Édition illustrée de Pierre Véron. Le Roman de la femme à barbe. [Messieurs du tréteau.] Par Pierre Véron

De
Publié par

Charlieu frères et Huillery (Paris). 1865. Gr. in-8° , 48 p. sur 2 col., fig., couv. ill..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1865
Lecture(s) : 23
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 49
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ÉDITION ILLUSTRÉE
DE PIERRE VÉRON
LE ROMAN
DE
LÀ FEMME A BARBE
PKBX : 70 CENTIMES
PARIS c
CHARLIEU FRÈRES ET HUILLERY, LIBRAIRES-ÉDITEURS
10, BUE GIT-LE-COEUR, 10
^mïmFET jitriLLEEY — ÉDI'T"hoil;ïlLL.U.&TRË.E — ..EUE GIT-LE-CCETTE, 10 "f .' ■•■ ..,.
m*s£ :: ■' "" ■" .'.'■".' ■' ; ' ■•■' ■ '-■ .', ^ :' ■:■■
Le commerce va si mal ! (Page 3.)
LE ROMAN
DE
LA FEMME A BARBE
PAR PIERRE YÉRON
Les types s'en vont.
Insensiblement les individualités, les originalités
se fondent dans un ensemble uniforme et terne.
Plus de nuances sociales ou professionnelles.
Le savant et le boursier, le négociant et l'em-
ployé, le pharmacien et l'artiste "sont à peu près
soumis aux mômes monotonies de vêtement, d'al-
lure, -— de pensée surtout.
Et ainsi pour la femme du savant, dir boursier,
du négociant, de l'employé, du pharmacien, de
l'artiste...
Notre époque se symbolise dans le magasin omni-
bus de la Belle Jardinière.
On a des costumes et des idées de confection qui
vont à toutes les tailles et à toutes les classes.
Regardez l'ouvrier lui-même. Ne sacriflc-t-il pas
ft> I* -"""-■■'"-', .
; '2 '' -"'• LA FEMME A •BARBE ■■'•■—;.
.Vaux faux dieux du paletot tout fait, abdiquant du
même coup cette rudesse loyale qui lui constituait
des moeurs tout à paît?
D'où, pour l'observateur, un écoeurement in-
" surmontable, une invincible satiété dès qu'il veut
soumettre à l'examen de la philosophie — ou de la
simple fantaisie — cette société qui se répète, ces
physionomies qui ne sont que des redites, l'une de
l'autre. l-v-
D'où aussi le sentiment qui m'a inspiré Un choix
que vous avez peut-être déjà qualifié d'excentrique.
Excentrique, soit! mais excentrique m'est plus
cher que les banalités de la vie courante.
Seule une classe a conservé vivaces et saisis-
santes ses bizarreries, ses anomalies, ses discor-
dances.
Mélange de loques et de paillettes, d'indépendance
et de misère, de truanderie et d'ingéniosité, de
rires et de grimaces, de'grands écarts et de grande
poésie!
C'est le monde bariolé, étrange , fantastique des
saltimbanques, de ces nomades du tréteau, qui vivent
partout et ne demeurent nulle part-, qui risquent
tout et ne gagnent souvent rien.
Ils sont là, dans leurs maisons à quatre roues,
véritables arches de Noé roulantes, des centaines
d'êtres do sexes et d'espèces mal définis. — Dans
ces espaces, mesurant à j>eine dix pieds carrés, ils
Irouvent moyen de manger, de boire, de dormir, de
répéter, de s'habiller, — probablement de s'aimer,
peut-être d'être heureux, assurément d'avoir beau-
coup d'enfants.
Les enfants, dans la profession, c'est un revenu. »
Pour ne pactiser jamais avec les vulgarités de la
bêtise universelle, ces gaillards-là s'en sont faits les
exploiteurs à perpétuité..
Rien que pour cette bonne pensée, je les aimerais,
. moi; vous aussi, n'est-ce pas?
Allons! Nous pourrons nous entendre et vous ac-
cueillerez à mains ouvertes ces pages consacrées aux
saltimbanques, — nos amis.
Si leur nom ne- brille pas au frontispice de la
première feuille, c'est qu'une création d'une immor-
telle bouffonnerie s'en est pour toujours conquis la
propriété littéraire.
Ne touchons pas aux chefs-d'oeuvre ! '
Toutefois, Bilboquet, c'est l'incarnation d'ensem-
ble, ce n'est pas le détail.
Autour de cette caricature sculpturale, il m'a
semblé qu'il y avait à glaner bien des croquis hu-
moristiques.
Eugène Sue l'essaya dans un de ses romans les
plus populaires, mais Eugène Sue apporta dans ces
études l'ambition du dramatique et la recherche de
l'horrible, qui allaient devenir sa règle alors.
Nous le prendrons de moins haut, si vous le vou-
lez bien, afin de le prendre plus gaiement.
Nous sommes infestés de moralisateurs, de. ré-
formateurs, de déclamateurs, de docteurs, do rhé-
teurs.
, Tout est aujourd'hui prétexte à lartines graves,
compassées;, ampoulées or, prétentieuses.
Le voitiuage de ces pédantisnies me sera, auprès
dt) vous, la plus heureuse (.les réclames.
Grâce àces distillateurs d'-ennuis, v^iis tri.
méritoire, j'ose l'espérer, l'acte modeste-fl'iiu auloMii,..
qui, «'appropriant l'épigraphe ii nu vieil écrivain'
gaulois, vient vous dire tout':ï;uv,;ii,eni : >.„.;
• « Mesdames et messieurs, ceci :'sl u,i livre de
rire. »
T
1 . »i ■
UN BAS-BÏ.K:' nu'HÉV.U-
Avez-vous, — au moins une fois en votre vie, —
assisté à une fête foraine?
Si vous en avez vu une, vous les avez vues toutes;
car elles se suivent en se ressemblant, depuis qu'il
existe des badauds, c'est-à-dire depuis qu'il existe
des hommes.
Ce qui précède n'est point une épigramme..
Flâner est un des rares apanages refusés aux.
animaux et réservés à l'espèce humaine. Les bêtes,
— même celles à deux pieds et sans plumes, — mar-
chent, errent, vagabondent, mais ne flânent pas.
Savoir flâner est un art.
Et quel lieu fut jamais plus propice à cet intelli-
gent exercice que la fête foraine, avec ses niaiseries
primitives, ses tohus-bohus pittoresques, ses trivia-
lités de haute graisse !
Le tambour roule, la cloche carillonne, la lèche-
frite grésille, la grosse-caisse tonne, la clarinette
aboie, la parade glapit, la foule gronde.
Je pourrais facilement, sur ce sujet, vous pailleter
une bonne longue page d'antithèses et de descrip-
tions.
Mais à quoi bon?
Si vous n'avez pas déjà compris l'ôtrangoté artis-
tique de ces cacophonies et de ces pèle-môle, toutes
mes démonstrations ne vous donneraient pas le
sixième sens nécessaire.
J'entre donc en matière.
Il y avait fête à Bellevue. Le nom importe peu,
puisque j'ai constaté qu'on retrouve partout la même
chose'.- ( "
Il convient toutefois de signaler un détail qui, —
ce soir-là, — introduisait dans le programme une
différence capitale.
La pluie avait duré tout le jour, et des nuages
couraient encore noirs et rapides dans le ciel, où de
rares étoiles ne brillaient que par intervalles.
L'herbe humide conservait les 1 races des averses
passées. Tout le long du champ de foire, les toiles
des baraques, zébrées de larges tâches de pluie,
semblaient no pas se hâter de sécher, en prévision
des averses à venir.
Je recommande spécialement aux amateurs cette
occasion de savourer une fête dans toute son intime
originalité.
La.place est déserte ou peu s'en faut. Quelques
rares promeneurs, quelques voisines de campagne,
encapuchonnées contre le froid, glissent comme des
ombres à travers les .arbres détrempés.
Les marchands, n'ayant pas voulu perdre complè-
tement le bénéfice possible de la soirée, ont ouvert
leurs bouliques, qui profilent, dans la pénombre les
reliefs de leurs éclairages attristés.
.^■' -■■•.-•■ r -—-•-. LA FEMME A BARBE •-■'... ' ® ;
Leurs appels à la pratique absente se perdent
èplorés dans le silence de la solitude. Les lazzi du
pitre et les refrains de l'orgue aux chevaux de bois
prennent des intonations douloureuses, au milieu
du calme ironique qui les entoure. Par instants on
entend crier les crans de fer du tourniquet, qui
semble grincer de rage.
C'est la mélancolie do la bacchanale, c'est le plai-
sir en deuil.
,. Encore une fois, je vous signale ce contraste
comme un vrai régal do gourmet.
Or, —comme je suis toujours les conseils que je
donne, —je n'avais eu garde de manquer au rendez-
vous, le soir dont il s'agit.
Depuis quelque temps déjà, je parcourais les
allées dépeuplées, faisant halte çà et là pour con-
templer le spectacle sous ses différents aspects,
quand soudain je me sentis arrêté par le bras,, en .
même temps qu'une voix quasi suppliante me mur-
murait avec instance :
— Entrez', monsieur... Venez honorer de votre
présence le Théâtre du Phénomène sans pareil...
C'est la JEUNE ET BELLE FEMME À BARBE, âgée de
vingt-trois ans, neuf mois et dix-sept jours.... La '
seule qui voyage en France et à l'étranger!... Elle
est décorée de douze cents certificats plus honori-
fiques les uns que les autres... C'est vraiment un
coup d'oeil qui vaut vingt fois l'argent qu'on dépose
en sortant. Notre jeune et belle dame invite les
hommes les mieux doués à se mesurer avec, elle
sous le rapport de l'épaisseur, de la longueur, de la
souplesse et du brillant de sa barbe luxuriante!...
Elle répond en sept-langues variées au choix des
amateurs qui veulent bien solliciter son érudition!..
Entrez, monsieur... Venez honorer de votre pré-
sence le Théâtre du Phénomène sans pareil!... Dix
centimes, deux sous seulement !...
La voix avait achevé de débiter, sur un- mode à
moitié plaintif, ce qu'en terme du métier on appelle
le boniment.
Puis, elle ajouta d'un accent confidentiel :
— Monsieur, je vous en prie!... Le commerce va
si mal!
Je me retournai alors pour voir le personnage
auquel la voix appartenait.
C'était Yaboyeur du phénomène.
Vu l'intempérie de la soirée et la rareté des pro-
meneurs, il avait dédaigné de revêtir le costume
écarlate dont il s'illustrait d'ordinaire, et s'était
contenté,'on conservant un paletot hors d'usage, de
'coiffer son chef d'un chapeau à trois cornes qui
voulait être Louis XV.
Pour le reste de l'extérieur, un homme de qua-
rante-trois automnes, au visage ravagé par les
alcools ouïes chagrins, ■—j'opte pour la première
hypothèse; —il portait une impériale sans mous-
taches, des cheveux longs et gras tournés en accro^
cho-coeur à la naissance de l'oreille.
Musicien d'ailleurs, — ainsi que l'attestait un
tam-tam sur lequel il frappait-avec un tampon lors-
qu'il voulait conquérir l'attention de la multitude.
L'aboyour au chapeau Louis XV s'était gracieu-
sement prête à mon examen. Quand il jugea saiis ,
cloute que j'avais eu le.'temps de me pénétrer suffi- .'
samment de ses charmes : ' " ' ■ " '
— Monsieur,, répéta-t-il, entrez! Nous n'avons
pas encore étrenné, de ce soir... C'est le vrai mo-
ment pour un appréciateur... Vu qu'il n'y a pas
foule... vous pourrez causer avec le sujet!
Si j'avais eu un reste d'hésitation, le dernier, cri
du coeur de mon interlocuteur l'aurait dissipésur-
le-champ. :
Je pourrais causer avec le sujet!
'Une promesse aussi naïvement magnanime valait
bien dix centimes sans doute* ■ •
Je soulevai le rideau rouge à galons jaunes qui
clôturait le sanctuaire du phénomène, et je pénétrai.
L'homme à la mèche en accroche-coeur m'avait
suivi avec un joyeux empressement, et s'adressant
à la jeune et belle femme à barbe invisible, mais
présente derrière la toile :
— Paraissez, mademoiselle ! fit-il d'un ton res-
pectueusement impératif.
Un nouveau rideau, — blanc, celui-là, ■—coula
en bruissant le long de la tringle , et, sur une es-
trade légèrement exhaussée, j'aperçus la reine du
lieu.
Assise sur un fauteuil dont la coupe remontait
au premier Empire et l'étoffe au delà peut-être,
elle était vêtue d'une robe de tulle d'un rose qui se
nuançait de noir de fumée.
La robe était rehaussée d'agréments en galons
d'argent, quk essayaient de répondre par des étin-
celles aux agaceries impuissantes d'un quinquet à
trois branches.
' Les bras de Mademoiselle, — comme avait dit
Yaboyeur, — étaient garnis d;un triple rang de bra-
celets où le cuivre et la verroterie avaient épuisé
tous les raffinements de leurs combinaisons.
Ses épaules et sa poitrine, chastement décolletées,
se teintaient de brun, grâce au'duvet caractéristique
dont la nature avait velouté leur surface. ' ■•'■■'
Enfin, sur sa tête, le phénomène portait-un' tur'-
ban qui évoquait, sans s'en douter, le souvenir des
Turcs de tragédie ou de carnaval, — ce qui est tout
un, — et d'où s'échappaient de chaque côté deux :
grandes anglaises châtain foncé, dont les ondoie-
ments se mêlaient aux flots d'une barbe aussi épaisse,
aussi longue, aussi souple, aussi brillante que l'a-
vaient affirmé les promesses de la porte.
Et moi, saisi par l'imprévu de cet amalgame, je
passais en revue l'ensemble de ce personnage sans
classification dans lequel se fusionnaient des rémi-
niscences d'ingénue, de pacha et de vieille milady.
L'homme à l'accroche-coeur, qui jouissait de mon
étonnement, me cligna de l'oeil en m'apostrophant
d'un :
« C'est un peu ça, hein?... » w;
Où fermentaient bien des admirations contenues? -
et passionnées. "~';'T~
Le sujet cependant s'était levé, m'avait salué',--et,
— avec un organe interlope comme.tout le resté :
" Messieurs et dames (j'étais seiil;mais que vou-
lez-vous, l'habitude'-!), rm'osijïeurs. et dames, j'ai bien
l'honneur de vous saluer: '■"'■■'-■'
— Je suis nativél-dé'Houi'g-en-B-resse. Je suis âgée
de vi.ngtjU'oiis-aQis^ngirî-iiiois et dix -sept jour*. Bien
'"--«'. ..' ■'.--. I -■■-.. -
LA FEMME A BARBE
■faite; bien proportionnée, d'un physique que l'on dit
agréable (ici le sujet baissa les yeux), j'ai reçu de la
■nature le don phénoménal et véritablement unique
d'une magnifique barbe noire, telle que je ne crois
pas qu'il y en ait une sur la surface du globe connu
pour pouvoir lui rivaliser.
« Cette barbe mesure trente-quatre centimètres
de longueur, vingt-sept de large. Remarquez, mes-
sieurs et dames, que le cou que je porte exprès dé-
colleté, sans m'écarter des bienséances, est égale-
ment gratifié d'un duvet qui n'est pas d'ordinaire
l'apanage du beau sexe.
« Afin que tout un chacun soif à même de s'assurer
que l'imposture ne joue chez moi aucun rôle, et, que
ma barbe m'appartient de naissance et par la vo-
lonté du Créateur, je vais avoir l'avantage de faire
le tour de l'aimable société qui m'environne. (J'étais
toujours seul, mais l'habitude !) J'autorise les esprits
sceptiques et malveillants, s'il s'en trouvait, à passer
la main dans les boucles soyeuses de mon miraculeux
appendice.
« De la sorte ils se persuaderont que rien n'est
impossible à la nature et que l'intelligence humaine
doit s'incliner devant les mystères qu'elle n'a pas la
puissance de pénétrer dans leur secret... »
En achevant cette tirade, récitée comme une le-
çon, la jeune et belle femme à barbe descendit de
son estrade.
D'un pas majestueux elle s'avança vers l'aimable
compagnie, qui continuait à s'incarner uniquement
en ma personne.
— Monsieur, fit-elle, désire-t-il s'assurer?...
Je ne pus dissimuler un mouvement d'une dédai-
gneuse signification.
— Monsieur ne croit pas? monsieur me prend
peut-être pour un homme travesti?...
J'essayai un geste de dénégation indécise.
— Oh ! mon Dieu ! vous n'êtes pas le seul, reprit
le phénomène, et pourtant si vous saviez mon his-
toire, vous verriez que...
Un soupir ponctua cette exclamation corroborée
par un regard levé sentimentalement vers le pla-
fond de la baraque.
La réticence, le soupir, le regard, piquaient triple-
ment ma curiosité. D'ailleurs je me ressouvins de la
promesse du compère à l'accroche-coeur : « Vous
pourrez causer avec le sujet ! »
Pourquoi n'en pas profiter?
— Vous avez sans doute beaucoup voyagé ? hasar-
dai-je en manière de transition.
Le sujet ne m'écoutait pas, et se parlant à lui-
même :
— Un homme! Le monde est bien tout le même...
Ah ! si j'avais été un homme, j'aurais moins souffert!
— Vous avez été malheureuse? questionnai-je do
plus en plus intrigué.
— Ceci est mon secret, on ne le saura que plus
tard, à ma mort, quand on trouvera les mémoires
que j'ai retracés.
— Mademoiselle écrit... Alors, en qualité de con-
frère, je...
— Vous êtes homme de lettres? demanda vive-
ment le phénomène. Une bien belle profession... —
Ah! si je n'avais pas été ce que je suis, c'est là ce
que j'aurais voulu être... seulement, vous compre-
nez, dans ma partie on ne s'appartient pas. On est
trop au public. Aussi n'ai-je pu que jeter sur le pa-
pier des pensées et des impressions au jour le jour ..
— Mais ce doit être fort intéressant, répondis-jo
en réprimant mal une affreuse envie de rire.
— C'est écrit avec le coeur, répliqua simplement
la femme à barbe avec un nouveau soupir... Pour un
homme du métier, comme vous, il y aurait quoique
chose à en faire. Parce que, voyez-vous, générale-
ment on se figure comme cela qu'un phénomène, ce
n'est bon qu'à être ce que ça est... on nous traite
comme si nous n'avions ni intelligence ni sentiment.
Mais, monsieur, moi qui vous parle, j'ai le culte des
belles choses. J'ai lu tout M. Alexandre Dumas, tout
Paul de Kock... et aussi M. Ponson du Ter-rail... un
garçon qui travaille joliment... Moi, d'abord, il me
va à l'âme...
— 11 serait bien heureux de vous entendre 1.
— C'est comme je vous le dis... Mainte et mainte
fois j'ai eu envie de m'adonner à mon penchant.
Malheureusement on ne doit pas avoir plusieurs vo-
cations à la fois.
— La chose se voit pourtant continuellement.
Tout le monde maintenant fait de la littérature en
même temps que n'importe quoi.
— Possible, monsieur... Mais moi, il aurait fallu
que je m'y livre tout entière, et comme mon art me
réclamait... D'ailleurs, c'est un mal pour un bien...
je me mettrais trop moi-même dans ce que j'écri-
rais...
A mesure que je pénétrais plus avant dans les
confidences delabelleBrossanne, le besoin d'hilarité
me torturait d'une façon plus impérieuse.
Néanmoins, me maintenant énergiquement :
— Avez-vous, interrogeai-je, conservé vos oeu-
vres ?
— Oui, comme je vous l'ai dit... Des notes pour
mes mémoires... Encore les ai-je interrompues de-
puis un certain jour dont jamais le souvenir ne s'effa-
cera de ma pensée... J'ai juré de ne plusjamais tou-
cher la plume !
— Au moins auriez-vous dû publier...
— Je ne vous dis pas non... seulement, dans ma
position, je ne pouvais pas aller faire antichambre
chez un libraire.
— Je suis certain que tous auraient été trop heu-
reux de...
— Eh bien ! tenez, monsieur, voulez-vous que je
vous parle sans cérémonie? Vous me revenez! Quoi-
que vous ayez primitivement eu l'air do douter...
Mes mémoires se chargeront de vous enlever ce
soupçon-là... Vous me revenez, et, puisque vous êtes
homme de lettres... Pour de bon, au moins?
— Ma parole d'honneur!
— Attendez un peu...
Le phénomène remonta lestement sur son estrade
en me montrant l'autre moitié de sa robe décolletée,
de ses épaules veloutées et de son turban.
La femme à barbe ouvrit ensuite un petit coffre
dont elle avait la clef dans sa poche, en tira un ca-
hier de papier que le contact réitéré des mains de
l'auteur avait notablement défraîchi, et, redescen-
dant vers moi :
• '. .■?■.,'..■,■■','-" : -LA-FFMME< A-BA^BÉ^ ''■-•■■-.;;':- ■: ::< ',,,,::.'- '.;;;:-:S> Ç.
— Voilà !... Vous trouverez là ce que nul ne peut
se vanter d'avoir jamais lu... la vie et lés pensées
intimes de la seule et unique femme à barbe... car
les autres ne sont que des contrefaçons impudentes...
Je tendis la main vers le précieux manuscrit.
— Vous me promettez de le lire?
— En pouvez-vous douter? Je vous promets même
de le faire imprimer.
— Pas sous mon nom... objecta vivement la femme
àbarbe... parceque, vous comprenez... ma famille...
— Rassurez-vous, je mettrai le mien.
— A la bonne heure!... Quant à l'original...
— C'est juste. Où pourrai-je vous le restituer?
— Dans deux mois, à la fête de Saint-Cloud...
Entre les trois premiers arbres de l'avenue après le
bassin... c'est là que je me mets tous les ans...
— A Saint-Cloud, soit! Et merci!...
— Vous verrez dans quelle pénible situation l'a-
mour "peut placer une pauvre femme, fit le phéno-
mène sans prendre garde au témoignage de ma re-
connaissance.
— Je le verrai dès ce soir, car je commencerai
cette intéressante lecture aussitôt que je serai rentré.
— Surtout, pas de nom ! me répéta en forme
d'adieu la femme à barbe.
Puis, comme je voulais, en m'éloignant, payer
mes dix centimes à l'aboyeur :
— Joseph, je te défends de recevoir... cria-t-elle...
monsieur est un ami!...
A ces mots, Joseph, qui était déjà, durant le cours
de notre conversation, venu voir ce qui se passait
dans l'intérieur de la baraque, Joseph, trouvant
sans doute que j'avais abusé de la permission de cau-
ser, me regarda sournoisement.
Son regard était chargé de jalousie !...
Est-ce que ?
Aussitôt rentré chez moi, je tins la promesse que
j'avais faite au bas-bleu de la fête de Bellevue.
Je déployai son rouleau de papier.
Une fois que j'en eus parcouru trois lignes, je ne
le quittai plus.
Au milieu d'un fatras de fautes de français et de
fautes d'orthographe, que je vous demande la permis-
sion d'émonder, le manuscrit commençait ainsi :
II
POURQUOI CES MÉMOIRES?
En prenant la plume pour retracer les événements
de ma vie, encore à son aurore, je croirais manquer
à tous les devoirs que cette mission impose, si je ne
disais pas à mes lecteurs le motif qui m'a déter-
minée.
Depuis longtemps déjà je me sentais de vagues
aspirations.
Plus d'une fois, dans les longues heures passées
derrière le rideau de mon théâtre à attendre les vi-
siteurs, je m'étais laissée aller à de profondes ré-
flexions.
Que faire en pareil cas, à moins qu'on ne réflé-
chisse?
Ce n'est pas tout.
Dès qu'un morceau de papier-imprimé më'to;rtiMït:
sous la mài'n, je ledévorais avec/une. aviditçrqui;;
évidemment, était un indice d'Àineaptituèe.spéciale.
Ce goût m'entraînait même à dés dépensés' au-des-
sus de ma position. Dans une seule semaine, j'ache-
tais quelquefois jusqu'à cinq numéros des journaux
à un sou, dont la lecture moralisatrice a. tant fait
pour le bien-être des masses.
Pourtant, jusque-là, le feu avait couvé sous la
cendre. Un .événement, en apparence bien futile,
devait influer d'une façon décisive sur mon penchant
favori.
Hier j'entrais dans ma vingtième année.
Pour célébrer cette fête de famille, j'avais réuni
quelques amis : le montreur du phoque savant et
son épouse, des gens bien comme il faut; le direc-
teur de la troupe des Marionnettes articulées et sa
demoiselle, ma clarinette, —et moi.
Nous étions six. LeTepas fut plein de cordialité.
Au dessert, le montreur du phoque savant, un
homme bien comme il faut, m'offrit, au nom de mes
invités, un charmant peigne d'écaillé, sur l'étui du-
quel il avait fait graver mon chiffre.
Il était impossible d'imaginer un cadeau d'une
plus délicate allusion. Je remerciai ; la fête continua,
et nous ne nous séparâmes qu'à l'heure où nos repré-
sentations réciproques réclamaient notre présence.
Naturellement, en procédant à ma toilette de
parade, je voulus, pour lui faire honneur, me servir
du présent que j'avais reçu. Je pris et déployai le
papier dans lequel il était enveloppé:
Si j'entre dans ces détails, qui pourront sembler
inutiles, c'est afin de montrer à quoi tiennent sou-
vent les circonstances de notre existence.
Tout en dépliant le papier, fidèle à mon habitude,
je m'étais machinalement mise à le lire.
.C'était un morceau d'un vieux numéro du Consti-
tutionnel, dans lequel on annonçait les Mémoires de
Mademoiselle Gimblette, artiste du théâtre Beau-
marchais.
Ce fut une révélation !
— Pourquoi, p'ensai-je, n'écrirais-je pas mes
■Mémoires comme elle?
Ne suis-je pas artiste aussi?
Pharmaciens, acrobates, directeurs, auteurs,
académiciens, hommes d'Etat, boursiers, inspec-
teurs de la police de sûreté, tout le monde a quelque
chose à dire sur son compte à ses concitoyens.
Tout le monde entretient le public de ses faits et
gestes.
Pourquoi n'imiterais-je pas tout le monde?
Mes sensations, à moi, ne peuvent être celles de
personne.
Si ce que j'écris intéresse, j'aurai le mérite de
me distinguer des autres.
Si j'ennuie, je me confondrai dans la foule.
Ecrivons!
III
MA NAISSANCE
J'ai déjà constaté que j'avais vingt ans.
Je suis née de parents distingués, mais inconnus.
$.- - _ LA FEMME A BARBE
Probablement le lecteur, m'interrompant dès le
début, voudra relever, dans la phrase que je viens
de tracer, une anomalie choquante.
.;.- Probablement, il se demandera comment, si je
ne connais pas mes parents, je peux savoir qu'ils
-étaient distingués.
A mon tour, je lui demanderai, moi, de me prou-
ver qu'ils ne l'étaient pas.
Du moment où il est aussi difficile de démontrer
l'un que l'autre, il n'y a plus de raison pour me
refuser la satisfaction de me croire une illustre
origine.
Les Mémoires n'ont-ils pas été inventés pour per-
mettre à ceux qui les écrivent de ne dire sur leur
compte que des choses flatteuses?
D'ailleurs, plusieurs autres motifs militent en fa-
veur de mon affirmation :
En premier lieu, la noblesse de mes sentiments ;
En second lieu, l'émotion que j'ai toujours éprou-
vée à l'aspect d'un homme décoré, émotion qui se
traduisait en moi par ce cri :
— C'est peut- être ton père !
Enfin, ouvrez un roman, quel qu'il soit. Quand
un enfant quelconque y est abandonné dans un lieu
n'importe lequel, c'est toujours par une grande
dame, désireuse de cacher le fruit d'une faute.
Je serais sans excuse si, au moment où je. fais les
premiers pas dans la carrière littéraire, je reniais
les traditions des maîtres que je veux prendre pour
modèles.
En présence de ces preuves empruntées aux ordres
d'idées les plus divers et les plus respectables, on ne
saurait, sans une évidente mauvaise foi, me contes-
ter le droit sacré dont j'ai usé.
Donc, je suis née de parents distingués, mais in-
connus.
IV
UNE SECONDE MÈRE
On a dit bien du mal de l'espèce humaine.
Pourquoi calomnier toujours ses semblables?
Les généreux instincts ne sont, -—■ Dieu merci!
— pas étouffés dans tous les coeurs, et, ainsi que la
suite de ce récit va le démontrer, on peut les ren-
contrer jusque dans les classes les plus infimes de
la société.
Par quel concours de circonstances, peu do temps
après ma naissance, je fus amenée sur le bord d'un
grand chemin du département de l'Ain, en Bresse,
c'est ce que je ne saurais apprendre à ceux qui par-
courront ces pages.
J'ai inutilement consulté ma mémoire à ce sujet,
et comme, à l'époque, je devais n'avoir que six mois,
cette insuffisance 4e mes souvenirs n'a en soi rien
d'extraordinaire.
Il paraît néanmoins que je me trouvais, par une
matinée de mai, exposée dans un fossé qui longeait
la route départementale.
Les décrets du destin sont étranges!
Il advint que, sur ces entrefaites pénibles, une
voiture passa.
Cotte voiture appartenait à une pauvre femme du
peuple, de colles que le mépris de la langue fran-
çaise flétrit du nom de saltimbanques.
De sa profession, la bienfaisante créature était
hercule. Elle parcourait les fêtes en soulevant dos
poids de cinquante et les bravos do la foule.
Mais, sous cette rude enveloppe se cachait une
âme élevée et que je n'hésite pas à qualifier de
chevaleresque.
La vénérable hercule m'avait aperçue du haut de
sa chétivo carriole. Elle, aurait pu passer outre.
Non! Croyant que c'est un paquet perdu et dans
lequel elle trouvera peut-être quelque objet de va-
leur, elle n'écoute que son premier mouvement.
Elle s'arrête.
Elle descend d'un bond, s'approche do moi; me
tourne, me retourne et, stupéfaite :
— Tiens! s'écrie-t-olle, un moucheron!... Est-il
laid, ce brigand-là!... N'importe! Je me l'approprie.
Il y aura probablement quelque chose à en tirer un
jour. En tout cas, ça grossira ma troupe, et je lui
ferai avaler la lame !
Ces nobles paroles, empreintes d'une franchise si
simple, m'ont été depuis rapportées par un des
artistes qui l'accompagnaient.
Elles sont dès lors restées gravées au plus profond
de mon âme.
Ah! c'était une sainte et digne femme que cette
hercule !
V
DÉBUTS OBSCURS
Comme vous le pensez, je n'avais qu'une seule et
unique préoccupation. Témoigner à celle qui m'avait
servi do mère la reconnaissance dont j'étais inondée.
Car elle l'avait fait ainsi qu'elle l'avait dit. Elle
m'avait élevée absolument comme ses propres en-
fants : nous partagions les mêmes privations, les
mômes fatigues, les mêmes corrections.
Elle n'aurait pas voulu pour un empire témoigner
à l'un de nous la plus légère préférence !
Cependant, en dépit de mes efforts et des leçons
qu'on me prodiguait, je restais rebelle aux démons-
trations, trompant les espérances fondées sur mon
avenir.
. A treize ans, je n'avais pas encore pu parvenir à
réaliser le voeu de ma bienfaitrice. A treize ans , —
j'ai honte do le confesser, —je ne savais pas encore
avaler la lame. C'est pourtant Y a b c de la profes-
sion.
Des lames de sabre qui rentrent à demi dans le
manche! Un enfant en consommerait rien que pour
s'ouvrir la digestion.
Et je ne savais pas !
Vous peindre mon désespoir serait difficile. Je
craignais non pas seulement, — le ciel m'en est té-
moin, — les horions que me valait ma maladresse,
je craignais surtout, tant j'avais peu de dispositions
pour le métier, de ne pouvoir jamais m'acquitter de
la dette sacrée que j'avais contractée envers ma
bienfaitrice.
LA FEMME A BARBE ' 7
Il est coupable de désespérer ainsi. C'est un crime
de douter de la Providence.
Un jour, — il m'en souvient toujours, — ou plu-
tôt c'était une nuit, je couchais seule sous la tente
qui nous servait de théâtre.
Le reste de la famille habitait dans la voiture de
la communauté.
J'étais à peine plongée dans mon premier som-
meil, lorsque j'entendis un bruit de pas. J'ouvris les
yeux, et j'entrevis, se glissant à pas de loup, trois
hommes armés d'une lanterne sourde.
Des voleurs !
Je veux crier, ma voix s'arrête dans mon gosier?
je veux me lever, une invincible torpeur paralyse
mes mouvements. Je perds connaissance.
Combien de temps dura mon évanouissement,
je ne l'évaluai qu'approximativement ; seulement
lorsque je'revins à moi, le jour commençait à briller.
J'appelle en toute hâte; ma famille d'adoption
accourt à mon appel et trouve notre tente dans le
. désordre le plus navrant.
Les voleurs avaient tout dévalisé.
A cette vue, ma seconde mère furieuse, — elle
avait bien raison ! — bondit vers moi le bras levé.
J'attends avec angoisse le moment où ce bras va
s'abaisser.
0 surprise! Il ne s'abaisse pas! ou plutôt il s'a-
baisse, mais pour s'enlacer autour de mon cou, pen-
pant que ma seconde mère s'écrie, par lambeaux de
phrases entrecoupées :
. —Ah! mon Dieu!... Ah ! mon Dieu!... Mais
non!... Mais si!... Je ne me trompe pas!... C'est
un phénomène admirable!... Un phénomène sans
exemple !... Je vais donc être enfin payée de toutes
les peines que j'ai prises do cette vagabonde... Sur
mon coeur!... Entends-tu, sur mon coeur!... Enfant,
tu seras femme à barbe !
En effet, Je saisissement avait été tel, qu'une ré-
volution inouïe s'était opérée en moi pendant cette
nuit terrible, et qu'une barbe naissante couvrait
mes joues.
Je renonce à vous dépeindre l'ivresse de toute la
famille. Le premier transport passé, il fut décidé-à
l'unanimité qu'il fallait donner à ma barbe la sanc-
tion des corps savants.
En conséquence, on se mit en route pour Paris,
où l'on tenait à me présenter à l'auguste suffrage de
l'Académie de médecine.
Et moi, tout le long du voyage, je passais alter-
nativement le temps à étudier dans un miroir les
progrès de la croissance de mon miraculeux orne-
ment, et à me confondre en actions de grâces envers
la destinée ! •
Envers la destinée, qui n'avait pas laissé une
bonne action sans récompense et donnait en ma
personne un trésor à celle qui m'avait recueillie.
Qu'on dise encore que la fortune n'a pas des voies
mystérieuses !
VI
LES AUGURES DE L'ACADÉMIE
Le voyage n'offrit aucun incident digne d'être re-
laté.
A chaque étape, une nuée de pay.-ans s'attroupait
autour de notre véhicule; mais, comme il m'était
interdit de mettre la tète à la fenêtre , je craindrais
de ne pouvoir consigner ici des impressions do
voyage assez complètes sur les moeurs, l'état de civi-
lisation et les besoins des pays que nous traver-
sâmes.
De temps à autre , seulement, ma seconde mère ,
avec un accent de fierté mal contenue, me disait :
— Ida, — c'est mon petit nom, tu entends cette
• foule qui frémit de curiosité à notre passage, eh
bien! avant peu, cette foule sera aux pieds de ta
barbe, mon enfant.
Douces paroles, qui retentissaient aux oreilles de
mon ambition naissante comme une musique de .l'a-
venir!
Sur ces entrefaites, nous arrivâmes à Paris.
Vous dire l'émotion que je ressentis en franchis-
sant les barrières , •— qui n'avaient pas encore été
reculées, — serait chose impossible.
D'abord je savais que ma seconde mère,—tou-
jours prévoyante pour les.besoins de la famille, —
avait caché dans le fond d'une grosse caisse, hors de
service, plusieurs bouteilles As vin qu'elle désirait
soustraire aux vigilances de l'octroi.
Mais qu'était ce vain souci auprès de l'angoisse
que me causait l'idée de me trouver en présence
d'un corps aussi vénérable que l'Académie de mé-
decine!
Conquerrais-je les suffrages augustes de ces mes-
sieurs?... Si j'allais recevoir au sein de ce corps sa-
vant un accueil froid et indifférent!...
Us devaient avoir tant de sérieuses préoccupa-
tions!
Il faut croire que les préoccupations sérieuses
étaient moins nombreuses que je ne le supposais,
ou qu'elles me cédèrent galamment un tour de fa-
veur, car je fus informée que je serais examinée
dans la plus prochaine séance...
Le jour solennel était venu!...
Ma mère adoptive, qui ne me quittait pas, avait
revêtu une toilette aussi élégante que distinguée.
Sur un chapeau qu'elle avait fait elle-même pour
cette décisive circonstance, elle avait groupé avec
art les plumes tricolores qui décoraient à l'ordi-
naire sa jupe de femme-hercule.
Quant à moi, elle m'avait revêtue d'une robe de
mousseline blanche, qui symbolisait ma candide
jeunesse en même temps qu'elle faisait valoir les
nuances aile-de-corbeau de mon précieux orne-
ment.
Quel moment !
D'avance je me représentais l'attitude imposante
de ces suprêmes apôtres de l'érudition médicale. Je
les voyais majestueux dans leurs vêtements de pa-
rade, le visage recueilli et songeur , écoutant avec
une religieuse attention quelque orateur vénérable.
N'y résistant-plus, je glissai un regard à travers
les fissures de la porte derrière laquelle on m'avait
fait attendre, et j'aperçus les académiciens:en-
séance. ■' ■ ;
Un d'eux, monté à une tribune, parlait d'ilne-af-*
faire qui avait l'air de l'intéresser beaucoup, mais
qui devait être parfaitement indifférent oui tons les
,■#8 .
LA FEMME .A BARBE
autres, car ils s'entretenaient entre eux sur un ton
qui couvrait entièrement la voix de l'orateur*
D'aucuns avaient, des paletots gris, d'aucuns des"
paletots noisette; ceux-ci,.nonchalamment appuyés
sur leur coude, fermaient les yeux, probablement
pour ne pas se laisser distraire; ceux-là allaient de
banc en banc chuchoter un mot à l'oreille d'un con-
frère, qui éclatait de rire avec une bonne humeur
charmante.
Ce.spectacle, aussi imprévu que rassurant, avait à
peine eu le temps de frapper mes yeux que je fus
introduite.
Aussitôt les conversations particulières cessèrent,
— ce qui parut humilier l'orateur qui descendait de
la tribune, et pour lequel on avait été bien loin de
témoigner la même déférence.
Ma mère adoptive esquissa une révérence, qu'un
huissier à chaîne d'argent réprima, — sans doute
pour l'avertir qu'il ne fallait pas faire de cérémo-
nies. Elle commença une phrase que le même huis-
sier.interrompit au premier mot, — sans doute pour
l'empêcher d'influencer l'aréopage qui nous environ-
nait.
Quant à moi, je m'étais inelinée^avec une modes-
tie spontanée dont ma mère adoptive m'avait fait
répéter l'effet pendant plusieurs heures.
Les princes de la science s'étaient approchés et
m'examinaient pendant que le public des gradins de
N'aie pas peur, Ida, mon trésor! (Page 0.)
derrière montait sur les bancs pour me contem-
pler. • '■ "
L'un des académiciens prit la parole :
« Messieurs, dit-il en s'exprimant sur un ton pé-
tulant, le phénomène qui est soumis à votre appré-
ciation me paraît être la chose du monde la plus na-
turelle.
11'«-'Qu'est-ce, en effet?
•«'!Une jeune fille sur le visage de laquelle une vio-
lente'frayeur a fait soudainement pousser -une barbe
à'iFépâissoUr -de laquelle je me plais à rendre hom-
rtiàgé.-»
Ma mère adoptive, à ce passage, se leva pour une
nouvelle: révérence de-gratitude, mais l'huissier la
fitiaussitôt rasseoir.
\-.-<i Sans doute, continua l'orateur avec la même
précipitation , au premier abord, ces deux idées de
barbe et déjeune fille s'accouplent mal ensemble,
et produisent sur l'esprit une impression d'antiparal-
lélisme. Mais, messieurs, n'oublions pas l'axiome
fondamental de notre système : ' ■
« Contraria contrariis!... ou encore, comme l'a
dit Leibnitz, Tout gît dans la contradiction!
« D'ailleurs, ce n'est pas là qu'il convient de
chercher la véritable raison du phénomène. Il y a
eu, ne perdons pas de vue ce point principal, il y a
eu violente frayeur.
« Or, demandons-nous, pour procéder avec logique,
quels sont les effets de la frayeur.
« Pline l'ancien, dans son Histoire naturelle, sep-
tième volume, parle d'une femme qu'une émotion
rendit complètement chauve : Calvam admodum
proestilit!
» Plutarque raconte que la foudre enleva, évidem-
LA FEMME A BARBE
■~M%
ment parla peur qu'elle lui causa, tous les sourcils
d'un jeune .homme, veavtou, dit le texte, que je- me
rappelle comme si'je le lisais.
« Est-ce tout?
• « Non, messieurs, non !
« Il est des exemples fameux, des exemples au-
gustes et historiques de personnes devenues blanches
en une seule nuit, par suite d'un saisissement.
« Latude, la reine Marie-Antoinette et mille au-
tres, sur lesquels il convient de ne pas m'appesantir,
car non esset Me locus, ainsi que l'a dit Horace.
« Toutefois, ces citations ont suffi pour démontrer
ce que je voulais établir : à savoir, que la peur agit
directement sur le système pileux.
Comment, messieurs, c'est devant vous qu'on ose tenir un pareil
langage! (Page 10.)
« Teneo consequentiam... Suivez bien le raisonne-
ment, messieurs! Il est péremptoire.
« Quipeutle plus, peut le moins ! C'est là une vérité
éternelle, un de ces principes qui sont la base des
connaissances humaines, comme ils sont la base des
sociétés terrestres.
« Mais il faut aussi admettre, surtout dans la pra-
tique, que qui peut le moins peut le plus : sans cela
ce serait supprimer le progrès, et le progrès ne doit
pas être supprimé. (Sensation.)
« Me voici, messieurs, dans le coeur même de mon
sujet et de mon argumentation.
« La terreur, — nous avons là-dessus le témoi-
gnage de tous les hommes illustres que j'ai cités et
aussi le témoignage de nos annales, — la terreur
influe sur le système pileux, tantôt en le décolorant,
tantôt en le supprimant.
« Pourquoi, où la nature peut reprendre, serions-
nous assez téméraires pour lui-interdire de doninerî?;, '
Ailleurs, elle a fait disparaître, une; chevelure; àci'-
elle fait paraître une barbe. .; C'est',son-droit!: notre'
devoir est de nous incliner devant l'admirable lo-
gique de la création. Qùod erat demonstrandum.
« J'ajouterai une preuve tirée d'un autre ordre
d'idées, mais qui a bien sa valeur dans la circon-
stance. ....:■■
« Je ne le nie pas, dans l'ordre rationnel, le sexe
féminin n'est pas constitué pour porter barbe au
menton.
« Consultons cependant nos souvenirs. Dans les
populations agrestes, comme aussi dans nos salons,
n'arrive-t-il pas fréquemment de rencontrer des
matrones respectables dont la lèvre supérieure est
ombragée par une moustache assez épaisse pour né-
cessiter parfois l'usage secret de l'épileur? (Sourires.)
" Eh bien! ces exemples, dans de moindres pro-
portions heureusement, sont des précédents dont la
science doit tenir compte, quand elle se trouve en
face d'un phénomène comme celui qui est devant
vous. : " ■ .
« J'ai donc, d'une part, des analogies quant au
développement du Système pileux; de l'autre, des
analogies quant aux effets d'une révolution panique.
."Causa duplex, double motif pour ne pas nous
laisser surprendre.par:le fait présent, que je déclare
authentique, simple, naturel, et n'offrant rien de
remarquable... »
- En achevant ces mots, le premier prince de la
science descendit de la tribune, au milieu de mur-
mures flatteurs..Trois ou quatre confrères se levèrent
pour aller lui serrer la main.
Ma mère adoptive, elle aussi, avait bondi; mais à
en juger par son attitude, ce ne devait pas être dans
l'intention de féliciter l'orateur.
Heureusement, l'huissier, qui faisait bonne garde,
la contint derechef. Menaçante, elle reprit sa place
en grommelant : • ■ •
. — M'a fille! un phénomène naturel!... mon en-
fant, rien de remarquable!... On lui en. donnera à
ce blanc-bec, qui est un homme et qui n'a pas seule-
ment un poil sur le visage... N'aie pas peur, Ida,
mon trésor, c'est pas la jalousie qui empêche jamais
le mérite de percer...
Ces consolations me reconfortèrent un peu... J'en
avais besoin.
Un second prince delà .science, cependant, avait
demandé la parole à son tour.
J'entendis un des académiciens chuchoter à un
autre :
— Il va encore contrecarrer X..., ils ne peuvent
pas se voir en peinture... Nous allons rire.
J'avoue que je ne compris pas bien nettement la
valeur de cette phrase. Je n'eus du reste pas le
temps de l'approfondir ; le second prince de la science
commençait son discours :
« Messieurs, dit-il en parlant avec une. majes-
tueuse lenteur, il ne s'agit pas d'avancer une opinion,
il faut l'appuyer de sérieux arguments, et, — que
mon honorable confrère me permette de le lui dire,
— ce n'est pas par le sérieux qu'a brillé sa dialec-
tique.
« Verba, voces,praterea que tiïhïl!... Des mots,
10
LA FEMME A BARBE
des mots, quelques citations tronquées à dessein,
dénaturées avec préméditation, et rien de plus !
« Tel est le discours que vous venez d'entendre.
« Je vais plus loin. Était-il décent, était-il digne
d'une assemblée comme la vôtre d'oser violer le
respect dû à la tombe pour faire intervenir dans un
débat semblable des figures consacrées par les souf-
frances les plus respectables? Etait-il de bon goût
de pénétrer brutalement dans les détails intimes de
la vie privée des femmes, — qui peuvent être nos
mères, — pour en faire un objet de risée, et nous les
montrer épilant un visage que la vieillesse devrait
couvrir de son égide?
« En vérité, messieurs, ces procédés, trop fami-
liers en toute chose à mon honorable collègue, m'af-
fligent profondément : ils m'affligent d'autant plus
qu'il en aura vainement fait usage et qu'il ne tirera
aucun bénéfice de sa dérogation aux convenances.
« Il me suffira, en effet, d'un souffle pour détruire
un échafaudage aussi fragile.
« La philosophie le proclame : Nihil est in intel-
lectu quod non priùs fuerit in sensu. Rien ne peut
tomber sous la perception de notre intelligence qui
n'ait auparavant passé par le contrôle de nos sens.
« Je vous le demande, messieurs, vous avez vu
souvent des femmes effrayées, — car ce n'est pas
sans raison qu'on a appelé ce sexe, le sexe timide.
« A.vez-vous jamais vu, par suite de cette frayeur,
la barbe recouvrir le visage d'une de ces femmes?
Jamais! Je ne crains pas d'être démenti. Jamais!
« Jamais non plus vous n'avez entendu une per-
sonne digne de foi vous raconter qu'elle eût assisté
à ce spectacle contre nature. Le témoignage des
oreilles fait défaut comme celui des yeux.
« Cette preuve est en elle-même assez convain-
cante, mais je ne veux pas combler mon antagoniste
de mes dénégations, je l'en veux accabler.
« Que vous a-t-il dit, messieurs ?
« Vous jetant à la tête des fragments de Plutarque
et de Pline, qu'il serait bon de contrôler, -—■ mais
n'importe, — il vous a dit : La nature peut, en cer-
tains cas, détériorer, détruire la chevelure; donc elle
peut faire pousser une barbe dans les mêmes cas.
« Ah! c'en est trop, et je vous arrête; car vous
violez ouvertement toutes les notions du vrai et du
faux !
« Comment! messieurs, c'est devant vous qu'on
ose tenir un pareil langage !
« Mais ce langage confond les termes et les choses.
La puissance de détruire n'a, hélas! rien de commun
avec la puissance de créer!
« Nous devrions le savoir mieux que personne.
« Combien n'est-il pas de médecins ignorants, —
je ne fais ici aucune application particulière, bien
entendu, — combien de médecins ignorants, très-
forts sur la destruction de leurs semblables? Est-ce
que ces médecins pourraient donner l'existence à ces
cadavres qu'ils ont rayés si lestement de la liste des
vivants ?
« Prenons un exemple plus frappant encore et sur-
tout plus direct, puisqu'il s'applique à la question
même dont nous sommes occupés.
« On vend partout, et sous des millions de noms,
des compositions pour la chevelure.
« Ces compositions, je vous en citerai mille qui
font tomber les cheveux de ceux qui les emploient.
Je vous défie de m'en citer une qui ait fait pousser
un seul cheveu sur une seule tête.
« Ce que ne font pas les pommades, la frayeur le
ferait? Allons donc, messieurs!
'■■ A ce compte, tous les gens chauves s'exposeraient,
comme pour la guôrison du hoquet, à un violent sai-
sissement, et aussitôt leurs boucles reparaîtraient
avec énergie.
« Tout cela est dérisoire, et mon confrère vous a
donné là une singulière mesure de la gravité de ses
convictions.
« Je me résume.
« Cette jeune fille a de la barbe, soit; comment
cette barbe a-t-elle poussé? Je n'en sais rien, je ne
veux pas le savoir.
« Ce que je sais, c'est que le phénomène, déclaré
naturel par' mon confrère, est absurde, impossible,
et contraire au bon sens le plus élémentaire... "
L'orateur quitta à son tour la tribune en s'épon-
geant le front avec son mouchoir. Comme son ad-
versaire, il vit trois ou quatre confrères se lever pour
aller lui serrer la main..
Ma mère adoptive, elle, fit un soubresaut plus vio-
lent encore, mais aussi vite réprimé.
J'avais les larmes aux yeux.
— Ne pleure pas, trésor, me gronda-t-elle... Elle,
mon Ida, impossible!... Mais ils me font bouillir,
ces raconteurs-là, avec leur bavardage... Cré coquin!
si la pudeur de mon sexe ne. me retenait pas...
Qu'est-ce qu'il va encore déblatérer, le blondin de
tout à l'heure?
C'était le premier prince de la science qui se pré-
parait à répondre aux attaques de son contradicteur.
Il le fit sur un ton aigre qui provoqua une réplique
furibonde.
Des membres se levèrent'pour approuver, d'autres
pour désapprouver.
Ces messieurs échangeaint des apostrophes, des
personnalités, des récriminations.
De moi il n'était pas plus question que si je n'eusse
jamais existé.
Le tumulte ne tarda pas à être à son comble.
Je commençais à croire que la discussion n'aurait
pas de conclusion. Je me trompais.
— Messieurs, s'écria tout à coup un autre prince
de la science qui avait l'air de présider la réunion,
messieurs, la séance est levée.
Et, mettant son chapeau en toute hâte, il disparut
par une petite porte dérobée, tandis que les acadé-
miciens sortaient lentement en continuant à gesti-
culer.
Ma mère adoptive et moi nous restions ahuries sur
notre banc.
— Faites-moi le plaisir de partir, vint nous dire
l'huissier avec obligeance.
— Eh bien! et l'opinion de l'Académie?
— L'Académie n'a pas besoin d'avoir une opinion,
elle a le droit de les avoir toutes, répliqua sèchement
l'huissier.
— Et notre certificat?... - .
— Vous allez me laisser tranquille, insista cet
homme charmant, en nous poussant dehors.
LA FEMME A BARBE.
11
Quand nous fûmes dans la rue :
— Baisse ton voile, trésor, me dit ma mère adop-
tive. Ils n'ont pas su t'apprécier... N'aie pas peur.
Tout ce qui est au-dessus de l'espèce humaine a tou-
ours été méconnu... Nous en serons pour notre
voyage... Quand je pense qu'à leur Académie de mal-
heur ils avaient acheté quarante sous par jour, sa
vie durante, un propre à rien de phénomène qui
mangeait vingt livres de pain par repas, et que toi,
un sujet comme il n'y en a pas, ils ne t'ont pas seu-
lement offert de te payer un fiacre pour nous recon-
duire ! Heureusement qu'on est au-dessus de ça,
Dieu merci... Le public t'en donnera do quoi prendre
des fiacres... et à l'heure encore !... Va, trésor!...
Mais, va donc, quej'te dis!...
Et la chère femme m'allongea une bourrade pour
me faire remonter en voiture.
J'étais absorbée dans mes réflexions, et je pensais
à part moi que les académiciens ont une façon toute
particulière d'élucider les questions qui leur sont
soumises.
VII
I. HOMME - RECLAME
Au moment où, docile, j'allais gravir le marche-
pied de notre équipage de place, un monsieur s'ap-
procha.tout à coup de nous et, nous saluant cérémo-
nieusement :
— Pardon, madame, dit-il à ma seconde mère,
j'aurais un mot à vous dire.
— Allez-y, ne vous gênez pas, mon brave.
— C'est que ce mot est d'une nature confidentielle,
et je désirerais vous parler plus à l'aise que dans la
rue. Si vous étiez assez bonne pour me donner votre
adresse.
— Avec plaisir, mais nous ne demeurons pas. Ce
soir peut-être nous recommencerons nos pérégrina-
tions.
— Madame, il y va de l'avenir de mademoiselle
votre fille.
■ — D'Ida, de mon trésor! montez donc, je vous en
prie, nous causerons chemin faisant.
Il monta.
— Madame, reprit-il quand il fut installé dans le
fiacre, j'assistais tout à l'heure à la séance .de...
— Alô*rs vous avez vu du joli !
— J'y assistais et j'ai été charmé...
— Une demande en mariage !... Mon Ida est trop
jeune..; Pas Vrai, trésor?
—• Veuillez me permettre d'achever. Il ne s'agit
pas de demande en mariage.
— -Et de quoi s'agit-il donc, si ce n'est pas pour le
bon motif?
— C'est pour un autre.
— Monsieur ! ! !
— Madame, je suis dans les affaires; c'est vous
dire que le sentiment n'entre pas dans mes vues.
Vous avez entendu ce qu'un des orateurs a dit, il y
a quelques instants, de l'importance qu'a prise le
commerce des pommades contre la chute des che-
veux. Je suis un des représentants de ce commerce
et, je puis l'avouer, un des représentants les plus
haut placés dans la faveur publique. J'ai inventé
une composition que j'ai appelée la Pâte capillopMle
à la moelle de rhinocéros.
— Et ça fait pousser les cheveux. Ah ! monsieur,
vous seriez bien gentil de m'en donner un pot, car
mes raies se mangent, se mangent,..
—De grâce, ne m'interrompez pas. Il ne s'agit point
de savoir si cela fait pousser les cheveux. Il s'agit de
savoir si cela fait monter les recettes.
— Vous êtes un homme sérieux, vous !
— Je l'espère... Pour lancer ma Pâte capillopMle
à la moelle de rMnocéros, je n'ai reculé devant au-
cun sacrifice! J'ai fait des affiches de la hauteur d'un
premier au-dessus de l'entre-sol, j'ai commandé des
lithographies représentant, d'un côté, un vieillard
chauve et décrépit; de l'autre, ce même vieillard
métamorphosé en jeune homme aux frisures provo-
quantes, et, au-dessous, en légende : « Prodige de la
cMmie. — Son père lui-même ne le reconnaîtrait
pas! » Ce n'est pas tout, madame; je me suis procuré
et j'ai publié dans les journaux trois cents attesta-,
tions de guérisoh, qui me coûtaient deux francs
pièce, parce que je tenais à avoir des noms recom-
mandables.
— Ah çà ! mais vous êtes un homme très-sérieux,
vous ! exclama de nouveau ma seconde mère. Pour-
quoi que vous ne vous faites pas saltimbanque ?
L'homme^ réclame ne prit pas garde à la question,
et, continuant imperturbablement :
-— Tout allait bien jusque-là, mais depuis deux
mois, j'ai un concurrent qui a inventé le Fluide cus-
todipile à l'huile de cachalot, un rival qui ne me le
cède pas d'une annonce, qui a des tableaux parlants
comme moi, des attestations qu'il paye le même prix
que moi. J'en deviendrai fou, madame, j'en devien-
drai fou.
— Monsieur, repartit ma seconde mère avec affa-
bilité, je vous prie d'observer que je suis trop polio
pour vous donner un démenti.
— Heureusement, ma bonne étoile m'a conduit
aujourd'hui à l'Académie, où je venais déposer, pour
être analysé, un de mes flacons de rhinocéros. Une
formalité qui n'engage à rien et qui fait bien sur les
prospectus. Tenez, madame, je ne me doutais pas du
bonheur qui m'y attendait. J'ai vu votre demoiselle...
A ces mots, je ne pus m'empêcher de rougir légè-
rement sous mon voile.
— J'ai vu votre demoiselle, et une idée splendide
a germé dans mon cerveau. Ah ! monsieur mon con-
current veut lutter avec moi, veut me suivre pas à
pas !... Je le défie de parer ce coup-là. Madame, j'ai
l'honneur de vous demander la barbe de mademoi-
selle votre fille pour me servir d'enseigne.
— Comment que vous avez dit ? fit ma mère adop-
tive. '
— L'insolent! pensai-je tout bas et ne rougissant
plus.
— Je m'explique, continua l'homme-réclame. Je
vante sur tous les tons l'excellence de ma pommade ;
mais tout le monde en peut faire autant. Ce que tout
le monde ne peut pas faire, c'est de dire au public :
Voici ma nièce...
— Qui ça votre nièce? Ida !
12
LA FEMME A BARBE
— Laissez-moi donc poursuivre : Voici ma nièce.
Une jeune fille qui avait la peau satinée comme l'en-
fant qui vient de naître. Par dévouement de famille,
elle s'est prêtée à une expérience aussi audacieuse
qu'extraordinaire. Elle m'a permis de lui appliquer
quelques compresses de ma pommade, vous en voyez
le résultat. Jugez'donc par là de ses effets sur le sys-
tème capillaire!... Comprenez-vous, madame, ce
qu'un tel langage aurait d'irréfutable et de victo-
rieux?
— Mais, monsieur, tout cela c'est de la pure in-
vention. Jamais mon Ida ne s'est adonnée àlamoelle
de rhinocéros. Ce serait donc tromper son prochain!
— Tromper son prochain! Ah! ah! ah!... Vous
voulez rire, la petite mère. Mais est-ce qu'on fait
autre chose?... Est-ce que les remèdes infaillibles
ont jamais guéri personne ? Est-ce que, quand un
critique vous recommande le livre d'un de ses amis,
il en a'seulement coupé les pages? Est-ce que, quand
les Juliettes du quartier Bréda promettent à leurs
Roméo de l'amour bon teint, elles en pensent un
mot? Est-ce que, quand l'avocat supplie en sanglo-
tant le jury de sauver son innocent client, il ne sait
pas que ce client a deux assassinats et huit vols qua-
lifiés sur la conscience? Est-ce qu'enfin l'histoire de
ma pommade n'est pas l'histoire de la société en-
tière?...
— Pour ça, c'est vrai, acquiesça philosophique-
ment ma mère adoptive... Et combien que vous nous
offrez pour remplir cette place d'échantillon?
— Six cents francs, la table et le logement !
— Six cents francs !... Vous voulez dire six mille?
-—Pardon!...
— Ah! c'est bien six cents... Apprenez, exclama-
t-elle en se redressant d'un mouvement plein de
dignité, que mon Ida a sucé les principes d'honneur
qui m'ont faite ce que je suis, et que jamais nous ne
vendrons notre conscience pour ce prix-là !... Plus
un mot, vous nous outrageriez !...
En même temps, —'car on était arrivé, — elle
ouvrit, d'un geste superbe, la portière du fiacre et
fit signe à l'homme-réclame de descendre.
Noble femme !
Cette généreuse colère, cette indignation sincère
m'avaient pénétrée d'admiration.
■ Et, me jetant dans ses bras :
— Ah ! ma mère... vous êtes un grand coeur !
— Ça n'empêche pas, fit-elle en m'étreignant, que
si ça n'avait pas été un grigou, il aurait payé le
fiacre !...
VIII
LA THÉORIE DES MORCEAUX DE SUCRE
Le même soir, un inconnu se présenta pour nous
parler en particulier.
— Madame, dit-il à ma seconde mère:..
— Si c'est encore pour une pommade, maugréa
brusquement celle-ci, qui se souvenait de notre pré-
cédente mésaventure, inutile d'aller plus loin.
— Quelle pommade? questionna le visiteur avec
un visible étonnement.
— Ah ! alors vous n'êtes pas...
— Je suis limonadier, pour vous servir, madame.
— Merci, je ne prends rien après mes repas.
— Très-joli!... très-joli!... Mais au lieu de, pour
vous servir, j'aurais plutôt dû dire : pour réclamer
vos services.
— Je ne vois pas en quoi...
— Vous pouvez m'ètre utile en la personne de
mademoiselle! Voici la chose : N'ayant jamais tenu
de café, vous ignorez probablement quelles sont les
règles, ou pour parler plus justement, quelle est la
règle fondamentale de la profession. Je ne dois pas
avoir.de secret pour vous. Si vous voyez un si grand
nombre de cafés s'ouvrir dans tous les emplacements
vacants, c'est évidemment un signe qui témoigne en
faveur des bénéfices que rapporte cette carrière à la
portée de toutes les intelligences. Or, la règle de
proportion de ces bénéfices se formule ainsi : « Don-
ner au consommateur des morceaux de sucre aussi
petits que possible, en s'arrangeant de façon qu'il
ne s'en aperçoive pas. » Du moment, en effet,
où le morceau de sucre a passé, tout passe, et vous
pouvez, par la même raison, livrer à la clientèle des
rinçures de bouteilles pour de la bière, du trois-six
pour du cent sept ans, du café de marrons d'Inde, et
le reste. Mais, pour arriver à ce but, comment s'y
prendre?... Vous suivez bien, n'est-ce pas, madame?
— Je n'en perds pas un mot, monsieur.
— Une foule de systèmes ont été tour à tour mis
en pratique par mes confrères ou devanciers. D'a-
bord, le système des dorures, consistant à éblouir
pour mieux duper; mais la dorure est ,usée, usée,
usée. On a imaginé encore de faire tenir le comptoir
par des célébrités de cour d'assises, de faire prome-
ner un géant entre les tables, de donner des séances
de musique vocale et instrumentale. Tout cela, en
vue, ne l'oublions pas, du salut du morceau de sucre.
En effet, des gens qui regardaient la maîtresse de
Fieschi, qui se complaisaient à passer sous le bras
d'un géant ou qui buvaient à longs traits la mélodie
d'une chansonnette comique, n'avaient pas le loisir
de mesurer une dimension ou de compter un nom-
bre... Et le morceau de sucre diminuait toujours!
Mais il faut bien le confesser, madame, plus nous
avançons, plus la propagation des lumières nous tue.
La dorure ! nous avons reconnu qu'il n'en fallait
plus parler; les célébrités de cour d'assises sont un
vieil article que la photographie a achevé, en le
mettant à la portée de toutes les curiosités; pour le
géant, on est devenu si sceptique que c'est à dégoû-
ter de grandir. Quant au café-concert, les moyens
cruels m'ont toujours répugné !...
Le morceau de sucre était donc en danger.
Que faire?
C'est alors que j'ai conçu, madame, le projet qui
m'amène. Il ne dépend que de vous de rendre de
beaux jours à la limonade.
Confiez-moi mademoiselle.
Je la prépose à ma recette, je l'installe dans un
fauteuil moelleux, je lui fournis des toilettes recher-
chées, et le morceau de sucre est sauvé.
Tout entière à la légitime attraction d'un phéno-
mène aussi curieux, ma clientèle avale tout ce que
je lui sers,' paye sans murmurer, — et au bout do six
mois je me retire.
LA FEMME A BARBE
13
Voilà, chère madame, en quoi consiste le com-
merce au siècle où nous vivons.
Cela va-t-il?...
— A une condition, monsieur... Ma fille ne travail-
lera jamais chez les autres... Signons un acte d'asso-
ciation.
— Vous vous moquez, je pense...
— Et vous, monsieur, vous m'insultez en venant
me proposer de vous aider à empoisonner vos conci-
toyens sans défense... C'est parce que je ne suis
qu'une faible femme!... Allez-vous-en, ou je vous
reporte à bras tendus jusqu'à votre repaire...
L'homme se hâta de ne pas attendre la réalisation
de cette menace.
Pour moi, chaque nouveau trait de désintéresse-
ment me frappait d'une admiration nouvelle.
— Merci, ma mère, lui dis-je, de n'avoir pas
voulu me mêler à ces honteux trafics d'un siècle
corrompu...
— Plus souvent, ma fille, que j'aurais voulu ex-
ploiter le monde pour le compte de ces intrigants...
— Oh ! ma mère, vous avez bien raison.
— N'est-ce pas, ma fille?... Puisque nous pouvons
l'exploiter pour le nôtre !
IX
MES DEBUTS
C'est toujours avec une émotion dont elle n'est pas
maîtresse qu'une artiste, une fois qu'elle est arrivée,
se reporte au temps où, encore obscure, elle fit ses
premiers pas dans la carrière.
Ce sentiment, je l'éprouve en commençant ce cha-
pitre et en traçant les lignes qu'on va lire.
Malgré soi, on mesure le chemin qu'on a parcouru
pour parvenir à la célébrité, et — pourquoi le ca-
cher? — au milieu des triomphes du présent, les
modestes souvenirs du passé ne tiennent souvent pas
la place la moins douce.
Il me semble ressentir encore les impressions de
la timide débutante dont l'avenir va se jouer sur un
coup de dé... Mais n'anticipons pas.
Une fois sa résolution arrêtée de se faire Yimpre-
saria de notre théâtre, ma seconde mère prit toutes
les mesures nécessaires pour que ce théâtre fût digne
de la société délicate qui devait le fréquenter.
Ma barbe s'était encore développée. Elle ombra-
geait toute ma figure.
On fit venir un peintre pour exécuter mon portrait
sur une vaste toile qu'on devait suspendre à la porte.
C'était un ancien prix de Rome, fortement imbu des
études classiques.
Il demanda quarante francs. En marchandant, on
obtint une diminution.
Je ne me sentais pas de joie.
Pendant le cours des séances, le prix de Rome me
raconta ses malheurs.
Le récit et le portrait furent achevés ensemble.
C'était vraiment un chef-d'oeuvre.
Le peintre m'avait représentée debout. Partisan
avant tout de la ligne, il m'avait expliqué que cette
attitude prêtait à des effets d'ensemble plus harmo-
nieux.
Ma pose, à ce qu'il m'apprit, rappelait un célèbre
tableau de Raphaël, dont il s'était inspiré, sans le
copier servilement.
D'une main je m'appuyais sur une table, de l'autre
je désignais le ciel, et en même temps le haut du
tableau où, sur une banderolle portée par deux co-
lombes, on lisait :
«' C'EST A DIX CENTIMES ! »
Autour de moi une société élégante, composée
d'une dame en toilette de bal, d'un militaire en uni-
forme de lancier polonais, et d'un respectable vieil-
lard, qui indiquait par un geste expressif de décou-
ragement que sa longue barbe blanche était vaincue
par la mienne.
Afin d'utiliser ses fortes études classiques, le prix
de Rome avait tenu à draper ce vieillard à l'antique
dans une toge gris-ardoise, qu'il me dit être tout à
fait dans la manière d'un nommé M. Ingres.
On chercha ensuite quelqu'un qui fût capable de
me tourner, en style pur et élégant, le compliment
qu'à chaque séance je devais réciter à l'auditoire.
Il se présenta pour cette besogne un homme de
beaucoup de talent et bachelier es lettres...
Il me raconta ses malheurs, — et, à ce propos
j'ouvre une parenthèse.
X
D'après ce que m'ont dit ces messieurs, il faut,
pour obtenir le diplôme de bachelier, une dizaine
d'années de dépenses et d'études, il en faut une quin-
zaine pour obtenir le prix de Rome.
Quand vous avez eu le dernier, l'État s'occupe de
vous cinq ans, et ensuite vous plante là tout net.
Quand vous n'êtes que bachelier, l'État commence
tout de suite par ne pas s'occuper de vous.
Je n'ai jamais pu comprendre à quoi servaient les
prix de Rome et le baccalauréat.
Au fait, cela ne me regarde pas, puisque j'en suis
-à l'abri par mon sexe.
Passons.
XI
PREMIERE REPRESENTATION
Mon discours appris, mon théâtre agencé, il ne
me restait plus qu'à obtenir le suffrage de la science.
On n'avait pas besoin de l'Académie pour cela.
Ma mère adoptive réunit plusieurs attestations
émanées de sommités savantes. Un pharmacien et
un interne d'hôpital daignèrent y apposer leur visa
qu'on fit légaliser.
Tout était prêt.
Ma première représentation fut fixée, — je m'en
souviendrai toute ma vie, — au 1*7 avril, jour de
l'ouverture de la Foire au pain d'épice.
14
LA FEMME A BARBE
Pendant trois nuits je ne fermai pas la paupière.
J'allais donc me trouver en face du public, — de
ce public dont le jugement est, hélas! sans appel.
Aurais-je le bonheur de conquérir ses suffrages?
Je ne pouvais me dissimuler que j'avais à lutter
contre des souvenirs écrasants.
Une autre notabilité, — la Superbe Soissonnaise,
— une femme à barbe comme moi, avait, pendant
plusieurs années, obtenu dans toutes les fêtes des
succès, redoutables pour ma naissante renommée.
Elle avait, l'année précédente, donné ses séances
de retraite à Montmartre. Mais, en apprenant
qu'une nouvelle venue allait débuter clans son em-
ploi, la jalousie ne la mordrait-elle pas au coeur?
Si elle allait monter une cabale contre moi !
Alors je me prenais à douter... Oh! le doute!
c'est dans tous les arts l'ennemi le plus cruel qu'on
ait à combattre !
Puis, une légitime émulation ranimait mon cou-
rage affaibli. Je répétais, en en étudiant chaque in-
tonation, mon discours aux spectateurs ; je faisais
chatoyer devant la glace les reflets de ma barbe
d'ébène.
Un peu de confiance me revenait. J'entendais un
frémissement d'approbation courir dans les groupes
de visiteurs,..
Ce fut au milieu de ces alternatives d'espérance
et de crainte, sans cesse renouvelées, que le grand
jour arriva enfin.
Ma mère adoptive m'habilla elle-même.. Quand
elle eut placé la dernière rose dans ma chevelure :
— Va, trésor, me dit-elle en déposant un baiser
sur mon front... n'aie pas peur... je veillerai sur
toi... pour te porter bonheur, c'est moi qui tiendrai
le tambour !
Elle tint, en effet, le tambour et sa promesse.
Quelques instants après, je l'entendis qui perlait des
ra et des jla d'un sentiment profond.
Il n'y a que le dévouement maternel pour inspi- .
rer de pareils roulements!
Ce n'étaient pas ses mains, c'était son coeur qui
battait !
Comme pour se conformer à cette touchante pen-
sée, notre clarinette, gagnée par l'entraînement,
jouait une polka sur le rhythme bien plus rêveur de
la valse.
J'aurais voulu que cette ouverture n'eût pas de
fin. Elle en eut une cependant.
Un bras écai^ta le rideau derrière lequel je me
tenais plus morte que vive.
Un ôblouissement passa devant mes yeux.
Une foule énorme, — il devait bien y avoir vingt-
deux personnes ! — encombrait les bancs. J'essayai
de me soulever pour parler. Impossible.
Mais ma seconde mère me l'avait dit : « Je veil-
lerai sur toi ! »
Devinant, avec cet instinct qui ne trompe jamais,
le trouble qui me paralysait :
— N'aie pas peur! chuchota-t-ell'e.
Et en même temps, —présence d'esprit merveil-
leuse !---elle entama un roulement qu'elle eut la
prévoyance de prolonger pendant près de trois mi-
nutes;
Ce répit m'avait suffi pour reconquérir une partie
de mes moyens. Je sentais qu'il fallait vaincre ou
mourir. Une ardeur fébrile s'empara de moi et dé-
cupla mes forces.
Tour à tour ingénue, enjouée, caressante, atten-
drie, je modulai mon discours en lui faisant parcou-
rir toutes les gammes des sentiments.
Ma cause était à moitié gagnée.
J'achevai d'enlever les sympathies en m'avançant,
avec une grâce sans-embarras, pour parcourir les
gradins et soumettre le phénomène à l'appréciation
des amateurs.
Un homme sans éducation, — que le ciel lui par-
donne comme je lui ai pardonné moi-même! —
tenta bien de troubler ce beau succès, en s'ôcriant
d'une voix avinée :
— As-tu fini, Aglaé, c'est du postiche !
Mais la voix d'un jeune spectateur, placé à côté
de lui, — la jeunesse seule sait trouver de tels élans,
— lui laissa à peine le temps d'achever, et, protes-
tant avec une chevaleresque énergie :
— Du postiche! vieux cosaque!... Va donc te
faire opérer de la cataracte!...
Des rires et des bravos saluèrent la phrase de mon
vaillant défenseur.
Ma seconde mère battit au champ.
Mon triomphe était assuré désormais.
Durant toute cette première journée, il ne lit que
croître et notre théâtre ne désemplit pas.
A minuit seulement ,\je pus reprendre possession
de moi-même après cette longue ovation.
Je pleurais de joie, ma seconde mère pleurait de
joie , notre clarinette pleurait de joie.
Pourquoi devais-je verser d'autres larmes que ces
larmes pures? Pourquoi devais-je connaître une
autre ivresse que cette ivresse qui ne laisse ni re-
grets, ni remords!
XII
LA QUESTION D'AROENT
Quand nous eûmes payé à la nature le tribut insé-
parable d'une pareille situation, ma seconde mère
prit.la parole :
— Trésor, me dit-elle, te voilà à jamais consacrée
seule et incomparable femme à barbe. Tu peux
maintenant prétendre atout!... Dans la suite de
nos voyages, peut-être des maires, peut-être des
sous-préfets demanderontà te voir! Que cette gloire
ne te fasse jamais oublier que...
— Cette gloire, ma mère, je n'en suis fière que
pour la partager avec vous, qui m'avez élevée.
— Bien, trésor!... A prosont, il est une autre
question que nous devons régler ensemble. En même
temps que la gloire, la fortune...
— Je vous en supplie, ne me parlez pas de ces mi-
sérables détails.
—• Bien, trésor! bien!.,. Je n'attendais pas
moins d'un enfant que j'ai stylé dès le bas âge.
Mais n'empêche pas que lés bons comptes font les
bons amis.
— De grâce...
— Tu vas te taire et ne pas me couper la pa-
LA FEMME A BARBE 15
rôle... Nous allons procéder à l'encaissement du nu-
méraire.
Ce disant, elle versa sur son tambour le contenu
d'un coffre qui renfermait la recette de la journée.
Jamais je n'avais vu tant d'or. J'étais fascinée.
Il y avait là plus de dix francs en pièces de dix
centimes.
Que dis-je, plus de dix francs!
Ma mère adoptive se mit à compter et à aligner
les piles de monnaie.
— Une!... deux !... trois !... quatre !..-
Et à chaque pile nouvelle, elle ajoutait à mi-
voix :
— Succursale de la banque de France... Califor-
nie numéro deux... Ça marche!... ça marché!...
La dernière pile étant dressée à son rang :
— Trésor, reprit-elle, tu vas compter avec moi.
— Encore une fois...
— J'y tiens. Parce que, tu comprends, je n'en-
tends pas spéculer sur mon Ida, moi.,. J'ai jamais
mangé de ce pain-là...
— Ah ! vous me...
— Compte, que je te dis...
— Je compte, ma mère...
— Seize, dix-sept, dix-huit... Dix-huit francs
cinquante tout ronds, sans escompte. Tu vois qu'il
n'y a bien que dix-huit francs...
— Ma mère, vous me faites souffrir. Avez-vous
calculé, vous, quand vous me donnâtes asile?
— On n'a pas pour habitude de vendre ses bien-»
faits dans ma famille... Trésor! je suis une femme
délicate avant tout... Nous disons dix-huit cin-
quante... Je garde les dix-huit francs pour les faux
frais de l'administration... Voilà les cinquante cen-
times...
— Ma mère !
— Tous les soirs, t'en auras autant... Tu entends
bien... c'est à toi!... Quand ça fera une somme, tu
me les rendras, et je t'achèterai tes costumes avec.
— Ma bonne mère !...
— Ne me remercie pas. Je ne fais que mon de-
voir... Bonsoir! il est l'heure de souffler le gaz et
d'aller dormir.
XIII
LA MORT D'UNE JUSTE
Pendant un an et demi, notre vie ne fut qu'une
suite de triomphes. Pendant un an et demi, nous
parcourûmes la France, moissonnant les lauriers.
A Melun, à Pontoise-sur-Oise, à Fontainebleau,
à Dijon , à Clermont, à Castel-Sarrazin, partout
enfin, nous recevions le même accueil. Les person-
nages les plus marquants accouraient pour rendre
hommage à l'une des merveilles de la création.
A. Bar-sur-Aube, j'eus la visite de deux employés
au télégraphe et du cousin germain de la directrice
des postes. A Chàteauroux, ce furent deux membres
de la Société de pisciculture départementale ; à la
Queue-en-Brie, le vice-président des concours d'or-
phéonistes.
La prédiction de ma mère adoptive s'était réali-
sée, mais il était écrit que la chère femme ne jouirait
pas longtemps de sa réalisation.
Depuis, un certain laps déjà, je remarquais que ses
belles facultés s'affaiblissaient à vue d'oeil'.
Elle, dont l'appétit ne connaissait pas de rival,
elle ne.pouvait plus faire que, quatre repas par jour.
Quand il lui arrivait de prendre, après son café, plus
de trois petits verres, elle avait des tiraillements
d'estomac, —indices d'un dérangement occulte dans
cette riche organisation.
Les symptômes n'étaient que trop véridiques!
J'avais eu beau essayer de la déterminer à confier
à un employé le soin de nos parades et annonces quo-
tidiennes; elle avait énergiquement refusé.
Semblable au soldat qui s'obstine à mourir sur
la brèche, elle ne voulait pas déserter avant l'heure
suprême le poste d'honneur qu'elle s'était choisi...
Nous étions dans ce moment-là à Coulanges-la-
Vineuse.
Nous avions donné une série de brillantes repré-
sentations, et nous devions partir le lendemain.
Pour notre dernier jour, ma mère adoptive avait
tenu à laisser aux habitants un souvenir distingué de
notre passage. Elle avait, pendant la nuit, lessivé
tous les costumes de la troupe, ce qui ne l'avait pas
empêchée, dès le matin, de tout préparer pour l'ou-
verture de notre théâtre.
Rien, d'ailleurs, dans son extérieur, ne pouvait
faire présumer une catastrophe prochaine.
Elle avait, comme à son ordinaire, tué lever avec
un verre de vin blanc, puis pris son pauvre café au
lait, — son meilleur repas, ainsi qu'elle le disait
elle-même.
A midi nous commençâmes. A deux heures, comme
elle entamait l'annonce pour notre cinquième séance,
un carillon formidable éclate. <
C'était un voisin jaloux, — un montreur de singes
dressés, qui prétendait que je lui faisais concurrence.
— Il avait eu la coupable pensée d'étouffer notre
appel à la foule sous le bruit d'une grosse cloche dont
il se servait pour amorcer les flâneurs.
Ma seconde mère comprend l'indélicatesse du pro-
cédé. Sa droiture naturelle se révolte contre cette
supercherie.
Sans rien calculer, elle accepte la lutte et élève la
voix. La cloche redouble. Elle hausse le ton. La
cloche tonne avec fureur.
Elle fait un effort suprême pour dominer le fra-
cas, et, au moment où, de toute la puissance de ses
poumons, elle s'écrie : « Cela vaut vingtfois l'argent
qu'on dépose en » un vaisseau se rompt dans sa
poitrine, et elle n'a pas le temps d'achever la phrase
commencée.
Je devine qu'il vient de se passer quelque chose
d'extraordinaire, je saute précipitamment à bas de
mon estrade, et j'aperçois la courageuse femme ina-
nimée, violette, les yeux fermés, dans les bras de
notre clarinette éplorée.
Éperdue, je me penche vers elle :
— Grand Dieu !... mais son visage est noir comme
un fond de chapeau!... Un médecin'... par pitié, un
médecin!...
Mais elle, rouvrant la paupière :
— Pas de médecin!... Je me souviens de leur Aca-
16
LA FEMME A BARBE
demie, et je. n'ai besoin de personne pour passer
l'arme à gauche.: .
— Que dites-vous?..*
—Je dis que la nature fera leur besogne... Je n'en
ai pas pour une heure.
— C'est impossible!...
— Ne m'obstine pas etapproche-toi.C'estrinstant
de te donner mes dernières instructions, et je n'ai
que le temps bien juste. ...
C'était un spectacle navrant que celui de ces deux
femmes en toilette de fête, l'une, vénérable et ayant
conservé tout son calme; l'autre, dans la fleur de la
jeunesse; toutes deux confondues en un même et
douloureux embrassement. 1
C'est à 10centimes! (Page 13.)
— Trésor, c'est pas tout ça, fit ma seconde mère
après une pause; assois-moi près dé toi, glisse mon
tambour sous ma tête... un vieil ami, lui aussi !...
Très-bien 1... Maintenant une.goutte de cassis pour
remettre un peu d'huile dans la lampe...
J'obéis avec empressement.
— Merci, reprit-elle en se passant la main sur la
poitrine... ça vous pose un tapis tout le long de l'ap-
partement.,. Un vrai velours, trésor... Quand je n'y
serai plus, ne change pas de fournisseur, tu n'en
trouverais nulle part du pareil pour le prix, c'est
moi qui t'en réponds [...Approche encore, parce que,
vu la circonstance, ça m'éraille Yut dièze de parler
trop haut g ■ .
. Héroïque jusqu'au bout, son esprit plaisantait avec
la mort!
Je m'approchai de nouveau.
—; Trésor, tu- vois ce que c'est que de nous I qui
est-ce qui dirait à cette heure que j'ai été l'orgueil
de ma profession, que j'ai enlevé quatre-vingts à
bout de poignet, que j'ai fait des assauts d'escrime et
de boxe française avec les malins des malins, qu'on
m'a cassé sur l'estomac des pavés de trente centimè-
tres sur vingt deux!... Oui, trésor, ta seconde mère
a fait tout ça. . j'ignore ce qu'a fait là première, celle
qui n'a jamais jugé à propos de se nommer; mais
sans vanité, je crois que je valais mieux qu'elle.
LA FEMME A BARBE
17
• '•— Je n?ai pas d'autre mère, que vous! interrom-
pis-je en l'étreign'anti' ;■ .
.— Alors; tu n'en auras bientôt plus du tout... Pas
de sanglots!... quand on a lutté à mains plates avec
des hommes, de cinq, piedshuit pouces, on n'a peur
de rien... Mon paquet est prêt... seulement, souviens-
toi bien de mes paroles... c'est le fond du magasin...
une fois la boutique fermée, impossible de ravoir du
La terre comptait une juste de moins. (Page 18.)
pareil... Trésor, tu vas être livrée à toi-même, tu
vas av,oir à supporter le poids de toute l'administra-
tion... Aie de l'ordre, vu que c'est la première des
vertus; ne te lie pas sans-bien connaître, parce que,
dans le saltimbanque,, c'est un monde un peu mêlé ;
reste chaste, la chasteté m'a conservée comme tu me
J'étais kffeoMô|jasiriiràeVPage 19.)
vois.,. Je te recommande notre clarinette! ^st^iL
vieux serviteur. -Jeme suis aperçue qJi^eTO||j
vait mon vin; ne manque pas de lui doki^r ssj^il
compte... Quant au public, rappelle-toi quê^êst'uu^
lisS&i qui a été institué par la nature... Tu trou-
Éerfe-ojans ma paillasse un livret delà caisse d'épar-
niCyComme je n'ai pas d'héritier, je t'en fais ca-
Tïieaùrmou Ida... d'autant plus que je l'ai acheté sur
18
LA FEMME A BARBE
tes économies... Adieu, trésor... la mèche baisse...
je vais m'éteindre... vis pour ton art... pense à...
moi... A l'anniversaire de ma fête, la Sainte-Rodo-
gune... tu donneras tous les ans... vingt sous au bu-
reau de bienfaisance du pays où tu seras... J'ou-
bliais... Dans un coin de notre voiture... il y a... un
débris de vieux pavé... une relique... c'est un frag-
ment qu'on m'a cassé... tu sais... quand j'étais bien
jeune... Il ne m'a jamais quitté... garde-le... ce sera
le pavé de ta mère. . Trésor... je... Viens... ici...
Surtout ne change pas de fournisseur pour le cassis...
vu que... jamais... du pareil... pour...
Ce fut tout. Elle retourna la tête sur le tambour,
qui rendit un son plaintif.
La terre comptait une juste de moins, et une or-
pheline de plus.
Il ne devait plus m'être donné, en ce monde, de
voir ma bienfaitrice fourrer, chaque soir, mes re-
cettes dans sa poche !
XIV
AVANT'L'ORAGE
Hélas! faut-il le confesser? rien ne s'oublie ici-
bas aussi vite que la mort.
Je fus inconsolable la première semaine.
La huitième, j'étais consolée.
Que l'on ne me jette pas la pierre pour cet aveu
sincère, puisqu'en agissant ainsi, j e n'ai l'ait que céder
aux exhortations des gens les plus sensés.
C'était à qui, pendant ma période de désespoir,
chercherait à me faire oublier ma bienfaitrice.
— On ne vit pas avec les morts, me disait l'un.
— Les choses sérieuses avant tout. Votre travail
vous réclame, disait un autre.
— Quand vous vous tueriez, cela ne la ressuscite-
rait pas.
— D'ailleurs, c'est dans l'ordre naturel qu'elle
soit partie avant vous.
— Elle avait fait son temps.
— En somme, elle était excellente, mais difficile
à vivre...
— C'est un moment cruel à passer, mais quand le
calme sera revenu dans vos idées, vous vous aperce-
vrez d'un changement fameux.
— Vous aurez votre indépendance.
— Et vous serez bien plus heureuse.
— C'est un mal pour un bien.
L'expérience m'a appris .qu'il en était toujours
ainsi, et que les consolations de l'amitié suivaient
d'ordinaire ce crescendo bizarre.
Ceux qui me lisent sont a. même de faire là-dessus
leur examen de conscience.
Quant à moi, je me regimbai d'abord, puis je
prêtai l'oreille, puis je me dis qu'on avait raison.
C'est dans l'ordre...
D'ailleurs, les préoccupations extérieures m'a-
vaient envahie,
"J'avais hérité du fonds qu'il fallait administrer, et,
en me sentant seule maîtresse de la direction, je
conçus et réalisai diverses améliorations;
Je remplaçai le vieil éclairage par l'huile de
schiste sans odeur. A mon ancien instrumentiste, je
substituai un orgue qui jouait le Trovatore.. Je fis
recouvrir mes banquettes de housses en coutil bleu.
En un mot, je ne négligeai rien pour justifier, par
le confortable et l'élégance, la faveur dont j'étais
l'objet.
Cette faveur grandissait sans cesse. Mes bénéfices
augmentaient en proportion. Mon nom était devenu
populaire. Qu'avais-je à désirer?
XV
LUI!
Oh! j'étais trop présomptueuse, quand je laissais
échapper cette téméraire exclamation.
Je devais en être Cruellement punie.
Jusqu'ici, mon existence s'était écoulée au sein
dés émotions de la famille et de la scène.
Je ne voyais rien au delà dans ma candide satis-
faction.
J'avais bien rencontré, dans les numéros de Y Om-
nibus et du Journal pour tous, dont je faisais collec-
tion, un mot d'une signification indécise, mais dont
l'harmonie mystérieuse sonnait doucement à mon
oreille.
J'avais bien parfois, — après une journée de fa-
tigue,— en dépouillant mes ornements et en faisant
mes papillotes, vu passer devant ma rêverie, sans but
précis, l'image d'un beau jeune homme à la barbe
soyeuse comme la mienne, au sombre sourcil, d'un
beau jeune homme, auprès duquel il me semblait
que j'aurais' été heureuse de vivre toujours, toujours I
à qui il m'aurait paru doux de dire :
— Sois mon maître I A toi mon théâtre ! ma voi-
ture, à toi mon cheval! A toi mon livret de la caisse
d'épargne, à toi tout!
Mais ces aspirations vagues n'avaient pas laissé de
traces profondes dans mon esprit, et j'ignorais en-
core la puissance terrible de l'amour.
Pourquoi ne devais-je pas l'ignorer toujours ?
Pourquoi devais-je perdre cette sainte insouciance,
ce repos béni?...
Ma mère, ma mère, pourquoi n'étiez-vous plus là
pour me protéger contre moi-même?
Était-ce un pressentiment?
Il y avait plusieurs jours que j e me trouvais son-
geuse, tellement songeuse qu'il m'était arrivé trois
fois de me tromper en récitant mon compliment au
public et en exhibant les certificats des sommités
savantes.
De plus, aussitôt que chaque séance était achevée,
je reprenais avidement la lecture d'un feuilleton de
M. Xavier de Montépin, un littérateur que je n'ai
jamais vu, mais à qui je serais bien aise de presser
les mains.
Quel homme ! quel coeur !
Quand j'avais plongé les yeux dans ces pages brû-
lantes, écrites avec dé la flamme, ma tête s'embra-
sait, je devenais l'héroïne de l'intrigue qu'il passion-
nait de son style ardent»
Oh I à coup sûr, c'était un pressentiment !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.