Du Pouvoir en France, par J. Wallon : de l'origine et des conditions du pouvoir, de la souveraineté et de la liberté politique

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Didier (Paris). 1852. In-12, XII-132 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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DU POUVOIR
Imprimerie de Pillet fils ainé, rue des Grands-Augustins, 5.
DU POUVOIR
EN FRANCE
PAR J. WALLON.
De l'origine
et des conditions du Pouvoir.
De la souveraineté
et de la liberté politique.
PARIS
DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 33.
1852.
PRÉFACE.
Nec vitia nostra nec remédia
pati possumus.
Oa a dit la société souveraine, et cela n'est point,
puisqu'elle n'est pas libre de supprimer son gouver-
nement pour n'en plus avoir.
On a dit l'individu souverain, et cela est faux ,
puisque soumis à la nécessité de réconnaître un
Pouvoir, il n'est pas libre de le faire ou défaire à
son gré.
On a dit la raison souveraine, et il n'en est rien,
puisque n'étant qu'un moyen terme, ou, comme
son nom l'indique, un rapport entre ce qui est et ce
qui doit être, entre le passé et l'avenir, elle ne peut
rompre avec les traditions d'autrefois sans perdre
aussitôt ses titres et ses droits.
Voilà trois faits que les révolutions établissent
et que j'ai voulu mettre en lumière en retraçant
l'histoire de nos dernières années.
VI
Nous sommes libres cependant, et ce privilège
est celui dont nous nous montrons le plus fiers; car
en effet, la liberté c'est tout l'homme. Soit qu'on
la nomme, dans l'ordre des vérités surnaturelles,
la Foi ; dans l'ordre des vérités morales, la Cons-
cience ; dans l'ordre intellectuel, la Raison ; dans la
pratique ordinaire de la vie, la Volonté; d'où pro-
cèdent, dans l'ordre juridique, le droit, et dans l'or-
dre économique, la propriété ; c'est partout et
toujours le même fait qui se cache sous des déno-
minations si diverses. Et quel est-il sinon l'expres-
sion constante de nos rapports à Dieu? — Donc pour
conquérir des libertés il suffit d'acquérir des" croyan-
ces, et si nous étions capables d'une soumission
absolue, nous le serions d'une liberté sans bornes.
Si l'homme est libre, il est intelligent ; car l'in-
telligence et la liberté ne sont encore qu'un seul et
même fait envisagé sous deux aspects différents (1).
Enfin, de ce que l'homme peut faire concourir son
(1) Il en est de cela comme de nos sciences et de nos
croyances (car nous ne savons que ce que nous croyons
savoir), comme de nos droits et de nos devoirs, comme
du bien et du vrai,-etc., toutes choses qui ne sont pas
doubles en soi, mais en nous et lorsque nous y appli-
quons notre seule faculté de Raison, qui ne perçoit rien
sans le dédoubler aussitôt, puisque son rôle est précisé-
ment d'opérer ce partage afin d'introduire des rapports
vrais ou faux dans le monde.
VII
intelligence et sa liberté vers un but, on dit qu'il est
moral.
Ces trois facultés s'exercent d'autant mieux que
les rapports sociaux sont plus constants ou mieux
ordonnés. Mais dans les temps de révolutions elles
s'évanouissaient entièrement. Nul n'est plus libre.
Les prévisions des habiles sont vaines, et les cal-
culs des savants toujours trompeurs. Chacun fait
malgré soi l'opposé de ce qu'il veut faire. L'im-
prévu nous domine, la fatalité nous conduit. Voilà
ce que j'ai vu et ce que j'ai dit.
Et comme c'est là un état contradictoire, chacun
travaille de son mieux à en sortir au plus vite. On
n'y réussit point en un jour. Longtemps on cher-
che, on essaye, on tâtonne. L'institution qui met
fin à ces désordres se nomme le Pouvoir. A mesure
qu'il s'affermit la liberté renaît. Pour quiconque a
suivi l'enchaînement des faits depuis quatre ans,
c'est encore là une vérité irrécusable.
La liberté et la nécessité sont comme les deux pôles
entre lesquels oscille la société moderne. Nous ne
fuyons l'un que pour rencontrer l'autre ; nous n'a-
busons de la liberté que pour retomber sous l'em-
pire de la nécessité. Ne sachant point les concilier,
il faut bien que nous les laissions régner tour à tour.
Ce fait prouve que l'homme et Dieu doivent entrer
de concert et s'il se peut avec une égale influence
VIII
dans l'administration des sociétés humaines. Le plus
noble usage que nous puissions faire de notre li-
berté est donc de rechercher le gouvernement qui
seconde le mieux les vues de la Providence, afin de
lui donner notre appui. — Quel est ce Pouvoir? à
quels signes le connaît-on? — C'est la question que
j'ai voulu résoudre.
Elle est complexe. Le meilleur gouvernement est
toujours celui qui est, pour cela seul qu'il est et
qu'il vaut mieux en avoir que n'en avoir point.
Mais de même qu'il y a des idées fausses, dont
les termes impliquent contradiction, et qui mal-
gré cela ou peut-être à cause de cela n'en font
pas moins leur chemin dans le monde et n'en rem-
plissent pas moins leur objet, il existe aussi des
Pouvoirs qui ne s'établissent que pour se détruire ou
se transformer dans un temps plus ou moins long.
Tels sont les gouvernements révolutionnaires dont
le principe et la fin sont opposés l'un à l'autre, sans
que la science, l'habileté, ni la ruse puissent jamais
corriger ce défaut. Tels sont encore les Pouvoirs de
circonstances ou de transitions. Car du mal au
mieux il y a des intermédiaires qu'on ne franchit
pas impunément. On perd en force ce que l'on gagne
en vitesse. « Hâtez-vous moins, disait un grand mi-
nistre, afin que nous arrivions plus tôt. » Je n'ai
donc pas eu la prétention de dire d'une manière.
IX
absolue quel est le gouvernement le meilleur, ques-
tion oiseuse puisque les institutions ne sont rien
sans les hommes; mais j'ai voulu définir le Pouvoir
qui n'est jamais, quoi qu'il arrive, en contradiction
avec lui-même.
Ce Pouvoir est un, libre, souverain. Il a les carac-
tères d'une personne morale, et à ce titre il est res-
ponsable de tous ses actes. On ne fait pas aux gou-
vernements révolutionnaires l'honneur de les pour-
suivre et de les condamner juridiquement. On ne
les tue point, on les chasse. Chacun sait que ce sont
des drapeaux flottant à tous vents des passions
qu'ils ont déchaînées. Le Pouvoir légitime soulève
des haines, jamais la pitié.
Dans les temps de révolutions on le cherche, mais
on ne le constitue point. Distinct en cela de l'Auto-
rité, il est immanent dans le sein de la nation, et
pour ce motif il ne meurt jamais. Il est celui qui
est. Il se montre où il est, et il s'affirme lui-même
parce qu'il est. Suivant les temps et les lieux, il
change de mains ou de partis, mais on le connaît
toujours à ce signe qu'il voit, vit et veut. Son action
cesse-t-elle? il tombe et passe à d'autres.
Car il est l'âme ou la vie du corps social. S'il était
possible d'en partager l'exercice entre tous les ci-
toyens, chacun en aurait une si faible part qu'il ne
pourrait revendiquer ses droits ni repousser l'injus-
X
tice. Nul n'oserait ni penser, ni parler, ni agir, dans
la crainte d'avoir en son voisin un ennemi. La peur
le conduirait à l'abrutissement. L'anarchie ou mieux
la sauvagerie est le dernier mot des doctrines démo-
cratiques. Car en France les subtilités pédagogi-
ques nous arrêtent peu ; nous allons droit au fait,
et Dieu sait jusqu'où nous irions s'il ne nous en-
voyait quelque avocat du diable qui nous retient
sur la pente. Ces doctrines conviennent peut-être à
des saints ou à des sots; mais par malheur ceux
qui les proposent ne sont pas des saints, et nous ne
sommes point des sots.
C'est un lieu commun à l'usage de tous les partis,
que les individus font à la société l'abandon d'une
portion de leurs droits en vue de sauver l'autre.
Cela n'est point. « La nature donne des facultés , dit
très-bien M. Dufau, et la société crée des droits (1). »
Peut-on lui sacrifier ce que l'on tient d'elle?
Un autre paradoxe non moins étrange est de dire
que le Pouvoir s'affaiblit à mesure que la société
progresse (2). J'avoue que je ne vois rien de sem-
(1) — République et Monarchie. Introduction, p. 20.
— Voir aussi les Etudes de droit historique de M. P. Rol-
let. — Je ne connais que deux droits vraiment naturels
à l'homme : Souffrir et mourir.
- (2) Je ne voudrais point troubler la quiétude des ad-
ministrateurs du progrès; mais que l'on croie au crédit
XI
blable. Au seizième siècle on se dispute pour des
croyances religieuses ; au dix-septième, on se bat
pour des idées politiques ; au dix-huitième, on se tue
pour des opinions philosophiques ; au dix-neuvième,
on s'égorge pour des imaginations socialistes. Evi-
demment il y a progrès ; mais chaque fois le Pou-
voir sort agrandi de la lutte et comme investi de
prérogatives nouvelles. Il se rend tour à tour indé-
pendant du clergé, de la noblesse, du tiers-ordre et
du peuple, en feignant de prendre la défense de
leurs intérêts qu'il embrasse et confond dans un
vaste machinisme administratif. Et je ne serais
point surpris de voir les mêmes hommes qui dou-
taient hier de son rétablissement, faire revivre de-
main les anciens préjugés de races afin de lui don-
ner plus de crédit dans l'opinion. Tant il est vrai
qu'aux époques de révolutions la société marche à
son but en y tournant le dos.
Je crois que la révolution de février a duré juste
assez pour mettre à néant les théories du siècle der-
nier, les préjugés de celui-ci, et pour donner à
toute cette fausse science politique, historique, phi-
losophique, dont on nous berce depuis cinquante
ans, le plus éclatant démenti.
gratuit ou aux sorciers, au constitutionalisme ou à l'as-
trologie, à la pierre philosophale ou à l'absolu, n'est-ce
pas toujours la même chose ?
XII
Saurons-nous profiter de ses enseignements? J'en
doute. Nous avons en nous comme deux portes tou-
jours ouvertes à l'ignorance et à la mauvaise foi.
Selon que notre vanité l'exige, nous opposons les
faits' aux principes ou les principes aux faits (1). Afin
de chasser le mauvais esprit de ces retranchements,
j'ai tâché de ne faire marcher les uns qu'en la com-
pagnie des autres.
Si l'on m'accuse de fatalisme, je repousserai ce
reproche pour deux motifs : le premier, parce que
je n'applique celte méthode qu'aux époques anar-
chiques; le second, parce que je ne m'en sers point,
comme d'autres l'ont fait, pour absoudre les révo-
lutionnaires de leurs crimes, mais au contraire pour
appeler sur leurs têtes le mépris public. Se complaire
en des temps où nul ne peut avoir l'entière respon-
sabilité de ses actes, n'est-ce pas en effet l'indice de
la plus honteuse stupidité?
(1) Encore une opposition factice que la Raison , que
j'appellerais volontiers Rhéteuse, introduit en nous mal-
gré nous. Car les principes sont des faits généraux et les
faits sont des principes singuliers.
DE L'ORIGINE
ET DES CONDITIONS
DU POUVOIR
INTRODUCTION.
L'histoire nous dit ce qui a été, et la philosophie,
quand elle enseigne quelque chose, nous dit ce qui
est. C'est donc à l'aide de ces deux sciences que nous
sommes chargés de prévoir et de préparer l'avenir.
Cependant il ne faut pas en serrer de trop près les
conséquences. D'une part, Dieu reste le maître de
sa créature, et d'autre part, les hommes, toujours li-
bres au bien comme au mal, peuvent rompre avec
le passé et jeter leurs enfants sur les rivages incon-
nus des révolutions.
•2
Mais si les individus, soit isolément, soit par le
concert de leurs efforts et de leurs volontés, ont le
pouvoir d'imprimer comme une inclinaison légère
à la marche des choses, la société, grâce à ses insti-
tutions et à ses moeurs, n'en est pas moins, dans son
ensemble, un être organique et vivant dont l'exis-
tence aujourd'hui est le fruit des croyances d'hier,
et qui, ne cessant jamais de vivre, jamais non plus
ne .cesse de mettre à profit les enseignements des
temps qui ne sont plus, pour suivre de près ou de
loin les errements d'autrefois. Aussi dit-on commu-
nément que le présent est gros de l'avenir ; ce qui
est vrai, sans doute, mais d'une vérité stérile, puis-
que, selon le mot de Montaigne, l'homme ne con-
naît le tout de rien. Dans la réalité, c'est le contraire
qu'il faut dire : Le présent est gros du passé, car
malgré nous, et quoi que nous fassions pour nous
soustraire à cette nécessité, ce sont toujours les lu-
mières du présent que nous projetons sur l'histoire
du passé, pour la faire revivre à nos yeux. Nous n'en
jugeons bien que dans son rapport 5 nous, à nos
besoins, à nos intérêts et à nos passions du moment.
Ce n'est point qu'elle échappe au jugement im-
partial de l'historien. L'homme porte en lui quelque
chose qui ne change ni ne meurt jamais, et à cause
de cela, il existe dans la société des intérêts, des be-
soins qui sont toujours les mêmes, qui peuvent bien
se cacher pour un temps sous des noms différents,
tels que : patrie, religion, liberté, famille, mais qui,
bravant les révolutions et les siècles, appellent tou-
jours sur eux les mêmes garanties. Ce sont ces inté-
rêts généraux, permanents, et pour ainsi dire éter-
nels, formant le lien des générations entre elles et
faisant du corps social un être vivant, qui devien-
nent le véritable objet des préoccupations de l'histo-
rien et qui sont justiciables de sa critique. Voilà
pourquoi l'histoire d'un peuple semble se résumer
dans celle de son gouvernement. Moins curieux
d'érudition que de science, l'esprit qui ne s'arrête
point aux subtilités pédagogiques des écoles, mais
qui s'accoutume à juger les faits de haut et dans
leur ensemble, voit dans la constitution du Pouvoir
lorsqu'il la sait étudier, comme l'âme de la société,
l'image ou le reflet de la nation, et ce qui, à toutes
les époques, trahit le mieux son caractère ou résume
le plus fidèlement son esprit.
L'histoire de nos derniers troubles en est, jour par
jour, la preuve irrécusable. Lé Pouvoir avait été
renversé. — Par qui ? pourquoi ? il n'importe ; il y
a mille manières de tomber ; il n'y en a qu'une de se
relever. Après l'avoir laissé choir, nous avons mis
quatre années à le rétablir. Nos pères y eussent em-
ployé quatre siècles. Je ne sais si nous faisons
mieux, mais à coup sûr nous allons plus vite. Com-
ment cela s'est-il fait? quelle marche avons-nous
suivie?.— C'est en-portant de ce côté nos recher-
ches que nous déterminerons, s'il se peut, l'origine
et les conditions du Pouvoir.
Mon but est de n'enseigner rien de neuf, mais de
dire à chacun ce que tout le monde sait. Je veux,
selon la méthode socratique, amener l'esprit à se
connaître, à réfléchir sur lui-même, et à se rendre
compte des sentiments ou des croyances qui som-
meillent dans son propre entendement. Je veux
montrer l'opinion, pendant quatre ans toujours on-
doyante sous le vent des passions populaires, se
raffermissant peu à peu, pas à pas, et par une loi
pour ainsi dire fatale, aboutissant chaque fois qu'elle
prend conscience de ses nouvelles transformations
ou de ses forces, à un changement analogue dans la
constitution du Pouvoir. D'où je tirerai trois ensei-
gnements : le premier, qu'à tort ou à raison, les
intérêts généraux dont je viens de parler, et que nous,
ne sommes plus les maîtres de négliger parce qu'ils
font aujourd'hui notre lien social et que les ayant
reçus de nos aïeux nous les devons transmettre à
nos enfants sous peine d'amoindrir leur héritage,
ne se croient suffisamment protégés que lorsqu'il
existe un Pouvoir qui prend en mains leur défense.
Le second : que ce Pouvoir n'est jamais une créa-
tion artificielle ou de convention, et comme on dit
dans l'école, un produit de la raison pure; mais au
contraire qu'il est toujours plus ou moins fait à
l'image et à la ressemblance de la société, ayant
d'autant plus d'autorité qu'il en est mieux l'expres-
sion, et s'affaissant sur lui-même dès qu'il cesse de
la représenter. Le troisième : que notre époque, où
se voit comme en petit le tableau des époques anté-
rieures qu'elle embrasse et résume, doit nous offrir
les moyens de connaître, par expérience, quelles
sont dans tous les temps les conditions essentielles
à l'exercice du Pouvoir. Car ayant ordonné toutes
choses pour que l'homme pût toujours mériter ou
démériter avec une égale liberté, la Providence a
voulu que nos passions, qui semblent changer de na-
ture en s'appliquant à des objets différents , fussent
toujours les mêmes dans leur rapport à l'éternelle
vérité. Ce que nous avons éprouvé et senti il y a
quelques mois à peine, nos pères, dans des circons-
tances analogues, l'ont éprouvé et senti comme
nous, et ce que nous avons vu hier, nous eussions
pu le voir il y a quinze siècles, s'il nous eût été
donné d'entrer dans les conseils des conquérants
barbares et d'assister aux luttes secrètes de leurs in-
térêts contre leurs passions. Etudions donc d'après
les faits contemporains, et pour ainsi dire sur le ca-
davre encore chaud de l'histoire, quelles sont aujour-
d'hui, chez nous, les conditions de la vie politique.
1*
6
C'est le malheur des temps où nous vivons que
les enfants dédaignent les croyances de leurs pères,
méprisent les conseils de leur sagesse, pour n'ajou-
ter foi qu'à ce qu'ils ont eux-mêmes vu et touché.
Les hommes se succèdent sur la scène du monde
comme des voyageurs à l'hôtellerie qui leur offre
un asile, étrangers les uns aux autres, s'inquiétant~
aussi peu de ceux qui les ont précédés que de ceux
qui les suivront, et ne recherchant le commerce
d'aucun pour n'avoir point de soucis. Dans un tel
état de choses, les enseignements du passé sont sans
force, et les doctrines des savants d'ingénieuses mais
solitaires rêveries. Le jour où proclamant la société
souveraine l'on a donné à chaque génération le
droit de se gouverner à sa guise, on a rendu toute
tradition inutile, aussi bien celle que nous nommons
l'histoire que celle qui constitue la science. Et ce-
pendant, parce que l'homme est devenu un abîme
d'inconséquences et de contradictions dont la main
droite ignore ce que fait la gauche, c'est seulement
depuis lors que les Ecoles ont vu dans la connais-
sance de l'histoire la préface obligée de là politique,
et que le peuple a cru trouver le code de ses lois
dans les imaginations singulières des utopistes.
Mais après avoir vécu quelque temps et montré la
vanité de leurs doctrines, historiens et réformateurs
sont tombés dans le même mépris; et les hommes,
n'écoutant plus que les leçons de leur propre ex-
périence, se sont condamnés à vivre au jour le jour,
tout entiers dans le présent, attendant chaque ma-
tin pour savoir où se reposer le soir.
Et cela même le sait-on bien ? « Dans les temps
de révolutions, dit M. de Bonald, le plus difficile
n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître. »
Non pas que la notion du devoir s'éteigne dans la
conscience de ceux qui l'ont toujours accompli;
mais c'est qu'ayant une idée plus nette du bien et
du mal et voyant mieux que les autres combien les
institutions sociales sont détournées de leurs fins,
ils ne peuvent rien entreprendre qui ne leur pro-
mette autant de dangers que de bienfaits, et se trou-
vent par là condamnés au silence. C'est une vérité
sanctionnée par tous les siècles et connue de tous
les partis parce qu'ils l'ont éprouvée tour à tour,
que dans les temps de révolutions on ne fait bien
que ce qu'on veut ne pas faire. Ceux qui réclament
la liberté en tombent les premiers victimes, et ceux
qui s'imaginent de travailler au rétablissement de
l'ordre ne concourent souvent qu'à perpétuer le dé-
sordre. Rendre les bons impuissans; les méchants
audacieux ; faire de l'homme un être contradictoire,
irrationnel, qui conspire contre lui-même, dont le
bras trahit le coeur, dont les intentions démentent
les actions, tel est le signe irrécusable auquel on
8
connaît les révolutions. De là cette puissance occulte,
mystérieuse, qui rend tous les esprits inquiets et
qui les pousse à s'agiter toujours jusqu'à ce qu'ils
aient retrouvé leurs voies.
CHAPITRE 1.
QU'IL FAUT A LA SOCIÉTÉ UN POUVOIR.
Le peuple n'a pas plutôt renversé son gouverne-
ment, que son premier besoin comme sa première
sollicitude est d'en établir un nouveau. Pourquoi
cela? On répondrait bien que l'instinct qui le porte
à manifester sa colère en renversant le Pouvoir, est
le même qui le pousse à le rétablir aussitôt afin de
manifester sa volonté ; en telle sorte que tout gou-
vernement nouveau trouve sa raison d'être dans la
révolution qui le prépare, et que ce qui cause la
chute de l'un est précisément ce qui rend l'autre
indispensable. Mais à quoi bon donner des raisons
à des hommes qui n'en veulent aucune ? Ne sortons '
point de l'histoire ; bornons-nous à tirer des événe-
ments dont le souvenir est encore présent à tous les
esprits les enseignements qu'ils comportent.
Êtres collectifs et un tout ensemble, les rois disent
10
NOUS. Le peuple dit ON, car sachant bien que la sou-
veraineté n'est pas son fait, il ne veut pas en avoir
la responsabilité. Quia-t-on nommé? Combien sont -
ils ? Où sont-ils ? Tel est le premier cri qui s'échappe
malgré lui de sa poitrine. Et jusqu'à ce que l'on ait
satisfait à ses demandes, il est comme un corps sans
âme. Propriété, liberté, sécurité, famille, vous diriez
que tout lui manque à la fois. S'il pense à son père,
à ses proches, à ses amis dispersés sur le sol de la
patrie, le voilà plein d'angoisses. S'il songe aux
frontières, il les voit dégarnies et livrées sans défense
aux invasions de l'étranger. Avait-il des travaux, il
les quitte ; avait-il des affaires, il les renvoie à de-
main; car demain c'est l'inconnu, l'imprévu, le
hasard, c'est le grand porte-faix de nos espérances
et de nos craintes. Et pourtant hier et demain n'exis-
tent plus pour, lui. Tout entier au présent, il s'y
accroche comme un moribond aux derniers souf-
fles de la vie. Il veut tout voir, tout savoir. Aucun
fait n'échappe à sa curiosité, et les nouvelles les plus
étranges ne lassent point sa crédulité. N'osant dis-
traire son âme inquiète dans les souvenirs d'un passé
qui n'est plus, dans les promesses d'un avenir sou-
vent trompeur, il lui semble que le temps a triplé
tout d'un coup la rapidité de sa course. Mais les
heures, filles du ciel, n'obéissent pas ainsi à nos
caprices; il n'y a de changé que notre esprit qui,
11
tournant sur lui-même l'activité qui le dévore, vient
alors d'une triple énergie attiser le foyer brûlant de
nos passions. Telle est la loi fatale qui veut que nos
passions soient d'autant plus violentes que le gou-
vernement nous paraît plus précaire, et qui, au len-
demain d'une révolution, pousse les hommes à se
donner des garanties réciproques dans la fondation
d'un nouveau Pouvoir.
Je sais ce qu'ont prétendu quelques libertins opi-
niâtres (1), que pour parer à cet inconvénient, il
faut effacer l'idée même du Pouvoir. Mais je sais
aussi qu'ils ont appelé la débauche une vertu, la
propriété un vol, Dieu le mal, et cela me dispense
de leur répondre. Provoquer une révolution, c'est
gouverner ; et gouverner en vue d'abolir le gouver-
nement, cela implique. Les inventeurs de ces belles
théories accouplent des mots dont ils ignorent le
sens (2). Le peuple ne renverse pas le gouvernement
pour n'en plus avoir, mais au contraire pour en
(1) J'emploie ces mots dans leur acception véritable;
ce n'est point ma faute si les faits, en l'es précisant, leur
ont donné de fâcheux commentaires.
(2) Envoyez-les à l'école pour qu'ils apprennent l'usage
de la langue dans laquelle ils s'expriment. Quand vous
me dites que ces gens-là ont du talent, c'est comme si
vous me disiez de vous-même : Je suis un sot. Eh ! que .
voulez-vous que je vous réponde ? — Oui, — vous êtes de
la race de ceux qui se nommaient ingénument il y a
42
avoir un nouveau, ce qui le prouve, c'est qu'il le
crée toujours à son image.
A mes yeux, il en est du Pouvoir comme de la
république. Pourvu que la société subsiste, il m'im-
porte peu d'en avoir ou de n'en avoir point. Vous
voulez la république? Faites-la. Mais comme avant
tout il faut vivre, et vivre aujourd'hui pour vivre
encore demain, soumettez-vous à ce qui fait aujour-
d'hui la condition de la vie, c'est-à-dire à l'établis-
sement d'un Pouvoir fort et respecté. — Pour ne
point donner tort à vos doctrines anarchiques, vous
prétendez que le peuple n'est pas raisonnable. Que
disons-nous autre chose? — Vous croyez que s'il
voulait se conduire selon les principes, tout irait
bien. Eh ! mon ami,
Tire-nous d'abord du danger,
Tu feras après ta harangue.
Que si, pour un motif ou pour un autre, tous les
esprits sont inquiets, toutes les passions en branle,
dès que le gouvernement est à bas, souffrez que
quelques années, rationalistes ou libres-penseurs, admi-
rant les plus étranges réputations de ce siècle qui en a
tant produit, ou s'admirant l'un l'autre. Pauvres fous ! où
sont-ils ? qui me dira ce qu'ils sont devenus? — Depuis
quand est-ce un fait nouveau de voir les chrétiens livrés
aux bêtes et braver leurs colères ?
43
nous le relevions aussitôt. Et comme les passions
privées de lois ou de frein ne sauraient vivre long-
temps, souffrez que dans leur intérêt même nous
édictions des lois. Et parce que ces lois seraient
illusoires si elles n'avaient point de sanction, lais-
sez-nous choisir un Pouvoir qui les fasse respecter.
Que si par le fait de son inexpérience ou de nos
craintes, ce gouvernement se trouve inapte à rassu-
rer les bons esprits, permettez-nous de le remplacer
par un autre. Et puisque en vertu de vos propres
maximes nous sommes et demeurons toujours sou-
verains , si ce nouveau Pouvoir est insuffisant souf-
frez une troisième fois qu'il disparaisse pour laisser
à de plus habiles le soin de nous conduire et de
nous proléger. Et si, de tentatives imparfaites en
tentatives mieux faites, ou pour parler net, si d'éli-
minations en éliminations, il arrive qu'il ne reste
rien de vos maximes ou de vos prétentions républi-
caines, à qui en sera la faute? Pour la satisfaction
de vos amours-propres ou pour la condamnation
plus explicite de vos doctrines, faudra-t-il que nous
demeurions éternellement dans le désordre? Vous
qui dites la société'souveraine, ne consentirez-vous
jamais à la laisser se gouverner à sa guise?
En deux mots, voilà notre histoire ; celle d'hier
ou celle d'autrefois, car l'homme s'agite et ne change
point.
2
CHAPITRE II.
QUE LE POUVOIR NE SAURAIT ETRE PARTAGE ENTRE
UN GRAND NOMBRE DE CHEFS.
Suivons les événements pas à pas. L'émeute de
février réussit ; on nomme un Pouvoir. Qui, on? Ce
n'est ni vous, ni moi, et pourtant c'est tout le monde.
Je me trompe ; c'est le souverain du jour : la néces-
sité. Par quelle étrange illusion chacun se croit-il
souverain quand il n'y a plus de souverain? Et de
ce que le Pouvoir est anonyme, pourquoi dit-on le
partager?
Tenant les partis enchaînés, le gouvernement les
obligeait de poursuivre dans l'ombre leur propa-
gande anarchique. Sa chute les met en présence ;
aussitôt ils composent et s'unissent contre le vaincu,
sauf à se déchirer plus tard. Quoi de plus simple?
L'ambition les y pousse, l'intérêt le commande, et
la nécessité d'assurer leur triomphe leur en fait une
15
loi. Le Pouvoir qui sortira de ce concert réunira donc
les principaux chefs des partis victorieux. C'est seu-
lement à cette condition qu'il pourra s'installer,
fonctionner, décréter et ramener peu à peu la con-
fiance. De quel droit fermerait-il ses rangs à un
sectaire audacieux? Comment apaiserait-il les pas-
sions s'il ne comptait avec elles en appelant dans son
sein des représentants de toutes les doctrines? Au
milieu du désordre et de la confusion générale,
quand les esprits découragés sont prêts à se porter
aux extrêmes, la colère des factieux n'est-elle pas
plus à redouter que leur concours? Qui oserait, sans
leur appui, faire face à la situation? Quel parti cher-
chant à dominer qui n'ait aussitôt un rival? —
Ainsi, par le cours impérieux des choses le gouver-
nement nouveau se trouve composé des éléments les
plus divers. Par ce moyen, s'il n'a point la léga-
lité, il en a les apparences. Nul ne vient discuter
son origine, contester son autorité. Chaque secte se
flatte d'y avoir bientôt la meilleure part ; les vain-
cus ne songent qu'à se faire oublier, et l'opinion
publique ne peut condamner, sans les entendre,
des hommes dont la plupart des noms lui sont in-
connus, qui promettent de gouverner pour elle, et
dont la présence au Pouvoir, dans ces jours de dan-
gers communs, vaut encore mieux que leur absence.
Qui ne dit mot consent; à défaut d'autre sanction, le
46
nouvel établissement a donc en sa faveur le silence
intéressé de tous les partis, qui sera plus tard sa jus-
tification si l'on veut lui disputer son droit.
Mais en politique les malentendus durent peu.
Ce défaut d'unité, condition nécessaire à son éta-
blissement, devient bientôt la cause inévitable de
sa perte ; et les hommes, toujours vains dans leurs
jugements, oublient ses services pour ne se rap-
peler que ses fautes. Ils le font responsable des cir-
constances ou des temps au milieu desquels il a
vécu, et qui, en se transformant peu à peu, l'ont
rendu inutile ou tout au moins insuffisant.
A peine établi, que fait le nouveau Pouvoir? Il
proclame ce qui est, c'est-à-dire la république ; et
dans son inexpérience des hommes et des choses, il
croit user de ruse en épargnant à la nation la for-
malité dérisoire de se prononcer sur un fait accom-
pli auquel elle ne doit ni sa sanction ni son blâme,
puisqu'elle ne le pourra bien connaître que lorsqu'il
aura porté ses fruits. On sait ce que l'on quitte, dit
fort sagement le proverbe, mais on ne sait pas
ce que l'on prend. Livré en pâture aux passions
populaires, ce mot de république éveille les convoi-
tises, les ambitions et les haines. Encouragées par le
succès, fortes de la sanction du Pouvoir, les moin-
dres sectes deviennent des partis qui se précipitent
comme à l'assaut de la société. Ce sont d'abord les
47
Rouges qui veulent imposer leur drapeau ; puis les
Socialistes réclamant le droit au travail; puis enfin
les Communistes avec leurs ateliers sociaux, leur
égalité des salaires, leur impôt progressif, renvoyant
à des temps plus opportuns l'application de leur
maxime doublement perfide et sauvage, qu'il faut
décapiter le capital.
En s'associant quelques chefs des partis avancés,
comme on les appelle alors, le gouvernement n'a
pas entendu épouser leurs doctrines. Les malen-
tendus se font jour ; la division éclate. Pour conser-
ver leur influence et leur crédit, les sectaires qu'il a
reçus dans son sein sont bien obligés de servir les
intérêts de leurs sectes. A quoi bon les appeler au
Pouvoir, s'ils n'y doivent figurer que de nom? Pour-
quoi les y retenir, s'ils y sont inutiles? Peuvent-ils
accepter le rôle de muets qu'on leur veut imposer?
En faveur de qui la révolution s'est-elle faite? Tous
n'y ont-ils point travaillé et n'en doivent-ils pas éga-
lement recueillir les bénéfices?— A quelques jours
de sa naissance, et par le cours naturel des choses, le
gouvernement se trouve donc divisé contre lui-
même ; quatre factions s'organisent : modérés, démo-
crates, socialistes et communistes.
Qu'on ne dise point qu'en présence des dangers
communs le devoir d'une sage politique serait de les
concilier ; on succomberait à la tâche. Leurs doc-
2*
18
trines sont contradictoires, et les partis qu'ils repré-
sentent s'excluent tour à tour. L'un veut la paix,
l'autre la guerre. Celui-ci prétend gouverner par
l'opinion ; celui-là contre elle et par la terreur. On
rassure ici les gouvernements étrangers, tandis que
là on leur prépare des embarras, en attisant dans
l'ombre des soulèvements populaires. Et chacun,
eh agissant ainsi, domine et contient son parti, reste
dans l'esprit de son rôle, fidèle aux devoirs que les
circonstances lui imposent, dévoué aux idées qu'il
est chargé de défendre et qui font son crédit. Il ne -
peut ni les renoncer, ni se renoncer lui-même, sans
attirer sur sa tête la haine ou les colères de ses par-
tisans, et sans jeter la société dans des périls plus
grands encore que ceux qu'il entretient. Critiquons-
le, soit; mais, pour être justes, n'exigeons pas qu'il
suive une marche différente de celle que la néces-
sité lui trace. Autre chose est de donner actuelle-
ment son avis sur le gouvernement ou d'apprécier
plus tard sa conduite. Il y a deux politiques : celle
du jour et celle du lendemain ; l'une qui voit, l'autre
qui prévoit; la première, que nous jugeons avec
nos passions, nos rancunes et nos haines, parce que
nous sommes hommes et que c'est l'affaire dû Pou-
voir de gouverner des hommes ; la seconde, qui ré-
sulte dé l'ensemble ou de l'enchaînement de ses
actes, et que nous étudions avec notre raison calme
49
et froide pour en tirer des enseignements. Le propre
des révolutions est de placer les hommes dans des
circonstances telles, que n'attendant rien de bon de
l'avenir et faisant toujours le contraire de ce qu'ils
souhaitent, leur jugement actuel sur le Pouvoir,
qu'ils accusent de leurs mécomptes, est nécessaire-
ment injuste et les pousse à grossir indéfiniment le
nombre des mécontents. C'est bien mal connaître
l'histoire que de ne s'attendre point à devenir alors
l'objet des critiques les plus contradictoires et pour-
tant les mieux fondées.
Dans les temps difficiles, il n'y a pas à croire qu'on
servira deux maîtres à la fois. On se compte; on
veut savoir sur qui compter. Si le gouvernement se
compose de quatorze membres, il se partagera en
groupes de cinq, quatre, trois et deux représentants
d'opinions bien tranchées. — Où ces groupes trouve-
ront-ils un appui? — Ce n'est pas dans le sein du
Pouvoir, car après quelques jours de délibérations en
commun, il est facile de voir que sur toutes les ques-
tions de principes chaque membre a son opinion
bien arrêtée, opinion dont il est le défenseur officiel
et qu'il ne peut abandonner sans déchirer son man-
dat. C'est donc au peuple que les minorités deman-
deront un appui.— Contre qui? — Contre le parti
modéré, qui, dans les premiers temps, se trouve le
plus nombreux parce qu'il s'éloigne moins des an-
ciens usages et représente mieux l'opinion. Et ce
parti, qui fait profession de gouverner pour la ma-
jorité, est également désireux de la consulter, afin
de l'appeler à son aide contre les tentatives des fac-
tions. De part et d'autre on invoque donc la liberté
comme garantie de l'ordre. On laisse à chacun le
droit de tout dire et de tout faire; les sectes, les
clubs, les journaux ne connaissent plus aucun frein.
La licence favorise d'abord tous les partis ; elle les -
groupe, les rassemble et leur permet de se compter.
Mais avant peu elle tue les faibles ; ainsi le veut la loi
de la vie. — Après avoir reconnu la position et sondé
le terrain, les modérés se voient les plus nombreux ;
ils le font sentir aux autres. Encore confondus dans
l'opinion, les démocrates et les socialistes aper-
çoivent les premiers le danger ; mettant à profit la
complaisance que l'on a pour eux ou la crainte qu'ils
inspirent, ils se hâtent d'organiser la force ouvrière,
et de former sous le nom d'ATELIERS NATIONAUX
l'armée de la révolte.
Relégués au Luxembourg, les communistes per-
sistent à demander la fondation d'ATELIERS SOCIAUX,
c'est-à-dire la reconnaissance officielle du droit au
travail et de l'égalité des salaires. Mais à la fois re-
poussés par les modérés qui gagnent du terrain et
par les démocrates qui ne croient point à l'efficacité
des réformes économiques, ils font alliance avec les
21
factions les plus violentes des clubs pour intimider
le gouvernement en dirigeant contre lui d'impo-
santes manifestations populaires. La proclamation
du 16 mars prépare la journée du 17, où les délé-
gués des sociétés secrètes et les chefs des écoles com-
munistes, couverts du bonnet rouge et se faisant les
échos des doctrines du Luxembourg, viennent de-
mander l'ajournement des élections et le renvoi des
troupes.
La majorité tient bon. Cette tentative communiste
ou terroriste est, sinon repoussée, du moins ajour-
née. Elle n'aboutit qu'à raviver les haines, à rendre
les divisions plus profondes. Dans le sein du Pou-
voir les délibérations deviennent pénibles ; on va
jusqu'à se défier, où même, selon l'aveu d'un des
membres, jusqu'à se menacer de coups de fusil. In-
certains sur le rôle qu'ils ont joué dans la journée
du 17, les partis se,suspectent l'un l'autre. De tous
côtés on s'espionne, on se surveille et l'on s'apprête
au combat. La Préfecture conspire contre l'Intérieur
qui menace l'Hôtel-de-Ville dont toutes les haines se
portent sur le Luxembourg. En présence de celte di-
vision qui partout se trahit et que personne n'ignore,
les chefs des factions populaires, fiers de l'impunité
qui les protège parce que chacun se croit intéressé
à les ménager, deviennent de plus en plus auda-
cieux. Repoussant les alliances avec le Pouvoir, ils
conspirent pour leur propre compte. En vain cher-
che-t-on à les perdre. Accusé de trahison, celui-ci
se fait porter en triomphe, tandis que celui-là s'em-
pare d'un local qu'il convertit en place forte pour y
installer un comité de salut public. L'un fonde le
club central d'où partent chaque jour des commis-
saires chargés de révolutionner le pays, pendant
que d'autres se concertest pour envahir l'Hôtel-de-
Ville, et, comme ils l'avoueront ensuite, pour jeter
les modérés par les fenêtres. A mesure que le Pou-
voir se divise, les factions qu'il encourage acquièrent
plus de crédit. Elles en viennent jusqu'à lutter, de
puissance avec lui. La France tombe dans une anar-
chie complète dont le spectacle comble de joie cer-
tains esprits détraqués qui en font leur idéal.
Mais la réaction s'avance et l'heure des élections
s'approche. La minorité communiste, qui n'en at-
tend que la condamnation de ses funestes doctrines,
tente une seconde fois de s'emparer du Pouvoir. Le
16 avril, appelant à elle toutes les factions anarchi-
ques, elle leur donne rendez-vous à l'Hippodrome et
au Champ-de-Mars, pour, de là, se rendre à l'Hôtel-
de-Ville, chacune dans des vues différentes, mais
sous le commun prétexte de demander l'établisse-
ment d'un ministère du progrès, dont on a le per-
sonnel sous la main. Lorsque les chefs de clubs, sui-
vis de plus de cent mille hommes étrangers à leur
23
complot, se présentent sur la place de l'Hôtel-de-
Ville, ils la trouvent couverte d'une force militaire
imposante et se dispersent.
Les élections s'effectuent, les représentants s'as-
semblent, la république est acclamée, et le gouver-
nement provisoire, à bout de ressources et d'auto-
rité, résigne ses pouvoirs.
Maintenant, si nous jetons un coup d'oeil impar-
tial sur les événements de cette époque, nous ver-
rons que chacun y a joué de son mieux le rôle que
les circonstances lui donnaient. Tout s'est passé
comme il devait se passer. Dans les temps de révolu-
tions, le Pouvoir ne marche pas à la tête, mais à la
suite de la nation ; il n'en est pas le maître, mais le
jouet. Pour contenter les partis, il fallait qu'il fût
collectif; et qu'il fût divisé, pour les contenir. Mais
cette division, après l'avoir fait vivre un moment,
l'a fatalement conduit à sa perte. Chaque membre a
voulu soutenir les doctrines au nom desquelles il sié-
geait, qui faisaient son crédit ou sa force, et sans
lesquelles il n'avait plus raison d'être. De là des
factions d'autant plus nombreuses que le nombre
des membres était plus grand ; de là des luttes d'au-
tant plus vives que les croyances étaient plus sin-
cères. Des hommes qui tenaient entre leurs mains,
comme ils le disaient naïvement, la solution de tous
les problèmes et le bonheur de l'humanité, devaient-
ils se condamner au silence? Leurs partisans l'au-
raient-ils souffert; leurs ennemis pouvaient-ils l'exi-
ger? Non. Une impérieuse nécessité voulait que le
Pouvoir fût contradictoire à lui-même et qu'il ne
pût s'établir qu'à la condition d'enfermer dans son
sein le principe d'une mort prompte et sûre. C'est
grâce à cela qu'il irritait ou calmait les factions en
ajournant leurs espérances ; que deux fois, en des
moments solennels, ralliant à lui tous les partis mo-
dérés , il étouffait les troubles que pour se mainte-
nir il avait dû fomenter ; et que, montrant ou ca-
chant tour à tour l'un ou l'autre de ses membres, il
faisait face aux dangers du moment.
Aux époques révolutionnaires tout est contradic-
toire; la liberté même un danger. Les partis faibles
l'invoquent, mais après en avoir eu les profits, ils
en sont les victimes. Cela doit être. La liberté est le
pain des forts. Sous son règne, les minorités sont né-
cessairement opprimées, sinon supprimées par les
majorités, qui jouissant des mêmes privilèges étouf-
fent sous le nombre et par leurs clameurs la vois des
faibles. De là des violences, des excès, qui finissent
toujours par entraîner les uns et les autres dans une
ruine commune. Je m'étonne qu'après l'expérience
de ces dernières années il existe encore des libertins.
Ne disons donc plus : il fallait faire ceci ou pré-
voir cela ; non ; ce qui était à faire a été fait, et les
partis auraient pu tenir une autre conduite, que rien
n'eût été changé dans les résultats généraux. Mieux
vaudrait dire qu'il ne fallait point faire la révolu-
tion ; mais alors, d'hypothèses en hypothèses, nous
arrivons au déluge.
Donnant tort à chacun, raison à tous, je n'entends
pas absoudre les hommes de leurs méfaits. Instru-
ments aveugles entre les mains de la Providence, ils
n'en sont pas moins, pour la part de liberté qu'ils
apportent dans le monde, responsables à Dieu de
leurs intentions, à la société de leurs actions. Ils nous
doivent compte des fins qu'ils poursuivent, des mo-
biles qui les font agir, et des moyens qu'ils emploient
pour arriver à leurs fins. Par ce qui précède, je veux
dire qu'il existe pour le gouvernement temporel
des sociétés humaines, certaines limites dans les-
quelles s'exerce la liberté de l'homme et au delà
desquelles il ne peut rien. Dès qu'il les a franchies,
tout se tourne contre lui ; il devient fatalement un
être irrationnel ; ses actions, quoi qu'il fasse, ont
des conséquences diamétralement opposées à celles
qu'il en attend. C'est de cette théorie des limites
que se tire, pour moi, la meilleure preuve de l'exis-
tence de Dieu ou de la constitution divine des pre-
mières sociétés. Car, de n'être point raisonnable
étant une chose qui répugne à la nature humaine,
nous sommes naturellement conduits à vouloir un
3
état social où la majorité des bons esprits puissent
cultiver leur raison, et par une conséquence néces-
saire, à relever de plus en plus l'Autorité en investis-
sant peu à peu le Pouvoir des attributs de Dieu, de
qui seul découle toute puissance. C'est ainsi que
nous y introduisons successivement l'unité, l'immu-
tabilité ou l'hérédité, puis la souveraineté. Je défie
qu'on me montre dans l'histoire une société ou
une époque qui n'ait fait le Pouvoir à l'image du
Dieu qu'elle adorait.
CHAPITRE III.
QUE LE POUVOIR NE SAURAIT ETRE PARTAGE ENTRE
UN PETIT NOMBRE DE CHEFS.
L'Assemblée entrait en séance le 4 mai. La France
allait jouir de ses droits, mais non de sa liberté. Il
lui restait à vaincre et à désarmer l'anarchie. Pour
cela, que devaient faire ses représentants ? Oublier
le passé, absoudre le gouvernement provisoire et
rallier par provision la majorité des bons esprits à
l'opinion qui offrait alors le plus de garanties en
acclamant la république; formalité assez étrange
qui consistait à venir en présence de la populace et
sur la porte du local où l'Assemblée tenait ses
séances, crier trois fois : Vive la république. Tout
cela fut ponctuellement exécuté. Mais ainsi que les
événements le prouvèrent bientôt, cette acclamation
ne fut pas libre; car en même temps que la pru-
dence conseillait de ne pas décourager les factions
afin qu'elles ne se portassent point aux extrêmes,
une impérieuse nécessité commandait de choisir un
terrain neutre sur lequel les partis pussent se me-
surer et poursuivre quelque temps encore la lutte
désespérée de leurs prétentions.
Un seul était hors de combat. L'opinion publique,
d'une voix unanime, s'était énergiquement pronon-
cée contre la faction communiste. Son exclusion du
Pouvoir fut définitive. Elle fit, au 15 mai, une troi-
sième et vaine tentative, dont on eut aisément rai-
son. Le gouvernement resta aux mains des républi-
cains démocrates-socialistes, qui tenaient dans la
force ouvriète des ateliers nationaux, une armée
permanente.
Le nouveau Pouvoir fut collectif, parce qu'il exis-
tait encore trois partis révolutionnaires assez consi-
dérables pour que l'on dût compter avec eux ; il fut
temporaire et soumis aux ordres de l'Assemblée,
parce que chacun des partis croyant à la suprématie
du Pouvoir législatif sur le Pouvoir exécutif et vou-
lant que la constitution fût son oeuvre, ne pouvait
accorder qu'une existence précaire et provisoire au
Pouvoir en attendant que cette constitution fût pro-
mulguée. Encore ici, comme on le voit, il n'y eut
rien d'arbitraire dans le choix du gouvernement ;
les événements le dictèrent, et les membres en fu-
rent pris dans le sein des trois partis, socialiste,
démocrate et modéré, que l'on voulait représenter, ou
plutôt mettre en présence, afin de les éliminer l'un
par l'autre.
Pendant ce temps, la chambre vérifiait ses man-
dats, décrétait et légiférait de son mieux. Mais le
spectre révolutionnaire, toujours présent à ses déli-
bérations , lui ôtait à la fois la confiance et le calme
dont elle avait besoin pour affermir son autorité.
Au dedans comme au dehors, elle se voyait mena-
cée par le flot montant des passions populaires. Le
rôle de la commission executive qu'elle venait de
nommer était en quelque sorte de lui tenir le ge-
nou sur la gorge, pour regagner par l'intimidation
les pouvoirs qu'on n'avait pas pu confier. Son ori-
gine , ses alliances, le nom de ses membres, la
nature des opinions qu'elle représentait et qu'elle
avait ordre de défendre, tout lui faisait un devoir
d'agir ainsi. Placée en face du pays qui repoussait
sourdement la république, en présence de l'Assem-
blée qui s'y montrait peu favorable, dernier débris
de février elle cherchait à sauver du naufrage ce
qu'elle appelait encore les conquêtes de la liberté.
Elle se croyait là pour faire aimer des uns la révo-
lution, des autres la réaction, et pour amortir le
choc des partis en s'efforçant de les concilier dans
un juste-milieu honnête et modéré. Son mandat ne
lui imposait-il point cette lourde tâche? et pouvait-
3*
30
elle y manquer sans tromper la confiance de ses
mandataires? Mais pour remplir ce double rôle avec
quelques chances de succès, ne devait-elle point
rallier les partis vaincus ou en fomenter de nou-
veaux , soit dans l'Assemblée, soit dans le peuple?
Ne fallait-il point qu'elle fit des avances ou qu'elle
donnât des garanties aux factieux devenus défiants,
afin de les opposer aux partis réactionnaires qui
avaient hâte d'en finir avec l'anarchie? Ainsi, non-
seulement le nouveau Pouvoir dut être collectif pour
avoir quelque crédit dans l'opinion ; non-seulement
il dut être composé d'élémenls divers pour donner
un semblant de satisfaction aux partis, mais la né-
cessité voulait encore que pour rendre les services
que l'on en attendait il fût divisé contre lui-même,-
afin d'entretenir les espérances des factions jusqu'au
jour où l'on pourrait les désarmer.
Ce jour allait bientôt venir. L'Assemblée se sen-
tait la force et le courage de dissoudre les ateliers
nationaux ou de braver leurs colères. Elle voulait à
tout prix recouvrer sa liberté, car si elle restait
plus longtemps sous la pression des partis anarchi-
ques, c'en était fait de son autorité. Les divisions
grandissaient dans son sein, les factions révolution-
naires prenaient chaque jour plus d'audace et les dé-
libérations devenaient impossibles. De leur côté, les
socialistes et les communistes, se roidissant contre
34
l'opinion qui les confondait dans le même mé-
pris , s'étaient une seconde fois ralliés pour prêter
main forte à la Commission executive contre l'As-
semblée ou pour exiger l'accomplissement de ses
promesses.
Devant cette formidable émeute de juin, dont nous
sommes trop rapprochés pour en saisir tous les ré-
sultats qui grandiront encore, le Pouvoir des Cinq
n'eut ni la décision ni l'énergie nécessaire. Recon-
naissant sa faiblesse, il dut s'avouer vaincu. L'As-
semblée le croyait complice de la révolte, et la ré-
volte le croyait de connivence avec l'Assemblée. Sur
les moyens de repousser l'attaque et de préparer la
défense, les avis étaient partagés ; il laissait les re-
belles gagner du terrain ou se fortifier dans leurs
retranchements.. S'il envoyait quelques-uns de ses
membres porter à l'émeute des paroles de paix,
on disait qu'ils n'étaient point le Pouvoir et que
leurs collègues les démentiraient. Quand d'autres
voulaient ranimer la confiance des défenseurs de
l'ordre, on leur reprochait d'avoir par leur con-
duite et par leurs enseignements préparé ces fa-
tales journées. Au jugement des deux partis luttant
l'un contre l'autre, le Pouvoir avait fait son temps ;
il en fallait un nouveau.
C'est une chose digne de remarque qu'aux épo-
ques de grandes crises sociales, lorsque le salut pu-
blic est en question, les bons esprits qui ont intérêt
à porter sur les dangers communs un jugement
prompt et sûr en conviennent aisément entre eux.
On ne les voit point disputer, ainsi que les beaux
diseurs le feront plus tard, sur la question de savoir
s'il faut deux pieds pour marcher ou s'il n'en faut
qu'un, s'il convient d'avoir deux chambres et trois
pouvoirs qui se balancent ou s'il vaut mieux n'en
point avoir. On va droit au fait. Chacun fait ce qu'il
peut et par conséquent ce qu'il doit. Les vérités né-
cessaires deviennent comme par enchantement réa-
lisables, et l'on en tombe d'accord. L'action du Pou-
voir est-elle plus à redouter que son sommeil? On
le laisse sommeiller en le divisant, car il est d'autant
plus faible qu'il est plus divisé. Sa faiblesse est-elle
plus à redouter que sa vigueur ? Vite on le concentre
en des mains énergiques et fermes. Et parce que, bien
jeunes encore, nous avons formé un corps de na-
tion toujours fidèle, quoi qu'on en dise, sinon aux
croyances," du moins aux tendances catholiques, nos
esprits ont reçu de bonne heure cette juste mesure
de. théorie et de pratique qui constitue le bon-sens
et qui nous fait tendre naturellement à l'unité. D'où
il arrive, d'une part, que chez nous les idées pure-
ment spéculatives sont à bon droit réputées des chi-
mères; et, d'autre part, que tous les partis ayant la
secrète ambition de gouverner seuls, il n'y a point
33
de doctrine, pour étrange qu'elle soit, qui ne pré-
tende à une réalisation immédiate. La société chez
nous se trouve ainsi dans un état permanent de dan-
ger, et l'unité du Pouvoir est la forme de gouverne-
ment à laquelle nous revenons toujours, parce que
c'est la seule qui nous assure le repos.
En Février, on ne demanda point au Pouvoir de
prétendues garanties constitutionnelles, dont la va-
nité venait d'être si malheureusement démontrée. 11
n'y avait qu'une forme possible de gouvernement,
et cette forme, on la trouva sans chercher ; les évé-
nements la dictèrent. En juin, lorsque, soit impuis-
sance , imprudence ou calcul, l'émeute faillit d'en-
vahir la cité, lorsqu'il fallut livrer au socialisme une
dernière bataille, on ne marchanda point les condi-
tions du Pouvoir. D'une voix unanime on le remit
dans les mains d'un seul homme. Il ne viendra ja-
mais à la pensée de personne de charger plusieurs
individus d'accomplir une seule volonté. L'unité du s
Pouvoir est le signe visible, irrécusable de la con-
formité des croyances. Or, si l'on n'était point d'ac-
cord entre soi, du moins l'était-on pour repousser
la Révolution. Grâce au régime d'anarchie dans le-
quel nous avions vécu depuis quatre mois et qu'on
appelait alors un régime de liberté, car les mots sont
des signes d'échange'dont la mode fait tout le prix,
qui ont cours forcé comme les assignats et que l'on
34
reçoit pour ce qu'ils valent suivant les temps et les
lieux, les partis avaient pu se mesurer, se discipli-
ner, se compter et préparer l'élimination de leur
ennemi commun, le Socialisme. Les hommes d'or-
dre voyaient enfin que la démocratie n'avait en
France que de rares sectaires, la plupart sans con-
sistance et sans crédit. En vertu du droit démocra-
tique des majorités si souvent invoqué, ils voulaient
imposer silence aux factions et rétablir le Pouvoir
dans ses conditions naturelles. Ils le firent sans hési-
tation ni disputes ; et la France ne chercha même pas
à connaître le nom de son nouveau chef ; elle lui
donna son assentiment, pour cela seul qu'il était UN,
et s'élança tout entière au secours de sa capitale en
péril.
Ainsi, le jour où les opinions et les croyances se
trouvèrent unanimes sur un point, le Pouvoir re-
vint fatalement à l'unité. Il ne faut ni deux bras ni
deux bouches pour traduire une seule pensée. Et si
vous dites qu'un comité de salut public eût rendu
les mêmes services, je le nierais ; d'abord, parce que
l'épreuve en a été faite sans succès par la Commis-
sion executive, qui, ne pouvant se rendre en corps
sur tous les points de l'émeute ni courir les chances
d'un combat, a vu sa bonne foi suspectée et son au-
torité méconnue dans les deux camps ; ensuite, parce
qu'au lendemain de la victoire un Pouvoir collectif
35
se serait divisé contre lui-même et nous aurait re-
plongés dans le désordre ou soumis à un despo-
tisme anonyme, irresponsable et brutal. Pour dé-
fendre son bon droit, chaque membre aurait suscité .
de nouveax partis et fomenté de nouveaux troubles.
Au lieu de marcher comme nous l'avons fait d'é-
tapes en étapes vers la constitution naturelle et ré-
gulière du Pouvoir, nous nous serions avancés
d'émeutes en émeutes vers une nouvelle guerre so-
ciale. Que si vous me citez de grands peuples se
gouvernant sans chef et par le moyen des assem-
blées , je vous dirai que ces exemples me touchent
peu. En ce qui nous concerne, j'attache moins de
prix à l'histoire de nos voisins qu'à la nôtre, moins
à celle d'hier qu'à celle d'aujourd'hui. Votre argu-
ment revient à dire que pour plaire à vos théories,
il faut que nous soyons autres ou que nous ne soyons
plus. Mais aussi longtemps que nous serons ce que
nous sommes, fort contents et très-fiers de nous, ce
que je suis loin de blâmer, nous aurons besoin du
gouvernement monarchique, dont l'éclat nous sé-
duit et dont l'action prompte et sûre répond seule à
la vivacité de notre caractère.
Si nous étudions maintenant le pouvoir collectif
dans ses rapports avec les gouvernements étrangers,
nous le trouvons en présence de difficultés insur-
montables. Non-seulement chaque parti a la préten-
36
tion de gouverner la France, mais il se croit aussi
chargé d'initier les autres peuples à la vie politique,
et de leur faire partager le bénéfice des institutions
qu'il rêve pour son pays. Je n'approuve ni ne blâme
ee travers ; je le prends pour ce qu'il est, et encore
une fois, je dis quelles ont été hier ou quelles
sont aujourd'hui les conditions du Pouvoir. C'est
d'ailleurs une nécessité de tous les temps que le
gouvernement recherche l'alliance de ses voisins, et
que pour vivre en paix avec eux il s'efforce de leur
donner des institutions semblables aux siennes.
Chaque membre du Pouvoir ayant sa politique per-
sonnelle à l'intérieur, en aura donc une aussi pour
l'extérieur. Il voudra la faire prévaloir en appuyant
ceux qui la partagent, et s'il ne conspire pas ouver-
tement contre ses collègues, il s'en faudra de bien
peu. Les uns chercheront des alliances au nord, les
autres au midi, plusieurs n'en voudront point. La
diplomatie sera vaine ; car les avis se prenant à la
majorité du conseil, et les voix se groupant selon les
intérêts du moment, on ne pourra rien prévoir ni
rien promettre à l'avance. Qui répondra du secret et
de la liberté des délibérations, dans un temps où les
événements politiques ont une si grande influence
sur les affaires commerciales, et où les chefs de
l'État, pris dans toutes les classes de la société, sont
toujours en contact avec elles? Et si ce secret n'est
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qu'il y a plus de passion que de raison, plus d'inté-
rêt privé que d'intérêt public dans leurs réclama-
tions, ou que le nouveau Pouvoir remplit les voeux
de la majorité, qui n'aime guère à se préoccuper de
l'avenir quand elle ne croit pas avoir à le redouter.
La fusion se fait-elle? le Pouvoir collectif a fini son
oeuvre ; il n'est plus l'expression des partis ; il dis-
paraît avec eux.
Trois contre deux, deux contre trois, telle est en
deux mots l'histoire de la Commission executive. Ce-
pendant elle fut un progrès sur le Gouvernement pro-
visoire pour deux motifs : l'élément communiste ex-
pulsé et le nombre des membres réduit à cinq. Mais
les faits nous autorisent à dire comme précédem-
ment : Une impérieuse nécessité voulait que ce Pou-
voir prît naissance pour apaiser les factions, et qu'il
ne pût s'établir qu'à la condition d'enfermer dans
son sein le principe d'une mort inévitable et pro-
chaine. Ne lui reprochons donc ni son inexpérience,
ni ses fautes. Il a rendu les services qu'il devait
rendre. Si il n'a pas fait mieux, c'est parce qu'il
n'était non plus libre dans sa conduite que nous ne
l'avions été dans le choix de ses membres. Les évé-
nements le dominaient.
Voua dites : c'est du fatalisme.— Eh ! qu'importe!
— Est-ce vrai? voilà ce qu'il faut demander. Oui,
c'est dû fatalisme, car dans les temps de révolutions
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gouvernement n'est pas libre, les citoyens ne sont
pas libres, personne n'est libre; seule la fatalité
nous gouverne. Je n'en veux pour preuve que cette
nécessité où sont les partis d'inscrire partout pour
se faire illusion le mot de liberté (1). Et c'est parce
que les révolutions sont des époques ridicules, fai-
sant de l'homme un être immoral, irrationnel, en
contradiction permanente avec lui-même, qu'il faut
à tout prix en combattre et en empêcher le retour.
Lorsque d'épreuves en épreuves nous aurons ren-
contré un Pouvoir indépendant des partis et des
sectes; placé par son origine au-dessus des caprices
de l'opinion ; dans des conditions telles que le spec-
tacle de nos luttes, de nos intérêts ou de nos passions
(1) " Croyes-vous, disait Napoléon, que les hommes
qui ont mené la France à 93 aient choisi la terreur par
partie de plaisir ? Non, certes. Robespierre n'aimait pas
plus le sang que je ne l'aime; il a été entraîné par les
événements. »
Son crime, à mes yeux, est précisément de s'être
laissé entraîner. — Desmoulins peut mériter quelques
sympathies parce qu'il lutte un moment contre le cou-
rant qui l'emporte ; mais Saint-Just, ce petit collégien,
pédant et joufflu, qui se fait le valet d'un ambitieux et le
pourvoyeur de la guillotine, n'inspire que du dégoût. —
Après le mépris de Dieu, le plus grand crime de l'homme
n'est-il pas le mépris qu'il fait de sa liberté en se pla-
çant, par vanité ou par sottise, dans des circonstances
où il n'en est plus le maître? (Voir les études de M. Ed.
Fleury sur la Révolution. )
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soit incapable de le détourner de ses fins ; toujours
libre au bien comme au mal ; responsable de tous
ses actes et constituant un être moral et personnel
comme nous ; nous pourrons dire avec assurance :
Voilà le SOUVERAIN. Jusque-là nous n'aurons que
des Pouvoirs qui se culbuteront tour à tour, et dont
la naissance et la chute seront également un bien-
fait.

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