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Eh ! L'amour je te parle !

144 pages
Dix nouvelles, dix histoires d'amour, dix personnages... mais ne serait-ce pas l'auteur qui se raconte à travers tous, endossant le costume criblé d'espoir et de désillusion de la renaissance amoureuse ? Ukrainien de banlieue, serveuse à Las Vegas, Cupidon à l'heure de la mondialisation ou prof dans un tendre coma ; tous se débattent avec l'urgence d'aimer encore - si l'amour n'est pas sourd !
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Eh ! L’amour, je te parle !
Laventure
Eh ! L’amour, je te parle !
LaventureEh ! L’amour, je te parle !
Illustration de couverture : « Blue Hope », par Miss Hélène Mignot.
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris www. harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03756-1 EAN : 9782343037561
Mes remerciements à Marie-France Bedoyan pour m’avoir suivi dans ces écrits et à Philippe Bouet pour sa relecture et ses conseils littéraires.
Laventure
Ancre
« Fils de pute !… Pédé de blond !… Va niquer ta mère de russe ou chais pas quoi ! » Les insultes, tout ça, ça glisse sur moi. J’en ai rien à foutre. Rien à foutre des autres puisque très tôt, personne n’en a rien eu à foutre de moi. On dit que c’est l’éducation. Je sais pas. J’ai pas eu d’éducation, celle qu’on voit à la télé. Moi, j’ai eu Momo.
*
Y a longtemps, Momo m’a trouvé dans un squat, dans le creux d’un mur. Par hasard. Il était venu se planquer des flics. Ce jour-là, il avait rien fait, il était là par hasard sans combine en tête. Seulement, s’expliquer devant les flics, c’était du temps perdu d’avance pour un Arabe dans un squat. Alors, il a tenu son regard sur la tétine dans ma bouche. Il a retenu son souffle parce que les flics faisaient la razzia. Ils embarquaient tout le monde. Ça criait, ça gueulait ! Il a bien eu peur que je pleure. Mais j’étais trop occupé à crocheter mes mains sur ses doigts. On est resté une bonne heure, là dans le creux de ce mur ; moi, lui et dix kilos de came. Encore un hasard, cette came.
Momo est sorti avec le couffin dans Paris avant de revenir à la cité. Dans le couffin, y avait moi et la came. Il nous a baladés comme ça tout l’après-midi. Et ça a été si bien qu’il a remis ça pendant deux mois. Il me sortait en poussette dans les beaux parcs de Paris. Son allure mal assurée de nouveau père touchait tellement le cœur de ces dames de la capitale qu’il a fini par écouler les dix kilos d’héro du squat. Du 7
jamais vu à cette époque pour un Arabe. C’est comme ça qu’il est passé de l’herbe à l’héro ; de petite frappe à chef de gang. C’est grâce à moi ! Si je lui avais pas servi dans son business, il m’aurait coulé dans la Seine. C'est ce que me répètent les autres de la cité. Mais moi, j’en ai rien à foutre ! C’est lui qui m’a torché, habillé et fait manger du haut de ses vingt ans. C’est pas les autres ! À part quelques femmes de la cité, c’est vrai, mais jamais les mêmes. Lui, il a toujours été là à s’occuper de moi. C’est lui aussi qui m’a sorti de la galère de l’école. À seize ans, moi, mes poches étaient gonflées d’héro et de billets. Je la coupais, l’emballais et l’amenais à ceux qu’il fallait soulager. À la sortie des lycées. Moi, j’ai jamais fait couler d’héro dans mes veines. Je vendais à ces crétins qui avaient la tête haute et farcie de maths et de français. Moi, sans études dans le crâne, je vendais et j’étais bon. Ce don me vient de Momo. « Tel père beur, tel fils ukrainien ! » qu’y me dit souvent. Ah ouais, parce que les écritures qu’y avait sur mes langes étaient ukrainiennes. C’est une pute ukrainienne qui lui avait dit. L’Ukraine ou un autre pays, rien à foutre, je suis français maintenant, et ça, grâce à Momo.
Le business allait bien. On habitait une maison à Saint-Denis. Jusqu’à ce que Momo plonge. Une nuit, il s’est fait plaquer par les flics contre le comptoir du bar d'Abdel, le Bel D’i Cour. Les flics hurlaient comme à la télé. Momo a plongé pour cinq ans.
Momo boit souvent, et quand il boit, il parle à n’importe qui, même aux flics. Là, sur le zinc du bar, il avait balancé le lieu de la planque de la dope. Le business a cessé net. Ma belle vie s’est vite assombrie. Ces cinq ans m’ont marqué de coups et d’insultes pour toutes les affaires que Momo avait laissées. C’est à cette époque, un peu avant 18 ans, que j’ai compris que je n’étais rien sans Momo. Les mecs de sa bande ne
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m’ont jamais mal parlé, ni cogné, mais ils laissaient les autres bandes le faire. C’est à cause de ma peau de blond, ça déteint sur mon nom arabe et ça, ça met la cité loin de moi. D’ailleurs, ils m’appellent tous Gasp pour Gasparov.
Quand Momo a été en taule pour la première fois, sa maison a été barricadée par les huissiers et mes nuits, elles ont eu le toit des cages d’escaliers de la cité et le sommeil haché par les pas. J’ai dormi sous une bonne dizaine d’escaliers avant de tomber sur Rachid. Un soir, il rentrait bourré comme un « russekof ». Il m’a tendu la main avec une voix de… Russe. On a bien ri toute la nuit. J’ai mis mon matelas dans un coin de son studio tapissé de cassettes vidéo. Il m’a fait embaucher dans le vidéoclub où il travaillait. Puis je l’ai aidé dans son business à lui. Il fait de l’import-export de cassettes vidéo pour des pédés d’enfants, des tordus qui aiment voir des gosses se faire toucher. Souvent, ça me dérange quand même un peu son business. Pas très moral. Mais la moralité, on me l’a pas vraiment apprise et faut dire que les billets tombent trop facilement dans nos mains. Voilà. On s’est fait notre vie avec Rachid, nos soirées, nos putes. On s’est fabriqué nos délires à nous, nos mots, nos règles.
Rachid m’aide à oublier les autres. Tous ceux qui portent du dégoût sur leurs visages à mon passage. Dans cette cité, je ne suis ni un dur, ni un mec honnête, ni Ukrainien, ni beur. Ça n’inspire pas le respect. C’est comme ça.
Quand Momo a revu la lumière des jours libres, je suis reparti vivre avec lui un moment. Un moment, c'est-à-dire : un an avant que l'alcool le refasse plonger pour les mêmes « chefs d'inculpation » : vol à main armée, coups et blessures aggravées, détention d’héroïne… Ma vie, c’est ça : des moments chez Momo quand il est dehors et les autres moments chez Rachid quand Momo est en taule.
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