Du Néant à Dieu

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Du Néant à Dieu est constitué des brefs textes qu'Ernest Hello (1828-1885) rédigeait sur ses carnets, et qui ne furent publiés qu'après sa mort. Leur force littéraire et spirituelle fut saluée tant par Léon Bloy que par Henri Michaux.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296348028
Nombre de pages : 254
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Les éditeurs remercient Emmanuelle Marchadier Le texte de Du Néant a Dieu a été établi d’après l’édition Perrin, 1921. Nous savons désormais que Jules-Philippe Heuzey, supposé avoir recueilli les fragments qui composent ce livre, est en fait le pseudonyme de Juliette Heuzey, romancière et seconde épouse de Georges Goyau.

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche 75016 Paris

ERNEST HELLO

DU NÉANT À DIEU

Préface de Fabrice Hadjadj

Éditions du Sandre

HELLO,
OU CE QUE NOUS DISONS QUAND NOUS DISONS

« SALUT »

Pour Valère Novarina
Prope te est verbum, in ore tuo et in corde tuo. Dt 30, 14 et Rm 10, 8.

e qui s’énonce clairement ne se conçoit pas bien. Dans la préface de son premier grand livre, Ernest Hello l’avoue sans artifice : « Je m’étonne de parler. » On peut s’étonner de cet étonnement même : quoi de plus banal pour un homme que d’être parlant ? Depuis belle lurette, les manuels le rabâchent : il est l’animal doué du logos, et la femelle de l’espèce, en même temps qu’elle prépare la nourriture, s’inquiète toujours de relancer la conversation, ce qui ne se rencontre jamais chez la lionne ni même chez la pie. Peut-on donc être muet d’avoir la parole ? Rester sans mots devant son lexique ? Se trouver bête de n’être pas une bête ? Autant pour le poisson ne pas comprendre qu’il soit dans l’eau... Et pourtant, c’est cela qui nous caractérise le mieux : d’être comme des poissons qui n’en reviendraient pas de nager, des oiseaux tels que les bras leur tombent d’avoir des ailes, des porcs que leur groin stupéfie. Nous ne reprenons souffle que d’être ainsi soufflés. Et il faut craindre, si l’étonnement de parler nous manque, que nos discours ne soient jamais que des bavardages. Il est possible, du reste, que cet étonnement résulte d’un darwinisme conséquent. Nous descendons du singe, et voici que

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de la gorge du primate monte un chant de marin. Voici que le chimpanzé, soudain glabre et debout, se trouve traversé par une dissertation sur Hegel ou un conseil sur la sauce bourguignonne. Quoi de plus miraculeux ? Hello souligne combien la théorie darwinienne implique un spiritualisme effréné : « Si l’homme présente une telle ressemblance avec la chauve-souris et avec le phoque, ce serait précisément le cas d’exalter l’âme humaine qui, malgré ces analogies physiques, creuse de tels abîmes entre ces créatures. Plus la ressemblance physique serait prouvée, plus la distance morale deviendrait éclatante*. » Hélas ! les tenants de l’évolution vont rarement jusqu’aux ultimes conséquences de leur thèse : ils ne sont pas ébahis d’avoir leurs pieds dans des chaussures de cuir, au lieu de s’en servir pour se suspendre aux branches ; ils ne sont pas sidérés, surtout, de voir leurs livres remplacer les bananes. C’est d’autant plus triste qu’il y a bien d’autres raisons à l’étonnement de la parole. Mais j’ai déjà l’air de me contredire : est-il possible d’invoquer des « raisons » de s’étonner ? Notre appareil dès le port semble voué au naufrage. Ce qui étonne paraît défier le raisonnable. Ce dont on possède les ressorts perd son pouvoir d’émerveillement. Donner la raison d’une chose, c’est en retirer le prodige. Qu’on en dévoile les causes, et l’effet de surprise s’éteint. À moins que, comme le soleil pour les scintillations du fleuve, les causes soient plus éblouissantes que leurs lumineux effets. La véritable raison serait mère du ravissement. Les raisons qu’elle donnerait ne relèverait pas de la rationalité superficielle du calcul, mais de celle, plus essentielle, de la vie. Il s’agirait alors de cueillir au vol quelques-unes de ces raisons vivantes. Et peut-être, après avoir entendu Hello s’étonner de parler, nous étonneronsnous plus encore de le lire.

* « Les aveux actuels de la science », Le Siècle, XLII, Perrin, 1923, p. 291.

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Comment le crapaud se change en prince Les mots les plus simples, ceux de tous les jours, ceux qui ne coûtent guère, ouvrent nos lèvres sur une profondeur exorbitante qui nous réclame malgré nous. Léon Bloy assure que « les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d’effrayants prophètes » et « que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur Sottise ». En effet, des expressions proverbiales comme « Le bon vieux temps », « L’argent ne fait pas le bonheur » ou « Les affaires sont les affaires » contiennent d’emblée des « choses absolument excessives » et qui laisseraient sans voix, s’ils les entrevoyaient, ceux-là mêmes qui les profèrent si légèrement. Mais cette démesure n’appartient-elle qu’aux lieux communs ? L’exégèse des termes les plus ordinaires : « je », « salut », « merci », ne nous découvrirait-elle pas qu’avant même l’Eucharistie – ou conduisant à elle comme naturellement – le mystère loge dans notre bouche ? Étonnante habitation dont j’essaierai de recenser cinq formes. Cinq de ces raisons surprenantes que nous évoquions. Dans cette entreprise, Hello sera pour nous comme un maître de théologie pour Monsieur Jourdain. Un Monsieur Jourdain à qui il ferait découvrir qu’il est lui-même ce Jourdain où, incognito, se laisse immerger le Verbe, – à qui il révélerait les eaux baptismales de sa salive. Et tout d’abord, il y a cette énigme qui troublait tant Paulhan : que c’est de la matière et que ça communique de l’esprit. On actionne une machine de muscles et d’os, de souffle et de dents, et voilà – plus surprenant qu’un crapaud qui se change en prince – toute cette viande arrimée fait naître l’idée de justice ou la déclaration d’amour. Parce qu’un « Je t’aime », qu’est-ce que c’est ? Moins qu’un battement d’aile, mais d’infiniment plus d’efficace que l’effet papillon. Moins qu’une morsure de tigre, et qui cependant peut déchirer jusqu’au fond du cœur. Ce peu d’air déplacé, cet entrelacs de longueurs d’onde, cette dentale et cette labiale qui rattrape in extremis la voyelle qu’on trouve dans « je te

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hais », – ce presque rien, d’un coup, s’empare de nous jusqu’à l’os de l’être et se consomme dans le silence du baiser. Autour de ce baiser qui transfigure, le conte du crapaud redevenant prince se répète à chaque instant. La matière s’élève vers l’esprit, l’esprit investit la matière. La langue s’est fait parole, la parole se fait langue, et les amants peuvent s’embrasser. Hello professe cette communication sans fin : « Au mouvement que fait la matière vers l’idée correspond le mouvement de l’idée vers la matière. Plus l’une monte, plus l’autre descend. Leur pénétration intime résulte de leurs efforts réunis*. » Les choses mêmes attendent d’être nommées et d’acquérir ainsi une existence de surcroît, – spirituelle. Quand je prononce : une fleur ! je ne fais pas seulement se lever, musicale, l’ « absente de tous bouquets », j’accorde aussi à ce coquelicot sur le bord de la route une présence d’esprit, un être de parole, un abouchement avec ma vie anxieuse d’immortalité, et j’en présente l’offrande au silence tel un grand prêtre de la création. Le langage, écrit Hello, « a respiré son air natal sous les ombrages de l’Éden, le jour où Adam, qui pénétrait l’intimité des choses, jugea les créatures en nommant les animaux**. » Sans doute est-ce le poète qui mieux qu’un autre accomplit le prodige de faire entrer le rat ou la girafe dans l’arche de la parole afin qu’elles y obtiennent de franchir les eaux de leur espèce pour acclamer l’Éternel par sa voix. Mais déjà le petit enfant qui cherche à dire ce que c’est qu’il voit et qui s’émerveille de pouvoir bafouiller « oiseau » bénit le mariage du ciel et de la terre. Écoutons même cette discussion de brasserie sur le bulot et la palourde : elle confère au mollusque une légèreté qui l’honore, et les deux hommes d’affaires qui croient parler gastronomie, sans le savoir, sont au seuil d’un office du Temple. Dommage qu’au lieu de fleurir en louange, leur propos, le plus souvent, ne culmine que dans un rôt.
* Infra, p. 66. ** L’Homme, « L’honneur ».

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C’est cette réalité de communication des choses les plus matérielles avec les plus spirituelles que voudrait énoncer cette discipline supérieure qu’Hello appelle « Symbolisme ». Celui-ci n’est pas une extension ésotérique de la métaphore. Il ne ressortit ni à la fantasmagorie ni au fantasme d’intentions projetées sur des êtres muets qui n’en demandent pas tant. Ce n’est pas un rêve animiste, mais une lucidité de l’âme. Ce n’est pas un courant littéraire – quoiqu’en disent Lagarde et Michard – mais un élan scientifique. Le symbolisme est résolument objectif. Il s’efforce de rendre compte de cette évidence première et qui passe toutefois inaperçue : l’unité du verbe et de la chair, la rencontre de la matière et de l’esprit, en sorte que la matière parle et que la parole s’incorpore, évidence qui trouve son expression la plus exceptionnelle dans le miracle qui fait crier les pierres, et sa réalisation la plus inattendue dans le mystère de l’Incarnation, mais qui s’éprouve dès le pouvoir de nomination des êtres par le petit enfant, lui à qui sa fraîcheur n’interdit pas de penser que les choses lui parlent et qu’il faut leur répondre. « La science, écrit Hello, doit aller à la rencontre du symbole. Les sciences physiques, quand elles tournent le dos aux sciences morales, se condamnent à mort ; car dans l’objet, n’apercevant plus que l’objet, elles sont indignes de l’homme qui dans tout objet doit apercevoir une pensée divine […], et demeurent étrangères à la vie qui est l’action de la forme sur la matière*. » Qu’une pâquerette puisse m’émouvoir au point que je la nomme « petite pâque », que des bruits articulés parviennent à former un blasphème ou une hymne qui entrebâillent sur moi l’enfer ou le paradis, voilà ce que ni le matérialisme ni l’idéalisme ne peuvent expliquer. Mais le symbolisme en rend compte. Sa science singulière réalise le rêve de la pataphysique. Jarry, pour se moquer, voulait une science des exceptions qui dans l’ordinaire à chaque fois discernerait du drôle et de l’incroyable. Le symbolisme
* Infra, p. 103.

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d’Hello prend cela au sérieux. Avec lui, plus besoin d’augure, le moindre oiseau dans le ciel fait un signe de croix. Un arpent de neige nous parle du manteau de la Vierge ; la chute des anges s’entend par une pluie de grêlons ; la remuante queue d’un chien devient messagère de la bonne nouvelle, et l’âne le plus têtu nous instruit comme Balaam. De cette science, toutes les conclusions sont des embrasures. Au terme de ses démonstrations, pas un blasé C. Q. F. D. : c’est un A. M. D. G. que plutôt on devine. Après quoi, pour sûr, on n’a pas l’air d’un professeur très sûr de sa leçon, – plutôt d’un idiot qui bafouille, aveuglé par la trop forte lumière. Le silence au fond de la parole Deuxième raison d’étonnement : non seulement la parole quotidienne unit la chair et l’esprit, mais elle rassemble encore le dicible et l’ineffable. Les mots les plus élémentaires, ceux qui se trouvent dans toutes nos phrases, sont indéfinissables, ou du moins renferment d’inépuisables secrets. Le mot « être », bien sûr. Mais aussi le mot « homme » et même le nom de « François Mouchard » : que disons-nous exactement quand nous lâchons ces pigeons voyageurs ? Qui est Mouchard ? Qu’est-ce que l’homme ? Que veut dire exister ? Pascal évoque ces principes sur quoi tout notre savoir s’édifie mais qui demeurent eux-mêmes incompréhensibles, comme si nos lumières avaient pour source une obscurité : Qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, voilà qui est aussi ferme qu’indémontrable, « et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et fonde tout son discours*. » Cette connaissance du cœur dont parle ici Pascal n’a rien de l’épanchement affectif. Elle est cet accord avec l’ineffable sur quoi repose toute profération.
* Pascal, Pensées, éd. Le Guern, § 101.

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Que l’union mystique soit rare et ne se rencontre qu’au sommet de l’expérience humaine n’empêche pas que le mystère se trouve toujours et partout à sa source. Il faut au reste qu’il en soit ainsi, sans quoi la mystique ne serait qu’une échappatoire, et non un accomplissement. Si Thérèse d’Avila connaît la transverbération, c’est aussi que le verbe d’une Thérèse quelconque, de Sarcelle ou de Roubaix, contient une aptitude à l’extase. Nous avons toujours sur la langue un bœuf, qui est aussi une nuée. Un silence contemplatif est au fond de toute parole. Lorsqu’on vous énonce : « Les invités sont là », « Comment allez-vous ? », « Où se trouvent les toilettes ? », il y a une signification conventionnelle qui semble claire et appelle une réponse de convention, mais il y a aussi un sens tacite, et ces phrases se nimbent de mystère dès qu’on les laisse se décanter (ou « s’incanter », si l’on préfère). Car vous pouvez répondre : « Au fond du couloir à gauche », évidemment. Mais vous pouvez aussi, sous la question triviale, entendre la notion d’espace qu’elle suppose, si difficile à cerner, ou ce fait que les toilettes existent, tiennent dans l’être, jaillissent au-dessus du néant… Si vous parlez alors avec votre cœur, votre réponse sera, à la manière juive, une autre question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Ou bien, en adepte de Malévitch et Duchamp : « Pourquoi cette blancheur de la cuvette ? » Il est probable que vous serez incompris : l’invité devant vous danse d’un pied sur l’autre. Il risque d’exploser. L’écoute de l’ineffable au fond de la parole exige une lenteur à laquelle est peu réceptif l’homme saisi par un besoin pressant. Il n’en demeure pas moins que l’ineffable est là, ici, et même à gauche au fond du couloir. Il y a un mont Horeb au ras de nos platitudes, et quand la shampouineuse nous dit, par exemple : « Est-ce assez tiède pour vous ? », il y a sans doute un avertissement divin. L’emprise de ce qu’on appelle à tort « communication » interdit la conscience de cet ineffable. Sa vitesse l’ignore. Son efficacité le nie. Elle croit à un langage aussi clair que les étalages des supermarchés. C’est pour elle un instrument fluide, sans opacité ni résistance, sans poids ni hauteur. Aussi peut-il devenir un moyen d’appâter des

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proies : les mots ne renvoyant plus chacun à l’incommunicable de son existence, chacun n’est plus qu’un individu ou plutôt, puisqu’il en perd son unité profonde, un « dividu », monnayable, toujours plus divisible, privé d’intériorité, méconnaissant sa misère autant que sa grandeur. C’est ce que dit Hello à propos de « l’homme médiocre », lequel peut bien être un grand homme, une star ou un philosophe réputé : sa médiocrité vient moins de ce qu’il est de classe moyenne que de ce qu’il ne conçoit la parole que comme un moyen : « Il ne parle pas, il répète*. » Comme un perroquet monstrueux. Comme un moteur de recherche. Comme un esprit déchiqueté par les contradictions à la mode. Mais jamais comme un homme pieux. Car le dévot répète aussi, et la liturgie est une immense répétition au double sens du terme : répétition terrestre avant la première du Ciel ; répétition sans trêve des mots hier déjà prononcés. Cependant, cette répétition est à l’inverse de l’autre. La litanie n’est pas le piétinement. Les heures ne sont pas la routine. Le médiocre répète parce qu’il est impuissant à sortir de l’opinion commune, l’homme pieux répète parce qu’il est impuissant à dire le mystère, – et donc assez fort pour sortir de l’opinion. Loin d’être mécanique et monotone, sa répétition a la vie et la variété inépuisable de la mer : « Qu’est-ce que la Bonté ? demande Hello. Qu’est-ce que l’Être ? L’écho répond : C’est l’Être. Et pour s’élever plus haut, les forces manquent à l’homme. C’est pourquoi il répète. Dans tous les traités, dans tous les livres philosophiques, théologiques, ascétiques ; dans toutes les hymnes, dans toutes les aspirations de l’homme vers le Bien suprême, la répétition joue un rôle énorme. Cette répétition est-elle absolument vaine ? Non pas. Les amas de recherches, de définitions, de substantifs, d’adjectifs que l’homme entasse les uns sur les autres pour atteindre Dieu sans jamais y parvenir, sont des attestations d’impuissance qui portent jusqu’au
* L’Homme, « L’homme médiocre ».

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ciel le témoignage magnifique de notre néant. Comme les flots de la mer contre les rochers, les tempêtes du langage humain se brisent contre le mystère. Cependant l’homme ne se rend pas*. » Ainsi s’opère un sacrifice à même la langue. Déjà noyautée par l’ineffable, elle nous fait sentir le besoin de briser sa coque pour que ce noyau soit semé. Tantôt nous répétons des mots élémentaires pour en faire entendre l’abîme : « Je t’aime », « Cela est », « Merci » … Tantôt nous employons des mots qui contiennent en eux-mêmes leur propre dépassement : « Pour parler d’Infini, on dirait qu’il nous faut prendre le mot : fini, comme victime, et l’offrir en sacrifice. Est-ce qu’il y aurait quelque rapport entre cet acte de la langue humaine et cet acte de la flamme qui, voulant parler d’Infini à sa manière, cherche une victime pour la brûler** ? » En assimilant la langue à la flamme, comme dans le signe de Pentecôte, Hello veut dire qu’elle n’éclaire qu’en se consumant. Elle fait rougeoyer les charbons du silence. Elle calcine les mots dont elle tire un feu. Nos voix n’articulent qu’entre ces deux profonds mutismes : celui des vocables les plus simples, qui cachent l’ineffable, et celui des plus hauts, qui voudraient le manifester ; et les premiers correspondent en elles à l’affirmation simple, les seconds à la suprême négation. Aussi le grand silence ne leur est-il pas extérieur. Il s’entend dans leurs propres mots, et elles ne doivent pas le taire. La parole le porte en elle et n’est jamais si forte que lorsqu’elle le laisse résonner. Mais il est un autre silence encore, qui n’est pas celui de ces noms communs si communs. Le nom propre affirme tout autant qu’il nie, puisqu’il refuse de ranger celui qu’il désigne dans une classe. Qui est François Mouchard ? Que disonsnous quand nous proférons ce nom ? Sans doute désignonsnous un pauvre type comme nous autres. Mais dans quelle mesure ce nom est-il son nom insubstituable et signifie
* Philosophie et Athéisme. ** Infra, p. 38.

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réellement ce qu’il est en propre ? Hello ne craint pas de l’affirmer : c’est dans la mesure sans mesure où il renvoie à son « type ». Le type d’un être correspond à cet être tel qu’il est en Dieu, c’est-à-dire tel que Dieu le voit, unique et divin lui-même. Quand je dis : « Mouchard » ou « Hello » ou « Zorgbibe », il y a ce que je sais de l’apparence, du lignage et de la biographie, mais il y a d’abord cette réalité ultime et incomparable qui m’échappe. Et dès que je laisse chanter à mes oreilles ce poème du nom propre, dès que j’y perçois un reflet du nom par lequel Dieu l’a appelé à l’existence, cela fait naître en moi la miséricorde et l’indignation. Hello insiste sur ce double effet : la miséricorde est en lien avec l’indignation, de même que son contraire, la philanthropie, est en lien avec l’antipathie. Les deux premières voient le type ; les deux dernières ne voient que le pauvre type : « L’indignation voit le type de la personne et nourrit sa fureur de sa contemplation. L’antipathie oublie le type : elle l’abolit. Elle est homicide en bas et déicide en haut*. » Lorsque Bloy confesse que sa colère n’est que l’effervescence de sa pitié, il ne fait que retenir cette leçon. Sentir la vocation divine dans le nom de « François Mouchard », c’est percevoir son type, et dès lors s’indigner que François Mouchard par son péché le défigure, et vouloir la miséricorde qui le rétablit « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change ». Tout nom propre ainsi a sa charge infinie de silence. Le marché qui l’ignore et se perd dans les enchères du slogan croit qu’à ce nom on pourrait aussi bien substituer un numéro. Que les lettres ne soient pas remplacées par des chiffres ne doit pas nous leurrer : numéros toujours que les noms des vedettes. Les projecteurs qui les publient les dépouillent de leur abîme. Trop de tapage, aucun recueillement. Ce sont les sifflets des mercenaires qui les diffusent de la sorte, et non l’appel du bon pasteur. La bruyante célébrité mondaine couvre le murmure de la céleste célébration. Elle prive le nom de son mystère. Elle en fait une marque déposée. Sur lui, à la place de la croix qui le rachète, le code barre qui permet de l’acheter.
* Infra, p. 148

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Les mots des morts, la mort des mots, les mots d’amour… De s’étonner, raison troisième : outre ce lexique du silence, il est dans notre timbre une multitude de voix. Le nom propre déjà le suggère : c’est un nom de famille. Ce couple prénompatronyme par quoi je prétends à quelque notoriété ne vient pas de moi-même, et si je me débats pour ma propre renommée, cela revient à faire passer à la postérité un nom qui est le choix et l’héritage de mes ancêtres : mon égoïsme travaille encore pour ce qui ne relève pas de moi. Mais nous sommes renvoyés à ce trait plus fondamental : quoiqu’animal doué du logos, l’homme ne fut pas toujours parlant. Il ne naît pas comme un ange, tout armé, d’une pensée divine. Il commence par être enfant, infans, ou pour le dire en grec : aphasique. Sa capacité au langage ne s’actualise qu’à travers une langue particulière. Et cette langue est celle dont l’enveloppe comme d’une seconde matrice les entretiens de ses parents. Si bien qu’à l’opposé d’un instinct, sa propre parole est reçue au sein d’une communion. Elle répond à l’appel des siens eux-mêmes jadis appelés. Elle présuppose donc une alliance antérieure à tout contrat. Elle implique une appartenance antérieure à toute adhésion. Elle se déploie toujours au sein d’une tendresse ancestrale. L’exprime en profondeur la notion de langue maternelle. La langue qui me porte est celle de ceux qui m’ont portés quand je ne savais encore aucune langue. Quand je dis « je », il y va toujours d’un « nous » qui me précède et se déclare dans mon propre sang. C’est pourquoi le premier des commandements à l’égard du prochain : Honore ton père et ta mère, concerne non seulement la justice de la dette mais aussi la justesse du dire. L’originalité même de nos paroles dépend de cette écoute de leur origine charnelle. La jeunesse même de notre souffle procède de ces vieux qu’en général nous méprisons. Et pas seulement nos père et mère, mais à travers eux tout ce patrimoine de la langue transmis de

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Cro-Magnon à la caissière du Monsieur Bricolage, en passant par Baudelaire et Bossuet. « L’oiseau ne chante bien que dans son arbre généalogique », affirme Jean Cocteau. Nos cordes vocales, sous l’archet de l’air ambiant, ne sonnent jamais plus juste que lorsque bruissent en elles les voix qui se sont tues. Une langue n’est vivante qu’à se rappeler les mots de ses morts. Sans quoi elle ne peut qu’assister à la mort de ses mots. Ernest Hello fournit entre autres l’exemple du mot « laïque ». Il annonce d’abord : « Parler français est une grande chose. La langue est une souveraine dont les lois ne se laissent pas impunément violer. » Et de remarquer que dans les colonnes d’alors le terme « laïque » prolifère avec une signification fausse : « Dans son usage actuel, il signifie irréligieux, impie, athée. L’habitude actuelle le pousse jusqu’à l’athéisme. Maintenant parlons français. En réalité, que signifie, dans la langue française, l’état laïque ? C’est l’état du fidèle qui n’appartient ni aux ordres religieux ni au sacerdoce. » Il ajoute avec cette ironie qui fuse de la plus pure naïveté : « Moïse est le fidèle par excellence et le laïque par excellence. » Et il conclut par ce paradoxe qui est la simplicité même : « Ceux qui, pour écarter l’élément religieux, veulent introduire partout le laïque, ressemblent partout à des hommes qui pour écarter l’élément militaire introduiraient partout le soldat*. » Ainsi, ceux qui prônent la laïcité dans l’amnésie du sens dans lequel nos pères forgèrent ce signe ne peuvent que détruire leur cause. S’ils le font en pleine connaissance, leur dissimulation prouve qu’ils n’osent pas avouer leur entreprise : produire l’obscurantiste religion qui divinise les veaux du progrès. S’ils le font par ignorance, leur faiblesse qui méconnaît les aspirations religieuses de tout homme ne peut que faire le lit d’un retour réactif du sacré, – théocratie écrasante qui méconnaît la salutaire et libératrice distinction du clerc et du laïque, du spirituel et du temporel, de l’Église et de l’État. Sur la pauvre Marianne, le bonnet phrygien, sans crier gare, se transforme en bourka.
* Le siècle, p. 284-289.

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Ce lien de la parole et de la filiation nous dévoile que la langue est une épopée nationale. Homère et les mythes fondateurs en témoignent : elle s’enracine dans une patrie, elle s’épanouit dans une histoire. Cette reconnaissance lui fait-elle défaut qu’elle devient illico pidgin ou espéranto, l’auxiliaire du commerce ou de l’idéologie. Sa mémoire ne va pas plus loin que la dernière commande. Son avenir ne dépasse pas le prochain bénéfice. Elle s’éparpille dans l’agitation des affaires et de la propagande. Elle perd cette densité charnelle qui relient nos lèvres à ces lèvres du ventre maternelle d’où elles sortirent vers le monde, quitte cette aventure commune qui la confesse comme le déploiement de la promesse faite à nos pères. Loin s’en faut, cependant, que ce lien la réduise à quelque dogme nationaliste. Ses racines en dernier lieu plongent au plus secret du dogme catholique, celui du mystère trinitaire. Le Verbe y porte aussi le nom de Fils. La Parole est engendrée par le Père et repose dans l’Esprit. Hello ne l’ignore guère. En disciple de Joseph de Maistre, il n’arrête pas la chaîne des ancêtres au maillon capétien, romain ou gaulois, il va jusqu’à la sève hébraïque, il remonte jusqu’au fermoir premier. Le raisonnement est clair : si l’homme ne parle qu’à la condition d’avoir entendu ses parents parler autour de son berceau, la parole est d’une certaine façon antérieure à l’animal raisonnable, et il est absurde de concevoir quelque premier homme qui commencerait par les houhous du primate pour inventer ensuite une syntaxe et un vocabulaire. Plus absurde encore de penser que cette invention du langage se serait effectuée sous la pression matérielle du besoin : pour satisfaire aux besoins physiques, l’instinct est suffisant, les autres animaux le prouvent qui sont parfaitement adaptés à leur milieu sans avoir pour cela la capacité très inutile du calembour et de l’élégie. Comment donc l’homme originel a-t-il appris à parler s’il n’avait pas de parents déjà discoureurs ? Il faut que ce soit Dieu lui-même qui lui ait murmuré à l’oreille. Que la langue primitive lui fût infusée par le Verbe. Nous ne nous entendons ici que parce que nous sommes les arrière-arrière-arrière-arrière… et même

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avant… petits-fils du Très-Haut. Telle est la thèse maistrienne qui, pour être discutable, demeure assez logique, et plus plausible que les élucubrations de maints paléo-anthropologues. Lorsqu’il évoque l’actualité de Babel, Hello montre d’une autre manière que la filiation à travers l’apprentissage de la langue ne s’arrête pas au Volksgeist, à l’esprit d’un peuple, mais remonte à cet Esprit qui dans la diversité plus grande fait la plus intime communion : « Les maçons ne savaient plus que faire de leurs forces, parce que leur intelligence n’entendait plus la parole humaine. Chaque individu, parce qu’il était en proie à l’esprit propre, fut livré à un langage propre. La conspiration des intelligences étant devenue impossible, parce que l’unanimité des cœurs était morte, la matière se révolta et l’étymologie apparut dans sa réalité ; les hommes ne pouvaient plus bâtir parce qu’ils avaient cessé d’être ÉDIFIANTS*. » On voit que le babillage de Babel n’est pas tant dans la perte d’une langue universelle que dans la perdition de l’individuel orgueil. L’absence de communication par absence d’un code partagé n’est que le corps extérieur du drame. Son âme est dans le manque de communion par manque de charité. C’est pourquoi l’unique sortie de Babel se trouve dans l’événement de Pentecôte. Hello dévoile la communauté de ces deux exploits linguaux que sont la parole et le baiser, et pointe ainsi l’erreur d’une linguistique qui méconnaîtrait l’amour au fondement du langage : « Savoir ou ne pas savoir une langue, c’est en soi une affaire de connaissance. En apparence l’amour n’a rien à faire avec cette notion. La linguistique n’a pas besoin d’être avant tout l’acte du cœur. Eh bien ! c’est la fête de l’Amour qui est la fête du don des langues**. » Imaginez un homme, poursuit notre auteur, qui posséderait dans les nuances toutes les langues, mais dont le cœur envers son prochain serait froid,
* Id., p. 7-8. ** Id., p. 90-96.

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on pourrait croire qu’il sera entendu par tous, et cependant, à la vérité, « personne ne le comprendra, et il ne comprendra personne, et ce sera la Tour de Babel qu’il essaiera de construire avec ses interlocuteurs ». Pourquoi cette séparation au milieu de la communication la plus exacte ? Parce que « l’intelligence choisit les paroles par lesquelles il faut ébranler l’air pour aller à l’oreille, mais c’est l’Amour qui les introduit dans l’âme. C’est l’Amour qui a la clef du tabernacle. » Ni nationalisme ni universalisme, donc. Pas d’orgueil françois. Pas d’uniformisant volapük. La diversité des langues demeure, mais à travers le passage des traductions. Et ces traductions exigent moins des interprètes que des amants. Voilà la chose stupéfiante. Un amour malgré nous couve au fond du fait que nous parlons. Une communion précède même quand nous insultons autrui et briguons la rupture. La parole n’est vraiment vivante, toutefois, que d’assumer cette communion. Et parler avec justesse implique d’abord la justice à l’égard de nos pères. Parce que l’amour est amour concret du prochain, et non confortable philanthropie, il va d’abord à nos proches, à notre patrie, et de ce foyer rayonne sur le reste du monde. C’est à partir de cet amour de notre française langue que nous pouvons aimer jusqu’en leurs subtilités les langues étrangères. Et c’est en laissant l’amour envahir la parole qu’elle devient vraiment parlante. Bien sûr, il ne s’agit pas de mièvres flonflons, et cette pensée ne se résume pas à la rengaine d’un Parlez-moi d’amour. L’amour dont il est question n’est pas un sujet parmi d’autres ni une émotion qui fait vibrer la voix. Au contraire, nous dit Hello, il est de l’essence de la langue : « C’est l’amour qui fait parler, c’est l’amour qui fait entendre. En dehors de lui il n’y a que des sourds et des muets. » Simple comme bonjour D’étonnement, quatrième raison : si la parole nous situe dans l’amour avant même que nous tombions amoureux (ce qui

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d’ailleurs peut être une chute par rapport à cet amour premier), elle nous baigne aussi d’espérance alors même que nous ne regardons pas au-delà du jour présent. La charge de passé que nous lui reconnaissions précédemment la leste encore d’une charge d’avenir. Deux hommes se croisent dans la rue, deux hommes se quittent sur le pas de la porte, que se disent-ils ? « Bonjour ! », « Au revoir ! ». Quand ils sont plus familiers : « Salut ! » Et lorsqu’ils veulent entre eux mettre une définitive distance : « Adieu ! » (Encore que dans le Sud-Ouest, ce mot s’emploie même pour dire bonjour). Il ne se disent pas grand chose. Il font pourtant de l’eschatologie. Leurs souhaits crèvent le rideau du monde. L’infini remplit leur bouche. Sans doute ne s’aperçoivent-ils pas de la mirobolante postulation que contiennent ces mots usés. Peut-être même qu’ils clament par ailleurs leur désespoir ou leur blasement. Ça parle malgré tout. Malgré eux ça appelle le Ciel. Qu’est-ce qu’un « Bon-Jour », en effet, un jour absolument bon, sinon celui de ce Jugement qui balaiera toute injustice et fera se lever le soleil de l’éternité ? Et nos « Au Revoir », quelle revoyure évoquent-ils, quelles retrouvailles définitives, sinon celles de la béatifique vision ? Inutile d’insister sur « Salut », si explicite déjà. On rétorquera peut-être qu’il signifie d’abord la santé du corps. Soit. Mais cette santé n’est rien sans la pleine santé de l’âme, et d’être seulement bien-portant permet de se jeter par la fenêtre avec plus de vigueur… Quant au mot « Adieu », pas la peine d’en rajouter. On objectera encore que ces paroles se choquent comme un petit remontant pour tromper l’angoisse de la mort. La chose est probable. Mais elle confirme le fait : l’espérance contre toute espérance – à même nos réflexes quotidiens. Hello pose cette question élémentaire : « Comment se fait-il que l’homme agisse ? »* C’est à peine croyable. Nous voyons bien que tout résiste, que « nos combinaisons les plus savantes, les plus profondes sont déjouées par l’accident le plus étrange,
* Infra, p. 45.

quelquefois aussi le plus simple, le plus facile et pourtant le plus inattendu » : « Une mouche qui vole empêche un homme de penser. Un grain de sable fait mourir Cromwell. » La condition de l’homme est sans cesse menacée et dolente : « Il naît dans le sang et pleure avant de voir. Il donne la douleur avant de naître et quelquefois la mort en naissant. Il gémit avant d’ouvrir les yeux. Corps, âme, esprit et cœur, il est la proie de tout ce qui existe. » Et même « en écartant par la pensée toutes les horreurs de la paix et de la guerre […], il lui resterait encore l’horreur de se supporter lui-même* … » Malgré tout, l’homme dit « Bonjour ». Et parfois même « Hello ». Il y va de beaucoup d’inconscience, sans doute (c’est du moins ce dont nous sommes le plus conscient). Mais cela tient aussi à l’espoir indéracinable de ses entrailles. Cette simple donnée : « l’homme agit », ne saurait être sans « une croyance sous-entendue dont il n’a pas toujours conscience » : « Il agit parce qu’il sent au fond de lui, sans la voir, cette conviction : la nature n’est pas autonome, n’est pas aveugle, pas plus que l’homme**. » Cette conviction se trouve au bout de la langue parce que si la parole est toujours reçue, elle est aussi toujours une parole donnée. « Parole et promesse sont synonymes*** », dit Hello. Le milieu de la parole, puisqu’il est amour, est aussi confiance et fidélité. Bien sûr, n’importe qui peut me mentir et il reste toujours possible que le boulanger ait mis du polonium dans son pain, que le panneau de signalisation indique un virage à rebours du réel, que ma fiancée me trompe avec le facteur qui lui porte mes lettres d’amour. Mais avec de pareils soupçons comment vivre et faire le moindre pas ? Ce possible logique est un impossible existentiel. En ferais-je un possible immédiat de mon existence qu’il faudrait me soigner pour paranoïa. Et encore, qui pourrait
* Infra, p. 130. ** Infra, p. 45. *** L’Homme, Livre premier, « L’honneur ».

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me soigner quand je ne ferais pas confiance en sa parole et prendrais le médecin pour un sbire de mon ennemi ? Ça promet. Antérieurement à tout serment que je puis faire, comme ce qui vient fonder la possibilité même du serment, la parole promet, la bouche prophétise, la cinq orifices du crâne conspirent pour l’oracle. Le mensonge qui me fait manquer à ma parole me fait manquer à moi-même, et si je le profère pour plaire et qu’il réussit, alors c’est le plus grand échec : ce n’est pas ma personne qu’on aime, mais mon personnage ; pas mon visage, mais mon masque. D’ailleurs ce que je suis ne peut se déployer en dehors du don de ma parole : lorsque je promets ou que je pardonne, j’ouvre une voie dans l’avenir et permets une continuité entre celui que je suis et celui que je suis appelé à être. Ma vie devient une histoire et non une série d’aléas, de cycles et de ballottements. La promesse a produit le nœud et mon aventure est désormais en tension vers la catastrophe, c’est-à-dire, comme le rappelle Hello, le dénouement. Vais-je tenir ? Vais-je succomber ? Qui viendra à mon secours ? Ces questions ne nous creusent qu’à la condition de marcher vers une terre promise. Eh bien, lorsque nous disons : « Salut », est-ce que nous proférons un mensonge ? La fausseté inaugure-t-elle chaque rencontre ? La trahison se perpètre-t-elle avec chaque embrassade ? Chaque « bonjour » nous engage. Chaque « salut » nous exige. Ce vœu naturel ne saurait être vain. « La parole est si essentiellement créatrice, dit Hello, que, quand elle ne crée pas une substance, c’est-à-dire une plénitude, elle crée un besoin, une nécessité, c’està-dire un vide. […] La parole qui crée une nécessité s’appelle une promesse. […] Quand une fois elle a retenti, elle creuse le gouffre jour et nuit, et chaque fois qu’elle le regarde elle le retrouve plus béant et plus affamé*. » Il ne cesse d’ouvrir plus large sa gueule d’ombre tant que la promesse n’a pas été tenue. Or, n’est-ce pas le cas premièrement de tous ces bonjours proférés chaque matin,
* Infra, p. 166.

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de ces au-revoir réitérés chaque soir, de ces saluts invoqués même d’une main molle et d’un ton badin ? Ces mots de tous les jours pourraient bien nous juger au dernier jour. Nous les entendrons multipliés les uns par les autres et il nous sera demandé avec notre propre voix devenue cataracte : « As-tu vraiment cherché le Salut ? T’es-tu efforcé, avec tes propres jours, de tourner vers le Bon les jours de ton prochain ? » « Mes cris sont mes trésors* » Raison d’étonnement dernière : on le devine déjà, si la parole est promesse, elle est aussi prière, car où trouverons-nous en nous-mêmes la force de tenir ? Faible est notre vouloir. Précaire, notre condition – du latin « precare » qui signifie « prier ». Notre existence ne tient qu’à un fil vertical que la plus haute Parque et le moindre virus peuvent d’un coup trancher, si bien que nous éprouvons l’insatiable besoin de doubler ce fil avec notre cri. L’espérance n’est pas ce qui nous installe : elle se change en imploration, et les « bonjours » que nous agitons chaque matin comme des laudes irrésistibles, les « saluts » que nous élevons en psalmodie du quotidien deviennent aussi des appels à quelque providence obscure : que vienne enfin ce qui sauve. Méthode Coué ou signe de Croix, tout le monde prie. L’athée peut-être plus que les autres : il prie son éditeur, il prie sa maîtresse, sans doute, mais ce sont surtout à chaque heure, dans les recès de sa pensée, des vœux qui se forment, des espoirs qui se mendient, des ambitions qui réclament d’improbables appuis. C’est une ferveur qui s’ignore mais qui peut invoquer un secours avec plus d’intensité que l’agitation sonore d’un moulin à prières. De là les petites superstitions qui viennent frapper les plus grands rationalistes, les rituels de fortune qui veulent combler l’absence
* Paroles de Dieu, Jérôme Millon, 1992, p. 91.

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du vrai rite : fer à cheval sur main de Fatma, tables tournantes des anticléricaux, stylo de la chance avec lequel on sait écrire, et si la prochaine voiture qui passe est verte alors Géraldine me dira oui… L’humble a d’emblée la parole ajustée à son essence béante. Dans la joie, surpris par un don qu’il sent immérité, il rend grâce, et cette louange fait se lever sur le monde l’aube d’un jour sans déclin. Dans la détresse, sans maudire, sans se résigner non plus (car il est une superbe de la résignation), il interroge le Ciel. L’orgueilleux, pour sa part, se bâillonne de suffisance. Tout plaisir lui est dû. Toute peine, un sale coup. Sa bouche, dès lors, ne s’ouvrira plus qu’avec une plaie. Son esprit ne s’élèvera que sous l’écrasement de la matière. Hello, contre tout manichéisme, ne cesse de rappeler combien la matière est l’alliée de Dieu. Si, dans le miracle, elle rend son témoignage, elle force le nôtre dans le danger. Ce que les mots du prédicateur n’ont pu réussir, les remous de l’eau l’accomplissent ; ce que n’a pu faire le génie oratoire de quelque Bossuet, est réalisé par les sifflements du vent : « Quand il est à terre, le matelot blasphème et s’enivre. Mais un jour il s’embarque, et, au moment de l’adieu, une femme ou une sœur lui passe au cou la médaille de la Sainte-Vierge, et quand le vent s’élève, il se souvient. La tempête lui dit de sa voix terrible à quel point ne suffit point l’habileté du capitaine, et les fronts se découvrent, au milieu de la manœuvre. Parmi les occupations les plus matérielles, le plus matériel de tous les dangers lui a rappelé la plus spirituelle, la plus mystique de toutes les nécessités, la nécessité de la prière. Le matelot, qui tout à l’heure buvait en jurant, se trouve d’accord avec une carmélite qui est en oraison à mille lieues de là*. » C’est une merveilleuse justice que celui qui s’était cru au-dessus de tout soit reconduit à sa véritable grandeur par ce qu’il y a de plus bas. L’aléa le plus contingent le ramène à la seule chose nécessaire. Le bruit informe du tonnerre lui réapprend à parler.
* Le Siècle, « La seule chose nécessaire », pp. 27-28.

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Mais Hello ne s’arrête pas à cet étonnement encore. Confession de notre faiblesse, la prière devient aussi le lieu de notre plus haute puissance. Nous qui sommes nuls devant la matière, elle nous rend fort contre Dieu. La parabole du juge inique et de la veuve importune laisse entrevoir ce suprême paradoxe. S’y fait jour un sens de la prière à l’opposé de l’acceptation stoïque ou de l’acquiescement niais. La Providence pourrait nous secourir de manière automatique, comme les bêtes, sans attendre le déchirement de notre parole. Nous serions alors des assistés, non des fils ; des esclaves, non des amis. Mais nous devons faire la volonté de l’Éternel, et justement, c’est la raison pour laquelle il faut que nous lui résistions : « Faire sa volonté, c’est lui faire violence. » Parce que sa volonté est d’être vaincu, – que ses dons passent par nous, qu’à travers nos mains sa miséricorde se communique, que par nos supplications ses merveilles adviennent, que notre volonté se fasse, oui, puisqu’il n’aime rien mieux qu’une bonne volonté. Aussi ne recherche-t-il pas des « musulmans », je veux dire des soumis, mais, selon un mot d’Ézéchiel par Hello cité, quelqu’un qui se tienne debout sur la brèche, devant moi, pour défendre le pays et m’empêcher de le détruire. Ainsi de Moïse, qui brise sa résolution d’éradiquer son peuple. Ainsi d’Abraham qui marchande son renoncement à dévaster Sodome. Cet esprit de marchandage que l’on reproche aux Juifs dérive directement d’une juste conception de la prière. Il existe sans doute un marchandage de lésine, qui sort les griffes et cherche à augmenter son profit, mais il en est un autre, de générosité, qui tend la paume et introduit dans le commerce même chaleur, dialogue et compassion (on se prend alors à penser que ceux qui ne discutent pas les prix baignent dans le fatalisme plutôt que dans la droite piété). Certains protestent qu’avec le Nouveau Testament il n’en va plus ainsi : ces luttes pour provoquer les repentirs du Saint appartiendraient à une foi rudimentaire et périmée. Mais Hello est assez catholique pour avoir un esprit très juif. Il condamne par avance ce marcionisme qui voudrait séparer l’Ancien et le Nouveau. Il sait que la Mère de Dieu est la

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