Du droit divin / par M. J. H***

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A. Pihan de La Forest (Paris). 1833. 1 vol. (120 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1833
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DU
DROIT DIVIN.
DU
BlOItf MVHSU
*AB. M. J. H. ***
Qui ncccxigui,nccconlemptibilis ani-
merais viscera , ncc avis pennulam , nec
herboe florulam , nec arborii folium sine
MI a ru in partium convenicnlià et ijuâdam
vcluti pacc dereliquit, nullo modo est
crcdenJus régna hominum, eorumqut
dominationcs et servitutes à sua: provi-
doatiae legibu» aliénas esse voluisse.
S. Aug. deCivitatefiei. Lib. Y, cap. 11.
J^ f)ari#,
A. PIHAN DE LA FOREST,
IMPRIMEUR DE LA COUR DE CASSATION,
Rue des Noyers, n° 37.
PREFACE.
Il y a des dogmes qui paraissent n'avoir
pas besoin de preuves. La majesté imposante
de la nature, l'ordre perpétuel qui règne, le
consentement de tous les peuples nous font
remonter naturellement à celui qui les a éta-
blis. Le Droit Divin est de ce nombre ; il est
partout, et les hommes ne sont malheureux
que parce qu'ils le méconnaissent et le trou-
blent. C'est l'Ordre que Dieu a intimé à toute
créature. Tout le monde sait que par ce mot
Ordre, on entend une sage disposition des
choses. Or, la raison souveraine fait régner
cet Ordre sur les esprits comme sur les corps ;
et si les hommes ne prenaient point pour
règle de conduite leurs mauvaises inclina-
lions , l'Ordre régnerait parmi eux, à peu
( vi )
près comme il règne dans l'univers matériel.
Ce n'estpointdans lessystèmes plusou moins
soutenables des savans qu'il faut chercher le
Droit Divin ; il est dans la nature môme des
choses, et dans nos livres saints, qui confir-
ment simplement le fait. Ce ne sont pas les
ténèbres de l'esprit qui nous empêchent de
voir le Droit Divin et de nous y soumettre,
ce sont les passions déréglées du coeur. On
n'aime point et on repousse ce qui déplaît et
ce qui embarrasse. Ces passions nous font
comprendre pourquoi certaines personnes,
assez habiles , ont parlé avec tant de légèreté
du Droit Divin. Les unes pensent que Dieu
prend un homme par les cheveux, et qu'a-
près l'avoir assis sur quelques morceaux de
bois que nous avons appelé trône , il com-
mande au peuple de lui obéir comme à un
homme infaillible et divin. Les autres, beau-
coup moins raisonnables , disent que les
prêtres, pour leur intérêt particulier, font
entendre aux rois qu'ils tiennent leur auto-
rité de Dieu et non du peuple , et qu'ils
n'en doivent rendre compte qu'à Dieu. Ces
personnes ont la passion de la singularité.
(vu)
Elles auraient honte de penser comme le
vulgaire,et il suflit qu'une vérité soit constante
et universelle, pour qu'elles entreprennent
de l'attaquer. Trouver des difficultés, ré-
pandre des nuages, embrouiller et obscurcir,
c'est, à leur avis, être subtil et profond. Et
quand elles ont tellement dénaturé les
choses , qu'on ne trouve plus de noms pour
les désigner, elles disent que c'est pour notre
instruction.
Pourtant le Droit Divin, ou, ce qui est la
même chose , l'Ordre , que la Sagesse éter-
nelle a établi, n'est pas difficile à connaître.
Le soleil qui se lève et qui se couche régu-
lièrement , les plantes qui produisent des
fruits au temps marqué, la mer qui est sou-
vent en fureur et qui ne sort jamais de son
lit, la conduite prudente et régulière des
animaux, l'homme dont le corps est si bien
organisé, l'esprit de cet homme qui, malgré
sa pente vers le mal, aime et cherche l'Ordre,
l'accord de ces esprits sur les principales vé-
rités, lesjugemens nécessaires sur certaines
actions , les reproches sévères de notre con-
( VIII )
science quand nous avons troublé l'Ordre ,
les lois que l'on porte quand le Droit Divin
est méconnu, la nécessité qui nous pousse
invinciblement à choisir un homme pour gou-
verner, l'anarchie et le despotisme quand
le Droit Divin est repoussé , Dieu lui-même
se déclarant Roi de son peuple et Général
de ses armées , voilà l'Ordre, voilà le Droit
Divin. On peut nous dire que ces preuves
sont bien simples et bien communes. Mais
que l'on veuille faire attention que les choses
les plus simples et les plus communes font la
règle , et qu'elles ont donné aux plus grands
hommes un immense avantage. Pour moi,
j'ai trouvé ces preuves simples et communes si
belles, si justes, si propres à contenter la rai-
son , que souvent je les ai prises sans y rien
changer.
DU
DROIT DIVIN.
CHAPITRE PREMIER.
Parmi les corps innombrables qui sont ré-
pandus dans ce vaste univers, et qui forment
une si belle harmonie, le soleil tient sans
doute le premier rang. Docile à la voix de
celui qui l'a tiré du néant, il n'a jamais man-
qué de visiter, à l'heure voulue, les hommes
qui, sans lui, languiraient tous. Comme un
voyageur intelligent et infatigable, ce bel
astre s'avance à pas de géant, et parcourt,
sans s'écarter, la route que son maître lui a
tracée. Que les hommes, pour accomplir leurs
desseins pervers, se plaignent de sa trop lon-
gue durée, l'Ordre qu'il a reçu ne lui permet
point de faire un pas de plus. Que toutes les
puissances s'opposent à sa marche, que les
( io )
sentinelles lui crient : Qui vive? il franchit
tous ces obstacles, qui n'en sont pas pour lui,
et il fait son étape avec une étonnante rapi-
dité. Il serait contre l'Ordre que les hommes
ne travaillassent pas; l'aurore, depuis six
mille ans, n'a pas manqué une seule fois d'an-
noncer le jour. Il serait contre l'Ordre et con-
tre les intérêts de la société, que les hommes
fussent toujours occupés; la nuit, envelop-
pant la terre de ses ombres, finit toutes les
fatigues et adoucit toutes les peines. Les meil-
leures horloges ne sont rien en comparaison.
Le Droit Divin se fait remarquer d'une ma-
nière plus admirable encore dans l'Ordre que
le soleil garde en courant d'un pôle à l'autre
du monde. Quel froid d'abord, et quelle es-
pèce de nuit longue ! puis quelle chaleur
douce et bienfaisante ! enfin que de fleurs et
que de fruits! et voyez l'Ordre dirigé par une
sagesse profonde. Si le soleil était plus éloi-
gné de nous, la terre serait glacée; s'il était
plus près de nous, il embraserait tout le
monde, et la terre serait pulvérisée en un
moment.
(»)
Mais, dit-on, ce n'est pas le soleil, c'est la
terre qui tourne continuellement. Eh bien !
double preuve du Droit Divin, double preuve
de l'Ordre; car pendant que cette autorité
souveraine commande au soleil de rester à sa
place, et de tenir ses flammes impétueuses
dans les bornes d'un globe, elle ordonne à la
terre de tourner autour de cet astre, dans des
espaces immenses, où nul corps ne la sou-
tient, et où, pourtant, elle garde une admi-
rable régularité. Mais ce mouvement est ré-
glé par des lois invariables. Oui, partout où
vous voyez des lois universelles, constantes,
immuables, salutaires, vous voyez l'Ordre. Là
où est l'Ordre, là aussi est l'autorité. Qui a
donné le mouvement à tous les corps qui sont
autour et au-dessus de nous? qui a inventé
les ressorts de toutes ces machines? Qu'un
seul ressort vienne à se rompre, toute la na-
ture s'écroule et périt. Mais l'autorité souve-
raine a mis dans son ouvrage un Ordre fécond
et perpétuel qui durera jusqu'à ce qu'il lui
plaise de le détruire. O roi de tous les siècles!
disait à l'auteur du Droit Divin un sage de
l'antiquité, les Jours se suivent dans l'Ordre
( 12 )
que vous leur avez marqué, car tout vous
obéit. Ordinatione tua persévérât dies} quo-
niam omnia serviunt tibi. Cette autorité su-
prême, ou, si l'on veut, cet Ordre admirable
qui règne dans l'univers avait tellement
frappé les philosophes païens, qu'ils croyaient
que l'univers était un être raisonnable, sage,
prudent, en un mot Dieu. Ils donnaient une
vie, une intelligence, un art, un dessein à
toutes les parties du monde; ils voyaient le
Droit Divin partout. Seulement ils donnaient
à l'ouvrage la sagesse de l'ouvrier; ils met-
taient la charrue devant les boeufs.
Voulez-vous voir le Droit Divin dans les
choses qui sont plus près de nous? considérez
les plantes. Pendant qu'elles s'enfoncent bien
avant dans la terre, elles s'élèvent dans les
airs, et la plupart d'entre elles semblent de
leur tête menacer le ciel. Leurs racines en les
protégeant contre la violence des tempêtes,
vont chercher, comme dans un nouveau
monde, tout ce qui est nécessaire à la nourri-
ture et à l'habillement de la tige. A son tour,
la tige, comme une mère de famille, prend
( i3)
de la force qu'elle communique à ses enfans,
et se revêt d'une dure écorce pour se garantir
des injures du froid. Les branches distri-
buent par mille voies différentes la sève que
les racines avaient apportée dans le tronc,
comme dans un entrepôt ; voilà de l'Ordre et
cent fois plus que dans la république de
Platon.
Voyez les fleuves qui parcourent la terre,
portant avec eux la joie et l'abondance. Quelle
noblesse et quelle fierté dans leur marche !
Ils vont se précipiter dans l'océan qui est
leur quartier-général ; ne vous avisez pas de
leur disputer le passage! ils vous feraient pri-
sonniers, vous, vos villes et vos campagnes,
et vous apprendraient que l'on ne se révolte
jamais impunément contre le Droit Divin.
Entendez-vous ces longs mugissemens sur
cette immense plaine liquide, comme parle
un poète? C'est la mer. Elle se promène d'un
bout de son empire à l'autre, avec plus de
précision que le balancier d'une pendule :
c'est le flux et reflux. Un peu plus, un peu
moins de vitesse dérangerait toute la nature.
(>4)
Que le DroitDivin parait beau dans les mou-
vemens de la mer ! Quelquefois, pourtant,
on dirait qu'impatiente et furieuse d'être de-
puis si long-temps captive, elle veut s'échap-
per. Tantôt elle s'élance dans les airs, et ar-
rête les rayons du soleil ; tantôt elle s'ouvre
des gouffres énormes, et semble vouloir s'en-
sevelir dans le plus profond des enfers. Ras-
surons-nous , le Droit Divin lui ordonne de
briser toute sa fureur contre quelques grains
de sable.
( J5)
CHAPITRE II.
C'est la remarque d'un savant homme, que
le Droit Divin est plus admirable dans un
ciron que dans un éléphant. Cela est vrai, et
nous pensons que l'Ordre qui règne parmi les
animaux est encore plus digne d'admiration
que le ciel et la terre. Quatre pieds sont inu-
tiles à l'homme, et sont nécessaires au cheval.
Les poissons et les oiseaux ont des ailes, mais
différentes; les unes sont dures et sèches,
parce qu'elles doivent fendre l'eau sans en
être imbibées, ni sans s'appesantir quand elles
sont mouillées; les autres ont des plumes gar-
nies de duvet qui doit s'enfler à l'air, et qui
s'appesentirait dans l'eau. Les cygnes élèvent
leurs ailes dont ils se servent comme de voi-
les; ils tournent leur plumage du côté du
vent pour aller comme les vaisseaux; et, vé-
ritables marins, ils vont à la bouline, quand
(.6)
le vent leur est contraire. Les lions doivent
courir beaucoup dans les forêts, et avoir beau-
coup de force pour trouver leur nourriture ;
le Droit Divin leur a donné de gros muscles
aux jambes, aux cuisses, aux épaules; ils sont
souples, agiles, nerveux et d'une promptitude
incroyable à s'élancer. L'aigle est justement
appelé le roi des airs. L'Ordre veut que ce
souverain ait des ailes d'une extrême gran-
deur et d'une dureté à l'épreuve, afin que ses
mouvemens soient plus forts et plus rapides.
Aussi après s'être élevé en un clin d'oeil, dans
les nues, il fond, avec la rapidité de l'éclair,
sur sa proie inattentive et tranquille.
Voyez comme le renard suit leDroitDivin ;
il se creuse un terrier où il fait deux portes,
l'une pour entrer et sortir, l'autre pour pren-
dre la fuite, si on lui fait la guerre. Le castor
bâtit son palais au fond des eaux, et son in-
dustrie le met à couvert du ravage des fleu-
ves débordés. Mais qui peut méconnaître
l'Ordre dans la conduite de l'hirondelle?Elle
trouve du limon sur le bord d'un ruisseau,
ici de la paille, de petits bâtons de bois, là
( >7 )
du crin, de la mousse ; voilà tous les maté-
riaux dont elle a besoin pour bâtir sa mai-
son. Mais comment employer tout cela? Le
limon est la matière pour unir ces bâtons, et
pour en faire une muraille; les crins doivent
servir à entretenir la chaleur de la couvée; le
nid doit être à l'abri; la figure doit être ovale
pour concentrer la chaleur; la porte est faite
pour elle , et non pour les autres oiseaux qui
voudraient s'en emparer : il ne faut pas qu'il
soit trop bas, de peur que l'ennemi ne vienne
tuer ou dévorer ses petits. Considérez ces
nombreux troupeaux de brebis dans ces vas-
tes plaines ; chaque brebis a son agneau. Le
loup arrive, le désordre est dans le camp
Enfin l'ennemi s'éloigne sans avoir pu com-
battre. Comment, dans ce désordre, rendre
le véritable enfant à sa mère, et la véritable
mère à son enfant? Laissez ce soin à l'Ordre
souverain que le Grand-Maître a imprimé à
toutes ses créatures. L'agneau sent de loin sa
mère, et court au-devant d'elle : un général
ne rallie jamais si vite son armée en déroute.
Tout le inonde sait que les chiens sont infail-
libles pour découvrir, par leur odorat, le che-
2
( i8)
min que suivent les lièvres et les cerfs; que
ceux-ci, à leur tour, font des circuits, fran-
chissent les espaces, pour dérober leur piste
aux chiens qui les poursuivent? Qui est-ce
qui leur a appris tant et de si belles ruses de
guerre? Voyez-vous ce troupeau de vaches
qui paissent dans ce pré? Chacune d'elles a sa
géniture, comme dit La Fontaine, le moment
est venu de se livrer au sommeil. Pendant
que tout repose, le loup vient au grand trot;
il trouve un bataillon carré, et les enfans au
milieu ; l'ennemi veut le rompre ; chaque in-
dividu attaqué avance les cornes, comme un
intrépide combattant croise la baïonnette.
On dit, pour se débarrasser du Droit Divin,
(pie les bêtes ont un instinct. Quelques phi-
losophes , ne pouvant pas expliquer la cause
de plusieurs effets qui dépendent de la pesan-
teur de l'air, répondaient, pour couvrir leur
ignorance, que la nature avait horreur du
vide. Molière soutient avec un sérieux magis-
trat, que l'opium fait dormir, parce qu'il a
une vertu dormitive. On trouve partout des
savans de cette force. Pradon, qui se croyait
< '9)
le rival de Racine, était fort ignorant. Un
jour, au sortir d'une des tragédies de ce mau-
vais poète, M. le prince de Conti lui fit re-
marquer qu'il avait transporté en Europe,
une ville qui est dans l'Asie. Je prie votre
altesse de m'excusery répondit Pradon, car
je ne sais pas trop bien la chronologie. Voilà
toute la science de ces débitans ^instinct et
de nature.
Qu'est-ce que l'instinct? un dialecticien qui
apprend aux animaux l'art de raisonner juste?
un mécanicien qui leur donne des règles sur
la nature des forces, et sur l'usage qu'ils peu-
vent en faire? un chimiste qui leur enseigne
à décomposer les corps? un architecte qui
leur montre l'art de bâtir avec élégance? un
astronome qui leur fait connaître le mouve-
ment des astres? un marin qui leur explique
l'art de la navigation? un économiste qui leur
apprend à ménager leurs moyens d'existence ?
un Hippocrate qui leur indique la manière
de se guérir quand ils sont malades? car les
animaux connaissent toutes ces règles sans les
avoir apprises. Dites plutôt que c'est l'Ordre
( ao )
que la Sagesse souveraine a tracé à toute créa-
ture ; dites, pour être plus clair et plus court,
que c'est le Droit Divin.
^ (21 )
CHAPITRE III.
Cicéron, après avoir contemplé avec admi-
ration l'Ordre qui règne dans l'univers, trouve
que l'homme est encore plus admirable que
tout le reste. L'homme est droit, et porte la
tête élevée. Véritable ambassadeur du ciel, il a
le droit et la puissance de régner sur la nature
entière. Son corps est façonné avec tant d'a-
dresse et de régularité, que la science la plus
vaste et la plus approfondie de l'architecture
n'est rien en comparaison. Les jambes et les
cuisses, comme deux colonnes régulières, sou-
tiennent l'édifice ; ces colonnes se plient et se
replientavecunejustesse merveilleuse; chaque
colonne a son piédestal, qui est composé de
pièces rapportées, et si bien jointes ensemble,
qu'elles sont souples ou raides à volonté. Dans
le pied, on voit des nerfs, des tendons, des os
(«)
liés étroitement; les doigts des pieds, avec
leurs articles et leurs ongles, servent à tâter
le terrain sur lequel on marche, à s'appuyer
avec plus d'adresse, à se tenir avec équilibre,
à se hausser ou à se pencher ; les pieds s'éten-
dent en avant pour empêcher que le corps ne
tombe de ce côté-là, quand il se courbe ; les
deux colonnes se réunissent etfont une espèce
de demi-cercle par le haut, pou** rneux sou-
tenir le reste du corps; elles sont brisées dans
cette extrémité, afin que l'homme puisse se
reposer en s'asseyant sur les deux plus grands
muscles de tout le corps. Si l'épine du dos
était d'une seule pièce, elle se casserait facile-
ment, et l'homme ne pourrait jamais se plier.
Mais la Raison souveraine a remédié à cet in-
convénient, en formant des vertèbres qui,
en s'emboîtant les unes dans les autres, ont
plus de force qu'un tout d'une seule pièce.
Ainsi disposée, l'épine du dos est tantôt sou-
ple, et tcntôt raide; elle se plie et se redresse
comme on veut. Deux rangs de côtes atta-
chées à l'épine du dos, forment une espèce
de berceau pour tenir toutes les parties no-
bles et délicates. C'est là que sont placés avec
( 33)
ordre, tous les grands organes. Le ventre,
dit Cicéron, dans son deuxième livre de la
Nature des Dieux, a diverses régions qui sont
toutes tortueuses; il contient et mêle le sec
avec l'humide qu'il y reçoit, afin que le chan-
gement et la digestion se fassent plus aisé-
ment; les viandes étant dissoutes, et cuites
par l'activité de sa chaleur, et purifiées par
l'air, se répandent dans le reste du corps. Les
poumons sont poreux, et ressemblent à des
éponges ; ils se resserrent dans l'inspiration,
et se dilatent dans l'expiration. Le suc de la
nourriture étant séparé des autres viandes,
passe des intestins jusqu'au foie, à travers cer-
tains conduits qui prennent au milieu de l'in-
testin, et qui régnent jusque aux portes du
foier auquel ils aboutissent. Dès que la bile
et les autres humeurs qui proviennent des
reins, s'en sont séparées, le resté de'là nour-
riture se convertit en sang et coule vers ces
mêmes parties du foie , où aboutissant tous
ces vaisseaux. Ces canaux 'conduisent tés ali-
mens dans la veine qu'on nomme veiné-cave,
d'où, après avoir été purifiée, ils passent jus-
qu'au coeur; île là ils se répandent '"dans tous
<•*■!)
les membres par un nombre infini de veines,
qui se communiquent dans tout le corps.
Du haut de cet ouvrage admirable, pen-
dent deux bras, qui sjnt terminés par les
mains, également semblables. Ces bras ont
un mouvement libre, et sont brisés au coude
et au poignet pour se plier et se retourner
avec facilité. Les mains sont d'un tissu de
re fs et de petits os enchaînés les uns aux au-
tres, qui, avec une souplesse étonnante, ta-
tent les corps, les saisissent, les lancent, les
attirent, les repoussent, les démêlent et les
arrêtent. Les arts et les métiers seraient im-
possibles sans les mains. Au-dessus des épau-
les , s'élève le cou, ferme et flexible tout en-
semble, portant la tête qui domine tout
l'édifice, et qui lui donne lant de grâce. Le
visage est l'endroit de la tête où le Droit Di-
vin se fait remarquer avec un ordre et une
proportion qui ravissent. Les deux yeux sont
égaux, placés vers le milieu et aux deux côtés
de la tête, comme deux sentinelles qui veil-
lent pour la sûreté de tous les membres.du
corps. Les yeux, dit Cicéron, sont polis et
(»5)
mobiles, afin de porter leurs regards de côté
et d'autre j le point qui fait que nous voyons
et qu'on nomme prunelle, est d'un volume si
petit, qu'il évite facilement tout ce qui pour-
rait le blesser. Cette prunelle se rétrécit au
grand jour, et se dilate dans l'obscurité. Le
poil garnissant les paupières, détourne de la
capacité des yeux ouverts, ce qui pourrait y
tomber, et les enveloppe pour leur procurer
plus de repos pendant là nuit, qui est le
temps où nous n'avons plus besoin de nos
yeux. Une foule de nos jugemens sont de la
compétence des yeux : la peinture, la sculp-
ture, les gestes du corps, l'ordre, la beauté
des couleurs et des figures. Ce sont eux en-
core qui jugent si l'on est sévère ou indul-
gent, gai ou triste, vaillant ou lâche, auda-
cieux ou timide. Le nez et les oreilles devant
recevoir, les unes les sons, et l'autre les odeurs,
sont placés dans la partie supérieure du corps.
La bouche est près du nez, dont le jugement
est décisif dans ce qui concerne le boire et le
manger. Le goût qui discerne les alimens, est
situé dans cette partie delà bouche où la Rai-
son souveraine a ouvert un passage aux vian-
("G)
des et à (a boisson. Le tact est également ré-
pandu dans toute* les parties du corps, afin
que nous puissions sentir les coups avec tou-
tes les impressions du froid et du chaud; et
comme un habile architecte, lorsqu'il bâtit
un édifice, détourne de devant les yeux du
maître, les égoûts qui pourraient avoir quel-
que chose de rebutant, de même le Droit
Divin a éloigné de nos sens, les égoûts de no-
tre corps. Et qu'on ne vienne pas dire que ce
n'est pas le Droit Divin, mais bien le hasard
qui a établi cet ordre. Le hasard est un che-
val de parade dont se sert l'ignorance; tout
le inonde sait que les règles de la nature sont
plus parfaites que les règles de l'art. Or, il est
manifeste que l'art agit par raison, il est donc
impossible que la nature en soit dépourvue.
Jettezles yeux sur une belle statue, ou sur un
tableau bien fait, n'êtes-vous pas forcé de
dire que les règles de l'art sont observées?
Direz-vous aussi que cette horloge qui mar-
que si bien le temps, est un efFet du hasard ?
Autant vaut-il dire que le lait vient aux va-
ches par les cornes.
(»7)
CHAPITRE IV.
Si la Raison éternelle, en créant l'univers,
eût produit une matière infiniment étendue,
sans lui imprimer un mouvement^ tout le
monde visible ne serait qu'une masse de ma-
tière ou d'étendue, et n'aurait point cet ordre
qui fait toute la beauté de la nature, et qui
porte tous les esprits à admirer la sagesse in-
finie de celui qui,la gouverne. Or, il est in-
contestable que l'Ordre qui règne dans l'uni-
vers, règne aussi dans les intelligences, et que
les inclinations dés esprits sont au inonde
spirituel ce que le mouvement est au inonde
matériel. Les inclinations naturelles des es-
prits sont des impressions continuelles de la
Raison souveraine; et il est nécessaire que ces.
inclinations soient semblables à celles de cette
souveraine Raison; Elles ne peuvent donc
(38)
avoir naturellement d'autre fin principale
que l'Ordre et leur propre conservation, aussi
bien que celle des autres. Aussi, que l'on y
prenne garde, l'auteur de la nature n'a im-
primé qu'un amour en nous, qui est l'amour
de l'Ordre en général ; et nous ne pouvons
rien aimer que par cet amour, puisque nous
ne pouvons rien aimer qui ne soit, ou qui ne
paraisse un bien.C'est l'amour de l'Ordre en
général qui est le principe de tous nos amours
particuliers, parce que cet amour n'est autre
chose que notre volonté, et que notre, volonté
n'est autre chose que l'impression continuelle
de l'auteur delà nature, qui porte, jele répète,
l'esprit de l'homme vers l'Ordre en général.
Il ne faut pas s'imaginer que cette puissance
que nous avons d'aimer l'Ordre, de nous con-
server, vienne ou dépende de nous; il n'y a
que la puissance de mal aimer, ou plutôt de
bien aimer ce que nous ne devons point ai-
mer, qui dépende de nous; parce qu'étant
libres, nous pouvons nous déterminer à aimer
des choses qui sont de faux biens. Que si l'on
demande pourquoi l'homme qui a reçu du
Droit Divin une inclination vers le bien,
(•9)
aime pourtant le désordre, nous disons : Do
même que tous les mouvemens se font en li-
gne droite, s'ils ne trouvent quelques causes
étrangères et particulières qui les détournent
et qui les changent en des lignes courbes par
leurs oppositions; ainsi toutes les inclinations
que nous avons de l'auteur de la nature sont
droites, et elles ne pourraient avoir d'autre
fin que la possession du bien et de la vérité,
s'il n'y avait une cause étrangère qui déter-
minât l'impression de la nature vers de
mauvaises fins. Or, ces causes étrangères
sont les passions humaines dont la Raison
souveraine se sert quelquefois pour conserver
l'Ordre.
"Le Droit Divin est non-seulement la cause
de tous les êtres, il est encore la cause de tou-
tes les modifications de tous les êtres. Or, le
vouloir est une modification de la volonté,
comme le mouvement est la modification des
corps. Cependant les modifications de la vo-
lonté ne se font point comme les modifica-
tion des corps. Un corps ne se modifie pas
lui-même, il est modifié par le Droit Divin j
(3o)
la volonté, au contraire, se détermine elle-
même; elle veut ou ne veut pas ; elle se tient
entre la vertu et le 1 vice} elle compose, elle
juge, elle passe à l'action. Cette puissance de
vouloir ou de ne pas vouloir, vient du Droit
Divin. Mais l'homme est pleinement le maî-
tre de sa volonté, elle DroitDivinla lui laisse
pour la tourner où il voudra. "L'auteur de
l'Ordre peut bien lui inspirer une bonne vo-
lonté, mais l'homme demeure toujours libre
de la rejeter, comme l'a reconnu une grave
assemblée j de la frustrer de son effet, et de lui
refuser son consentement. Cette exemption
de toute contrainte et de toute nécessité est
le fondement de toute police et de toute règle
de moeurs. C'est elle qui détermine les hom-
mes à créer des empires, à porter des lois, à
récompenser lest bonnes actions, à punir les
mauvaises, à faire des!monarchies ou des ré-
publiques. C'est elle que l'on enseigne dan?
toutes les écoles, que l'on consulte dans tous
les tribunaux, que l'on suit dans tout le né-
goce ; c'est elle qui élève les royaumes à la
plus haute prospérité, et qtii les fait tomber
dans la plus affreuse barbarie ; c'est elle en-
(3i )
core qui fait élire les bons et les mauvais rois,
qui conçoit le despotisme, et qui enfante l'a-
narchie.
( 3a)
CHAPITRE V.
L'homme étant capable d'idées et de sen-
timens, comme l'expérience nous le fait voir,
doit naturellement aimer l'Ordre et l'harmo-
nie. Il serait même aussi impossible à l'homme
de nier l'Ordre, qu'il lui serait impossible de
nier la lumière en plein midi, puisque cet Or-
dre est indépendant de l'institution et de
l'opinion des hommes. C'est le Droit Divin
qui l'a établi, et qui en a mis l'amour en nous.
Voyez cet architecte qui, après avoir construit
une arcade à l'une des ailes de son édifice, en
fait autant à l'autre. Pourquoi celte symétrie
lui paraît-elle nécessaire? parce que cela plaît?
Comment savons-nous que la symétrie plaît?
parce que les choses ainsi disposées ont de la
décence, de la justesse, de la grâce, et que
toutes les parties du bâtiment, réduites à une
(33)
espèce d'unité, contentent la raison. Cent
mille combattans épars çà et là sur un champ
de bataille, font mal à l'esprit. La trompette
retentit de toutes parts à leurs oreilles; cha-
cun est à sa place. Quelques paroles font
mouvoir tous ces corps avec une précision
admirable, et vous diriez que bêtes et gens
ne font qu'un seul homme. Quelqu'un peut-
il être insensible à la beauté de l'arc-en-ciel ?
Pourquoi n'a-t-il qu'à paraître, pour assem-
bler tant de spectateurs? Est-ce par l'élégance
de sa figure circulaire ? par la multitude de
ses couleurs? Nous voyons les arcs diverse-
ment colorés qui le composent, réunis par des
nuances délicates qui joignent leurs couleurs
sans les confondre, et qui les distinguent sans
les séparer, qui leur ressemblent assez pour
faire avec elles un coup d'oeil simple, et qui
en sont assez différentes pour faire un coup
d'oeil varié ; enfin, des nuances qui leur don-
nent cette unité gracieuse qui fait l'Ordre.
L'homme, surtout, porte sur le front, dans
l'oeil, dans son air, dans son port, les titres
de l'empire que le Droit Divin lui a donné sur
tous les êtres. L'ame répand sur le visage un
3
(34)
air de pensée, de sentiment, qui lui donne
une beauté inconnue à tout le reste du monde
visible. Il est vrai que le coeur flatte un peu
les images que nous recevons à la vue les uns
des autres. Mais la raison la plus en garde
contre les illusions du coeur, peut-elle s'em-
pêcher d'apercevoir le Droit Divin, ou, en
d'autres termes, l'Ordre dans la régularité des
traits du visage, dans le choix et dans le tem-
pérament , des couleurs qui enluminent ces
traits, dans le poli de la surface où sont re-
çues ces couleurs, dans les grâces différentes
qui en résultent selon les divers âges de la
vie, dans les grâces tendres de l'enfance, dans
les grâces brillantes de la jeunesse, dans les
grâces majestueuses de l'âge parfait, dans les
grâces vénérables d'une belle vieillesse ? Que
l'on vienne dire qu'il dépend de nous de ne
point admirer cet Ordre, ni de l'aimer.
C'est eh consultant ce goût de l'Ordre,
fondé sur l'essence de l'esprit humain, gravé
dans tous les coeurs, non par une institution
arbitraire, mais par la nécessité de la nature,
que nous jugeons sans miséricorde et les au-
(35)
leurs et les orateurs. Celui qui nous parle
avec vérité, avec ordre et avec honnêteté,
ravit nos éloges et nos affections; l'autre, au
contraire, qui abandonne cet ordre pour se
livrer à ses caprices, ne nous inspire, avec ses
belles phrases, que la pitié ou le mépris. Si
Corneille est sublime, si Racine est gracieux,
si Boileau est lumineux et sensé, si Molière est
piquant, si Bossuet est puissant et élevé, si
Bourdaloue est vif et rapide, c'est qu'ils ont
mis un Ordre admirable dans tout ce qu'ils
ont dit.
Que cherche-t-on naturellement dans une
composition musicale ? Des consonnances,
des accords, un concert, une harmonie par-
tout répandue. Nous voulons que le musicien
entre dans l'esprit de la pièce, qu'il en saisisse
bien le caractère, le genre, le mode; qu'il en
exprime, dans ses tons, les mots et le sens, le
sens de chaque mot, et le sens de chaque
phrase. Entendez cette multitude de voix;
elles se joignent si parfaitement, qu'elles sem-
blent ne rendre qu'un seul et unique son. Il
y en a de hautes, de basses, de moyennes; il
(30)
y a des flûtes, des violons et des trompettes.
Chacune de ces voix est cachée dans la mul-
titude, et partout elles paraissent toutes avec
le caractère qui les distingue, et forment un
concert magnifique. Si le musicien n'avait pas
consulté l'Ordre, il nous aurait fait peur, ou
rompu la tête. Veut-on voir la puissance du
Droit Divin, même sur les peuples de l'anti-
quité païenne? Ils établissaient dans le mi-
nistère des autels, un ordre de vierges, comme
les plus capables de leur attirer les faveurs du
ciel, par leur innocence. Ils mettaient le tra-
vail et la pauvreté au nombre des vertus,
comme les instrumens de la pureté et des
moeurs; ils gardaient leur parole invariable-
ment, même aux dépends de leur vie, même à
des ennemis perfides, parce qu'il est plus rai-
sonnable qu'une partie du genre humain pé-
risse, que de rompre, par des perfidies réci-
proques , le lien de la société générale, qui est
la bonne foi ; ils imposaient aux magistrats
cette belle règle de justice qui sauva la vie à
un savant et intrépide défenseur du christia-
nisme, de ne jamais condamner personne
sans l'avoir entendu; ils punissaient avec une
(37)
sévérité exemplaire le vol, la délation, l'infi-
délité dans les mariages; ils construisaient
des temples à l'honneur, où personne ne
pouvait entrer que par la porte de la vertu.
Leur maxime était qu'il fallait d'abord que
l'ordre régnât dans leur esprit et dans leur
coeur, pour être capables ensuite de le faire
régner sur les autres : Vince animam. La pa-
trie est-elle menacée? tous les citoyens n'ont
qu'une volonté : le péril devient-il imminent?
ils oublient les injures personnelles, et tous
ensemble ils ne songent qu'au salut de l'Etat.
Voyez Camille accourir du fond de son exil
au secours de l'empire attaqué? Ecoutez com-
ment Scipion fait rentrer dans l'ordre ses vils
accusateurs : Romains, à pareil jour je vain-
quis Annibal, et je vous rendis maîtres de
Carthage. Allons au Capitole pour en rendre
de solennelles actions de grâces. Vainqueur
des Carthaginois, il trouve parmi les prison-
niers, une jeune fille qui était fiancée à un
seigneur du pays; il refuse de la voir, de
peur, dit l'historien, de blesser sa pudeur par
quelque regard. Il est vrai qu'on lui donne la
rançon de la belle captive; mais ce n'est que
(38)
pour augmenter sa dot, et pour la rendre
plus chère à son époux ; voilà l'Ordre. C'est
en vain que les hommes soulèvent contre lui
les passions les plus violentes; partout ce
Droit Divin se manifeste avec des traits écla-
tans : il inspire aux uns les lois qui retien-
nent dans l'ordre par l'amour de la justice et
de la société; aux autres, l'amour de la sa-
gesse, de la science et de la vertu ; et comme
les lois sont impuissantes sans moeurs, comme
les moeurs sont impossibles sans religion, on
voit paraître dans tous les temps, et chez tous
les peuples, des aines généreuses, pleines de
modération, de prudence et d'équité, de force
et de courage. Mais pourquoi chercher bien
loin des exemples que nous trouvons au mi-
lieu de nous? Les électeurs, dans les collèges,
les députés, dans la chambre, ne veulent au-
tre chose que l'Ordre. Ils se trompent quel-
quefois dans les moyens de le faire triom-
pher, mais il est vrai que leur fin principale
est d'avoir l'Ordre. Les uns veulent l'Ordre
dans les finances, les autres dans la justice.
Ceux-ci ne veulent point d'arbitraire, ceux-
là soutiennent qu'il en faut un peu, et même
(39)
un gros peu. C'est pour cela qu'ils parlent,
qu'ils écrivent, qu'ils demandent, qu'ils ré-
pondent , qu'ils adoptent, ou qu'ils repous-
sent les projets de loi, qu'ils blâment, ou qu'ils
approuvent le ministère. Souvent ils crient,
s'irritent, trépignent, frappent sur leurs ta-
bles , et même ils menacent ; cela n'est pas
étonnant, ils sont tous possédés du Droit
Divin.
(4o.)
CHAPITRE VI.
Quelle est cette puissance souveraine qui
me fait parler, qui me fait taire, qui me fait
croire, qui me fait avouer mes fautes, ou con-
firmer mes jugemens? Cette puissance est
partout, et ses triomphes se font remarquer
d'un bout de l'univers à l'autre. Pendant
qu'elle instruit les hommes qui sont en Eu-
rope , elle donne des leçons aux hommes de
tous les pays. Les hommes qui ne se sont ja-
mais rencontrés, qui n'ont jamais entendu
parler l'un de l'autre, qui n'ont jamais pu se
donner des notions communes, parlent, dans
tous les pays du monde, sur un certain nom-
bre de vérités, comme s'ils étaient de concert.
Ménénius Agrippa rétablit le Droit Divin
entre le sénat et le peuple, en leur montrant
la raison sans parure et sans fard, et pour
ainsi dire toute nue : « Un jour, disait-il, les
(4i )
« membres du corps humain voyant que l'es-
« tomac ne faisait rien, se séparèrent de lui,
« et convinrent ensemble que les mains ne
« porteraient plus les alimens à la bouche,
« que celle-ci ne les recevrait plus, et que
a les dents ne les broieraient pas. Mais en
« voulant dompter l'estomac, les membres
« eux-mêmes s'affaiblirent, et le corps entier
« tomba dans un état cruel de langueur ; ce
« qui prouva que les fonctions de l'estomac
« étaient bien réelles, et que c'était lui qui,
« après avoir reçu la nourriture, la distri-
« buait dans tous les membres; en consé-
« quence on rentra en grâce avec lui. C'est
« ainsi, ajouta l'orateur, que le peupleet le
« sénat, qui ne forment qu'un corps, péris-
« sent par la désunion, et sont pleins de vie
« quand la bonne intelligence règne entre
« eux. Le peuple rentra dans Rome. »
Pendant que Ménénius remportait un si
bel avantage dans la capitale du monde, un
prophète en obtenait un semblable à Jérusa-
lem, sur un prince pieux, puissant, et guer-
rier intrépide; mais qui, oubliant la sagesse
( 4»)
dont les conseils l'avaient rendu célèbre, fit
tuer un de ses généraux pour en avoir la
femme. Nathan vient au palais : « Sire, dit—
« il à David, il y avait deux hommes dans une
« ville, dont l'un était riche, et l'autre pau-
« vre. Le riche avait un grand nombre de
« brebis et de boeufs ; le pauvre n'avait rien
« du tout qu'une petite brebis, qu'il avait
« achetée, et qu'il avait nourrie, qui était éle-
« vée parmi ses enfans, en mangeant de son
« pain, buvant de sa coupe, et dormant dans
« son sein, et il la chérissait comme sa fille.
« Un étranger étant venu voir le riche, celui-
« ci ne voulut point toucher à ses brebis, ni
«< à ses boeufs, pour lui faire un festin ; mais
« il prit la brebis de ce pauvre homme, et la
« donna à manger à son hôte. David entra
« dans une grande indignation contre cet
« homme, et dit à Nathan : Vive le Seigneur,
« celui qui a fait cette action est digne de
« mort ; il rendra la brebis au quadruple,
« pour en avoir usé de la sorte, et pour n'a-
« voir point épargné ce pauvre. Alors Na-
ît than dit à David : C'est vous-même qui êtes
« cet homme, Tu es ilîevir. »
(43)
Vers le même temps, un philosophe adou-
cissait de son mieux, la triste servitude où les
Athéniens étaient réduits pour n'avoir pas su
jouir d'une sage liberté. Ésope les plaint et les
exhorteàsupporter leurs maux, danslacrainte
d'en éprouver de plus grands encore. « Les
« grenouilles qui vivaient, disait-il, en liberté
« dans les marais, demandèrent, à grands
« cris, à Jupiter, an roi qui, par la force et
« par l'autorité, réprimât les déréglemens de
« leurs moeurs. Le père des dieux en rit, et
« leur donna pour roi, un petit soliveau, qui
« tombant tout-à-coup dans leur étang, ef-
<f fraya ce petit peuple timide. Mais comme il
« demeurait trop long-temps immobile, une
« d'elles mit doucement la tête hors de l'eau,
« et après avoir examiné ce que c'était que ce
« roi, appela toutes les autres. Alors leur
« frayeur étant dissipée, ce fut à qui s'y ren-
u drait la première. Ensuite elles sautèrent
« insolemment sur ce roi de bois; et après lui
« avoir fait toute sorte d'indignités, elles en-^
« voyèrent demander à Jupiter un autre roi,'
« parce que celui qui leur avait été donné,
(44)
M ne pouvait leur être utile. Jupiter leur en-
ce voya une hydre, qui commença à les pren-
« dre les unes après les autres, et leur fit sen-
« tir sa dent cruelle. C'est en vain qu'elles
«. font effort pour éviter la mort qui les me-
« nace; la crainte étouffe la voix. Elles char-
ce gent secrètement Mercure de demander
« pour elles à Jupiter, quelque secours dans
« leur affliction. Mais ce dieu leur fit cette
« réponse : Souffrez le mal présent, puisque
« vous n'avez pas pu vous contenter de votre
« bonheur. Vous également, Athéniens, sup-
« portez le triste état où vous êtes, afin que
« rien de plus fâcheux ne vous arrive. »
Si l'on veut faire quelque attention, on dé-
couvre que les progrès que les sciences et les
arts ont faits parmi nous, ne sont que descon-
séquences naturelles des principes que nos
ancêtres ont posés il y a plus de vingt siècles.
Il est même certain que les peintres et les
architectes, les orateurs et les poètes qui vi-
vaient il y a trois mille ans, seraient surpris,
s'ils revenaient au monde, de nous voir si peu
avancés. Un géomètrequi travaille à Pékin, et
(45)
un autre qui étudie à Paris ; un astronome
qui fait ses découvertes à Boston, et un autre
qui observe les astres à Saint-Pétersbourg,
trouvent à peu près les mêmes vérités, sans
s'èlre jamais connus, ni parlé. Remarquez
même que les hommes de tous les pays sont
comme enchaînés par certains principes in-
variables; et que, malgré les variations infi-
nies de langage, de religion, de caprices, de
passions, ils s'accordent tous sur certaines rè-
gles qui,ne changeront jamais. Celui qui sou-
tiendrait sérieusement au peuple le plus éloi-
gné et le plus barbare, que deux et deux font
trois, que le tout est moindre que la partie,
que le vice et la vertu, que la vérité est le
mensonge; celui-là se ferait mépriser, ou
peut-être massacrer.
Quelle est donc, encore une fois, cette puis-
sance souveraine qui domine toutes les au-
tres, comme le soleil domine la terre; cette
puissance qui agit toujours, et contre laquelle
ne 'peuvent jamais rien tous les préjugés des
peuples? Quelle est cette lumière qui, selon
la remarque d'un grand homme, illumine
(46)
(oui homme venant dans ce monde? Quel est
ce maître qui, après avoir parlé, fait taire tous
les autres ? sans qui tous les sages déraison-
nent , et auprès de qui, après avoir écouté
tous les raisonnemens humains, il faut tou-
jours revenir pour écouter sa décision?
(47)
CHAPITRE VIL
Le Droit Divin parle souverainement à
l'esprit et au coeur de l'homme. Nous avons
beau nous étourdir en mille façons, notre es-
prit ne peut s'empêcher d'approuver certains
devoirs, et de nous les prescrire. Les actions
essentiellement criminelles ne seront jamais
approuvées, parce que l'esprit sera toujours
du côté des principes que ces actions ont vio-
lés. Qui oserait douter que manquer à sa pa-
role, trahir ses bienfaiteurs, assassiner ses
amis, tuer son propre père, ne soient des ac-
tions criminelles? Les devoirs qu'elles vio-
lent sont naturellement si connus, que toute
la fureur des passions ne peut empêcher les
hommes de les approuver.
Il n'est pas moins naturel à notre esprit de
(48)
penser que ces crimes méritent d'être punis.
A peine voyons-nous commettre une mé-
chante action, que nous disons, forcés parle
Droit Divin : Cette action est horrible, elle
mérite d'être punie. C'est que la même puis-
sance qui fait désapprouver le crime, me fait
juger que celui qui l'a commis est digne de
punition. Voilà qui explique pourquoi, mal-
gré tous les moyens, les méchans sont dans
la crainte. Les portes solides, les gardes fidè-
les, les armées nombreuses n'y font rien. C'est
en vain même que les flatteurs viennent dire
que les crimes sont de belles et bonnes ac-
tions; la conscience ne le croit pas, et sem-
blable à Caïn> elle crie : Mon iniquité est trop
grande»
On dit que c'est l'éducation et non pas la
nature des choses qui fait que l'injustice,
l'ingratitude, la perfidie sont des crimes;
mais c'est avoir l'esprit mal fait de ne pas
reconnaître que c'est l'éducation qui s'u-
nit , au contraire, à la conscience pour por-
ter ces jugemens. La perfidie est un crime,
elle mérite d'être punie. Le sentiment nous

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