Du gouvernement républicain : conséquences logiques de l'origine réelle des idées / par J. France

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E. Lachaud (Paris). 1872. 1 vol. (332 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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DU
GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN
CONSÉQUENCES LOGIQUES
DE
L'ORIGINE RÉELLE
DES IDÉES
PAR
J. FRANCE
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4. PLACE DU THEATRE-FRANÇAIS, 4
1872
CONSÉQUENCES LOGIQUES
DE
L'ORIGINE RÉELLE
DES IDÉES
LYON. — IMP. SCUNEIDER FRERES, QUAI DE L'HOPITAL, 12.
DU
GOUVERNEMENT RÉPUBLICAIN
CONSÉQUENCES LOGIQUES
DE
L'ORIGINE RÉELLE
DES IDEES
PAR
FRANGE
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4, PLACE DU THEATRE-FRANÇAIS, 4
1872
INTRODUCTION
Aussi peu qu'on réfléchisse, il est difficile de
n'être pas frappé de l'état d'incertitude dans lequel
se trouvent les esprits vis-à-vis de la compréhension
et de la pratique des idées morales, sociales, politiques
et religieuses.
Les notions du droit et du devoir, du bien et du
mal, sont devenues tout à fait confuses. Au nom des
mêmes principes, les actes les plus contraires sont
justifiés.
Des actes semblables, entraînant les mêmes
conséquences, sont jugés bons par les uns, mauvais
par les autres.
Faire simplement son devoir est regardé tantôt
comme un acte d'héroïsme, tantôt comme un acte
criminel et digne de châtiment.
Les opinions les plus opposées ont cours sur les
rapports des hommes d'une même société, de l'Etat
avec ses membres et des Etats entre eux.
Chez certains peuples l'égalité n'existe pas; là où
le droit est reconnu en principe égal pour tous, il
ne l'est pas en pratique. La liberté est accordée aux
1 f.
II
uns, refusée aux autres, comprise différemment par
tous.
Les vertus nécessaires dans la vie privée sont
regardées comme inutiles, ou, tout au moins, comme
indifférentes dans la vie publique.
Les actes considérés comme criminels entre
individus sont glorifiés entre nations.
Les révolutions se succèdent, les gouvernements
se remplacent sans apporter des changements sen-
sibles.
L'histoire nous apprend qu'à toutes les époques,
dont elle nous a conservé le souvenir, les peuples
antérieurs ont eu des religions. Ces religions ont été
en contradiction les unes avec les autres ; elles ont
lutté, et souvent se sont remplacées. Mais elle ne
nous signale aucune époque où la valeur de toute
idée religieuse ait été niée, et leur pratique aussi
complètement rejetée par un nombre d'hommes
toujours plus considérable, comme on le voit
aujourd'hui.
Tout le monde est témoin de ces incertitudes, se
plaint et souffre de ces contradictions. Pour y mettre
un terme, chacun fait appel à sa conscience et à celle
d'autrui, supposant ainsi que chacun possède ou
doit posséder les éléments nécessaires à un jugement
raisonné et définitif; mais ces jugements n'en
continuent pas moins à être entièrement contra-
dictoires.
La conclusion évidente qui ressort de tout cela,
III
c'est que l'homme n'est point encore maître d'une
base certaine pour juger ses actes ni ceux des autres.
Dans le passé, il a cru être en possession de ce
criterium. Les idées morales, sociales, politiques
formaient un tout, dont les idées religieuses expli-
quaient à la fois l'origine et le but; aussi l'incertitude
était-elle moins grande qu'aujourd'hui. Les contradic-
tions entre les idées et les actes existaient cependant
tout comme au temps présent, mais ces contradictions
se trouvaient expliquées, et il semblait que l'homme
n'eût plus rien à apprendre. Il ne s'en trouvait pas
plus heureux, au contraire, et personne ne voudrait,
pour prix de l'unité de direction de la pensée
humaine, subir encore les souffrances du passé.
A mesure que les hommes perdaient confiance
dans ce qu'ils avaient cru être la vérité, les idées
morales, sociales, politiques, religieuses se détachaient
les unes des autres. On se reprenait à les étudier
séparément, chacune à leur point de vue, sous
l'empire de préoccupations et de faits considérés
comme indépendants.
Les conclusions auxquelles cette étude a conduit
sont restées trop isolées; elles ont été présentées
sans liaison apparente entre elles. C'est là, selon
nous, la cause des incertitudes et des contradictions
actuelles. Les idées morales, sociales, politiques,
religieuses ne sont point indépendantes : elles doivent
réagir les unes sur les autres et se rectifier mutuel-
lement. Le passé avait raison d'en faire un tout
IV
inséparable; mais il s'est trompé sur leur valeur
respective ; il s'est trompé quand il a demandé aux
idées religieuses la cause et l'explication des autres.
La plupart des conclusions auxquelles on est
arrivé séparément, les institutions et l'organisation
nouvelle que l'on réclame pour les sociétés, sont
vraies. Les incertitudes et les contradictions inex-
pliquées, les obstacles qui s'opposent encore à
l'adoption et à la pratique définitive des idées
nouvelles, disparaîtront dès que l'origine commune
de ces idées sera reconnue, dès que l'on aura
démontré la raison de leur existence , le mode
qui préside à leur naissance et à leur développe-
ment.
Cette démonstration se fait de tous les côtés à la
fois ; chacun y arrive pour les idées dont il s'occupe
spécialement; encore un effort, et la solidarité qui
existe entre elles sera évidente.
On comprend donc facilement que nos explications
ne porteront nullement sur des choses nouvelles ;
que la conclusion finale n'aura rien d'imprévue;
elle est connue déjà de beaucoup et pressentie par
un grand nombre.
Nous aurions pu affirmer d'abord l'origine des
idées, prouver la vérité de notre affirmation, en
tirer des conclusions et laisser à chacun le soin de
voir en quoi elles diffèrent ou se rapprochent de ce
qui existe déjà.
Nous avons préféré procéder autrement : examiner
V
d'abord pourquoi, après avoir cru longtemps être en
possession de la vérité tout entière, l'homme s'était
aperçu qu'il se trompait, sans cependant pouvoir dès
ce moment se dégager de l'erreur.
Faire voir comment il lui était possible d'arriver
à la vérité par le raisonnement appuyé sur des faits
de chaque jour, et enfin étudier quelques-unes des
idées et des. institutions humaines, en montrant ce
qu'elles devenaient sous l'influence des idées an-
ciennes, et ce qu'elles doivent être grâce aux idées
nouvelles.
Cette manière de faire nous paraît plus conforme
à la marche réelle de l'intelligence humaine, mais
nous conduit naturellement à des répétitions fré-
quentes, dont nous nous excusons d'avance.
CHAPITRE Ier
Conséquences sociales du Catholicisme. — Pourquoi les sociétés
les ont rejetèes avant de mettre en doute la valeur des idées
religieuses.
Pendant tout le temps que les idées religieuses, émises
par le catholicisme, ont été pleinement acceptées, l'homme
s'est considéré comme possesseur de la vérité sur les
idées morales, sociales et politiques. Il semblait être cer-
tain de son point de départ, de son point d'arrivée, et des
règles à suivre pour se conduire lui-même et organiser
les sociétés. Il souffrait plus ou moins des événements
de chaque jour, mais il n'était point embarrassé pour les
expliquer, et c'étaient les idées religieuses qui lui fournis-
saient les explications cherchées.
Pourquoi l'homme a-t-il abandonné tout ou partie de
ses anciennes croyances ?
Nous n'entamerons point encore de discussion sur la
valeur réelle des idées religieuses, ni sur leur mode de
formation. Nous nous occuperons seulement des affirma-
tions catholiques, des résultats auxquels elles conduisent,
et des raisons diverses qui les ont fait successivement re-
jeter. Si ces raisons sont bonnes, nous nous demanderons
si on en a tiré et mis en pratique les conséquences
qu'elles comportent.
L'homme naît, vit et meurt. D'où vient-il en naissant?
où va-t-il après sa mort? pourquoi vit-il?
La réponse à ces questions a constitué l'essence même
de toutes les religions. Dans le passé, ces questions ont
été plus ou moins définies ainsi que les réponses qu'on y
— 8 —
a faites. Le catholicisme est complétement affirmatif,
répond a tout, explique tout.
A l'aide des moyens dont l'homme dispose, il n'a jamais
pu répondre a ces questions ; les solutions qu'il en pos-
sède doivent donc venir d'ailleurs. Le catholicisme
affirme que Dieu, lui-même, s'est révélé, d'abord directe-
ment à quelques hommes, et ensuite qu'il continue a ins-
pirer les intermédiaires qu'il choisit entre l'homme et lui.
C'est donc la divinité elle-même et ses élus qui nous
ont appris pourquoi et comment le monde avait été créé;
d'où venait l'homme, où il allait, pourquoi il vivait, et ce
qu'il avait a faire pendant cette vie.
L'enseignement catholique, explique comment cette
révélation a eu lieu, et pourquoi, étant nécessaire, elle
n'a pas été faite plus tôt ; il indique les mobiles qui doivent
diriger les actes individuels; il apprend aux hommes pour-
quoi ils vivent en société, comment les sociétés sont le
mieux organisées, et il donne, enfin, des preuves de la
divinité de sa doctrine. Sous l'empire de croyances
pareilles, il est de toute évidence que les vérités morales,
sociales, politiques, sont étroitement liées aux idées reli-
gieuses , et se trouvent leur être entièrement subor-
données.
Il est non moins évident, du moment où l'inspiration
divine ne s'étend pas à tout le monde, mais à quelques-
uns seulement, que ces derniers, une fois reconnus à
des signes déterminés, doivent, à leur tour, devenir les
inspirateurs des autres, les directeurs des consciences
individuelles, les législateurs des. sociétés, ou, tout au
moins, qu'ils doivent être les plus aptes à choisir et à
inspirer ceux qui feront les lois et qui gouverneront.
Pour des causes que nous n'examinerons pas ici, les
élus de Dieu n'ont pas pu exercer directement eux-
mêmes, toujours et partout, le pouvoir; ils ont dû
— 9 —
partager. Mais ceux qui gouvernent leur ont été soumis,
et ils ont reconnu tenir d'eux leur puissance. En retour,
ils ont joui des mêmes privilèges et du même respect.
C'est là l'origine du droit divin, c'est-a-dire la justifica-
tion, par l'dée religieuse, du pouvoir absolu.
La domination du monde par l'Eglise, l'autorité sans
limite considérée comme un droit, l'obéissance passive
comme un devoir et une vertu, la suppression définitive
de la volonté et de l'initiative humaine en face de prin-
cipes vrais, complets et immuables; la justification de
tous les caprices des rois et de toutes les folies des
esprits prétendus inspirés, la sanctification de toutes les
misères et de toutes les souffrances humaines, et, par
suite, l'inutilité et même la perversité de tous les efforts
faits pour chercher a les soulager en dehors des règles
enseignées : Telle est l'énumération incomplète des con-
séquences logiques renfermées dans la doctrine chré-
tienne.
Les hommes ont supporté d'abord toutes ces consé-
quences ; mais comme elles sont destructives de toute
société, elles ont été rejetées les unes après les autres.
Toutes les fois que des faits analogues se produisent,
les partisans du passé, quel qu'il soit, affirment qu'ils
sont le fruit de l'enseignement de doctrines contraires et
de l'amour du changement, qu'ils reconnaissent inhérent
a l'homme, mais qu'ils blâment.
Il est très fâcheux que ce ne soit pas là la vérité,
parce que si les faits s'étaient passés ainsi, s'ils avaient
été amenés par des raisonnements et non par la néces-
sité, on serait fixé aujourd'hui sur la valeur des idées
religieuses, et l'époque d'incertitude et de trouble que
nous traversons serait terminée depuis longtemps.
On ne remarque pas assez, ou plutôt on ne veut pas
remarquer, que, si l'homme aime le changement, c'est le
— 10 —
changement toujours dans le même sens : pour être
mieux. Il se trompe souvent, pour des causes que nous
expliquerons plus tard, mais jamais il ne se décide
volontairement a abandonner ce que l'expérience lui a
démontré bon et utile, soit dans l'ordre matériel, soit
dans l'ordre moral. Il veut toujours conserver ce qu'il a,
et acquérir mieux. De ces aspirations on a fait des
crimes : il fallait bien justifier la prétention émise a
toutes les époques, par tous ceux qui commandent,
d'avoir trouvé enfin la meilleure des organisations
sociales.
Tout être vivant, par cela même qu'il existe, veut
vivre dans les meilleures conditions possibles a l'aide
des moyens dont il dispose. Ce fait se vérifie chaque
jour pour les plantes et les animaux, et l'histoire nous
le montre vrai aussi pour l'homme. Il souffre physique-
ment et moralement, mais il est susceptible de progrès
et de perfectionnement. Sauf de rares exceptions, on ne
lui fera jamais comprendre que la souffrance, la misère,
les événements, qui le conduisent à la ruine et à la mort,
soient un bien pour lui, ni que d'être homme soit un
crime.
Son ignorance le rend susceptible de tout croire, mais
a une condition, c'est qu'il croit comprendre l'utilité de
sa croyance.
L'idée catholique par l'espoir de récompenses éternelles
a pu, surtout pendant sa période de lutte, faire accepter
avec joie, par quelques-uns, les plus cruelles souffrances
et la mort. Par l'appat des mêmes récompenses, par la
crainte de châtiments terribles, elle a étendu sa domina-
tion sur tous. Mais, en vain, elle a prêché la résignation
à l'ordre établi au nom de la divinité, la généralité des
hommes n'a jamais compris la nécessité pour ce monde-
ci, de la ruine et de la souffrance poussée jusqu'à la
— 11 -
mort. Bien longtemps avant que la pensée même du doute
à l'égard des idées religieuses fût née, ils cherchaient à
en éloigner d'eux les conséquences, ils faisaient effort
pour s'en débarrasser et ne les subissaient que contraints
par la force.
Cette lutte contre les conséquences des idées catho-
liques a toujours existé ; elle a été poussée jusqu'à sous-
traire l'État à la tutelle de l'Eglise, sans que la réalité des
idées religieuses proprement dites fut attaquée. L'impos-
sibilité du développement des sociétés sous la domination
directe et exclusive de l'Église est devenue évidente, dès
que les hommes ont pu jeter un regard en arrière, lire un
peu dans leur passé, et comparer ses prétentions avec les
résultats obtenus. Les efforts faits pour arriver à cette
séparation ont toujours été secondés par les peuples, ju-
geant ses prétentions non par le raisonnement, mais par
les faits dont ils souffraient.
La comparaison des prétentions de l'Église avec les ré-
sultats produits, était parfaitement suffisante a en démon-
trer la vanité.
L'idée chrétienne naît au moment ou l'empire remplace
la république romaine. Elle met plusieurs siècles à se dé-
velopper et à se répandre parmi les peuples, et elle arrive
enfin au pouvoir au moment où ce colossal empire s'ef-
fondre sous ses vices et sous les coups répétés des bar-
bares.
Cette prise de possession du pouvoir par l'idée chré-
tienne change-t-elle quelque chose à la marche des évé-
nements ? Les peuples sont-ils mieux gouvernés ? Nulle-
ment. La civilisation romaine continue a disparaître. Les
invasions se multiplient, et la misère des peuples aug-
mente.
Un chaos tel se produit, que l'histoire humaine n'a
gardé le souvenir de rien de semblable. De là sort, enfin,
— 12 —
après de longues années, une société qu'on a appelée le
moyen-âge.
Le monde et la civilisation romaine ont complètement
disparu ; les barbares sont fixés, ils sont chrétiens, les
idées religieuses dominent tout. Les chefs civils sont les
lieutenants des représentants de Dieu sur la terre. La
domination de l'Église est incontestable et incontestée.
Rien, absolument rien, ne s'opposant au développement
des idées religieuses, à l'application des principes qu'elles
enseignent, elles vont enfin pouvoir porter leurs fruits !
Ces hommes qui réclament pour eux seuls la sagesse, le
savoir, le droit de gouverner les nations, vont prouver la
vérité de leur mission, en rendant les peuples heureux,
en adoucissant leurs souffrances, en les éclairant, en les
civilisant, en rendant la vie meilleure qu'elle ne l'a été
pour ceux qui ont vécu avant eux !
Jamais à aucune époque de son histoire, l'humanité n'a
été plus malheureuse. Ce que les civilisations antérieures
avaient pu produire de bon, l'accumulation de la pen-
sée humaine, tout est perdu ou incompris. Les maladies,
les misères, l'esclavage, la guerre incessante et sans merci,
tout ce qui naît des plus mauvais penchants de l'homme,
se produit sans obstacle. L'humanité doit se civiliser à
nouveau ou périr, et cependant la société tout entière,
sans exception, est entre les mains des élus de la
divinité.
Sont-ils au moins en dehors de toutes ces horreurs, im-
puissants pour une cause ou pour une autre à les empê-
cher? Non. Depuis le Pape jusqu'au dernier clerc, tous
prennent part à l'orgie ; ils prêchent au misérable la rési-
gnation a cet ordre de chose, mais ils en profitent pour
eux-mêmes. Tous les crimes sont permis à qui peut les
payer. Ils ne se distinguent ni par plus de pitié, ni par
plus de vertus ; au contraire, ils sont parfois plus cruels,
— 13 —
beaucoup d'entre eux croyant véritablement accomplir
l'oeuvre de Dieu.
D'où viendra donc un peu de lumière dans ces ténè-
bres, un peu de pitié au milieu de cette férocité, un peu
de savoir au milieu de cette ignorance? Des hommes,
mais point de ceux qui parlent au nom des idées reli-
gieuses. Il ne pouvait en être autrement : est-ce que tout
ce qui arrive en ce monde ne se produit pas par la
volonté divine? Il ne peut être que mauvais de vouloir le
changer, un cas excepté cependant, celui où la domina-
tion de ses représentants serait menacée. C'est le règne
de la fatalité sous un autre nom, quelque explication
qu'on ait voulu en donner.
Tant que l'esprit humain ne sera pas anéanti, c'est-a-
dire tant que l'homme vivra, quelles que soient les en-
traves qu'on lui impose, il travaillera. C'est de ce travail
bien souvent infécond, car les matériaux lui manquent
souvent, qu'est sorti un peu de savoir, un peu de bien au
milieu de tout ce mal. C'est grâce a ces efforts qu'il a
retrouvé la trace du travail humain antérieur. Une amé-
lioration sensible s'est produite, quand le présent a pu
être rattaché aux civilisations éteintes. On a compris
alors l'impuissance de l'Église a gouverner les sociétés,
et sans discuter la réalité des idées religieuses, en con-
servant leur enseignement, on a repoussé peu à peu, ou
brusquement, sa domination temporelle.
L'Église voyant les peuples préférer le progrès a l'im-
mobilité, le savoir à l'ignorance, a réclamé bien souvent
ce progrès comme son oeuvre. Elle a voulu en tirer gloire
et profit, et montrer que ses doctrines n'étaient pas en
opposition avec le développement des hommes. Quand un
peuple vit sous une croyance commune, que tous agis-
sent ou croient agir sous la même impulsion, il n'est pas
difficile, pendant un temps, d'attribuer à cette croyance
— 14 —
les heureux résultats des efforts communs : c'est même
là, la méthode employée ordinairement pour défendre ce
qui s'en va. On ne voit, d'une part, que le bien accompli,
et le reste est oeuvre des méchants. Le christianisme
conduit forcément a l'immobilité ; il n'a pas été opposé au
progrès tant qu'il n'a pas vu ses conséquences. S'il lui
était donné de recommencer le passé il s'y opposerait ;
car ce progrès, dont il s'est vanté un moment d'être l'au-
teur, il le renie aujourd'hui. Son représentant le plus au-
torisé crie anathème a tout ce qui appartient à la raison
humaine, et il proclame l'ignorance le seul état digne des
peuples selon son coeur.
Si l'Eglise a fait quelque chose pour le progrès humain,
il est inutile de lui en conserver une reconnaissance exa-
gérée. Elle ne savait ce qu'elle faisait, et elle s'en repent
aujourd'hui.
Ce n'est donc point le raisonnement humain, le doute
sur la vérité de l'enseignement religieux, les doctrines
perverses conçues d'abord, mises ensuite en pratique,
qui ont conduit aux premiers efforts faits contre la domi-
nation de l'Eglise. Les sociétés ont voulu vivre, les
hommes alléger leurs souffrances, et ils ont dû instincti-
vement favoriser la séparation du pouvoir civil du pou-
voir religieux.
Ce fait est important a constater, car on le retrouve
toujours le même dans l'ordre moral, aussi bien que dans
l'ordre physique. L'homme subit les faits, les accepte ou
les repousse, bien longtemps avant d'en faire la théorie,
et même de pouvoir la faire. Il peut donc continuer a
croire vraie une idée dont il rejette les conséquences,
aussi longtemps qu'il ne voit pas le lien qui les unit; mais
une fois ce lien aperçu, il est peu probable que sa
croyance persiste, ou qu'il y. revienne après l'avoir
abandonnée.
— 15 —
Si la première partie de la lutte entre les prétentions
du catholicisme et les aspirations humaines s'est accom-
plie sans que la réalité des idées religieuses fut discutée,
il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Mais, dans cette seconde
phase, il faut encore remarquer que la négation a été
précédée du doute, et qu'elle n'est nullement le résultat
d'un système accepté a priori.
— 16 —
CHAPITRE II
Comment le doute s'est formé sur la réalité des idées religieuses.
A mesure que l'influence de l'Eglise sur les individus
et les gouvernements allait s'affaiblissant, l'intelligence
humaine, plus libre, poursuivait ses efforts. Elle retrou-
vait, toujours plus nombreuses, les traces des civilisa-
tions antérieures, et elle découvrait des choses restées
inconnues jusqu'alors. Les résultats auxquels elle arrivait
n'étaient point cherchés dans un but prémédité, mais il
suffisait de les mettre en présence des affirmations de
l'Eglise pour que l'on entrevit peu à peu; d'une part, la
nullité des preuves invoquées, et, de l'autre, l'origine
toute naturelle des faits présentés comme extra-humains.
Le point fondamental du Catholicisme, c'est la révéla-
tion; si elle n'est pas absolument hors de doute, tout se
trouve, sans opposition possible, soumis à la discussion.
Une révélation doit revêtir un caractère de certitude
incontestable, et porter sur des idées que l'homme est
impuissant à se procurer autrement.
Aucun de ces deux caractères ne reste intact devant
les faits mieux connus.
Nous n'avons point à refaire ici l'histoire critique de
la fondation du Christianisme, histoire faite par ceux
que l'Eglise appelle ses ennemis. Celle qu'elle avoue elle-
même suffit a montrer que la révélation, loin d'avoir
formé, dès l'origine, un tout complet et certain, s'est,
au contraire, constituée peu a peu. A la mort du.Révé-
lateur, il existe seulement quelques discours prononcés
— 17 —
devant ses disciples, sur la signification desquels ces
mêmes disciples ne sont point d'accord. C'est longtemps
après que les chrétiens décideront quel sens est le vrai.
Les dogmes fondamentaux s'ajoutent peu à peu les uns
aux autres, et cela ne s'accomplit ni sans discussion ni
sans opposition ; beaucoup même refusent d'y ajouter
foi. Les moyens employés pour reconnaître la vérité et
lui donner un caractère absolu ne diffèrent en rien de
ceux employés de tout temps et pour toutes choses. Des
hommes, réunis en assemblée, tantôt librement, tantôt
sous une pression étrangère, décident des articles de
foi à la pluralité des suffrages. Le nombre n'a jamais
suffi pour faire une vérité. Les moyens employés sont
donc soumis à toutes les chances d'erreurs communes
aux choses humaines. La majorité affirme que Dieu est
avec elle et l'Esprit du mal avec ses adversaires; la
minorité lui renvoie l'accusation, et la force numérique,
ou la force matérielle, décide seule de la vérité. Il n'y a
rien dans cette manière de faire qui sorte de l'ordinaire,
et qui présente un caractère particulier de certitude.
L'extension du Christianisme ne prouve rien en faveur
de sa vérité absolue ; il y a des religions déclarées fausses
par lui, dont les adhérents sont plus nombreux que les
siens. Il est encore une observation digne de remarque,
c'est que l'extension du catholicisme est complétement
arrêtée; des peuples plus ou moins avancés que ne l'é-
taient les premiers peuples chrétiens y sont également
réfractaires.
Les preuves par les miracles perdent de jour en jour de
leur valeur. Toutes les religions en ont de pareilles; elles
s'évanouissent devant les explications naturelles de la
science.
La révélation s'appuie aussi sur la nécessité de la ré-
demption. Tous ceux qui sont nés en pays chrétiens con-
2 f.
— 18 —
naissent la faute, le châtiment et ses conséquences.
Tant que la création du monde a été acceptée telle que
la Genèse juive l'enseignait, la conception de la divinité
à laquelle on était arrivé, exigeait l'explication de l'exis-
tence du mal et des souffrances humaines. Dieu pouvant
créer les hommes heureux, pourquoi les avait-il faits mi-
sérables ? On a répondu que l'homme créé heureux était
devenu coupable, qu'il avait perdu son bonheur comme
punition, et qu'ainsi se trouvait expliqué le mal et la venue
d'un rédempteur.
L'homme ignorant complétement l'histoire antérieure
de la race humaine, connaissant a peine quelques parties
de celle de l'Egypte et de la Grèce et quelques épisodes
relatifs aux nations de l'Asie et de l'Afrique, résultant de
contacts accidentels entre ces pays et la nation juive, ne
pouvait s'expliquer ni les ruines des anciennes civilisa-
tions, ni les traces des cataclysmes que porte le sol. Il a
pu croire naturellement a la réalité d'une existence anté-
rieure meilleure, et a un châtiment terrible engloutissant
l'humanité coupable.
Ces croyances se sont affaiblies peu à peu. Pendant long-
temps, les rares témoignages, contredisant la narration
de la Genèse, ont été écartés sous prétexte de fausseté et
de mensonge. Lorsque les documents sont devenus plus
nombreux et plus irréfutables, on a cherché un biais, et
on a fait de la conciliation. On a prétendu que les Ecri-
tures avaient été mal interprêtées, sans remarquer com-
bien cette explication était dangereuse. A quoi recon-
naître les interprétations vraies des interprétations
fausses?
Le développement des études historiques a permis de
constater que des races entièrement disparues aujourd'hui
ont précédé, la race juive ; que des peuples vivant encore,
sont plus anciens que le peuple juif; et qu'enfin la Genèse
— 19 —
n'était que le récit fabuleux, entremêlé de quelques sou-
venirs légendaires des temps écoulés entre le moment où
l'historien sacré prenait le peuple juif et la première ap-
parition de l'homme sur la terre.
L'étude plus attentive du peuple juif montre ce peuple
turbulent, cruel, en guerre continuelle avec ses voisins,
vaincu, en partie détruit, et conduit en esclavage, atten-
dant un sauveur comme beaucoup de nations encore au-
jourd'hui. Ce sauveur devait relever sa puissance et lui
donner a son tour la domination sur les autres.
Le gouvernement juif était le gouvernement théocra-
tique par excellence. Le pouvoir civil et le pouvoir reli-
gieux ne faisaient qu'un. La confusion entre le rédempteur
céleste et le rédempteur terrestre était toute naturelle, et
n'a pas besoin d'une révélation pour être expliquée.
Selon la croyance catholique le rédempteur est venu,
la rédemption est un fait accompli. Par quoi s'est mani-
festé ce sauvetage de l'humanité? C'est au moment où les
idées religieuses ont dominé sans contrôle, que les peuples
ont été le plus malheureux. Leur sort s'est amélioré seu-
lement à mesure que la foi s'affaiblissait et qu'elle se trou-
vait plus contestée.
Toutes les traces déjà retrouvées de la vie humaine an-
térieure, toutes celles que l'on retrouve chaque jour, soit
historiquement, soit scientifiquement, nous montrent
l'homme plus ignorant et plus malheureux a mesure qu'on
s'éloigne de l'époque actuelle. Rien ne confirme cette vie
antérieure plus heureuse, interrompue par un crime et
rétablie par l'acte accompli de la rédemption.
Le caractère de certitude manque à la révélation, les
preuves invoquées en sa faveur s'affaiblissent et dispa-
raissent.
La révélation a-t-elle introduit dans le monde des idées
inconnues avant elle, à la connaissance desquelles
— 20 —
l'homme ne pouvait pas arriver seul, et n'était réellement
pas arrivé?
Les mystères et les dogmes ne sont pas particuliers
au christianisme : les religions antérieures ou contempo-
raines en ont d'analogues. Quand on connaîtra mieux
l'histoire des peuples existant encore et ayant vécu en
même temps que le peuple juif, on pourra suivre le déve-
loppement de toutes ces idées et savoir d'une manière
exacte comment elles se sont modifiées en passant d'un
peuple à l'autre.
La croyance en un Dieu unique n'est pas particulière
au peuple juif; on la retrouve chez les Grecs et chez cer-
tains philosophes; elle est en germe partout où l'on
reconnaît une divinité supérieure aux autres.
La religion chrétienne ne contient pas seulement des
mystères et des dogmes, elle a la prétention de connaître
et d'enseigner seule les idées morales. Pour que cette
prétention pût se justifier, il faudrait que tous les peuples,
ayant vécu avant le peuple juif et les peuples chrétiens,
ou sans relations avec eux, n'aient eu aucune notion du
juste et de l'injuste, du droit et du devoir, de la con-
science, de tout ce que l'on comprend enfin sous le nom
de vérités morales.
Cette affirmation serait parfaitement fausse. Les peu-
ples vivant avant les peuples juifs et chrétiens, ou en
même temps qu'eux, ont connu les notions morales. Tous
les peuples vivants ou morts ont enseigné et pratiqué
ces vérités morales, en partie du moins, et nous en ont
laissé d'assez beaux exemples. Le Christianisme s'est
répandu grâce à son enseignement moral; mais les idées
qu'il enseignait étaient loin d'être entièrement nouvelles.
Le Christianisme a donné aux vérités morales une sanc-
tion différente, il les a mises plus en relief, il les a vulga-
risées, et, par elles, il s'est complètement emparé de
— 21 —
l'esprit dès hommes avant même d'avoir formé et pro-
clamé tous ses mystères et tous ses dogmes.
S'il n'avait eu que ses dogmes et ses mystères, il n'au-
rait jamais, été qu'une conception métaphysique, ayant
des adhérents peu nombreux dans certaines classes,
comme tous les systèmes pareils. Mais qu'a-t-il fait de
toutes ces notions morales, une fois arrivé à la domina-
tion? L'Egalité et la Fraternité n'ont plus été de ce
monde ; l'application en a été réservée à la vie future. Il
s'est parfaitement accommodé du juste et de l'injuste, du
droit et du devoir, tels que les faisait la loi d'alors, c'est-a-
dire la loi du plus fort. Toute injustice a été justifiée :
l'esclavage et le servage ont trouvé grâce devant lui, et il
les a pratiqués lui-même. Les conséquences des notions
morales avaient a peu près disparu, lorsque l'esprit
humain a essayé de les ramener dans ce monde.
Des efforts gigantesques ont été faits pour que l'éga-
lité, la fraternité, le droit et le devoir, le juste et l'injuste,
ne hissent plus de vains mots, dont on se servait pour
retenir les faibles et les ignorants dans l'oppression ;
mais l'Eglise n'y a été pour rien. Elle avait tout approuvé,
tout justifié, elle n'a pu ni voulu se déjuger. C'est dans
les rangs de ceux qui ne veulent pas de l'application des
vérités morales ni de leur développement ici bas, qu'il
faut chercher désormais la grande majorité des partisans
des idées religieuses.
Ainsi, le résultat seul du travail humain, a suffi pour
amener le plus grand nombre de ceux qui réfléchissent a
douter fortement de la réalité des idées religieuses et
beaucoup à les nier formellement.
Cet état des esprits a eu son contre-coup dans le gou-
vernement des sociétés. Nous avons vu qu'instinctive-
ment le pouvoir avait été conduit à se débarrasser de la
tutelle de l'Eglise. Plus tard on a refusé au pouvoir, quel-
— 22 —
ques-uns des caractères qu'il avait revêtus sous l'influence
des idées religieuses. On n'a plus accepté l'immobilité et
la résignation, comme l'état naturel de l'humanité.
L'homme s'est reconnu capable par lui-même de penser
et d'agir, et de trouver les lois les plus propres à se gou-
verner ailleurs que dans les doctrines religieuses. Il a pro-
cédé à une nouvelle organisation sociale, et aujourd'hui
on semble poursuivre la séparation complête entre l'Eglise
et l'Etat, réservant à chacun son domaine rigoureusement
délimité.
Pour assurer et développer cette organisation déjà éta-
blie, préparer celle qu'on entrevoit prochaine, a-t-on fait
et fait-on ce qui est nécessaire? En d'autres termes a-t-
on suffisamment tenu compte dans les institutions des
conséquences logiques contenues dans les faits?
— 23 -
CHAPITRE III
Les idées religieuses, reconnues incertaines, au moins en partie,
que devaient faire les sociétés ?
Les prétentions de l'Eglise a gouverner les sociétés
reconnues inadmissibles, le doute, pour ne pas dire plus,
s'attachant chaque jour davantage à ses autres affirma-
tions, un double travail était nécessaire.
Pendant des siècles, toutes les idées sociales, politiques
et morales, mobiles et justifications à la fois des actes
individuels ou collectifs, se sont imprégnées de l'esprit
des idées religieuses, et elles ont été façonnées par elles.
Quand cette suprématie a été reconnue illégitime, sinon
funeste, on devait, d'un côté, rechercher quels étaient les
caractères spéciaux que les idées sociales, politiques et
morales devaient à cette influence pour les en débarras-
ser. A quel titre, en effet, les conserver ?
D'un autre côté, les idées religieuses avaient affirmé
l'impuissance de l'intelligence humaine à connaître et a
pratiquer les idées morales sans leur concours. Après
avoir constaté l'existence des idées morales antérieure-
ment à celle des idées catholiques, leur développement
effectué en dehors d'elles, et quelquefois malgré elles,
il fallait chercher comment les hommes les avaient ac-
quises, et par quel moyen elles se développaient. Autre-
ment, il est difficile de comprendre leur valeur, de les en-
seigner d'une manière convenable, et leur pratique se
trouve compromise,
Cette double tentative à été faite par des esprits isolés.
- 24 —
Mais, a l'exception de ceux qui présidèrent aux événe-
ments de la fin du siècle dernier, ceux qui, à un titre
quelconque, gouvernent les sociétés et prétendent avoir
mission d'enseigner et de conduire les autres, ont tou-
jours énergiquement refusé d'en tenir compte dans leurs
actes, sinon dans leurs paroles.
On a proclamé l'existence de principes différents de
ceux de l'Église, mais en réalité on suit l'impulsion
que les idées religieuses ont donnée; aussi les résul-
tats obtenus se trouvent-ils être le contraire de ceux
qu'on espérait.
Autrefois, l'autorité avait une origine extra-humaine ;
elle échappait au contrôle des gouvernés, et ne se trou-
vait responsable que devant celui qui seul la donnait.
L'obéissance passive était la conséquence de cette ma-
nière de voir ; l'égalité humaine existait devant la divi-
nité; l'inégalité, ici-bas, était expliquée et justifiée.
Aujourd'hui, les hommes sont reconnus égaux ; l'auto-
rité vient d'eux, c'est leur consentement qui en fait la
légitimité, et cependant, en fait, elle n'a pas changé.
Que l'autorité soit constitutionnelle, ou qu'elle émane
de la volonté de tous, ses exigences sont restées les
mêmes. Elle ne reconnaît de responsabilité pour elle et
ses agents, que devant elle-même; elle n'accepte le con-
trôle et ne s'y conforme, que contrainte et forcée, et elle
trouve encore le moyen de le rendre illusoire. Elle essaie
de faire croire à son infaillibilité en proclamant, sans
cesse, le danger de dire et, surtout, de prouver qu'elle
peut se tromper. Tous ses actes doivent être considérés
comme bons, non parce que toutes les précautions ont
été prises pour qu'ils le soient, mais parce qu'ils sont son
oeuvre. Les arrêts de sa justice sont souvent irréparables,
comme si ses lois étaient toujours parfaites.
Elle affirme son omniscience en touchant à toutes les
— 25 —
questions, en donnant a toutes une solution, sans s'in-
quiéter de savoir non-seulement si elle est dans le vrai,
mais s'il est possible ou non de connaître la vérité. C'est
son inspiration que les gouvernés doivent suivre ; c'est a
elle qu'ils doivent s'adresser en tout et pour tout, comme
si elle possédait encore des vertus spéciales.
Elle se fait juge de la valeur des pensées hnmaines ;
interdit les unes, autorise les autres. Elle cherche a main-
tenir les hommes dans l'immobilité, comme si tout savoir
était connu, et que l'homme n'eût plus qu'a conserver ce
qui existe et à en jouir. L'immense majorité donne raison
à ses prétentions : elle les accepte au moins inconsciem-
ment. Elle croit encore à l'existence d'hommes sauveurs
et providentiels, et elle leur abandonne le gouvernement
de tout ce qu'elle possède, jusqu'au jour où les événe-
ments viennent donner un sanglant démenti a toutes ces
croyances. Mais la tempête passée, on recommence.
L'égalité humaine n'est ni mieux comprise ni mieux
pratiquée. Affirmée dans la loi, elle est constamment vio-
lée. Les partisans des idées religieuses ont la liberté d'en-
seigner leurs doctrines, où et comme ils le veulent et
de bafouer et d'insulter toute pensée qui n'est pas la leur.
Chacun est obligé de les solder pour cela, et de respecter
ceux qui ne respectent rien en dehors d'eux.
L'association est permise aux uns, interdite ou rendue
bien difficile aux autres.
L'égalité devant l'impôt n'existe pas. Il n'est pas éta-
bli de manière à ce que chacun paie suivant ses moyens
et proportionnellement aux services que la société lui
rend, mais suivant la plus grande facilité apparente de
perception. L'impôt du sang n'est point également sup-
porté par tous, tous ne sont point égaux devant la défense
de la patrie.
Juger nécessaire d'introduire des modifications dans
— 26 -
l'organisation sociale, c'était reconnaître que les mobiles
et le but des actes humains collectifs différaient de ceux
auxquels on avait accordé créance antérieurement. Les
mobiles et le but des actions individuelles devaient for-
cément subir le contre-coup de ce jugement. L'homme
ne pense pas et n'agit pas individuellement d'une façon,
et collectivement d'une autre.
Les vérités morales devaient donc aussi se détacher
plus ou moins de l'influence des idées religieuses. Cette
conséquence n'est point restée inaperçue ; les idées mo-
rales ont été considérées comme indépendantes des idées
religieuses, mais les efforts n'ont pas été poussés plus
loin ; on ne s'est demandé ni d'où elles venaient, ni com-
ment l'homme les connaissait. Leur valeur n'a jamais été
niée; il est impossible de concevoir la vie sociale sans
elle, mais on est resté fort incertain sur la manière réelle
de les acquérir et de les pratiquer.
Cet état d'incertitude n'était pas sans inconvénient.
Ceux qui gouvernent les sociétés ne pouvant donner une
explication suffisante de l'existence des idées morales, et
ne voulant pas avouer leur ignorance a ce sujet, devaient
un jour ou l'autre en revenir à l'ancienne explication.'
C'est la l'origine de ces phrases si souvent répétées et
acceptées comme des axiomes indiscutables : pas de
morale sans religion ; il faut une religion pour le peuple.
En d'autres termes : Nous, gens instruits ; nous, classes
dirigeantes, nous doutons des idées religieuses, et la plu-
part du temps nous nous en soucions fort peu ; mais com-
me les idées morales sont nécessaires, et qu'il nous est
impossible d'en donner une explication suffisante, soit
parce que nous ne voulons pas nous donner la peine de
chercher cette explication, soit parce que nous ne le pou-
vons pas, nous allons maintenir l'ancienne croyance parmi
ceux que nous gouvernons.
— 27 —
Il y avait un raisonnement bien plus logique a tenir
qui aurait conduit à un résultat tout autre. Il fallait se dire:
Nous avons de fortes raisons de douter de tout ou partie
des affirmations religieuses, nous reconnaissons aussi la
nécessité absolue des idées morales, dont il nous est im-
possible de fournir une explication suffisante ; mais nous
sommes convaincus qu'un certain développement de l'in-
telligence tel que celui que nous possédons, suffit pour
les pratiquer ; donnons donc à tous les esprits ce degré
de développement. Raisonner ainsi, eût été conforme au
bon sens, on eût suivi une idée à moitié juste et elle n'au-
rait pas tardé à porter ses fruits. Mais elle faisait entre-
voir des conséquences dont on ne voulait pas, et, pour
les empêcher de se produire, on a préféré continuer à
enseigner les idées morales et les idées religieuses comme
étant étroitement connexes.
Cette manière de faire, fort illogique, devait conduire à
des résultats contraires a ceux que l'on désirait.
Maintenir la subordination des idées morales aux idées
religieuses, c'était forcément mettre l'enseignement mo-
ral entre les mains de l'Eglise, l'autoriser à laisser a l'en-
seignement religieux ce caractère de certitude que les
faits avaient si vivement ébranlé, et s'engager à ne pas le
contredire. C'était concevoir aussi l'espérance que les
raisons, au nom desquelles les classes instruites avaient
été conduites à douter des affirmations religieuses, reste-
raient inconnues à ceux que l'on voulait rendre moraux à
l'aide de l'enseignement religieux seul. Mais si cette espé-
rance ne se réalisait pas. si le peuple lui-même était ame-
né a ne plus croire ou à être indifférent, comment admet-
tre que la compréhension et la pratique des idées morales
ne s'en ressentiraient pas, et que la même indifférence
ou la même incrédulité, n'envelopperaient pas les idées
morales et les idées religieuses ?
— 28 —
Cette espérance d'enseigner et de maintenir la pra-
tique d'idées morales a l'aide d'idées dont le crédit était
fortement ébranlé, non par des raisonnements, mais par
des. faits visibles pour tous, ne s'est naturellement pas
réalisée.
L'enseignement moral, donné par l'Eglise et dans le
sens qu'elle lui attache, a suivi le sort des idées pure-
ment religieuses. L'Eglise dit bien que les vérités mo-
rales sont nécessaires aux hommes, mais pourquoi? Est-
ce pour favoriser le développement des sociétés, les
faire marcher vers un état inconnu peut-être, mais
meilleur que celui du présent ? Nullement. Pour elle, les
vertus morales sont nécessaires pour maintenir un état
de société tel qu'elle le conçoit, afin d'arriver à un but
qu'elle a déterminé d'avance. Si cette organisation, dési-
rée par elle est en contradiction avec les aspirations
humaines, si elle se modifie ou s'écroule, que lui importe !
Ce sont, dit-elle, des accidents passagers, dont les causes
n'ont rien de permanent ni de vrai. Du reste, ce n'est
point pour ce monde que ceux qu'elle enseigne et gou-
verne doivent travailler.
Cet enseignement, le seul donné à la grande majorité
des hommes, est battu constamment en brèche par un
autre, impossible à empêcher, provenant des relations
continuelles, et toujours plus fréquentes, des hommes
entre eux, et de l'exemple même de ceux qui prétendent
diriger les autres.
Les hommes n'y ajoutent plus qu'une foi très-médiocre,
ils enveloppent dans la même méfiance tout ce qui semble
n'avoir pas d'autre raison d'être que les idées religieuses,
dont les conséquences leur sont connues et dont ils ne
veulent plus. L'Eglise contribue encore pour une autre
cause a jeter le doute sur les idées morales. Obligée de
lutter chaque jour, elle fait de cet enseignement une
— 29 —
arme de guerre : elle le modifie avec les événements.
Tout ce qui peut contribuer a lui donner la victoire ou a
retarder la défaite devient moral; tout ce qui ne conduit
point à ce résultat devient indifférent ou mauvais.
Les classes dirigeantes n'ont pas échappé non plus aux
suites de leur faux raisonnement. Fort indifférentes aux
idées religieuses , croyant les idées morales le fruit
naturel d'un certain état intellectuel, elles ne devaient
pas s'en inquiéter autrement. Mais l'instruction scienti-
fique ne se trouvant nullement suffisante à produire les
idées morales, elles devaient peu à peu perdre elles-
mêmes le sens moral, et quand elles s'en apercevraient,
que pourraient-elles faire?
Ainsi, tout le monde prêche la nécessité des idées
morales, mais personne ne les comprend de la même
manière, et, en réalité, presque tous les ignorent. Aussi
les sociétés, au lieu d'être considérées comme des
associations d'hommes égaux, se réunissant pour s'aider
mutuellement, sont-elles regardées comme une proie,
dont chacun veut arracher le plus gros morceau. En cet
état, les éléments qui les composent n'ont plus de cohé-
sion ; groupes ou individus, chacun agit pour son compte,
et elles ne peuvent durer. Ce danger est trop visible pour
échapper à l'attention, et l'on a cherché a y remédier.
Frappés par l'unité qui semblait exister lorsque les
idées religieuses n'étaient contestées par personne, la
plupart de ceux qui sont appelés a gouverner les sociétés
catholiques ne voient de moyen à employer que dans le
rétablissement officiel de la suprématie des idées reli-
gieuses. L'état misérable de la plus grande partie des
hommes, lorsque cette domination était acceptée, ne les
émeut point. Ils ne se demandent pas' si elle était légi-
time , ni pourquoi elle va s'affaiblissant chaque jour
davantage, quoique l'enseignement religieux continue à
- 30 —
être donné à tous, et soit le seul que reçoive le plus
grand nombre. Les événements, pour eux, sont le ré-
sultat de la perversité humaine, exploitée par quelques
individualités. Ils croient que les idées, qualifiées par
eux de mauvaises, n'auraient pas existé si certains
hommes ne les avaient produites. Ils sont incapables de
tirer des événements d'autre leçon que remploi de la
répression à outrance contre ceux qui ne pensent pas
comme eux. Si cette répression est assez énergique et
assez étendue, il est évident pour eux qu'il n'y aura
plus de voix discordantes, et que l'unité ancienne
renaîtra de ses ruines.
D'autres esprits au contraire ont conclu à l'illégitimité
de la suprématie des idées religieuses ; ils ont rompu le
faisceau ancien, déclaré que les idées religieuses de-
vaient exclusivement s'occuper de la vie future, et que
les idées morales, sociales, politiques, avaient chacune
leur domaine d'où elles ne devaient pas sortir.
Ce raisonnement est loin d'être entièrement juste. Il
suffit de considérer les sujets, que les idées religieuses
embrassent, pour être convaincu que si elles sont vraies,
elles ne peuvent être reléguées dans un domaine séparé ;
que si elles sont fausses ou incertaines, ce n'est point
assez de ne pas s'en occuper ou de les dédaigner. Si elles
existent vraies, fausses ou incertaines, c'est qu'elles se
sont imposées a l'homme, répondant à un état naturel de
son esprit. Il faudra probablement toujours compter
avec elles, mais dans quelle mesure? Cela est difficile à
savoir, jusqu'au jour où l'on pourra dire pourquoi et
comment l'homme les possède, pourquoi et comment dans
la portion de l'histoire des hommes que nous connaissons
elles se sont toujours modifiées.
Ceci explique pourquoi nous revenons et nous revien-
drons encore souvent a ces idées, et pourquoi aussi ceux
— 31 —
qui veulent avec raison pousser la société dans les voies
nouvelles, ne peuvent espérer réussir qu'après s'être
rendu compte exactement de ce qu'elles ont été et de ce
qu'elles doivent être dans l'avenir.
Quant aux idées morales, sociales, politiques, elles ne
peuvent pas être indépendantes lés unes des autres, car
dans leur ensemble elles embrassent toutes les actions
humaines. L'homme n'a qu'un but, être le plus heureux
possible, les idées religieuses elles-mêmes ne le con-
tredisent pas; elles prétendent seulement savoir où,
quand et comment ce bonheur sera possible. Il est donc
bien difficile d'admettre que les mobiles dirigeant les
actes individuels, sociaux ou internationaux puissent être
différents, ou bien s'ils sont les mêmes qu'ils puissent
conduire a des actes opposés. Tout tend à confirmer
que les idées morales, sociales, politiques sont identi-
ques, séparées seulement; d'abord par suite d'idées
fausses, ensuite par la nécessité où est l'homme de
n'étudier qu'un sujet à la fois, de l'étudier longtemps, et de
ne pouvoir embrasser ses relations avec d'autres qu'après
que chacun d'eux est déjà suffisamment connu.
En étudiant le passé, on est frappé en outre par un fait
constant : Les événements ont toujours été en désaccord
avec les espérances et les croyances humaines, et ces
dernières se sont toujours modifiées à la suite des évé-
nements. L'homme n'a donc jamais été en possession,
non de la vérité absolue, il n'y arrivera probablement
jamais, mais d'un moyen assuré de préjuger la vérité ou
la fausseté de ses idées. Les hommes pour des causes à
rechercher, ont adopté comme vraies, certaines croyan-
ces, puis l'expérience longue et coûteuse est toujours
venue leur prouver qu'ils se trompaient en tout ou en
partie.
Il y a donc une logique dans les événements contre
— 32 -
laquelle les croyances anciennes se sont toujours heurtées
et brisées, et qui, toujours a ramené l'homme vers une
certaine direction dont l'écartaient sans cesse ses idées
fausses.
En présence de ce fait constant, on en est arrivé à hier
la possibilité de tout système construit a priori. Mais, si
on s'arrête là, les actes humains n'en restent pas moins
livrés au hasard. L'homme ne saura' s'il se trompe
qu'après l'acte accompli, tout comme cela est arrivé
jusqu'ici. Cette conclusion est insuffisante, l'homme pos-
sède aujourd'hui assez de faits pour connaître la voie à
suivre. S'il ne lui est pas permis d'affirmer une vérité
d'avance, il lui est parfaitement possible de savoir com-
ment on peut y arriver, sans attendre le terrible ensei-
gnement des faits accomplis. Dans l'introduction nous
avons dit que cette voie à suivre ressortait de tous les
travaux particuliers et s'imposait à tous. Nous allons
essayer d'y arriver d'une autre manière ; si nous obtenons
le même résultat, ce sera une raison de plus pour se
hâter de le mettre en pratique.
— 33 —
CHAPITRE IV
Que savait l'homme lors de son apparition sur la terre ?
Les hommes sont parvenus à connaître quelques vérités
physiques et à déterminer la méthode qui conduit a leur
connaissance, en étudiant les faits qui se produisent sous
leurs yeux. Ils ont pu ainsi remonter du connu à l'in-
connu, à l'aide de ce qui est, découvrir ce qui a été, et
s'assurer de la réalité d'une partie de leurs déductions.
Nous allons faire de même pour un ordre différent d'idées.
Si nos conclusions trouvées et vérifiées à l'aide des faits
servent réellement à expliquer la formation, le dévelop-
pement et l'abandon de tout ou partie des croyances
humaines ; si elles nous font comprendre pourquoi les
événements humains se produisent le plus souvent en
dehors des prévisions, et comment il est possible de les
modifier ou de les atténuer d'une manière favorable à
l'homme ; c'est que nous ne serons pas éloignés de la
vérité.
Les matériaux dont on dispose pour cette étude, sont :
l'enfant, l'homme, les peuples civilisés ou non qui existent
encore, l'histoire des peuplés disparus et les découvertes
de la science.
L'enfant nait, que sait-il ? Rien. A peine si un vague
instinct le pousse à saisir le sein qu'on lui offre. Pendant
de longs jours il reste en cet état, sans avoir conscience
de rien, sans pouvoir être utile à lui-même, inférieur en
cela aux petits de beaucoup d'animaux. Peu à peu cepen-
dant, son intelligence, aidée par les premières opérations
3 f.
— 34 —
de ses sens, donne signe de vie. Il reconnaît ceux qui
l'approchent et qui lui sont utiles. Après un nombre de
mois plus ou moins considérables, il commence à arti-
culer les syllabes qu'il entend répéter sans cesse ; puis il
retient quelques mots, ce sont les mots désignant les
objets qui l'entourent, mais il faut lui montrer ces objets
bien souvent en répétant leur nom, pour qu'il s'en sou-
vienne et qu'il sache ce qu'ils désignent.
On doit éloigner de lui tous les objets nuisibles, c'ar il
n'a aucune connaissance du bon et du mauvais ; il sai-
sit, sans distinction, tout ce qui est à sa portée. Quand il
commence à marcher, il faut des soins et des efforts con-
tinuels pour l'empêcher de se blesser. Il faut lui rappeler,
sans cesse, les mêmes recommandations; et cela ne suffit
pas ; il doit, lui-même, vérifier la vérité de ce qu'on lui
dit pour y croire. Il ne comprend l'importance de l'obéis-
sance qu'après en avoir reconnu l'utilité. La douleur phy-
sique, éprouvée par lui lorsqu'il fait quelque chose qui lui
est justement interdit, agit plus efficacement sur lui que
tous les raisonnements, et ce fait se reproduit constam-
ment. Pour qu'il sache, il faut qu'on lui apprenne; pour
qu'il retienne, il faut qu'il comprenne et qu'il expéri-
mente. Il sait marcher et parler ; sa petite intelligence
est déjà développée par ce qu'il voit, entend et fait lui-
même ; il faut aller plus avant, et lui apprendre à lire et à
écrire. Inutile de démontrer que, si on ne le lui enseignait
pas, il ne saurait pas le faire, et qu'il y aurait peu de pro-
babilité qu'il l'invente lui-même. Lire et écrire ce n'est
pas tout ; il faut lui apprendre a connaître les mots et ce
qu'ils représentent, les objets et leurs rapports entre
eux.
On lui enseigne des idées toutes faites : mais on ne
peut affirmer que ces idées soient siennes, tant qu'il ne
les comprend pas, ou qu'il ne croit pas les comprendre.
— 35 ¬
II faut aussi lui apprendre à raisonner et à raisonner
juste. Les faits dont il est témoin, les sensations qu'il
éprouve, peuvent bien se fixer dans sa mémoire, mais il
ne sait pas en tirer les conséquences. Il faut que cet
enseignement soit bien mal fait : puisqu'il y a si peu
d'hommes qui raisonnent, et. le.plus souvent, raisonnent-
ils de travers.
Si l'enfant a des parents riches ou à leur aise, il continue
ses études. Quand elles sont finies, que sait-il? Ce qu'on
lui a appris, jamais rien au delà ; le plus souvent beau-
coup moins. On lui a enseigné des idées et des croyances,
fruits du travail humain antérieur ; mais, n'étant pas à
même de les vérifier, ou tout au moins d'en constater
l'utilité, cet enseignement ne lui appartient pas encore, et
il en oublie bien vite la. plus grande partie, si les circons-
tances particulières de sa vie d'homme ne l'y ramènent.
Si l'enfant appartient à une famille pauvre : c'est l'ate-
lier ou la fabrique qui s'ouvre devant lui. Il apprend un
métier qu'il ne saura qu'au bout d'un temps plus ou moins
long. Il devient d'autant plus habile qu'il a mieux com-
pris l'enseignement de son maître, qu'il a vérifié le pour-
quoi des choses qu'on lui montre, qu'il est maître de
l'outil ou de la machine dont il aura à se servir.
Vient un moment, pour l'un comme pour l'autre, où
l'enseignement cesse, et l'enfant, devenu homme, n'a
plus ni maître ni professeur. S'il est instruit et s'il tra-
vaille, il pourra se servir des matériaux déjà accumulés,
et de ce que ses propres observations lui apprendront
sur les faits dont il sera témoin.
Celui qui aura appris un métier, aura bien moins de fa-
cilité que le premier. Tout le travail fait par les hommes
lui échappera, le temps lui manquera aussi bien que le
pouvoir de s'en servir. Si, ni l'un ni l'autre ne continuent
à travailler, à s'instruire eux-mêmes, le savoir de l'un et
— 36 —
de l'autre s'arrêtera au moment où l'enseignement ces-
sera; il se perdra, il ne restera qu'une espèce de routine,
produit de l'habitude et d'observations inconscientes.
Les deux cas précédents supposent que l'enseigne-
ment de l'enfant dure plus ou moins longtemps. Mais
qu'arrive-t-il. s'il ne reçoit d'autre enseignement que
celui du foyer domestique ? Ordinairement les parents ne
savent rien, et l'enfant n'apprend rien lui-même. Il se
dirige d'après ce que sa propre expérience lui enseigne.
Si ses parents et le milieu dans lequel il vit sont passa-
bles, si les exemples qu'il a sous les yeux ne sont pas
trop mauvais, il se conduira à peu près convenablement.
Quant a savoir quelque chose de ce qu'on ne lui aura
pas appris, ou de ce qu'il n'aura pas observé lui-même, il
ne faut pas l'espérer, on ne peut même le concevoir.
Si, au contraire, ce qui entoure l'enfant lui montre
seulement le mal : l'enfant n'aura expérimenté que le
mal ; il ne se doutera même pas qu'on puisse agir autre-
ment qu'il ne le fait et qu'il ne l'a vu faire, et, dans les
deux cas, l'ignorance est complète.
Nous n'avons parlé jusqu'ici d'aucun enseignement dé-
terminé, mais quelle que soit l'origine supposée des idées,
les réflexions précédentes s'appliquent complétement.
L'enfant vient au monde sans aucune idée, il ne possède
plus tard que celles qu'on lui enseigne ou qu'il apprend
lui-même, soit en les trouvant dans les livres, soit en les
apprenant de ses contemporains, soit bien plus rarement
en y arrivant par ses propres réflexions.
L'enfant n'a aucune notion de Dieu. Ce qu'il en saura
n'ira pas plus loin que l'enseignement qu'il en aura reçu,
plus ou moins modifié par ses observations et par son
propre raisonnement. Dans les sociétés où la pratique du
culte et l'enseignement religieux sont de tous les jours et
de tous les lieux, on trouve rarement, c'est vrai, mais on
— 37 —
trouve parfois des êtres qui ne se doutent même pas de ce
qu'on entend par le mot Dieu.
Quel Dieu et quel culte connaît et pratique l'enfant?
ceux qu'on lui enseigne, il arrive a posséder l'idée de
Dieu comme il arrive a posséder d'autres idées.
L'enfant a-t-il quelques idées du juste et de l'injuste, du
bien et du mal, de la conscience, du devoir? aucune. Il
essaie de faire ce qu'il lui plaît, sans se soucier de savoir
si c'est bien ou mal, juste ou injuste. Ce qu'il désire lui
paraît bon a prendre partout où il le trouve. Il ne s'in-
quiète nullement d'un propriétaire antérieur, ni de savoir
si quelqu'un souffre ou non de ses actions. Il pense à lui
seul. Combien de soins et de peines ne faut-il pas pour
taire entrer ces notions dans la tête des enfants, et encore
combien de fois y parvient-on? Ce que chacun en sait
plus tard est en raison directe de l'enseignement reçu,
de ce qu'il a vu et observé, et, de plus, ces notions sont
souvent en parfaite contradiction suivant les peuples aux-
quels appartiennent l'enfant et l'homme.
L'enfant apporte-t-il au moins le sentiment filial avec
lui ? Non, pas plus celui-là qu'un autre. Si dans la plupart
des cas il connaît son père et sa mère a l'exclusion de
toutes les autres personnes, c'est que le père et la mère
surtout, sont les deux personnes dont l'enfant reçoit, dès
le premier jour, le plus de soins, et les seules qu'il fré-
quente.
Quand l'enfant est devenu plus grand, qu'il a besoin de
soins matériels moins continus, aime-t-il ses parents da-
vantage? Non, si on ne lui a enseigné l'amour filial aussi
bien que tout le reste. Sont-ce les enfants mal élevés
auxquels les parents n'ont donné aucun enseignement
pour ne pas les contrarier, les enfants gâtés, en un mot,
qui aiment le mieux leurs parents? Non, encore.
L'enfant recherche sa nourrice et ceux dont il a besoin.
- 38 —
Si la nourrice n'est pas la mère, si la mère reste éloignée
trop longtemps de son enfant, c'est la nourrice que l'en-
fant aimera. Il ne connaîtra sa mère, que quand on la lui
aura fait connaître. L'amour filial s'enseigne comme tout
le reste, et se développe surtout par la réflexion et l'ob-
servation. L'enfant devenu grand, n'ayant plus besoin de
ses parents les aime bien plus, mais dans quel milieu ?
Dans celui où l'éducation, c'est-à-dire l'enseignement
des sentiments est le plus fréquent et le plus complet.
L'enfant ne sait donc absolument rien si on ne le lui
enseigne, et ce qu'il sait il ne le sait que dans les limites
où on le lui a enseigné.
Si nous étudions l'homme nous serons conduits au
même résultat. L'homme est ce que l'enseignement de
l'enfance en a fait.
Le plus grand nombre, même revient sur ses pas, ne
s'occupe plus guère de ce qu'on lui a enseigné, et l'oublie.
Forcé de travailler pour gagner la vie de chaque jour, il
a souci seulement des choses qui se rapportent à sa pro-
fession et à son métier. Lorsqu'il a acquis une certaine
expérience en ces matières, l'habitude et la routine lui
suffisent. Pour le reste, il conserve de son enseignement
primitif ou acquiert par le frottement avec ses semblables
quelques axiomes que le plus souvent il ne comprend pas.
Il n'a pas dépassé ce qu'il était, quand l'enseignement di-
rect a cessé.
Il est d'autres hommes, et ceux-là sont bien moins
nombreux, dont le développement dure tout ou partie de
l'existence. Ils continuent à travailler eux-mêmes, s'ai-
dant des travaux accomplis avant eux et autour d'eux.
Mais quelle que soit la manière dont la connaissance leur
arrive, le développement s'arrête avec l'enseignement
direct ou personnel, qu'il s'agisse d'idées physiques, mo-
rales ou religieuses.
- 39 —
On peut donc affirmer que, quelles que soient les idées
dont on s'occupe, une société présente une série com-
plète commençant à l'ignorance absolue, si on part du
petit enfant, et finissant à la connaissance plus ou moins
complète de tout ce que l'humanité sait ; chaque terme de
cette série étant en rapport direct avec l'enseignement
que l'homme a reçu ou qu'il a pu se donner lui-même.
L'ensemble des sociétés vivant actuellement a la sur-
face de la terre, reproduit, d'une manière exacte, la même
série constatée pour les individus d'une même société. Si
l'on part des peuplades dont l'ignorance sur les idées
morales est absolue, et dont les idées physiques, indispen-
sables pour ne pas mourir de faim, sont a peine suffisantes,
on s'élève par degrés successifs jusqu'aux nations les
plus civilisées. Dans chaque groupe d'hommes le même
fait se reproduit toujours identique, chacun ne sait que
ce qu'on lui enseigne ou ce qu'il peut apprendre lui-
même. Les peuples moins instruits, moins civilisés, sont
capables d'augmenter la somme de leurs connaissances
en communiquant avec des peuples plus avancés. La
différence est plus grande entre les individus d'une même
nation civilisée, qu'entre les individus d'une peuplade
ignorante. Dans ce dernier cas, la somme des connais-
sances de la société étant a peu près nulle, l'enseigne-
ment est le même pour tous, il n'y en pas, et l'égalité
existe dans l'ignorance.
On doit remarquer aussi que chez les peuplades placées
au dernier rang de l'échelle sociale, les notions morales
sont vagues, indécises, souvent à peine sensibles ; au
contraire, les idées physiquss qu'elles possèdent, en petit
nombre c'est vrai, sont beaucoup plus claires et déter-
minées.
Abandonnons le présent et remontons vers le passé.
La société, dans laquelle nous vivons, n'a pas possédé
— 40 —
depuis son origine toutes les idées qui forment aujour-
d'hui son patrimoine.
Personne ne conteste le fait pour les idées scienti-
fiques, il n'est pas plus contestable pour les idées mo-
rales. Le Christianisme a sa naissance a adopté des idées
morales existant avant lui. à l'état individuel si on veut,
mais elles n'étaient pas telles qu'à présent.
Les inégalités sociales étaient admises et expliquées, le
servage et l'esclavage étaient conservés. Les idées que le
Christianisme a faites siennes, peuvent bien être la cause
de celles que nous avons aujourd'hui, mais elles ont été
développées. C'est après deux mille ans bientôt, a tra-
vers des guerres impitoyables, des luttes de toute nature,
des obstacles sans nombre, non encore complétement
surmontés, que les idées morales, entrevues jadis, ont at-
teint l'épanouissement qu'on leur connaît maintenant, et
tout est loin d'être dit à leur égard. Les sociétés actuelles
ont donc acquis, peu à peu, pendant leur existence, des
idées nouvelles et une connaissance plus complète de
celles qui existaient déjà.
Quel que soit le nom qu'on leur donne, toutes les idées
se sont modifiées et augmentées. Il en existe d'inconnues
alors, il en est d'autre qui étaient seulement à l'état em-
bryonnaire dans les sociétés précédentes, et qui ont atteint
une partie de leur développement.
A propos de la civilisation grecque et romaine, on peut
répéter les mêmes réflexions. Les idées que possédaient
ces deux civilisations' à leur origine, étaient en moins
grand nombre.et moins développées qu'elles ne l'ont été
lorsque ces deux sociétés ont eu atteint leur apogée. Il eh
est de même des civilisations contemporaines de celles
dont nous parlons, ou qui les ont précédées. Les
études commencées sur les civilisations des peuples de
l'Inde, nous font assister au même spectacle, et quand elles
— 41 —
seront mieux connues, elles nous reporteront à des temps
déjà bien éloignés de nous. Tant que l'histoir peut nous
servir de guide, elle nous montre les civilisations naissant
et se développant, et les plus rapprochées de nous tou-
jours plus riches en idées de toute nature. Quand l'his-
toire cesse, la légende nous parle des peuples antérieurs,
plus barbares que ceux qui nous en ont conservé le sou-
venir. Quand l'histoire et la légende se taisent, la science
vient à notre aide. Elle nous montre la terre habitée par
l'homme, bien longtemps avant l'époque où commence la
légende et l'histoire; et chaque fois qu'un fait lui révèle
l'existence de races éteintes sans avoir laissé de souvenir
dans la mémoire humaine, elle nous montre le peuple le
moins ancien par rapport à nous, possédant un dévelop-
pement plus considérable que celui qui l'a précédé.
Une conclusion évidente découle de ces observations
c'est la suivante :
Plus on recule vers les siècles écoulés, plus le hommes
sont ignorants sur tout. Les idées nées de l'observation,
et leur application sont de moins en moins nombreuses ;
les idées morales, sociales, politiques, religieuses, suivent
la même marche descendante. L'histoire s'arrête à un
certain moment, mais tout ce qu'elle nous apprend con-
firme cette conclusion. L'histoire est incomplète et sou-
vent tronquée, chaque fois qu'une nonvelle page lui est
restituée ; c'est cette décroissance du savoir humain à
mesure qu'on s'éloigne du temps actuel, qu'elle constate.
En dehors de l'histoire, tous les faits que la science
parvient à découvrir apportent une nouvelle preuve de
cette loi. Quoique les termes de la série ne soient pas
aussi complets que pour les peuples existants, il m'est
point permis de douter qu'elle ne soit continue. Si donc
ou la prolonge jusqu'au jour inconnu de l'apparition de
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l'homme sur la terre, on peut le voir nu, ignorant tout,
aussi bien les idées physiques que les idées morales,
sociales, politiques et religieuses.
Nous nous trouvons maintenant en possession des
observations suivantes :
L'homme ne sait rien autre que ce qu'on lui enseigne,
ou ce qu'il apprend lui-même à l'aide du travail humain
déjà fait et de ses propres observations.
Toutes ses idées, de quelque nature qu'elles soient,
sont allées toujours en s'augmentant et en se dévelop-
pant. Aucune ne s'est produite tout d'un coup, ni com-
plète, quand on a cru constater ce phénomène, des
études mieux faites ont prouvé que l'on se trompait.
En remontant jusqu'au jour inconnu de l'apparition de
l'homme sur la terre, on le trouve privé de toute espèce
d'idées.
43
CHAPITRE V
Origine des idées physiques.
Les considérations exposées à la fin du chapitre précé-
dent, ne sont point les seules dont l'évidence ressorte des
faits que l'ont peut étudier chaque jour.
Nous avons constaté que l'homme ne sait rien, si on ne
le lui enseigne, ou s'il ne l'apprend lui-même. Mais par
quels moyens l'être humain s'assimile-t-il cet enseigne-
ment, parvient-il a la connaissance? L'enfant en naissant
ne sait rien, mais il a une intelligence susceptible de dé-
veloppement et des sens pour la servir. On peut définir
l'intelligence, la faculté plus ou moins grande qu'ont les
êtres vivants d'observer, de se souvenir et de juger.
Pour que cette opération s'accomplisse, il faut que la
mémoire conserve le souvenir des choses vues, enten-
dues, senties, avant de pouvoir en tirer une conclusion ;
pour que la mémoire conserve ces souvenirs, il faut aupa-
ravant que les faits aient été perçus par les sens. Le juge-
ment ne peut se produire et ne se produit réellement
qu'après que les sens ont fourni a la mémoire une cer-
taine provision de matériaux.
Si l'on demande comment la mémoire fonctionne ?
comment les sens perçoivent ? quelle est la nature intime
de l'intelligence ? on ne peut faire qu'une seule réponse.
Les faits se produisent dans un certain ordre, moyennant
certaines conditions, mais on n'en sait pas davantage.
L'homme cherche à savoir plus, ce sera un grand avan-
— 44 —
tage pour lui s'il y arrive, mais jusqu'ici il connaît seule-
ment le résultat, la manière de l'obtenir, et non son mode
intime de production.
L'intelligence de l'enfant s'éveille peu à peu et d'autant
plus vite qu'on lui fournit plus d'occasion de s'exercer.
Ce que les parents enseignent, ce que le maître ensei-
gnera plus tard, ce sont des matériaux tout préparés ;
c est le résultat du travail accompli par les générations
précédentes. Plus on fournit de ces matériaux a l'intelli-
gence, plus elle travaille, plus elle se développe. On sait
aussi que l'intelligence à laquelle, on ne fournit rien de ce
travail déjà fait, manque de matériaux suffisants, et que ne
pouvant se servir que de son propre travail, elle se déve-
loppe lentement. Ce n'est pas assez cependant de fournir
des matériaux à l'intelligence, pour que son développe-
ment soit rapide, il faut le faire à temps. Quand l'enfance
est passée et la jeunesse près de finir, il est déjà trop tard,
et le développement intellectuel est bien moins considé-
rable. Enfin, quand elle n'est pas exercée directement ou
indirectement, l'intelligence reste le plus souvent com-
plétement inerte.
On a reconnu aussi que l'intelligence mise en présence
de certaines idées sans aucune préparation, ne les com-
prend pas et ne peut pas s'en rendre maîtresse ; les idées
se succèdent donc dans un certain ordre.
Si nous descendons la série des peuples existants, les
mêmes phénomènes se reproduisent, mais en s'accen-
tuant davantage. Les sens et l'intelligence existent, mais
le travail accumulé va toujours en s'amoindrissant ; rien
ou presque rien à fournir à l'intelligence, elle se trouve
à un état constamment plus rudimentaire, incapable de
travailler, si ce n'est sur de rares sujets se rapportant de.
plus en plus aux premiers besoins de la vie. Ces nations,
mises en présence d'un ordre d'idée différent de celui
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qui leur est habituel, y sont complétement réfractaires et
ne le comprennent nullement.
Si nous regardons vers le passé, nous pouvons consta-
ter des faits identiques. Arrivés à l'extrémité de là série,
nous trouvons l'homme le jour de son apparition sur la
terre, nu, avec des sens non exercés, une intelligence
qui n'a pas encore fonctionné, à l'état latent et sans aucun
travail précédemment accompli dont elle puisse se servir.
Ceux qui dans le passé ont essayé d'expliquer l'appari-
tion de l'homme sur la terre, l'ont supposé créé de toute
pièce par la Divinité, et apportant avec lui une certaine
provision d'idées toutes faites, dont il a pu, sans doute,
se servir immédiatement. Le Christianisme suppose, in-
dépendamment de l'intervention constante de la Divinité,
deux époques importantes, celle de l'apparition de
l'homme sur la terre, et celle de la révélation. Les faits
ne sont point d'accord avec l'intervention constante ni
avec la révélation; resterait l'hypothèse commune à
beaucoup, de l'homme apportant à son apparition un cer-
tain nombre d'idées toutes faites. Les faits ne la justifient
en rien. A quoi bon, du reste, cette hypothèse, lorsque
simplement, à l'aide de ce qui se passe, l'homme peut
expliquer ou du moins concevoir que tout a pu se passer
conformément aux lois qui fonctionnent encore. Cette
conception en principe devrait d'autant mieux être prise
en considération que chaque fois que l'homme en est ar-
rivé à entrevoir une explication naturelle de ce qu'il avait
d'abord considéré comme surnaturel, cette explication,
tout en se modifiant plus ou moins, est toujours allée en
se confirmant.
La science aujourd'hui nous met sur la voie d'une so-
lution fort simple du problème qui nous occupe. Elle nous
fait entrevoir l'homme comme étant le dernier terme, en
date, d'une série non interrompue dès êtres vivants. Ces
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êtres possèdent tous, comme l'homme, des sens et une
intelligence susceptibles d'un certain développement.
Quelques-uns des termes de la série sont encore incon-
nus, mais on en retrouve tous les jours de nouveau. Dans
ce cas, lorsque la forme humaine se fixe, l'homme n'est
point complétement un nouveau venu. Sous une forme
tant soit peu différente, il a acquis déjà l'habitude de la
vie, et il peut se servir de ses facultés sans être obligé
d'en faire tout d'un coup un apprentissage entièrement
nouveau pour lui.
Ces conceptions scientifiques sont encore ignorées de
la grande majorité de ceux qui prétendent guider les
autres.
La plupart de ceux qui les connaissent, s'en préoccupent
peu, parce qu'il est encore possible de leur faire des ob-
jections; à voir leur dédain, on les dirait en possession de
méthodes n'ayant jamais causé aucun désappointement
à personne.
Toutes ces choses ne sont cependant point indifféren-
tes au sort des hommes, individus ou vivant en société.
Si on persiste à conserver les croyances anciennes, on
n'aboutit qu'à des contradictions et à des non-sens.
Si on ne les admet pas sans autrement chercher à voir
ce qu'il y a de vrai dans les idées nouvelles, afin de s'en
servir, tout est livré au hasard, et les actes humains ne
reposent sur rien.
Cependant, il y a un fait indéniable, c'est celui de l'ac-
croissement successif de toutes les idées humaines et du
perfectionnement de l'intelligence. Accroissement et
perfectionnement aussi lents qu'on voudra le supposer,
plus ou moins souvent interrompus, mais finalement abso-
lument vrais. Ont-ils commencé avec rien ou avec urne
provision déjà faite, soit sous une forme un peu différente
de la forme humaine actuelle, soit à l'aide d'un petit bagage
— 47 —
apporté par l'homme en naissant? Il est difficile de le
savoir de visu. Mais si on trouve une explication non-
seulement plausible, mais servant à rendre compte des
faits antérieurs et des faits actuels, confirmant toutes les
vérités acquises, ne contredisant que les hypothèses aux-
quelles on ne peut donner aucune base vérifiable, et per-
mettant de préjuger les faits à venir, pourquoi ne pas
accepter cette explication, ou tout au moins pourquoi ne
pas l'étudier sérieusement pour en connaître plus vite la
valeur? Cette explication est possible, même sans tenir
compte des nouvelles conceptions scientifiques, en sup-
posant l'homme apparaissant sur la terre sans aucune
provision intellectuelle, et n'apportant avec lui que ses
sens et sa faculté de raisonner. Mais on verra bien vite
que cette supposition oblige de faire faire à l'homme un
travail préparatoire, dont une grande partie pouvait être
faite sous une forme un peu différente de celle qui est
acceptée comme forme typique de la race humaine. En
somme, cette observation ajoutera une nouvelle proba-
bilité à celles existant déjà, en faveur d'une conception
infiniment plus logique que toutes celles imaginées dans
le passé.
Nous sommes donc en présence de l'homme, possédant
des sens susceptibles de percevoir les objets et les faits
qui se produisent autour de lui, et d'une intelligence
capable d'en tirer partie. Il faut fournir à cette intelligence
les matériaux qu'elle n'a pas encore. Comment l'homme
se les procurera-t-il? par l'observation. Mais qui l'obligera
à observer, lorsque tous les jours nous sommes témoins de
l'indifférence avec laquelle il passe sans voir ni les choses
ni les faits qui lui seraient les plus utiles ? Ce qui le forcera
à se servir des outils qu'il possède, ce sera l'implacable
nécessité.
L'homme a bien des sens sinon meilleurs dans toutes

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