Elégies

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imp. de J. Didot aîné (Paris). 1824. In-8°.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1824
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F ■ F
PARIS
IMPRIMERIE DE JULES DIDOT AINE,
IMPRIMEUR DU ROI.
4824.
ÉLÉGIES.
LIVRE PREMIER.
LA GRÈCE ANTIQUE AUTREFOIS CONSACRA
LES VERS AU DIEU DONT ILS ÉTOIENT L'OUVRAGE :
DE NOS ANCIENS EMPRUNTANT CET USAGE,
J'OFFRE MES VERS A QUI LES INSPIRA ,
ET C'EST A VOUS QUE J'EN DOIS FAIRE HOMMAGE.
ÉLÉGIES.
i.
PHILOMÉLE.
L'ÉTRANGER.
Pourquoi gémir, plaintive Philoméle?
De l'aquilon craindrois-tu les fureurs?
Il est vaincu : de la saison nouvelle
La terre a pris les brillantes couleurs ;
L'hiver s'enfuit, et l'aurore, plus belle,
Piépand sur nous les perles de ses pleurs :
Le doux printemps nous ramène les fleurs :
Pourquoi gémir, plaintive Philoméle?
Déjà sur nous s'étend un air plus pur:
Déjà les champs de la neige entassée
Ont secoué l'enveloppe glacée ;
Le ciel s'anime et reprend son azur :
ÉLÉGIES.
Les dieux des bois de leur naissant feuillage
Ont déployé le luxe hospitalier ;
Fils des forêts, les oiseaux sous l'ombrage
Viennent en foule essayer leur jeune âge
Et les accords de leur foible gosier.
L'accent si doux de ta mélancolie y
Ton chant plaintif, ta tendre mélodie,
Ont su fléchir l'oiseleur inhumain:
Les oiseleurs respectent ton hymen,
Et ta tristesse, et ton amour fidèle.
Loin de ta couche ils ont porté la main.
Pourquoi gémir, plaintive Philoméle?
PHILOMÉLE.
Toi, dont la voix accuse ma douleur,
Jeune étranger, oh ! combien je t'envie !
Pour toi l'espoir est presque du bonheur, .
Tu restes calme, et, dans ta rêverie,
Tu peux encore interroger ton coeur;
L'amour jamais n'a donc troublé ta vie?
L'ÉTRANGER.
Non, Philoméle; et, jusques à ce jour,
Bornant mes voeux aux biens que la nature
ÉLÉGIES.
A, sous mes yeux, prodigués sans mesure,
J'ai vécu libre, et j'ignore l'amour.
PHILOMÉLE.
Jeune étranger, apprends à le connoître :
Aux premiers temps tu chériras sa loi ;
Tu béniras ta fortune et ton maître ;
Et lorsqu'un jour, abusé dans ta foi,
Le coeur brisé, foible et honteux de l'être,
Tu pleureras sur un autre et sur toi,
Jeune étranger, reviens auprès de moi.
Je te plaindrai, tu me plaindras peut-être!
Mais j usque-là respecte ma douleur ;
Plus que l'amour, la douleur est fidèle,
Je vais pleurer ; va chercher le bonheur.
L'ÉTRANGER.
Gémis, gémis, plaintive Philoméle.
IL
TIMOTHÉE
DEVANT ALEXANDRE.
Ils sont venus les jours des fêtes!
Au milieu d'un peuple soumis,
Alexandre vainqueur célèbre ses conquêtes,
Et dans tous les vaincus ose voir des amis.
Orgueilleux de sa gloire et fiers de sa puissance,
Les compagnons de sa vaillance
Autour de lui sont réunis.
Dans le palais des rois un festin les rassemble;
Ensemble ils combattoient; ils célèbrent ensemble
Leurs succès achetés, leurs combats glorieux.
Le poète de la victoire
Debout, la lyre en main, paroît au milieu d'eux.
Honneur à qui mérite, à qui répand la gloire!
Écoutez-le, guerriers; les filles de mémoire
ÉLÉGIES.
Dictent ces sons mélodieux.
Gloire au fils des dieux,
L'ami de Silène !
Son pouvoir joyeux
M'échauffe et m'entraîne;
Honneur à Silène,
Gloire au fils des dieux!
Servons-le sans cesse :
Charme du bonheur,
Son heureuse ivresse
Sourit au malheur.
Esclaves brillantes,
Apportez le vin,
Couvrez votre sein
De roses naissantes;
Plaisirs, liberté,
Jeux, grâces, gaîté,
Accourez en foule ;
Qu'il coule, qu'il coule!
Commencez les jeux.
Gloire au fils des dieux,
L'ami de Silène !
ÉLÉGIES.
Son pouvoir joyeux
M'échauffe et m'entraîne;
Gloire au fils des dieux,
L'ami de Silène !
Honneur à Silène,
Gloire au fils des dieux !
Il dit; un cri bruyant s'élance:
Des roses, des parfums, arrosez les pavots,
Et que la fête recommence !
Brisez cette urne, et qu'il coule à longs flots !
Des plaisirs, des plaisirs! ils sont dus aux héros!
C'est pour arriver au repos
Que se fatigue la vaillance. -
De l'homme généreux la gloire est l'espérance,
Le repos est sa récompense !
Nous l'avons mérité ! charme de nos concerts,
Chante encor, Timothée, et buvons à tes vers.
Souverain du plus vaste empire,
Amour, dit le chantre divin,
C'est à toi de monter ma lyre ;
Fils de Vénus, ton feu m'inspire,
Mon succès n'est plus incertain :
8 ÉLÉGIES.
Il dit, et sur un ton plus tendre,
Il célèbre l'amour naissant,
Ce moment où l'on croit s'entendre,
Ce feu dont on veut se défendre,
Cet aveu que l'on n'ose attendre
Et qu'on écoute en frémissant.
Amour, il célèbre tes chaînes,
Tes doux plaisirs, tes douces peines,
Ce feu qui, toujours rallumé,
Brûle ensemble, et plaît, et dévore;
Malheureux qui n'a point aimé!
Combien de bonheur il ignore !
Amour, tu charmas mon aurore,
Veille encor à mon dernier jour.
Il se tait, on écoute encore,
Sa voix meurt, et l'écho sonore
Répète au loin: amour, amour.
Et moi, dit le héros, j'aime; je te salue
Dieu tout puissant, ta fureur m'est connue;
Viens, Thaïs, tout mon sein palpite de désirs,
L'amour emporte la victoire !
Je connois, j'ai senti l'ivresse de la gloire,
Donne-moi, donne-moi l'ivresse des plaisirs.
ÉLÉGIES. 9
Timothée a repris sa lyre :
Alexandre, à sa voix tu vas te retrouver :
En vain l'amour entretient ton délire,
D'un noble mouvement il ne peut te sauver.
Guerriers, écoutez-moi : c'est à votre vaillance
Que la Grèce a commis le soin de sa vengeance,
Vous n'avez point trompé son espoir et ses voeux.
Issus a satisfait à la Grèce outragée ;
Lève-toi, lève-toi, chantre de nos aïeux,
Dis quel roi l'offensa, dis quel roi l'a vengée;
Porte sa gloire à nos neveux.
Voulez-vous de ce jour assurer la mémoire?
Après avoir vaincu, supportez la victoire,
Faites la pardonner à force de vertus :
Vous vouliez conquérir; voilà votre conquête!
Pour votre propre gloire honorez les vaincus;
Un laurier est bien beau, mais il flétrit la tête
Du moment qu'il ne l'orne plus.
De la crainte des dieux mon ame est maîtrisée.
Oui, craignons: du malheur l'urne est-elle épuisée?
Le ciel nous laisse-t-il dans un heureux oubli?
10 ÉLÉGIES.
On n'est jamais-si grand qu'au moment qu'on succombe:
Fils des dieux! Darius étoit puissant, chéri:
Tiens, vois: du trône altier du roi des rois il tombe,
Il tombe.... est-il enseveli?
Il l'est, il l'est,-arrête, Timothée,
S'écria le héros; oui, j'en jure mes pleurs,
J'en jure ma gloire; oui, sa mère respectée
M'a pardonné ses augustes malheurs.
Dispensateur du blâme et de la gloire,
Chez nos neveux flétriras-tu mon nom?
Veux-tu faire rougir mes fils de ma mémoire?
Heureux cent fois le héros d'Ilion !
Il eut Hector pour adversaire !
Pour chanter ses exploits il eut Homère, Homère!
O dieux! croyez-vous donc avoir tout fait pour moi?
O Timothée, écoute ma prière :
C'est le voeu d'un ami, non plus l'ordre d'un roi.
Aux siècles à venir consacre ma mémoire;
Dis comment j'ai vaincu; dis que, malgré ma gloire,
De ces peuples soumis j'avois conquis l'amour:
A mes exploits si l'on ne pouvoit croire,
Qu'on admire tes vers, et que l'on dise un jour:
11 fut par les vaincus absous de la victoire.
ÉLÉGIES. 11
Prêtrç des muses, viens, courons à leurs autels
Implorer leurs faveurs suprêmes;
Nous nous faisons grands par nous-mêmes,
Les muses nous font immortels.
III.
GÉRARD DE BORNEIL.
Le jour mouroit, les feux du soir
A l'horizon brilloient encore,
Lorsqu'aux rivages de la Dore
Un jeune guerrier vint s'asseoir.
Sa beauté flétrie avant l'âge,
Ses yeux éteints, son front courbé,
Disoient assez sous quel orage
Sa jeunesse avoit succombé.
Rivages chers à mon enfance,
Dit-il, vous n'avez plus d'attraits;
Je vous quittai plein d'espérance,
Je vous revois plein de regrets.
Il fut un temps où de la vie
Tout à mes yeux charmoit le cours :
J etois aimé de mon amie !
Hélas! j'aurois aimé toujours,
H ÉLÉGIES.
Et c'est elle qu'elle a trahie.
Adieu vous dis, terre chérie
Où dorment encor mes aïeux ;
Nul ne viendra fermer mes yeux,
Et j'aurai passé sur la terre
Semblable à la fleur solitaire
Qui naît et qui meurt en ces lieux.
Il s'arrêta silencieux:
Le flot qui caressoit la rive
Rendit un son mélodieux,
Et le Zéphire, enfant des cieux,
Fit à la Mandore plaintive
Répéter ces tristes adieux.
Tout-à-coup, sur la tour lointaine,
Retentit le son du beffroi
Que redit l'écho de la plaine :
Gérard se lève avec effroi.
Que me veut-on? dit-il, pourquoi
S'occupe-t-on encor de gloire?
Il faut être aimé pour y croire,
Et l'amour est perdu pour moi.
Elinaïs ! ce n'est plus elle,
Ce n'est plus moi ! pour la servir
Ce n'est plus Gérard qu'elle appelle!
ÉLÉGIES. 15
J'étois aimé ! j e vais mourir !
La nuit vint; le vent des tempêtes
Battit les flots avec fureur ;
Et loin de là, dans son bonheur,
Un autre amant donnbit des fêtes :
Les troubadours pour lui venus
Célébraient l'amante nouvelle,
L'amour, l'hymen, et les vertus.
Mais du fond de l'ombré éternelle
Un cri sort contre l'infidèle :
Elinaïs ! ce n'est plus elle !
Elinaïs ! Gérard n'est plus !
IV.
LE BARDE EN DÉLIRE.
La nuit alloit venir : vers les bords de la Clyde
Un étranger descendoit lentement.
Son regard tour-à-tour menaçant et timide,
. Son pas chancelant, mais rapide,
Déceloient son égarement.
Sur son épaule une harpe brisée
Retomboit, dernier monument
De l'inspiration passée.
Il s'arrêta debout, pâle, silencieux:
Ses regards erroient sur la plaine
Où le fleuve rouloit ses flots majestueux,
Sur ces monts que le soir couvroit des derniers feux ;
Comme rien ne frappoit son oreille incertaine
Rien ne sembloit frapper ses yeux.
Voilà, dans un bois solitaire,
18 ÉLÉGIES.
Sous un arc en ruine, au plus haut du vallon,
Que la cloche du monastère
Frappe : le voyageur se réveille à ce son :
Il se lève, il s'émeut, et, d'une main pressée,
Cherche sur la harpe brisée
Des accords qu'il n'y trouve plus.
Je les sens là, pourtant ! ils ne sont pas perdus,
Dit-il, je les entends, leur charme m'accompagne!
Quel est ce son qui naît dans la montagne?
Voici le soir, et déjà les troupeaux
Redescendent dans la campagne,
J'entends la cloche des hameaux.
Cloche gémissante,
Ta voix menaçante
Nous appelle en vain :
Ces salles désertes,
Ces voûtes ouvertes
Du temple divin
Attestent les pertes.
Là fut le seigneur !
Là de sa puissance
Naissoit l'indulgence
Offerte au pêcheur.
ÉLÉGIES. 19
Hélas ! comme l'ombre
Tout s'est éclipsé;
Sous la voûte sombre,
La mort a passé.
Dieu de ma patrie !
L'Ecosse à genoux
Gémit et supplie.
Dieu de ma patrie,
Suspends ton courroux.
Sur ces monts, à quelque distance,
Le canon a tonné : gloire ! voici les lieux
Où dans des temps meilleurs, avec plus d'assurance
Nos princes recevoient la foi de nos aïeux;
Où l'honneur, l'amitié, la vertu, la vaillance,
Contractoient l'alliance
Que respectoit la terre et qu'entendoient les cieux.
Gloire au prince dont l'espérance
Est chère à tous les Écossois !
Au prince qui rend sa puissance
Indépendante du succès.
Viennent les enfants d'Angleterre !
La mort les attend sur .la terre
20 ÉLÉGIES.
Où dorment leurs aïeux vaincus :
Un peuple en qui l'honneur réside,
Un peuple que son prince guide,
Est un peuple qu'on ne vainc plus.
L'heure sonne; voici l'instant :
Un Stuart va combattre encore :
Qu'entends-je, mes amis? c'est la trompe sonore....
Venez, marchons, on nous attend!
Mais, hélas ! nos rois légitimes
Sont descendus dans le tombeau.
Un pouvoir, acquis par des crimes,
Nous impose un prince nouveau.
Vantez vos rapides Conquêtes,
Multipliez ces vaines fêtes
Dont chaque triomphe est suivi :
J'irai, plus pauvre et moins esclave,
A l'autel de mon Dieu qu'on brave,
Pleurer mon roi qu'on m'a ravi.
Ils régnent cependant, et, fiers de leurs conquêtes,
Regardent en pitié nos refus et nos pleurs.
Inondons leurs palais ; prenons part à leurs fêtes,
ÉLÉGIES. M
Feignons d'endormir nos douleurs.
Les fers sont bien pesants dont ils chargent nos têtes;
On brise mieux des noeuds de fleurs.
Je veux oublier tout, serments et résistance,
Et mes efforts, et jusqu'à mes regrets.
Ne voyez-vous pas leurs apprêts?
Que de luxe, de soins, que de magnificence !
L'Angleterre en jouit; l'Ecosse en fait les frais;
Je les étonnerai de mon indifférence;
Ils se réveilleront après !
Anglois, Anglois, écoutez-moi,
Ullin revit dans ma mémoire ;
Pour le vainqueur et pour le roi
C'est moi qui chante la victoire.
J'aime la gloire et le succès,
Et vous dispensez l'un et l'autre :
Anglois, ma couleur est la vôtre;
Je ne veux plus être Écossois !
Partagez entre vos guerriers
Ces champs aujourd'hui solitaires;
Transformez en riches colliers
L'or des coupes héréditaires.
22 ÉLÉGIES.
Ne verra-t-on pas désormais
L'Anglois au sein de nos familles
Choisir nos femmes ou nos filles?
Je ne veux plus être Écossois !
Ces ■hommes au court vêtement,
Ces femmes au rouge corsage,
Ne peuvent-ils pas un moment
Quitter leurs demeures sauvages?
Leur présence dans vos palais
Doit exciter un bruyant rire :
Je veux le voir et le leur dire,
Je ne veux plus être Écossois !
Si ! j e le suis ! Dieu vient à mon secours :
Laissez-moi, laissez-moi, la gloire est homicide!
Notre sang a payé le luxe de vos cours :
Sont-ce là les bords de la Clyde?
C'est là que je suis né; c'est là que mes beaux jours
Ont disparu comme un éclair rapide :
C'est là qu'ont passé mes amours.
Jeune berger, assis sur cette rive,
Entre tes mains prends la harpe plaintive :
ÉLÉGIES. 23
Viens, redis-moi le chant accoutumé ;
En d'autres temps je le disois moi-même,
J'étois heureux: on est tout quand on aime;
Chante à présent: je ne suis plus aimé!
Ces deux ruisseaux, réunis à leur source,
Jusqu'à la mer divisés dans leur course,
Sont comme moi, comme Ibla que j'aimois :
Aux mêmes lieux nous avons pris naissance,
Je reviens vivre aux lieux de mon enfance,
Et, sous la tombe, Ibla dort pour jamais.
C'est donc ici que finira ma vie :
C'est dans ce lieu que mourut mon amie ;
Là dort mon père; ici tomba mon roi.
Si l'Anglois vient, qu'on puisse au moins lui dire :
Dans ce vallon dort le Barde en délire
Qui vécut pauvre et qui garda sa foi.
En ce moment, un bruit se fit entendre :
Des soldats, des Anglois, agitant leurs drapeaux,
Du haut des monts s'empressoient de descendre,
Semblables au torrent ennemi des hameaux.
Les voilà, dit le Barde, et voilà leurs vaisseaux!
24 ÉLÉGIES.
Il tomba, libre encore. A côté de son j)ère,
La terre lui fut plus légère.
Les Anglois préludoient à des combats nouveaux;
La plaine retentit de leur langue étrangère,
Et leur chef déploya les étendards de guerre
Sur là colline des tombeaux.
Y.
LES DEUX RUISSEAUX.
L ÉTRANGER.
Vieillard, non loin de ces ruisseaux
Qui, tous deux nés dans la montagne,
Sur le sable de la campagne
Versent le tribut de leurs eaux,
Près de cet arbre aux longs rameaux
Et de la croix qui l'accompagne
Il étoit jadis un hameau.
LE VIEILLARD.
Oui, d'autres jours ont vu sa gloire,
Et, seul, j'en garde la mémoire:
Il n'y reste plus qu'un tombeau.
L'ÉTRANGER. ,
N'as-tu pas vu dans le village
26 ÉLÉGIES.
Une aimable et jeune beauté,
Fidèle alors, depuis volage?
LE VIEILLARD.
Je l'ai vue ; elle eut en partage
Moins de bonheur que de bonté !
L'ÉTRANGER.
N'est-ce pas sur cette onde pure
Qu'elle fit jadis le serment
Qui depuis la laissa parjure?
LE VIEILLARD.
Et c'est là qu'un ingrat amant
Lui jura, comme un amant jure,
Tout ce que l'on croit en aimant.
L'ÉTRANGER.
C'est là que naquit son injure.
LE VIEILLARD.
C'est là que finit son tourment.
Ces ruisseaux, Roger, disoit-elle,
Indiquent nos destins divers :
ÉLÉGIES. 27
L'un va, fougueux, au sein des mers
Perdre ses eaux que rien n'appelle.
L'autre, en son cours plus modéré,
Taisant son bruit, cachant son onde,
Au ■milieu des champs qu'il féconde,
Passe obscur et meurt ignoré.
Roger disoit : Mon Eugénie,
Donnons-nous en garde aux amours :
Ils nous conserveront toujours
L'espoir du matin de la vie
Et le bonheur des derniers jours.
Le devoir m'appelle et j'y cours,
Mais de ces ruisseaux , mon amie,
Nous reviendrons soigner le cours.
Il partit :
L'ÉTRANGER.
Et de sa mémoire
Eugénie alors l'exila?
LE.VIEILLARD.
On l'a dit :
L'ÉTRANGER. •
Roger dut le croire;
28 ÉLÉGIES.
Et sais-tu qu'au char de victoire,
Fatigué d'honneur et de gloire,
Rien jamais ne le consola?
LE VIEILLARD.
Étranger, quatre fois l'année
A revu sur ce même bord
La jeune fille prosternée,
En pleurant, attendre son sort,
Comme on voit la fleur couronnée
S'abattre sous les vents du nord
Jeune encore et demi-fanée.
L'ÉTRANGER.
Elle accusoit
LE VIEILLARD.
La destinée.
L'ÉTRANGER.
Et se consola
LE VIEILLARD.
Par la mort.
ÉLÉGIES. 29
Étranger, puisque tu la pleures,
Tu l'as connue: Ah si jamais
Roger revient vers ces demeures,
Qu'il répète encor : je t'aimois.
Peut-être la pauvre Eugénie
L'entendra du fond du tombeau,
Et peut-être que son ruisseau
Vers le tien dans cette prairie
Ne portera plus sur son eau
Que le pardon de ton amie.
Coulez, ruisseaux, et dans la plaine
Aux amants allez répéter
Qu'amour seul peut briser la chaîne
Qu'amour seul a droit de porter.
L ETRANGER.
Coulez, ruisseaux: à la jeunesse
Montrez comme on perd le bonheur.
Elle mourut de sa tendresse,
Je vais mourir de ma douleur.
VI.
LE LAC DU ROURGET.
Lieux que j'ai tant aimés, bois qui m'avez vu naître,
Lac, témoin de mes premiers jeux,
Où j'essayois la vie avant de la connoître,
Je viens vous faire mes adieux.
Mes yeux sont obscurcis, et mon corps qui chancelle
Ne sert plus qu'à regret ma foible volonté.
Mes sens sont engourdis d'une langueur mortelle,
Et mon dernier jour est compté.
Ce feu qui fait la vie est donc près de s'éteindre,
Ce feu qui si long-temps avoit dû ni animer.
Je n'ai vécu qu'un jour et c'étoit pour me plaindre!
Je n'ai su ce que c'est qu'aimer.
Aimer!.... je m'en souviens, on m'a dit que la vie
32 ÉLÉGIES.
S'embellissoit alors d'un attrait inconnu.
Qu'un autre trouve au moins ce bonheur qui m'oublie,
Ce bonheur que je n'ai point vu.
On me montroit le ciel quand rien ne le colore,
On me montroit le ciel brillant des feux du jour :
Le ciel, me disoit-on, c'est l'homme seul encore
Ce soleil fécond, c'est l'amour.
On nie disoit aussi : vois-tu, quand nos campagnes
Dans l'ombre de la nuit vont se confondre encor,
Au sommet de ce roc, géant de nos montagnes,
Briller un dernier rayon d'or.
Cette ombre, c'est la mort par qui tout se remplace;
La vie où nous passons pour ne plus revenir,
C'est le son qui là-bas vibre, s'éloigne et passe ;
Ce rayon, c'est un souvenir.
Celui qui me parloit étoit mon pauvre père;
Je m'en souviens: mes yeux s'attachoient sur ses yeux,
Il soupiroit, et moi, comme pour le distraire,
Je touchois à ses blancs cheveux.
ÉLÉGIES. 35
Mon père m'a quitté: j'aurois voulu le suivre;
Ils m'ont dit d'être seul sans m'avoir consolé.
Mais, vivant pour moi seul, je souffrois trop à vivre,
Et mon père m'a rappelé.
Et pourtant, ô mon Dieu ! malgré tant de misère
Vous aviez, je le sens, mis quelque chose en moi!
N'importe! il n'est plus temps : bénissez-moi, mon père;
Mon Dieu ! j'accepte votre loi.
VIL
LA PAUVRE SOEUR.
Mon pauvre chien, viens près de moi,
Dernier bien que le sort me laisse,
Mon infortune et ta foiblesse
Me rendront soigneuse pour toi.
Hélas ! tu fus aimé de lui,
Pauvre chien: tu l'aimois peut-être:
Je pourrai remplacer ton maître;
Mais qui me rendra mon appui?
Où retrouver ce coeur si tendre
A qui j'avois tout confié?
Mon avenir, son amitié,
Qui peut désormais me les rendre?
Près de ma chaise solitaire
Je le vois, tu tournes en vain :
36 ÉLÉGIES.
Et tu voudrois d'une autre main
Recevoir ton pain ordinaire.
Je te le donnerai pourtant:
Je ne puis plus, dans ma misère,
Qu'aimer ce qu'eût aimé mon'frère,
Que soigner ce qu'il soignoit tant.
Mon pauvre chien, viens près de moi, etc.
Voici le soir; depuis quinze ans,
Je m'en souviens, j amais j ournée
Sans lui ne s'étoit terminée,
J'attendois: est-ce que j'attends?
Vers cette paisible demeure,
Reviendra-t-il encor ce soir?
Non, je ne dois plus le revoir,
Je ne l'attends plus, et je pleure.
Demain, la nuit devant l'aurore
Par degrés se dissipera :
Demain le jour ranimera
Ceux qui peuvent aimer encore :
Et demain le jour finira
Sans que la pendule trop lente
ÉLÉGIES. %f
Sonne après une longue attente
L'heure qui le ramènera.
Hélas ! le bruit le plus léger
Me trouble et te trouble toi-même.
Pauvre chien qui sais comme on aime
Tu sais comme on peut s'affliger.
Repose en paix, tâche de croire
Qu'il va revenir près de moi !
Et puissè-je avoir, comme toi,
Une espérance sans mémoire !
Mon pauvre chien^ viens près de moi, etc.
Mon Dieu de quelle impatience
Mon coeur battoit en l'attendant!
Avec quel bonheur cependant
Je lui livrois ma confiance !
Combien j e l'écoutois ! combien
J'espérois en son espérance!
Je vivois de son existence:
J'avois tout, et je n'ai plus rien!
Quelques amis dans ma détresse
38 ÉLÉGIES.
Ne m'ont pas retiré leur coeur :
Qu'ils pardonnent à ma douleur,
Qu'ils me gardent quelque tendresse.
Je voudrois à leur amitié
Offrir une amitié plus tendre;
Mais je crains de me faire entendre,
Je leur ferois trop de pitié.
Mon pauvre chien, viens près de moi,
Dernier bien que le sort me laisse,
Mon infortune et ta foiblesse
Me rendront soigneuse pour toi.
VIII.
JEANNE DARC,
PRÈS D'ALLER A LA MORT.
O toi qui conduisis mes pas
Aux lieux d'où m'éloignoient et mon sexe, et mon âge,
Toi dont la grâce a dirigé mon bras,
Vierge céleste, objet de mon premier hommage,
Prête-moi ton appui, donne-moi du courage,
Et soutiens-moi dans mes derniers combats.
Voici venir le terme de ma vie,
J'entends les funèbres apprêts,
J'entends les cris d'une foule ennemie,
La flamme brille et monte, et les bûchers sont prêts.
J'ai défendu mon roi, l'honneur, et la patrie,
J'ai fait tout mon devoir et j'en serai punie,
De Dieu jusques au bout j'accomplis les décrets.
m ELEGIES.
Si pourtant mes efforts, ma gloire, ma misère,
Si la foi d'un coeur innocent,
Si l'oubli de mon roi, si les pleurs de mon père,
Pouvoient m'obtenir grâce auprès du Tout-Puissant:
O toi qui de la France est l'appui tutélaire,
Épouse pure, vierge mère,
Toi que jamais n'invoqua vainement
Le pauvre égaré sur la terre,
Toi qui fis ma grandeur et qui vois mon tourment,
Du sein de ce bûcher fumant
Jusques aux pieds de Dieu fais monter ma prière.
Hélas ! tout est fini pour moi !
Je ne reverrai plus les lieux de ma naissance,
Les champs témoins de ma vaillance,
La maison de mon père, et la cour de mon roi!
Et voilà donc ma récompense!....
O Dieu ! j'obéis à ta loi :
Tu m'as voulu choisir pour délivrer la France,
Elle est libre et je meurs! je mourrai sans effroi,
Pleine d'amour et d'espérance.
Vierge divine, appui de l'innocence,
C'est en toi que je mets ma foi :
ÉLÉGIES. 41
Reçois-moi dans ton sein, couvre de ta clémence
Mes fautes, mes malheurs, nies succès, ma souffrance,
Et que du haut des cieux, assise auprès de toi,
Je puisse encor veiller aux destins de la France.
IX.
ONDINE.
Oui m'appelle? je crois l'entendre:
C'est lui, je reconnois sa voix.
Écoutez, qu'elle est douce et tendre !
Ah ! répète encore une fois
Ce chant que je voulois apprendre.
Comme un ruisseau qui, dans son cours,
Se joue au sein de la prairie,
Mon Ondine charme et varie
Mon espérance et mes beaux jours.
Parle-t-elle? sa voix touchante
Est semblable à l'onde écumante
Qui vient mourir dans les roseaux :
Sourit-elle ? son doux sourire
A tout le charme du zéphire
Qui voltige au-dessus des eaux.
m ÉLÉGIES.
J'ai vu l'éclat et les attraits
Des beautés que la cour admire;
J'ai connu leur superbe empire,
Et je le quitte sans regrets.
Mais te quitter, toi que j'adore,
Mon Ondine, et souffrir encore,
Mon foible coeur se briseroit !
L'eau qui, loin de son lit tranquille,
Va chercher un sable infertile,
Court, s'évapore, et disparoît.
Vous l'entendiez, arbres de ce bocage,
Quand il chantoit ainsi son amour et ses voeux.
Vous l'entendiez, flots écumeux
Qui venez vous briser sur les bords du rivage.
Hélas! étoit-il plus volage
Que ne l'est ce léger nuage
Dont se charge l'azur des cieux?
Il revient, ce nuage ! hélas ! celui que j'aime
Ainsi que lui, s'étoit enfui:.
Il ne revient pas comme lui,
Et je l'attends toujours de même.
C'est là pourtant le chemin du retour !
ÉLÉGIES. 45
Je l'ai vu sur ce lac, à la foi des étoiles
Confier ma vie en un jour,
Et mettre au hasard de ses voiles
Ce qui fit son bonheur, ce qui fait mon amour.
Dieu tout puissant, Dieu que ma voix implore,
Protège-le parmi tant de dangers :
Devant sa barque, ô mon Dieu! rends encore
La mer plus calme et les vents plus légers.
Flots qui jadis, soumis à ma puissance,
Montiez si vite et tombiez à ma voix,
Je n'ai plus droit à votre obéissance,
Mais écoutez pour la dernière fois.
Reine des mers, à l'empire de l'onde
J'ai préféré de l'avoir pour appui,
D'être mortelle, et de n'avoir au monde
D'amour, de vie et de bonheur que lui.
Mais le vent se lève,
L'orage s'élève,
Et de la forêt
Déjà la tempête
m ÉLÉGIES.'.
Agite le faîte,
Le ciel disparoît.
La vague plaintive ... ■ -
Bat contre la rive
A coups violents :
Voici le nuage
Qui porte l'orage
Caché dans ses flancs.
Courons à ce roc qui s'avance :
De là je verrai mieux! peut-être il vient à moi!
Peut-être il va me rendre, après tant d'inconstance,
Mon bonheur et sa foi.
Sur le rocher qui domine la plage,
Pâle, debout, et les bras étendus,
Ondine d'une voix sauvage
Gourmande les flots et l'orage
Qui ne la reconnoissent plus.
La tempête augmente,
La vague écumante
Court, roule, et se perd.
Les vents se divisent,
Les ondes se brisent,
ÉLÉGIES. 47
L'abyme est ouvert;
Le tonnerre gronde
Et sillonne l'onde
Du feu des éclairs.
Une nuit profonde
Couvi'e l'univers.
Hélas! en ce moment, Hermann combat peut-être
Les vents fougueux et le lac soulevé !
Ah ! s'il eût respecté l'amour qu'il a fait naître,
De ces dangers dont l'amour n'est pas maître
Ma frayeur l'auroit préservé.
Je le verrois : à sa présence
Je me sentirois ranimer !
Malheureuse ! à quelle espérance
Me laissé-je encore charnier?j
Pour le sauver, hélas ! je n'ai plus de puissance;
J'en ai tant encor pour l'aimer!
Elle disoit: la tempête croissante
La couvrait de flots écumeux;
Le vent du nord dispersoit ses cheveux,
Et dans cette nuit d'épouvante,
La foudre de ses derniers feux
48 ÉLÉGIES.
Éclairoit sa tête charmante..
Pendant ce temps, Hermann dans un tournois
Mettoit aux pieds d'une autre belle;
Les anneaux d'or et la palme nouvelle
Donnés à ses nouveaux exploits.
Enfin de son premier servage
Son coeur épouvanté sentit quelque regret.
Le ciel étoit serein, et le lac sans orage;
Il revint : Ondine expiroit.
X.
LA FEMME DU PÊCHEUR.
Voilà des fleurs, ô Rosalie !
Sainte si douce et si jolie,
Conservez-moi mon jeune époux :
Mon époux, qui me trouvoit belle,
Qui me retrouvera fidèle
A vos genoux.
Ainsi chantoit sur le rivage
Où la mer, que battoit l'orage,
Venoit briser ses flots mourants,
Jeune fille au charmant visage,
Jeune fille naïve et sage
Gomme à quinze ans.
Comme l'hirondelle plaintive
50 ÉLÉGIES.
Qui, le soir, au long de la rive,
Va répétant son cri d'effroi,
Je suis seule, hélas ! sur la terre,
Et, dans ma douleur solitaire,
Je n'ai que moi.
Le roi veut que, plongeant sous l'onde,
Il dispute à la mer profonde
Un voile préparé pour moi.
Le roi porte un beau diadème,
Mais il ne sait pas comme on aime,
Bien qu'il soit roi.
Ménagez-le, lames bruyantes ;
Vents, taisez-vous : vagues puissantes
Ouvrez-vous pour le protéger.
C'est à moi que vous ferez grâce ;
Car le danger qui le menace
Est mon danger.
Mais, hélas! déjà la tempête
S'élève et gronde sur ma tête,
L'éclair vole, la foudre a lui.
Frappez du moins sur ce rivage,
ÉLÉGIES. 51
O mon Dieu! car, plus loin, l'orage .
Seroit pour lui.
Je n'ai rien à moi sur la terre,
Qu'un anneau, seul bien de ma mère,
Qu'un anneau, mon dernier trésor.
Flots où mon époux se confie,
Sauvez-le, je vous sacrifie
Mon anneau d'or.
Que vois-je sur la plaine humide?
Est-ce la barque au vol rapide
Qui vient in annoncer son retour?
C'est lui, c'est lui!... Sur ce rivage
Il revient m'apporter un gage
De son amour.
Reçois mes voeux, ô Rosalie !
Comme lui je te dois la vie,
Avec lui j'aurois dû périr-
Quand on perd celui qu'on adore,
Qu'on est seule, et qu'on aime encore,
Il faut mourir.
Abyme où Scylla tonne et gronde,
4-
52 ÉLÉGIES. :
Fougueux autans, gouffres de l'onde,
Je n'aurois eu recours qu'à vous :
J'aurois, sous la nier déchaînée,
Été chercher mon hyniénée
Et mon époux.
Elle disoit : — Dans la nuit sombre,
On prétend que du sein de l'ombre
Un cri douloureux s'exhala.
Quand revint l'aurore jalouse,
Tout fut connu: la jeune épouse
N'étoit plus là.
ÉLÉGIES.
LIVRE SECOND.

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