui avait pourtant ce
grand avantage d'avoir produit de bons résultats pen-
daut longtemps. A cause de ses abus, au lieu de la ré-
former, on l'a complétement bouleversée, et tout a été
détruit. Puis, au lieu de reconstruire sur les mêmes
3
— 22 —
fondements, qui étaient solides, on a élevé le nouvel
édifice à côté du précédent, sur des fondations si lé-
gères, qu'avant la fin des travaux il s'était écroulé
plusieurs fois, les constructeurs revenant toujours à
leur idée de bâtir sur un terrain mouvant (1). »
L'ancienne constitution de la France était essentiel-
lement religieuse et monarchique, et elle était surtout
religieuse, parce qu'elle avait été, comme dit Gibbon,
« élaborée par les évêques comme une ruche d'abeilles. »
Les législateurs de 1789, imbus, pour la plupart, des
doctrines du Contrat social, ont voulu faire leur cons-
titution conformément aux principes ou plutôt aux idées
de J.-J. Rousseau, et toutes les constitutions et chartes
données depuis à la France, ont été constamment et
invariablement antées sur les théories politiques du ci-
toyen de Genève.
Aussi ont-elles été toutes peu religieuses ; c'est à
peine si Dieu y est nommé une seule fois, sans qu'il y
soit l'ait mention d'aucun devoir de l'homme à son
égard.
« Cependant, dit M. de Ronald, la bonne constitu-
tion du corps de l'Etat consiste en deux choses : dans
la religion et dans la justice. Ce sont là, poursuit le
judicieux publiciste, ce sont là les principes intérieurs
et constitutifs des Etats. Par l'une (par la religion) on
rend à Dieu ce qui lui est dû, et par l'autre (par
la justice) on rend aux hommes ce qui leur con-
vient.
» On bâtirait plutôt une ville dans les airs que de
(1) M. Rohault de Fleury.
— 23 —
constituer un Etat en ôtant la croyance de Dieu, dit
Plutarque (1). »
Cependant, il faut bien le dire, parce que cela n'est
que trop vrai : on ne veut plus de religion en France.
La constitution n'est ni chrétienne ni catholique, et
ceux qui demandent à tue-tète la séparation complète
de l'Eglise et de l'Etat veulent qu'elle soit athée.
« Pourtant, dit encore M. de Bonald, la religion est
à la lettre, l'âme de la société et la politique en est le
corps. Nous sommes, ajoute-t-il, matérialistes en poli-
tique comme en philosophie, et nous voulons des corps
sans âme. »
Hélas ! combien ces paroles ne sont-elles pas encore
plus vraies en 1871 qu'au commencement du siècle !
Non, notre constitution n'est pas religieuse.
Sous prétexte de liberté, elle laisse attaquer sans
cesse tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré au
monde : Dieu, Jésus-Christ, l'Evangile, le Sacerdoce,
le Culte, etc.
Sous prétexte d'égalité, elle est à peu près, pour
ne pas dire tout à fait indifférente à toute religion, à
tout culte ; elle n'en adopte aucun, pas môme celui de
la majorité ; et certains de nos législateurs diraient sans
doute volontiers de la constitution ce qu'un avocat cé-
lèbre a dit autrefois de la loi : « Elle est athée, et doit
l'être (2). »
« Et pourtant, dit M. de Lamennais, les peuples ne
subsistent et ne se raniment que par les croyances. En
(1) Contra Caloten, p. 1125.
(2) M. Odilon Barrot.
— 24 -
s'éloignant de Dieu, ils s'approchent du néant, do-
maine propre de tous les êtres finis et leur unique sou-
veraineté. » Voilà pourquoi Machiavel, qui n'était pas
apparemment un esprit faible ni un fanatique, voue
sans hésiter à l'exécration universelle ceux qui, en
ébranlant la religion, ébranlent la société.
« Hommes infâmes et détestables, comme il les ap-
pelle, destructeurs des royaumes et des républiques,
ennemis des vertus, des lettres et de tous les arts qui
honorent le genre humain et contribuent à sa prospé-
rité. »
La constitution actuelle de la nation française repose
sur trois grands principes : la liberté, l'égalité et le
suffrage universel.
Or, la liberté illimitée, la liberté sans restriction,
sans entraves, sans bornes, est une folie; ce serait la
licence, le déchaînement de tous les instincts les plus
pervers, des passions les plus mauvaises et les plus
tumultueuses, ce serait le cahos, ce serait la dissolu-
tion de la société, car, dans cet état de choses, « les
mains d'un seul seraient, comme dit l'Ecriture, contre
tous, et les mains de tous contre un seul (1). »
Que si par la liberté, base de notre constitution, il faut
entendre une liberté restreinte et limitée, cette consti-
tution ne proclame, sous ce rapport, que ce qui est néces-
sairement, à des degrés divers, dans toutes les constitu-
tions politiques du monde.
L'égalité est le second des principes fondamentaux
de la constitution française. Mais, pas plus que la
(1) Cenes., XVI, 11.
25
liberté, l'égalité n'est absolue et ne saurait l'être. La
nature s'y oppose, la justice s'y oppose, la raison
s'y oppose, nos moeurs s'y opposent. On nous dit, on
nous répète sans cesse que tous les Français sont
égaux devant la loi. et nous répondrons, nous :
« S'ils le sont devant la loi qui est une lettre morte,
à coup sûr ils ne le sont pas devant les magistrats
qui sont vivants et qui appliquent la loi. » N'a-t-on
pas dit, surtout des lois restrictives et pénales : « Les
lois sont comme des toiles d'araignées, les petits s'y
prennent et les gros passent au travers. » On a écrit
également que tous les Français peuvent aspirer à
tous les emplois. Oui, tous peuvent y aspirer, comme
le renard de la fable pouvait aspirer aux raisins qui
tentaient son appétit. Mais parvenir à ces emplois
est autre chose! et, en France comme ailleurs, ce
n'est le lot, le partage que de quelques privilégiés.
Une autre pierre fondamentale de notre constitution
actuelle, c'est, depuis vingt ans, le suffrage universel.
On l'a, depuis vingt ans, appelé à se prononcer sur
les changements de gouvernements ; on lui a demandé
des votes d'approbation pour la ligne de conduite te-
nue par le pouvoir: on soumet à ses choix l'élection
des députés-législateurs, des conseillers généraux, des
conseillers d'arrondissement, des conseillers munici-
paux. On a même été jusqu'à faire élire les officiers
par leurs soldats.
Eh bien, tous les gens honnêtes et sensés blâment
et condamnent cette invention qui donne, comme à je
ne sais quelle république de la Grèce, la délibéra-
tion aux sages et la décision aux fous.
— 26 —
« Vous jugerez, dit l'Evangile, vous jugerez d'un
arbre par ses fruits (1). »
Or, quels fruits nous a donnés jusqu'ici le suffrage
universel ?
Il a approuvé le coup d'Etat du 2 décembre ; il a
mis Napoléon III sur le trône de France ; il lui a donné
un blanc-seing le 10 décembre 1851 , et le 8 mai
1870.
Il a donné à la France pour députés Raspail, Gari-
baldi, Félix Pyat, Victor Hugo, Gambetta, Henri Ro-
chefort, etc.
Quels tristes et déplorables choix ! quels choix hon-
teux, déshonorants, que ceux qu'ont faits, en 1871,
nos plus grandes cités : Paris, Lyon, Marseille et au-
tres villes importantes?
Dans toutes ces élections, les agitateurs, les pertur-
bateurs de l'ordre, les révolutionnaires-toujours ne
l'ont-ils pas emporté sur les honnêtes gens, sur les
amis de l'ordre? Quels maires, quels adjoints n'a pas
donnés à Paris le suffrage universel à la veille des
désastres de cette malheureuse cité?
N'est-il pas vrai que les hommes pervers voient
d'un mauvais oeil les honnêtes gens, et qu'ils ne vo-
tent pas pour eux dans les élections?
N'est-il pas vrai que les ennemis de l'ordre ne
donneront jamais leurs suffrages qu'à leurs pareils?
N'est-il pas vrai encore que les bons citoyens se
montrent indifférents et s'abstiennent de voter, quand,
au contraire, les fauteurs de désordres se rendent en
(1) Matth., vu, 16.
— 27 —
masse au scrutin? Les voles, les élections de 1871 ne
l'ont que trop prouvé, spécialement à Paris et dans
nos grandes villes,
Il faut donc épurer le suffrage universel! c'est
l'avis, c'est le cri, c'est le désir de tous les honnêtes
gens. Et les faits et l'expérience prouvent qu'ils ont
raison.
Ah! orgueilleux comme nous le sommes, nous
avons cru que l'esprit, l'intelligence datait de notre
époque. Nous n'avons tenu aucun compte des leçons
du passé.
Cependant ce passé en avait de bonnes à nous don-
ner, et nous eûssions été sages de nous en inspirer.
Or, les anciens n'accordaient le droit de suffrage qu'à
ceux qui étaient citoyens, qui avaient le droit de cité.
Pourquoi ne rétablirait-on pas ce droit pour Paris et
pour les grands centres de population? Pourquoi le
donner à quiconque a un an d'habitation, qu'il soit ou
non propriétaire? Pourquoi ne pas l'accorder seule-
ment à ceux qui participent aux charges de l'Etat et
qui ont intérêt au maintien de la paix et à la stabilité
des institutions (1) ? »
Nous livrons ces réflexions à la méditation de nos
législateurs, et nous croyons que le suffrage universel
doit être modifié et restreint, ou la France sera perpé-
tuellement semblable à un vaisseau battu par la tem-
pête et en danger de faire naufrage.
(1) Les Romains n'admettaient pas dans leurs armées ceux qui
ne possédaient rien. Ils ne les regardaient pas comme suffisamment
attachés à la cause de l'ordre. (Montesquieu, Considérations sur la-
Grandeur, etc., chap. IX, p. 92.)
— 28 —
IV
ÉTAT ACTUEL DE LA FRANCE SOUS LE RAPPORT
SOCIAL
Toute nation est une société plus ou moins considé-
rable.
Or « une société est un être collectif qui a, ainsi
que l'homme ou l'individu, ses facultés et ses besoins,
ses devoirs et ses passions, ses vertus et ses vices.
» Ainsi que l'homme, elle naît, elle croit, elle se
développe; comme lui, elle décline, elle vieillit, elle
meurt (1). »
Or, pour la société, pour une nation, la première et
la plus excellente des vertus est l'amour (2) : l'amour
de Dieu d'abord, et ensuite l'amour de la patrie et de
tout ce qui constitue la patrie, la religion, les temples,
les autels, les parents, la famille, les amis, les com-
patriotes, le lieu natal. Les anciens résumaient tout cela
en deux mots : « Les autels et les foyers (3). » Ce fut
pour cela que les sept frères Machabées moururent
(1) De Bonald. Théorie du Pouvoir, t. Ier.
(2) I Cor., XIII, 13.
(3) Pro aris et focis.
— 29 —
avec tant de courage (1). L'amour de la patrie est à une
nation ce que le cîment est aux pierres d'un édifice ;
en les liant les unes aux autres, il fait toute la force,
toute la solidité de l'oeuvre architecturale. Aussi, vient-
il à se décomposer, l'édifice tombe en ruines et
périt,
L'union des coeurs et des volontés est une autre des
conditions essentielles de la vie des sociétés. Si, comme
on l'a dit, l'union fait la force, la division fait la
faiblesse. De son côté, Notre Seigneur a dit : « Tout
royaume divisé on lui-même sera détruit (2). « Sur quoi
M. de Bonald dit : « Il y a plus de véritable politique
et de politique pratique dans ce passage de l'Evangile
que dans tout l'Esprit des lois et le Contrat social, dou-
blés de tous les écrits politiques de la même école,
qui ont paru, depuis trente ans, dans l'ancien ou le
nouveau continent (3). »
Il résulte de ces principes que tout ce qui affaiblit
l'amour de la patrie, tout ce qui divise les esprits est
anti-social ou anti-national. Jugez d'après cela la
presse.
Y a-t-il, dans le monde, un dissolvant politique et
moral pareil à celui-là? Que fait- la presse partout où
elle existe et notamment en France, sinon diviser les
esprits, et, partant, décomposer la société? Qu'est-ce
qne la liberté accordée à la presse d'attaquer la reli-
gion, la morale, la constitution, les actes du gouver-
(1) Ego autem sicut et fratres mei animam et corpus meum
trado pro patriis legibus (II Machab., VII, 37.)
(2) Matth., XII, 25.
(3) Pensées diverses, p. 429.
— 30 —
nement, la personne des fonctionnaires, sinon la fa-
culté d'ébranler, et, par conséquent, d'affaiblir l'édifice
social ?
Et l'on veut qu'un édifice, ainsi toujours battu en
brèche, soit solide, soit durable et ne croûle pas à chaque
instant sous les coups qu'on lui porte ! Mais c'est vou-
loir l'impossible ; c'est vouloir une chose absurde.
La liberté de la presse est devenue chez nous la
licence de la presse ; religion, morale, autorité, elle
attaque sans cesse avec acharnement l'ordre social.
« Les principes religieux et moraux, bon gré mal gré,
sont la base des sociétés : qui les ébranle, ébranle tout, »
dit Mgr Dupanloup.
Car « s'il est, continue l'éloquent prélat, s'il est une
chose certaine, démontrée par l'irrécusable expérience
de tous les temps, c'est ce qu'on appelle la logique des
faits : quand un principe a pris une fois possession des
esprits, il ne tarde pas à développer ses conséquences
et a porter ses fruits. Il y a des logiciens timides qui
restent en route ; mais il y en a d'autres, en France, en
France surtout, pays d'action, qui vont résolument
jusqu'au bout. « Le peuple, a dit M. Félix Pyat, est un
grand logicien qui ne manque jamais de con-
clure (1). »
Ah ! au moment où nous transcrivons ce passage du
grand évêque d'Orléans et cette citation de l'auteur du
Chiffonnier, le peuple (le peuple de Félix Pyat) a
conclu : et les ruines de Paris, l'incendie des Tuileries,
des Gobelins, de l'Hôtel-de-Ville, du palais du quai
(1) L'Athéisme et le Péril social, p. 149.
— 31 —
d'Orsay, du ministère des finances, etc.; l'assassinai de
l'archevêque de Paris et de plus de soixante otages,
des milliers d'hommes, de femmes et même d'enfants,
transformés en cannibales ; le meurtre, le pillage, l'in-
cendie, la ruine projetée de tout Paris et même de la
France entière ; voilà ses conclusions ! Le peuple de
Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Lamétrie, de
d'Hollac, d'Helvétius, de Condorcet, de Marat, d'Hé-
bert, de Couton, de Chaumette avait conclu en 1792
et 1793 et on connait ses conclusions! Le peuple de
Félix Pyat, de Rochefort, de Grousset, de Vermorel, de
Jules Vallès, de Delescluze, de Mottu, de Raoul Rigault,
de Lamouroux, de Rossel et de Ferré a conclu en 1871,
et, horresco referens, nous savons comme il l'a fait à
Paris, et comme il l'eût fait à Marseille, à Lyon, à Tou-
louse, à Bordeaux, partout si
Celui qui met un frein à la fureur des flots,
N'eût aussi des méchants arrêté les complots.
La France entière, à l'heure qu'il est, serait un
immense Paris, un immense désastre, et, en le mon-
trant aux écrivains et aux folliculaires de la Lanterne,
de la Marseillaise, du Mot d'ordre, du Rappel, du
Réveil, du Père Duché ne, du Bonnet rouge, du Ven-
geur, de la Libre pensée, de la Libre conscience, de
la Morale indépendante, de la Revue des Deux-
Mondes, du Siècle, des Débats, de l'Opinion natio-
nale et de mille autres journaux, revues ou livres
plus ou moins athées, impies et anti-religieux, on
pourrait leur dire : voilà vos conclusions! voilà votre
oeuvre !
32
Avant Félix Pyat, Diderot, qui était de la même
école, avait dit, dans la même pensée que le révolu-
tionnaire de nos jours : « C'est la tête du sage (c'est-
à-dire du libre-penseur) qui prépare les révolutions;
c'est le bras du peuple qui les exécute. »
Gouvernants, vous étiez avertis ! qu'avez-vous fait
pour défendre, pour protéger la société? Vous avez
laissé le sage préparer les révolutions, égarer les
esprits, enflammer les passions, mettre le feu à la
mèche et puis, le peuple (et quel peuple!) le peu-
ple des bagnes, des carrières de Montmartre, les re-
pris de justice, les bannis de tous pays, les femmes
de mauvaise vie, en un mot, la lie de la société a
exécuté les élucubrations des sages ; et, trois fois en
quatre-vingts ans, nous avons vu comment elle les
exécute.
« Les idées subversives, dit encore l'incomparable
évêque d'Orléans, les idées subversives sont élaborées
d'abord par les écrivains, puis bientôt elles descendent
clans les masses, et, quand elles ont fait leur chemin
et que leur diffusion est plus ou moins consommée,
alors elles éclatent dans les faits et se traduisent en
catastrophes, comme hélas! nous venons de le voir! »
Ah! il semble que le sage et profond Licbnitz en-
trevoyait tout ce qui s'est passé chez nous depuis
quatre-vingts ans, alors qu'il écrivait : « Il y a des
hommes qui, se croyant déchargés de l'importune
crainte d'une Providence surveillante, tournent leur
esprit à séduire les autres, et, s'ils sont ambitieux, ils
seront capables de mettre le feu aux quatre coins de
la terre. J'en ai connu de cette trempe. »
— 33 —
Le même philosophe ajoute ailleurs : « Je trouve
que des opinions, s'insinuant peu à peu dans l'esprit
des hommes du monde qui règlent les autres et dont
dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à
la mode, disposent toutes choses à la révolution géné-
rale dont l'Europe est menacée (1). »
Nous le demandons ! Liebnitz s'est-il trompé? La
révolution qu'il entrevoyait a-t-elle eu lieu et a-t-elle
eu les causes que lui assignait le profond penseur
allemand ?
La société, en France, est un vrai hachis! rien ne s'y
lie, rien ne s'y tient. Nul lien de coeur entre les gou-
vernés et les gouvernants, entre les inférieurs et les
supérieurs, entre les soldats et les officiers, entre les
proches et les proches, entre les frères et les frères,
entre les pauvres et les riches, entre les ouvriers et
les bourgeois, entre les laïcs et les prêtres, entre les
enfants même et leurs pères et mères. L'indifférence en
matière de religion, l'indifférence pour Dieu a amené
à sa suite l'indifférence pour tout ce qu'on doit aimer
et honorer après Dieu.
De là la nécessité de travailler efficacement à rappro-
cher les esprits et les coeurs, à combattre et à faire dis-
paraître, autant que possible, tout ce qui divise, tout
ce qui jette dans la société des semences de discorde
en religion, en morale, en politique. De là la néces-
sité de faire, comme on l'a dit, du peuple français
ton peuple de frères.
Et l'on n'atteindra ce but qu'en réglementant la presse
(1) Ibid., 159.
— 34 —
et en l'empêchant de nuire ; car, comme le dit encore
avec son talent et son énergie ordinaires l'illustre
athlète de l'Eglise en France, s'adressant aux libres-
penseurs : « Ce peuple dont vous tuez la religion et
les croyances, s'il a ses vertus natives, il a aussi ses
penchants ; s'il a son travail protecteur, il a aussi ses
souffrances, mauvaises conseillères. En le pénétrant
d'athéisme, de sensualisme et de morale indépendante,
ne voyez-vous pas que vous lâchez, chez lui, la bride
à toutes les fougueuses convoitises ; vous lui soufflez au
coeur la soif ardente des jouissances matérielles ; vous
lui enlevez la résignation et l'espérance ; vous lui ren-
dez intolérables ses souffrances; vous prêtez des argu-
ments terribles à son envie ; vous surexcitez ses plus
dangereuses impatiences. Oserez-vous soutenir que,
par là, vous travaillez à la paix sociale? Non ! c'est la
guerre que vous préparez. «
Mars, avril et mai 1871, et surtout les néfastes
journées du 21 au 31 mai, ont prouvé combien le grand
évêque avait prophétisé vrai.
V
UNE RÉGÉNÉRATION DE LA FRANCE EST NÉCESSAIRE.
EST-ELLE POSSIBLE? EST-ELLE PROBABLE?
D'OU DEVRA-T-ELLE NOUS VENIR ?
Nous venons de voir, dans les chapitres qui précè-
dent, clans quel triste état est la France sous le rapport
religieux, sous le rapport moral, sous le rapport poli-
tique et sous le rapport social ; et quoique nous n'avions
pas mis à nu toutes les plaies de cette pauvre nation ;
quoique nous n'ayions pas soulevé tous les voiles qui
cachent plus ou moins ses misères, il nous a été démontré
qu'en elle, comme dans le blessé et le malade du pro-
phète, il n'y a, de la tête aux pieds, absolument rien
qui soit sain (1)
Dès le début de la guerre malheureuse qui nous a
tant humiliés, un de nos ennemis accusait les races la-
tines et particulièrement la France d'être pourries.
Mon Dieu ! nous voudrions pour tout le sang que
nous avons clans les veines, que cette accusation, spé-
cialement en ce qui nous concerne, fût tout à fait ca-
lomnieuse !... Mais, hélas! quand on a attentivement
(1) A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas.
(Is., I,6.)

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