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Élève-Martyr

De
328 pages

— Fixe !...

Aussitôt les cavaliers se mirent debout au pied des lits, leur képi ou leur calotte à la main, car l’officier venait d’entrer pour passer la revue de détail à son peloton avant l’arrivée du capitaine commandant.

C’était toujours la même cérémonie deux fois par mois au 3e escadron, sans compter les revues partielles de grand ou de petit équipement, de linge et chaussures, d’habillement, etc., qui mettaient tout en l’air chaque semaine.

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À propos de Collection XIX

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Marcel Luguet

Élève-Martyr

Le monde militaire

I

I

  •  — Fixe !...

Aussitôt les cavaliers se mirent debout au pied des lits, leur képi ou leur calotte à la main, car l’officier venait d’entrer pour passer la revue de détail à son peloton avant l’arrivée du capitaine commandant.

C’était toujours la même cérémonie deux fois par mois au 3e escadron, sans compter les revues partielles de grand ou de petit équipement, de linge et chaussures, d’habillement, etc., qui mettaient tout en l’air chaque semaine. On avait pourtant assez de besogne sans cela.

La chambrée aux grands murs blancs où étaient peints des cartouches rappelant les hauts faits du régiment, et les fanions qui distinguent les armes et les commandements généraux en campagne, avait vraiment bonne mine : d’abord ces peintures égayaient par le rouge, le blanc, le bleu, le vert, le jaune qui tranchaient sur l’uniforme blancheur de la chaux ; puis, tout était si propre ! les bancs et les tables passés à la cire reluisaient comme des miroirs, les couvertures brunes des petits lits étaient bien tirées, carrément bordées, sur un alignement irréprochable ; on avait nettoyé les planches à bagages, épousseté le râtelier d’armes, ouvert les portes à deux battants, et les revues de chacun s’étalaient sur les étroites couchettes ainsi que des bazars minuscules, chaque objet à sa place, symétriquement posé, le matricule apparent, le tout recouvert d’une serviette jusqu’à l’heure indiquée, afin de le préserver de la poussière qui ternirait les mors gourmetés et les cuirs consciencieusement frottés. — Le lieutenant Pichard de la Mairie passait devant chaque homme, trainant d’un mouvement habituel de lassitude ses bottes sur le parquet où l’arrosoir du balayeur avait dessiné des arabesques et des entrelacements de ronds aussi compliqués que peut en inventer l’imagination d’un simple chasseur de deuxième classe. Selon les besoins il faisait marquer au maréchal des logis qui le suivait avec son carnet, ici une brosse, là un bouchon en chiendent, plus loin un mouchoir ou une époussette. Et d’en bas montait le brouhaha cuivré des trompettes à la répétition, tandis que le soleil ardent de cette après-midi de juin entrait à pleines fenêtres, parfois rafraîchi d’une brise fugitive qui s’égarait là, soulevant un coin d’étoffe, ou remuant les pancartes aux bordures vertes qui portent les noms des officiers de l’escadron en énormes lettres de ronde.

Comme il aurait fait bon dormir dans les champs à l’ombre de quelque gros arbre, ou fumer sa cigarette bien tranquillement étendu sur son lit, au lieu de se tenir là roides comme des pieux et de se faire bousculer par un officier certainement furieux d’avoir été obligé de quitter le café !

Il sentait encore l’absinthe, cette rosse de Pichard. — 

M. de la Mairie qui commandait le 1er peloton était un homme d’une trentaine d’années, vouté, taciturne, au teint basané, à l’œil morne. Le fond de son caractère devait être noyé de tristesses et de désabusements ; mais la surface ne laissait paraître qu’une incisive gaité ou un calme plat. Il avait la réputation d’un célibataire endurci, et si personne ne pouvait nommer sa maîtresse, c’était probablement qu’il se contentait d’avoir toutes celles des autres. Néanmoins, à n’importe quoi qu’il entreprit, devoir ou plaisir, il apportait un air de fatigue et d’insouciance ennuyée qui lui donnait une espèce de distinction à part. Ses cheveux, qu’il avait coupés en brosse, naturellement très courte, s’éclaircissaient beaucoup déjà sur le haut de la tête ; aux tempes bleuissait en bridant un peu le coin de l’œil ce qu’on nomme la patte d’oie, et trois rides parallèles se creusaient dans la peau tannée de son front, coups de sabre du chagrin Il marchait avec l’inclinaison du corps et le ploiement des jambes du jockey qui s’embarque dans le train de course. Excepté ses chevaux et son chien, on ne lui connaissait point d amis : ses chevaux, tous mauvais, ombrageux, têtus, cabochards, lunatiques, mais admirables aussi ; son chien, un magnifique braque de Saint-Germain sur le retour et qui commençait à fatiguer beaucoup à la chasse. Cet animal avait un peu de la démarche éreintée de son maître les pattes écartées et devenant douloureuses au contact du moindre caillou comme les jambes d’un goutteux qui pressent un changement de temps, et c’était parfois un spectacle comique de les voir déambuler tous les deux dans la cour du quartier, l’un suivant l’autre, de la même allure dolente.

Cependant l’indifférence de M. de la Mairie pour le service ne l’empêchait pas d’être dur avec les hommes, trés hautain, très cassant dans sa placidité, disant les choses les plus pénibles et faisant les reproches les plus graves d’un ton traquillle ou plutôt dégoûté, excédé. On assurait qu’il se tourmentait fort de n’être pas nommé capitaine, quoique Dubois son ordonnance prétendît en venant chercher sa soupe au quartier tous les matins, qu’il allait passer au choix. Bref, s’il ne se fâchait ni très souvent ni très haut, on le craignait quand même. Au surplus tout le monde savait qu’il possédait une fortune colossale et que ses opinions aristocratiques l’avaient tenu à l’écart des faveurs.

Arrivé au bout qui de la chambrée, il s’arrêta devant le jeune brigadier qui avait crié fixe ! un instant auparavant, et tandis qu’il inspectait sa revue, faisant quelques observations pour la forme sur l’état du harnachement, celui-ci timidement lui dit :

  •  — Pardon, mon lieutenant, voudriez-vous s’il vous plaît m’accorder vingt-quatre heures de permission ?

Et il le regardait, anxieux, presque tremblant, comme si sa vie eût dépendu d’un oui ou d’un non.

  •  — Encore aller voir des femmes, hein ?... hein !

Les phrases du lieutenant Pichard se terminaient toutes ainsi quand elles ne commençaient pas par là. Aussi, à cause de sa manie d’intercaler à tout propos ces deux monosyllables dans la conversation, ses camarades l’avaient surnommé : Hein hein.

Sur la réflexion peu encourageante de son supérieur, le jeune homme trembla vraiment et sentit s’envoler son espoir. Il se mit à le dévorer du regard. On eût juré que ses yeux disaient : accordez-moi cela, je vous en prie ; je ne puis vous dire pourquoi j’y tiens tant, mais accordez-le-moi.

Ils demeurèrent ainsi vis-à-vis l’un de l’autre à se dévisager un moment sans prononcer une parole.

  •  — Enfin, j’en causerai avec le capitaine, tout à l’heure.

Puis l’officier passa, continuant sa tournée.

Bientôt il sortit : on l’entendait sur le palier, dehors, riant avec ces autres messieurs qui revenaient de leurs pelotons ; son rire fêlait d’une amertume particulière le timbre des voix.

Les cavaliers, d’un coup, comme des pantins sur les ficelles desquels on se met à tirer avec une fureur subite, avaient quitté la tenue immobile, rigide, de la position militaire, et tandis que deux ou trois se faisaient des niches et se flanquaient des bourrades par manière de plaisanterie afin de se détendre un peu, le petit maréchal des logis Didier rigolait avec des anciens en train de blaguer la revue de son propre brosseur. Peu à peu la chambrée reprit son mouvement accoutumé quoique avec ces bourdonnements intermittents et ces demi-silences, symptômes de gens en alerte et dans l’attente de quelque chose de sérieux. Il y en avait qui, sur le seuil, à la hâte, s’avisaient de donner un dernier coup de cirage à leurs sabots, trouvant qu’ils ne reluisaient décidément pas assez pour descendre à l’appel, dans un moment. D’autres rapportaient au galop, de la cantine, deux sous de pain et deux sous de pâté qu’ils mangeaient vite en ayant soin de tenir leur main sous leur tartine, car s’il était tombé des miettes sur le parquet qu’on avait eu tant de peine à nettoyer, tout le monde aurait gueulé.

Mais qu’est-ce qu’il faisait donc, le capitaine, qu’il n’arrivait pas ?

  •  — Le voilà ?
  •  — Non.
  •  — Tiens. Je te dis que si. Ah, non, c’est vrai.
  •  — Bon Dieu, on ne descendra donc pas au pansage, ce soir ?

Le beau soleil, la belle brise qui devait souffler très fraîche sur la bonne eau des petites rivières ombreuses, là-bas, dans les saulaies qui coupent les prairies, le désir d’être libre, de s’enfuir et de se reposer, tout cela par la fenêtre entrant, frôlant les pancartes aux murs et sur les revues étalées les serviettes qu’on avait replacées après le départ de l’officier. — 

Le brigadier Jean Letrême était un engagé tout frais promu. Il avait la figure d’une fille, et quoiqu’il n’en confiât jamais rien, il paraissait malheureux. Malheureux ? pourquoi eût-il été malheureux ? de quoi ? On le voyait bien, cependant. Ces hommes, ces soldats qui ne sont pas des observateurs à l’esprit aiguisé trop, en étaient sûrs : ça ce sent, ces choses-là, à la ponctualité même qu’il met à accomplir sa besogne, le camarade inconnu, à la douce fatigue qui le prend contre laquelle il est sévère : s’il se plaignait, c’est qu’il ne serait pas malheureux. Un soir en nettoyant ses armes pour le lendemain, à la lueur d’un bout de chandelle planté dans son étrille, il a fait un geste, à son insu. Ses remarques ne sont désobligeantes pour personne : le jour où il fut puni pour un autre, comme les autres autour de lui s’échauffaient à récriminer contre l’injustice du supérieur, il n’a rien dit. Peut-être insensible ? — erreur : excès de sensibilité au contraire. Toutes les impatiences réfrénées en se mordant au sang les lèvres, toutes les colères montantes arrêtées net par la volonté orgueilleuse, tous les regrets, toutes les tendresses aussi, des larmes cachées, dont on retarde la tombée jusqu’à ce qu’on soit seul vraiment, enfoui sous sa couverture, comme si on dormait, et alors elles coulent sur la grosse toile du drap qui les boit vite, et ce vous est après le soulagement des souffrants solitaires pâles et qu’on dit si faibles, mais si forts ! Ainsi, Jean était malheureux : on ignorait la cause de son chagrin latent ; personne ne pouvant comprendre le sens vrai de son air de rêverie perpétuelle et la froideur sombre dans laquelle il s’enveloppait, le bruit courait parmi les hommes qu’il devait y avoir une histoire dans sa vie.

Jean frayait peu avec ses compagnons, très sobre, très rangé, acharné à l’étude, infatigable, pressé d’arriver sous-officier, sans doute au fond plein d’ambition ; mais on l’aimait assez malgré son mutisme et ses réserves excessives. Ses chefs lui croyaient de l’avenir : on calculait déjà que dans, deux ans il pourrait se présenter à Saumur et qu’il y serait peut-être reçu.

D’ordinaire il faisait son service en règle ; pourtant, aujourd’hui, sa tête était ailleurs qu’à la revue de détail. Il s’attira même une longue réprimande du capitaine, avec promesse de le punir la prochaine fois.

  •  — M. de la Mairie m’a dit, Letrême, que vous demandiez une permission. Vous vous en passerez.

Alors, sous les paupières de Jean, roulèrent de grosses larmes. Il les retint à peine.

Ah ! cette permission, il la lui fallait à tout prix !... N’y a-t-il pas des choses au-dessus des devoirs, des règlements, de la discipline ? Il la lui fallait, et comment... Eh bien oui, il s’adresserait à lui en particulier. Après tout c’était un homme, pareil aux autres ; on pouvait le toucher. D’abord, il lui expliquerait, il lui ferait comprendre... enfin il parlerait.

Lui, c’était le lieutenant Pichard.

Mais parler, était-ce possible ?

Une fois dans la cour, en sa présence, les mots lui restèrent au fond de la gorge. Il avait eu besoin de tout son courage pour se détacher du groupe des chasseurs qui descendaient aux écuries avec leurs musettes de pansage, et pour s’avancer vers l’officier ; il ne put que balbutier : mon lieutenant... ma permission...

Pichard le regarda encore comme là-haut cinq minutes auparavant.

Il était prêt à se hisser sur son cheval de pur sang Lindor, et il s’arrêta, le pied dans l’étrier, une main à la crinière et l’autre contre la selle, au risque de se faire emmener :

  •  — Refusée, n’est-ce pas, hein ? C’est bien fait : une autre fois... hein, hein !
  •  — Oh ! mon lieutenant, si vous saviez ! Tenez...

Et il se mit à lui parler vite, vite, enhardi maintenant par la nécessité, avec cette force des timides qui ont osé.

L’autre l’écoutait, car cette émotion l’intriguait au plus haut point. Il devinait là quelque chose d’étrange : ces explications à demi-mots, ces sous-entendus obscurs et si pressants... Letrême ne lui disait certainement pas tout.

Que lui cachait-il donc ?

Non, il ne pouvait vraiment pas tout lui dire.

II

Souvent il arrive qu’à la rencontre d’un inconnu on éprouve une sensation spéciale, mal définissable, indicible, aussitôt accompagnée du pressentiment encore confus d’une secrète corrélation qui vous ramènera dans la suite en présence l’un de l’autre soit pour une inimitié mortelle, soit pour une sympathie dorénavant à l’épreuve de toutes les difficultés.

A plus forte raison ceci se produit-il entre gens simplement étrangers l’un à l’autre, mais non point absolument inconnus. On peut même s’être longtemps coudoyés sans avoir rien remarqué de cette sorte de trouble intime qui vous gêne tous les deux, et la moindre circonstance alors tout d’un coup suffit à le provoquer. Est-ce de la haine ou de l’amitié ? du mépris ou de l’admiration ? on ne s’en rend guère un compte exact sur-le-champ.

Vous vous regardez : ce simple coup d’œil si vite échangé laisse de part et d’autre l’impression qu’il existe ou qu’il existera entre vous deux n’importe quoi que vous connaîtrez plus tard. Vous serez pour quelque chose dans la vie de cet inconnu, de cet étranger, ou il sera pour quelque chose dans la vôtre. Ne tâchez pas à l’éviter, ne continuez pas non plus à y penser : désormais vous voilà averti, ce passant jouera un rôle dans vos destinées.

Ainsi du lieutenant Pichard et de Jean Letrême.

Si l’on appelle se connaître, pouvoir dire ce qu’on fait, ce qu’on dit, à quelle heure on mange, de quelles petites maniés on compose ses habitudes extérieures, ils se connaissaient ; mais autrement, ils ne savaient rien l’un de l’autre. Une année avant que Letrême vint au régiment, ils s’étaient rencontrés quelque part sans même se connaître de nom : alors ils ignoraient qu’ils dussent se revoir un jour.

Maintenant encore, ils ne devinaient point leurs pensées, mais par une sorte d’intuition presciente ils devinaient une ombre entre eux, celle qui éloigne ou qui rapproche définitivement deux hommes d’abord inconnus, puis seulement étrangers, enfin indifférents l’un à l’autre.

Pichard n’avait ni son père, ni sa mère : une jeune sœur, tout ce qui lui restait au monde, demeurait aux environs de Châteaudun.

Letrème était orphelin : élevé par un oncle et par une tante qui possédaient dans la même région une terre où ils habitaient, il était venu s’engager sur la frontière du nord, dans le régiment de Pichard, par hasard sans doute.

Pichard ne connaissait de Letrême que ces détails assez incomplets. Letrême savait autre chose de Pichard. Depuis un an qu’il servait sous ses ordres il n’avait jamais eu l’occasion de lui parler d’une façon un peu intime : en effet, en aucune circonstance ils ne s’étaient accordé d’autre attention que l’attention ordinaire à des gens occupés de fonctions très différentes quoique se rapportant au même métier. A présent, entre eux, il y avait une ombre.

C’est cette ombre que l’officier avait vu passer dans les yeux du jeune homme. Il ne réfléchit pas sur le moment au singulier effet qu’il en avait éprouvé, mais plus tard il y repensa, lorsque les événements l’eurent rapproché de Jean, et il acquit alors la conviction que ce jour-là il avait eu l’idée vague de ce qui était arrivé ensuite.

Aussi bien cela ne sert-il de rien de s’attacher à prévoir l’avenir. On ne peut pas lutter contre certaines fatalités trop confusément aperçues longtemps avant leur réalisation en faits : du moins M. de la Mairie jugeait ainsi, quoiqu’il fût bon chrétien et qu’il allât à la messe d’onze heures tous les dimanches en sortant de la pension.

Lindor s’impatientait.

Le brigadier eut tout de suite terminé ses explications qui ne reçurent d’autre réponse qu’un petit hein, hein ! méditatif. Il salua et revint, soucieux, rejoindre ses camarades.

Après tout, ça devait lui être bien égal, à ce lieutenant, ce qu’il lui avait raconté. Car pour rien au monde il ne lui aurait avoué la vérité : d’abord il n’en avait pas le droit, puis c’eût été trop d’audace. On ne va pas de but en blanc dire à un officier : Mon lieutenant, j’aime votre sœur et elle m’aime, quoique vous n’en sachiez rien. J’ai appris qu’elle était très malade : vous n’en savez encore rien non plus — , et comme je ne l’ai pas revue depuis que j’ai quitté ma famille, il faut absolument que j’aille là-bas. — On ne va pas dire cela, en ajoutant : employez-vous à me procurer cette permission dont j’ai besoin pour aller voir votre sœur.

Comme il y a des choses ridicules dans la vie, même parmi les plus tragiques et parmi les plus navrantes !

Il n’obtiendrait point sa permission.

  •  — Ah ! mon Dieu !

III

Le lieutenant Pichard de la Mairie était de ces officiers qui, entreprenant leur carrière avec les meilleures dispositions du monde, reconnaissent au bout de quelque temps l’inutilité de leurs efforts, le ridicule qui s’attacherait à leur obstination à s’efforcer : pour cette raison ils se décident dès lors à ne faire que juste ce qu’il leur faut faire et à ne demander à ceux qu’ils ont sous leurs ordres que des résultats très ordinaires, mais très sûrs. La conviction ne fait point défaut à ces soldats, plus véritablement soldats que n’importe quels autres ; seulement ils en réservent l’usage et ils se gardent d’en faire montre, puisqu’elle ne leur servirait de rien : ils n’ont besoin que de sang-froid, c est-à-dire de placidité, de persévérance, et d’un certain détachement qui les empêche d’attribuer de l’importance à ce qui n en a pas et qui les aide à supporter les tracasseries inévitables, quelque tact qu’on ait des caractères et des opinions de ceux qui vous commandent. Le reste, à leur idée, n’est qu’une rêverie. Tôt ou tard on est forcé d en venir où ils en sont venus ; le plus vite est le mieux : ils y attendent les autres, les jeunes, les emballés et les présomptueux, les ardents à prioristes, et il les y accueillent avec un malin petit sourire. Par définition même l’officier est essentiellement quelqu’un de voué à un devoir, et, pour son bonheur, à l’encontre de beaucoup d’autres devoirs de la vie sociale, ce devoir est parfaitement déterminé, expliqué, délimité : là, l’esprit et la lettre ne font qu’un. C’est donc en toute paix qu’on ordonne d’une part, et qu’on obéit de l’autre ; l’unique chance de se tromper et même de se perdre est de vouloir interpréter par un zèle toujours téméraire et toujours fâcheux comme n’importe quel zèle, ce qui ne s’interprète pas, mais qui s’exécute, sans presse, en son temps, à sa place, textuellement. Ainsi comprenait Pichard grâce à une suite d’expériences personnelles qui avaient hâté sa maturité et fixé son jugement.

On est un homme, on commande à des hommes, soi-même on est commandé par d’autres hommes, par conséquent il faut prévoir les erreurs de nature et s’attendre à toutes sortes de mécomptes dans l’application des belles théories si sagement prônées en conférences ; il ne faut considérer que le but le plus pratique et le plus proche, le plus terre à terre, et ne pas s’égarer à voir les choses de trop haut.

M. de la Mairie envisageait son métier comme étant par-dessus tout ordinaire et ne se prêtant, au moins dans le service intérieur qui en règle l’ensemble en temps de paix, à aucun des déploiements d’imagination et d’activité auxquels s’épuisaient beaucoup de ses collègues et de ses supérieurs persuadés qu’ils amélioreraient tout et qui finissaient par tout gâter. La routine, oui, la routine intelligente prête à céder quand cela est nécessaire, voilà le seul principe de conduite à peu près infaillible et où ne s’usent pas les forces vives d’un homme qui voudrait réformer comme un ministre de la guerre ou imposer ses mesures de progrès comme un commandant de corps alors qu’il n’est qu’un simple capitaine ou un modeste lieutenant. Donc lui s’en tenait au train-train journalier, prosaïque, monotone, embêtant, indiqué par le tableau de travail, par la décision, ou par les notes du capitaine-commandant, et cet automatisme ponctuel, cette fidélité mécanique, lui convenaient ainsi : — jusqu’au jour où ses amertumes passées lui remontaient à la gorge, mais il les cachait bien.

D’un bout de l’année à l’autre, par exemple, il savait à l’avance jusque dans le moindre détail des progressions, quel genre d’occupations lui serait dévolu, à quelle époque il devrait entamer telle chose et à quelle époque il devrait l’avoir terminée, combien de temps il aurait de libre ; et quand l’année était finie, c’était à recommencer, pareillement. Il savait aussi quelles visites il ferait dans la semaine, quels plaisirs il prendrait ; il connaissait, avant de se mettre à table, quels plats on lui servirait à la pension, et ce que dirait le lieutenant en premier du 1er escadron, ce que lui répondrait le lieutenant en second du 4e, comment rirait l’officier d’armement, et ce manque d’imprévu, cette existence régulière de popote le dégoûtaient, et il n’en laissait rien paraître. Il avait l’air de prendre tout très bien, avec une égale négligence. Aussi tout ce monde enviait-il naïvement le président, lui le plus ancien et le moins soucieux. Tandis que les autres employaient leur énergie et leur volonté à s’agiter, à se plaindre, à récriminer et à réagir inutilement contre la vie toute faite, lui s’était appliqué à diriger ces deux forces au profit de sa patience, se disant que toutes choses, hormis celles-là, étaient plus fortes que lui, et il était patient, admirablement patient. Personne ne le connaissait.

Car il y avait un second Pichard très sensible et très découragé celui-là, très jeune et très désespéré de vieillir, très aimant et très malheureux de n’avoir rien, personne, à aimer, un Pichard bon et tendre, et qui avait trop souffert pour n’être pas désormais soumis à l’autre par la nécessité, admettant parfaitement qu’il ne pouvait mieux faire après tout que de se soumettre, mais regrettant cependant la nécessité de cette soumission. Ce Pichard-là parlait peu, ne paraissait jamais : quoique facile à émouvoir, il était très ferme dans ses résolutions de ne plus se laisser ni duper ni entamer, et il accomplissait strictement ce qu’il avait décrété. On ne le voyait donc ni au quartier ni au cercle, ni dans le monde ; à peine se montrait-il chez lui, de loin en loin, et encore y était-il alors forcément provoqué par quelque chose d’insolite, qui dépassait ses prévisions. Quand il fallait sortir, il disait à l’autre Pichard : « Allons, ton képi, ton sabre, tes gants. Tu y es ? bien. » — Et une fois dehors : « S’il faut parler, raille ; s’il faut rire, souris. Fais mine de ne rien voir, de ne rien entendre ; surtout ne t’intéresse à rien. Je t’en supplie. »

Aussi là où ses camarades étaient très embarrassés, il se trouvait absolument à l’aise, gardant vis-à-vis de n’importe qui, supérieur ou inférieur, la même immobilité de physionomie, la même dureté de parole, la même expression doucement chagrine et cependant la même causticité de propos, poli le plus qu’il pouvait, car pour lui la politesse, telle qu’il l’entendait, était la seule barrière vraiment infranchissable qu’on pût élever entre quelqu’un et soi, et qui primât toute hiérarchie.

Dans le monde, il se modifiait un peu : son visage affectait une bonhomie tranquille assez curieuse, que n’ont pas les jeunes gens, et qui engageait à le taquiner à cause de son âge. Mais précisément cet air rassis, à la fois bon et sarcastique, ce calme parfait, cette urbanité dédaigneuse, sans gêne, cette aménité moqueuse, sa complaisance, son a plomb qui ne se démentait en aucune occasion difficile, sa sérénité d’incrédule qui trompait en donnant à penser qu’il ne doutait de rien, les bruits de succès galants et de débauches effrénées qui couraient sur son compte sans être jamais précisés, le rendaient indispensable à la portion féminine du régiment : il tenait, dans les salons, une place à part, y allant le moins souvent possible. Si le brun d’Aubenac avait été justement surnommé « l’officier de ces dames », et le blond et fluet de Pernaillan « l’officier de ces demoiselles », Pichard de la Mairie, sans qu’il y eût pris aucune peine, était les deux et avec cela quelque chose en plus, un peu confesseur avec les unes, un peu papa avec les autres : ami de toutes, amant d’aucune, aimé de toutes. On le considérait comme extrêmement sérieux ; s’il s’amusait, s’il faisait la fête, c’était sérieusement, comme son service, grâce à son indifférence en matière universelle : « Pichard est un garçon sérieux, » disaient les hommes et les femmes. Avec cela une santé point très bonne, quelques avant-coureurs de rhumatismes. Il avait trente ans, n’était pas laid, vivait grandement et fort disputé, un peu craint, énormément envié, jamais plaint. Personne ne le connaissait.

Dansait-on, parmi les femmes on préférait le retenir auprès de soi à causer longuement pour se lever ensuite au milieu d’une phrase et faire un tour de valse avec lui ; on revenait après s’asseoir, et on reprenait la conversation où le caprice l’avait laissée. Puis il allait jouer un écarté dans la salle à côté, pour regagner bientôt le cercle où se complotaient le souper et le programme de la nuit. il n’était donc ni de ceux qui animent un bal, ni de ceux qui mettent leur bonheur d’une soirée à porter un éventail ou les gants d’une dame à sa suite depuis le buffet jusqu’au boudoir solitaire un peu plus, au bout de l’enfilade des pièces changées en étuves, ni de ceux qui flirtent, ni de ceux qui conduisent le cotillon. Cela ne l’empêchait pas de plaire, c’est même sans doute la vraie raison pour laquelle il plaisait parce que cette lassitude, ce dédain poli, cette raillerie et cette indifférence étaient bien son genre : cela lui allait, on ne le comprenait pas autrement. Au lieu que la plupart de ses élégants camarades se donnaient un mal inouï à se faire une manière, il était naturel, c’est-à-dire qu’il était sincèrement revenu de tout, fatigué de tout ; fatigué était bien le mot propre. Et avec son air las de noceur très distingué, son dos voûté, son œil morne, avec la perpétuelle inclinaison de son buste en avant, son perpétuel ploiement des jambes, sa parole calme, un peu lente, à la gaîté incisive et retenue, suivie de son hein, hein accoutumé, tic contracté à la suite d’une chute de cheval qui lui avait laissé une légère surdité et de l’hésitation dans ses réponses, il avait le don précieux d’être surtout sympathique à ceux qui le voyaient souvent et depuis longtemps, antipathique à qui le rencontrait pour la première fois ou n’avait avec lui que des rapports de service.

Maintenant pourquoi passait-il pour plus sérieux que tel capitaine et que tel commandant plus âgés, plus respectables ? C’était encore une impression irraisonnée qu’il produisait, puisqu’en même temps on le tenait pour un effroyable viveur. Personne ne faisait mystère de cette opinion qui lui importait peu et dont beaucoup d’autres à sa place se seraient glorifiés. Il ne s’adonnait point à cette vie de fête comme à un plaisir, mais comme à une habitude devenue indispensable, et comme à une fonction faisant en quelque sorte partie de l’ensemble des fonctions assignées à son grade dans l’armée et à son rang dans la société.

Personne encore, à cause de cela, n’aurait eu l’idée saugrenue de songer à le marier. Le « président » marié, quelle excellente farce ! disait-on parfois à la table du mess ; et lui souriait bonnement, de son sourire désenchanté, tranquille, naturel.

Sa vie n’était pas un roman extraordinaire.

Il se rappelait souvent que dans son enfance il avait été d’abord amoureux de toutes les jeunes filles qu’il voyait, mais très réellement amoureux entre neuf et douze ans de grandes jeunes filles de vingt ans. Il s’imaginait même avoir beaucoup souffert alors de dépit et de jalousie à cause de ses cousins, plus âgés, dont la rivalité, par conséquent plus heureuse, l’enrageait. Ces petites colères, ces larmes d’enfant, étaient ce qu’il arrivait le mieux à se rappeler. Même une de ces jeunes filles avait feint de l’aimer et lui avait persuadé, par une innocente et bien petite dérision, qu’ils étaient fiancés l’un à l’autre : sur quoi il ne la quittait pas de l’œil en compagnie, épiant ses moindres gestes, malade d’un sourire donné à Stanislas, le fils de sa tante maternelle, alors polytechnicien exerçant un prestige énorme sur tout ce petit monde. Longtemps il avait conservé au doigt un mince anneau d’or dont elle lui avait fait présent pour ces prétendues fiançailles. Il le possédait encore au fond de quelque tiroir, parmi la foule des menus souvenirs qu’il s’était naguère amusé à collectionner ; les jours où il fouillait là dedans, il éprouvait un indicible attendrissement à toucher cet anneau. Cinq ou six mois après, son adorée était partie en voyage, et, dans la suite, il avait assisté à son mariage avec Stanislas, officier d’artillerie, cela très froidement, sans aucune tristesse : il s’en étonna candidement.

Dans sa quatorzième année il eut une aventure avec l’institutrice de ses sœurs, Caroline Jungfer, une grasse et chaude allemande, toute potelée, qui n’en pouvait plus les soirs d’été où l’air était étouffant, et qu’on renvoya par crainte de quelque scandale avec les cochers et les valets. Il s’était trouvé, par hasard, dans sa chambre un de ces soirs-là ; elle n’avait pas résisté à son envie de se satisfaire, et elle l’avait pris. — Vers la fin de son adolescence, marquée par une grande exaltation de goûts militaires assez peu surprenants, en somme, puisque son père avait été colonel de cuirassiers et que presque tous ses ancêtres avaient occupé des grades plus ou moins élevés dans l’armée, il avait découvert avec épouvante qu’il aimait l’aînée de ses sœurs, plus jeune que lui de douze mois seulement, et sa sœur lui avait avoué qu’elle l’aimait.

Tous les deux cédaient à une crainte absurde, attachant à un sentiment fictif une gravité qu’il ne devait point avoir.

On la trouvait admirablement belle, de cette beauté maladive qui développe les passions bizarres. Lui n’avait pas de plaisir plus vif que de la voir, de l’envelopper du regard, de rester auprès d’elle, de lui parler et de l’entendre parler, pas de plus délicieuses émotions que de se blottir contre elle et de l’embrasser dans le cou, dans les épaules. Elle lui rendait ses caresses, troublée du même trouble que lui. Ils venaient alors de perdre leur mère, morte des suites de ses dernières couches sans connaître la fille qu’elle mettait au monde, et un matin, en jouant tous deux avec le bébé que la sœur habillait, ils convinrent qu’ils subissaient un attrait criminel l’un de l’autre. Dans leur naïveté, ils se crurent des êtres abominables : plus d’adieu le soir, ni baiser, ni bonjour le matin, plus de jeux, plus de regards. De ce moment leur fraternité disparut et fit place à la gêne. Chers ridicules ! empressés à s’éviter, il souffraient beaucoup de n’être plus l’un à l’autre ni frère ni sœur. Ils se rompaient et, quand ils l’eurent reconnu, ils ne s’en tinrent que plus éloignés.