//img.uscri.be/pth/0e8db80f3febbe3fd33386ba488824781e5bf590
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Écrire en temps d'insurrections

De
340 pages
Jusqu'ici, les historiens et les littéraires qui se sont penchés sur les Rébellions de 1837-1838 ont généralement nié l'engagement des femmes dans cet épisode révolutionnaire. Les recherches dans les archives et les dépouillements de journaux révèlent néanmoins une diversité d'actions et de prises de parole des Bas-Canadiennes, dans l'espace privé comme dans l'espace public. Ce livre présente un ensemble de 300 lettres écrites entre 1830 et 1840 par des femmes liées au mouvement patriote qui, même exclues de la sphère publique, n'évoluaient pourtant pas en circuit fermé.
Tout en décrivant les conditions matérielles, les codes et les relations sociales qui encadraient les pratiques épistolaires de l'époque, l'auteure fait état des mutations de l'écriture féminine au contact des évènements insurrectionnels et des idéaux propres au siècle des nationalités et du romantisme. Ce faisant, elle renouvelle brillamment la perspective historique et rectifie certaines idées reçues sur l'histoire littéraire des femmes et du Québec.
Voir plus Voir moins

Mylène Bédard
Jusqu’ici, les historiens et les littéraires qui se sont penchés sur Écrire en temps les Rébellions de 1837-1838 ont généralement nié l’engagement
des femmes dans cet épisode révolutionnaire. Les recherches
dans les archives et les dépouillements de journaux révèlent d’insurrections
néanmoins une diversité d’actions et de prises de parole des
Pratiques épistolaires et usages de la presse Bas-Canadiennes, dans l’espace privé comme dans l’espace
chez les femmes patriotes (1830-1840)public. Ce livre présente un ensemble de 300 lettres écrites entre
1830 et 1840 par des femmes liées au mouvement patriote qui,
même exclues de la sphère publique, n’évoluaient pourtant pas
en circuit fermé.
Tout en décrivant les conditions matérielles, les codes et les
relations sociales qui encadraient les pratiques épistolaires de
l’époque, l’auteure fait état des mutations de l’écriture
féminine au contact des événements insurrectionnels et des idéaux
propres au siècle des nationalités et du romantisme. Ce faisant,
elle renouvelle brillamment la perspective historique et rectife
certaines idées reçues sur l’histoire littéraire des femmes et du
Québec.
Mylène Bédard est professeure au Département des littératures de
l’Université Laval et membre du Centre de recherche interuniversitaire
sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ).
• 34,95 $ 31 e
Couverture : lettre d’Henriette Cadieux, épouse de Chevalier
isbn 978-2-7606-3538-8de Lorimier, au baron Fratellin, le 16 février 1839.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
En arrière plan : pendaison de cinq patriotes, dessin d’Henri Julien.espace
Disponible en version numériquelitterair´ e
www.pum.umontreal.ca Les Presses de l’Université de Montréal
PUM
EL-Ecrire en temps-couv-C4.indd 1 2015-11-25 16:12
bédard
Écrire en temps d’insurrectionsEcrire.indd 2 2016-01-07 15:04écrire en temps d insur r ections’
Ecrire.indd 3 2016-01-07 15:04Ecrire.indd 4 2016-01-07 15:04écrire en temps
d insurrections’
Pratiques épistolaires et usages
de la presse chez les femmes patriotes
(1830-1840)

Mylène Bédard
Les Presses de l’Université de Montréal
Ecrire.indd 5 2016-01-07 15:04Mise en pages : Yolande Martel
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Bédard, Mylène,
1986Écrire en temps d’insurrections : pratiques épistolaires et usages de la presse
chez les femmes patriotes (1830-1840)
(Espace littéraire)
Comprend des références bibliographiques.
isbn 978-2-7606-3538-8
e1. Lettres québécoises (Genre littéraire) – 19 siècle – Histoire et critique.
e2. Écrits de femmes québécois – 19 siècle – Histoire et critique.
e3. Québec (Province) – Vie intellectuelle – 19 siècle.
I. Titre. II. Collection: E space littéraire.
ps8207.b42 2016 c846’.3 c2015-941582-9
erDépôt légal : 1 trimestre 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
© Les Presses de l’Université de Montréal, 2016
isbn (papier) 978-2-7606-3538-8
isbn (ePub) 978-2-7606-3539-5
isbn (PDF) 978-2-7606-3540-1
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la Fédération des sciences humaines de
concert avec le Prix d’auteurs pour l’édition savante, dont les fonds proviennent du Conseil
de recherches en sciences humaines du Canada.
Les Presses de l’Université de Montréal remercient de leur soutien fnancier le Conseil des arts
du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC).
imprimé au canada
Ecrire.indd 6 2016-01-07 15:04remerciements
Ce livre ne serait pas ce qu’il est sans l’apport précieux de personnes que
je souhaite remercier ici. Je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à
Chantal Savoie et Marie-Andrée Beaudet pour leur enthousiasme à
l’égard de ce corpus épistolaire féminin et pour les nombreux échanges
qui ont nourri ma réflexion. Je remercie aussi chaleureusement
Guillaume Pinson, Lucie Robert, Georges Aubin, Renée Blanchet,
Julie Roy et Marie-Frédérique Desbiens ; leurs travaux ont été une
source d’inspiration tout au long de cette entreprise. Cet ouvrage a été
publié grâce à une subvention de la Fédération des sciences humaines,
dans le cadre du Prix d’auteurs pour l’édition savante, à l’aide de fonds
provenant du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
Les recherches qui ont mené à sa réalisation ont, quant elles, été fnan -
cées par le Fonds de recherche du Québec – Société et Culture
(FRQSC) et par Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Ecrire.indd 7 2016-01-07 15:04avertissement
Le corpus de cet ouvrage, constitué de 300 lettres, résulte d’un long
travail de dépouillement de fonds d’archives privés et administratifs,
conservés pour la plupart à Bibliothèque et Archives nationales du
Québec. Certaines de ces correspondances ont déjà fait l’objet d’une
édition annotée, dont celles de Julie Bruneau-Papineau et de Rosalie
Papineau-Dessaulles, mais ma perspective d’historienne de la
littérature ainsi que mon intérêt pour l’analyse des stratégies discursives
déployées dans la construction de l’image de soi m’obligeaient à
retourner à l’état manuscrit des lettres et à reproduire les extraits cités selon
leur graphie d’origine. Mes recherches m’ont permis de retrouver la
grande majorité des lettres manuscrites qui seront citées selon
l’orthographe originale. Les ratures présentes dans les lettres seront
reproduites. Les mots rajoutés après coup et qui sont insérés entre les lignes
seront transcrits de la même façon qu’ils apparaissent dans le texte, soit
au-dessus des autres mots. Lorsque les mots sont illisibles pour une
raison ou une autre, ce sera indiqué entre crochets. Toutefois, certaines
lettres n’ont pu être retrouvées (une de Rosalie Papineau-Dessaulles et
six de Julie Bruneau-Papineau) et c’est pourquoi j’ai dû, dans ces cas
précis, les citer dans leur forme éditée. Le travail d’édition consiste bien
souvent à moderniser l’orthographe, à occulter les ratures et toutes les
traces de la fabrique épistolaire, et ne rend pas, non plus, la disposition
de l’écriture sur la page.
Ecrire.indd 8 2016-01-07 15:04introduction
Libre et codifée, intime et publique, tendue entre secret et
sociabilité, la lettre, mieux qu’aucune autre expression, associe
le lien social et la subjectivité.
Roger Chartier, La correspondance.
eLes usages de la lettre au xix siècle
eConsidéré comme « un âge d’or du privé », le xix siècle verrait se
dessiner « des cercles idéalement concentriques et réellement enchevêtrés »
entre le civil, le collectif et l’intime (Ariès et Duby, 1999: 9 ). Dans un
tel contexte, les lettres de femmes liées aux patriotes du Bas-Canada
fournissent des cas exemplaires de cet arrimage entre le sujet, les écrits
intimes et le social. Même si, au cours de la période insurrectionnelle,
les femmes n’ont pas été appelées à participer au mouvement
d’éman1cipation nationale , plusieurs d’entre elles en ont pourtant subi les
conséquences dans leur quotidien, que ce soit par les dommages causés
à la propriété familiale, l’exil, l’emprisonnement ou la mort d’un
proche. Et ces efets auront des répercussions plus importantes encore
après l’échec des soulèvements. La décennie menant aux luttes armées
avait vu naître, avec la formation de regroupements politiques, la
politisation de la presse et la publication des débats parlementaires, une
opinion publique et de nouveaux modes de sociabilité (Lamonde,
1. Dans son ouvrage Habitants et patriotes, Allan Greer considère les femmes comme
les grandes perdantes de la période insurrectionnelle : « Ce sont surtout les femmes qu’on
cherche à exclure, et à qui on souhaite interdire toute participation directe à la vie
politique de la cité républicaine. » (Greer, 1997: 1 82)
Ecrire.indd 9 2016-01-07 15:0410 • écrire en temps d insurrections’
2000 : 69) qui ont modulé de façon inédite les pratiques culturelles au
Bas-Canada. L’une de ces pratiques est la lettre. Qu’elle soit familiale
ou publique, la correspondance est imprégnée par les bouleversements
de l’ordre social. Lorsque le privé devient politique, la lettre féminine,
qu’elle soit adressée au mari, à la famille ou au Gouverneur, ne
témoigne-t-elle pas du contexte politique, d’une rencontre du moi et de
l’Histoire, susceptible d’ouvrir la voie à de nouveaux possibles en
matière d’écriture ?
Comme peu de correspondances féminines ont eu un retentissement
elittéraire au xix siècle au Bas-Canada, il m’apparaissait pertinent de
dresser un portrait de la pratique épistolaire des femmes afn de rééva -
luer leur importance quantitative et qualitative. Penser les lettres de
efemmes de la première moitié du xix siècle en termes de monument,
et non de simple document, selon la distinction établie par Michel
2Foucault (1969), invite à s’intéresser aux enjeux esthétiques qui s’y
déploient et à analyser les interactions avec les modèles ainsi qu’avec les
productions qui leur sont contemporaines. Mon objectif est de
renouveler la perspective ou de rectifer certaines idées préconçues de l’his -
toire littéraire des femmes, mais aussi de l’histoire littéraire du Québec
edu début du xix siècle.
Bien que, dans certaines histoires de la littérature québécoise, on
tende à perpétuer l’association entre le genre épistolaire et le genre
féminin, on dénombre peu de modèles d’épistolières. Dans son Court
traité sur l’art épistolaire qui paraît en 1845, Jean-Baptiste Meilleur
sanctionne cette association en invitant ses lecteurs à prendre pour
modèles Madame de Maintenon et Madame de Sévigné. Par la suite,
les histoires littéraires convoqueront aussi des femmes dans les chapitres
consacrés à la littérature personnelle, mais elles n’en retiennent – pour
2. Dans l’introduction à L’archéologie du savoir, Michel Foucault remarque une
mutation dans les méthodes et les perspectives historiques qui se joue dans la distinction
des objets entre document et monument : « Disons pour faire bref que l’histoire, dans sa
forme traditionnelle, entreprenait de “mémoriser” les monuments du passé, de les
transformer en documents et de faire parler ces traces qui, par elles-mêmes, souvent ne sont
point verbales, ou disent en silence autre chose que ce qu’elles disent ; de nos jours,
l’histoire, c’est ce qui transforme les documents en monuments, et qui, là où on
déchiffrait des traces laissées par les hommes, là où on essayait de reconnaître en creux ce qu’ils
avaient été, déploie une masse d’éléments qu’il s’agit d’isoler, de grouper, de rendre
pertinents, de mettre en relations, de constituer en ensembles. » (Foucault, 1969: 1 4-15)
Ecrire.indd 10 2016-01-07 15:04introduction • 11
3la plupart – que deux, soit Marie de l’Incarnation et Élisabeth Bégon .
L’Histoire de la littérature québécoise de Michel Biron, François Dumont
et Élisabeth Nardout-Lafarge, parue en 2007, ne fait pas exception ;
quelques pages y sont consacrées à ces deux épistolières, mais aucune
des femmes de mon corpus ne fgure dans l’ouvrage. Quant à La vie
littéraire au Québec, elle retient, pour la période qui nous intéresse, cinq
épistoliers dans son chapitre réservé aux écrits intimes, dont une seule
femme : Julie Bruneau-Papineau. Même si cette correspondance
féminine est une des rares mentionnées dans les histoires de la littérature
québécoise, l’étude de sa réception montre que c’est d’abord pour
l’éclairage qu’elle apporte à la trajectoire biographique de son mari, en
somme pour sa valeur historique, qu’elle a été retenue. À ce propos, les
chercheurs de La vie littéraire au Québec soulignent qu’« [i]l ne faut
donc pas chercher, dans ses lettres, des efets de littérarité, l’épistolière
n’ayant pas une grande pratique de l’écriture et ne disposant que de peu
de temps pour s’adonner à cette activité » (Lemire et al., 1992: 4 09). Or,
en considérant que « les classiques québécois se trouvent plus
probablement dans des textes qui échappent aux catégories habituelles du
littéraire » (Melançon, 2004 : 42) et que l’événement insurrectionnel tend
à redéfnir « les contours même de la “littérature” » (Deluermoz et
Glinoer, 2015 : 6), il faut reconnaître que l’épistolaire constitue un
terreau à investiguer, et plus encore dans le cadre de recherches portant
esur la première moitié du xix siècle. Le premier « recueil des meilleurs
écrits publiés en Canada » (Huston, 1982 [1848], tI. : 19), le Répertoire
national, reconnaît dès 1848 la valeur littéraire des écrits personnels. En
retenant les dernières lettres de Chevalier de Lorimier, James Huston
oriente la lecture de cette correspondance en l’édifant en un objet
littéraire. Cependant, la consécration de cette correspondance n’a pas
entraîné de dépouillements comparables du côté des pratiques
discursives des femmes de la même période. Seule la thèse de Julie Roy
(2003), « Stratégies épistolaires et écritures féminines : les Canadiennes
3. Ghislaine Houle abonde dans ce sens lorsqu’elle remarque l’absence de continuité
des pratiques d’écriture des femmes : « Parmi les premiers écrits du début de la colonie,
trois femmes attirent notre attention : Marie de l’Incarnation, Élisabeth Bégon, Marie
eMorin, puis c’est le silence complet et il faut attendre le xix siècle pour voir apparaître
quelques femmes écrivains dont la plus importante est sans aucun doute Laure Conan »
(1975 : 137).
Ecrire.indd 11 2016-01-07 15:0412 • écrire en temps d insurrections’
à la conquête des lettres (1639-1839» ) esquisse un portrait global des
trajectoires dans les pratiques épistolaires des femmes, de la lettre privée
à la lettre publiée dans la presse. Or les recherches de Roy se
distinguent, d’une part, par une étude sur la longue durée, soit de
el’époque de la Nouvelle-France jusqu’au milieu du xix siècle, et de
l’autre, en ce qu’elles ne prennent pas en considération les lettres
adressées à Ludger Duvernay, important imprimeur et rédacteur de
journaux patriotes, ni les requêtes féminines aux autorités coloniales, qui
permettent, selon moi, de mieux comprendre la diversité des pratiques
et des stratégies, et d’explorer d’autres cas de fgure que celui de l’épis -
tolière bourgeoise. Certes, les correspondances au long cours semblent
davantage le fait des femmes de la bourgeoisie, mais les missives plus
ponctuelles, celles adressées aux autorités notamment, proviennent de
femmes de toutes origines et sont donc plus représentatives de
l’ensemble de la société. En étudiant la décennie 1830-1840, force est de
constater que l’événement a été une incitation à l’écriture et qu’à la
suite de l’exil ou de l’emprisonnement de plusieurs patriotes, les femmes
ont pris la plume.
Cette mise à l’écriture éclaire non seulement l’histoire littéraire,
mais aussi le récit historique de la période, en témoignant de
l’engagement des femmes dans les Rébellions. Dans Les patriotes de 1837-1838
de Laurent-Olivier David, publié près de cinquante ans après les
troubles, on rencontre ici et là des fgures féminines en périphérie des
événements ou encore dans l’après-coup. À l’intérieur de ce cadre, on
les voit afolées, dépouillées de leurs biens, fuyant leur maison victimes
de la répression du régime colonial ou alors, à la fn de l’année 1838 et
au début de 1839, au pied de l’échafaud. D’autres apparaissent
cependant parce qu’elles ont aussi laissé des écrits. Intégrées au récit
historique, ces quelques lettres de femmes ne sont pas considérées pour
elles-mêmes, mais servent plutôt de faire-valoir au destin de leur époux
et visent à exacerber le tragique de leur fn, confortant ainsi la mission
patriotique d’édifcation de héros nationaux. Ce discours sur l’inscrip -
tion des femmes dans les événements trouve des échos dans les études
contemporaines qui ne retournent pas aux sources archivistiques. Si
Allan Greer explique l’absence des femmes dans le récit historique des
Rébellions par leur absence dans les sources, afrmant qu’on «
commettrait une grave erreur en croyant que les préjugés qui ont présidé à la
Ecrire.indd 12 2016-01-07 15:04introduction • 13
constitution des sources constituent l’unique source de ce silence. Les
femmes ne sont pas totalement absentes de ces sources, mais lorsqu’elles
y apparaissent, c’est généralement dans une position d’opposition aux
patriotes et à l’insurrection » (Greer, 1997: 1 95), il faut peut-être remettre
en doute non pas le parti pris des chercheurs, mais plutôt le
questionnement qui fait exister ces documents en tant que sources. Car, qu’elles
soient éditées ou à l’état manuscrit, les lettres féminines écrites entre
1830 et 1840 recèlent des traces du rapport que les Canadiennes ont
entretenu avec les événements et constituent un lieu où les femmes
« construisent des représentations du monde qui est le leur et
investissent de signifcations plurielles, contrastées, leurs perceptions et leurs
expériences » (Chartier, 1991: 9 ).
eAu xix siècle, la bourgeoisie naissante, et celle du Bas-Canada
ne fait pas exception, s’approprie la pratique de la correspondance et
l’adapte à ses besoins de distinction. Dès 1845, l’auteur du premier
traité épistolaire canadien afrme l’importance de maîtriser cet art,
gage d’une bonne éducation : « Après l’étude de la grammaire et de
l’orthographe, il n’en est pas qui soit moins indispensable, en général,
que celle de l’art épistolaire. » (Meilleur, 1845: iii) La question de l’art
épistolaire évoque toute une série de lieux communs et de formules
convenues qui traversent les âges, mais cette pratique demeure, malgré
tout, profondément ancrée dans son contexte. Outre les événements
insurrectionnels qui incitent de nouveaux locuteurs à prendre la
plume, l’époque romantique marque aussi une rupture dans les usages
de la correspondance comme le souligne Brigitte Diaz : « Du Grand
Siècle au siècle des Lumières et a fortiori au siècle romantique, les
épistoliers, à l’écoute de leur propre voix, répudient progressivement
l’exercice convenu de l’épistolaire conversationnel et mondain pour
inventer de nouvelles règles du jeu plus excitantes. Refusant de faire
allégeance dans la lettre aux formes d’énonciation autorisées, ils vont
au contraire l’aménager en espace de dissidence où faire advenir une
parole singulière. » (Diaz, 2002 : 29) Il devient par conséquent
nécessaire de comparer les lettres de femmes à ces écrits intimes masculins
qui ont permis à Marie-Frédérique Desbiens (2005) de reconnaître une
première vague romantique au Canada – dès la décennie 1830– , car
cette comparaison serait susceptible de dégager une autre image de
l’épistolière. Desbiens a montré que les patriotes prennent la plume
Ecrire.indd 13 2016-01-07 15:0414 • écrire en temps d insurrections’
pour prolonger le combat après l’échec des Rébellions, mais personne
n’a encore poussé l’investigation du côté des écrits laissés par celles qui
n’ont jamais eu que la plume pour combattre, c’est-à-dire les femmes
patriotes. Quoique l’on retrouve les motifs de l’ennui, de l’abandon et
de la mélancolie dans les lettres féminines de la période, on ne peut
les ramener à un modèle unique qui n’ofrirait que peu de variantes
depuis Élisabeth Bégon (Lettres au cher fls, 1748-1753 ). La
dramatisation de soi et l’exacerbation du moi pourraient avoir d’autres causes
que l’ennui de l’être cher, comme c’est le cas pour Bégon. Étudiant
l’art de la lettre en contexte romantique, Marie-Claire Grassi aborde
la dimension intime du romantisme qui trouve dans la lettre un
territoire privilégié : « Parallèle ment à l’agitation politique, l’exaspération
des passions devient un mode d’expression et de René aux Confessions
d’un enfant du siècle, la croyance en un moi devient une réalité qui
ose s’afrmer. La lettre témoigne de cette crise. » (Grassi, 1994: 2 6-27)
Certes, les épistolières étudiées ne peuvent s’identifer à la posture
romantique d’homme de lettres et d’homme d’État, mais l’image de
soi que construisent ces femmes mériterait d’être lue à la lumière de
la réévaluation du romantisme canadien et de sa dimension politique
(Desbiens, 2005). La période révolutionnaire semble marquée par
l’irruption de possibles romantiques permettant aux patriotes du
BasCanada, qu’ils soient hommes ou femmes, de profter de l’instabilité
ambiante pour s’afrmer comme sujet.
Dans cette perspective, la présente étude analyse la construction de
l’image de soi à travers un corpus de 300 lettres de femmes liées au
mouvement patriote du Bas-Canada entre 1830 et 1840. Elle s’intéresse
aux efets du contexte politique sur cette pratique épistolaire, sur la
rhétorique ainsi que sur la fgure de l’épistolière. Elle entend montrer
comment ces femmes, exclues de la sphère publique, s’approprient et
modulent les codes de la lettre de manière à négocier les conditions
d’acceptabilité de leur discours politique. C’est à partir des outils de
l’analyse du discours et notamment de la notion d’ethos, défnie par
Dominique Maingueneau et Ruth Amossy comme l’image discursive
du locuteur qui se construit dès lors qu’un sujet prend la parole, que
j’examinerai comment fonctionne l’autoreprésentation dans les lettres,
quelles stratégies discursives orientent cette construction d’une image
de soi et de sa légitimation.
Ecrire.indd 14 2016-01-07 15:04introduction • 15
Selon Christophe Charle, la micro-histoire « décèle des stratégies là
où autrefois, on ne voyait que des états de fait ou des logiques simples ».
Il précise en outre que les stratégies
sont en efet tout à la fois déterminantes et déterminées, autonomes au
sein d’un espace social et hétéronomes par rapport à un espace social plus
englobant. De ce fait, on ne doit pas réserver l’utilisation du concept aux
seules élites ou aux classes dominantes supposées plus libres de leurs
mouvements. Les travaux d’histoire ouvrière, par exemple, ont mis en
évidence des stratégies de résistance variables face à un système donné de
contrainte patronale. […] Il s’agit toujours de rapport à la nécessité et de
réaction au hasard, donc de stratégies. (Charle, 1993: 5 5-56)
Cette étude s’inscrit dans la mouvance des travaux qui contribuent
à renouveler l’histoire littéraire en tenant compte des enjeux de
l’histoire culturelle, dont celui des représentations et des sensibilités, et par
la prise en compte de nouveaux corpus, plutôt que par l’analyse des
4œuvres ou des auteurs consacrés . Depuis les années 1980, de nombreux
projets de recherche se sont intéressés à la littérature personnelle, aux
écrits intimes des écrivains et aux marges de l’œuvre. En parallèle à ces
grands travaux sur les archives d’écrivains, on retrouve d’importantes
synthèses historiques sur l’art épistolaire et cette prise en considération
des correspondances permet notamment de dé-linéariser l’histoire de
la littérature par l’exhumation de documents qui révèlent des écarts
vis-à-vis de la norme ou de nouveaux acteurs de la vie littéraire, dont
des femmes. Tout en laissant concrètement la parole à ces femmes, il
s’agit donc de mettre à contribution les méthodes propres à l’histoire
littéraire et culturelle et à l’analyse du discours pour observer ce « que
dit la lettre, qui ne soit pas que l’écho trivial de ce qui s’écrit ailleurs en
littérature, dans l’espace public » (Biron et Melançon, 1996 : 8). Loin de
vouloir aplanir les diférences entre les épistolières et de prétendre que
les qualités esthétiques sont les mêmes dans chacune des lettres du
corpus, je souhaite au contraire signaler la diversité des pratiques et des
styles. Comparer les lettres entre elles permet d’une part de vérifer le
plus ou moins grand respect qu’elles témoignent à l’égard des codes
4. Voir, notamment, l’article de Marie-Ève Térenty et Alain Vaillant, « Histoire
littéraire et histoire culturelle » (2005) et celui de Térenty, «L e renouvellement de
l’histoire littéraire » (2012).
Ecrire.indd 15 2016-01-07 15:0416 • écrire en temps d insurrections’
épistolaires et des hiérarchies sociales, et d’autre part de distinguer les
mouvements d’inféchissement vers un style plus personnel.
Pour prendre acte de la complexité de l’arrimage entre le moi, les
pratiques de l’intime et le social, il importe de dépasser certaines
cloisons qui persistent entre l’écriture dite privée et l’imprimé. Malgré le
nombre forissant de travaux sur la presse, la question des usages et des
expériences de lecture des périodiques demeure un pan de la recherche
5encore peu exploré . Or, une lecture croisée des lettres de femmes et de
la presse permet de prendre connaissance des représentations du
féminin qui circulent dans le discours public ainsi que de la sensibilité des
épistolières à l’actualité. Elle permet aussi de voir comment les
poétiques épistolaire et journalistique s’infuencent mutuellement au
moment où le premier texte signé par une Canadienne, qui se présente
comme écrivaine, est publié dans la presse.
Par ailleurs, l’étude des conditions matérielles révèlent des
tâtonnements dans l’écriture qui nuancent le lieu commun de l’épistolaire
féminin, selon lequel, depuis l’exemple consacré de la marquise de
Sévigné, l’écriture de la lettre procède au fl de la plume, sans un travail
sur le style qui serait contraire à l’exigence de naturel et de spontanéité.
Pourtant, même dans le cadre d’une correspondance familiale, les
épistolières font un retour sur leur lettre avant l’envoi et peaufnent leur
style. Aussi, l’espace laissé vacant dans l’en-tête, les alinéas ainsi que
l’investissement des marges sont autant d’éléments qui nous
permettent de restituer les conditions de la pratique épistolaire à une
époque donnée en plus de nous fournir des renseignements sur les
codes qui régulaient cette forme d’écriture. Ces caractéristiques nous
5. Dans La civilisation du journal, Judith Lyon-Caen constate le peu de travaux
consacrés aux usages du journal : « Mais que sait-on des lectures et des usages efectifs de
ces journaux ? L’historien se trouve ici confronté à un curieux paradoxe : celui de la
pléthore et de l’absence de traces. Pléthore de journaux lus, milliers puis millions de
pages imprimées chaque jour, selon des formats variés et dans des présentations toujours
plus complexes. Pléthore également des commentaires, triomphants ou alarmistes, sur
l’entrée en lecture périodique d’un public de plus en plus ample. Rareté, en revanche,
des “archives” de lecture qui donneraient accès aux appropriations diférenciées et sin -
gulières de ces pages qu’aucune vie d’historien ne pourrait sufre à parcourir. Ici et là,
on trouve bien des notations dans un journal intime ou une correspondance : événements
frappants du jour, habitudes de lecture, journaux favoris ou détestés. » (Lyon-Caen, dans
Kalifa et al., 2011: 2 7)
Ecrire.indd 16 2016-01-07 15:04introduction • 17
permettent également de déceler des relations de pouvoir, en dévoilant
le respect plus ou moins grand que l’épistolière voue à son destinataire.
Dans la constitution du corpus, les bornes temporelles et
l’appartenance au milieu patriote faisaient partie des critères de sélection,
puisque l’ancrage de ces lettres dans le contexte insurrectionnel permet
d’observer les efets de l’événement sur les pratiques d’écriture (fré -
quence, censure, imbrication du personnel et du politique, etc.), mais
aussi, et surtout, sur la prise de conscience de soi du sujet écrivant. Au
cours de la période insurrectionnelle, l’éloignement de plusieurs
proches et la crainte que le courrier soit surveillé par les autorités
coloniales viendront modifer les conditions de la pratique épistolaire
familiale. Lorsque la lettre est le seul support pour attester qu’un époux
ou un fls est encore en vie ou qu’elle est le dernier recours pour obtenir
la grâce d’un proche condamné à mort, elle acquiert alors une portée
fondamentale. Que ce soit par les moyens de difusion du courrier
utilisés, par le choix des interlocuteurs ou par ses élans pathétiques, il
est possible de voir le sillon que laissent les événements insurrectionnels
dans la lettre. Celle-ci est modulée par plusieurs déterminations
sociales, par un certain nombre « de pratiques en usage,
d’automatismes, de codes, qui dépendent étroitement de facteurs sociaux et
culturels et de normes fortement inscrites dans l’histoire »
(HarocheBouzinac, 1995: 1 4). Bien qu’il ait été impossible de trouver, malgré mes
eforts, des informations sur le milieu familial et l’éducation de cha -
cune de ces femmes, les lettres sont là pour confrmer qu’elles savent,
6dans la plupart des cas, lire et écrire . Si certaines lettres au Gouverneur
ne semblent pas avoir été écrites par des femmes, mais par un magistrat
ou un écrivain public, elles ne sont toutefois pas exclues du corpus.
D’une part, elles ofrent une représentation de la lettre féminine
publique ; de l’autre, elles proposent une image du féminin en tant que
6. Les données recueillies par Michel Verrette indiquent qu’« au Bas-Canada, au
ecours des 40 premières années du xix siècle, le taux d’alphabétisation passe de 15,4% e n
1800-1809 à 25,4% e n 1830-1839. De une personne sur six et demie, on passe à une sur
quatre sachant au moins lire. L’alphabétisation des hommes continue à devancer celle
des femmes. » (Verrette dans Fleming et al., 2004 : 178) En ce qui concerne l’éducation
des flles, Micheline Dumont précise qu’elle fut longtemps réduite « aux apprentissages
de base : catéchisme, lecture, écriture, calcul, initiation aux travaux féminins », mais
eajoute que le xviii siècle voit apparaître des leçons de calligraphie et de grammaire.
(Dumont, 1990: 7 )
Ecrire.indd 17 2016-01-07 15:0418 • écrire en temps d insurrections’
sujet d’une requête politique. Enfn, ces lettres nous font d’autant plus
apprécier celles des femmes qui osent prendre la plume en leur nom
pour interpeller les autorités coloniales. Selon Michèle Riot-Sarcey,
« [l]a lettre publique donne à comprendre le statut des femmes, leur
place dans la société. […] Celles qui s’exposent ainsi se comportent en
sujets politiques qui refusent les représentations attachées aux identités
sexuelles. » (Riot-Sarcey, 1998: 22 5) De même, les lettres de Marguerite
Lacorne-Viger ne sont pas écartées du corpus bien qu’elles aient été
7retranscrites par son mari . Si elles ne sont pas toujours reproduites
dans leur intégralité et qu’elles ont pu être modifées par Jacques Viger,
journaliste, homme politique et grand collectionneur, on a là la
correspondance d’une grande bourgeoise, reconnue pour avoir de l’esprit et
du discernement. Par ailleurs, la sélection des extraits retranscrits nous
renseigne sur ce qui intéresse un époux, ce qu’il juge digne d’être
retenu dans la correspondance de sa femme. Comme l’auteur de la
Saberdache, recueil de 43 volumes composé de renseignements
historiques, de correspondances et de notes diverses, copie également ses
propres réponses aux lettres de son épouse, ces dernières esquissent un
portrait plus global de l’échange et permettent de combler certaines
lacunes.
Les 300 lettres qui composent mon corpus se répartissent donc
d’abord entre cinq correspondantes : Julie Bruneau-Papineau (106
lettres), Rosalie Papineau-Dessaulles (46 lettres), Marguerite Harnois
(34 lettres), Marie-Reine Harnois (15 lettres) et Marguerite
LacorneViger (12 lettres). Les lettres de ces cinq épistolières seront centrales
puisqu’elles présentent le double avantage de la quantité – elles
produisent 213 des 300 lettres retrouvées – et de la durée. À cela s’ajoutent
43 lettres d’épistolières diverses adressées à la famille ou aux proches
et, fnalement, 44 lettres aux autorités coloniales demandant la libéra -
tion d’un mari, d’un fls ou d’un neveu emprisonné ou réclamant des
indemnisations pour les dommages causés par la répression. Or, bien
que généralement écrites avec moins d’aisance, les lettres ou requêtes
adressées par des femmes d’origine plus modeste n’ont pas été exclues
ou discréditées sous le prétexte d’une « mythologie de la “belle lettre”,
7. Jacques Viger transcrivait sa correspondance (intégralement ou par fragments)
dans sa Saberdache.
Ecrire.indd 18 2016-01-07 15:04introduction • 19
de la lettre “bien écrite” qui guette assez sournoisement le chercheur
8surtout celui qui se dit d’appartenance littéraire » (Bossis, 1994: 1 2-13).
Au contraire, la variété de ce corpus invite à réféchir aux potentialités
de l’épistolaire qui ont incité de nombreuses Canadiennes, de degrés
d’instruction et de milieux sociaux diversifés, à investir cette forme
d’écriture à des fns politiques.
La présence dans ce corpus de correspondances soutenues et de
missives occasionnelles permet également de saisir comment se négocie
la construction de l’image de soi à court et à long terme. Dans les
correspondances régulières et continues, les relations d’autorité,
d’égalité ou d’infériorité s’expriment en un processus dynamique qui peut
être modifé, réajusté, inféchi à chaque lettre en fonction de la plus
moins forte adhésion du destinataire aux positions proposées par
l’échange. Tout en révélant les codes qui régulent la forme épistolaire
eet les relations sociales au cœur du xix siècle, cette recherche entend
faire état des mutations que subissent les usages de la lettre au contact
des événements insurrectionnels certes, mais aussi des idéaux propres
au siècle des nationalités et du romantisme.
De manière générale, la lettre de l’épouse au mari éloigné (siégeant
à la Chambre d’assemblée, emprisonné ou en exil) doit transmettre les
nouvelles de la famille. Cette fonction utilitaire de l’écriture épistolaire
implique la mise en scène de la domesticité. Or, dans le contexte des
Rébellions de 1837-1838, les épistolières vont associer des considérations
sociales et politiques aux nouvelles familiales. Qu’elles soient tirées de
leur correspondance, des journaux ou encore du bruit de la rumeur, les
informations politiques insérées dans les lettres familières amènent les
épistolières à élaborer une rhétorique particulière pour négocier les
conditions d’acceptabilité de leur discours. Cette rhétorique
d’imbrication du personnel et du public se réfère-t-elle aux normes discursives
8. Cécile Dauphin estime qu’on « qualife souvent les correspondances ordinaires –
celles tenues par des personnes sans qualité par opposition à celles des “grands” de la
littérature ou de la vie politique – de banales, répétitives et fnalement indignes de
l’épreuve éditoriale, à moins qu’on y ait détecté quelque parfum de scandale ou quelque
argument romanesque. Je propose de prendre cette banalité au sérieux. […] on peut
considérer qu’il n’y a pas de gens “plus simples” et donc moins dignes d’intérêt ; il n’y a
que des gens disposant d’outils d’expression plus ou moins élaborés. Mais la vie
imaginative et émotionnelle est toujours et partout riche et complexe. » (Dauphin et al., dans
Bossis, 1994: 1 26-127)
Ecrire.indd 19 2016-01-07 15:0420 • écrire en temps d insurrections’
du genre épistolaire et à celles du genre sexué ou incite-t-elle plutôt les
épistolières à inventer une nouvelle manière d’écrire par une
modulation des codes et des formes ? La construction d’une image de soi qui
prend l’autre à témoin se refète-t-elle aussi dans la recherche d’un style
d’écriture plus personnel ?
Pour apporter des éléments de réponse à ces interrogations, cette étude
s’organise en trois grandes parties. Un premier chapitre se consacre à la
manière dont ces femmes investissent la lettre pour se façonner un ethos
discursif. Le survol du contexte socio-historique ainsi que des
manifestations patriotiques des femmes permet de constater que la période
18301837 au Bas-Canada se révèle intense en activités politiques et culturelles
et que les femmes contribuent à cette efervescence prérévolutionnaire.
En efet, il faut admettre que, contrairement à ce que prétend Allan
Greer, les femmes ne sont pas absentes des sources archivistiques et
leurs témoignages ainsi que ceux des patriotes masculins font voir la
diversité de leur engagement et la ferveur qui les animait. L’examen de
ces manifestations qui marquent une politisation des pratiques et des
usages permettra de déterminer les conditions qui ont rendu possible
l’émergence d’une prise de parole politique, voire revendicatrice, dans
les productions épistolaires de Canadiennes appartenant au milieu
patriote. Il s’agit de voir comment, à l’intérieur des normes du genre
discursif qu’elles pratiquent et des déterminations liées au genre sexué
et à la classe sociale, ces épistolières négocient et instaurent des zones
de compromis entre des représentations contraignantes et leur volonté
d’afrmation. La tension entre deux modèles discursifs du féminin,
soit le modèle républicain qui exclut les femmes de la politique et le
modèle religieux qui insiste sur leur responsabilité dans la transmission
des idéaux chrétiens, est vécue diféremment par les unes et les autres et
varie aussi en fonction du destinataire à qui elles s’adressent.
Le deuxième chapitre se concentre plus spécifquement sur la négo -
ciation des frontières entre les catégories du privé et du public. Comme
ela division entre ces deux champs tend à se radicaliser au xix siècle
(selon un principe de complémentarité : l’un est ce que l’autre n’est
pas), des stratégies devront être déployées dans l’écriture pour mettre
en évidence le caractère arbitraire de l’exclusion politique des femmes
et de cette répartition sexuelle des sphères d’activités. Or, dans les faits,
les événements et la répression afectent la séparation des catégories
Ecrire.indd 20 2016-01-07 15:04Les plus récents titres de la collection
« Espace littéraire »
Sous la direction d’Yves Baudelle et Élisabeth Nardout-Lafarge ,
Nom propre et écritures de soi
Mathieu Bélisle , Le drôle de roman. L’œuvre du rire chez Marcel Aymé,
Albert Cohen et Raymond Queneau
Frédérique Bernier , La voix et l’os. Imaginaire de l’ascèse chez Saint-Denys
Garneau et Samuel Beckett
Geneviève Boucher , Écrire le temps. Les tableaux urbains de Louis
Sébastien Mercier
Sous la direction de Karine Cellard et Martine-Emmanuelle Lapointe ,
Transmission et héritages de la littérature québécoise
Sous la direction d’Isabelle Daunais , La mémoire du roman
eDavid Dorais , Le corps érotique dans la poésie française du xvi siècle
Yan Hamel , L’Amérique selon Sartre. Littérature, philosophie, politique
Désiré Nyela et Paul Bleton , Lignes de fronts. Le roman de guerre dans
la littérature africaine
Yannick Roy, La révélation inachevée. Le personnage à l’épreuve de la vérité
romanesque
Sherry Simon, Villes en traduction. Calcutta, Trieste, Barcelone et Montréal
Isabelle Tremblay, Le bonheur au féminin. Stratégies narratives des
romancières des Lumières
Ecrire.indd 339 2016-01-07 15:04Mylène Bédard
Jusqu’ici, les historiens et les littéraires qui se sont penchés sur Écrire en temps les Rébellions de 1837-1838 ont généralement nié l’engagement
des femmes dans cet épisode révolutionnaire. Les recherches
dans les archives et les dépouillements de journaux révèlent d’insurrections
néanmoins une diversité d’actions et de prises de parole des
Pratiques épistolaires et usages de la presse Bas-Canadiennes, dans l’espace privé comme dans l’espace
chez les femmes patriotes (1830-1840)public. Ce livre présente un ensemble de 300 lettres écrites entre
1830 et 1840 par des femmes liées au mouvement patriote qui,
même exclues de la sphère publique, n’évoluaient pourtant pas
en circuit fermé.
Tout en décrivant les conditions matérielles, les codes et les
relations sociales qui encadraient les pratiques épistolaires de
l’époque, l’auteure fait état des mutations de l’écriture
féminine au contact des événements insurrectionnels et des idéaux
propres au siècle des nationalités et du romantisme. Ce faisant,
elle renouvelle brillamment la perspective historique et rectife
certaines idées reçues sur l’histoire littéraire des femmes et du
Québec.
Mylène Bédard est professeure au Département des littératures de
l’Université Laval et membre du Centre de recherche interuniversitaire
sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ).
• 34,95 $ 31 e
Couverture : lettre d’Henriette Cadieux, épouse de Chevalier
isbn 978-2-7606-3538-8de Lorimier, au baron Fratellin, le 16 février 1839.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
En arrière plan : pendaison de cinq patriotes, dessin d’Henri Julien.espace
Disponible en version numériquelitterair´ e
www.pum.umontreal.ca Les Presses de l’Université de Montréal
PUM
EL-Ecrire en temps-couv-C4.indd 1 2015-11-25 16:12
bédard
Écrire en temps d’insurrections