Éloge de Maximilien de Béthune,... duc de Sully, avec des notes historiques tirées du chaos des Mémoires de Sully,... un plan abrégé du grand dessein de Henri IV, un tableau de la France, etc., par M. l'abbé Couanier Deslandes

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P.-G. Simon (Paris). 1763. In-8° , VI-109 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1763
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DE MAXIMILIEN
MARQUIS DE ROSNY,
DUC DESULLY,
PRINCIPAL MINISTRE DE HENRI LE GRAND,
DE MAXIMILIEN
MARQUIS DE ROSNY,
DUC DE SULLY,
PRINCIPAL MINISTRE DE HENRI LE GRAND,
A VE C des Notes historiques tirées du cahos des Mémoires
de Sully , & rassemblées de différentes pièces décousues ,
des Réflexions} des Particularités curieuses de ces deux
Grands Hommes , relatives au Discours ; un Plan abrégé
du grand Dessein de Henri IV, un Tableau de la-
France, &c.
Par M.l'Abbé COUANIER DESLANDES.
Restituit rem
Nonponebat enim rumores ante salutem.
Ergo magisque magisque viri nunc gloria claret.
ENNIUS.
A P A R I S,
Chez P I E R R E - G U I L L AU M E S I M ON , Imprimeur
du Parlement, rue de la Harpe , à l'Hercule.
M. D. C.C. LXIII.
AVEC APPROBATION ET PERMISSION,
P R E' F A CE.
ONSIEUR DUCLOS, Secrétaire de
l'Académie Françoise , m'ayant fait
lhonneur de m ecnre dans un billet, que mon
Discours avoit balancé les suffrages ; &
m'ayant dit ensuite de vive voix, que contre
l'usage établi , il n'y auroit point d'acceffits
pourles raisons que fait l'Académie , je fus
embarrassé fur le parti que je prendrois.
Faire imprimer un Discours qui n'a été ni
couronné, ni nommé , me suis-je dit à moi-
même , cela n'aura-t-il point l'air d'un appel
au Public , comme íì l'on vouloit, dans un
dépit sot & jaloux, arracher la couronne au
Vainqueur , après l'avoir vainement dispu-
tée , & ne pas convenir de fa propre défaite :
sentiment qui r endroit justement ridicule ce-
lui qui en seroit capable, supposeroit l'amour
propre le plus aveugle & le plus insensé, &
s'accorderoit mal avec l'ambition d'obtenir
les suffrages de l'Académie.
D'une autre part, j'avois passé bien des
heures à lire l'Histoire du tems, à extraire ,
ou pour mieux dire , abréger quatre tomes
in-folio des anciens Mémoires de Sully ; à
prendre , tantôt dans une narration , tantôt
dans un Discours de Politique ou un Mé-
AIJ
IV PRÉFACE.
moire de Finance ; tantôt dans une Lettre $
ou de Henri IV, ou de Sully , ou de Ville-
roi, ou de Beaumont, &c. tous les traits qui
pouvoient entrer dans le tableau de ce grand
homme.
II avoit fallu ensuite jetter un coup d'oeil
général sur tous ces matériaux, mettre Tordre
dans ce cahos , rassembler tous ces traits
épars , les rapprocher , les ranger à leur
place , prendre les proportions, saisir les at-
titudes , tâcher , en un mot, de représenter
Rosny ni plus ni moins grand qu'il n'étoit,
de le peindre d'après lui-même, de le mon-
trer seul, sans donner au sujet d'autres ac-
compagnemens que ceux qui en naissoient,
qui en faisoient partie. Je ne me flatte pas
d'y avoir réussi : mais l'entreprise seule n'étoit
pas l'ouvrage d'un jour. J'avois encore passé
du tems à travailler des notes historiques ,
accompagnées de réflexions relatives au Dis-
cours. Mais à quoi bon tout ce détail. II se
réduit à dire que mon amour propre , (celui
qui n'en a point le trouvera mauvais s'il veut )
que le mien donc n'a pû se résoudre à jetter
au feu le labeur de près de neuf mois. Puisse-
t-il ne s'être pas trop groíîiérement trompé 2
& puisse le Public , après avoir encensé les
talens sublimes , honorer d'un regard la mé-
diocrité !
Je finirai cette Préface par une Requête ,
PRÉFACE. V
qui paroît juste , adressée à M. Thomas. Je
lui dirai, au nom de tous mes Confrères les
concurrens, qui, je crois, ne me désavoue-
ront pas : qu'il doit être à présent rassasié de
triomphes. Qu'il quitte enfin la carrière, &
qu'il aille prendre au milieu des Agonothetes
la place qui est dûe à son mérite. S'il conti-
nue à vouloir toujours escrimer, il éteindra
rémulation, qui est le but des prix de l'Aca-
démie ; on lui abandonnera le champ de ba-
taille , & personne ne voudra plus se mesurer
avec un adversaire toujours íur de vaincre.
Ce n'est pas Pintérêtni la jalousie qui me font
parler ici. J'ai concouru pour la première & la
derniere fois ().1 On peut-être vaincu fans
honte. II y a de la lâcheté à être un Zoïle. Je
rends un hommage sincère aux talens de M,
Thomas ; & malgré ce que dit Hésiode (2), je
ne lui sçais point mauvais gré d'avoir du gé-
nie , de l'érudition, du feu, de l'éloquence ,
dé l'élévation, &c.
II me reste à dire un mot fur les notes his.
toriques que je préfente au Public. Je sou-
haite qu'elles lui plaisent. Je leur ai donné
(1) Où bien je changerai d'avis.
(2)
Fabro faber,
Et figulo figulus indignatur, & cantor canton.
opera & dies.
VJ PREFACE.
plus ou moins d'étendue , suivant qu'elles
m'ont paru plus ou moins intéressantes. Je les
ai tirées presque toutes des Mémoires de
Sully. J'en ai partout abrégé le récit, & m'en
fuis rendu maître; ne conservant que-les cir-
constances les plus frappantes, & les paroles
les plus mémorables , que j'ai citées direc-
tement telles qu'elles font dans l'original,
fans y faire d'autre changement que de dé-
gager les phrases de la superfluité de mots.
Quand j'ai jugé qu'il seroit à propos d'en
changer le style, je les ai rapportées presque
toujours d'une manière indirecte. J'ai pensé
que les autres perdroient tout leur prix à être
traduites. II y a dans ces expressions antiques
un sel,une énergie, une naïveté que le nouveau
langage ne rend point. J'ai jugé du plaisir
qu'elles causeroient à mes Lecteurs par l'im-
preffion qu'elles ont faites fur moi. On aime
à entendre parler Henri IV & Rosny comme
ils parloient en effet. Que ce soient les pro-
pres paroles, c'est de quoi l'on ne peut
douter, si l'on sçait que Rosny avoitune mé-
moire excellente, & qu'il écrivoit tous les
jours dans un Journal, avec la derniere exac-
titude , ce qu'il avoit , ou fait, ou dit , ou
entendu.
DE MAXIMILIEN
DE B E T H U N E,
MARQUIS DE ROSNY,
DUC DE SULLY.
Saltem certaffe deccorum eft.
OS grands Hommes reçoivent une
nouvelle vie. Chaque année un. Corps
illustre de Citoyens sçavans & ver-
tueux les propose à l'admiration publi-
que , & leur rend dans le Sanctuaire de
l'éloquence , comme dans un Temple auguste , une
espèce de culte politique capable de les reproduire.
Qui eut plus droit de prétendre à ce culte ? qui
aima plus la Patrie & son Roi ? qui leur rendit des
services plus signalés & plus nombreux, que, Maxì-
milien de Bethune, Marquis de Rosny , Duc de
Sully ? Noms immortels ! J'ose disputer l'honneur
de le célébrer. Puisse ma main timide représenter
les traits de ce grand Homme & ne point Jes défi-
gurer. Puissé-je , du récit de ses vertus, enflammer
tous les coeurs François !
2
II est beau de servir d'interprète à la voix de la
Patrie , & de dire en son nom aux Citoyens, en
leur montrant l'image des Héros qui se sacrifièrent
pour elle : Citoyens , voilà les honneurs que la re-
connoissance rend à la vertu. Ils furent grands , ils
furent justes , ils aimèrent l'Etat ! Vous qui portez
leurs noms , & vous qui occupez les mêmes places,
osez leur ressembler. Déjà la main de la Patrie pré-
pare , déjà elle suspend l'immortelle guirlande sur
vos têtes , & vous ouvre le Temple de la gloire . ..
Allez-y graver votre nom par vos bienfaits !
Je peindrai dans Rosny un assemblage rare de ta-
lens & de vertus : plusieurs grands Hommes dans un
seul : un grand Guerrier, un grand Négociateur,
un Conseiller d'Etat incomparable , un grand Minis-
tre , un Citoyen , un Sage, un Homme vertueux.
On le verra d'abord partager les travaux & les pé-
rils du grand Henri, traiter avec les Princes & les .
Particuliers : ensuite unir dans le Gouvernement ,
la sagesse du Conseil & la vigueur de Pexécution.
Ses actions le loueront ici plus que mes réflexions.
Le véritable éloge des hommes célèbres , c'est le
tableau de leur vie.
Ame sublime de Rosny , élevé maintenant mon
ame à ta hauteur ! Inspire-moi de grands sentimens,
de grandes pensées , des expressions simples , no-
bles , dignes de toi !
PREMIERE PARTIE.
La voix de la discorde frémissoit de toutes parts :
les feux s'allumoient , & l'on préparoit le fer. Le
moment fatal approchoit, où sous un Roi mineur,
une Régente ambitieuse, avide du commandement,
ennemie de l'Etat ; de fiers Etrangers conjurés con-
tre une portion du Sang des Rois , alloient faire
nager la France dans son propre sang , changer ses
plus belles Provinces en autant de champs de ba-
taille, & ses campagnes en déserts. Le Ciel fit naître
alors celui qu'il destinoit à guérir les playes de l'Etat.
Quoiqu'il eût versé dans son ame ces hautes qua-
lités qui dispensent de titres , & font qu'un grand
Homme est né de lui-même : il voulut que Rosny
trouvât dans une illustre extraction ( i ) le secours
des exemples , & la faveur des occasions. Le reste
fera l'ouvrage de sa vertu. Elle jette un vif éclat dès
son aurore. Déjà elle a frappé les regards &. fixé
l'attention du Prince de Navarre, qui dans un en-
fant démêle un Héros. Mais c'est à lui qu'il appar-
tient de le former. Le jeune Maximilien apprend
fous un tel Maître en le voyant, la science des com-
bats , & la science plus difficile de lutter contre la
fortune. A quelle épreuve (2) elle met d'abord son
courage ! II est du nombre des Proscrits qu'un zèle
affreux immoloit pendant cette nuit qui prêta fort
ombre au crime de nos Pères. Il fort. Il voit couler
des flots de sang. II entend les cris des mourans &
les clameurs barbares de leurs ennemis. II erre au
milieu d'eux & parmi les poignards. Mais le Ciel
veille fur ses jours. Rien n'est capable de le détacher
du Prince, ni ses disgraces , ni les sets dont ost
charge ( 3 ) ses mains royales , ni l'honneur péril-
leux de le servir» II voit sa vertu plus grande , plus
auguste & plus digne d'attachement dans le malheur.
Quand finira cette triste Captivité ? II est dangereux
d'en sortir. Enfin le généreux prisonnier a rompu
ses fers. Rosny l'a suivi dans sa fuite heureuse. Je
le vois dans les derniers rangs de la Milice ( 4 ) faire
l'apprentissage de la guerre à la manière des grands
Hommes ; joindre aux leçons vivantes l'étude de
l'Histoire & des Sciences militaires ; unir l'obéissance
d'un simple Soldat à la valeur bouillante d'un jeune
Héros , voler partout à la victoire ou à la. mort.
C'est lui qu'on apperçoit à la tête de ceux qui
escaladent la Reole ; c'est lui qui s'élance fur les rem-
parts de Villefranche, & yeut y planter l'étendard
AIJ
4
commis à sa valeur. S'il est accablé par le nombre
des combattans , s'il est précipité dans le fossé, ií
ne laisse point dans leurs mains le précieux dépôt
dont il est plus soigneux que de sa vie. Bientôt,
lans être étonné de sa chûte, il le reporte à un nou-
vel assaut.
Il s'est rendu digne de commander. Maintenant il
paroît à la tête des braves qu'il a rassemblés à ses dé-
pens pour combattre aux côtés du Roi de Navarre
& sous ses yeux : poste périlleux & digne de lui.
Parlerai-je de l'entreprise presque funeste sur Eause,
où renfermé avec le Prince (5), il soutient avec lui
& quinze compagnons, les efforts de tout un Peu-
ple armé contre son Souverain ? Jamais Henri, ja-
mais ceux qui l'accompagnoient dans les hasards ne
virent la mort si présente : jamais la valeur, réduite
à i'étroit, ne triompha d'un péril plus terrible.
La guerre, qu'une paix trompeuse avoit suspen-
due , jè rallume. Henri a précipité sa marche. II est,
arrivé devant Cahors. La place défendue par de for-
tes murailles, est couverte de trois côtés par un
Fleuve. Au dedans un Peuple intrépide unit ses ar-
mes à celles d'une garnison nombreuse qu'anime la
présence d'un Gouverneur aussi-brave que vigilant. I
Quel horrible fracas ! quels cris confus troublent
tout-à-coup le silence de la nuit ! Henri vient de
s'ouvrir un passage imprévu* : les rues deviennent
un champ de bataille. L'habitant surpris se défend sur
les maisons. Rosny a trouvé des périls dignes de sa va-
leur. Sa place est celle où les traits où la mort volent
de toutes parts. Une pierre énorme le frappe, le
renverse : il se relevé, & va dans une autre mêlée
répandre son sang & celui des ennemis. Cinq jours
& cinq nuits sont témoins de la défense la plus fer-
me , & de l'attaque la plus vigoureuse qu'on vît ja- :
mais. Henri veut prendre la place ou périr. (6) II en
* Par le pétard qui fut employé pour la première fois dans
cette occasion.
a fait passer la résolution dans l'ame de tous, ses guer-
riers. Privés de nourriture & de sommeil , épui-
sés de forces & de sang ils se soutiennent à peine.
Cahors va-t-il devenir leur tombeau? On vole
à son secours de toutes parts. Hâtez-vous, arrivez
brave de Choupes : achevez la victoire : sauvez
Henri, & les Héros qui vont succomber avec lur.
Tant d'épreuves ne font qu'élever le courage de
Rosny. II faut que le Roi de Navarre en tempere
l'ardeur, & prenne pour la vie de ce jeune Héros,
un soin qu'il n'a pas pour la sienne. Qui fait aban-
donner à Fennemi le dessein qu'il avoit fur Montsé-
gur ? Rosny s'y est jette avec quarante Gentilshom-
mes. Le quartier qu'il défend , foible d'abord , de-
vient imprenable par ses travaux, dont la diligence
incroyable répond à l'intelligence qu'il y déployé,
Tels sont les premiers pas que Rosny fait dans la
carrière de la gloire. Déja sa réputation naissante a
attiré sur lui les regards du Duc d'Alençon. Le nou-
veau Souverain Desbelges (7) a désiré l'appui de sa
valeur .... Cette valeur , ce bras, ce sang & cette
vie vous appartiennent, ô Henri ! ne craignez point
qu'un Héros vous manque de foi. Si son courage
impatient du calme qui vient d'enchaîner vos armes,
l'appelle où il y a des combats & des périls , après
l'avoir signalé contre l'Espagnol, son zèle le fait ré-
voler vers vous. Que vois-je? que prépare-t-on
contre Henri, contre l'Etat ? La Ligue formée dans
l'obscurité, & foible dans son origine, s'est accrue r
ses regards audacieux font trembler fur son Trône
le dernier des Valois. Ceinte du bandeau de la Re-
ligion, & armée des foudres de Rome, soutenue de
l'Espagne , commandée par Guise, autorisée par le
Monarque dont elle attaque la puissance, & qu'elle
contraint de lui prêter ses armes & son nom : elle
a réuni ses forces, elle a juré la perte du, Roi de
Navarre. Que d'ennemis se rassemblent de toutes,
parts! tout s'arme , tout devient soldat, tout le
A IIJ
Bataille de
Coutras.
6
Royaume enfante contre lui des bataillons. Mais
Henri ne s'étonne pas. L'orage a grondé sur sa tête
& sa vertu s'est reveillée. Rejettons, a dit ce Héros,
dans les entrailles de nos ennemis la mort & la des
truction qu'ils nous préparent.
Je vois Rosny voler à son secours suivi d'une
troupe d'amis & de Vassaux que son zèle entretient
pour la défense de son Maître. Je le vois traverser
au milieu de mille hasards quatre ou cinq Provinces
remplies des Partis de la Ligue. II arrive auprès du
Roi de Navarre : il oppose aux conseils timides que
la terreur du Duc de Mayenne présent, inspire aux
âmes foibles, des conseils vigoureux & salutaires.
(8) Vous montrerai-je ce Héros foudroyant les murs
de Talmont : joignant l'intelligence à l'intrépidité
dans l'attaque des places, & donnant dès-lors une
haute idée de ses talens dans cette science. Le mon-
trerai-je tantôt attaquant avec une audace incroya-
ble pendant deux heures, la tête du Fauxbourg de
Fontenay : tantôt dans les tranchées la bêche & le
pic à la main , poursuivant jour & nuit la prise d'un
bastion qui doit entraîner celle de la Ville ; ou dans
la Forêt de Benon à la tête de cinquante hommes ,
taillant en pièces, prefqu'à la vue de l'armée enne-
mie , un détachement qui la fuit. Je laisse cent com-
bats & cent périls, dont fa prudence & son courage
le font triompher. Je le fuis à Coutras.
Joyeuse (9) y vient chercher sa perte. La honte
& la vengeance l'enflamment , & la présomption,
l'aveugle, II ne fcait pas que le Héros qui a battu ses
troupes pendant son absence , va las achever à Cou-
tras , & le joindre lui-même aux morts. Mais d'a-
bord la fortune qui le trahit, favorise son orgueil,
II triomphe un moment, & les cris de la victoire
sont dans la bouche de ses guerriers .... qui tonne
du haut des collines, & qui lance ces feux terri-
bles ! C'est vous , Rosny, qui dirigez dans cette fa-
meusee journée les foudres du Roi de Navarre, L'ac-
7
tivité les multiplie entre vos mains. Leurs coups
pressés ouvrent, au travers de l'armée de Joyeuse,
cent chemins sanglans à la mort, à l'épée redouta-
ble des Bourbons. Les escadrons sont renversés , les
bataillons rompus : ils cèdent, ils fuyent, tout nage
dans le sang. Rosny, des batteries où sa valeur est
enchaînée, porte ses yeux fur le champ de bataille.
Le moment est venu de poser la foudre. II vole fur
les pas du Grand Henri. De quels yeux s'apperçu-
rent alors ces deux Héros ! (10) Rosny voyoit un
Prince, dont la valeur plus qu'humaine íembloit
triompher toute seule : Henri crut à bon droit lui
devoir la moitié de fa victoire.
Certes, s'il en eût été cru : si les conseils des
Grands de ce Parti (11), prompts à détruire leur
ouvrage , & se repentans presque de leurs succès ,
n'eussent pas, je ne sçai par quelle destinée, prévalu
fur ses conseils sages & fidèles, & sur le propre
sentiment du Prince , on eût receuilli les fruits de
cette journée. Les Persécuteurs du Roi de Navarre
étoient abattus, la Ligue étouffée , l'Etat délivré.
Mais Henri, cette fois , parut ignorer le prix d'un
moment perdu. Rosny n'eut pas la douleur de voir
l'armée dissipée f son Maître replongé tout d'un coup
dans tous les périls dont il étoit sorti par sa valeur,
& Vainqueur plus abandonné que s'il avoit été vain-
cu. De Contras il étoit parti pour rendre dans une
autre armée de nouveaux services à son Maître.
Mais cette armée d'Etrangers abandonnée à elle-
même fans guide, ausi-bien que fans Chef (12)
dans des lieux inconnus, avoit expié par la main
de Guise à Auneau le revers de Joyeuse. Rosny,
pendant qu'il cherche & qu'il attend le Prince de
Conti, apprit la défaite qui releva l'audace de la
Ligue , & la porta contre son propre Roi à ces ex-
cès dont nous abhorrons la mémoire Roi de
Navarre , c'est à vous de venger l'injure du Roi de
France, & dans fa cause celle de tous les Rois.
A IV
Combat de
Bonneval.
Défendez votre sang, votre ennemi. Du sein de ses
honteux malheurs, il attend, il désire, il n'ose espé-
rer le secours de votre bras. Rosny brûle d'ardeur
de le servir. II devient Pinstrument heureux de la
reconciliation de ces deux Princes. Négociateur ha-
bile , il a guéri leurs soupçons mutuels , il a uni par
un traité leurs armes & leurs coeurs.
Touché d'un si grand objet, il semble alors redou-
bler son ardeur pour la proportionner au service de
deux Rois , dont l'un est son Maître par choix , &
l'autre par le droit de fa Couronne. On le vit ren-
fermé dans Tours avec le malheureux Valois , que
la vengeance de la Ligue y vient chercher, donner
à ce Prince une haute idée de sa prévoyance, l'éton-
ner par sa diligence, le rassurer par sa présence.
Que de génie , que de courage il va déployer dans
le siège qui se prépare. Mais Mayenne n'attend pas
l'approche du Roi de Navarre.
Si jamais cet instinct sublime & fier, qui fait qu'un
homme court au-devant de la mort, & l'envisage
sans effroi, eut occasion de paraître avec éclat : c'est
dans ces terribles combats , où avec des forces éga-
les , peu nombreuses, dans un espace resserré ,
deux partis se disputent la victoire. Ailleurs la for-
tune domine, l'avantage des lieux, la supériorité
des forces , la multiplicité des mouvemens , la con-
fusion, la multitude , le tumulte offusquent souvent
la valeur. Ici toute son action paroît à découvert.
Maîtresse des hasards , & du sort qu'elle fait plier
sous ses efforts, c'est elle qui commence, poursuit,
achevé la victoire. C'est dans un semblable combat
que je vois Rosny signaler Fardeur indomptable de
son courage. Les deux, détachemens cmt monté,
comme de concert, la colline qui les sépare. Ils
se joignent fur le sommet, le moment de la rencon-
tre est celui de l'attaque. Rofny & quarante des
siens sont renversés du premier choc. Alors que
ne vit-on pas ? Le Héros se relevé & pousse son che-
9
val sanglant dans une forêt de lances & d'épées, ni
le fer, ni le feu ne l'arrêtent : ses coups portent
par-tout la mort. Cinq fois les ennemis sont enfon-
cés. Cinq fois l'intrépide Saveuse les ramené au
combat avec plus de furie. Mais enfin il faut céder.
Déja deux cent de ses guerriers couvrent la terre.
Lui-même il tombe aux pieds de ses vainqueurs
percé de coups, & vient honorer leur triomphe
par son désespoir (1 3).
Mais quel deuil succède tout d'un coup à ce beau
triomphe ! & à quel nouveau genre de combat est
réduit ce Héros ! La vertueuse Courtenai (14), unie
à lui par un lien sacré , étoit expirante à R osny. II
y vole, ô douleur ! un Barbare s'est emparé de fa
maison au nom de la Ligue, & lui en refuse l'en-
trée. Celui qui brave les périls les plus affreux,
craindroit-il de mourir en cette occasion ? Déja il
préparoit l'assaut, & alloit forcer sa propre maison
si le lâche usurpateur avoit eu autant de résolution,
qu'il avoit eu de cruauté .... Venez voir ce guer-
rier si fier, si terrible dans les combats , dompté par
la douleur, recueillant les derniers soupirs d'une
épouse chérie, & s'efforçant envain de retenir ce
digne objet de sa tendresse ; & après qu'elle lui est
ravie, fondant en pleurs fur son tombeau. Mais s'il
est permis aux Héros d'être accessibles à la douleur,
ils n'y doivent pas succomber. Rosny s'arrache de
ces lieux funestes, & va chercher de mâles consola-
tions dans les combats, dans son devoir, dans le
service de son Roi.
Arrêtez ici vos regards. Tout a changé de face en
un moment. Valois n'est plus. Je vois la fureur de
la ligue plus animée après un parricide affreux : l'am-
bition des Guises se proposant un plus grand prix
que la vengeance : un trône ébranlé par des mains
impies : un Monarque étendu sur ses degrés sanglans,
environnés de précipices : le Prince qui doit.y mon-
ter, abandonné d'une partie des guerriers de l'ar-
Combat d'Ar-
gués.
Combat Aa
FauxbourgS.
Germain.
10
mée Royale, livré avec un petit nombre d'anciens,
serviteurs à la foi douteuse des autres que l'intérêt
retiens : (i 5) que l'intérêt peut pousser à des atten-
tats ; engage dans le même tems, dirai-je parla tra-
hison , ou la faveur de la fortune : ( 16) dans le cen-
tre de ses Etats : les Princes de son Sang jaloux de
sa périlleuse grandeur : ses amis éloignés, ses enne-
mis voisins, Rome , l'Espagne, son Royaume con-
jurés contre lui ; sa vertu reduite à l'étroit en specta-
cle atout l'Univers.... Arques ! Contrée mémora-
ble à jamais ! d'un côté la mer, de l'autre une ar-
mée , de tous côtés des Villes ennemies. Henri au
milieu avec quatre mille hommes. Nulle issue que la
mort ou la victoire. (17) Mayenne s'approche , il
ferre fa proye, elle ne peut plus lui échapper. Sont-
ce des hommes qui combattent ! l'attaque de neuf
cens chevaux n'a pas épouvanté Rofni. Avec cent
cinquante Maîtres il soutient, pousse, met en fuite,
poursuit trois escadrons. Une seconde attaque plus
terrible est suivie d'une autre victoire ; mais à ce
coup l'ennemi fond fur eux avec des forces capa-
bles de tout accabler. II est un point au-delà duquel
le pouvoir de la valeur ne s'étend pas. Dans leur
déroute un bataillon leur prête un abri de peu de
durée. Rosny va chercher du secours (18) & n'en
amène pas. Il vient mourir. II dissimule aux autres le
péril dont il voit toute l'étendue , & leur donnant
des espérances qu'il n'a pas, il les rend capables de
vaincre encore... Les ombres fe dissipent. L'armée de
la Ligue paroît, s'avance déployant mille étendards.
Le canon d'Arqués la foudroyé. Mayenne se retire
en frémissant. Ainsi finit à la gloire du Grand Henri
le combat le plus hasardeux & le plus inégal qui fût
jamais (19).
Tirons un voile fur l'affreux théâtre ou Chatillon
venge les mânes de son père : où Rosny n'employe
qu'à regret sa valeur & son bras contre des Adver-
saires que la peur a désarmés. Meulan secouru par
11
son industrie, Evreux pris fans canon, & Anfreville
délivré d'un siège ; les mouvemens de l'ennemi
éclairés par sa vigilance & son infatigable activité ;
Pacy, place fans résistance & presque sans murailles,
que l'avantgarde d'une armée n'ose attaquer, parce
qu'il la défend, furent des titres de gloire plus fla-
teurs pour cette grande ame. Mais je me hâte d'ar-
river fur les rives de l'Eure aux Champs d'Ivry.
Enfin, le moment est venu qu'appelloient. depuis
si long-tems les voeux impatiens du grand Henri.
Mayenne & le fougueux Egmont sont venus cher-
cher le combat. Les deux Armées se mesurent des
yeux, & choisissent leurs postes. Demain avec la
naissance du jour les Chefs décideront leur sanglante
querelle. Qu'elle est dans les hommes extraordinaires
cette divination & cet instinct , dont les âmes vul-
gaires ne connoissent pas le secret ? Est-ce le Ciel
qui leur découvre ce qui se prépare ? ou leur ima-
gination embrasée qui leur montre ce qu'ils désirent ?
Avant que la voix (20) de son Roi l'appelle à par-
tager la gloire de cette journée , le génie de la
guerre a réveillé Rosni : l'image des combats tient
les yeux ouverts, & son ame suspendue pendant
toute une nuit. Il précipite sa marche. On eut dit
que les deux partis attendoient la venue de ce Guer-
rier pour commencer. Déja il a mesuré d'un coup
d'ceil rapide, avec Henri, la disposition des deux
Armées , & le champ de bataille ; déja il a pris dans
l'Escadron du Roi, dans cet Escadron, centre des
périls & de la gloire, la place qui convient à sa va-
leur (21) ; au même instant les Escadrons se préci-
pitent l'un fur l'autre , & s'arrêtent tout d'un coup
dans leur choc impétueux. Le fer, le feu, les lances.,
les épées se rencontrent, se mêlent.. Je ne
peindrai pas Rosny dans l'ardeur de la mêlée, sou-
tenant les efforts terribles du Comte d'Egmont 2
donnant la mort, & l'attirant sur lui par sa valeur,
percé de coups, foulé sous les pieds de deux cens
La batailla
d'Ivry.
12
chevaux ; se relevant ensuite & faisant des prison-
niers sur le champ de bataille qu'il arrose de son
sang, C'est un spectacle moins affreux, plus tou-
chant, & peut-être plus beau que la victoire même,
que je veux mettre sous les yeux.
On portoit ce Héros pâle , couvert de blessures
& d'honneur, sur un brancard. Son cheval de ba-
taille , ses Captifs, ses armes , ses trophées où brille
l'étendart superbe de Lorraine , les Guerriers qu'il
a commandés dans le combat, fui voient ou precé-
doient dans cette pompe militaire que le hazard
avoit formée, & montroient au milieu des champs
l'image d'un triomphe. Le Vainqueur d'Ivry s'arrête
un moment à cettre vue. II court, il se précipite fur
lé brancard , se panche fur Rosny , baise ses playes.
O sublime attendrissement ! O paroles qu'il n'appar-
tient qu'à des âmes supérieures de prononcer ! Au-
guste Assemblée de Héros qui les recueillîtes en
silence , que ne puis-je ici vous représenter ! Je
vois un Sujet vivement ému, prêt à payer de mille
vies les bontés de son Roi ; & un Maître l'ami de-
son Sujet, qui reconnoît hautement ses services, &
qui honore une valeur extraordinaire d'un titre su-
périeur à tous les titres. Brave Soldat & vaillant
Chevalier, lui dit Henri , vous n'avez pas démenti
mon attente. Vous l'avez même surpassée. J'atteste les
grands Princes & les vaillans Guerriers qui m' environ-
nent , & c'esr à leur vue que je vous déclare vrai & franc
Chevalier, non pas de l' Accolade, ni des Ordres, mais
de mon entière , mais de ma sincère affection. Au même
instant il s'éloigne , & laisse expirer sur les lèvres
de son ami , comblé de ses faveurs , les yoeux que
la reconnoissance y commençoit. Jamais les vain-
queurs Romains ne jouirent d'un plus beau triom-
phe : jamais la valeur militaire ne reçut un plus
digne prix.
Tant de combats, tant de périls, tant de sang ré-
pandu, tant d'autres actions de courage & d'habi-
13
leté , dont la foule m'accable , & que je fuis con-
traint de passer sous silence, suffiroient pour illustrer
une autre vie. Pour lui ce n'est que l'entrée de sa
carrière , & les essais de sa jeunesse. Il est appelle à
de plus grandes choses. On le verra tel.qu'une forte
& unique colonne sur laquelle s'appuye toute la
masse d'un grand édifice , suffire seul à quatre grands
emplois : gouverner l'Etat, essuyer les larmes de
France : faire fleurir à l'ombre de la paix les Loix ,
l'Agriculture & le Commerce , & la paix à l'abri dés
armes : rendre son Roi puissant & les peuples heu-
reux : mais je ne parle encore que de ses exploits.
Sous un Roi qui bravoit la mort, & qui étoit
lui-même le Général de ses Armées , la charge de
Grand Maître de l'Artillerie , étoit un dangereux
honneur. Ingénieur principal , sa place étoit dans
les tranchées , à la tête des batteries , sous le canon
& au pied des remparts qu'il attaquoit. Quelle har-
diesse ne falloit-il pas pour reconnoître à couvert &
à découvert des murs qu'environnoit la mort , &
lever, à la vue de l'ennemi, le plan de sa destruc-
tion ! Mais quelle habileté pour saisir d'un coup
d'oeil les forces de la Place, & l'endroit de l'attaque,
& le tems de la résistance ; tirer par la force de son
génie , d'un art encore au berceau , tout l'avantage
qu'on en peut tirer ; par ses lumières suppléer aux
règles qui lui manquent, en créer soi-même dans
l'occasion, & inventer dans de nouvelles circons-
tances de nouvelles manières d'attaquer ; faire servir
aux succès de son entreprise , & l'art, & la nature ,
& le hazard, & la réflexion , & les travaux. Tel
est le difficile emploi où dans la guerre de Savoye
on vit Rosny montrer la plus fiere intrépidité , &
déployer en même-tems , à l'aide d'Euclide , les ta-
lens de Cohorn & de Vauban (22). A son approche
les Villes les mieux fortifiées demandent à capituler.
A la vue d'une Place il prédit à coup sûr le moment
de sa chute, ou il le devance. Aucun obstacle ne
Prise du Châ-
teau de Char-
bonnière.
Prise de
Montmélian,
qui passoit
pour impre-
nable.
14
l'arrête. Des pluies continuelles, des chemins affreux,"
étroits , bordés d'abîmes , inondés par la chute des
torrens ; des rochers inaccessibles n'ont pû défen-
dre Charbonnière ou reculer sa perte. Présent par-
tout malgré les rigueurs de la saison, & se multi-
pliant par son activité , le reconnoître l'affiéger ,
le prendre est pour lui une même chose (23). II
y entre , lâches Courtisans , jaloux de la gloire de
ce grand homme , il y entre en vainqueur , au
même instant que vous appeliez sa promesse témé-
raire , & fausse sa prédiction. Lui permettrez-vous
de prendre Montmélian (14) ? Montmélian cède
à ses efforts. Montmélian , où le Duc de Sa-
voye a mis sa confiance , & qui passe pour impre-
nable.
La nature a posé ses immobiles fondernens ; assis
fur un rocher , dont la menaçante hauteur domine
au loin tout ce qui l'environne , des précipices
affreux le défendent de toutes parts.. Un abîme
creusé dans la pierre à force de tems & de travaux ,
ferme le seul accès que la nature y a laissé. Près
de-là trois bastions s'étevant sur un roc plus dur que
le marbre, méprisent & la sappe, & la mine, & les
assauts ; en même-temps que leur redoutable artille-
rie défend d'approcher, & vomit au loin la mort.
Les montagnes prochaines , inaccessibles aux hom-
mes même, leurs sommets droits, aigus, dépouillés
de terre, refusent un logement aux batteries des
Assiégeans.
Tant d'obstacles n'ont pas épouvanté le Grand
Maître de l'artillerie. S'il échoue, sa honte sera une
victoire pour ceux qu'il attaque , & un triomphe
pour ses envieux. Déja ils se flattent de l'obtenir.
Tout lui est contraire. Alors on vit Rosny, plus
animé par les difficultés, ne prendre de repos ni
jour ni nuit : braver la mort, combattre la nature,
couper les rocs , occuper au-dessus des précipices,
ù la plus haute cime des rochers, un lieu que le
15
pied de l'homme n'a jamais soulé, & y former sur
a tête des ennemis un tonnerre redoutable. C'en
est fait de Montmélian, si un Traité ne suspend &
n'éteint la foudre prête à l'écraser.
Ne croyez pas que les talens de ce grand homme
dans la guerre se bornassent aux exploits que" vous
avez vu. Quelle partie lui étoit inconnue ? Quels
Maîtres lui avoient manqué dans cette science ? Ce
qu'il avoit lû, ce qu'il avoit vû , l'Histoire & l'ex-
périence & le génie lui en voient appris ce qu'on
en peut sçavoir. Ni le sang froid, ni la prudence ne
manquoient à son ardeur , ni la justesse du coup
d'oeil à ses lumières, & le propre de son action
étoit d'être toujours également vive & mesurée ;
mais la fortune l'enlevant , pour ainsi dire, à cette
profession, lui refusa les occasions de s'égaler aux
Capitaines les plus renommés. Disons tout en un
mot : Henri qui connoissoit si bien les hommes &
la portée de leurs talens , Henri, ce grand Capi-
taine , ne trouvoit point d'emploi au-dessus de
Rosny : il le jugea capable de commander des Ar-
mées & de gagner des batailles.
Mais il est tems de le contempler dans d'autres
combats, non plus le fer. ou la foudre à la main ,
donnant la mort & forçant des murailles, mais avec
d'autres armes & par les règles d'un autre art, atta-
quant les esprits, les subjuguant & remportant sur
eux, par l'ascendant de son génie , des victoires où
la fortune n'avoit rien à reclamer. Les affaires où
d'autres ont fait un malheureux essai de leurs talens",
& qui languissent entre leurs mains , prennent tout
à coup dans les siennes un cours heureux , & se dé-
cident (25). Personne ne sçut mieux le grand art
de gagner les avenues d'un esprit fermé par la pré-
vention & l'intérêt, personne ne tendit des pièges,
plus inévitables & plus éloignés de la perfidie. Les
rebelles traitoient volontiers avec lui , & ne trou-
voient dans aucun autre ni tant de sûreté , ni tant
Ambassade
d'Angleter-
re, chef-d'oeu-
vre de Rosny
dans les Né-
gociations.
16
d'intelligence. Plusieurs le faisoient l'arbitre de leurs
intérêts. Tous reconnoissoient qu'il étoit incapable
de tromper. Sans doute , la maxime qu'il faut que
l'Orateur soit estimé homme de bien, n'a pas moins
lieu pour le Négociateur. Ce fut à cette réputation
de probité si justement acquise , autant peut-être
qu'à son habileté , que Rosny dut tant de succès
inespérés , & ce n'est point diminuer la gloire de
l'une que de lui donner l'autre pour compagne. II
seroit trop long de nommer ici les Grands du parti
de la Ligue , les Gouverneurs de Provinces & de
Places, que ce Négociateur, homme de bien, ac-
quit au Roi, & fit rentrer dans le devoir, par des
moyens aussi adroits qu'ils étoient pleins de bonne
foi. Quel est cet esprit plus difficile à forcer que les
remparts qu'il a défendus par sa valeur contre toute
une armée ? Rosny a entrepris de gagner au Roi
l'Amiral Villars, maître d'une grande Province :
(26) Villars fougueux, inconstant, fier, hautain,
dont le courage ose prétendre à tout, que les refus
irritent, que la défiance met en garde, & qui de
peur d'être trompé , se tend inaccessible à la raison.
Tel est l'esprit à qui Rosny jette des chaînes d'une
main légère, qu'il dompte, qu'il maîtrise à son in-
sçu, dont il essuyé & puis appaise les violens trans-
ports , avec une douceur & une modération qu'on
n'auroit point attendue d'une humeur si vive & d'un
caractère si élevé. Deux fois les mains des Négo-
ciateurs Espagnols ont ébranlé les fondemens qu'il
avoit établis, deux fois il les relevé. C'en est fait :
Rouen, la Normandie sont aux mains du Roi, & le
généreux Villars va périr pour lui.
(27) Un Prince circonspect, timide, soupçon-
neux , irrésolu , cédant toujours à de nouvelles im-
pressions , ingénu de son naturel, & dissimulé par
principe : qui se flattoit de connoître les hommes,
& n'en connut jamais que le dehors : plein d'un sca-
voir, qui n'est pas de régner, habile discoureur, &
mauvais
17
mauvais politique , Roi spéculatifs honnête hom-
me , foible mari, qui craignant d'être gouverné,
le fut toujours : Jacques premier s'étoit assis fur le
Trône d'Elisabeth. La mort de cette Reine fut pour
la superbe Maison d'Autriche un grand événement,
& un revers pour Henri, qui perdoit dans cette
femme courageuse l' irréconciliable ennemie de ses en-
nemis irréconciliables. La France & l'Espagne se dis-
putoient, avec l'alliance de son successeur, la perte
ou le salut des Pays-Bas.
II falloit à Henri pour éclairer les mouvemens de
la nouvelle Cour , détruire des impressions déja
reçues, & resserrer des noeuds prêts à être rompus,
il lui falloit un homme dont lé nom & le mérite
personnel fît respecter le caractère , dont la capa-
cité fût au-dessus des instructions , qui les suivît ce-
pendant sans en être esclave ; qui sçûí prendre con-
seil du tems , du lieu, des occasions , de ce qu'il
verroit, & qui vît où les autres ne voyent point ;
un homme, enfin, dont les lumières & la probité
ôtassent, à un Prince ombrageux & prévenu, la
crainte , ou d'être égaré, ou d'être trompé. Cet
homme si rare, Henri le trouva dans celui où il avoit
coutume de trouver tout. II part (28). Sarenommée
l'a précédé. A son arrivée rien n'échappe à la péné-
tration de ses regards , à la justesse de ses conjec-
tures (29). Profond, on ne fçauroit le pénétrer :
maître de lui-même & de son discours , il fait dire
aux autres ce qu'ils ne veulent pas, & ne dit lui que
ce qu'il veut. Quand il se ferme on ne s'apperçoit
pas qu'il en ait le dessein , ou bien il lui importe
qu'on le pense. Ne vous figurez pas ici le manège
méprisable d'un Négociateur vulgaire. Personne ne
fut plus éloigné que Rosny de cet esprit d'intrigue,
qui ne sçachant décider les affaires , les tient en sus-
pens les embrouille & s'en applaudit comme d'un
succès. Son art est de trancher d'une main sûre les
difficultés, de rassembler toutes les vues, de peser
18
tous les intérêts, de pénétrer toutes les conséquen-
ces d'un parti, les avantages & les inconvéniens
qui raccompagnent, de les représenter vivement,
de convaincre, en un mot, par de fortes raisons
exposées dans tout leur jour, & exprimées par des
paroles pleines d'efficace : d'aller droit à son but
fans être détourné par les obstacles que la malice ou
le caprice lui opposent (30).
Ce n'est plus cet esprit bouillant , & ces vives
saillies qu'on lui reconnoissoit en d'autres occasions
où l'injustice révoltoit cette grande ame. Je vois
dans le Conseil du Roi un homme fertile en dé-
tours , qui ne veut rien décider , & qui met son
habileté à répandre sur les matières les mieux dé-
veloppées l'obscurité de son esprit, & de sa fausse
dialectique. Combien de fois chercha-t-il à embar-
rasser notre Négociateur dans des pièges qu'il avoit
cru inévitables ? Combien de fois le pressa-t-il par
des questions subites , imprévues & préparées de
longue main pour l'esset qu'il en attendoit ? Com-
bien de fois vaincu dans ce combat par le jugement
ferme, la présence d'esprit & la vive pénétration de
celui qu'il attaque : Rosny a plutôt apperçu ses ar-
tifices qu'il n'a commencé à les déployer ; dans un
moment il a détruit ses faux raisonnemens , relevé
ses erreurs en matière de politique, & arraché le
voile qui couvroit son ignorance & sa mauvaise foi :
combien de fois alors lui fit-il fans pudeur des pro-
positions capables d'irriter le plus patient & le plus
froid de tous les hommes ? Un sourire, une raille-
rie délicate, une réponse ingénieuse fut le seul trait
qu'on lui poussa. Des moyens plus honteux , &: des
armes plus odieuses , n'eurent pas un meilleur suc-
cès. Le Roi d'Angleterre après s'être fermé d'abord,
s'ouvrit & se livra sans réserve à Rosny , le crut
plus que ses propres Conseillers. Lui seul fixa les
résolutions chancelantes de ce Prince , il laissa dans
son esprit des impressions durables pendant son,
19
absence même ; & les mal intentionnés employèrent
inutilement (31) l'ascendant d'une Reine impérieuse,
& les offres éblouissantes de l'Espagne pour rompre
les liens indissolubles que cette main habile avoit
formés. Jacques I, contre son caractère , fut ferme ,
fut constant, fut inébranlable. La force de Rosny
avoit, pour ainsi dire , passé dans son ame avec
ces douces & puissantes insinuations. Les Provinces-
Unies prêtes à retomber sous le joug, furent se-
courues , les forces de l'Espagne divisées , & la
puissance énorme de la Maison d'Autriche eut un
contre-poids.
N'oublions pas ici le service important qu'il ren-
doit à Henri, en retenant dans le devoir les esprits
d'une secte audacieuse (32) , fiere des droits qu'elle
avoit acquis fur la reconnoissance du Souverain.
Quelle dextérité , quelle prudence ne falloit-il pas
pour modérer cette multitude échauffée, & la re-
tenir sur la pente dangereuse où l'entraînoient de9
factieux qui abusoient de sa crédulité ? Pour la
porter à se désister elle-même de ces orgueilleuses
prétentions qui la flattoient, & du pernicieux des-
sein qu'on lui avoit insinué de se rendre maîtresse
d'elle-même & de son sort, en étendant les termes
d'un Edit qui la rendoit déja trop absolue ? Cette
union qu'elle vouloit former entre les Membres &
les Chefs , qu'étoit-ce autre chose , sinon une conju-
ration perpétuelle contre l'Etat ? Tout alloit se por-
ter à de fâcheuses extrémités. Le parti Protestant
& le parti Catholique dans les Provinces du Royau-
me , en garde l'un contre l'autre , & déja se mena-
çant des yeux, regardoient Châtelleraud, & atten-
doient l'issue de cette assemblée turbulente. Rosny
arrive. II parle , il fait valoir la raison & l'autorité ;
une autorité qui sembloit indépendante du pouvoir,
& fondée principalement sur le respect qu'inspiroit
sa vertu. Après avoir ébranlé les volontés dans
l'Assemblée, & comme jette les semences de la per-
B IJ
20
suasion dans les esprits , il gagne les Particuliers , il
rompt les factions & dissipe les complots. Ceux
qui s'étoient laissé prévenir quittent leur erreur :
honteux d'avoir prêté l'oreille à la séduction, ils sé-
parent leur cause de celle des méchans ; & regar-
dant avec complaisance l'état présent dont ils ché-
rissent le repos, ils ne veulent plus d'autre protecteur
que le grand Henri, ni d'autre sûreté que sa bien-
veillance , égale pour tous ses Sujets.
SECONDE PARTIE.
Heureux & sage le Monarque qui, trouvant un
Sujet à qui il puisse ouvrir son coeur & communi-
quer ses desseins , sûr de n'en recevoir jamais que
des conseils dictés par le zèle & par la prudence,
sçait profiter de ce présent du Ciel ! Les forces de
terre &c de mer, les amas d'armes , les trésors font
un secours insuffisant ; & il manque un appui néces-
saire au Prince le plus puissant qui n'a pas cet avan-
tage inestimable , ou qui l'ayant rencontré , le né-
glige. Pour prendre Troye , le Chef des Grecs de-
mandoit aux Dieux dix Nestors.
Vous représenterai-je maintenant Rosny en qua-
lité de Conseiller d'Etat, titre que lui donnoit par
excellence Henri , qui fut assez heureux pour le
trouver , assez éclaire pour le discerner, assez sage
pour s'en servir. Qui eut jamais , sur toutes sortes
de sujets, des vues plus assurées , plus pénétrantes
& plus étendues ? Qui connut mieux les hommes
& les tems , toutes les parties du Gouvernement
& les grands moyens de régner ? Qui sçut mieux
les tempéremmens qu'il faut apporter aux affaires,
& le point de maturité d'une entreprise ? Qui pos-
séda à un plus haut degré l'Histoire , cette sage con-
seillère (33)? Qui fit de plus justts rapports du passé
avec le présent ? Qui vit plus loin dans l'avenir ?
Qui le prédit plus sûrement ? Qui trouva mieux ,
o& qui trouva plus promptement, entre plusieurs
partis, que des raisons d'Etat contraires faisoient
balancer le seul parti qu'il falloit prendre ? Enfin ,
qui donna à son Roi des conseils plus heureux ,
plus salutaires , plus constamment justifiés par l'ex-
périence ?
Ne parlons point de mille conjonctures difficiles,
& de mille traverses dont la vie de ce Prince fut
remplie, ni de ces momens de foiblesse où Rosny
arracha d'une main courageuse le bandeau qu'il
avoit devant les yeux , & lui fit voir des consé-
quences qu'une passioa dangereuse cachoit à un
Prince si éclairé (34). A son avènement à la Cou-
ronne & dans ces embarras cruels où la fortune l'a-
voit engagé ; Henri accablé d'ennuis & de per-
plexités (35) , flottant entre mille résolutions , ne
trouvoit de repos que dans cet esprit ferme & sage.
Les uns lui donnoient des conseils timides , les
autres, des conseils violens, chacun selon son hu-,
meur ou son intérêt, & se donnant pour habiles &
intelligens , embarrassoient de plus en plus Henri,
qu'ils réduisoient à l'impossible. Rosny voyoit les
choses sous leur véritable point de vue , ouvroit
des avis sûrs , fixoit les, sentimens du Prince dans,
les bonnes résolutions qu'il avoit prises de lui-même,
ou dans lesquelles ils s'étoient tous deux rencontrés ,
par la conformité de leurs lumières (3 6). Rosny, du
sein de la tempête , des vents. & des flots , sans être
étonné de leur bruit, porté sur le même vaisseau ,.
manoeuvroit d'une main pour le sauver, & de l'autre-
traçoit les routes qui dévoient conduire au Port.
Henri, en grand Politique, décomposa ce corps
monstrueux de la Ligue , qu'il eut été difficile,
d'abbatre en son entier. Les prétentions communes
furent rejettées, & l'on fit des offres aux Particu-
liers. On détacha les membres, on refuse de traiter
avec les partis , de leur laisser une tête , des bras v
des mouvemens combinés, un concert, une exis-
B IIJ
22
rence dans l'Etat. C'étoit le conseil de Rosny. Qu'ar-
riva-t-il? ce qu'il avoit prévu. Ce Corps Anarchi-
que, confus , mal assorti, se désunit & s'entrouvrit
de toutes parts. Henri par de sages lenteurs , &
tantôt par des coups d'éclat, ne cesse point de le
battre en ruine & de l'affoiblir. Les Chefs mécon-.
tens , jaloux l'un de l'autre , s'empressèrent à faire
leur paix, craignirent d'être les derniers à se ranger
du parti le plus juste , qui devenoittous les jours le
plus fort & Mayenne qui s'étoit vu d'abord avec l'au-
torité d'un Roi, Chef d'une Ligue spécieuse , & le
Lieutenant de la Couronne , fut effrayé de se voir ■
presque seul complice de quelques rebelles qui
disputoient encore avec leur Souverain.
Mais si ce Monarque , dans un tems où son au-
torité mal affermie, la France désolée, ses Peuples
épuisés demandoient du repos, s'attira fur les bras
une armée formidable d'Espagnols ; (37) si ensuite
il laissa la frontière de Picardie, où ses armes au-
roient prospéré par sa présence ; si le combat de
Fontaine-Françoise manqua de préparer des larmes
éternelles à la France ; si la gloire immortelle qu'il
y remporta fut chèrement achetée par la sanglante
défaite de ses troupes & de sa Noblesse, devant
Dourlans , causée par la division des chefs, & sui-
vie de la perte de cinq places , qui ouvroient le
Royaume à l'ennemi : Ces disgrâces rendirent un
nouveau témoignage à la prévoyante sagesse de
Rosni. L'avis de ce grand homme avoit été de ne
point réveiller le lion assoupi, de sacrifier le plus
juste ressentiment à la prudence, & l'éclat de la
gloire au bien des affaires. Henri se repentit d'avoir
déféré à d'autres Conseils.
L'argent est devenu le ressort des grandes entre-
prises , (3 8) l'appuides Trônes, le nerf de la guerre,
& comme le sang du Corps politique qui lui donne
la vie, l'être & le mouvement. Mais ce sang, prin-
cipe de vie, est souvent aussi, dans l'état, cause de
maladies & de crises violentes, ou quand, fait pour
couler dans tous les membres, quelques parties
l'arrêtent dans son cours , ou le détournent & s'em-
pêchent de remonter au coeur, ou quand le centre ,
où il doit se former, au lieu de le distribuer éga-
lement , le dissipe, le perd, & n'en repousse plus
assez pour animer les Arts , l'Agriculture & le Com-
merce : ou lorsque d'imprudentes mains en répan-
dent plus au-dehors qu'il ne s'en répare au-dedans,
par un chile nouveau , ou quand toutes ces causes
se rassemblent. C'est alors que l'Etat est menacé :
le moindre choc peut l'écraser, & il a tout à crain-
dre de lui-même , si un homme de bien assez intel-
ligent pour découvrir le principe du mal & le re-
mède , assez autorisé & assez courageux pour l'em-
ployer, par un régime sage, ne trouve les moyens
de réparer la substance épuisée, de renvoyer au coeur
ce qui n'y couloit plus depuis longtems, de .nour-
rir les membres appauvris, & de mettre la force
& la santé à la place du gonflement. O France! tu
touchois à ton cercueil, quand le Ciel eut pitié de
toi, & que par une double faveur il te donna Henri
pour Roi, & Rosni pour Ministre à ce grand Prince.
Suivons le cours de ce Ministère fameux.
(39) Le Surintendant des Finances, homme vo-
luptueux , prodigue , ennemi du travail, à qui les
revenus de la Couronne ne suffisoient pas , étoit
mort dans la pauvreté. Sous son administration fu-
neste le Roi avoit souvent ressenti l'indigence : sou-
vent ses entreprises avoient manqué d'exécution ,
faute d'argent. II craignit de lui donner un succes-
seur. II s'élève un Conseil, où l'autarité du Surin-
tendant partagée entre huit Collègues ôtoit l'incon-
vénient du pouvoir absolu dans un seul homme :
la réunion des lumières apportoit plus de jour dans
les affaires , la contrariété même des opinions étoit
utile, & chacun devenoit le surveillant de l'autre.
Mais l'expérience condamna cette disposition si sage
B IV
24.
en apparence. Henri s'étoit trompé. II ignora la
vraie cause du mal, il en ignora le remède. Ce gé-
néreux Prince, tandis, qu'il prodigue fa vie , pour
la défense de l'état, se vit réduit à des (40) besoins
indignes de la Majesté; il vit plusieurs fois son ar-
mée prête à se dissiper à la face de l'ennemi : &
Rosni, qu'il avoit mis dans le Conseil pour éclairer
la conduite des membres , & veiller à ses intérêts,
s'y voyant sans autorité comme sans titre , s'en
etoit retiré en homme de coeur, pour ne pas servir
d'ombre au mal qu'il n'avoit pas le pouvoir d'empêcher.
Le tems n'étoit pas encore venu que le Prince avoit
destiné pour donner à Rosni l'universelle adminis-
tration de son état: & sans parler des autres rai-
sons qui l'obligeoient au commencement d'un règne
orageux à ménager certains esprits que cette élé-
vation subite eût révoltés : il étoit sûr de sa fidélité,
il vouloit s'assurer de ses talens dans un genre nou-
veau.
Cependant Rosni, plus autorisé dans le Conseil,
joignant les travaux au génie, & les veilles aux ré-
flexions , faisoit une étude profonde des Finances ,
& s'y rendoit plus habile de jour en jour. (41)
Déja on en avoit gouté les premiers fruits : déja sa
vigilance & son zèle éclairé avoient découvert des
sources longtems cachées ou détournées par l'infi-
délité, & sa vigueur en avoit rétabli la direction
vers le Souverain dans de grands besoins. Le chimé-
rique Conseil de raison (42) , fruit de l'Assemblée
des Etats, avoit imploré ses lumières , & justifié
sa prédiction. Mais il falloit un grand malheur pour
montrer ce que peut un homme. Amiens est pris,
Amiens , dépôt des trésors & des provisions de
guerre. Ce fut un coup de foudre pour Henri. (43)
Muet au milieu d'une foule de courtisans interdits ;
cette fermeté de courage, qui l'avoit soutenu dans
les plus grands revers , semble l'abandonner à cette
fois. Où trouver des ressources & des soldats pour
opposer à une armée qui menace déja la Capitale !
Le seul Rosni ne désespéra point dans le désespoir
universel. II osa promettre, & il fit plus qu'il n'avoit
promis. Par son infatigable activité, l'abondance
régna dans une armée où la misère s'étoit fait sen-
tir. Henri, puissamment secouru d'hommes & d'ar-
gent , reprit Amiens , & l'Archiduc battu deux fois
quitta la frontière de Picardie. Que dirent alors
ceux qui avoient insinué que cet esprit impétueux
n'étoit point propre à un emploi dont les détails pé-
nibles & ennuyeux demandoient beaucoup de pa-
tience & beaucoup de sang froid, qui lui donnoient
le talent des négociations , qui ne pouvoient lui
pardonner son zèle & ses travaux & son intégrité ?
II fallut supporter cette disgrâce , couvrir leur dé-
pit jaloux d'une approbation forcée, & cacher leur
confusion, en mêlant leurs voix aux acclamations
publiques. Mais ce grand homme va leur préparer
bien d'autres chagrins.
Enfin le Traité de Vervins donne à la France
une paix long-temps désirée : le bruit des armes
cesse tout d'un coup. Rosni se voit seul à la tête
des Finances , seul auteur du bien , mais seul aussi
responsable du mal. Animé d'un si grand objet le vi-
gilant Ministre porte ses regards fur toute l'étendue
de l'Empire François. Par-tout il voit des playes &
par-tout des hommes affreux attachés à ces playes,
qui en tiroient le sang des Peuples & la substance de
l'Etat. Cette vue le remplit de zélé, de douleur & de
compassion. Depuis ce tems il ne connut plus le re-
pos. Les jours & les nuits le virent occupé à prendre
une derniere connoissance des Finances , & des
abus infinis qui s'y commettoient : ( 44 ) à puiser
des lumières dans tous les monumens antiques &
modernes, à faire d'énormes calculs , des extraits
immenses, à rechercher les choses dès leur origine.
II connoît toutes les sources des revenus de l'Etat.
II les suit dans ces routes souterraines où souvent ils
26 ,
se perdent, dans ces canaux étroits & obscurs où ils
s'arrêtent en grande partie. II est aussi impossible de le
tromper, qu'inutile d'examiner après lui les matières
où il a porté cette vue perçante, cette vive attention :
& le Conseil défère tout à son autorité. On voit dans
les Finances un ordre inconnu jusqu'alors , qui en
éclaire & en distingue toutes les parties.Dans ce grand
jour & sous des yeux toujours ouverts, l'infidélité ne
sçait plus où se cacher. Chaque année de nouveaux
travaux apportèrent de nouveaux fruits. Les reve-
nus de la Couronne, tels qu'une Terre longtems né-
gligée , &: livrée à l'avidité de ceux qui dévoient la
mettre en valeur , fertilisés entre ses mains & par fa
vigilante économie, remédièrent à l'indigence du
Souverain, onéreuse & funeste aux peuples. Mais
quand les conjonctures lui permirent de mettre enfin
la main à un ouvrage que fa prudence réservoit de-
puis longtems , pour éviter d'abord un éclat inutile
& dangereux: le généreux Citoyen ne craignit point
de s'attirer la haine & les clameurs de ceux qui y
étoient intéressés. (45) II retira les portions du Do-
maine royal, ou aliénées ou engagées, ou usurpées
des mains des personnes puissantes qui en jouis-
soient à la ruine des Peuples. Cent millions de dettes
furent acquittées. Le Souverain se vit des forces
qu'il ne soupçonnoit pas auparavant.
Je vois naître un nouvel ordre de choses. Ici
commencent les belles années du Règne de Henri le
Grand. La France n'est plus dans les pleurs. On n'y
voit plus des ruines éparses & les traces sanglantes
des fureurs civiles. Les moissons couvrent les cam-
pagnes où fumoient les embrasemens , & les trou-
peaux nombreux foulent les champs de bataille où
couloit le sang des Citoyens , où l'on entendoit le
bruit des trompettes & des canons. Les foibles ne
font plus la proye d'un injuste oppresseur : les ruines
sont reparées, le Peuple est innombrable, les se-
mences de rebellion sont étouffées : le Roi vit au mi-
27
lieu de ses sujets comme un père au milieu de ses '
enfans. Les ennemis de la France, jaloux de son bon-
heur, n'osent le troubler. Une Milice bien discipli-
née , & que tant de combats rendent invincible :
des arsenaux répandus dans tout le Royaume, les
frontières fortifiées , conservent la paix au dedans,
& présentent au dehors l'appareil formidable de la
guerre. (46) Cependant les alliances sont entrete-
nues avec les Puissances amies. On jette les fonde-
mens de la navigation. Déja la France appelle le
Commerce dans ses Ports. Un Grand Roi & un
Grand Ministre ont produit cette mutation. Qu'ils
vivent ! que le Ciel donne le tems d'éclorre à leurs
magnifiques projets ! ils porteront la France au dé-
gré de bonheur & de puissance dont elle est capa-
ble. Elle fera le destin de l'Europe entière. (47) O
sublime dessein ! ambition nouvelle & digne de l'a-
mour du genre humain ! Alexandre voulut vaincre
de nouveaux mondes : Henri, après avoir rendu son
Peuple heureux, réserve pour dernier ouvrage à sa
vertu , d'éteindre pour toujours dans notre Conti-
nent les semences funestes de la guerre , & d'ajou-
ter à tous ses autres titres, celui DE BIENFAICTEUR
UNIVERSEL Peuples , sçachez lui gré de son
désir ! rougissez Conquérans! tous les jours le Mi-
nistre infatigable prépare cet événement inattendu.
Croira-t-on qu'un seul homme ait pu suffire à tant
de soins divers ! Tandis qu'il assiste son Roi de ses
conseils, qu'il médite avec lui l'art du Gouverne-
ment , qu'il forme des projets où l'Europe entière
est comprise, & qui embrassent l'avenir ; qu'il porte
ses regards dans toutes les Provinces du Royaume
& dans tous les Etats voisins ; qu'il choisit les Am-
bassadeurs , & dresse pour eux des instructions qui
font des modelés en ce genre ; qu'il décore les Villes,
relevé les remparts, procure la sûreté des voyes pu-
bliques , bâtit ou fortifie des Ports, & rétablit la
Marine Françoise ; que ses mains fidèles receuillent,
ménagent, répandent, réservent les trésors , qu'il
veille par lui-même à tout & fait agir mille ressorts
d'une machine compliquée: Grand Voyer de France,
Grand Maître de l'Artillerie, Surintendant des Fi-
nances & des Bâtimens, Négociateur-Ministre, Con-
seiller d'Etat : Tant d'emplois, tant d'objets divers,
dont l'énumération fatigue, ne le confondent point :
image de l'Etre suprême & de son éternelle Provi-
dence , dont l'attention n'est point distraite par la
multitude des opérations particulières, ni affoiblie-
par la compréhension du plan universel. Qu'il aille
foudroyer des places, ou qu'il passe la mer, ou qu'il
visite les Provinces & calme les tempêtes qui s'élè-
vent , le cours de tant d'affaires n'est point suspen-
du : en s'éloignant il leur imprime le mouvement
qu'elles doivent suivre pendant son absence , & il
agit de loin comme de près fur cette sphère immense
dont il est l'ame.
Foible Orateur, je succombe ici sous le poids de
mon sujet, & je ne puis suffire à dire la moindre
partie de ce qu'a pu faire un grand homme. J'ai
donné quelqu'idee de la force de son génie , de re-
tendue de ses talens, de la grandeur de ses travaux,
je n'ai point encore parlé du motif qui les annoblit,
l'amour de la patrie & de son Roi. Fidèle à tous les
deux, cet ami vertueux, ce généreux Citoyen ne
sépara jamais leurs intérêts : jamais possédant la Fa-
veur & la confiance du Monarque, il ne craignit,
de perdre l'une en se rendant digne de l'autre. Ceux
qui vouloient que le Peuple payât un tribut qu'il
ne devoit point à leur luxe & à leurs plaisirs, trou-
verent en lui son intrépide défenseur, qui bravai
leur colère & leur ressentiment & leur crédit (48)..
Pâtres & Laboureurs vos noms honorent mon Dis-
cours ! hommes utiles, & qu'un mépris injuste tâche
d'avilir , vos pâturages, vos guerets , vos charrues,
vos maisons rustiques avoient aux yeux de Rosny
tous leur prix, II ne vous mettoit pas dans la der-
29
niere classe des mortels, il vous nommoit les sup-
ports de l'Etat , & vos nobles occupations les deux
mammelles de la France. II disoit vrai. Vous
nourrissez l'Etat & vous le défendez. II faisoit va-
loir vos services auprès du Prince , il lui remon-
troit vos besoins , & lui faisoit sa Cour en les
soulageant chaque année. Vous n'implorâtes pas
vainementson secours contre vos oppresseurs. Leurs
entreprises allumèrent toujours son zèle & son indi-
gnation. II accordoit la même protection à une
autre profession la plus utile , après la vôtre : au
Commerce. II ne souffroit pas qu'on blessât fa li-
berté , qui en est l'ame & la vie , ni qu'on portât
la moindre atteinte aux privilèges de ceux qui l'exer-
cent. Mais il réduisoit le Commerce utile à l'échange
des biens naturels , ou qui font les fruits de l'indus-
trie du Citoyen , & lui donnoit pour bornes h/s
mers du Levant. II réprouvoit, il nommoit dange-
reux & superflu, celui dont le luxe est l'objet,
celui qui fait courir l'avidité jusqu'aux extrémités
du monde ; & prédisoit dès-lors, Prophète trop
certain , lés maux plus grands que les biens qu'il
devoit produire (49). ô France ! ô ma patrie !
Royaume fortuné (50) , tes troupeaux, tes mois-
sons , tes vins , tes huiles , tes autres liqueurs , tes
lins , tes sels , tes mines de fer & de plomb , sont
les véritables'trésors que tu renfermes dans ton sein.
Les Fleuves , les Montagnes, les Plaines , les Val-
lées & les Forêts , & les Marais te payent un tribut
inépuisable. La Méditerrannée & l'Océan t'offrent
les richesses des Peuples. En est-il un de ceux qui
t'environnent qui puissent se passer de toi ? Tu n'as
rien à leur envier, & la nature prodigue envers
toi rassemble ici ce qu'elle a dispersé dans l'Uni-
vers. Qu'as-tu besoin de conquêtes au dehors pour
t'aggrandir ? Vois le peuple innombrable qui prête
des millions de bras à ta fécondité, & dont la va-
leur te sert de rempart. La population fait ta gran-
30
deur, France, jouis des dons que t'a faits la nature,
fois heureuse !
Je me trouble... qui suis-je, pour oser exprimer
ici les voeux de la Nation... ? Pourquoi craindrois-je
de parler ? Les Esclaves étouffent leurs soupirs sous
le joug du Tyran qui les opprime, & ne gémis-
sent qu'en secret. Mais les Sujets d'un Roi qui est le
pere de ses Peuples , ne lui font point l'outrage de
craindre qu'il les entende déplorer leurs maux.
Comme enfans attachés inviolablement à la Per-
sonne de LOUIS , nous élevons vers lui nos voix,
nos voix qui ne font point les cris de la sédition &
du murmure ; mais l'expression du respect, de la
soumission, ,de la confiance filiale. Nous lui disons :
SIRE, soulagez-nous , SIRE, faites notre bonheur.
C'est la prière que nous faisons à l'Etre suprême ,
c'est celle que nòus adressons au Roi .bien-aimé
qui le représente. Voyez, SIRE , les playes de la
France : son Peuple diminué , ses campagnes ferti-
les condamnées dans mille endroits à la stérilité fau-
te de bras , leurs habitans courbés sous le double
faix des Impôts & de la pauvreté : les Villes peu-
plées d'autres malheureux qui pleurent tous la ruine
du Commerce , & citent & regrettent les tems qui
ne sont plus. On voit par-tout un contraste mons-
trueux de membres secs & décharnés , & de mem-
bres bouffis, dont l'embonpoint trompeur présente
quelque part l'apparence de la santé, tandis que le
corps même est en langueur ... Et vous Ministres,
à qui LOUIS communique son pouvoir, soyez les
Ministres de sa bonté : ayez pour nous des entrailles
de père : réunissez tous vos lumières pour trouver
le système véritable de notre rétablisièment. ...
Ainsi nos voeux provoquent la bonté de l'Eternel
* J'avois retranché ce morceau dans le Manuscrit que je sou-
mettais au jugement de l'Académie. II reparoît ici, parce qu'il
m'a semblé qu'il n'y avoit rien qui ne fût analogue au sujet :
rien qui ne respirât l'amour de ma Patrie & de mon Roi.
31
qui les prévient ! Ainsi non-feulement cet Etre bien-
faisant souffre , mais veut que nous lui demandions
ce qu'il a résolu de nous donner ! Louis n'a point
ignoré nos besoins & nos misères, il les a ressenties,
& ses entrailles paternelles ont été déchirées. II
prend aujourd'hui des mesures pour faire cesser nos
malheurs. II nous en a donné le gage de la paix. Si
nous portons encore de peíans fardeaux, il en gémit
le premier ; mais la nécessité de les continuer naît
du desiein même qu'il a conçu de nous soulager effi-
cacement , & sa sagesse est sur le point d'exécuter
ce beau dessein. Que nos prières donc se terminent
en actions de grâces. O que de larmes vont couler
de tous les yeux ! ô que de voeux fatigueront le
Ciel ! que de bénédictions y porteront le nom adoré
de Louis ! quels cris de joye retentiront autour du
monument que l'amour lui a consacré ! quand on va
voir refleurir par ses soins l'Agriculture & le Com-
merce , notre Marine rétablie, la population favori-
sée : les habitans de la campagne soulagés. Que de mo-
numens plus durables que l'airain & que le marbre,
chaque Sujet lui élèvera au fond de son coeur, seuls
monumens capables de flatter une grande ame ! Tels
font, je ne crains point d'être désavoué , les senti-
mens des bons François, des bons Sujets, des Ci-
toyens.
De trop grands services rendus, souvent sont un
fardeau que la fierté jalouse du Monarque, ne .peut
porter : souvent un Sujet devenu nécessaire, force
le Maître le plus généreux à se repentir de lui de-
voir trop ; il en exige des égards excessifs , il veut
qu'on ne puisse jamais s'acquitter envers lui. Ces
sentimens, enfans de la bassesse & de l'orgueil, n'al-
tererent jamais la tendre & mutuelle reconnoissance,
qu'après tant de bienfaits accumulés, Henri crut
devoir à ce Grand Ministre, & que Rosny, après
tant de services signalés, crut devoir à son Roi. Ils
firent voir, ce qui passe pour impossible, les feux de
32
l'amitié entre le Maître & le Sujet : (51) mais avec
ce caractère remarquable , que s'aimant tous deux
par inclination , l'un dans Henri aimoit le père de la
patrie , l'autre dans Rosny l'ami de l'Etat, & que la
vertu étoit le noeud le plus fort qui les unissoit.
Henri verfoit dans ce coeur généreux tous ses se-
crets, jusqu'à celui de ses foiblesses : Henri, que per-
sonne ne gouverna, cherchoit dans son approbation
toujours sincère, dans sa censure toujours libre,
toujours respectueuse, la règle sûre de ses actions.
II eut la grandeur d'ame de le soutenir contre lui-
même, quand il combattit ses désirs, & qu'il osa
contredire ses volontés (52).
Pour affermir à jamais cette noble union , &
mettre le comble à la gloire du Ministre incompa-
rable , il falloit que l'envie , par un dernier effort
& des artifices nouveaux , essayât de changer les
dispositions du Prince à son égard. Toutes les âmes
corrompues , tous ceux dont il a mérité la haine ,
se réunissent contre lui. Les tems sont pris , les
pièges sont tendus , les attaques sont concertées ;
& tandis que les uns fatiguent les yeux du Monar-
que , d'écrits dictés par la plus noire calomnie : les
autres versent dans la plaie sanglante le poison subtil
d'une louange envenimée (53.). Plaignons la desti-
née des Rois, que mille exemples de la perfidie
humaine autorisent à croire que pour eux la foi est
disparue de tous les coeurs ! Qui ne crut pas qu'à
cette fois notre Ministre étoit perdu ? Et fans doute
il l'étoit, si dans une accusation si délicate il avoit
eu un autre Juge. Mais Henri crut à la vertu.
Cependant il succombe à la douleur de l'avoir offen-
sée par des soupçons. L'amitié est outragée : il en
entend le cri qui s'élève au fond de son coeur , & lui
rappelle ces services , ce zèle éprouvé dans tant
d'occasions. La vue de son ami triste & soumis,
qui, sûr de son innocence, ne daigne ni se plaindre,
ni.
33
ni demander des éclaircissemens , ni donner d'autre
apologie que ses actions , achevé de le pénétrer. Il
faut qu'il éclate , il faut qu'il rompe le premier un
silence insupportable. Jardins qui fûtes le théâtre de
cette scène attendrissante , montrez long-tems la
place qu'elle a consacrée : qu'on en approche aveu
un respect religieux ! Je vois ces deux grands hom-
mes s'épancher dans une douce confiance, décharger
leurs coeurs, s'embrasser & se jurer désormais l'un
à l'autre une amitié inaltérable. Je vois les Courti-
sans jetter de loin fur eux des regards inquiets. Mais
quand Rosny, pénétré jusqu'au fond du coeur du
noble repentir du Prince , voulut se jetter à ses
pieds, & lui donner cette marque soumise du res-
pect qu'un Sujet doit à son Roi : je ne tairai pas : je
Voudrois publier à toute la terre cette généreuse
parole : Ah ! ne le faites pas , lui dit Henri, vous êtes
homme de bien : on nous observe : on croiroit que jt
vous pardonne. II sort le visage serain , l'ame satis-
faite , & annonce lui-même aux Courtisans à haute
voix, nouvelle affligeante pour eux , qu'entre lui &
Rosny c'est à la vie & à la mort. Depuis ce jour l'en-
vie n'espéra plus d'abbattre, sous son règne , une
faveur si solidement établie, & renfermant son hor-
rible poison dans ses entrailles , réservoit sa ven-
geance à d'autres tems.
Ne croyez pas que Rosny l'irritât par ces impru-
dentes hauteurs , qui sont, pour la foiblesse , des
outrages qu'elle essuyé & ne pardonne point (54).
Jamais Ministre plus autorisé ne fut plus ennemi du
faste & de l'orgueil, plus ami de la modestie, con-
solation de l'inégalité, qui nous fait consentir à l'é-
lévation de Ceilx qui daignent se baisser vers nous»
Jamais , fier d'une probité sévère & de l'appui du
Maître, il n'ajoûta à ce que les refus nécessaires ont
d'odieux, une rudesse qui naît du caractère , ni ne
se crut dispensé des égards qu'on doit aux Grands.
S'il se montra quelquefois dur, inexorable, ce fut
* C
à des ames sans foi & sans pudeur qui vouloient
tenter son intégrité , & quand il fallut s'opposer à
d'injustes prétentions. Ses ennemis furent ceux de
l'Etat. On vit l'exemple rare d'un homme élevé par
la confiance du Monarque au plus haut degré de
puissauce où un Sujet puisse monter: qu'on offensa,
qui ne fit point redouter les effets de fa vengeance :
qui servit ceux qu'il n'aimoit pas à leur insçu , par
un principe d'équité (5 5) , qui ne fut cause d'aucune
disgrâce , qui regarda comme un opprobre d'obte-
nir , & comme un crime lâche de briguer la place
d'un homme vivant : à qui personne n'eut à repro-
cher qu'il eût bâti l'édifice de sa fortune , du débris
de celle des autres.
Sa résidence n'étoit pas un lieu terrible, impéné-
trable à quiconque est petit : où le superbe favori
de ses tristes regards glace tous ceux qui peuvent
percer jusqu'à lui (56). Les gens de la campagne &
le peuple fouloient la salle d'Audience, où trois fois
la semaine il écoutoit quiconque vouloit lui parler.
Après les Ministres de la Religion c'étoit eux qu'il
entendoit au second rang , & eux que ses favorables
regards alloient chercher dans cette multitude im-
mense , où le sentiment de leur obscurité & le res-
pect les tenoit écartés. Précis, officieux , il répon-
doit à tous en peu de mots d'une manière qui les
contentoit, & ne sortoit qu'après s'être acquitté
envers tous d'un devoir indispensable. II ne falloit
point le prier pour une bonne cause. II n'accordoit
point comme une grâce ce qui étoit une justice. II
ne faisoit point acheter par des délais ce qu'il pou-
voit accorder fur le champ. Fidèle à fa parole, qui
lui fut toujours sacrée , & ne sçachant ce que c'est
que donner de trompeuses espérances, ce qu'il avoit
promis étoit irrévocable, & ne souffroit plus, d'in-
terprétation. Je croirois faire injure à ce grand
homme de dire ici, comme un éloge , qu'il eut tou-
jours les mains pures & le coeur incorruptible. Il
n'eut jamais en vue d'autre intérêt que celui de
l'Etat. Ainsi toujours irréprochable , toujours juste,
& tenant partout la balance égale, il fut le seul qui
réunit fur lui les suffrages du Peuple, de la Noblesse ,'
du Clergé , des Catholiques & des Protestans.
Rome (57) & Genève l'admiroient ensemble, & lui
déféraient de pareils honneurs. Tous ceux qui le
haïrent l'estimerent : plusieurs finirent par l'aimer.
(58) Ici j'entrerois volontiers dans le détail des
actions de sa vie privée , si les bornes prescrites à
mon discours le permettoient * : je ne craindrois point
de porter le flambeau jusqu'au fond du Palais qui le
renferme. C'étoit le sanctuaire de la simplicité , de
l'ordre, de la tempérance. Vous le verriez Ministre
& Père de famille tout ensemble, gouverner sa mai-
son avec la même économie, la même autorité, & la
même sagesse qu'il gouvernoit l'Etat : austère dans ses
moeurs, & Philosophe sévère à lui-même, soutenir par
la pureté de sa vie, & sa fidélité à tous les devoirs de
père, de mari, d'ami, de maître, d'homme enfin, la
gloire de l'homme public. Qu'il est beau, mais qu'il est
rare de vivre ainsi devant un petit nombre de té-
moins , comme si l'on vivoit à la face de l'Univers ,
Sc qu'on a vu d'hommes célèbres dont la grandeur
a disparu avec les décorations de la scène & la foule
des spectateurs ! Quand on les a suivis dans lé secret
* Les Discours qu'on présente à l'Académie, ne doivent pas
passer une demie heure de lecture. Cette loi qui a été faite
dans un tems où des Sujets stériles & rebattus engageoient
dans les lieux communs & dans le remplissage , devroit bien
être abrogée aujourd'hui, où l'éloge des grands hommes four-
nit une' riche matière à l'Orateur. Pour s'asservir à cette loi,'
on craint d'entrer dans des détails qui font peut-être nécessai-
res , on indique les choses , on tâche de peindre en petit ce qu'il
faudroit peut-être représenter en grand. Dans la composition
on n'est occupé que du soin de réduire , fur tout quand on
voit devant soi une matière extraordinairement abondante. On
peut être concis dans un long Discours, & être long dans un
Discours peu étendu.
C IJ
36
de leurs maisons, & qu'on les a surpris avec eux-
mêmes, on a gémi de la foiblesse de l'humanité. Le
Sage est son témoin. II se respecte. II cherche à pou-
voir s'estimer lui-même. Que lui importe que tout
l'Univers l'admire, s'il faut qu'il rougisse à ses yeux !
Tel fut, pour le dire en un mot, le grand & Tuni-
que Rosny. Heureux si tant de rares qualités, tant
de vertus qui honoroient l'humanité, n'avoient pas
honoré l'erreur ! Mais il faut convenir encore ici à
la gloire de sa probité , qu'aucun motif humain n'eût
le pouvoir d'ébranler fa croyance (59).
On ne le vit point souple Courtilan changer avec
les tems, & se plier au caractère de la nouvelle do-
mination. Quand il fallut opter entre la conservation
de son crédit & le devoir, son choix fut prompt
& sa grande ame rejetta tout pacte avec l'iniquité.
(60) Qu'on le dépouille de ses charges , qu'on hâte
& qu'on prévienne le moment qu'il avoit destiné
pour se retirer d'une Cour où les méchans domi-
nent, où le vice en faveur blesse les yeux de la
vertu : sa disgrâce n'a rien d'humiliant pour lui ,
mais elle imprime une tache éternelle à ses auteurs.
On ne lui ôte rien : on prive la patrie de vingt an-
nées de vie qui pouvoient encore couler pour elle.
Mais comment ose-t-on le menacer de la recherche
de son Ministère ! il étoit glorieux pour lui qu'on
n'abandonnât point ce dessein odieux. Que lui de-
mandez-vous hommes injustes & fans pudeur ? Ce
qui surpasse l'héritage de ses pères est le fruit de la
reconnoissance de son Maître ou d'une sage écono-
mie. II n'a jamais voulu rien recevoir que de celui-là
seul qui avoit droit de lui donner , & sous le sceau
de sa Royale Autorité. Le jour où les Finances lui
Furent commises, il montra ce qu'il apportoit, &
chaque année il a rendu un compte exact de l'état
actuel & de la caisse des progrès de fa fortune. La
calomnie ne trouve aucun endroit par où entamer
son intégrité qu'il a sçu mettre à l'abri même des
soupçons.
37
On traite ainsi l'ami, le Confident du Grand Henri,;
le Compagnon de ses périls , & le Ministre de son
Règne. La vertu en est indignée. II ne désire point
d'être vengé. Nouvel Aristide , il imite le voeu dit
magnanime Athénien, il s'écrie : » ô ma patrie , je
ne t'impute point leur injustice. Puisse leur hain.e
s'arrêter à moi ! puisse-tu ne me regretter jamais :
puissai-je après la mort cruelle de mon Roi, après
cette playe profonde que le tems ne fermera pas,
n'avoir plus de douleurs dont tu sois le sujet ! ô
Henri, ô mon Roi I ô Peuples qu'il mettoit au rang
de ses enfans, & qu'il confioit à mon zèle, le même
coup nous a perdus ! Si vous êtes heureux,
François , mon exil me sera léger «. (61) II part ce
généreux Citoyen. On eût dit que la vertu s'exiloit
avec lui. La Capitale est dans les pleurs. Tous les.
coeurs volent fur ses pas. Sa retraite est un deuil &
un triomphe tout ensemble , où éclatent les voeux,
les bénédictions, les louanges , au milieu des re-
grets & des gémissemens. (62.) La Cour, cette Cour
affreuse en entendit les cris : elle en pâlit : elle vit
la gloire le suivre dans la solitude.
(63) C'est là qu'il pleure longtems son ami, son
Roi, & non pas sa grandeur passée : & qu'apprenant
les malheurs de l'Etat qui le vengeoient, il en gémit.
C'est là que dans le calme d'une vie privée, & le
noble repos d'un sage, il se délasse des travaux
d'une pénible administration , par les réflexions,
par les travaux innocens de l'agriculture ; & qu'il
acquiert un nouveau droit sur la reconnoissance de
son pays, en consignant dans des monumens immor-
tels , les grands préceptes du Gouvernement, les.
secrets de la politique, les leçons des Rois & le
MODELE des Ministres.
C iij
38
P,Age 3. (1) II étoit le troisième de six ensans mâles de
François de Bethune , issu d'une branche cadette de cette
illustre Maison, qui fait remonter son origine aux anciens
Comtes de Flandres, & qui a mêlé son sang avec celui des
Empereurs de Constantinople, des Rois de Jérusalem, des
Ducs de Lorraine, des Rois de Léon, de Castille , d'Ecosse,
d'Angleterre ; sans compter ses autres alliances avec les Maisons
de Montmorency, de Châtillon, de Courtenay, &c. Par sa
grand'mere, il descendoit des Comtes de Melun, & se trouvoit
allié à la Maison de Bourbon.
Son père, homme de bien & de mérite, remarquant en lui
une grande vigueur de corps & d'esprit, avec des inclinations
toutes portées à la vertu , crut qu'il releveroit un jour la gloire
de sa Maison, dont les branches aînées étoient tombées trois
fois en quenouille, & la cadette avoit été ruinée par les disti-
pations de ses prédécesseurs. Son fils n'avoit qu'onze ans quand
il le consacra au service du Roi de Navarre, qui en avoit alors
seize ou dix-sept. Le jeune Maximilien présenté par la Reine
Mère à ce Prince, lui jura un éternel dévouement avec des
termes si nobles, & une expression si touchante, qu'il en
conçut tout d'un coup une grande idée, & prit dès-lors pour
lui une affection qui alla toujours en croissant avec les années.
Henri fit une attention particulière à son éducation, & voulut
qu'elle fût continuée par un nommé M. Chrétien, qui se con-
tenta de lui enseigner l'Histoire & les Mathématiques, prendre
soin de ses moeurs, & le former aux exercices du corps. Il
avoit fallu renoncer à l'étude des Belles-Lettres. Rofni en
sentoit le prix. Pour y suppléer , il faisoit son étude de la con-
versation des gens d'esprit, & prenant pour modèle le Prince
de Navarre , il écrivoit dans un Journal tout ce qu'il lui enten-
doit dire, & lui voyoit faire de remarquable. Henri dans la
fuite fut étonné plus d'une fois de lui voir rappeller avec la
plus grande exactitude des particularités de sa vie, ou de ses
discours qu'il avoit lui-même oubliées. Ce fut ce Journal qui
donna naissance aux Mémoires de Sully.
Ibid. (2) II s'étoit couché de bonne heure la veille du
jour où s'exécuta cette horrible Tragédie, dans le dessein
d'aller de grand matin faire sa cour au Prince de Navarre. A
trois heures les cris du Peuple & le bruit des cloches le réveil-
lèrent. Son Gouverneur & son Valet-de-Chambre sortent pour
s'éclaircir & ne reparoissent plus. Rosni laissé seul prend sa
robe de Classe, met sous son bras de grosses Heures , & dirige
ses pas vers le Collège de Bourgogne. Le Corps de Gardes
qui étoit dans la rue Saint Jacques l'arrêta. Son livre lui servit
de passe-port. Il voyoit massacrer dans les rues hommes,
femmes & enfans, & entendoit crier : tue, tue ! ô Hugenot !
ô Huguenot ! II lui tardoit d'être arrivé à son asyle. Le Portier
lui en refusa deux sois l'entrée. Mais enfin ce barbare, gagné
par quatre testons , alla avertir le Principal nommé la Faye ,
homme rempli d'humanité, qui, touché du fort d'un entant
dont il connoissoit d'ailleurs le père, le reçut & le tint caché
pendant trois jours.
Ibid. (3) Le Prince de Navarre, pour sauver sa vie , sut
contraint d'aller à la Messe, & d'envoyer dans ses Terres un
Edit par lequel il y défendoit l'exercice de la Religion prétendue
Réformée. Charles IX. son tyran, tantôt relâchoit & tantôt resser-
roit les liens de fa captivité. Quand il étoit permis à ses Domes-
tiques de le servir, Rosni se rendoit le premier à ce devoir. II
s'étoit résolu à courir la fortune de son Maître, qui promettoit
alors bien des périls. La mort de Charles, & l'avé'nement de
Henri III à la Couronne , n'apporta que peu de changement
à l'état de l'illustre Prisonnier. On voulut presque lui faire son
procès , & on lui envoya le Chancelier, auquel il refusa cons-
tamment de répondre. Catherine de Médicis lui fit ensuite
conseiller sous main de s'évader, pour le faire périr peut-être
dans cette entreprise. Enfin il s'y résolut quand le Duc d'A-
lençon lui en eut donné l'exemple. Bien-tôt ces deux Princes
se virent à la tête de cinquante mille hommes.
Ibid. (4) Rosni se jetta dans l'Infanterie, y vivant en simple
Soldat, afin , disoit-il à ceux qui vouloient l'en détourner,
d'apprendre le métier des armes dès ses premiers commencemens.
C'est ainsi que se sont formés les plus renommés Capitaines ,
un Marius , un Anhibal, un Turenne, un Pierre-le-Grand.
La guerre est un métier. II faut donc l'apprendre comme les
autres , en exerçant successivement chaque partie , & passant
du plus aisé au plus difficile, du dégre le plus bas au degré le
plus élevé. Rien ne nuit plus au progrès du mérite, & ne
l'étouffe plus dès sa naissance, que de sentir qu'on a des titres
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