Échappées tristes

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Échappées tristes est un recueil de nouvelles inspirées par le désir d’explorer les fantasmes, les fêlures et les failles - ces espaces intérieurs où les humains se réfugient parfois, lorsque la vie leur semble trop dure. Souvent, l'échappée n'est qu'un jeu, un parcours imaginaire, une plongée dans ces états de semi-conscience qui en disent long sur les frustrations des personnages. Cela peut aussi les précipiter dans un délire absolu. Enfants, adolescents, adultes ou vieillards sont quelque peu malmenés dans ces pages, mais à travers leurs épreuves, c'est leur humanité qui est révélée. On ne peut s'empêcher, en refermant le livre, d'éprouver de la tendresse pour ces êtres aux prises avec les aléas de leur destin, qui s'échappent un temps, rêvent, mais survivent.
Publié le : vendredi 11 septembre 2015
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EAN13 : 9782332989567
Nombre de pages : 78
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ISBN numérique : 978-2-332-98954-3
© Edilivre, 2015
Lacloche
Sur la grande table de chêne qui occupe le centre de l’unique pièce commune, le plumier est là, ouvert, qui contient le beau porte-plume noir tout neuf acheté la veille à la supérette du canton, le crayon, la gomme, les plumes de rechange dans leur petite boîte en carton. Posés à côté, deux cahiers munis, l’un d’un protège-cahier de bristol rouge, et l’autre d’un bleu. On lui donnera d’autres cahiers au collège, ceux-là, c’est pour les brouillons.
Le soleil décline doucement, et la fenêtre qui donne à l’ouest s’obscurcit. Les ombres familières du soir s’installent. Marie-Rose entend les beuglements du troupeau qui rentre pour la traite, le piétinement familier, les petits cris de sa mère, les coups sourds du bâton sur le sol, et ceux plus mats qu’elle donne parfois sur le dos des bêtes. Debout devant la table, elle fait une dernière fois l’inventaire de ses fournitures scolaires. Elle aime cette expression : fournitures scolaires ; cela lui ouvre tout un univers de rêve.
Elle imagine les beaux livres qu’on va lui distribuer, elle attend particulièrement le livre de géographie, avec plein de jolies cartes en couleur comme celles qu’elle a pu regarder l’autre jour chez Josyane quand elle lui a laissé feuilleter son livre de cinquième. Josyane, elle dit qu’elle ne l’a pas rendu exprès, on lui a réclamé mais elle dit qu’elle s’en fout ! Marie-Rose réprouve cette attitude, c’est une bonne élève, elle aime l’ordre, le respect des gens et des choses. Josyane, plus âgée d’un an, elle est déjà au CEG, elle entre en quatrième. En quatrième ! Elle est plus délurée, aussi, c’est ce qu’elle entend dire chez l’épicière, Madame Chartier, où les femmes du village bavardent en faisant leurs courses. La mère de Josyane, elle travaille à la mairie, elle est instruite, alors que la mère de Marie-Rose aide son père à la ferme, un travail dur, elle s’occupe des bêtes, de les emmener aux champs, puis le soir, la traite et tout ça…
Maintenant, Marie-Rose est reçue chez Josyane, cela sent l’encaustique et le propre, il y a de beaux meubles, et la vaisselle, donc ! Deux assiettes pour chacun, la petite dans la grande, les couverts qui reposent sur de minces barres transparentes gravées de jolis dessins, et puis les verres dont le bord est si fin. Elle espère qu’elle aussi, un jour, grâce à l’instruction que l’école va lui donner, elle aura de beaux objets, et le soir, dans son lit, elle les imagine avec délices avant de s’endormir.
Marie-Rose ferme son plumier en faisant coulisser doucement le couvercle de bois décoré d’un bouquet de fleurs, c’est elle qui l’a choisi, sa mère le trouvait cher mais elle a tellement insisté…
Voici la scène où son professeur du cours supérieur convainc ses parents de l’inscrire au CEG, directement en cinquième parce que c’est une élève particulièrement douée, et méritante. Ses parents rechignent, les frais de scolarité vous comprenez, et puis la petite pourrait rendre service à la ferme… Mais le professeur est tellement convaincant !
Marie-Rose serre le plumier de bois blanc et les deux cahiers dans son cartable qui sent bon le cuir neuf (elle aime bien entendre le déclic de la fermeture dorée) puis elle va le poser au pied de son lit.
Mais c’est déjà le matin ! Elle fait vite sa toilette, et ce jour-là, l’eau froide qui coule sur l’évier de pierre de la cuisine fait un bruit très excitant. Même l’odeur un peu écœurante du gros savon noir lui plaît, elle se frotte avec allégresse, et même elle trouve que ça réveille ce contact avec l’épais gant de toilette trop rêche. Bientôt, elle est habillée, elle passe la main sur l’étoffe amidonnée de son beau tablier gris tout neuf, puis le bruit de ses galoches résonne sur le dallage de pierre. Elle prend un large bol de terre cuite dans le placard, ouvre le garde-manger ; la mesure de lait trempe dans le grand bidon d’aluminium ; elle s’en verse une bonne rasade. Elle boit. Cela n’a pas le même goût, c’est un goût qu’elle ne reconnaît pas, un goût nouveau… Un goût qui lui plante un large sourire en plein cœur. Pourtant, c’est le même lait,
celui de la Roussette, de la Marguerite et des autres, des bonnes laitières nourries dans les prairies grasses du Champerrin. Il est tout aussi bien trait de la veille, et un peu de crème flotte encore à la surface, ça lui laisse une petite marque au dessus de la lèvre supérieure, qu’elle lèche avant de s’essuyer avec le dos de la main.
Marie-Rose est sur le chemin de l’école, il fait beau ce matin d’octobre, bien sûr qu’il fait beau ! Cela ne peut être autrement ! Tiens, voilà Josyane, poursuivie par deux garçons qui rient aux éclats ! Ils rejoignent tous Marie-Rose et les deux petits gars bousculent un peu les deux copines, sans méchanceté, elles s’en amusent.
C’est un cours de français, Marie-Rose écoute sagement le professeur, il pose une question, une question de grammaire, ou d’orthographe, elle est très bonne en orthographe, elle a presque toujours zéro fautes. Silence dans la classe, c’est une question épineuse, elle connaît la réponse mais elle n’ose pas encore…
Ah ! la distribution des livres, c’est dans le préau, des tables encombrées de piles de manuels y sont disposées, chacun passe de table en table et ajoute un ouvrage sur la pile qu’il tient dans ses bras, bien calée contre sa poitrine et qui s’alourdit peu à peu, il faudra les couvrir hein Marie-Rose, n’oublie pas !
À la récréation, sous le préau, elle regarde le livre d’histoire, les belles images, Vercingétorix, Napoléon, les rois de France… Des larmes lui viennent, des larmes de joie !
Les cours se succèdent, elle y brille souvent, même en arithmétique, une matière qui n’est pas sa préférée.
La voilà sur l’estrade, elle dit avec beaucoup de facilité la récitation du jour. Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… elle met le ton, comme veut le professeur de français. Un silence stupéfait accompagne sa performance, et le professeur la regarde avec beaucoup de bienveillance.
Mais quel est ce bruit qui soudain résonne dans la classe, elle n’a pas terminé ! Déjà, des élèves s’agitent sur leur banc, certains rangent leurs livres et leurs cahiers, un grand bruit de froissement de papiers couvre sa voix ! Il faut qu’on la laisse finir ! Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe… Le professeur ne dit rien, pourquoi n’intervient-il pas ? Ses camarades sortent à présent, sans la regarder, ils passent devant l’estrade en baissant les yeux, silencieux. Le professeur range très lentement ses affaires, il ne l’écoute plus, elle s’interrompt et regarde par la fenêtre de la classe : il fait nuit. Et cette cloche qui sonne toujours, cette cloche !
Soudain, un grand éclair lui brûle les yeux !
Marie-Rose entrouvre ses paupières, mais les referme bien vite, elle est éblouie. Elle essaie à nouveau. Peu à peu elle s’habitue à la lumière violente de cette matinée d’octobre bien ensoleillée. Elle s’était assoupie. La cloche de l’école l’a réveillée, elle entend, très loin, comme étouffés, les cris et les rires des petits du primaire, c’est la rentrée. Elle n’y pensait plus car depuis la fin des cours, en juillet, elle aide à la ferme. Il n’y aura pas de rentrée pour elle. Assise sur un talus, dans le Champerrin, elle compte machinalement ses vaches ; mais où est donc la Roussette ? Ah ! la voilà, derrière la haie d’aubépine qui s’est épaissie, il faudra qu’elle demande à son père de la tailler. La Marguerite et la Noiraude paissent, tout près, leur odeur puissante lui chatouille les narines, elle éternue. La cloche s’est tue.
– Mademoiselle !
Idylle
Mademoiselle, puis-je me permettre de vous inviter à boire un verre, puisque je vois que vous avez terminé votre service, je suis là depuis un moment, je vous ai observée, oh ! sans insistance, vous ne l’avez sûrement pas remarqué, je viens ici de temps en temps et votre silhouette m’est familière, je prendssilhouetteau sens le plus neutre, soyez-en certaine, je ne suis pas ce qu’on nomme un « voyeur », si vous me pardonnez la trivialité du terme, mais j’observe volontiers mes sœurs et frères humains, c’est plus qu’un simple hobby d’ailleurs mais n’anticipons pas, donc puis-je me permettre de vous inviter ? Vous ne dites pas non, j’en suis vraiment très content, il s’agit de quelque chose de très particulier, voyez-vous, c’est un projet… mais je vous expliquerai… vous êtes intriguée ? C’est tout à fait naturel, il y a même une légère ironie dans votre sourire, un très joli sourire d’ailleurs, vous ne souriez guère dans votre office (c’est le mot « office » qui arrondit votre œil, il vous semble un peu désuet, il souligne que je suis plus âgé que vous, disons un monsieur d’une certaine maturité)… c’est ce qui m’a tout de suite intrigué dans votre comportement professionnel, cette façon de ne pas sourire tout en restant très aimable, avec une sorte de détachement, une attitude pleine de classe au demeurant mais qui n’est guère fréquente dans votre profession, comme si vous ne vouliez pas… mais nous en reparlerons… où désirez-vous que nous allions, avez-vous un endroit de prédilection ? cette brasserie un peu plus loin sur la gauche ? Eh bien soit, je vous suis, enfin c’est une façon de parler puisque nous y allons ensemble… vous n’avez pas beaucoup de temps ? ne vous inquiétez pas vous partirez dès que vous le souhaitez… c’est...
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