Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Eclairs de chaleur

De
224 pages
Ce recueil de nouvelles d'Olive Senior est un concentré de son talent : dire ce qui fait l'humanité des gens, leur manière de se lier les uns aux autres, leur noirceur, leur gaieté. Bien sûr, nous sommes en Jamaïque, tant dans les campagnes qu'en ville, chez les pauvres et chez quelques riches aussi : Miss Rilla, qui sait rire depuis le fond de son ventre, libre et heureuse ; le long, pâle et maigre Blue Boy ; Beccka qui, à l'âge de onze ans, pose des colles théologiques à l'archidiacre.
Dans une langue puissante et réaliste, Olive Senior laisse ouverte l'histoire de ses personnages, elle ne décide pas de leur sort. Ce qui l'intéresse, c'est ce grouillement d'humanité, ce concentré de douceur et de dureté que livre chaque page. Le lecteur n'a qu'à se laisser emporter par la musique des paroles.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

ÉCLAIRS DE CHALEUR
DU MÊME AUTEUR
AUXÉDITIONSZ
Zigzag et autres nouvelles de la Jamaïque,2010
OLIVE SENIOR
ÉCLAIRS DE CHALEUR et autres nouvelles
Traduit de l’anglais par Christine Raguet Avec la collaboration de Martha Bazile et de Josine Monbet
La collection Écrits d’Ailleurs est dirigée par Regula Locher
Nous remercions Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture, pour son soutien à la traduction de ce livre et la Loterie romande pour son soutien à la collection Écrits d’Ailleurs.
Les Éditions Zoé sont au bénéfice d’une convention de subventionnement avec la Ville de Genève, département de la culture.
La traductrice remercie Jean-Sylvain Ducourtieux pour ces précieuses remarques.
Titre original : Summer Lightning © Longman Group Limited 1986 All rights reserved
© Éditions Zoé, 11 rue des Moraines CH – 1227 Carouge-Genève, 2011 www. editionszoe.ch Maquette de couverture : Silvia Francia Illustration : Jenny Matthews © Panos ISBN 978-2-88182-692-4
Éclairs de chaleur
L’homme venait tous les ans séjourner durant quelques semaines chez eux. Pour ses « nerfs », disaient-ils. Ils lui attribuaient toujours la chambre du jardin. Personne ne la désignait ainsi, mais c’était le nom que le garçon lui don-nait dans ses pensées. Par quelque caprice architectural, cette pièce-là déséquilibrait complètement la maison. D’un côté, se trouvaient trois grandes chambres et une salle de bains ; au centre, la cuisine, la salle à manger et une pièce que l’oncle appelait salle de séjour et la tante, salon ; enfin, à l’extrémité, cette seule chambre. Elle don-nait sur la véranda latérale où s’entassaient parfois les sacs de jute à bordure bleue remplis de grains de piment Jamaïque ; c’est là que l’oncle s’asseyait le dimanche pour se faire couper les cheveux par le coiffeur ambulant et c’est là que l’on recevait, debout, les visiteurs qui n’étaient pas dignes de la véranda de devant. Cette pièce était la plus petite de la maison. Elle n’avait ni vitre ni miroirs, rien qu’un lit, le bureau de l’oncle, et dix jalousies vertes. De fait, presque toute la maison était peinte en vert parce que la tante trouvait cette couleur reposante pour les yeux. L’une des portes conduisait à la
5
Éclairs de chaleur
salle à manger, une autre à la véranda latérale, et la der-nière à un jardin enchevêtré, véritable jungle où l’on des-cendait par quelques marches de marbre cassées. Il était incroyable qu’une pièce dotée de tant d’ouver-tures puisse être aussi intime. Pourtant, c’était le cas. C’était la pièce secrète du garçon, un endroit où il pouvait se réfugier pendant les orages. « Les z’éklai’ f’appent seu-lement les menteu’ » lui avait dit un jour Ras Justice et, depuis, il vivait dans l’angoisse de ces milieux d’après-midi où les éclairs tombaient en nappe sur la maison. « Les z’ék-lai’, c’est Jah qui voit t’ois fois. C’est comme les ’ayons X, ça » avait ajouté le Frère Ras Justice. « Quand Jah veut me t’ouver moi, Jah lance les z’éklai’s pour voi’ jusqu’en-dedans de moi. » Ras Justice lui avait dit aussi qu’il ne serait à l’abri des éclairs que dans un lieu sans verre, puisque chacun sait que « le vè’, ça atti’ les z’éklai’ », le verre et les « inst’uments b’illants » aussi. Ras Justice lui avait dit que c’était pour ça qu’il n’avait pas de miroir dans sa case, pour ça et parce qu’aussi le verre est un ins-trument de Babylone. Dès les premiers éclairs, le Frère Ras Justice rangeait dans son sac de jute son coutelas, le seul instrument brillant qu’il possédait, car il en gardait la lame bien aiguisée. Mais bon, il savait tout, Ras Justice, et il avait raison sur tout, y compris sur les éclairs. C’est pourquoi le garçon avait pris l’habitude, aux pre-miers signes de pluie, d’aller dans la chambre du jardin : là, il fermait une à une les dix jalousies, selon un ordre qu’il avait calculé comme le plus satisfaisant, il verrouillait les portes et, dans une pénombre à laquelle ses yeux s’accoutumaient bientôt, il attendait la fin de l’orage. Personne ne le dérangeait, car les orages coïncidaient généralement avec la sieste de l’oncle et de la tante.
6
Éclairs de chaleur
Il ne se sentait jamais seul parce qu’il abritait en lui maints endroits secrets. Lorsqu’il fermait les portes et les fenêtres, c’était comme si les portes de son esprit s’ou-vraient brusquement les unes après les autres, c’était comme vivre au cœur d’une fleur qui s’épanouit. Il était sous le charme de ces lieux qui faisaient partie d’un autre monde, occupaient un autre espace, transcen-daient les proportions. Les hommes et les animaux y chan-geaient de rôle selon son bon vouloir, et il était leur maître à tous. Parmi les êtres humains qu’il connaissait, seul Ras Justice évoluait dans ce monde-là, or Ras Justice, il ne pouvait jamais le transformer en autre chose que ce qu’il était déjà. L’oncle et la tante en étaient exclus car, guindés et convenables comme ils étaient, il les voyait mal s’intégrer à ce monde et en accepter les mystères. Au début, son père et sa mère apparaissaient quelquefois, mais leur souvenir s’estompa peu à peu et il finit par ne plus les voir qu’à travers l’énigmatique clignement de l’œil vert qui montait et descendait dans le niveau à bulle de son oncle. Ce monde était si satisfaisant qu’après un temps, même en l’absence de tout signe de pluie, il garda l’habi-tude d’aller dans cette pièce fraîche et obscure, car s’y trouvait le bureau de son oncle, une vraie mine d’or de casiers. Bien que n’ayant pas le droit d’y toucher, il en connaissait intimement tous les secrets : des pierres fines de Panama et du Costa Rica, des poids en plomb ternis, une petite pierre à aiguiser et le niveau à bulle avec son liquide vert où reposait, du moins en apparence, cet œil qui clignait en le regardant lorsqu’il inclinait l’instru-ment. Il y avait des pelotes de ficelle et des clous rouillés, oubliés là, encore dans leur papier goudronné. Il y avait
7
Éclairs de chaleur
des burettes d’huile, des taches d’huile, de la graisse et quantité de papiers noués par de la ficelle, qui ressem-blaient à des documents officiels et ne présentaient aucun intérêt. Tant qu’il demeurait seul dans cette pièce, il était heureux, parce qu’il savait d’instinct que s’il n’avait rien d’autre au monde, il était quand même riche puisqu’il possédait cet espace qui lui permettait d’explo-rer des recoins secrets au fond de lui. Cela faisait des années que le vieil homme venait chez eux ; le garçon, lui, était nouveau dans la maison, et la pièce n’était « la sienne » que depuis peu. Au début, ça ne l’ennuya pas de voir l’homme occuper la chambre, car il y semait un chaos bienvenu dans une maison trop en ordre. Le garçon le trouvait, quoique d’étrange façon, plutôt gentil, malgré son sourire de travers et ces moments où, l’œil vitreux et la lippe tremblante, il se prenait à marmonner tout seul. Il ne semblait pas non plus y voir très clair, et ça plaisait bien au garçon ça, car il pouvait se cacher dans l’ombre pour écouter ses mar-monnements. L’homme lui donnait aussi des cadeaux. Une fois, un minuscule éléphant sculpté dans l’ivoire. L’homme lui avait dit de toujours tourner l’éléphant face à la porte, parce que cela portait bonheur. Ce conseil lui avait énormément plu et il avait décidé de l’intégrer à son rituel de fermeture des portes et des fenêtres quand il récupérerait la chambre ; seulement, dans une pièce avec trois portes donnant dans des directions différentes, il ne savait pas encore très bien laquelle était la bonne porte. Pourtant, il était convaincu qu’un jour quelque signe secret lui serait envoyé pour lui indiquer face à quelle porte il fallait placer l’éléphant. En attendant, il le tournait face à un coin.
8
Éclairs de chaleur
Malgré sa gentillesse, l’homme avait aussi des côtés désagréables. Il sentait fort, et ce n’était pas une bonne odeur comme celle des clous rouillés ou de la graisse sur le bureau. C’était une odeur d’humidité et de moisi, une odeur de chien sale mouillé ou de tapis de selle qui a pris la pluie. À table, ses mains tremblaient tellement que, fas-ciné, le garçon le regardait rater sa bouche plus souvent qu’à son tour et envoyer rouler les carottes sur le palis-sandre et le mahogany bien cirés du parquet de la tante. À ces moments-là, le garçon ne riait pas. Il était fasciné qu’une certaine précision préside aux gestes du vieil homme. Il découvrit bientôt que tous ses mouvements, même, de toute évidence, les plus ridicules, obéissaient à une sorte de rigueur scientifique légèrement gauchie. Il y avait une part de routine dans tout ce que faisait le vieil homme, et cela renforçait le sentiment d’identification du garçon. Parfois, à l’aide d’une ficelle invisible, le vieil homme formait des figures complexes entre ses doigts. Il devait les connaître par cœur, car leur géométrie ne variait jamais. Cette activité semblait exiger de l’homme, bouche entrou-verte, une attention quasi absolue. D’autres fois, il restait simplement assis, immobile, les mains entrelacées sur les cuisses, tandis que ses pouces se poursuivaient l’un l’autre dans une ronde sans relâche. Le garçon trouvait la chose admirable et il s’y exerçait en secret, se surprenant parfois à l’accomplir sans effort et sans même y penser, comme le vieux. L’homme avait aussi ses moments de lucidité : il s’as-seyait alors sur la véranda de devant pour bavarder avec l’oncle jusque tard dans la nuit. Et une nuit au moins, du bout de la maison, le garçon crut entendre pleurer sans retenue dans la chambre du jardin. Mais il avait trop peur
9