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Ecrire ou se laisser mourir

De
186 pages

L’écriture m’avait prise, n’a reçu de ma part aucune objection, alors que j’étais consciente de me constituer pour amante constante, je ne me baignais que dans la corruption.
Elle ajouta que je ne pourrai lui tenir tête ; je n’étais pas de taille et je manquais d’armes, de toutes sortes. Je lui « signalais » que, pacifiste, je ne voulais que son accord pour m’accroupir sur son divan, non l’effrayer ni figurer parmi ses conquérants.
J’étais au courant de ce qu’elle me chantait, je ne l’ai saisi qu’une fois dans ses labyrinthes abandonnée !
Écouter parler ou lire, n’équivaut l’expérience « vivre » : Écrire ou se laisser mourir.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-56169-5

 

© Edilivre, 2014

Quatre sans Un

C’est bien la dernière fois que nous serons réunis, nous quatre, si j’en crois, non pas ce que disent les astres, mais ce qui est écrit au fond de moi.

Hermann HESSE

Avec le pacte de ne se fier qu’aux signes que le messager du destin semait sur leur passage et laisser leurs pas les guider, quatre hommes poursuivaient leur marche dans ce lieu dénudé.

Ils n’étaient munis ni d’astrolabe, ni de boussole ni de montre, le dernier dispositif dont chacun d’eux dut se délester, avant d’entamer sa quête, fut un moyen de transport ; légué à la limite de la route. Pour réparer la faim et modérer la soif, ils s’étaient contentés de dattes et de figues que la chaleur de leurs corps rendait molles et presque moisies, et tous portaient, au ventre ligotée et aux guerraba1 empruntée, une outre de bouc remplie d’eau, qu’ils couvaient tendrement ; leurs dos, ulcérés par le soleil, servaient d’abri au liquide vital qu’elle contenait.

Quatre nuits s’étaient retraitées. Ce cinquième jour leur paraissait relativement plus long que les quatre précédents ; le soleil semblait suspendre sa gravitation, pour répandre, sur la surface retirée, des rayons stables et furtifs, d’un rouge argenté et aveuglant. Et, à perte de vue, le sable, en vagues figées, ondulait, alors que les quatre hommes traînaient leurs corps grillés par ces interminables jours qui naissaient tôt le matin ne trépassaient que tard le soir. Il était écrit qu’ils devaient suivre le verdict du soleil, le soleil, lui, ne se décidait à quitter bord, que lorsque leurs corps ne furent plus à mesure d’entreprendre un mouvement. Une fois au bord opposé, ils s’abattirent sur place, et il les surprenait, durant les quatre aurores, avant qu’ils pussent se rétablir. Lui, éternellement brûlant, il poursuit vaillamment sa trajectoire – ponctuer le temps –, tout en leur rappelant combien ils sont à peine perceptibles.

Ils marchaient, avançaient ; leurs sensations furent calcinées, mais ils marchaient toujours, avançaient encore… Déterminés à vaincre l’adversité, ils se déplaçaient avec la cadence d’un bataillon sur le sable brûlant de l’aube au crépuscule. Ils ne s’adressaient pas la parole. Non pour ménager la salive et lutter contre la soif, non plus que tout a été dit leur itinéraire ne nécessitait qu’intervînt le conduit du langage, mais pour écouter le silence ; il leur parle et, le plus parfait des discours, retentit. Uniques donc, et avec placidité et conviction, ils marchaient, méditaient, les compagnons. Ils ne se regardaient pas non plus. Leur destin étant tracé et leur rencontre écrite, ils se soumirent à leur légende, et, chacun d’eux veillait à découvrir son étoile2.

Un an auparavant, plus cinq jours et quatre nuits, les quatre hommes s’étaient rencontrés devant une grotte qui abrite un être aussi vieux que le temps. Le lieu leur avait semblé non de pierres bâti, mais d’aimants : une sorte d’osmose les y a magnétisés et une force singulière les a poussés vers lui !

De son côté, et bien avant que l’on attribue un prix au temps, ni lui crée une unité de mesure, ou de censure, cet être en retrait du monde des humains avait déduit que quatre hommes allaient le surprendre, s’y était préparé. Il avait vu quatre oiseaux voltiger ; ils contournaient la montagne et planaient au-dessus de l’océan. Il sortit de son gîte, regarda en leur direction. Ils se sont immobilisés un instant, puis reprirent leur trajectoire, pour venir droit vers lui. Ils le regardèrent, les regarda, comprit qu’ils avaient, par le laps de temps en lequel leurs regards se sont croisés, intercepté le mystère convoité, ou en ont perçue une parcelle. Trois d’entre eux, n’ayant pu supporter le poids de la révélation, s’effritèrent dans l’atmosphère, devinrent poussière, puis se fondirent dans le sable. Le quatrième, lui, n’égara que la faculté qui identifie le monde visible. Ayant saisi ce qui ne s’offre à voir, il se délia de la matière, descendit lentement, vint se poser à ses pieds et, sans lever les yeux, il déposa sa tête convulsive sur ses orteils nus, fit battre ses ailes jusqu’à l’épuisement, puis prit la forme d’un homme.

Il était en communion avec la nature quand ils ont apparu. Venus des quatre angles du carré circulaire – le Sud, l’Est, l’Ouest et le Nord –, et tenant, chacun, le quart d’un parchemin, ils se sont, dans le même temps, rencontrés en ce point central de l’univers, alors qu’ils ne s’étaient vus avant, n’ont un lien de parenté ni se sont donné rendez-vous. Ils ont formé un cercle autour de l’homme qui ne fut surpris de les voir, se sont regardés, puis leur regard s’est posé sur lui. On ne sut combien de temps a duré l’acte, et le même objet ils convoitent.

L’hôte leur a fait signe d’entrer dans la grotte. Une fois au-dedans, ils l’ont trouvée similaire à un mihrab3 d’où émanait une aura jamais sentie auparavant. Des cloches retentissaient au loin ; leur tintement, nostalgique et mélodieux, parvenaient jusqu’à eux. Et, composée par la nature et provenant de la pierre, du sable, du vent, de la source, du ciel et de la terre, une symphonie s’infiltrait au plus profond de leur être.

Sachant que l’important ne s’inscrit dans un regard neutre nulle perception n’est, sans qu’elle s’irradie du cœur, les quatre compagnons, après avoir engagé autant de layons, dont être à mesure de l’écouter, pouvoir déceler, et parvenir à déchiffrer, notamment, signes et symboles ponctuant son récit, s’étaient assis le dos contre la pierre, de façon à former un cercle autour du détenteur du secret, placé au centre. Ils avaient prêté fine oreille au peu de mots que formulait l’hôte, avaient senti sa voix les envoûter et son récit les ensevelir. Des frissons de peur, peur de l’inconnu, non moins de la mission délicate et, peut-être, irréalisable, qui leur a été confiée, s’étaient emparés d’eux. Opiniâtre pourtant, le désir qui les avait submergés bien avant de fouler la contrée aride et retirée, il les avait privés de voix et leur a ôté tout choix.

Tout au long du temps dérobé au conventionnel, la pierre leur a été couche et abri, sitôt ce jour nouveau et décisif eut levé l’ancre, le code fut déchiffré. La nuit entière, ils l’avaient engagée à écouter al-hakim4, sans pour autant que leur désir se fût édulcoré. Aussi, avaient-ils pris la décision d’accomplir leur destin et d’affronter tout périple. Même le vieil homme n’est subvenu à les mener à changer d’avis ; quoiqu’il ait pris le risque de leur avouer que seul un d’entre eux bravera l’inconnu, ce fut en vain. Aucun des quatre n’ignorait le renoncement qu’impliquait la quête. « Quatre sont partis, trois ont disparu, un réapparu, illuminé ». Seul un lira l’indéchiffrable, les trois autres, non sans atteindre cette fin qui ne s’octroie que rarement à la gent dont ils font partie, serviront d’offrande à ce qu’ils découvriront tous.

Ils étaient en l’an 4005. Le chiffre impair et en forme d’étoile qu’ils devaient atteindre étant le principe de leur quête, il leur est prescrit de patienter un an, avant d’entreprendre leur marche. Après quoi, permettre à cinq jours complets de s’égrener figurer dans le chapelet du temps ; leur Maktoub6 les attend audit tournant.

Il est écrit sur le Livre tenu par le messager du destin, qu’« En l’an 401, quatre hommes enfantés par la terre fouleront le sable et au seuil de la Vérité atterriront, seul un d’entre eux en percera les béantes et voilées portes ».

Tous quatre l’ont lu sur l’auvent de l’ouverture qui servait d’issue au fanum qui n’avait, jusqu’alors, abrité que la personne qui les avait accueillis, alors que le jour s’en infiltrait, pour les surprendre encore en train de boire les rares paroles perlées du maître. Ils se sont levés, ont vu, sur la pierre philosophale gravée, la même écriture sibylline figurant sur l’auvent et son quart de parchemin. Ils ont regardé l’homme sans âge défini et au savoir sans limite ni fin.

Tout, dans ce lieu, était constant, parce qu’accompli.

L’homme éclairé leur a présenté du lait, des raisins et de l’eau. Lait de sa chèvre, petit être au tégument blanc qui écoute et comprend, n’engage la parole que par des signes et des symboles il répond, et qui n’a pas manqué de leur adresser un regard acolyte de messages empreint. Raisins de sa vigne, vigne à ombre en constance dégageant un bouquet doux et narcotique, et aux fruits si gros et d’un vert si brillant qu’ils se sont rappelés ne jamais avoir vu pareils, non moins enivrants. Eau puisée dans sa source, une eau si limpide qu’elle est parvenue à noyer l’éclat du soleil. Eux-mêmes, en en absorbant la première gorgée, l’avaient sentie tout au long de leurs gorges et en leurs entrailles, tel un élixir, descendre, pour, la chaleur qui les avait suffoqués, éteindre. Ils en ont perçu le bouillonnement, manifeste par l’effervescence que produit un brandon embrasé lorsqu’on le lance dans un liquide glacé et, du coup, suivi par un apaisement et une fraîcheur jamais sentis auparavant. Autant ils ont en bu, autant avait crû leur besoin. Ils se sont alors restaurés, ont désaltéré leurs corps dans la rivière qui coulait devant l’abri en pierre qui les avait abrités par cette nuit comme aucune – lucide, cathartique et obligée.

Le silence, que ponctuait les paroles instructives du maître, avait régné sur ces lieux sans limites ni sinuosité apparente. On aurait dit que le vent a été congédié ; l’air avait été doux et docile.

Les quatre hommes avaient souhaité demeurer dans ce havre du Verbe et du Silence, à écouter s’égrener, harmonieuses, les rares paroles perlées qui découlaient du conduit palatal de l’homme clairvoyant, pour s’infiltrer en leurs êtres telle une purgation apportant avec elle toute la paix de l’âme, à communier avec leur moi et à révérer la nature en cet état éthéré.

Le vieillard avait, lui de même, préféré que leur quête s’achevât sur l’auréole que tout leur être exhalait. Sans les regarder, il les avait sentis purs et purifiés, s’étaient présentés à lui telle une page dont la nitescence est fascinante, ou un miroir dont l’éclat est aveuglant.

De leur côté, ils n’avaient su ni quand, ni comment ni par quel prodige ils s’étaient métamorphosés. Ils étaient même allés jusqu’à se demander à qui et à quoi attribuer cet état de complète ébullition, puis de total renoncement ! Est-ce à la présence du sage, au lieu, au lait de la chèvre, aux raisins de la vigne, à l’eau de la source, ou à l’ablution en cette rivière dont ils avaient senti l’eau si lumineuse pénétrer leurs pores, ou à tous ces éléments alliés ?

De son côté, le vieil homme n’avait pas manqué de percevoir cette conversion d’un état matériellement dénaturé, façonné tout au long du temps qu’ils avaient vécu parmi leur semblable, à celui-ci de pureté intégrale, mais, ce qu’il trouva singulier et non moins surprenant, était leur aptitude à passer d’un état acquis durant une longue allée, à celui-ci distinct, en une enjambée de temps. Il a voulu leur suggérer de se suffire à cet exploit car, ce fut plus qu’un mortel puisse espérer atteindre. Toutefois, ayant senti qu’ils étaient impatients de poursuivre leur mission et prêts à entamer leur devoir, il n’avait intervenu.

Les quatre hommes s’étaient enfin levés. Quatre mains droites se furent posées sur la sienne et, sans que s’articulât la mâchoire, comme s’ils lisaient, eux aussi, dans ses pensées les plus enfouies, ils s’étaient inclinés, avaient hissé les yeux pour s’emplir, une dernière fois, de sa présence, puis ont pris congé.

Le vieillard avait posé la main droite, alternativement, sur la tête de chacun d’eux – une bénédiction –, puis il les a regardés, d’un pas ferme et décidé, rebrousser chemin. Quand ils ne furent plus que quatre points perdus dans le Désert, il avait regagné son isoloir.

Loin du lieu et celui qui y réside, les quatre compagnons d’une nuit s’étaient arrêtés, puis s’étaient regardés, avaient compris. Ils s’étaient alors séparés, non sans s’être donnés rendez-vous, dans une année, à égale distance, au moment précis en lequel le soleil atteindra le centre de son empire, ceindra sa couronne jasmin-saphir et s’installera, sans rivale ni suivante, sur son trône, pour étreindre l’Homme et gouverner l’Univers.

Si un d’entre eux ne se présente à l’heure, la quête n’aurait lieu ; lui, il serait banni, puis rayé de la terre, les trois autres seraient sujets à l’amnésie.

Le soleil frôlait l’horizon, le jour cinq était sur le point de poser son empreinte sur le Livre du temps, ils marchaient, méditaient, les compagnons, en traînant leurs jambes certes, mais avec conviction. Depuis déjà son milieu, ils ne pouvaient plus se tenir droit, la condition, caractéristique de la tige frêle ou roseau pensant, leur est devenue impossible. Leurs dos s’étaient, à mesure qu’ils cheminaient, peu à peu arqués, la position qui leur fut envisageable était presque similaire à l’initiale. C’était comme si, plus ils avançaient dans l’espace plus ils reculaient dans le temps. Uniques donc, et avec placidité et conviction, ils marchaient, méditaient, les compagnons.

Pour empêcher leurs jambes de fléchir et leurs corps de s’abattre sur le sable, tout un chacun se servait de ses bras – deux bâtons qui soutenaient les masses de chair asséchée –, l’espace entre le pouce et l’index, savamment dilaté et jusqu’à la déchirure étiré, collait sur le genou nu. Il s’y adhérait de telle sorte qu’à les voir, l’on aurait dit qu’ils n’avaient adopté une posture autre. Les bouts des deux doigts et les paumes des mains, à tout pas entrepris par le déplacement combien lent, récurrent et douloureux, s’enfonçaient dans la chair dont l’onctuosité de la graisse avait fondu par la chaleur du soleil conjuguée au régime suivi. Le tissu la couvrant s’était, par le mouvement, rythmé et récurrent, effrité, les bouts des doigts, décharnés, creusaient encore et encore, l’eau leur fit défaut et ils manquaient de nourriture. Ils en comprirent le dernier signe semé par le messager du destin, poursuivaient leur marche, pénible certes et à peine possible, mais ferme, afin d’accéder à leur Maktoub.

Le soleil consentit enfin à se noyer entre ciel et sable, sa braise ne s’éteignit définitivement, une myriade de couleurs enveloppa les lieux, une sérénité profonde régna et un petit souffle de fraîcheur s’établit.

Ils tombèrent à terre, atteignirent un état qui n’était ni de vie ni de mort, ni de sommeil ni de veille, eurent la sensation de s’être détachés de la matière, se voyaient planer dans les hautes sphères de la connaissance absolue. Trois des quatre avaient frôlé les béantes portes du ciel. Jusqu’alors, on ne les revit plus sur terre.

Lui, par contre, s’étant forcé, malgré la beauté éminente qui s’offrit à lui, de contenir ses émotions, et ayant pu, outre les forces vertigineuses l’ayant assailli et cherchant à le faire chanceler, se rendre à la rencontre de son Maktoub, lui sourire, l’étreindre, puis le braver, et ayant aussi su, dessus l’attrait qu’exerçait sur lui la découverte inédite et jamais espérée, comment jouir de l’instant, sans courir le risque de poser un pas là où il ne le fallait, et s’étant, notamment, suffi à libérer les sens en lui les plus enfouis, dont contempler, méditer, révérer, vénérer, sans toucher ni penser percer au-delà de ce qui se livrait à lui, il fut épargné.

À la place des pupilles fondues par l’éclat de ce qu’il découvrit, deux perles luisaient. Soustrait alors ce qui se donne à voir, il perçut au-delà de ce qu’un humain ait discerné. Ce qu’il découvrit, en le laps de temps échappé à la convention, surpassait toute imagination, la splendeur de ce qu’il saisit n’équivalait une autre et l’intensité de ce qu’il discerna lui ôta tout désir de retourner auprès des siens.

Il fut projeté alors devant la grotte de celui qu’il avait quitté un an, cinq jours et cinq nuits auparavant.

De son côté, sachant qu’il recevra la visite de l’élu, le mystique homme, amarré dans l’éternité – une statue en sable, en silence et en entendement bâtie –, l’attendait. Il l’avait attendu quatre aubes durant, au même point où il s’était tenu, debout, regardant, dans les lisières du Désert, disparaître les compagnons, ce fut la cinquième ! Il était, cette fois, assis non debout, assis, les genoux pliés sur le sable et les paumes des mains levées vers les cieux.

Il le regarda, se regardèrent, saisit que tout comme lui, un choix autre n’est plus à celui vers lui venu.

Auprès des hommes, tous deux n’avaient plus quoi apprendre ; l’ancien, l’on ne sait depuis quand, le récent à ce juste instant !


1. Vendeurs d’eau qui, jusqu’aux années 1980, offraient leur service aux passants. Ils tiennent leur nom de l’ustensile où ils stockent de l’eau.

2. D’après les croyances, il est dit que chaque être humain a une étoile ; elle brille tant il est en vie, quand il meurt, elle s’éteint.

3. Généralement, le terme réfère à l’emplacement, dans une Mosquée, orienté vers la « Qibla », (la Mecque), consacré à l’Imam. Lieu culte.

4. Qui détient la sapience.

5. De l’Hégire.

6. Destin, ce qui a déjà été écrit.

Délire d’écrire

C’est le texte qui nous écrit.

DERRIDA

L’anecdote date de mon enfance.

Le Pirate-temps a lampé la source, s’est enivré pour de bon.

Au fil du temps, les sources s’assèchent, attesté.

Mon contexte me renseigne, le texte prend forme, la source, elle, est minime, comparée à l’océan. Aussi, ne me vouerai-je à la relation qu’après m’être fiée à la suivante réflexion ; elle n’a trait avec l’anecdote, n’aborde que le texte et le contexte.

En réalité, le texte de lui-même discute, alors que le contexte, le mien propre, bénéficiera à jamais de la même symbolique que trésor, quoiqu’il soit devenu le seul héritage dont ne se soucient les descendants ! Dorénavant, tout leur est devenu briquettes, tomettes, aggloméré et corrompu argent. J’ai été le rassembler, je ne le troquerai contre tout l’or sur lequel se lève la boule qui nous dore le corps et chatouille les reins.

La France alors, le français comme langue ou la francophonie, si ce n’est l’Orient, qui entretient ? Orient, que tu es envoûtant, fascinant, beau et ensorceleur, tu ne te fies à n’importe qui ! Et toi, langue-mère, que tu m’anéantis et me rends muette !

Est-elle donc une propriété privée, la langue de l’autre ? Comment le serait-elle alors que comme elle entend j’entends, et elle se façonne me fascine, n’est privée aucune, toute une chacune se pavane, ne revient qu’à celui qui appâte ? Langue de l’autre, je ne proteste ! La mienne aussi, qui conteste ? N’avons-nous célébré notre alliance dans le Temple-Verbe, et n’assume-t-elle, entre le texte et mon trésor, la fonction de la médiatrice ? Serviable, secouriste et discrète, elle est si sollicitée, la dame ! Moi, de mon côté, je lui témoigne redevance et manifestement la réclame.

Certes, elle ne m’a qu’adoptée, mais je ne la chérie pas moins que celle qui m’a donné le sein. D’où je tends à lui rendre hommage, faire éloge et lui avouer qu’elle m’a adoptée comme il convient ! Explorer ses facettes, sentir son magnétisme, détecter ses clins d’œil et découvrir ses faces cachées, puis la mener à s’exalter, à jouir et à jubiler, c’est lui révéler ma passion. Je t’aime, à travers toi, je te le répète. De vous à vous, disent mes aïeux ! Te dévoiler leurs trésors, c’est te déclarer ouvertement ledit amour dont fusionne mon cœur, et, te confier ledit héritage, oral et écrit, c’est devant toi m’écorcher, sur l’abattoir de la page m’égorger et en le croc de la plume me pendre.

Ce que tu m’offres n’est moindre. Ne se meut sur terre deux telles nous. Tu nuances, je saisis avec tous mes sens, tu démontres, devant toi je me vautre ! Je demeure toutefois embarrassée. Que précieux, ce que tu m’as adressé j’ai, de toi, amassé ! Pour traduire notre passion, je me munis de ta scie aux vingt-six dents, dis qu’entre amants, si la complicité n’est de port, l’on ne change de port. La rigidité du respect, ainsi que la retenue, nuisent à l’amour spontané.

Encore que trésor comme vocable ne m’assouvit, moi qui, malgré le bonheur qu’en ta compagnie je savoure, je te trompe avec ma natale. Elle ne me drague moins, je ne sais d’ailleurs comment j’ai fait pour lui imposer ad-darra7. La polygamie, illégitime pour nous, les femmes, je la légitime dans ce domaine ! Et, l’alternance, elle, par le fait, étant de règle, la roumiya8 se soumet, va même jusqu’à m’acclamer. De mon côté, pour amadouer la arbiya, quand survint sa nuit, je puise mon lexique ailleurs, hèle trésor, l’imprègne d’exotisme et l’imbibe de nomadisme, sans quoi elle ne cède. Aladin assume le rôle de mécène. Kanz9 est bénéfique ! Nous voilà dans l’espace-temps voulu installés. N’est-ce de la fusion entre Aladin l’émerveillé et sa lampe merveilleuse que se sont tissées et résolues les énigmes ? N’est-ce du frottement que se sont érigés les tours, les phares, les palaces et les forteresses ? N’est-ce du côtoiement qu’ont apparu les djinns, les eunuques, les esclaves et les princesses ? N’est-ce, enfin, de cet exercice érotique qu’ont rayonné les joyaux, le récit a pris forme et a gouverné le verbe ?

Pourtant, la lampe était ordinaire, sans attrait ni éclat le trésor, lui, était étincelant et provocateur, mais n’avait, de ce minuscule objet, ancien et piètre, la valeur. Il a seulement fallu le frotter, pour le remarquer enclin à exaucer tous les vœux Aladin, sitôt il le toucha, sa vie devint une particularité, se chamboula, son destin. Déviation absolue dans le fonctionnement de l’objet, érotisme manifeste dans sa manipulation et genèse à triple sens. D’abord, ladite lampe est atemporelle, car elle provient d’un temps antérieur à celui du récit. Ensuite, elle gisait, inanimée et sans attrait, au beau milieu de parements d’inégalable brillance et d’inestimable valeur, dans un espace souterrain. De plus, la légende informe que seul Aladin pouvait la ranimer. Elle, de son côté, comme si elle n’attendait que l’acte érotique – la caresse spontanée de la main joviale –, illico Aladin la frôla illico elle éjecta le djinn de ses entrailles, djinn pour qui toutes les contrées vêtent accessibles et toutes les actions se drapent de réalisables. Fécondation hors du commun et accouchement à pareil n’a assisté le quotidien, que par le frottement à qui se jumelle le commandement ! Bien plus, le djinn, pour ne se nicher que dans cet objet niais en l’éclairage mais unique en l’illumination, une fois il accomplit sa mission, il se convertit en vapeur.

Ma lampe est la langue de l’autre. Ne m’illumine-t-elle, ne fait-elle de ma vie une particularité, ne m’éclaire-t-elle de ses écailles qui brillent de mille éclats et ne guide-t-elle ma plume jusqu’aux confins du signe, brouillé !? J’avoue l’avoir chapardée. Certes, ils ont tout fait pour me la confisquer, toutes leurs opérations ont viré vers l’échec ! Magique et tragique ; je la frotte, elle m’appâte, le djinn du misbah m’envoûte ! C’est de la fusion des deux donc que naît le texte.

Confrontés à de pareilles situations, mes ancêtres avisent :

« Voulez-vous la relation ou sa source10 » ?

Je les prends pour modèle, écarte définitivement la source, signale que l’anecdote est une réalité historique. Possible que ceux qui partagent avec moi le contexte en aient entendu parler, pour tout autre, elle émergera de l’oral. Il ne reste qu’à faire la distinction entre la réalité et la fiction, le point de vue et l’interprétation, le commentaire et la dissertation, le jugement de valeur et la morale de malheur, le modélisme et le stylisme. J’ai été cuisinière, mais dans d’autres espaces, couturière également, par un temps, révolu. En celui-ci et à présent, je n’épluche que les mots et ne cuisine que le lecteur, ne taille que la langue et ne couds que les phrases, mes propres phrases !

Les faits m’ont été narrés comme suit :

En un temps lointain et un espace authentique, un homme est venu consulter un poète. Le poète, natif du pays de Sumer et assez célèbre, a sans arrêt erré, sans pour autant qu’il dépassât la rive des deux fleuves. Sa poésie, elle, a effectué du trajet voyagé de contrée en contrée. Ainsi il fut fait jusqu’à ce qu’y prît part un amoureux fervent de cet art de l’agencement qui englobe vertueusement le cosmos, et en lequel mes aïeux avaient excellé. Je reste fidèle à l’anecdote, l’homme à la réponse se trouva, enfin, nez à nez avec le poète en question.

Quel était le but de sa visite et que fut l’objet de sa quête ?

Ne soyez aussi pressés qu’avaient été vos pères11. Armez-vous de patience. Qualité dont Dieu ne Dote que les élus et dont la porte n’estgardée par un factionnaire12. La patience, piédestal de la hikma13, nous est enseignée de la sorte. D’où, si je livre mon contexte passe sous silence ses composantes, j’échouerai à l’orée et dès l’abord.

C’est pour lui dire qu’il voulait, de son côté, composer des vers et poète devenir, à penseur accéder et s’insérer dans l’histoire.

« Puisque ton but est précis tu es là présent, emporte ces recueils. Lis-les et relis-les, tu en liras d’autres, tu es sommé de le faire. Dans dix ans, reviens me voir, je te munirai de la réponse, » lui dit-il.

Y a-t-il réponse à une question simple qui admet dix années d’attente et d’épreuves pour être donnée ?

L’homme étant simple, la question devait l’être, la réponse sage ; a-chāhīr14 détecte la portée des hourouf15 et connait l’importance du kalam16. Il s’agit de deux conceptions différentes, de deux contextes opposés, de deux caractères contradictoires, de deux compréhensions antonymes et de deux âges si divergents qu’ils ne convergeront point. En effet, l’un, inaccompli, avançait à pas indécis tout en tentant d’ôter les parements pompeux de l’adolescence, et regardant, non sans envie et admiration, l’âge adulte. L’autre, lui, ayant contourné les contrées des âges et traînant derrière lui tant de bagages, ne l’emplissait ni l’emportait que la poésie et le dernier voyage. Moi, étant entre les deux, je ne devais que prendre en considération, non moins circuler entre les deux âges !

Il a fallu également que ledit visiteur s’abstînt à gribouiller ; non encore au courant des choses, parchemins et plumes pleureront. Ils étaient rares et pénibles à avoir. Tenus par les érudits du langage qui en font bon usage, ils n’accepteraient d’être frôlés par des mains tâtonnant et n’ayant encore discerné leur voie. Encore qu’il s’avère capital de sacrifier pour pouvoir les palper. En termes plus appropriés, faire couler du sang, puis procéder à l’écorchement, acte qui, dans ma langue natale, est si douloureux – salkh – qu’il n’a en celle de l’autre d’égal.

Il n’adjurait qu’une réponse. Elle clarifie et munit de directives. Mais le voilà dérouté et loin de la rive. Pertinence, persévérance, patience et détermination, espérons seulement que le poète ne quitte l’ici-bas, pour accéder au là-bas haut, qu’après avoir donné la réponse !

Dix longues années après, d’assiduité et d’attention, de lectures et de relectures, de découvertes et de fascinations, l’homme à la réponse fut si comblé que la réponse à sa question ne se lui faufila plus dans l’esprit ; il ne finissait un ouvrage que pour en entamer un autre, et il lisait de tout, poésie et prose, musique et algèbre, théologie et philosophie, mythologie et astronomie, mathématiques, géométrie et histoire…, et plus il lisait plus sa soif s’attisait, et plus il consommait plus il se consumait. Le temps se pliait, son cœur s’allégeait, son état se modifiait, son âme se purifiait son être se métamorphosait… il n’interrompait la lecture…

Il était distinct quand il s’était rendu à son rendez-vous marqué dix ans auparavant, trouva a-chāhīr absorbé dans ses méditations, s’assit près de lui n’émit un mot, se drapa de patiente et attendait. Il attendait que la substance destinée à l’élévation, et qu’il surprit dans les hauteurs voguant, regagna sa loge, le corps reconquit les caractéristiques lui permettant d’identifier le domaine terrestre, domina lever le regard le remarqua. Le fondé, il l’avait expérimenté, et compris ! Lui-même, jeune jadis, impatient et une réponse rapide voulant, n’avait plus de réponse à attendre, ni de question à poser ou se poser. Le rassérénait cet instant de silence et d’entendement.

Combien de temps avait duré le côtoiement, une seconde, une minute, une heure ou éternellement ?

Qui le compte par pareils instants, et qui ose le bousculer quand telle lui est fonction ?

Celui qui ne sait savourer ni passer outre-temps !

La réponse exclut important, ne l’importait que ce moment de détachement. A-chāhīr pourtant, fidèle à son engagement, le fit sortir de ses méditations :

« La réponse à ta question, tu l’as ! À présent, entame ta voie. Vois, écoute, hume et savoure, contemple et admire, après quoi laisse les mots jaillir, révélateurs et dévastateurs, pour exprimer ce que tu sens et entends. Ouvre la voie aux expressions, d’elles-mêmes elles s’élanceront, lourdes et légères, englobant l’être et l’univers. »

Ce fut, pour al-hakīm, un constat par induction qui n’avait pris appui, dix ans durant, que sur l’homme à la question, alors que ce fut, pour le débutant, une épreuve qui a abouti, bien avant que les dix années ne se fussent écoulées, à la même fin, et ce, par déduction. Et c’est, pour nous tous, un point d’intersection qui aurait pu ne guère exister ne point se produire, si l’homme à la réponse ne couvait, déjà, aux prémisses de sa quête, ce vouloir – vouloir est plus intense, je crois, que désir –, ardent et immodéré, de voir se réaliser son dessein.

Aussi, tout dessein en soi, quand...