Économie politique. Des Colonies : d'Alger, de sa possession, du système colonial, de son influence fatale sur nos manufactures, sur notre commerce et sur les pays vignobles, par le Bon de Lacuée,...

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Vve C. Béchet (Paris). 1830. In-8° , 95 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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DES
DE SA POSSESSION, DU SYSTÈME COLONIAL, DE SON
INFLUE CE FATALE SUR NOS MANUFACTURES, SUR
NOTRE COMMERCE,
ET
SUR LES PAYS VIGNOBLES,
ANCIEN MAITRE DES REQUETES AU CONSEIL D'ETAT, ANCIEN
ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DE LA MARINE DU PORTUGAL,
ANCIEN INTENDANT GENERAL DE L'ARMEE D'ARAGON, AVOCAT,
ET MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS SAVANTES.
PAIX : 2 FRANCS.
A PAMS,
CHEZ M.me V.e CHARLES BECHET, LIBRAIRE,
Quai des Augustins, n.° 57,
ET CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
DECEMBRE 1830.
ANCIEN MAÎTRE DES REQUÊTES AU CONSEIL D'ÉTAT , ANCIEN
INTENDANT GÉNÉRAL DE L'ARMÉE D'ARAGON,
SUR LA COLONISATION D'ALGER,
LES COLONIES GÉNÉRAL, SYSTÈME COLONIAL QUE
LE GOUVERNEMENT A ADOPTÉ, ET SUR L'EFFET DE CE
SYSTÈME SUR LES MANUFACTURES ET LA PROSPÉRITE
DES PAYS VIGNOBLES.
PEUT-ON FAIRE UNE COLONIE D'ALGER ?
La possession d'Alger contribuera-t-elle au bonheur du
peuple? diminuera-t-elle'lés sueurs et tes fatigues de
l'ouvrier?
Nos contributions seront-elles moins considérables ou.
mieux administrées? arracherons-nous moins de bras
aux arts et à l'agriculture pour recruter notre armée?
Alger protégera-t-il notre commerce ? ouvrira-t-il de nou-
veaux débouchés aux arts et à l'agriculture ?■
Quel sera le nombre de soldats que nous perdrons an-
nuellement sur la cote d'Afrique , et combien sacrifie-
rons-nous de nos enfans à l'orgueil de cette conquête?
Telles sont les questions politiques que je vais traiter
et qui sembleront peut-être importantes à l'homme ami
de ses semblables. Nos braves soldats, si long-temps 'op-
primés, triomphent enfin aujourd'hui ; les lauriers cueillis
d'une manière si noble sont bien beaux, aux yeux d'un
vieux militaire qui, comme moi, croît encore faire partie'
de l'armée, et qui applaudit de coeur à tous leurs succès.
Cependant je ferai mes efforts pour rie pas me laisser
éblouir par l'éclat de leurs victoires; je serai citoyen avant
tout, et j'étoufferai autant que je le pourrai l'orgueil
que m'inspire leurs triomphes pour n'écouter que mon
patriotisme et l'amour de la vérité.
Shaw, qui est l'auteur qui semble avoir le mieux connu
l'histoire d'Alger, ne dît que peu de choses sur ce qui
s'est puasse dans ce royaume dans les temps modernes ;
mais ce qu'on en sait fait voir que cette histoire n'est
qu'an tissu; d'horreurs, et né s'occupe que de meurtres
et d'assassinats. Un Dey écrase-t-il par trop le peuple,
le peuple se soulève et met un autre Dey à sa place.
La flatterie, qui se loge aussi aisément dans la Casauba
que dans les Tuileries, égare bientôt le nouveau Sou-
verain , il devient oppresseur, il tombe et rougit de son
sang les marches du trône, qu'un autre brigand vient
occuper, et ensanglanter après lui.
La loi, dans ce pays, terre classique du despotisme,
la loi n'est que la volonté du maître ; le Koran est tou-
jours sur la table du Dey ; mais les Ulémas sont aussi
flatteurs que les Druides, et font aisément ployer la
parole de Mahomet au désir du Souverain. Tant qu'il
règne c'est un nouvel Ali, un inspiré de Dieu ; les
anges répètent avec déliées ses paroles, et en forment
un concert agréable à la Divinité; mais s'il tombe, c'est
son successeur qui est l'élu de Mahomet ; quant à lui,
il fut envoyé par le Très-Haut dans un moment de
colère, et c'est la verge dont. Dieu se. servit pour cha-
tier ses fidèles serviteurs. Oppression et vengeance, telle
est l'histoire d'Alger. Là, le prince qui se nomme Dey,
est absolu; mais il erre sans cesse sur les bords des
précipices ; ses courtisans sont ses propres bourreaux :
pour peu qu'il leur déplaise ils l'assassinent et nomment
à sa place un nouveau despote qui sera pour eux une
(3)
divinité qu'ils encenseront, qu'ils adoreront même, mais
qu'ils renverseront sans peine, et qu'ils fouleront aux
pieds dès que l'ambition le leur prescrira (1).
Depuis plusieurs siècles Alger était la retraite des pi-
rates qui, par principe et par religion, faisaient la guerre
aux chrétiens. Shaler, auteur profond et vertueux qui,
en sa qualité de consul américain, a resté dix ans dans
ces contrées, observe avec raison qu'à la honte de l'hu-
manité, c'était principalement les grandes puissances
maritimes qui excitaient ces barbares, à piller le com-
merce des autres nations.
D'après lui, le cabinet de Versailles est celui qui,
sur ce fait honteux, a le plus de reproches à se faire ;
et si tant de chrétiens sont morts esclaves et si misé-
(1) Le royaume d'Alger contient la Numidie et la Mauritanie,
Tingitane, nommée aussi Cesaréene; sa superficie est de trente
Milles carrés , sa longueur est de 500 milles depuis le royaume de
Maroc jusqu'à celui de Tripoli; sa largeur, de la mer aux vastes
déserts qui l'avoisinent, est peu connue : elle varie de 4° à 100°
tailles.
Son pays est très-fertile, et produit des blés des dattes et dé
l'huile.
Suétone fut le gouverneur du pays d'Alger; Saint Augustin na-
quit sur son territoire, et fut long-temps évèque d'Hiponne, ville
dont les ruines sont dans le voisinage de Bonne.
Ce pays, qui fut à différentes reprises conquis par les Romains,
possédait des villes fort riches ; ses habitans étaient courageux,
mais fourbes.
Les Vandales chassèrent les Romains du territoire d'Alger vers
le milieu du sixième siècle. Le vertueux Belisaire combattit les
Vandales et soumit ce pays au pouvoir de Justinien et de ses suc-
cesseurs.
Les Sarrasins s'en emparèrent ensuite, et depuis cette époque
les Zenates, les Arabes, les Marabouts, se battirent entr'eux, et avec
les Sarrasins, pour savoir qui posséderait cette terre ensanglantée.
(4)
rablement sur les côtes d'Afrique , c'est à la protection
que la France donnait à ces pirates qu'ils durent en
grande partie leur captivité. Tirons promptement un
voile sur cette histoire déplorable ; semblables aux fils'
de Noé, plaçons un manteau sur les erreurs de nos
pères ; parlons d'Alger, mais parlons-en en philantrope,
en économiste, eu homme ami du peuple. Voyons ce
que peut coûter Alger à l'ouvrier, au marchand de
Paris, au campagnard de la Picardie et du Languedoc;
méprisons les lauriers s'ils doivent être couverts du sang
français, et pensons que le bonheur des nations est mille
fois préférable à l'éclat d'un triomphe.
Le gouvernement veut, dit-on, établir des colonies
dans le royaume d'Alger.
Notre sayant économiste Say, distingue deux espèces
de colonies, il les nomme anciennes et modernes. Les
colonies anciennes se formaient de la partie trop abon-
dante de la population qu'une ville ou qu'un pays en-
voyait sur une terre non habitée, pour la défricher et
la peupler. La colonie ancienne, ainsi créée, ne tenait
à la mère patrie que par les liens du sang ou de l'a-
mitié. Telles furent les colonisations grecques, telle fut
une des plus anciennes villes de France, Marseille, colo-
nie des Phocéens.
Telle fut encore l'origine d'Athène, que Cecrops avec
ses Egyptiens vint peupler, et qui, depuis, fut la patrie
des sciences et des arts. Telle fut enfin Rome, qui dut
son origine aux succès d'Achile et à la mort de Didpn.
Tantoe molis erat, romanam condere gentem.
Ce genre de colonie offre presque toute espèce d'avan-
tages : des moeurs semblables, le même langage, une même
habitude et dans l'intérieur des ménages et dans la reli-
gion et dans toutes les circonstances de la vie, font, des
deux peuples, des nations amies qui pendant de longues
(5)
années se voient toujours avec un nouveau plaisir, font
continuellement des échanges de bons services, et con-
servent entr'elles des liens éternels de préférence et
d'amitié.
Dans notre nouveau système de colonisation, au
contraire, la métropole conserve toujours sur la co-
lonie une suprématie qui se retrouve dans toutes les
conditions de l'existence politique et sociale des colons ;
leur sort est invariablement fixé au sien. Elle leur im-
pose ses lois, elle achète ce qu'ils produisent, elle leur
vend ce qu'ils consomment sans que la concurrence vienne
se mêler dans ces actes commerciaux.
Ce système de colonisation, qui fut admiré de nos
hommes d'état dans les derniers siècles, ne possède
guère plus de partisans que parmi les ennemis des amé-
liorations sociales. Cependant les préjugés, la force de
l'habitude, font qu'il pèse encore fortement sur notre
état de civilisation, et nous n'aurons que trop l'occasion
de nous apercevoir de son influence malfaisante.
Après avoir défini ces deux espèces de colonies, voyons
ce que nous ferons d'Alger, en ferons-nous une colonie
semblable à celle des Grecs?
Cela ne serait pas facile : la différence des langues,
des coutumes, de la religion s'y opposent ; d'ailleurs,
il ne s'agit pas d'un pays dépourvu d'hommes, et la
France n'est pas parvenue à ce point d'exubérance qu'elle
ait besoin de se déverser; c'est donc une colonie mo-
derne que quelques hommes d'état voudraient y former;
une colonie qui consomme et produise au profit de la
mère patrie.
Voyons quelle utilité la France tirerait de cette mesure,
quels sacrifices elle serait forcée de faire, et tout en applau-
dissant aux succès de nos braves soldats, examinons s'il ne
serait pas dangereux de vouloir profiter de leurs conquêtesi
(6)
Le grand avantage des colonies en général, c'est que,
pour l'ordinaire, on y distribue gratuitement des terres aux
nouveaux colons, et que l'ouvrier pauvre qui arrivé
dans ces lieux, s'y trouve tout de suite propriétaire d'un
grand capital en fonds de terres, qu'il n'aurait pas obtenu
en Europe par le travail de toute sa vie.
Cet avantage est incommensurable et ne peut être
remplacé ; c'est à lui qu'on doit le défrichement rapide
de la Pensilvanie et des bords de l'Ohio; c'est lui qui élève
des villes où jadis on ne trouvait que des forêts. C'est
lui qui change les déserts hideux du nouveau monde
en plaines fertiles et en sites délicieux. Dans les colonies,
le plaisir de posséder, cette assurance d'accroître prompte-
ment son bien-être, anime les âmes les plus froides;
chacun travaille avec plaisir et tourne gaiement ses bras
vers une terre reconnaissante qui lui appartient, et dont il
cueillira à lui seul tous les fruits.
En Europe, l'aspect du propriétaire qui vient réclamer
sa portion des récoltes , glace l'agriculteur et souvent
l'épouvante; dans les colonies, le cultivateur ne partage
avec personne, et la terre qu'il a travaillée réserve pour
lui seul, la totalité de ses largesses.
On sent, dès lors, combien le sort de l'agriculteur
est plus avantageux dans les colonies que dans l'ancien
continent: il a de la terre autant qu'il en désire, et
le fruit de son travail, lui appartient tout entier.
C'est là ce qui occasione la fortune rapide des cul-
tivateurs qui se rendent dans une colonie qui n'est pas
opprimée par la métropole ; tous bientôt y deviennent
riches.
Mais, dès l'instant que le cultivateur gagne beaucoup,
tous les autres ouvriers doivent faire aussi de grands
bénéfices ; car, si la main qui manie la navette ou le
marteau, n'était pas bien nourrie et fortement salariée,
(7)
bientôt la charrue aurait la préférence. L'agriculture
compterait un ouvrier de plus, les défrichemens s'accroî-
traient et la civilisation s'avancerait de quelques toises dans
les forêts.
Mais ce n'est qu'à la distribution gratuite des terres,
ou du moins à leur prix peu élevé que les colonies
doivent tous ces avantages.
Supprimez cette distribution gratuite des terres, et
cet appareil d'abondance et de gaîté s'évanouissent à
l'instant dans les colonies ; l'ouvrier n'y gagnera plus
qu'une journée ordinaire, il lui faudra des siècles d'écono-
mie et de travail pour acheter un petit champ ; le pauvre
y sera toujours pauvre et ne mangera du pain qu'après
l'avoir fortement imprégné de sa sueur.
Tel est le résultat que donnerait la colonisation d'Alger.
Dans ce pays, (1) toutes les terres propres à la culture ont
déjà des propriétaires; elles y ont de grandes valeurs;
l'état né les arrachera pas à leurs maîtres pour en faire
(1) Le gouvernement d'Alger possède bien des propriétés provenant
de confiscations ; mais comme elles sont répandues dans le royaume ,
Celui qui irait s'établir sur ces terres, seul pour ainsi dire, serait
Certain d'être enlevé par les Bédouins (*). Les Turcs eux-mêmes,
comme l'observé M. Allar, ne pouvaient voyager qu'en caravanes;
cependant ils ne voyageaient, même en temps de paix, que sur
les routes les plus fréquentées.
D'ailleurs, ces terres sont le plus grand revenu de l'état, et si
on les donnait il faudrait y suppléer par les contributions françaises,
ce serait des gratifications faites par les gouverneurs d'Alger, aux
dépens du cultivateur et de l'ouvrier de France; au reste, c'est
toujours sur le pauvre contribuable que retombe la prétendue
munificence des gouvernemens , munificence qui n'est, la plus part
du temps, autre chose que prodigalité et désordres.
(*) Voyez l'excellente brochure de M. Allar, sur Alger; il y prouve la
briganduge des Bédouins, et l'impossibilité de ces établissemens particuliers.
(8)
des concessions, et les grands avantages qu'offrent par-
tout les colonies, pour les nouveaux venus, ne pourront
pas s'y réaliser (1).
Les profits que pourra faire le marchand , seront à
peu près les mêmes qu'ils sont aujourd'hui; or, il y a
des maisons de Marseille, établies depuis des siècles sur
la côte d'Afrique , et elles rie s'y sont pas extraordinaire-
ment enrichies.
La terre foulée pendant si long-temps par le despo-
tisme , ne s'aurait être la patrie des arts; quel cas pourrait
faire de nos tableaux, de nos statues, de nos belles
étoffes, le Kabilde aux bras nus ou l'Arabe qui, couchant
sous la tente, ne connaît que son chameau et son cimeterre.
On sent que les artistes seront long-temps repousses de
ces rivages barbares.
Quant à l'ouvrier, qu'irait-il faire en Afrique, puisque'
la journée de travail y. est à meilleur marché qu'en.
France? il est certain que les propriétés appartenant
toutes aux Africains, l'ouvrier Africain sera toujours
préféré à cause du langage, des moeurs, des habitudes,
de la religion même; l'ouvrier français qui se rendrait
à Alger, serait donc sans travail, et il n'aurait pas, comme
dans les colonies ordinaires, le moyen de devenir pro-
priétaire et de s'adonner à l'agriculture ; ainsi le pauvre
et le prolétaire pour qui les colonies, en général, sont si
avantageuses, ne trouveraient sur la côte d'Afrique qu'une
terre inhospitalière et incapable d'adoucir leurs infortunes.
Observons la différence qui se trouve entre Alger et
une. autre colonie : un homme qui arrive sur les bords
de l'Ohio , par exemple, avec les capitaux les plus
modestes, y est tout de suite possesseur d'une terre im-
(1) Madagascar vaudrait beaucoup mieux sous ce point de vue
qu'Alger.
(9)
mense qui fournit presque aussitôt à ses besoins et
augmente chaque jour en valeur ; que ferait-il avec les
mêmes capitaux à Alger? la terre y est aussi chère qu'en
France, et il aura de plus, contre lui, l'air malfaisant
de l'Afrique et l'antipathie que les habitans ont vouée
aux chrétiens.
Choisissez dans l'Afrique ou dans la mer du Sud, tout
autre terre, elle né vous offrira pas les mêmes incon-
véniens. Certes, je suis bien loin de proposer au gouver-
nement de former des colonies (1), à Dieu ne plaise,
que je donne à mon pays des conseils aussi nuisibles;
mais, du moins, si on voulait en établir, il faudrait choisir
une terre qui ne possédât pas déjà de maître, et où l'on put
fournir à ceux qui s'y rendraient les moyens de subsister.
Alger manque donc de l'élément indispensable à la-
prospérité des colonies, puisqu'on ne peut pas y distribuer
des terres, distribution qui fait la fortune de ces éta-
blissemens; mais, quand bien même le gouvernement
pourrait concéder des propriétés , serions-nous bien
propres à les cultiver? La peau blanche et délicatement
colorée des habitans de la France, supporterait-elle sans
danger le soleil dévorant de l'Afrique ? Il y a long-temps
que nous possédons des colonies dans ces contrées; une mal-
heureuse expérience nous prouve combien l'air y est délé-
tère ; la colonie du Sénégal se renouvelle sans cesse : nous
croyons y envoyer chaque jours de nouveaux colons, ce ne
sont que de nouvelles victimes ; la mort plane toujours sur
ces contrées; s'il part aujourd'hui deux cents soldats pour
le Sénégal, cent cinquante seront morts dans trois ans
et le reste languissant et se traînant d'hôpital en hôpital,
terminera bientôt une vie pénible et misérable. Il en
(1) Je prouverai bientôt que les colonies que nous possédons,
Sont les plus grands fléaux de la France.
(10)
est de même de Sierra-Léonne, malgré lès cinq cent»
millions (1) que les Anglais y ont employés, ils ont été
forcés de renoncer à leur entreprise, et si dépopulation a
détruit leur Free Town, Baruth Town et toutes les villes
qu'ils y avaient fait élever.
Tel fut aussi le sort des îles d'Arguin et de Portandic
dans le temps où nous les possédions ; nous les avons
quittées après de grandes dépenses et de longues guerres,
puissions-nous en faire autant de toutes les colonies Afri-
caines, j'oserai même dire de toutes nos colonies.
Lorsque la traite des nègres était permise, tous les bâti—
mens qui se rendaient à la côte d'Afrique, perdaient les
trois quarts de leurs équipages.
Qu'on lise les voyages de Mongoparc, de Clappreton,
de Denham, on verra avec quelle rapidité la dyssenterie
et la fièvre enlèvent tous ceux qui approchent de cette
terre malfaisante; la lecture de tous ces voyages épouvante
et semble démontrer qu'il est impossible aux Européens
de s'acclimater dans ces contrées, et que la mort oppose
un obstacle insurmontable à tout établissement semblable.
Vainement m'objectera-t-on que le nord de l'Afrique
est moins malfaisant que l'ouest, et qu'il fut anciennement
colonisé par les Romains; les détails nous manquent
sur ce point, et il est impossible de savoir si l'occupation de
la côte septentrionale de l'Afrique coûta aux Romains une
grande perte d'hommes. Cette partie de leur histoire
est couverte d'un voile impénétrable ; la science statisti-
que était dédaignée des anciens; mais l'analogie, ce guide
infaillible du jugement, quand les faits manquent, suffit
ici pour nous éclairer.
Il n'est malheureusement que trop certain , qu'un grand
(1) On voit, par des pièces officielles publiées à Londres, que
ce gouvernement a employé 500 millions dans cette colonie.
( 11 )
nombre de nos soldats ont succombé l'été dernier aux
fléaux endémiques qui désolent ces contrées; les hôpitaux
de Mahon et d'Alger ont été et sont encore encombrés
de malades; la mort n'a pas cessé ses ravages, et notre
armée, si florissante à son départ, décimée par les fièvres,
ne retrouve son courage qu'en face de l'ennemi.
Mais écartons ce terrible argument, et supposons qu'il
fût possible aux Français d'exister dans l'intérieur des
villes africaines, pourraient-ils se livrer aux travaux de
la campagne sous un soleil qui dévore? Beaucoup de
personnes prétendent que les Européens ne peuvent même
pas supporter, la houe à la main, le climat des Antilles,
quoique ces îles soient sans cesse rafraîchies par des brises
de mer. Que serait-ce donc dans l'intérieur de l'Afrique,
où le vent du désert, le terrible semum brûle et corrode
tout. Mais quelle terre cultiveraient-ils? le gouverne-
ment ne l'arracherait pas à ceux qui la possèdent. Se
soumettraient-ils à un maître ? mais la terre y est à peu
près partout livrée aux travaux de l'esclave. Il faudrait
donc que nos colons se décidassent à quitter la France,
ce pays où l'ouvrier jouit d'un sort médiocrement heu-
reux, pour s'associer à des esclaves et servir comme eux
sous un Fellah.
Ou sent qu'une colonie semblable ne pourrait pas pros-
pérer , et que peu d'individus chercheraient à s'y rendre.
Lorsqu'on trouve des terres gratuitement aux Etats-Unis,
dans la mer du Sud et dans le Mexique même, et que
dès les premiers jours de son arrivée le colon peut y
devenir propriétaire, quel serait l'homme assez aveugle
pour aller en Afrique s'associer aux esclaves, sous les
ordres d'un barbare Mahométan? Quelle chance de
bonheur, de fortune pourrait-il espérer dans ces contrées?
et quel motif pourrait l'engager à quitter sa patrie?
Nous le disons ici avec Adam Smith : le grand avan-
( 12 )
tage des colonies sur les pays suffisamment habités, en
pe qui touche le pauvre, c'est que dans les colonies
l'étendue de la terre est au-dessus des besoins de ses
habitans; qu'il est en général facile de s'en procurer à
l'aide de concessions gratuites, ou que, du moins, si
l'on est forcé d'en acheter, on l'obtient à un prix peu
élevé, et de beaucoup inférieur à ce qu'elle coûterait
en Europe.
Ainsi le pauvre se trouve sur-le-champ propriétaire
d'un riche terrein qu'il n'aurait pu acquérir sur le conti-
nent que par une longue suite de travaux.
Alger n'étant pas dans cette position, il est impossible
d'y faire une colonie, et l'on ne saurait choisir une
contrée plus désavantageuse que la sienne pour de sem-
blables établisse mens.
Mais, en supposant que nous pussions fonder une co-
lonie dans Alger, serait-il très-avantageux pour la France
d'en établir une, suivant la méthode moderne, et sem-
blable à celles que nous possédons déjà?
Voyons quels sont les avantages que nous procurent
les colonies et le système colonial, et, guidé par le flam-
beau de l'expérience, évitons, s'il se peut, les écueils sur
lesquels nos pères sont venus faire naufrage, et ont vu
périr si souvent et leurs fortunes et leurs enfans.
Histoire financière de nos Colonies.
Nos colonies sont composées de la Martinique, la
Guadeloupe (1), Bourbon , Cayenne, le Sénégal et l'Inde.
Avant d'entrer dans la discussion de nos intérêts po-
litiques relatifs à ces possessions , peut-être sera-t-il boa
de jeter légèrement un coup d'oeil sur leur histoire ; cet
examen servira sans doute fortement à nous éclairer sur
la conduite que nous avons à tenir avec Alger.
(1) Je ne parle pas de Madagascar et de St.-Pierre-Miquelon,
parce que ces établissemens sont trop peu de chose.
( 13 )
La Martinique.
Le fanatisme avait poignardé le meilleur des Rois ;
Sully, abreuvé de dégoûts, s'était retiré de la Cour; la
France en proie aux favoris d'une étrangère , suffisait
à peine à leurs prodigalités, lorsque quelques naviga-
teurs Français se dirigèrent vers les Antilles pour com-
battre les Espagnols. Ils réussirent ; leurs succès furent
nombreux. Denambuc, leur chef, demanda au gou-
vernement en 1625, de former un établissement à Chris-
tophe pour y retirer ses richesses et radouber ses vais-
seaux. Cette demande lui fut accordée , et fixa l'attention
de la Cour de France sur, le Nouveau Monde.
Les connaissances en économie politique étaient nulles
alors; il n'existait pas dans l'Etat cette classe moyenne,
amie des sciences et des' arts, celte classe qui aujourd'hui
fait la gloire et la force de la société, et qui par ses
travaux, ses recherches et son application, a si forte-
ment reculé les bornes de nos connaissances. En France,
tout était à peu près ou serf on seigneur. Le serf, le
front tourné vers la terre, et attaché à la glèbe, s'oc-
cupait de travaux pénibles qui l'empêchaient de réflé-
chir. La chasse, les repas somptueux et libres, et une
galanterie presque déhontée et dépourvue de toute es-
pèce dévoile, étaient les seules occupations des jeunes
courtisans; personne ne songeait à l'espèce humaine et
aux moyens d'améliorer son sort.
Il ne fut pas difficile dès lors à quelques intrigans de
persuader à la Cour frivole de Médicis que le monopole
était la source de toutes les prospérités. On adopta leur
système et on établit, en 1626, une compagnie qui eut
le privilège exclusif du commerce de toutes les Antilles.
Quoique cette compagnie n'eût que 45,000 fr. de ca-
pitaux, on lui accorda des droits immenses, et 'entre
(14)
autres celui de lever un impôt de 100 livres de tabac
ou de 50 livres de coton sur tous les habitans des colo-
nies qui n'auraient pas 60 ans et qui en auraient plus
de 16. Des droits aussi considérables auraient dû la faire
prospérer; mais le monopole, en détruisant la concur-
rence, corrode tout et se détruit lui-même. Cette com-
pagnie tint ses marchandises à un taux si élevé qu'elle ne
les vendit pas, et que le commerce interlope l'anéan-
tit. Cinq ans après elle fit banqueroute ; deux compa-
gnies lui succédèrent, elles étaient, comme elle, basées
sur le principe du privilège; comme elle, elles succom-
bèrent. La dernière, pour payer ses dettes, vendit les
Antilles pièce à pièce, et'les hommes blancs et cuivrés
qui habitaient ces îles, furent compris dans le marché
comme auraient pu l'être de vils troupeaux.
La Martinique, la Grenade et les Grenadins furent
cédés, en 1650, à Duparquet, pour 60,000 fr. , lequel
vendit, quelque temps après, la Grenade et les Grena-
dins au comte de Cerillac , pour 90,000 fr.
Colbert racheta la Martinique 120,000 fr., et il en
céda le commerce, avec celui des autres Antilles qu'il
avait rachetées aussi, à une compagnie; il accorda en-
core à cette association le privilège exclusif du commerce
du Sénégal et de Cayenne.
Malgré les Adam Smith, les Say, les Ricardo et le
vertueux Caning, nous avons entendu, au sujet de l'op-
pression qu'on exerce sur les propriétaires de vignes,
faire mille fois l'éloge du monopole, des priviléges ex-
clusifs, (1) des primes et de toutes les autres faveurs
(1) L'intérêt particulier est souvent la cause de ces primes. On a
prohibé les boeufs étrangers des marchés de France , ce qui fait
que les habitans de Paris payent la viande un ou deux sous plus
cher qu'ils ne devraient la payer. Personne ne doute que ce ni
( 15 )
que la tyrannie et l'ignorance déversent sur leurs fa-
voris, aux dépens des pauvres contribuables; voici la
preuve du mal que fait le monopole.
Jamais il n'y en eut un plus considérable en France ;
cette compagnie, en effet, tenait dans ses mains tout
le commerce de l'Afrique et de l'Amérique : elle seule
avait le droit d'y vendre et d'y acheter ; l'habitant de
la Zone-Torride ne pouvait ni boire ni se vêtir sans
sa permission ; tous les Français étaient ses tributaires,
elle seule distribuait et le café, et le coton, et le sucre,
et les douceurs du luxe, et les secours du valétudi-
naire. Un roi puissant la protégeait ; le courage des Fran-
çais n'avait peut-être que trop fait respecter le pavillon
qui l'ombrageait; un ministre habile lui accordait et ses
conseils et ses faveurs; qui n'aurait pas cru qu'elle au-
rait dû avoir des succès extraordinaires ? mais c'était
encore une compagnie privilégiée, elle jouissait de la
faveur du monopole, et, pour le bonheur de l'huma-
nité, cette faveur est toujours nuisible, même à ceux
qui en profitent.
En 1674, après moins de dix ans d'existence, cette
compagnie avait perdu trois fois ses capitaux, et ne pou-
vait plus se soutenir. L'Etat paya ses dettes qui s'élevaient à
3,528,000 fr., (1) et lui remboursa son capital primitif.
soit un sacrifice exigé par les riches propriétaires des prairies de
la Normandie.
On a mis des impôts énormes sur les fers étrangers ; est-il bien
difficile de s'assurer que les mines de fer les plus riches de France
appartiennent à des hommes d'un grand talent et d'une grande
puissance ?
Ces prohibitions font exclure nos marchandises de tous les mar-
chés , et toute la France souffre pour que les propriétaires des
mines afferment leurs forges un peu plus cher.
(1) Etait-il bien juste que le cultivateur de l'Auvergne ou du
( 16 )
Un ministre habile sentit à cette époque le vice du
monopole; que depuis, on a si souvent vanté au milieu
de nous , et que l'on s'efforce à reproduire. Il donna
la liberté au commerce ; Rouen, Marseille, firent des
entreprises considérables, et les mêmes spéculations qui
avaient ruiné tant de compagnies, firent la fortune de
milliers de négocians.
Malheureusement le ministère ne' sortit d'une erreur
que pour tomber dans une erreur presque aussi fatale.
Au système du monopole on substitua le système co-
lonial (1) et le système des douanes, qui nous op-
priment encore aujourd'hui ; les colonies furent forcées
de vendre en France leurs produits, et de prendre dans
nos ports les denrées qu'elles consommaient. On fit plus,
Languedoc payât les fausses spéculations de cette compagnie ? non,
sans doute; mais de tous les temps les hommes en place ont été
trop prodigues des sueurs du peuple : gratifications, secours, primes,
encouragemens , etc., tout cela devrait être banni d'un budjet sage-
ment discuté.
Les nations payent généreusement elles-mêmes les inventions
Utiles ; a-t-on eu besoin d'encourager les bateaux à vapeur , la
lithographie, les imprimeries mécaniques? non, et cependant elles
ont prospéré.
Les établissemens qui ont besoin du gouvernement pour les
soutenir, sont rarement utiles aux hommes; malgré les sommes
énormes que nous employons tous les ans en primes ou en encou-
ragemens, il serait peut-être impossible de désigner quelque chose
de bon, d'utile à l'humanité qui ait été le produit de ces faveurs
ministérielles.
Voyez les encouragemens donnés par l'ancien gouvernement, à
l'opéra, à tous les théâtres, à l'académie de danse et de musique;
en conscience, était-il bien juste que le paysan Bas-Breton, payât
une école de danse à Paris, tandis qu'on lui refusait une école
d'enseignement mutuel chez lui?
(1) Le système colonial est un monopole établi sur des bases plus
étendues, et par conséquent plus nuisibles que les autres.
( 17 )
on étabtit sur leurs marchandises des taxes oppressives,
et dictées par des intérêts particuliers.
Pour favoriser la culture du pastel, par exemple, on
plaça un impôt énorme sur l'indigo, comme aujourd'hui
l'on en met sur le sucré étranger, pour protéger, dit-on,
la betterave ; le bonheur des français exigeait alors, qu'en-
faveur du poivre, on prohibât le gingembre; on mit des
droits énormes sur les cotons, et la casse d'Amérique
fut à peu près bannie de nos ports, pour protéger la
casse du levant qui, disait-on, possédait dès long-temps
un privilége exclusif.
O miseras hominum mentes: 6 pectora coeca !
L'histoire des erreurs humaines est presque toujours
la même.
Combien de fois faut-il que le malheur avertisse l'homme
avant de parvenir à l'éclairer, nous voyons aujourd'hui
renaître, après plus de cent ans, les mêmes systèmes de
prohibition qui égarèrent nos pères, et nous entendons
répéter souvent, même à notre tribune, les mêmes
sophismes , les mêmes paradoxes qui, sous Colbert ,
conduisirent nos colonies à leur perte.
Sous Louis XIV, il y avait quelques rafineries de sucre
en France: il en existait peut-être vingt, et c'est beaucoup
dire ; pour favoriser les vingt propriétaires de ces usines,
on défendit, par un édit, l'exportation de France des
sucrés bruts; cette exportation était très-considérable :
une grande quantité de vaisseaux français s'occupait
de ce commercé, ils furent forcés de le cesser, et de
rester oisifs.
Les colonies produisaient alors 27 millions de sucre
brut, la France n'en consommait que 20. Cette denrée
s'accumula dans nos ports, et vint à si bas prix, qu'elle ne
valait que 6 francs le cent, en 1713.
3
( 18 )
Ainsi les colonies toutes entières, et le commerce consi-
dérable de nos ports de mer, furent sacrifiés à vingt
fabricans de sucre rafiné, qui ne profitèrent pas des victimes
qu'on leur immolait, et qui laissèrent au même point
et leur fortune et leur industrie (1).
On mit des droits si considérables sur les cotons, que
les colons furent obligés d'arracher les cotonniers; ainsi
(1) Cette histoire est celle des prohibitions qui ont lieu encore
de nos jours;
Nous avons ,en effet, prohibé les fers étrangers; or il est évident
que cette loi n'a eu d'autre effet que celui d'enrichir les proprié-
taires des terres à minerai, et n'a presque aucune influence sur
les maîtres de forges.
Ces propriétaires sont, peut-être, au nombre de cent, c'est donc
pour enrichir cent personnes, heureux favoris du ministère, que
nous payons le fer le double de ce qu'il vaut, et que nous nous privons
des chemins de fer, invention excessivement utile, et qui doublerait
peut-être notre commerce.
Cet impôt, qui ne favorise peut-être que cent propriétaires, pèse-
infiniment sur l'agriculture : il n'y a pas, d'après ce mode de prohi-
bition, de fermier de propriété médiocre à qui il n'en coûte tous les
ans, 4° fr. de plus qu'il ne lui en coûterait si les fers étrangers étaient
admis sur nos marchés ; mais ce qu'il y a de plus malheureux pour la
France, c'est que, comme l'on ne veut pas admettre les fers de
Suède, la Suède, à son tour, ne veut recevoir aucun de nos produits
agricoles, et moins encore nos produits manufacturés. Ainsi la
France toute entière est sacrifiée aujourd'hui aux propriétaires des
terres à minerai, comme les colonies le furent jadis aux propriétaires
des rafineries de sucre.
Au reste, ce qui prouve l'absurdité du système de nos douanes,
c'est que ce système change lorsque les ministres changent eux-
mêmes, et les variations qu'il éprouve suivent le caprice ou les
intérêts des nouveaux venus. Nous avons vu que, sous Louis XIV,
on avait protégé singulièrement les fabriques de sucre blanc; mainte-
nant elles sont en disgrâce, et c'est le fer et les toiles de cotons
qui jouissent de la faveur ministérielle. Le pastel avait de grands
( 19 )
les colonies que nous possédions alors, malgré les sacri-
fices que nous faisions pour elles, restèrent dans un état
déplorable, à cause de l'effet mortel que le système des
douanes exerçait sur elles.
La Martinique a 16 lieues de longueur et 45 de circuit;
elle est assez fertile ; le Juif Dacasta y transporta le
cacao en 1650; mais cette plante périt en 1772.
Honneur au. vertueux Desclieuxï dans une traversée,'
où l'eau devint très-rare, il se priva de celle qui lui tombait
en partage, pour arroser un pied de café qu'il trans-
portait à la Martinique; il le sauva. Cette plante, ainsi
naturalisée dans cette île, fut, en 1772, la seule ressource
de la colonie. (1)
Avec quel plaisir on lirait l'histoire, si elle rappelait
souvent le nom des hommes qui, comme Desclieux, ont
su se sacrifier, pour adoucir le sort de l'espèce humaine.
protecteurs à la Cour de Versailles, en 1693; il est tout-à-fait tombé
en défaveur maintenant, et son adversaire l'indigo, triomphe. Dans
le dix-septième siècle, on força les créoles à arracher leur arbres
à coton; maintenant devrait-on anéantir toutes les fabriques de Laval
et de Cholet, qui font des toiles de chanvre; il faut absolument
que les toiles de coton jouissent d'une protection particulière et
illimitée; jadis on accordait une prime de 23 francs pour chaque
nègre introduit dans les colonies, on inflige à cette heure, et avec raison,
les peines les plus sévères à celui qui s'occupe de la traite dés
nègres; on accordait cinquante francs par tonneaux, à tous les vais-
seaux qui allaient dans l'Inde; maintenant, c'est la pèche de. la
baleine qui est digne des faveurs du gouvernement.
Je n'achèverais pas, si je voulais faire connaître toutes les variations
qu'a éprouvée et qu'éprouve cette législation erronée , variation
qui prouve qu'elle ne sert qu'à ruiner les peuples, et qu'elle n'a
d'autre cause que les préjugés des ministres ou la vénalité de seuls
qui les approchent.
(1) L'abbé Raynal, tome 6 page 73.
( 20 )
La Martinique gémit comme toutes les autres colonies,
et sous le joug des compagnies, et sous celui des
douanes. En 1770 elle était dans un état peu florissant,
mais en 1786, elle devint le marché général des colonies;
elle dut ces grands avantages à sa position heureuse pour
le commerce interlope, et à ses côtes difficiles à garder, et
heureusement ciselées pour les débarquemens frauduleux.
La contrebande est un acte bien immoral sans doute,
mais c'est souvent le seul remède que les peuples peuvent
avoir contre l'avarice et l'ineptie de ceux qui les gou-
vernent. Celle que faisait la Martinique avec la Caraque
et les îles voisines, était immense ; elle y gagna des sommes
considérables, et à la honte du gouvernement, ce fut
en violant les lois coloniales que la colonie s'enrichit.
La Martinique a été possédée plusieurs fois par les
Anglais, et les habitans ont conservé les moeurs et les
usages de la grande Bretagne.
Nous avons employé des sommes immenses pour les
fortifications de cette île; les forts que nous y avons
élevés, ont déjà fait feu sur nos vaisseaux, à la première
guerre maritime ; nous perdrons cette colonie comme
toutes les autres, et l'argent que le pauvre cultivateur
français y a versé avec tant de peines. Cet argent, le fruit de
ses sueurs, des ses veilles tournera au profit de l'étranger.
Profitons de cette leçon, défrichons, embellissons notre
mère patrie, celle-là ne sera point ingrate, celle-là ne
fera pas feu sur nous. En diminuant les impôts, diminuons
les souffrances du peuple, et n'allons pas employer le
fruit de nos travaux à construire à Alger des palais à,
quelque Satrape, ou des forts pour nos ennemis.
Il y avait à la Martinique 12,000 blancs en 1778, sa
population a diminué depuis , et n'est que de 9937.
Guadeloupe.
Tout ce que nous ayons dit de la Martinique, et des
( 21 )
malheurs que lui ont fait éprouver, et les compagnies
et le système oppressif des douanes, s'applique également
à la Guadeloupe. Cette île fut vendue à Boisseret en 1649,
pour 73,000 fr., et rachetée par Colbert, en 1664, pour
125,000 fr.; elle a 80 lieues de tour. Elle fat peuplée
en 1635, par Loline et Duplessis, gentils-hommes de Dieppe,
qui y conduisirent 550 français; ces barbares y commirent
toute espèce d'horreurs contre les Caraybes ; une famine
horrible fut la récompense de leurs crimes, la plus part
d'entr'eux moururent, ceux qui parvinrent à échapper
aux horreurs de la famine, s'adonnèrent à la culture;
mais le système colonial les empêcha de prospérer. En
1700, cette colonie ne contenait que 3,825 blancs.
La Guadeloupe a été conquise plusieurs fois par les
Anglais, ses habitans en conservent le souvenir; on assure
même que beaucoup d'entre eux soupirent après le
pavillon Britannique ; on ne saurait espérer de conserver
long-temps cette colonie qui est si petite et si loin de
nous; tous les travaux et tous les sacrifices que nous avons
faits pour elle, seront nécessairement perdus.
Cependant, nous continuons toujours les mêmes dé-
penses, et cette île nous coûte, chaque année, plusieurs
millions; sa population en 1777, était de 12,700 blancs.
Nous verrons bientôt qu'elle n'était guère plus forte
en 1826. Ainsi tous les sacrifices que nous avons faits et que
nous faisons pour les colonies, ne leur sont d'aucune
utilité.
L'île de Bourbon qui fut découverte par les Portugais ,
et nommée par eux Mascarenhas , n'offre aucune particu-
larité, son terrein est couvert de grandes montagnes, et
rocailleux; elle fut peuplée d'abord, en 1660, par 7 à 8
français, qui s'y établirent; en i665 22 autres individus
se joignirent à ceux-ci; débris de Madagascar l'augmen-
tèrent encore, cependant elle ne possédait, en 1777,
( 22 )
que 6340 blancs, elle a 60 milles de long sur 45 milles
de large, son terrein est peu fertile et elle n'a pas de
port, c'est une espèce de ferme que possède la France
à trois mille lieues de chez elle, et qui n'a même pas
un asile pour recevoir ce que la métropole lui adresse.
; L'état major de cette ferme coûte, cependant, 588,296
francs à l'état.
Guyanne.
Raleigh, homme de génie, savant, guerrier, publiciste,
poète, courtisan, qui passa sa vie et dans les cours et
dans les cachots, et qui après avoir partagé, dit-on,
la couche de sa reine, monta par son ordre sur l'échafaud,
Raleigh avait écrit sur la Guyanne, une relation à peu
près romantique, dans laquelle, semblable à tous les poètes,
il avait bien plutôt cherché à amuser les hommes qu'à
les éclairer. Sur sa parole, (1) ce pays fut regardé en
France, comme une contrée délicieuse, et où l'or s'offrait
abondamment sous les pas du voyageur; quelques français,
sous les ordres de la Bavardière, s'y rendirent en 1604,
ils furent suivis d'autres aventuriers , mais malgré les
peintures séduisantes de Raleigh, ces malheureux n'y
prospérèrent pas.
En 1643, il se forma à Rouen une compagnie destinée
à peupler le pays; Poncet de Bretigny fut chargé de
conduire ces colons; c'était un homme féroce. Pour prix
de ses crimes, il fut pendu à Cayenrie, et son entreprise
échoua (2).
(1) Avant Raleigh même, on croyait que la Guyanne était un
pays rempli d'or et de pierreries; on l'appelait Eldorado, c'est de
là que l'auteur de Candide a tiré son Eldorado.
(2) Je n'achèverais pas si je voulais détailler tous les forfaits
horribles occasionnés par l'établissemens de nos colonies. Qu'elle
route ensanglantés, dequis Pizare jusqu'à l'expédition de Saint-
Demingué !
lise forma, eu 1651, une nouvelle.compagnie qui avait
des capitaux considérables; l'on recruta dans Paris 7 à
800 colons; ces hommes, dans la traversée, assassinèrent
leur général qui se nommait Roiville ; ils se décimèrent
ensuite entre eux. Les assassinats, la misère, la faim,
détruisirent la plus grande partie de ces êtres cruels ,
le reste fut transporté aux îles du Vent, par un bateau et
deux canots ; à leur départ ils laissèrent la terre de
Cayenne jonchée de leurs cadavres et étonnée de leur
férocité.
Cayenne fut prise et reprise successivement par les-
Anglais et les sujets des états-unis de Hollande: on se
battit inutilement pour elle, et des milliers d'holocaustes-
lui furent offertes en pure perte; en 1752 cette posses-
sion chantée par Raleigh, et pour laquelle tant de sang
avait été versé, ne contenait que 90 familles françaises.
La Cour de Versailles ne se rebuta pas, tant était grande
alors, et nos erreurs et nos fausses idées sur les colonies.
En 1763, tandis que la moitié de la France était inculte,
que le pauvre gémissait sous des impôts énormes, 25
millions furent employés à transporter dans la Guyanne,
12,000 français; 10,000 de ces malheureux y périrent
de faim; au bout de quelques mois, les 2,000 autres,
plus fortement constitués que leurs camarades, revinrent
en Europe pour attester leurs malheurs et la folie de
Ceux qui les guidèrent.
Depuis cette époque, nous n'avons pas cessé de faire
des sacrifices pour cette colonie ; nos douanes s'opposent
en sa faveur à l'introduction de toutes les denrées colo-
niales étrangères, et elle coûte à la mère patrie, soit
J'aime l'espèce humaine, et je voudrais la peindre en beau; si
je parle quelquefois de nos erreurs passées, ce n'est que pour les
faire haïr et pour empêcher qu'on ne commette les mêmes fautes.
directement, soit d'une manière détournée, peut-être
plus, de 5 millions. Quel profit avons-nous tiré de tant'
de sacrifices?
D'après le rapport du ministre de la marine, il n'y
avait en 1826 que 1102 blancs dans la colonie, et nous
avions exporté, l'année antérieure, pour deux millions
deux cent quatre-vingt-dix-huit mille francs de mar-
chandises.
Il n'y a guère de village, en France, qui n'offre une
population plus grande, et des rapports de commerce
infiniment plus considérables.
Sénégal.
Les Normands paraissent avoir navigué depuis le qua-
torzième siècle sur la côte d'Afrique. Il était resté de
leur navigation, quelques faibles établissemens sur les
rives du Sénégal; en 1626, le sieur Thomas Lombard,
était directeur de ces comptoirs pour le compte de la com-
pagnie des marchands de Rouen et de Dieppe ; il mourût
sur la côte d'Afrique. Plusieurs directeurs, successivement
se remplacèrent; presque tous périrent au Sénégal des
maladies qu'ils y avaient contractées; ils semblaient pré-
dire, par leur fin prématurée, le sort qui attendait tous
ceux qui iraient habiter cette terre infortunée.
Ces malheurs ne dégoûtèrent pas les actionnaires de
la compagnie des Indes occidentales : elles forcèrent, en
1664, la compagnie de Rouen et de Dieppe, de vendre
le privilége qu'elle avait de commercer sur la côte d'Afri-
que , et obtinrent, par ce moyen, le privilége exclusif
de faire le commerce de la France, avec le reste dé
l'univers.
En nous occuppant de la Martinique, nous avons déjà
parlé de cette compagnie, il est inutile de retracer ses
malheurs. Heureux si tant d'infortunés avaient pu éclairer
le ministère et lui faire sentir que la liberté de commerce,
( 25 )
Comme toutes les espèces de libertés, est la plus sûre,
garantie du bonheur des hommes, et que c'est pour la
France, et pour la France seule, que nous devons réserver,
nos trésors et nos sacrifices.
On a vu que cette association n'exista pas long-temps..
Une nouvelle compagnie s'établit, elle avait le privilége,
exclusif de; commercer du Cap-Blanc au Cap de Bonne-
Espérance ; un nouveau fléau avait remplacé le premier,
et l'hydre du monopole n'avait fait que séparer ses tètes,
au lieu de les tenir réunies.
Les Hollandais possédaient les îles d'Arguin et de Gorée;
ils achetaient quelques dents d'éléphans au Cap-Verd,
et quelques livres de gomme à Arguin ; la compagnie
de Paris fut jalouse de ce petit commerce , l'Afrique
toute entière était nécessaire aux spéculations de ces
marchands; le comte d'Eslrée fut dès lors chargé de
prendre Gorée, et Ducasse, de son côté, prit Arguin.
Nos escadres furent mises eu mouvement pour soutenir
cette compagnie; on se battit «pour elle, et sur terre
et sur mer, et le sang hollandais, français et celui'
des nègres, coula successivement sur les côtes d'Afri-
que ; on s'y disputa les bords du Sénégal, rivière sur
laquelle la mort plane sans cesse, et plus infecte que
les poètes ne nous peignent l'Achéron.
On accorda des priviléges immenses à cette compagnie :
des lettres-patentes du mois de juin 1679, exemptèrent
les marchandises qu'elle devait importer, de la moitié
des droits que payaient les autres denrées (1).
L'invention des primes à accorder à certaines marchan-
dises importées ou exportées, primes qui ne servent qu'à
donner une fausse direction au commerce, et à faire qu'une
nation quitte l'industrie à laquelle la nature , sa position,
(1) Le père Labat, tome 1.er page 16 et suivantes.
4
( 26 )
ses habitudes la portent ; pour en prendre une à laquelle
elle n'est pas propre; l'invention des primes, dis-je, avait
déjà eu lieu; le roi en fit usage en faveur de cette compa-
gnie : il lui accorda par arrêt du 25 mars 1679, une prime,
de treize livres par tête de nègre qu'elle fournirait aux
colonies.
La paix de Nimègue conserva au roi de France les
îles de Goréé et d'Arguin, lé roi lès céda à la compagnie,
ces marchands conclurent des traités avec les rois nègres
de Rafisque, de Portudal et de Jadal, traités en vertu
desquels ces commerçans furent reconnus souverains de
toute la côte depuis le Cap-Verd jusqu'à la rivière dé
Gambie, et furent seuls en droit d'y négocier.
Ainsi l'éclat du diadème vint, pour ainsi dire, orner
la tête de ces marchands ; ainsi escadres, forces de terre et
de mer, secours pécuniaires, lois prohibitives, peines
extraordinaires, diminution d'impôts, tout fut réuni pour
soutenir cette compagnie! Inutiles efforts, elle avait bu'
à la coupe empoisonnée du privilège, elle devait en périr.
Elle tomba sous le poids de ses dettes, et malgré l'éclat
de sa couronne et les faveurs immenses dont elle était
accablée, elle fit banqueroute en 1682, et fit perdre
à ses créanciers 75 pour cent. Six compagnies ont succédé
à celle-ci, et toutes ont eu le même sort. Vainement l'Etat
a voulu les secourir, soit par des privilèges, soit avec des
troupes, soit enfin par des secours pécuniaires ; elles ont
toutes fini d'une manière malheureuse, après avoir ruiné et
l'Etat et tous ceux, qui eurent la folie de leur confier des
capitaux, pour les placer sur des terres éloignées. Leçon
utile, et qui nous fait prévoir le sort qu'auraient nos capi-
talistes si nous persistions à vouloir coloniser Alger.
Nous avons dit précédemment que, d'après des pièces
authentiques soumises au parlement Britannique, il était
( 27 )
certain que l'Angleterre était forcée d'abandonner Sierra-
Leoue, après y avoir employé cinq cents millons.
Si l'on voulait énumérer les dépenses que nous avons
faites au Sénégal, on s'apercevrait que ces dépenses
s'élèvent h de. plus fortes sommes encore; cependant,
cinq cents millions employés en améliorations dans l'inté-
rieur de là France, la changerait en un jardin. Que de
canaux ne pourrions-nous pas construire? que de chemins
de fer ne pourrions-nous pas tracer avec une semblable
somme ? conquêtes heureuses, conquêtes sans effusion de
sang que l'on ne pourrait pas nous ravir et qui, loin
de coûter des larmes aux malheureux, verseraient l'abon-
dance dans le sein des familles de nos pauvres ouvriers.
Le lecteur, d'après les détails que je viens de donner sur
le Sénégal, va croire que cette colonie est immense, et
que le territoire français, s'avançant sur les rives du
fleuve, jusqu'au moins à la Falumé, possède presque
autant d'étendue en Afrique qu'il en contient en Europe ;
non, ce serait le tromper que de lui donner cette idée:
d'après le rapport du ministre de la marine, nos possessions
sur les côtes d'Afrique, sont moins étendues qu'une mé-
tairie ne l'est ordinairement; ce que nous cultivions ne
contenait que 396 arpens en 1826, trois de ces arpens
étaient cultivés en roucou, 69 en coton et le reste en indigo.
Il n'y avait, dans toute cette colonie, que deux cent
soixante, blancs, vingt chevaux, dix ânes, cent chèvres
et cinquante cochons. Voici les détails statistiques des
résultats qu'ont produit pour la France plusieurs combats:
des lois sévères, le monopole de toute l'Afrique, plus
d'un million d'hommes qui, attirés par de folles espérances,
sont venus chercher une mort prématurée sur ce pays
infect, et toutes les dépenses incalculables que nous avons
faites et qui s'élèvent peut-être à plus de 500 millions;
enfin, une oocupation de plus d'un siècle.
( 28 )
État de la situation du Sénégal,
au 1.er janvier 1826.
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arpens. !
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Tous les ans la dépense de cette colonie est de 963,887 f.
12 centimes.
D'après les comptes du ministre de la marine de 1826,
cette dépense excède la recette de 222,067 fr. 33 cent.,
en faisant entrer dans les calculs une subvention de 500
mille francs qu'on lui accorde.
Nous importons dans le Sénégal pour 3,460,201 f. 93 c;
nous en exportons pour 2,377,130 fr. 23 cent. (1)
Voilà tout le commerce que nous faisons en Afrique,
et c'est pour de semblables transactions que nous faisons
de si grands sacrifices en hommes et en argent. O combien
serait-il à désirer que le gouvernement, ouvrant enfin
les yeux, et sur tant de malheurs, et sur tant de dépenses,
abandonnât enfin cette terre empoisonnée!
Nous avons dit que la dépense de celte colonie excède
la recette de plus de 222 mille francs, mais il faut ajouter
à cette dépense, celle du ministère de la guerre qui
n'y est pas comprise : solde des troupes, fortifications, etc.
Il faut y ajouter aussi la solde et le frêt des bâtimens
qui s'y rendent pour le compte du gouvernement; il
faut y comprendre une portion assez considérable du
budjet du ministre de la marine , car nos flottes seraient
moins considérables si nous n'avions pas de colonies. En
(1) Rien n'empêcherait de faire le commerce de l'Afrique, quand
bien même nous n'aurions pas une colonie au Sénégal,
faisant toutes ces additions, l'on verra que les 260 blancs
qui sont sur les côtes du Sénégal, coûtent réellement
aux contribuables de France, plusieurs millions, et qu'ils
ne lui procurent rien.
Nous devons ajouter à cette dépense, une dépense
encore plus précieuse , et que l'homme d'état devrait
toujours faire entrer avant tout, en ligne de compte, c'est
celle des français qui y périssent. Malgré mes recherches,
je n'ai rien pu trouver qui me fixât définitivement sur la
nécrologie de ce pays fatal. Cependant, voici une donnée
assez positive: depuis 1626 jusqu'en 1664, il y a eu 7 direc-
teurs de la compagnie de Rouen au Sénégal , cinq y
sont morts, deux seulement sout revenus en France; ceux
qui ont payé de leur vie, leur voyage en Afrique , n'y
ont vécu qu'un ou deux ans (1).
L'on sait que la fièvre et la dyssenterie attaquent bien
plutôt le pauvre que le riche , si donc, malgré l'opulence
dans laquelle nageaient messieurs les directeurs, la mort
est venue les atteindre, quel ravage ne doit-elle pas faire
chez le pauvre soldat? (2)
Il est donc présumable que nous perdons là, tous les
ans , les trois-quarts de ceux qui s'y rendent ! Quel
malheur, quelle folie de sacrifier ainsi à de vains pro-
jets, à des spéculations sans succès, un sang si précieux
que celui de nos enfans !!!
(1) Voici le nom de ces directeurs : Lombard , Soussy, Mésincau,
Raguenet, Boulay ; ils n'ont guère vécu que deux ou trois ans ;
Fumechon et Colyer y ont resté chancun long-temps, et en sont
revenus.
(2) Nous voyons aussi dans le budjet, que 260 blancs ont fourni
29,907 journées d'hôpital, d'où il suit que chaque individu pourrait
être resté, terme moyen, 115 jours à l'hôpital. Il est facile d'arguer
de là, que presque toutes les maladies de l'Afrique étant aiguës,
la plus grande partie de ceux qui vont au Sénégal y meurent.
( 30 )
Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, est relatif à
l'état de paix , mais les dépenses en hommes et en argent,
seront bien plus considérables dès l'instant que la guerre
se déclarera.
Pour mettre Gorée et Saint-Louis à l'abri d'une attaque
régulière, il faudrait joindre à cette armée une escadre
toujours prête à venir à leur secours.
Que l'on compte maintenant, et qu'après une mûre,
appréciation, et de l'argent et des hommes qu'il nous
faut sacrifier, l'on détermine ce que nous coûte et ce
que peut nous coûter cette colonie, l'on verra alors combien
est fatale pour nous cette possession, à laquelle on attachait
tant d'importance dans lès siècles d'ignorance qui nous
ont précédé, et pour laquelle nos ministres montrent encore
quelquefois une complaisance enfantine.
L'on trouvera peut-être que je me suis un peu étendu
sur le compte du Sénégal; j'ai cru devoir le faire pour
mettre au grand jour la faute énorme que nous com-
mettrions, en cherchant à établir une colonie à Alger,
pays semblable, sans doute, au Sénégal, à cause de l'air
infect qu'on y respire.
Pondichéry.
Examinons à cette heure la colonie la plus impor-
tante que nous ayons-possédée, c'est l'Inde.
Nous ne sommes plus dans l'Inde possesseurs de Bantam,
de Rajapour, de Tilseri, de Masulipatnam, de Bender-
Abassi, de Siam et de la riche et voluptueuse Surate.
La petite ville de Pondichéry, dont la population blanche
n'est, à cette heure, que de 1410 blancs, est tout ce
qui nous reste de notre grandeur passée.
Que sont devenues toutes ces Aldées, tous ces palais
que le luxe des gouverneurs avalent embellis aux dépens
des contributions françaises ? à quoi ont servi tant de
( 31 )
malheureux soldats immolés loin de leur, patrie, et ces
vaisseaux que les mers ont engloutis, et ces milliers
d'Indous, que l'avarice a fait périr? Toutes ces dépenses
folles, tous ces sacrifices, n'ont été d'aucune utilité pour la
France : elle a tout perdu et ne conserve qu'une petite
ville appelée Pondichéry, à qui nos financiers et nos mi-
nistres donnent par orgueil le titre pompeux, de colonie
de l'Inde.
On a parlé du commerce de l'Inde avec emphase ;
c'est à ce commerce, disait-on, que la France devait
toutes ses richesses, ses manufactures, ses beaux édifices ;
c'est le Gange qui a répandu l'aisance sur les bords de
la Seine, et qui à fait naître le goût exquis et les manières
douces qui caractérisent le peuple français. Le sort de
l'Inde est de civiliser l'Europe ; on ne s'aurait douter
que c'est à ce pays que la Grèce dut, jadis, et son ins-
truction et sa philosophie; c'est encore à lui que Paris,
cette nouvelle Athènes, doit son commerce, ses richesses
et son urbanité.
Félix qui potuit rerum cognoscere causas.
L'homme d'état ne doit pas se laisser séduire par de
semblables fictions il doit étudier et approfondir les
choses ; il doit profiter des leçons de l'histoire i et faire
qu'une profonde méditation et le flambeau de l'expérience,
éclairent toutes ses décisions.
Je joins ici le résumé des comptes financiers de la
compagnie des Indes, qui faisait seule le commerce de
ces contréés ; on verra combien furent désastreuses ces
relations dont on nous fait des tableaux si séduisans.
La compagnie des Indes, à l'aide des traités onéreux
pour la France, que les courtisans arrachèrent à la crédu-
lité de nos rois, avait un capital de 219,081,000 livres.
Depuis 1725 jusqu'en 1770, elle n'a jamais payé à ses
actionnaires l'intérêt de ce capital a plus de deux et
(32)
demi pour cent, et l'on peut dire que c'est avec ses
capitaux même qu'elle a servi ces faibles intérêts. Son
commerce, loin de lui être utile, lui a été très-nuisible :
voici l'état des sommes qu'elle a reçues du gouvernement,
et avec lesquelles elle a payé les faibles dividendes qu'ont
touché ses actionnaires
Reçu dans l'espace de 45 ans, pour le montant des contrats
que l'état lui avait consentis.. 213,600,000 I.
Reçu de la ferme du tabac... 174,006,2661. 18 s. 6 d.
Reçu des priviléges qu'elle avait,
et des droits qu'elle prélevait
sur les autres commerçans. (1) 21,307,923 I.
Reçu du gouvernement, qui le
lui a donné gratuitement et
pour l'empêcher de faire ban-
queroute........... 65.485,612 1. 16 s. 8 d;
Total........ 474,399,802 l. 15 s. ad.
(1) On voit par-là ce que c'est que les primes qui sont accordées
à certains commerces ; pour les favoriser nous avons protégé de
mille manières le commerce de l'Inde qui était désastreux : nous
accordions , par exemple, 50 francs par tonneau de marchandises
qu'on exportait de France sur les vaisseaux de la compagnie, ce
qui était très-considérable; et de si grands sacrifices n'ont servi
qu'à soutenir quelques jours de plus une compagnie qui a fini
par faire banqueroute, après avoir coûté plus d'un milliard au
gouvernement français, comme je vais le prouver:
Une nation ne peut pas faire toute espèce de commerces , elle
doit choisir celui qui lui est le plus favorable ; pourquoi s'obstiner
à faire celui qui lui est nuisible! Smith observe qu'on pourrait,
à force de soins et de travaux, faire produire du vin aux terres d'Ecosse,
mais qu'il y aurait de là folie à se le procurer à si haut prix; il
est bien plus naturel, pour l'Angleterre, de l'acheter de l'étranger.
Protéger par des primes un commerce qui est ruineux , c'est
absolument faire ce que ferait le gouvernement Anglais, s'il s'effor-
çait à faire croître le raisin sous son ciel Brumeux ; c'est évidemment
( 33 )
On voit qu'elle a reçu du trésor français 474 millions,
tandis qu'elle n'a jamais donné à ses actionnaires que-
343,120,386 fr. Le commerce de l'Inde, loin d'être pro-
fitable à la compagnie comme nous l'avons dit, lui a.
donc été nuisible, puisqu'elle a donné à ses actionnaires
231 millions de moins qu'elle n'a reçu du gouvernement.
Si elle n'avait eu ni vaisseaux, ni magasins, ni colonies,
ses actionnaires auraient reçu 230 millions de plus qu'ils
n'ont touché et elle n'aurait pas fait banqueroute ; grâce
à ces colonies que l'on nous peint sous des couleurs si vives,
elle a tout anéanti.
Mais la France a bien plus perdu qu'elle. On voit
d'abord que c'est le trésor français qui a payé ces petits
dividendes que les actionnaires ont reçus : elle les a payés
à l'aide de la ferme du tabac, des priviléges et des secours
gratuits qui ont été accordés.
Mais voici bien d'autres donations déguisées, arrachées
aux sueurs du peuple, et qui n'ont servi qu'à alimenter
des guerres, et verser le sang fraricais sous la Zône-Torride.
Lors de la chute du système de Law, la compagnie
prétendit avoir prêté au gouvernement 90 milles fr., et
celui-ci reconnut peut-être un peu facilement cette
dette; il lut céda, pour s'acquitter envers elle, la ferme
du tabac, dont les revenus annuels s'élevaient à près de
8 millions; ce n'était pas déjà une très-bonne affaire
que faisait la France. En 1747, le gouvernement reprit
pour son compte la ferme du tabac, elle rapportait à
faire des sacrifices, pour donner une fausse direction à l'industrie
nationale.
D'où viennent les primes d'encouragement que nous voyons tou-
jours figurer dans le budjet? elles viennent de ce que nous sommes
toujours dans l'ornière du bon vieux temps; si nous n'en sortons
pas, nous sacrifierons peut-être un milliard pour Alger, comme
nous l'avons sacrifié pour Pondichéry.
5
( 34 )
cette époque, a peu près la même somme qu'elle donnait
en 1725; cependant au lieu de 90 millions que l'étal avait
primitivement reçus, il se reconnut débiteur de 180 millions
pour lesquels il céda 9 millions de rente.
En ajoutant ces 180 millions aux intérêts qui, depuis
1725, ont été payés pour cette dette , on s'apercevra que
l'état a donné 567 millions, au lieu de 90 millions de
capital, et de 202 millions d'intérêt qu'il devait réellement
à la compagnie, et qu'il a perdu dès tors 275 millions
sur cette seule opération; c'est une donation simulée
que Louis XV fit à sa cour; c'était plus d'une année
du revenu de la France qu'il lui donnait ainsi, car
il n'entrait alors que 219,473,343 liv. dans les trésors de
l'état.
Nos finances étaient, à cette époque, dans la situation la
plus affreuse : c'était le siècle des maîtresses et des courti-
sans; toute la cour était intéressée dans la compagnie des
Indes ; le peuple cria en entendant parler d'opérations si
ruineuses, mais le trône repoussa ses cris, et la France
fut sacrifiée encore une fois aux sinécures.
Joignons à cette somme celle de 65 millions et demi,
que l'état donna en secours à la compagnie, et les 50 fr.
par tonneau qu'il accordait pour prime d'exportation,
on verra que le gouvernement a donné gratuitement à
cette association 350 millions, somme exorbitante que
le peuple a payée, et que les colonies ont dissipée sans
aucun avantage pour la France.
Observons que ces 350 millions excèdent de beaucoup
les sommes payées aux actionnaires.
Tant d'argent arraché des mains des contribuables
français, pour aller dans l'Inde soutenir de folles spécula-
tions, ne suffirent pas pour sauver la compagnie de sa chute;
après avoir existé long-temps dans un état malheureux
et précaire, elle ne put plus se soutenir; enfm, en 1770, elle
( 35 )
céda ses palais, ses magasins, ses vaisseaux et tons ses
intérêts à l'état qui, par un contrat onéreux à la France,
se chargea de payer ses dettes; l'Elat acheta donc tous
ces palais de l'Inde, tous ces établissemens inutiles, et
le pauvre agriculteur français, qui très-certainement
n'avait pas participé à toutes ces erreurs pour ne pas
dire à toutes ces folies, fut en dernière analyse celui qui
les solda.
Labourdonnais et Dupleix, eurent de grands succès,
mais les trésors et le sang des français furent prodigués
pour les obtenir; Lally fut battu et fait prisonnier. C'est
encore le peuple qui paya l'inconstance de la fortune;
revers et triomphes, tout fut soldé par la France, et
nos lauriers nous coûtèrent presque aussi cher que nos
défaites.
Qu'on additionne tous les trésors prodigués dans l'Inde,
qu'on évalue le sang répandu sur ces terres lointaines,
on verra que la ville de Pondichéry, qui ne contient que
1410 habitans, a coûté à la France plus d'un milliard et a
fait périr plus, de cent mille soldats.
On croira peut-être que tant de sacrifices ont été rache-
tés par les bénéfices qu'ont fait nos manufactures. Non ,
le commerce d'exportation a été nul ou presque nul :-
il ne s'est élevé, qu'à 132,632,313 liv. 17 sous, dans
l'espace de 45 ans, ce qui fait un peu moins de trois
millions par au, somme, comme on le voit, infiniment faible,
et de beaucoup au-dessous de la consommation annuelle
de la plus petite ville de France.
Je joins ici un tableau des opérations de la compagnie,
depuis 1725 jusques en 1770. Je ne donne que l'extrait
de ces opérations à cause du peu d'extension de cet.
ouvrage.
( 36 )
Extrait des opérations commerciales de la Com-
pagnie des Indes, depuis 1725 jusqu'en 1771.
FERME CONTRATS PRIVILÈGES SECOURS
c' reutes 'delà du gouvernement
du tabac. sur le Roi
1 t"ra' compagnie. en argent.
'74.°c.Q.,i66li8s6d ?i3,6oo,ooo JI,3O;,O,:I3. I 65,485,6111 16 s 8 d
_1 ' !
CHARGEMENT ÇHARGEMENS CHARGEMENT DIVIDENDE g
payé 1
en argent. en or. en marchandises. aux actionnaires.g
m. o. g. m. o. g. 1. s. d. H
6,106,477 3 5o. i3,44? 6 17 132,63a,3i3 17 4 a^3,i30,3S6. g
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Qu'on considère maintenant combien les 219 millions que
possédait la compagnie des Indes, en 1725, auraient enrichi
la France dans l'espace d'un demi-siècle, si, au lieu de
l'employer en spéculations folles au-delà de l'équateur,
ils eussent servi à vivifier notre commerce, notre agricul-
ture et nos arts en France. Quel avantage n'aurions-nous
pas tiré de cette somme immense, si au lieu de cons-
truire des palais à Surate, nous eussions créé des usines
à Orléans, ou si, bien loin de songer à saccager Madras, nous
eussions peuplé l'Auvergne et le Bourbonnais ? profitons
donc de ces erreurs, élevons sur les écueils où firent
naufrage les commerçans de l'Inde , des phares destinés à
nous éclairer; que les fautes qu'ils commirent près de
Madras nous fassent éviter celles qu'on veut nous faire
commettre dans Alger, et nous apprennent qu'il est temps
( 37 )
pour nous de fuir cette côte pestilentielle, ou nous verrions
s'engloutir et notre population et nos richesses (1).
Après avoir fait,connaître rapidement nos colonies une à
tone, et avoir donné une idée bien légère sans doute,
du sang et des trésors qu'elles ont coûté, voyons-les en
masse et, détournant de nous tout préjugé, tout système
trompeur, ne laissant présider à nos jugemens que l'amour
de la patrie, pesons de nouveau les avantages et les
inconvéniens de ces établisemens, et examinons sous
d'autres points de vue s'il serait utile à la France d'augmenr
ter leur nombre et de coloniser Alger.
Toutes nos colonies possèdent 45,544 blancs, dont il
faut retrancher 13,625 soldats qui appartiennent aux régi-
mens français; il ne reste dès. lors que 31,919 blancs dans
toutes nos possessions d'outre-mer, et c'est pour ces
81,919 blancs (2) que nous nous battons depuis tant de
(1) Je ne dirai rien de Madagascar, de Saint-Pierre-Miquelon,
de la Mana, etc., parce que ce sont des colonies très-petites; d'ailleurs
dans cette histoire pénible et douloureuse, les noms seuls des
établissemens changeraient, mais les tableaux seraient toujours
les mêmes, et également hideux; ce serait toujours l'humanité
sacrifiée à l'ambition, et les sueurs et les larmes du peuple em-
ployés à soutenir de folles et de fausses spéculations. Passons donc
vîte sur ces histoires qui retracent les fautes de notre enfance,
mais prenons garde de ne pas avoir de nouveau à rougir de nos
erreurs.
(2) Les populations blanches de Madagascar, de St.-Pierre-Mique-
Ion ne sont pas comprises dans cet état, le ministre ne les ayant
pas fait connaître. C'est en général très-peu de chose. On me
dira peut-être que non seulement il y a dans les colonies 31,919
blancs, mais encore 208,644 esclaves: j'espère qu'on ne voudra
pas nous faire croire que c'est pour le bonheur des nègres qu'on
fait les sacrifices dont nous parlons.
A la honte de l'humanité ces malheureux sont attelés pour ainsi
pire deux à deux, comme nous attelons en France les bêtes de

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