Du Parti social, exposition des principes économiques et politiques devant servir de base à ce nouveau parti, par Léon Brothier

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les principaux libraires (Paris). 1839. In-8° , 378 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1839
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DU PARTI SOCIAL,
EXPOSITION
DES PRINCIPES ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES
DEVANT SERVIR DE BASE
A CE NOUVEAU PARTI.
PAR
Les sciences morales et politiques serviront
désormais à raffermir ce qu'elles ont jadis
ébranlé.
(M. GUIZOT. Exposé des motifs de l'ordon-
nance qui rétablit la 5e classe de l'institut.)
PARIS ,
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
1839.
INTRODUCTION,
Une voix prophétique a, du haut de la tribune
parlementaire, proclamé la prochaine apparition
d'un parti assez puissant pour jeter de profondes
racines au milieu des ruines des anciens partis,
pour y puiser une sève vigoureuse, pour s'élancer
jusqu'aux plus imposantes dimensions, et abriter
sous son ombre tutélaire les opinions jusqu'ici en
lutte, et désormais reconciliées. Le précurseur du
parti social a été accueilli par un froid et peut-être
même par un ironique silence. Il annonçait la fin
des vieilles rancunes aux hommes que les vieil-
les rancunes font vivre, aux hommes qui, la plu-
part , ne doivent leur position et leur renommée
qu'à leur obstination à se faire les échos des que-
relles surannées auxquelles leur éloquence s'épuise
à rendre une vie artificielle et une impossible éner-
2. INTRODUCTION.
gie. Ces paroles d'avenir ne pouvaient être com-
prises dans les chambres; elles ne durent avoir qu'un
faible retentissement hors de l'enceinte législative,
parce qu'elles n'arrivaient aux masses que dé-
pouillées de ce regard, de ce geste de' l'orateur qui
en étaient l'éloquent et l'indispensable commen-
taire.
Après cinquante années de tristes expériences,
après avoir vu tant de partis naître et mourir sans
avoir rien laissé après eux de durable et d'utile,
la France, lasse des révolutions, ne pouvait qu'a-
vec indifférence accueillir l'annonce de la venue
prochaine d'un parti nouveau. L'indifférence po-
litique , comme une accablante léthargie que de
rares et courtes convulsions troublent encore,
mais qui bientôt présentera l'image du profond
assoupissement de la tombe, semble opposer d'in-
vincibles obstacles à toute nouvelle tentative de
réorganisation sociale.
Biais trois siècles de controverses religieuses
ont amené aussi cette indifférence en matière de
religion contre laquelle a tonné vainement une
voix puissante ; est-ce à dire que le sentiment reli-
gieux parmi nous soit mort, mort à jamais? est-ce à
dire que, par cette double indifférence, nous ayons
INTRODUCTION. 3
à jamais abdiqué nos droits d'hommes et de ci
toyens, nos titres de fils de Dieu et de fils de la
France? Non, certes; mais ces titres, nous ne
pouvons plus nous en énorgueillir parce que nous
ne les retrouvons plus écrits que dans une langue
morte, sur des tables d'airain dont la rouille des
siècles a effacé les caractères.
Il ne suffit pas de crier à la France qu'un parti
nouveau va se former, il faut lui dire en quoi ce
parti est nouveau, en quoi ce parti se distingue
de tous les autres. Nous sommes indifférais pour
ce qui est, nous ne le sommes pas pour ce qui
doit être; nous sommes las de ce que nous con-
naissons, nous ne pouvons être fatigués de ce que
nous ne connaissons pas encore. Si le nouveau
parti n'a de nouveau qu'un nom , s'il n'est qu'un
amendement aux anciennes doctrines, un replâ-
trage plus ou moins habile des systèmes usés, il
peut naître sans doute, car dans le cahos il y a
place pour toutes les ébauches, mais il est assuré
de ne pas survivre long-temps aux types décré-
pits dont il serait une contrefaçon hypocrite.
Pour prendre possession de la vie, il faut d'abord
qu'il se sépare nettement de ces vains fantômes
qui se disputent à la tribune des lambeaux de
chartes déchirées et des débris de constitutions
vermoulues.
4 INTRODUCTION.
Les anciens partis sont faciles à reconnaître ;
ils sont marqués au front d'un stigmate indélébile.
Morts depuis long-temps, tous leurs efforts se
bornent à élargir la fosse dans laquelle pénible-
ment ils s'agitent. Tombés ou chancelans , ils veu-
lent que tout chancelle et tombe. Une négation
compose tout leur symbole, tout ce qu'ils apper-
çoivent au delà n'est que rêve ou mensonge. Les
uns ne veulent pas de ce qui est, les autres ne
veulent pas que ce qui est disparaisse. Toute leur
puissance de volonté consiste à ne pas vouloir.
— Nous ne voulons pas de roi, nous voulons
un président ; — nous ne voulons pas de Louis-
Philippe; nous voulons Henri V ;—nous ne voulons
pas du programme de l'hôtel de ville; nous voulons
le trône de Juillet. — Il semble que dans ces di-
verses manières de voir tout ne soit pas négatif, il
semble que chacune de ces devises renferme une
affirmation. La partie négative est évidente, elle
se traduit par des faits , elle engendre les péri-
péties d'une ardente opposition et d'une obstinée
résistance ; la négation se traduit par ses résultats
naturels: elle ébranle le sol, elle creuse l'abyme,
elle mine nos institutions, elle frappe, elle assiège,
elle démolit. Si la partie affirmative qui semble
lui être correspondante a une réalité semblable ,
pourquoi ne se traduit-elle pas par de semblables
INTRODUCTION. 5
phénomènes ? demandez à ces hommes si éclairés
sur ce qu'ils ne veulent pas, si unis pour renverser
l'ordre de choses qui les blesse , d'indiquer claire-
ment le but auxquels ils veulent arriver, et pour
toute réponse vous n'aurez qu'une vide abondance
de mots contradictoires, d'expressions empha-
tiques et de solutions nuageuses.
— Ce que nous voulons, c'est le triomphe de la
liberté, c'est la conséquence des idées de 89, c'est la
gloire du nom français ; ou bien c'est la restauration
de nos antiques franchises, c'est le rétablissement
de la monarchie de Louis XIV, c'est le retour
vers les moeurs et les croyances de nos pères ;
ou bien encore c'est le règne de l'ordre , c'est le
concours des trois pouvoirs, c'est le maintien de
la dynastie.
Pendant longues années le pays s'est contenté
de ces creuses formules, de ces verbeux non-sens ;
aujourd'hui il exige autre chose. La question qu'il
adresse aux hommes, de parti est nette et précise ,
elle exclut tout ambage et tout sophistique faux-
fuyant.
Si Henri V demain était aux tuileries que ferait-
il pour le bonheur de la nation ? quels seraient
6 INTRODUCTION.
ses premiers actes ? formulez en détail ses premiè-
res ordonnances, et nous verrons s'il est opportun
d'aller jetter à Goritz notre drapeau d'Aboukir
et de Jemmappe sous les pas de son cheval blanc.
Si la République était proclamée et triomphante,
dites-nous, sans détour et sans phrases, ce que ferait
demain l'assemblée souveraine; rédigez les lois
qu'elle décréterait, énumerez les mesures qu'elle
se hâterait de prendre, nous saurons alors s'il faut
que nous demandions au ciel de faire naître ce dic-
tateur ou ce consul que, dans vos rangs, vous-mê-
mes aujourd'hui vous chercheriez en vain.
Si le gouvernement actuel, vainqueur des cham-
bres et des émeutes, jouissait du calme et de la
force qui lui manquent, dites, répondez, que ferait-
il de grand , d'utile, de glorieux ? a-t-il un système
arrêté, a-t-il un plan général d'améliorations immé-
diatement réalisables ? montrez ce système, dérou-
lez ce plan, mais faites-nous grace de toute vaine
généralité, nous savons parfaitement que vous
avez d'excellentes intentions, mais des intentions
ne nous suffisent pas; une affirmation n'est pas
une vague espérance, mais un dessein conçu et
précisé. Nous ne vous demandons pas ce que vous
voudriez faire, mais ce que vous ferez ; pour nous
INTRODUCTION. 7
satisfaire, il faut sortir du cercle des sentimentales
déclamations, et entrer franchement sur le terrain
des faits et des détails.
Posée en ces termes, la question trouve les
hommes de partis peu préparés à répondre. C'est
qu'en effet, toujours prêts à dire nettement ce
qu'ils ne veulent pas, ils sont toujours pris à
l'improviste lorsqu'on leur demande ce qu'ils veu-
lent. Nous ne serons pas cependant assez injustes
envers des hommes, recommandables d'ailleurs par
leur dévouement et leurs hautes qualités, pour
supposer qu'ils marchent absolument dans les té-
nèbres d'une négation absolue ; au milieu de ces
ténèbres, comme une pâle lueur, une affirmation
vague et indécise, plutôt sentie qu'étudiée, guide
et soutient leurs pas. Mais l'aspect négatif est surtout
ce qui se trouve être en relief dans les systèmes
dont ils se proclament les défenseurs.
Tant que les anciens partis régneront en maîtres
sur l'opinion publique, il n'y aura pour la France
ni repos ni stabilité. La cause évidente de l'état de
malaise et d'inquiète anxiété dont les funestes
conséquences se déroulent autour de nous tient
évidemment à l'ignorance du but social, à l'inac-
tion compressive à laquelle cette ignorance con-
damne ce besoin d'action naturel au caractère
français. L'homme a reçu des mains de la nature
8 INTRODUCTION.
une somme d'activité qu'à tout prix il faut qu'il
dépense. Quand rien ne lui indique le but qu'il doit
chercher, il court, il s'agite au hasard, il se heurte
contre les obstacles de la route , contre les jalons
même qui devaient lui servir de guide; il s'irrite
des résistances qu'il rencontre ; dans sa colère aveu-
gle, il les brise, il les broie sous ses pieds.
A Rome, chaque citoyen savait quelle était la
mission sociale qu'il avait à remplir; personne
n'ignorait l'oracle qui promettait au Capitole la
domination du monde. Quand le temple de Janus
était ouvert, l'ordre régnait au forum car l'activité
sociale pouvait se développer suivant les tendan-
ces qui lui étaient propres ; la guerre offrait au
génie belliqueux des romains un but en harmonie
avec sa nature, mais le lendemain du jour où le
triomphateur avait parcouru la voie sacrée traînant
derrière son char les chefs des nations vaincues,
l'esprit de sédition commençait à se glisser dans
la foule. Rendu au repos, le peuple soldat se débat-
tait sous le poids étouffant d'une inaction forcée.
Alors il suivait d'imprudens orateurs au Mont Aven-
tin, alors il insultait à la majesté des faisceaux et
applaudissait aux démagogiques harangues des
sicaires de Catilina. Mais alors aussi les pères de
la patrie , pour arrêter le mal dès sa naissance, se
hâtaient de déclarer la guerre à un Roi et d'ordon-
ner la victoire à une armée.
INTRODUTION. 9
Parmi nous aussi, quand les démolitions de la
république furent terminées, un décret d'en haut
chargea un puissant dictateur de veiller au salut
de la France. Du sommet des alpes, Napoléon con-
jura le démon de l'anarchie en donnant l'Italie à
dévorer au génie de la guerre. Les hommes qui
jusque là s'étaient entredécbirés, les soldats de la
fédération et ceux de la Vendée, les proconsuls de
la convention et les amnistiés de Coblentz oubliè-
rent leurs vieilles rancunes à l'ombre du même
drapeau. La guerre à l'étranger ramena la paix à
l'intérieur.
Aujourd'hui les temps du directoire semblent
être revenus : une hideuse gangrène a succédé aux
transports délirans de la fièvre ; faut-il une secon-
de fois aller chercher au-delà du Rhin le dictame
qui doit cicatriser nos blessures ? faut-il toujours
combattre pour acheter une paix qui bientôt né-
cessitera de nouvelles batailles ? est-ce seulement
par de larges et douloureuses saignées qu'on peut
calmer l'effervescence du sang français ? depuis
qu'elle a ôté son bandeau, l'histoire est-elle encore,
comme la fortune antique, appuyée sur une roue,
forcée de tourner sans cesse dans le cercle des
mêmes événemens ? l'esprit national est-il ce qu'il
était il y a quarante ans ? ces quarante années,
pleines comme des siècles, n'ont-elles rien changé
au destin de l'Europe ?
10 INTRODUCTION.
Personne ne veut la guerre aujourd'hui ; et
cependant, qu'on le sache bien , nous aurons une
guerre générale, une guerre désastreuse, une guerre
qui retardera d'un siècle peut-être les progrès de la
civilisation si les hommes qui gouvernent la société
ne trouvent pas à employer ses forces dans une di-
rection nouvelle ; car il faut que ces forces s'em-
ploient, il faut que cette exhubérance de vie trouve
une large issue, il faut que, las de leurs stériles dis-
sentions, que fatigués de ces querelles qui consom-
ment sans fruit une activité dont ils ne savent que
faire, les hommes des divers partis puissent se
donner la main et s'écrier d'une voix unanime :
nous voulons aller là !
Vous ne voulez pas que ce soit à la frontière ;
vous ne voulez pas d'un but guerrier ; hâtez-vous
donc de nous indiquer un but pacifique. Donnez-
nous une oeuvre à faire, assez grande, assez glorieuse
pour nous faire oublier nos dissentimens politiques,
et vous pourrez congédier vos gendarmes, car l'é-
meute ne sera plus ni dans la presse ni sur la place
publique. Ne voyez-vous pas que nous vous deman-
dons l'aumône, comme les nations la demandent,
les armes à la main ? donnez, donnez-nous de la
gloire et du pain, donnez-nous du travail, et loin
de vous menacer, loin de vous maudire, nous
prierons Dieu pour vous !
INTRODUCTION. II
Il faut à tout prix donner du travail à la France,
si ce n'est pas le travail de l'épée que ce soit celui
de la charrue. — Mais ne vous fesons-nous pas
des routes, des canaux, des chemins de fer ? —
Vous donnez du travail à quelques hommes, mais
vous n'en donnez pas à la nation. Qu'importent
vos chemins de fer à cette jeunesse qui sort à flots
impétueux de nos nombreuses écoles; qu'importent
vos canaux à cette génération d'artistes dont la vie
étiolée va tristement s'éteindre sur les grabats d'un
hôpital ? — Un jour, parmi eux, plusieurs profi-
teront des avantages que procureront ces grands
travaux.—Un jour, hé! sans doute! un jour,
mais aujourd'hui, aujourd'hui ne ferez-vous rien
pour eux ?
Toutes ces améliorations de détail sont utiles ,
mais elles ne suffisent pas. Il faut une impulsion
générale qui passionne les masses pour l'industrie
comme autrefois elles se passionnaient pour la
guerre. Il faut que le coeur nous batte à la lecture
des bulletins écrits sur les routes stratégiques de la
Vendée, comme il nous battait à la lecture des
bulletins écrits sous le soleil d'Austerlitz. Nous
ne songions guères alors ni au tiers parti, ni à
la coalition ; nous aurons bientôt oublié ces rêves
de notre agonie quand vous nous aurez donné
de glorieuses réalités à accomplir.
12 INTODUCTION.
Passionner une nation ! mais qui peut se vanter
d'avoir une telle puissance ? si là est notre seule
planche de salut, ne devons-nous pas nous apprêter
à la mort? —Ecoutez : il y a quinze ans, le triom-
phe des idées rétrogrades avait jeté la France dans
un profond découragement ; mais quelques hom-
mes encore restaient assis sur les bancs du libéra-
lisme parlementaire; Benjamin Constant, Foy,
Manuel se levèrent et la France toute entière
tressaillit; ils lui montrèrent la route, et cinq ans
plus tard le but était atteint et dépassé.
Mais où trouver des hommes de cette taille ? —
Ces hommes, lorsqu'ils furent couchés dans le
cercueil, nous avons mesuré leur stature; elle ne
dépassait pas la stature ordinaire, seulement,
comme ces verres polis qui concentrent les rayons
du soleil, ils condensaient en un faisceau incendiai-
re , sur les degrés du trône, l'ardeur brûlante qui
rayonnait autour d'eux ; ils se firent de ces rayons
de feu une torche et une .auréole. Cherchez des
hommes qui représentent la France comme ces
hommes la représentaient, cherchez des hommes
qui sentent, comme eux, ce que nous sentons tous,
qui aient puissance de nous instruire, comme eux,
de notre propre pensée et de nous éclairer de notre
propre lumière.
Ce ne sont pas les hommes qui manquent, ce sont
les idées. Lorsqu'une grande idée apparaît sur la
INTRODUCTION. 13
scène du monde, jamais les hommes qui doivent en
être l'incarnation glorieuse, qui doivent lui donner
vie et réalité n'ont fait défaut à la cause du pro-
grès. La génération actuelle, dira-t-on, est égoiste
et lâche, le culte du veau d'or a éteint en elle tout
sentiment généreux, les portes sont ouvertes à deux
battans à toute ambition légitime et cependant on
ne trouve pas, dans ces milliers de parvenus que l'é-
lection soumet successivement à l'épreuve du pou-
voir, une seule tête à larges conceptions, un seul
coeur à chaleureuses sympathies.—Mais a-t-on ou-
blié le triste spectacle qu'offrait la France à la suite
de cette dégradante orgie qu'on appelle le règne de
Louis XV ? Le successeur de ce monarque ouvrait
aussi à deux battans les portes de son conseil, il
appelait à lui tout ce qui se sentait dans la poitrine
un coeur d'honnête homme, et cependant, excepté
Turgot dont le génie même ne put vaincre la
force d'inertie que lui opposait la nullité de ses
collègues, voyez combien les hommes de quelque
valeur étaient rares, combien la France était
déchue.
Une grande idée cependant fermentait dans
l'ombre ; tout-à-coup elle éclata, et à l'instant,
comme par miracle, des hommes éminens accou-
rurent de toute part, et l'assemblée constituante
qui, elle, ne démolissait que pour construire, que
pour constituer la société sur des bases plus solides,
14 INTRODUCTION.
montra au monde étonné ce qu'il y a de puissance
dans une grande affirmation sociale.
La nécessité d'un nouveau parti, d'un parti
véritablement affirmatif et se distinguant radica-
lement, en cela, des bruyantes négations du passé,
désormais jugées par leurs oeuvres, est sentie par
tous les hommes avancés.
Déjà, pour la constitution de ce parti nouveau,
de grandes choses ont été faites, déjà les vérités
primordiales qui doivent lui servir de base sont
devenues le mot d'ordre et le critérium commun
des intelligences d'élite appelées à lui donner une
première impulsion.
La première de ces affirmations fondamentales
est celle-ci :
Le parti social veut le bonheur de la France
et, par la France, le bonheur de l'humanité a qui
toujours la France sert d'exemple et de guide.
Certes, si les hommes dont nous parlons se
renfermaient dans une généralité aussi vague, si
un pareil axiôme était le seul principe sur lequel
ils puissent faire reposer leur profession de foi,
on pourrait à juste titre contester leurs prétentions
à venir apporter aux problèmes sociaux une solu-
tion nouvelle, car il n'est pas un seul parti qui ne
veuille sincèrement aussi le bonheur de la France.
INTRODUDTION. 15
Ce sentiment est commun à tous les hommes géné-
reux, quelques soient d'ailleurs les diversités d'opi-
nion qui les divisent.
Mais cet axiôme banal, par une série de trans-
formations successives, de sentiment, doit devenir
idée, et des hauteurs de l'idée doit descendre aux
réalités pratiques.
De ces transformations la première est celle-ci :
le parti social veut le bonheur de la France,
c'est-à-dire l'amélioration physique, morale et
intellectuelle de toutes les classes de la nation.
Ici l'analyse a jeté quelque lumière dans les
ténèbres de la synthèse primitive; ce mot Bonheur
jusque là si élastique, si indéterminé , a pris une
acception plus circonscrite et mieux définie. Nous
sommes déjà entrés plus avant dans le domaine
de l'affirmation et, par cela même aussi, nous
avons commencé à nous séparer des partis négatifs
dont, à notre point de départ, rien ne nous distin-
guait' encore.
L'amélioration du sort de toutes les classes, de
la classe aristocratique, comme de la classe bour-
geoise, comme delà classe plébéienne ! certes les ni-
veleurs de l'extrême démocratie, les vieux ultras de
la féodalité , les loups cerviers de la bourse, n'ins-
criront jamais sincèrement, en tête du programme
social qu'ils peuvent rêver , celte devise qu'accep-
16 INTRODUCTION.
tent cependant les chefs plus éclairés des partis
dont ils sont l'exagération radicale et l'expression
dernière.
L'amélioration simultanée des trois aspects sous
lesquels se manifeste la vie des nations ! certes nous
sommes déjà loin de ces théories incomplètes qui
bornent tout progrès à la résurrection des croyan-
ces morales, ou à la vulgarisation des méthodes
intellectuelles, ou enfin à la reconnaissance des
droits politiques.
Nous n'avons fait encore qu'un seul pas , et
déjà nous voyons s'ouvrir devant nous une route
nouvelle. La triple définition que nous avons
trouvée du mot bonheur et du mot nation nous a
donné une solution ternaire complétement dis-
tincte des solutions unilatérales et exclusives sur
lesquelles s'appuient les doctrines dont nous devons
déjà pressentir la prochaine conciliation.
Cela même ne peut suffire encore. Vouloir
l'amélioration physique, morale et intellectuelle
de toutes les classes, c'est émettre un voeu, mais
ce n'est pas exposer les moyens par lesquels seule-
ment ce voeu peut devenir une vérité en recevant
une réalisation progressive.
Le parti nouveau a quelque chose de mieux
à faire que des voeux ou des doléances ; il a à cons-
INTRODUCTION. 17
tituer la science sociale toute entière, il a à tracer,
dans ses principaux détails, le plan des améliora-
tions qu'il médite.
De là, pour lui, la nécessité d'une triple étude
et d'une triple doctrine.
Il sait qu'il est trois questions auxquelles, pour
sortir de l'ornière des vieilles négations, un parti
positif doit pouvoir répondre d'une manière nette
et catégorique.
La première est celle-ci : si demain ce parti
était constitué et tout puissant, que ferait-il pour
l'amélioration matérielle du sort de toutes les
classes ?
La réponse à cette question ne s'improvise pas;
elle suppose de profondes méditations et de lon-
gues recherches. Cette réponse est l'exposition
d'une science toute entière ; répondre à cette ques-
tion, c'est développer tout un système d'économie
sociale. Or nous affirmons, avec la conviction la
plus entière, que tant qu'un parti n'aura pas à
s'appuyer sur une doctrine économique qui lui
soit propre, il ne méritera pas le titre de parti
positif, il ne se donnera pour base qu'une affir-
mation incomplète, car l'affirmation complète
doit embrasser tout à la fois l'aspect matériel,
l'aspect intellectuel, et l'aspect moral de la vie
des nations.
18 INTRODUCTION.
Il y a plus et il est permis de soutenir que la
constitution d'un semblable parti serait, de nos
jours, une impossible chimère. C'est précisément
parce que las anciens partis sont impuissans a
soulager la misère du peuple et à multiplier les
élémens de la richesse générale, que parmi les
hommes avancés, ils n'excitent plus aujourd'hui
qu'une indifférence méritée. Cette indifférence
serait le seul accueil que pourraient faire ces hom-
mes à un parti nouveau qui se déclarerait, sous ce
rapport, aussi impuissant que les opinions aux-
quelles il voudrait se substituer.
L'économie politique est la science de l'utile,
comme la morale est la science du juste, comme
les théories intellectuelles sont la science du vrai ;
or le parti qui se reconnaîtrait ignorant dans la
science de l'utile, serait un parti dont l'utilité,
pratique serait nécessairement réputée fort dou-
teuse et qui par conséquent serait peu de nature à
réveiller les sympathies de la nation.
De toutes les lacunes ce serait même celle qui
lui serait la plus funeste; car les questions d'utilité,
sans être les plus importantes, sont évidemment
aujourd'hui celles dont l'actualité est la plus grande.
Tant que le peuple languira dans la misère, tant
que le travail de toute la journée lui suffira à peine
pour se procurer du pain le soir, les tentatives
faites pour le moraliser ou l'éclairer, pour lui
INTRODUCTION. 19
donner des croyances, des droits et des leçons,
resteront sans résultat si toute fois elles n'engen-
drent point de désastreuses conséquences. Donnons-
lui d'abord du bien-être, intéressons-le au maintien
de l'ordre et de la tranquillité, puis nous pourrons,
sans danger, l'instruire de ses droits en l'éclairant
sur ses devoirs. Jusque-là il ne prêtera à nos dis-
cours qu'une oreille inattentive ou, s'il nous écoute,
ce ne sera que pour abuser des armes qu'impru-
demment nous lui aurons livrées.
Le parti social, pour pouvoir se constituer,
doit avant tout se trouver en possession d'une
nouvelle théorie économique.
Par là encore il se séparera des anciens partis,
car aucun d'eux, redisons-le encore, n'a de plan
arrêté sur les moyens d'accroître la richesse natio-
nale. Les hommes exagérés, les logiciens inflexi-
bles que chaque parti renferme et renie, ont
bien, il est vrai, quelques solutions particulières
des questions d'utilité générale. La loi agraire, la
subordination réciproque des fiefs, le maintien
invariable de l'organisation actuelle, peuvent cons-
tituer la base de ces solutions isolées. Mais les hom-
mes éminens dont chàque parti s'enorgueillit à
juste titre, désavouent ces témérités que repousse
d'ailleurs le bon sens des masses. Ils savent qu'il
est aussi impossible de ressusciter ce que le temps
a détruit, que de maintenir invariablement et sans
20 INTRODUCTION.
modification aucune ce que le présent renferme.
Ils ne veulent pas des solutions que leur présen-
tent d'imprudens auxiliaires, et n'ayant rien a pro-
poser eux-mêmes, ils sont forcés d'avouer qu' ils
ne savent pas comment travailler à l'amélioration
matérielle du sort des nations , ou plutôt, pour
échapper à ce triste et pénible aveu, ils sont con-
traints de se rejeter dans les hyperboles des plus
nuageuses généralités.
Mais le parti social mériterait l'accusation de
matérialisme que lui a quelquefois prodigué l'igno-
rance, s'il se tenait exclusivement renfermé sur le
terrain des intérêts matériels et dans le cercle
étroit des doctrines économiques. Si sa philantro-
pie lui fait un devoir de chercher avant tout les
moyens de venir au secours de la misère du peu-
ple , il n'ignore pas que l'intelligence aussi a à souf-
frir de la soif et de la faim. Il applaudit sans doute
aux tentatives isolées, aux améliorations de détail
dont l'éducation publique a dans ces derniers temps
été l'objet. Mais un parti positif est par essence
l'expression vivante d'un système ; tout ce qui n'est
pas systématisé, organisé, coordonné, répugne à
sa nature. Il n'accepte même les plus heureuses
conceptions qu'en les marquant de son empreinte.
La méthode lancastrienne , renseignement clas-
sique des Jésuites, l'éclectisme mathématique et
INTRODUCTION. 21
littéraire de l'université n'aboutissent qu'à des
résultats partiels et incomplets qui ne peuvent
lui suffire. La création d'un vaste plan d'éduca-
tion publique est une nécessité qu'il sent de la
manière la plus profonde. Déjà les bases de ce
projet de réorganisation universitaire, mûrement
discutées et réfléchies , forment un corps de doc-
trine assez étendu quoique imparfait encore, pour
que même , sous ce rapport, le parti social puisse
se faire un titre des vues nouvelles qu'il apporte
et qui, sans les contredire , harmonisent et con-
cilient les tendances diverses qu'ont donné à l'é-
ducation publique les pouvoirs successivement
appelés à diriger cette branche si importante de
l'action gouvernementale.
A une nouvelle théorie économique, à un nou-
veau système d'éducation doit se joindre la con-
naissance des moyens les plus propres à déve-
lopper dans les masses les sentimens d'une moralité
progressive.
La morale est une plante dont la racine
ne trouve d'aliment que sur le terrain reli-
gieux, partout ailleurs elle languit et s'étiole.
En vain voudrait-on la faire germer sur le sable
mouvant de la philosophie ou sur la grève des-
séchée du scepticisme ; elle a besoin pour vivre
de la rosée du ciel et ses fleurs ne s'épanouis-
22 INTRODUCTION.
sent que sous l'haleine vivifiante de l'espérance
et de la foi.
La question morale et la question religieuse
sont indissolublement unies. Et comme la ques-
tion morale est une des trois questions fonda-
mentales auxquelles, sous peine d'impossibilité,
tout parti positif doit pouvoir répondre par une
affirmation précise , il s'en suit que nul parti po-
sitif ne peut se constituer sans le secours de l'idée
religieuse.
Des trois partis anciens un seul semble satis-
faire à cette importante condition. On ne pourrait
sans injustice contester au parti légitimiste son atta-
chementpour la forme catholique; il semble même
sous ce rapport ne pas mériter d'être mis au rang
des partis négatifs. Tout en convenant sans peine
de sa supériorité relative sous ce point de vue,
nous ne devons pas nous exagérer la valeur d'un
fait exceptionnel qu'avant tout il importe d'ap-
profondir.
Ce qui doit nous frapper dabord c'est cette
préférence que les organes du légitimisme accor-
dent, même à leur insu, aux schismatiques russes
plutôt qu'aux catholiques polonais ; c'est cette in-
différence avec laquelle ils accueillirent la nouvelle
de l'émancipation de la Grèce chrétienne et ces
voeux instinctifs qu'ils fesaient pour le triomphe
de la légitimité musulmane. Malgré toutes les
INTRODUCTION. 2 3
protestations de la presse, si là Hollande et la
Belgique se soumettaient à l'arbitrage de ce parti,
il est presque assuré que la balance pencherait
vers le souverain légitime des Pays-bas. N'est-
ce pas déjà un indice que la pensée religieuse
loin d'être identifiée avec la pensée politique, lui
est subordonnée et souvent même complètement
étrangère?
Dans le catholicisme, il n'y a qu'une chose es-
sentiellement acceptée par le parti qui nous oc-
cupe , et cette chose est une négation. Soyez bons
catholiques mais croyez au progrès, applaudissez
à toutes les innovations progressives , constituez-
vous le défenseur des libertés populaires, le lé-
gitimisme vous reniera ; ne regardez au contraire
la religion que comme un amas de superstitions
absurdes mais qu'il faut respecter parce qu'elles
sont utiles au maintien de l'ordre, sous ce rap-
port demandez à grands cris non seulement qu'on
respecte mais encore qu'on consolide cette bar-
rière opposée au génie des innovations, et, si de
plus vous acceptez le programme nébuleux du
droit divin, présentez-vous avec confiance, vous
serez accueilli en frère.
Ce serait étrangement se méprendre sur le sens
de nos paroles que d'y voir une accusation portée
contre un parti dont nous respectons les convic-
tions généreuses et le noble dévoûment à la cause
24 INTRODUCTION.
du malheur. Nous sommes loin de prétendre que
les hommes de ce parti soient des hommes sans
religion, nous sommes même persuadés que c'est
dans leurs rangs que se sont le mieux conservées
les traditions de l'antique ferveur religieuse. Mais
ce que nous ne croyons pas, c'est que hors du
légitimisme il n'y ait pas plus de salut que hors de
l'Eglise ; ce que nous ne croyons pas, c'est qu'il soit
impossible d'être catholique sans être légitimiste
ou légitimiste sans être catholique.
Ces deux choses sont distinctes et indépendantes,
et le rapprochement qui s'est opéré entr'elles tient
seulement à ce que toutes deux elles supposent la
même négation ; la négation du progrès, avec cette
différence toute fois qu'elle est interprétée en ce
sens d'un côté qu'il ne peut exister, dans l'avenir,
de forme religieuse supérieure à la forme catholi-
que et en ce sens de l'autre qu'il est impossible
d'arriver jamais à une forme politique plus parfaite
que la forme politique de l'ancienne monarchie
et de l'ancienne constitution française.
Les hommes du légitimisme sont généralement
religieux, mais le parti légitimiste en lui-même et
comme parti ne l'est pas, ou du moins n'a de culte
que pour une négation.
Des deux autres partis, l'un ne dissimule pas son
indifférence philosophique, ou plutôt trop timide
pour avoir même lé courage de l'indifférence, il
INTRODUCTION. 25
ne craint point, par une lâche hypocrisie, de s'avi-
lir jusqu'à mendier le secours et l'appui d'une re-
ligion dont il méprise les pratiques mais dont il
redoute l'influence ; l'autre cherche vainement à se
faire un titre du néo-christianisme qu'il invente ou
plutôt qu'il restaure. Le néo-christianisme des répu-
blicains n'est au fond que la dernière expression du
protestantisme allemand avec cette seule différence
que ce qui s'appelait autrefois liberté d'examen ,
s'appelle aujourd'hui liberté de la presse. Le néo-
christianisme rejette, en pratique du moins, tous
les mystères et toutes les préceptes du catholicisme;
il n'en conserve que le dogme de la fraternité
humaine , dogme qui, étant sans contrepoids,
n'est que la négation formelle du principe d'au-
torité.
Ces tendances protestantes du républicanisme
n'ont point échappé à l'un des publicistes modernes
qui ont le mieux compris l'importance politique
de la question religieuse. Nous n'acceptons pas
cependant sans réserves le raisonnement qui cons-
titue le fond de l'article publié dernièrement à
ce sujet par M. Guizot. Le problème politique
aujourd'hui consiste dans la découverte des lois
de combinaison par lesquelles peuvent s'associer
et se concilier les trois partis qui divisent l'o-
pinion en France; cela est incontestable et ces
prémisses n'ont aucun besoin d'être démontrées.
20 INTRODUCTION.
Mais faut-il en conclure que l'alliance des partis,
exigeant l'association de tous les élémens dont ils
se composent, la solution du problème politique
entraîne et suppose la solution du problème reli-
gieux, de telle sorte, que chercher à concilier le
légitimisme, le républicanisme et le juste-milieu
soit une tentative infructueuse si elle ne se combine
avec la recherche des moyens les plus propres à
concilier le catholicisme, le protestantisme et la
philosophie ? nous ne le pensons pas..
La question politique est une question française;
pour la résoudre il suffit de tenir compte des élé-
mens que la France renferme. Il n'en est pas de
même de la question religieuse; la question reli-
gieuse n'est pas française , mais humanitaire. S'il
s'agissait d'inventer une religion pour la France,
ce serait faire assez que de la constituer de manière
à satisfaire à ce qu'il y a de légitime dans les exi-
geances diverses du catholicisme, du protestan-
tisme et de la philosophie; mais une religion
française, venant après la religion plus qu'eu-
ropéenne dont les ruines imposantes attirent encore
nos respects , serait une absurde, une impossible
rétrogradation.
Sans doute la restauration religieuse doit tenir
compte des élémens français mais, outre ces élé-
mens , il en est une foule d'autres dont elle doit
également s'occuper, ou plutôt, s'élevant dans
INTRODUCTION. 27
de plus hautes régions, elle doit prendre, pour
données primordiales du problème, des faits assez
généraux, assez humains, assez cosmopolites, pour
embrasser, comme de simples corollaires et d'ac-
cidentelles conséquences, les solutions diverses
qu'a successivement reçu parmi nous la question
religieuse. Cette nécessité, l'écrivain célèbre, au-
quel nous fesons allusion, paraît ne l'avoir pas
sentie, et, sous ce rapport, l'école doctrinaire ne
nous semble pas avoir été plus heureuse que les
opinions avec lesquelles elle se trouve en lutte.
En général les partis négatifs repoussent ou
la religion elle-même ou le progrès religieux, c'est
par là surtout que le parti social se distingue des
autres partis.
Le parti nouveau croit fermement que, sans
réorganisation religieuse, toute réorganisation
sociale est incomplète et impossible. Il affirme la
nécessité de la religion, la nécessité d'un progrès
religieux interprêtant, développant et respectant
tout ensemble les traditions du passé.
Les anciennes croyances, l'ancienne morale,
ont perdu cette salutaire influence qu'elles exer-
çaient autrefois sur la foule. La religion, et les
gémissemens qui chaque jour font retentir les.
sanctuaires en sont le désolant aveu, la religion
de nos pères nous trouve glacés, indifférais,
28 INTRODUCTION.
incrédules. Est-ce un bien ? est-ce un mal? —
C'est un fait dont on peut s'affliger ou se réjouir,
mais qu'on ne peut contester.
Or l'absence de religion est une anomalie dans
la vie des peuples, l'absence de religion est un
phénomène maladif qui ne peut durer long-temps
sans entraîner une mort douloureuse. Et la France
ne doit point périr, car Dieu protège la France,
car la France n'a pas accompli encore la misson
providentielle qui lui a été confiée! Son nom ne
peut être effacé du livre de vie car il lui reste
encore de grandes choses à faire. Semblable aux
paladins du moyen âge, elle ne peut déposer ses
armes tant qu'il reste des torts à redresser, des
félons à combattre et des opprimés à secourir.
Mais cette lumière d'en haut qui s'est voilée
d'un épais nuage et nous laisse plongés dans l'hor-
reur dès ténèbres, vers quel point du ciel pou-
vons-nous espérer la voir éclore ? ce fanal des
nations où se rallumera-t-il ? sera-ce sur les ro-
chers du Golgotha, ou, suivant la belle expres-
sion de Demaistre, devons-nous attendre une
nouvelle révélation de la révélation, une sou-
daine et merveilleuse explosion des révélations
antérieures purifiées au creuset et rajeunies par
une ardente fusion ?
La solution immédiate de ces graves et immen-
INTRODUCTION. 29
ses questions est-elle, pour le parti social, une
indispensable nécessité ? sera-t-il dans l'impuis-
sance absolue de se constituer si d'abord et avant
toute chose il ne prélude par une profession de
foi précise et catégorique ? nous ne pensons pas
qu'il puisse être contraint d'attendre pour réali-
ser les améliorations que déjà il projette , d'avoir
promulgué un ensemble dogmatique achevé dans
toutes ses parties ; nous ne lui ferons pas un
crime de n'avoir pu improviser, dans les dix années
pendant lesquelles silencieusement se sont rappro-
chés les élémens nouveaux qui font sa force, ce
qu'à toutes les époques palingénésiques l'humanité
a mis des siècles à obtenir.
Il y a plus encore ; si le système d'amélioration
religieuse et morale qui doit servir de complément,
aux systèmes d'amélioration physique et intellec-
tuelle , pouvait dès aujourd'hui avoir pris nais-
sance dans une ame inspirée, nous n'hésitons pas
à croire que son apparition immédiate, au milieu
des principes qui doivent servir de base au parti
nouveau, serait inopportune et dangereuse. Les es-
prits sont trop peu préparés encore à l'étude de
ces hautes questions pour qu'elles ne viennent pas
jeter des germes de discorde entre des hommes
sortis d'hier des rangs voltairiens du vieux
libéralisme et dont la plupart ont fait un pro-
digieux effort, en reconnaissant toute l'importance
30 INTRODUCTION.
politique et la bonté essentielle de l'élément
religieux.
Nous avons dit que la réorganisation religieuse
était une condition absolument indispensable de
la réorganisation sociale ; mais nous n'avons point
prétendu dire par là qu'elle fût la condition
indispensable de toutes les phases de cette réor-
ganisation. La palingénésie ne sera complète que
lorsqu'elle aura reçu l'empreinte du sceau reli-
gieux, mais le nouvel édifice pourra être déjà bien
avancé avant que cette dernière consécration ne
vienne en couronner le faîte.
L'idée chrétienne n'excerça une puissante in-'
fluence sur le monde romain que vers la fin du
troisième siècle, et cependant, depuis César, la so-
ciété romaine était en voie de transformation ra-
dicale. L'unité politique de l'empire s'était substi-
tuée à la pluralité sénatoriale de la république bien
avant que l'unité chrétienne se soit établie sur les
ruines de la pluralité polythéiste; les affranchis-
semens étaient si multipliés à Rome avant que le
dogme delà fraternité humaine eût été proclamé en
Judée, que des lois tyranniques voulurent en dimi-
nuer le nombre. Il semble qu'il soit dans la nature
du sentiment religieux de se traduire par des faits
et des idées bien long-temps avant de se révéler
par une formule théologique.
Si l'on peut, surtout en commençant, se passer
INTRODUCTION. 31
jusqu'à un certain point, dans le travail de réor-
ganisation sociale, des secours de la formule reli-
gieuse , on ne peut avancer clans cette voie qu'en
se préservant, autant que possible, de tout con-
tact avec les formules anciennes. Sans le maintien
rigoureux de la séparation radicale, mais provi-
soire en tant qu'absolue, du spirituel et du tempo-
rel , la constitution du parti social rencontrerait
d'invincibles obstacles.
Il est deux genres de faute également funestes
contre lequel ce parti doit se tenu en garde. La
restauration appela à son aide le clergé catholique,
elle abaissa la barrière qui tenait le prêtre renfer-
mé dans l'intérieur du temple, elle l'introduisit dans
les conseils de la royauté et lui permit de se faire
une tribune sur la place publique ; les vieilles hai-
nes se réveillèrent en même temps que les vieilles
espérances, et peu de temps sépara le sacre de
Rheims de l'abdication de Rambouillet. Par une
réaction inévitable, la révolution renversa les
croix, sillonna les murs des églises des balles de
l'émeute et ne laissa pas pierre sur pierre du pa-
lais qu'habitait l'archevêque de Paris et qu'auraient
dû cependant protéger de nobles souvenirs; les
hommes de paix déplorèrent ces scandales et, par
ses excès même, l'enthousiasme révolutionnaire
s'éteignit dans bien des coeurs.
32 INTRODUCTION.
Le parti social ne veut ni servir ni opprimer les
religions établies ; il ne veut ni rien leur prendre ni
rien en recevoir. Sa tolérance n'est point faiblesse,
son impartialité n'est point indifférence. Si demain
il était au pouvoir, sa conduite serait calme et di-
gne. Il mettrait autant de fermeté à prévenir les
empiétemens du clergé que d'énergie à le protéger
contre toute agression.
S'abstenir de se prononcer aujourd'hui, n'est pas
renoncer à prendre plus tard le parti qu'aura indi-
qué l'expérience et qu'auront légitimé les sympa-
thies progressives de la société. Dire qu'on veut se
tenir en dehors des controverses religieuses qui
s'agitent de nos jours, parce qu'on les croit stéri-
les , ce n'est pas renoncer à la discussion quand la
question sera mieux posée. Encore une fois le
parti nouveau ne cherche à se constituer sociale-
ment que parce qu'il est animé du plus religieux
de tous les sentimens, de l'amour de l'humanité et
de la foi en sa perfectibilité indéfinie ; s'il ne cher-
che pas d'une manière aussi immédiate à se cons-
tituer religieusement, c'est qu'il croit que l'édifice
doit être bâti avant que la consécration en puisse
être faite.
Tels sont les seuls développemens que nous
puissions utilement donner aujourd'hui à l'affir-
mation religieuse. Peut-être nous sera-t-il permis
INTRODUCTION. 33
plus tard, mais sous la responsabilité d'un seul
nom, mais comme expression d'une conviction
individuelle, de combler en partie cette lacune,
et d'exposer quelques vues sur cette affinité natu-
relle de la religion et de la science qui, suivant
l'expression d'un des plus profonds penseurs de no-
tre époque, (*) doit donner naissance à un événe-
ment immense dans l'ordre divin, vers lequel nous
marchons avec une vitesse accélérée qui doit frap-
per tous les observateurs.
Découvrir d'une manière générale et systémati-
que les meilleurs moyens d'arriver à l'amélioration
physique, morale et intellectuelle de toutes les
classes, voilà la condition scientifique qu'avant
tout doit remplir un parti nouveau; il ne doit
point songer à se constituer avant d'avoir, au moins
en partie, atteint ce premier but de ses efforts.
Si aujourd'hui le parti social cherche à se cons-
tituer , c'est que, sur les points les plus immédia-
tement nécessaires, il se croit en possession d'une
affirmation assez explicite. Le but qu'il se propose
doit dès-lors naturellement changer. Un parti n'est
pas une école mais prend naissance dans une école.
(*) Bemaistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, tome II,
p. 308.
34 INTRODUCTION.
L'école peut se composer de penseurs isolés étu-
diant dans des directions semblables ; un parti est
une réunion d'hommes agissant de concert et en
vue de la réalisation d'idées qui leur sont com-
munes.
Réaliser les améliorations reconnues les plus
urgentes, voilà le but que doit se proposer le parti
nouveau. Mais tout but pratique exige des moyens
d'exécution. Sans la connaissance des moyens, la
connaissance du but serait complètement inutile.
Les améliorations sociales ne peuvent être réa-
lisées que par le pouvoir social; organiser ce pou-
voir en vue de cette réalisation est une nécessité
pour tout parti qui ne veut pas se résigner à une
existence purement spéculative. Or, la science de
l'organisation du pouvoir n'est pas autre chose
que la science politique, d'où nous devons con-
clure que le parti nouveau doit se constituer poli-
tiquement s'il veut être socialement utile.
Par là entendons-nous dire qu'il doive joindre
ses attaques à celles auxquelles le pouvoir gouver-
nemental est depuis si long-temps en butte ? enten-
dons-nous dire qu'il doive élever la bannière d'une
opposition systématique contre toute administra-
tion qui ne serait pas favorable à ses idées ? Non,
sans doute; susciter de nouveaux embarras au
pouvoir n'est pas le moyen de faire qu'il puisse
INTRODUCTION. 35
réaliser les améliorations après lesquelles le pays
soupire. Les partis négatifs jouent un rôle d'acerbe
critique et de perpétuelle censure qui se trouve en
harmonie avec leur caractère; pour obéir aux
tendances de sa propre nature, le parti affirma-
tif doit jouer un rôle plus noble, un rôle d'ins-
piration.
Pendant que la gauche, la droite et les cen-
tres eux-mêmes disent au gouvernement ce qu'il
ne doit pas faire, le parti nouveau doit lui dire
ce qu'il faut réaliser.
Si la machine gouvernementale était parfaite ,
si elle pouvait long-temps fonctionner sans avoir
à subir de nouvelles et profondes modifications,
à cette mission de bon conseil devrait se borner
l'intervention politique du parti social. Malheu-
reusement il rien est point ainsi ; organisée plutôt
par instinct que par science, construite et démolie
tant de fois, rebâtie de toutes pièces en 1814,
rajustée à la hâte en 1830, l'institution politique,
par des craquemens nombreux, par des fentes
profondes qu'un replâtrage de chaque jour peut
à peine dissimuler, annonce que bientôt encore
il faudra en remanier les divers matériaux.
C'est sur cette prévision que se fonde l'espé-
rance des partis et toutes leurs forces s'épui-
sent à renverser les étais qui soutiennent
36 INTRODUCTION.
encore le viel édifice, espérant en confisquer les
ruines à leur profit. Dans cette mêlée générale,
le parti nouveau ne peut rester inactif ; il ne
doit pas se borner à indiquer au pouvoir ce que
le pouvoir doit faire pour la France, il doit lui
apprendre aussi ce qu'il doit faire pour lui-même.
Une réforme profonde est inévitable. Un seul
parti y répugne, mais deux partis la réclament
et, par une tentative récente, ils ont montré qu'im-
punément on ne résisterait pas à leur coalition.
Faite par la main de ces partis, cette réforme
se bornera à une oeuvre de destruction, car s'ils
peuvent s'entendre pour démolir, ils se sépare-
raient aussitôt que sonnerait l'heure de la réédi-
fication. Cette réédification leur serait d'ailleurs
impossible car ils n'ont pas tracé d'avance le plan
suivant lequel elle devrait s'effectuer.
En vue d'une éventualité qui n'est pas bien
éloignée peut-être, dans le dessein aussi de pré-
venir les secousses désastreuses que toute démo-
lition entraîne, le parti social doit se préoccuper
sérieusement de la réforme politique. Il doit tra-
cer d'avance un plan général de réforme, non
pour en réclamer immédiatement la réalisation,
mais pour appeler sur le terrain des idées posi-
tives une discussion qui jusqu'ici s'est égarée, sans
INTRODUCTION. 37
fruit, dans les ardentes controverses d'une critique
passionnée.
Si la réforme, et nous prenons ce mot dans
sa plus grande généralité, si la réforme est une
nécessité que tôt ou tard il faudra subir, le gou-
vernement doit en prendre l'initiative; il doit
plutôt vouloir se réformer lui-même que de voir
les partis triomphans le soumettre à leurs hu-
miliantes exigeances. Ici encore il a besoin d'être
aidé par les conseils d'hommes dévoués mais indé-
pendans, qui puissent lui enseigner les moyens
de satisfaire à ce qui est légitime, de résister à
ce qui est injuste.
La politique, aux yeux du parti social, n'est qu'un
moyen ; c'est un but pour les vieux partis, c'est
même leur but unique ; c'est vers les questions
qu'elle soulève que se concentre toute leur acti-
vité.
C'est là un des caractères essentiels qui distin-
guent le parti nouveau, de ces partis sans nom-
bre qui depuis vingt-cinq ans, comme d'ardens
et fugitifs météores, ont traversé l'horison po-
litique. Les hommes avancés sont las désormais
des querelles parlementaires. S'ils s'en occupent
encore, c'est uniquement pour y mettre un ter-
me , et ils savent qu'elles ne prendront fin que
lorsque sera arrivé le jour de la conciliation des
38 INTRODUCTION.
partis. Préparer cette conciliation, voila toute
leur politique, mais elle ne doit pas se borner
à n'être qu'une vague espérance, elle, doit être
basée sur l'observation des faits et se traduire
par une suite de dispositions générales de na-
ture à satisfaire les voeux de tous les hommes
qui, sous des bannières diverses, sont sincèrement
dévoués à la cause nationale.
Nous avons montré la nécessité d'un parti nou-
veau , nous avons dit à quelles conditions il pourra
se former, nous avons sommairement indiqué les
idées générales qu'acceptent déjà les hommes que
chaque jour un sentiment de dégoût pour les
sourdes intrigues et les misérables querelles de
la politique détache des anciens partis.
Ces hommes, sans se connaître, sans s'être comp-
tés , forment un noyeau imposant autour duquel
viendront se groupper les intelligences lasses des
illusions et des déceptions de toute nature dont
notre époque est si prodigue. Mais leur multi-
tude n'aura d'importance sociale que lorsque,
sortis de l'état d'isolement et d'anarchie, les élé-
mens dont elle se compose se seront rapprochés,
se seront combinés de manière à former une
puissante association.
Pour cela il faut qu'un mot de ralliement,
qu'un système accepté par tous vienne associer
INTRODUCTION. 39
ces hommes qui n'ont encore de commun qu'un
sentiment ou une idée. Tant que le parti social
ne sera qu'une idée, il ne sera pas un parti ;
aussi faut-il qu'à ceux qui sentent les mêmes
choses , qui éprouvent les mêmes besoins , qui
sont animés des mêmes sympathies , on apporte
enfin un ensemble de moyens d'exécution qui,
fesant passer l'idée du domaine de la théorie à
celui de la pratique, puisse se formuler en une
affirmation assez explicite pour que vers elle con-
vergent tous les efforts.
Cette tâche sans doute est au-dessus de la
puissance d'un seul homme ; nous ne sommes plus
au temps des révélateurs ou, pour mieux dire , le
révélateur des temps modernes, c'est cette voix
de la foule que les sages ont appelé la voix de
Dieu.
Or , parmi les hommes de bonne volonté,
pourquoi ne s'en trouverait-il pas un qui, allant
glaner dans le champ populaire, allant consulter
l'expérience des sages, s'inspirer aux chants pro-
phétiques des artistes, écouter aux portes du cabi-
net où s'élaborent les travaux de la science, se
donne pour mission de recueillir pieusement
ces feuillets jetés au vent par la sybille , de noter
avec assiduité ces mots, ces cris qui trahissent
parfois les sympathies d'un siècle, de systématiser,
de coordonner ces élans incompris, ces échos
40 INTRODUCTION.
murmurans, vague et mystérieuse expression des
pressentimens qui agitent les sociétés modernes ?
humble scribe, obscur trésorier de la richesse
commune, pourquoi n'oserait-il pas dire aux hom-
mes de son siècle: voilà comment je traduis votre
pensée!
Ce rôle , qui exige plus de force patiente que
d'ambitieux orgueil est celui que nous essaierons
de remplir. Cette mission est la seule qui puisse
ne pas effrayer notre faiblesse. Dix ans de médi-
tations, voilà nos titres; indulgence et généreux
concours, voilà notre espoir.
Et ce travail d'ailleurs n'est pas le travail d'un
homme isolé. Celui qui écrit ces lignes a porté
devant d'autres hommes les parcelles brillantes
qu'il avait pu recueillir sur les bords de ce torrent
qui emporte dans une voie de progrès les hommes
et les choses ; il leur a demandé de séparer l'or pur
de l'alliage que son inexpérience avait pu confon-
dre avec l'or. Ils l'ont aidé de leurs conseils, ils
partageront la responsabilité de son oeuvre.
Cette oeuvre est vaste, car elle comprend les
solutions les plus importantes aux questions qui
de nos jours ont le plus vivement préoccupé les
hommes d'état ; elle ne sera pas complète cependant,
elle se bornera à l'examen des faits dont l'actualité
INTRODUCTION. 41
est la plus grande et à l'indication dès réformes
dont l'urgence est le plus généralement sentie.
Nous avons rangé sous trois titres principaux
ces matériaux divers que, patient compilateur,
nous avons pu recueillir dans le fond commun
de la pensée du siècle.
Les questions économiques, celles relatives à
l'amélioration matérielle du sort de toutes les
classes attireront d'abord notre attention.
En second heu, et tout en regrettant la lacune
que laisse dans ce travail l'absence des solutions
relatives à la question religieuse, tout en fesant
nos efforts pour que la place que nous laisserons
vide soit assez large, assez belle pour qu'un jour,
sans violence, sans contrainte, la religion puisse
venir l'occuper, nous entrerons dans l'examen des
considérations générales qui doivent servir de
fondement à la reconstitution de notre système
d'enseignement public si en arrière encore des
progrès accomplis par les sociétés modernes dans
d'autres directions.
Enfin, et seulement comme étude des moyens
les plus propres à faciliter la réalisation de nos
projets de réforme, nous aborderons le champ
de la politique et, sans lâche faiblesse comme sans
42 INTRODUCTION.
téméraire audace, nous dirons ce qui nous paraît
vicieux dans nos institutions, et aussi ce qui nous
semble être le symptôme de tendances heureuses
et avancées.
Ces idées, nous les soumettons à l'acceptation
du parti social, non dans l'espoir de les voir toutes
prises en considération, mais dans la persuasion
que le plus grand service qu'on puisse aujourd'hui
rendre à la société c'est d'appeller l'attention des
penseurs sur les seules questions qui véritablement
peuvent contribuer à la prospérité générale.
ÉCONOME SOCIALE.(*)
Suivant la définition généralement acceptée aujour-
d'hui , l'économie politique est la science qui traite des
moyens d'augmenter la richesse des nations ou, ce qui
revient au même, qui a pour but l'amélioration maté-
rielle du sort de toutes les classes dont les nations se
composent.
Cette définition contient trois ternies dont il faut
tenir compte:
1° Augmenter la richesse générale :
2° Faire que cette augmentation de richesse profite
à toutes les classes sans exception ;
3°. Déterminer la proportion dans laquelle chaque
classe doit profiter de cet accroissement de richesse.
Celte division , que nous fournit la définition même
qui sert de point de départ à la science, sera celle que
naturellement nous devons adopter.
(*) Notre projet n'est pas de traiter d'une manière complète
et systématique les questions successivement agitées par les éco-
nomistes modernes. Nous nous bornerons à un rapide examen
de celles qui nous semblent constituer le fonds même de la
CHAPITRE I.
DES MOYENS D'AUGMENTER LA RICHESSE GÉNÉRALE.
En général, les anciens économistes se sont plutôt oc-
cupés des sources de la richesse que des moyens de
donner à ces sources une plus grande abondance. Aris-
tote regarde la direction des travaux agricoles , la chasse
aux bêtes et aux esclaves , et la conquête militaire comme
étant les seules occupations dignes de l'homme libre; dans
le moyen-âge, les théories du mercantilisme prévalu-
rent, et les économistes lombards, les marchands des han-
ses hollandaises et teutoniques , regardèrent le change
et l'échange comme les seuls moyens d'enrichir les na-
tions. Confondant l'or avec la richesse dont l'or n'est
qu'une représentation , ils attribuèrent à l'usure une
science. Notre but, ici comme dans les autres parties de ce
travail, sera moins théorique que pratique, nous chercherons
plutôt ce qui doit être réalisé que ce qui peut servir de texte à
de scientifiques controverses.
Nous n'écrivons pas pour les hommes de cabinet ou de tribune,
mais pour les hommes d'action , pour les hommes qui pensent
avec nous que la foi sans les oeuvres est une foi morte et stérile,
et que le salut des nations exige non seulement qu'elles croient
au progrès, mais encore qu'elles travaillent à élargir la voie qui
seule peut conduire aux améliorations après lesquelles elles
soupirent.
ÉCONOMIE SOCIALE. 45
puissance productive par elle-même. Plus tard, Quesnay
d'une part, Smith et Malthus de l'autre, ressuscitè-
rent ces deux doctrines en les modifiant, en les met-
tant autant que possible en harmonie avec les lumières
et la moralité modernes , en leur donnant une forme
plus métaphysique et plus rationnellement systémati-
sée. Quesnay crut voir, dans la terre, abstraction faite
du travail humain, la source de toute richesse ; Smitli
au contraire négligea la part de production due aux
puissances naturelles pour ne s'occupper que de l'in-
dustrie humaine. Say , Ricardo, Sismondi ont épuisé
toutes les ressources de l'éclectisme et celles d'un beau
talent pour concilier ces deux doctrines ; mais , comme
leurs prédécesseurs , ils se sont arrêtés au seuil de la
science; ils n'ont guère été au-delà des simples défini-
tions théoriques; ils se sont peu occuppés des voies et
moyens les plus propres à augmenter la somme géné-
rale des richesses.
La richesse , cette expression si simple , si bien com-
prise par tous les hommes , si claire et si précise aux
yeux du bon sens le plus vulgaire , a cependant suscité
une foule de définitions différentes et souvent contra-
dictoires ; ce mot, sur la valeur duquel en pratique
tout le monde s'entend , a été , pour les économistes , le
signal des discussions les plus passionnées et des récri-
minations les plus ardentes.
Cette controverse, qui aujourd'hui n'a plus qu'une
valeur historique, prenait sa source dans la confusion
faite entre la richesse véritable et actuelle , et la richesse
possible et à venir. La richesse actuelle consiste unique-
46 ÉCONOMIE SOCIALE.
ment dans la possession des choses actuellement consom-
mables. Le peuple actuellement le plus riche est bien
certainement celui qui possède la plus grande somme
de denrées d'un usage immédiat. Supposez une nation
chez qui se trouvent en abondance des grains , des bes-
tiaux , des marchandises fabriquées de toute sorte ;
quand même le sol qu'elle habite serait aride, quand
même les populations qui la. composent seraient livrées
à tous les vices qu'engendre la paresse, cette nation, pour
ie moment., n'en serait pas moins riche. Bientôt, il est
vrai, ayant consommé ses richesses et se trouvant inca-
pable de les remplacer par d'autres, elle tomberait dans
la plus extrême misère, mais eu attendant que ce moment
arrive, il n'en serait pas moins vrai de dire qu'elle pos-
sède la richesse.
Supposez au contraire un peuple livré à une disette
extrême de tous les biens immédiatement propres à la
consommation , mais composé de populations actives et
laborieuses , habitant un sol fertile ou un pays dont la
position géographique se trouve être favorable au com-
merce d'échange; bien que destinée à une prochaine opu-
lence , celte nation, jusqu'à ce que les germes de richesse
qu'elle possède se soient développés, sera une nation
misérable.
La science , pour être complète, ne peut séparer le
présent de l'avenir, les biens immédiatement propres à
la consommation de ceux qui doivent reproduire ce que
la consommation aura fait disparaître. La définition
scientifique doit embrasser ces différens ordres de biens;
ÉCONOMIE SOCIALE. 47
elle doit comprendre , sous le nom de richesse, tout ce
que les hommes sont convenus d'appeler des choses
utiles.
Les choses utiles sont de trois espèces: 1° les choses
utiles à la consommation , les denrées alimentaires, les
habits, les maisons ; 2° les choses utiles à la production,
le sol, les outils , les usines et, s'il est permis de parler
ainsi,les ouvriers eux-mêmes ; 3° enfin,les choses utiles
à l'échange , c'est-à-dire celles au moyen desquelles on
peut indifféremment se procurer, soit des denrées fongi-
bles, soit des instrumens de travail ; pour les nations
modernes , les choses utiles à l'échange se résument dans
le numéraire, dans les papiers-monnaies d'une valeur
reconnue, en un mot, dans ce qu'on appelle le signe
représentatif.
Si l'on veut se tenir sur le terrain des généralités, il
est clair que par le mot richesse on doit entendre ces
trois sortes de biens. Il est bien clair que richesse doit
signifier possession de toutes les choses utiles. Mais
quand, des hauteurs de la théorie , on veut descendre
aux applications de la pratique, de toute nécesité il
faut circonscrire un point de vue que l'oeil n'embras-
serait qu'avec peine ; de toute nécessité il faut éliminer,
de l'équation économique, les termes qui n'en sont pas
facteurs indispensables.
L'économie politique a pour but d'augmenter la
richesse générale, c'est-à-dire, le nombre et la qualité des
objets utiles ; mais comme cette augmentation ne peut
s'opérer que par le travail , c'est du travail seulement
qu'elle peut s'occupper.
48 ÉCONOMIE SOCIALE.
Renfermée dans ces limites, lé champ d'étude qu'elle
aurait à parcourir serait trop vaste encore. L'amélio-
ration du travail suppose l'amélioration de ces innom-
brables procédés qui distinguent entr'eux les diverses
espèces de travaux. L'économie politique ne peut des-
cendre dans ce labyrinthe de détails, elle en confie
le fil aux sciences d'application , à l'agronomie, à la
chimie, à la mécanique , et ne réserve pour elle que
les questions relatives , non pas aux procédés du travail,
mais à son organisation ; elle s'occuppe plutôt des tra-
vailleurs , des instrumens et des produits du travail, que
du travail lui-même, ou plutôt, en vue de favoriser
la production, elle s'occuppe surtout de la distribu-
tion des instrumens et des produits du travail entre les
travailleurs.
Elle ne craint pas de s'attaquer à cette effrayante
question de la propriété , parce que n'ayant pas mis-
sion de discuter les théories métaphysiques du droit en
lui-même , parce que n'ayant pas à examiner la valeur
des raisonnemens plus ou moins solides sur lesquels
reposent ces théories, elle n'a pas à redouter d'ajouter
un nouvel aliment aux brandons de discorde qu'une
controverse - imprudente agiterait sur le sein des socié-
tés modernes.
Sachant bien que l'utile est inséparable du juste et
du vrai, la science des économistes ne se demande pas
s'il est moral ou s'il est raisonnable que la propriété
soit constituée sur telle ou telle base; elle se borne à
chercher comment la propriété ou, ce qui est la même
chose, le libre usage des instrumens de production ,
ÉCONOMIE SOCIALE. 49
doit être organisé pour produire les conséquences les
plus utiles dans l'intérêt général.
La solution à laquelle elle arrive et qui porte sa
démonstration dans son propre énoncé, est celle-ci : la
propriété des instrumens de travail n'est utile qu'en-
tre les mains des travailleurs , ce qui revient à dire
que la propriété n'est convenablement organisée dans
l'intérêt général que lorsqu'elle assure aux travailleurs
la libre disposition des instrumens sans lesquels il n'est
pas de travail possible.
Un atelier , dans lequel les outils seraient distri-
bués de manière à ce que le menuisier ait une en-
clume , le forgeron un rabot, et le tailleur de pierre un
métier à tisser la laine, offrirait l'image de la plus im-
productive anarchie. Par une sorte de transaction, ces
hommes pourraient remédier en partie à ce qu'une
pareille distribution aurait d'absurde ; ils pourraient
se prêter les uns aux autres les outils dont ils ne sau-
raient pas faire usage. Le menuisier prêterait son en-
clume au forgeron, qui, à son tour , lui prêterait son
rabot. Après cet arrangement, le travail deviendrait
possible. Il ne marcherait cependant pas d'une manière
régulière ; chaque ouvrier restant propriétaire de l'ins-
trument prêté par lui, pourrait, suivant son caprice,
le reprendre pour essayer de s'en servir , ou pour le
prêter à un nouvel arrivant.
Tel est le spectacle qu'offre notre organisation ac-
tuelle. En définitive, les instrumens de travail sont, il est
vrai, confiés aux travailleurs capables de s'en servir ,
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