Eloge de Michel de L'Hôpital, chancelier de France . Par M. Garat.

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A Bruxelles, et se trouve a Paris, chez Demonville, imprimeur-libraire de l'Académie françoise, rue S. Severin, aux Armes de Dombes. M. DCC. LXXVIII.. 1778. L'Hôpital, de. 94 p. ; in-8.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1778
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Cuijpes omnis, & ratio & cogitatio pendet ex fortunâ....
eum tu hominem terreto ,Sìquem eris nactus, iftis mortis
aut exilii minis mihi verb quidquid accident in tam
ingratâ civitate , ne recufanti quidem evenerit s non modo
repugnantì. CICERO. Paradox. II, Cap. I.
A B R UXEL LES,
ET SE TROUVE
A PARIS,
Chez DEMONVILLE , Imprimeur-Libraire de l'Académie
Françoise, rue S. Severin, aux Armes de Dombes.
M. DCC. LXXVIII.
AVERT IS SEMENT.
E DISCOURS étoit destiné au Concours de l' Académie
Françoise ; ' mais le Concours étoit fermé avant qu'il ait pu
être achevé. Des obstacles qu'il n a pas été au pouvoir de
d'Auteur de lever plutôt, en ont retardé depuis la publication.
Parmi les Notes qui font à la fuite, il n'y en a que deux
(qui aient un rapport direct au Chancelier DE L'HÔPITAL;
toutes les autres, qui font des discutions fur les Lois &
Jur l' histoire de la Législations pourroient accompagner éga-
lement, l'éloge de tout grand Législateur. Quelques-unes font
plutôt des dissertations que des notes ; si elles répondoient
un peu à la beauté & à l'intérêt du sujet, peut - être en
excuseroit-on la longueur. On y trouvera des opinions qui
_probablement ne seront pas approuvées de tout le monde ;
mais l'Auteur est loin d'avoir la prétention de décider les
questions qu'il y traite : que nos bons esprits les discutent,
& ses voeux feront remplis.
A plus belle gloire que le génie & la vertu
puissent mériter à l'homme, est fans doute
elle du Législateur. On ne peut y com-
parer ni cette gloire brillante & rapide que
1' admiration des hommes décerne au triomphateur,
ni cette gloire que la justice lente des siècles accorde
feule au Philosophe qui ajoute à nos lumières, du au
favori des Arts qui ajoute à nos plaisirs; Créateur ou
régénérateur de la société, le Législateur, par i'influence
puissante de ses institutions, semble créer encore & les ta*
lens qui l'embelliffent, & les vertus qui la conservent dans
tous les temps de fa durée; & tandis que les rayons de la
gloire paroissent toujours s'éteindre, ou pâlir en se divi-
sant sur la foule des Hommes célèbres dont chaque siècle
augmente le nombre , leur éclat, toujours réfléchi Tuf
la couronne du Législateur, la rend de siècle en siècle plus,
Aij
( 4 )
rìche encore & plus resplendissante. Mais que la destinée
du Législateur est différente, suivant les différentes épo-
ques de la société où la nature a placé sa naissance ! S'il a
paru dans ce période où tout commence, où les hommes
font déja rassemblés par leur foiblesse , mais fans être
unis encore par une force publique; où ils ont un
sentiment vif de leurs besoins, fans avoir aucun sys-
tème sur leurs ressources; où n'ayant encore aucune
vertu, ils font disposés à les recevoir toutes, parce
qu'ils n'ont que les vices de la barbarie ; il suffit alors
au Législateur d'appercevoir l'ordre pour rétablir , de
vouloir le bien pour le faire. Ce n'est plus un hom-
me aux yeux d'une multitude qui n'a que des sensa-
tions, & à qui il fait entendre des pensées. La sou-
mission qu'on lui a vouée devient une espèce de culte ;
&, semblable à l'Etre suprême dont il achève la créa-
tion , d'un seul acte de sa volonté naissent l'existence,
îa lumière & l'harmonie. Mais s'il a été-donné aux hom-
mes dans ces époques où tous les sentimens que la
nature leur a inspirés pour les rendre sociables, font
corrompus & détruits par la société même; où les pre-
miers progrès des lumières , au lieu de préparer la
réunion dès âmes par la réunion des esprits, n'ont fait
que multiplier les sources des divisions & des haines, en
partageant les opinions entre des systèmes qui se com-
battent ; où tous les moyens dont le génie se sert
pour réprimer les désordres, font employés à les main-
tenir par des hommes puissans dont ils fondent la
grandeur & la fortune ; loin d'exercer alors fur les vo-
lontés cet empire absolu qui íembloit tenir du prodi-
ge , le Législateur ne trouvera plus que des volon-
tés armées contre ses bienfaits même : il ne sera
plus le Dieu de fa Patrie, il en fera la victime; à
peine la postérité , en consacrant là mémoire, osera-
t-elîe rendre à toutes ses vertus l'hommage qu'elles
méritent, &les erreurs dont il n'a pu triompher menace-
ront, encore îe Citoyen libre & courageux qui voudra
développer son ame toute entière. Tel a été parmi nous
le fort du Chancelier DE L'HÔPITAL.
Pour célébrer ce grand Homme, il faudroit ceut-être
avoir bien plus encore le génie profond & vaste de la
Législation que !e talent de l'Eloquence. Peut-être celui
qui a donné à l'Europe l'Esprit des Lois auroit pu seul
parler dignement des Lois de L'HÔPITAL.
Je ne donnerai point à mon sujet une division diffé-
rente de celle qu'il me présente. Je montrerai d'abord
L'HÔPITAL dans toutes les places qu'il remplit avant
d'être élevé à la dignité de Chef suprême de la Jus-
tice. On l'y verra constamment tourmenté par des
talens supérieurs à ses fonctions , par des vertus que
son siècle ne mettoit pas au rang de ses devoirs, & tou-
jours déplacé jusqu'au moment, où, dépositaire de la plus
belle portion de la Puissance souveraine, il put espérer
de donner aux Lois la perfection de son. génie, & à ses
devoirs l'étendue de ses vertus. Je le montrerai ensuite
à sa véritable place, c'est-à-dire, sur le trône de la Législa-
tion ; entouré des feux de la guerre civile, & donnant des
Lois dont la sagesse seroit la gloire des Peuples qui
les auroient méditées dans le sein d'une longue paix..
Pour n'être pas tout-à- fait indigne d'offrir l'hommage de-
la France entière à l'Homme d'Etat qui honore le plus
ses annales, j'oserai relever les erreurs de sa Législation ,.
qui ne furent, il est vrai, que les erreurs de son siècle.
mais qui pourroient l'être de plusieurs siècles encore
parce qu'elles ont été les erreurs de L'HÔPITAL. Je nou-
lierai point que l'éloge d'un grand Homme doit, être
consacré sur-tout au bonheur de l'humanité.,
PREMIÈRE. PARTIE.
QUE l'esclave des préjugés de la naissance, qui cherche
toujours une origine illustre aux grands Hommes ; quer
le Philosophe, qui, dans les premières circanstances de-
le ur vie , voudroit découvrir les causes ou les présages.
Aiij
(6)
de leur destinée, remontent à l' origine & à l'ensance de
L'HÔPITAL : quels objets d'étonnement ou d'instruction
elles présentent à l'un & à l'autre (1) ! Des ancêtres que
I'Histoire a soupçonné appartenir à cette Nation errante
& proscrite dans l'univers, qui presque toujours a justi-
fié le mépris qu'elle inspire; un père, qui, en signalant
sa reconnoissance pour un bienfaiteur, n'a montré les
vertus de l'homme que pour être flétri par fa Patrie du
nom de Citoyen rebelle : telle est son origine. On le
cherche dans les jours de son enfance; & c'est dans ces
demeures effrayantes où le crime est gardé par la Jus-
tice, c'est dans une prison que I'Histoire Toffre pour la
première fois à nos regards. Ministres des Lois, cet
enfant obscur dans lequel vous cherchez un coupable ,
doit être un jour & le modèle le plus parfait de la Ma-
gistrature, & le Législateur dont vous serez les orga-
nes. Les premiers événemens de fa vie le préparent
à ces vertus courageuses qui doivent en faire la .gloire.
Il expose ses jours pour aller chercher son père dans
^ne Ville assiégée en Italie , & s'arrache bientôt à ses
embrassemens pour aller chercher encore, à travers des
dangers qui menacent fa vie , des lumières qu'il doit
çpníacrer un jour à la France au péril de fa tête,
A peine il a entendu les Maîtres des Ecoles les plus
célèbres de l'Italie qu'il en devient f admiration ; & dans
Cette Patrie des Arts, où Pétrarque avoit déja recula
couronne du Poëte, où l'Anoste & le Tasse en avoient
|)ien plus mérité la gloire, où Guichardin rappelois
quelquefois TiterLive & Tacite, où Machiavel (2) avoit
étonné son siècle en donnant à la fois des préceptes à
Ja tyrannie & à la liberté, le génie naissant de L'HÔPITAL
reçoit des hommages publics qui l'élèvent au rang de ces
grands Hommes. C'est une chose digne de remarque ,
que la jeunesse des, Législateurs les plus renommés dans
I'Histoire des Nations , ait été toujours distinguée par
leur goût ou par leur talent pour la Poëfie. L'HÔPITAL,
qui devoit mériter un jour la gloire des Solon & des
Licurgue, ne montra, comme eux, d'abord dans la
jeunesse que flémule des Poëtes. Peut-être qu'en effet la
Poésie seule est digne de former la première éducation
du génie, & de continuer l'ouvrage de la Nature, dont elle
imite les procédés, en frappant toujours les sens d'impres-
sions vives & profondes ; peut être qu'en présentant tou-
jours les idées dans leur source, c'est-à-dire dans le senti-
ment ou dans l'image, la Poësie perfectionne cet instinct
heureux de la raison, qui sépare le vrai du faux , mieux
que la Philosophie même qui les offre toujours dans
le vague & l'incertitude de ses abstractions : &. fans doute
elle contribue beaucoup plus encore à étendre l'imagi-
nation qui, dans tous les genres, est la mesure du génie ,
adonner à l'homme cette sensibilité qui s'enflamme pour
les vérités qui lui font démontrées , ces preffentimens
qui lui annoncent les vérités que le temps doit lui révé-
ler, ces illusions qui, en lui dérobant l'intervalle qui
le sépare de la multitude , lui montrent dans ses pen-
sées même le bonheur des hommes, qu'elles ne pourront
produire qu'avec le secours des siècles (3).
Mais au moment même où son ame s'élève, s'étend
& s'enflamme, au milieu des fictions brillantes de la
Poésie & des scènes éclatantes de I'Histoire, L'HÔPITAL
franchit l'intervalle qui sépare l'âge de l'magination de
celui de la pensée ; il cherche en des méditations profondes
les principes des Lois & des constitutions, les causes
de la ruine & de la prospérité des Empires, & annonce
déja, par ses premières idées, le Législateur capable de.
réformer les funestes opinions qui régnoient fur fort
fiècle.
Dans cette mobilité continuelle que les passions de
l'homme donnent aux Empires , qui dans le mal tendent
au bien, & dans le bien au mal, les moeurs, les Loisí
& les opinions ne fubiffent presque jamais que des ré-
volutions successives,.qui , trop foibles chacune en par-
ticulier , pour changer l'esprit général des Nations
leur destinée, vont toujours se confondre: & se perdre
Aiv
( 8 y
au milieu des institutions dominantes auxquelles elles
s'uniflent. Mais dans la longue succession des temps, lé
Philosophe apperçoit de distance en distance des siècles
où toutes les causes des grandes mutations agissant à
la fois , arrachent, pour ainsi dire , les Empires de tous
leurs fondemens. & les agitent avec violence, jusqu'au
moment où ils iront se repoter , pour plusieurs siècles
encore, fur de nouveaux principes A ces époques, où
se fait le sort de l'humanité, au milieu même des bou-
leversemens qui précèdent la régénération, on découvre
ou dans les esprits certaines dispositions universelles, ou
dans les événemens certaines circonstances générales, qui,
en présidant au rétablissement des choses, doivent im-
primer à tout leur caractère. Alors la mesure des vertus
ou des vices, des vérités ou des erreurs , qui forment
la morale des Puissances , devient la mesure des maux
ou des prospérités que les générations suivantes doivent
attendre.
Tel a été le seizième siècle dans les temps moder-
nes.
Tout changeoit alors à la fois, & la Religion quî
montre lé Ciel pour régner fur la terre , & les opi-
nions humaines qui étendent leur influence fur la Reli-
gion même, & les constitutions des Empires, plus
puissantes que tout le reste pour faire la destinée de
l'homme ; & toutes ces révolutions avoient été précé-
dées & peut-être annoncées par un événement qui eût
fuffi seul pour les produire , par la découverte du Nou-
veau-Monde, qui, en changeant pour ainsi dire la pla-
nète que nous habitons , devoit changer aussi toute l'ef-
pèce humaine.
Mais quels funestes principes de morale publique toutes
ces révolutions à la fois préparoient à l'Europe! Le globe
entier ne sembloit s'agiter & s'ébranler que pour bannir
à jamais la vertu du milieu des hommes. Elle difparois-
soit dans le Nouveau-Monde avec ses infortunés habitans ,
égorgés par les poignards de l'avarice & du fanatisme; elle
fuyoit en Europe devant la politique artificieuse & cri-
minelle, qui donnoit aux Puiffances une étendue qu'on
n'auroit pas ofé demander aux Peuples, & dont on
ne pouvoit encore s'emparer par la force (4). Sa voix
sainte étoit étouffée au milieu des clameurs & des mas-
sacres de deux fectes rivales , & la Religion même sem-
bloit l'immoler, en ce moment, fur le Trône du Chris-
tianisme , où elle lui avoit donné d'abord un caractère
céleste, & la promesse de l'immortalité. Le génie en-
fin qui jusqu'alors avoit mis la gloire à lui servir d'or-
gane , rompoit cette auguste alliance, & devenoit en
Italie le complice & le soutien des triomphes du crime,
qu'il réduisoit en un système fondé sur des principes
raisonnés, consacré par des autorités imposantes ; fyf-
tême odieux qui a flétri & illustré le nom de Machiavel,
parce que c'est un don du génie de paroître créer tout
ce qu'il exprime , mais qu'on trouve dans presque
tous les Ouvrages contemporains, qui fut le fyftême de
tout son siècle, &qui, après deux cents ans de désas-
tres dont il a été la cause, règne encore fur la plus
grande partie de l'Europe.
. C'est lorsqu'au milieu de cette dépravation universelle ,
toutes les actions qui frappent ses regards lui donnent
l'exemple du mépris des vertus , lorsque le crime for-
mant la seule politique des Puissances , & l'unique doc-
trine de plusieurs ouvrages immortels qui l'enfeignent
au monde , semble être devenu l'attribut de la grandeur
& celui du génie, que L'HÔPITAL , à peine sorti de
l'enfance, cherchant les principes de la science des
Gouvernemens, crée le droit naturel, qui n'étoit pas
encore au nombre des connoiffances, & guidé par cet
instinct sublime de la conscience , le plus fûr flam-
beau de la raison, appuie la base des Lois & de la Po-
litique fur les notions éternelles & immuables de la Jus-
tice.
L'Italie qui ne peut voir encore ses vertus, se hâte.
( 10)
de s'emparer de ses talens: mais depuis qu'elle avoit perdu
son Sénat & sa liberté, Rome n'ayoit plus de place qui
fût digne de lui; & près de ce Capitole où il eût porté
l'ame des Caton & des Emile, L'HÔPITAL est Audi-
teur de Rote. Le Cardinal de Grammont, qui cherche
à la fois en Italie & les ruines & les créations nou-
velles des Arts, n'y trouve rien qui mérite autant son
admiration que ce jeune François proscrit par son Roi :
il le rend à sa Patrie; mais cet homme généreux,
Citoyen sous la Pourpre Romaine, meurt en arrivant en
France : il ne reste plus qu'un Protecteur à L'HÔPITAL ,
son génie.
A cette époque, toutes les places étoient déja usur-
pées en France par la naissance & la fortune. Il apperçoit
une carrière où il est encore permis aux talens fans for-
tune & fans aïeux de se consacrer au bonheur des hom-
mes ; il y voit la liberté qui ne reçoit des entraves que
des censures de la vertu, offrant encore une image des
moeurs anciennes, au milieu de toutes les servitudes
modernes, appeller à la gloire des Démofthène & des
Cicéron, les Concurrens qui peuvent aspirer au prix
de l'éloquence : L'HÔPITAL s'élance dans cette carrière.
O triomphe des talens, fait pour étonner & confondre
ce siècle, qui leur refisse même trop souvent une admi-
ration stérile ! II plaide la cause de l'innocence op-
primée devant un Homme vertueux & sensible, qui
s'acquitte à la fois envers la Patrie & la Nature, en le
donnant pour époux à la Fille, & pour Magistrat à la
France.
Je ne dirai point, dans le fol espoir d'élever un grand
Homme au-dessus de son mérite même, que L'HÔPITAL
se vit porter à regret parmi les Dispensateurs de la Jus-
tice. Il ne connut ni n'affecta jamais cette timide mo-
destie , vertu des siècles modernes, née en des temps où
le doux nom de Patrie n'enflammoit plus le coeur de
l'homme , où des Gouvernernens oppressifs ne lui per-
mettoient plus que des vertus imaginaires; & peut-être
exaltée avec soin par l'intrigue & la médiocrité pour
éloigger les talens des honneurs qu'elles assiègent. Pé-
nétré, dans tous ses fentimens ainsi que dans toutes les
idées, de ce grand caractère del'antiquité, comme les
Caton & les Aristide, il désira toujours les places où il
pouvoit être le plus utile à la Patrie, & ne dissimula
jamais l'ambition de s'accroître en vertus. Eh quoi
donc! les passions les plus funestes du coeur humain
chercheront avec ardeur l'objet qu'elles désirent, ren-
verseront tous les obstacles qui les en séparent ; & la vertu ,
qui est la passion du bonheur des hommes, mettroit la
perfection dans un sentiment qui peut la rendre inutile
au monde ! L'HÔPITAL contemple avec joie les devoirs
nouveaux dont il se voit chargé (5).
Que ces devoirs sont importans & difficiles, & que
la société qui les abandonne à l'orgueil avide de
distinctions, ou à l'amour du pouvoir qui veut com-
mander aux hommes, veille mal aux intérêts de son
bonheur ! Ce n'est pas fans doute, au moment où je
loue L'HÔPITAL , dont la plus grande gloire est dans la
Législation, que j'ai besoin d'exagérer le tableau des
talens & des vertus du Magistrat: mais s'ils peuvent être
comparés à ceux du Législateur même, & si l'organe des
Lois qui n'est pas indigne de ses fonctions, est peut-être
un homme aussi rare que celui qui le soumet à ses
pensées ; hommes présomptueux, qui vous êtes empa-
rés de ces fonctions, tremblez, & apprenez enfin que
le premier devoir que la Justice vous commande, est de
descendre de vos sièges !
Le Législateur veut soustraire la société à l'empire de;
l'homme, en transportant toute l'autorité publique dans
les Lois; mais par ces Lois même, la société retombe
sous l'empire du Magistrat, qui en prend la puifiance
dès qu'il en devient s'interprète. Le Législateur doit puifer
ses Lois dans la connoissance approfondie de la nature
de l'homme, de tous les intérêts, de tous les rapports :
( 12 )
qui constituent l' ordre social ; & c'est-là, sans doute, la :
création qui honore le plus la nature humaine. Le Ma-
gistrat, fans prétendre à tant de gloire, pour connoître,
la Loi, doit aussi s'élever à fa source; doit l'approfondir
dans tous ses motifs, dans toutes les vues du Législa-
teur ; doit être enfin son organe, ainsi que l'homme l'est
de ses propres pensées. Le premier qui n'établit que des
principes généraux, étend les Lois de la Justice natu-
relle à des intérêts & à des actions qu'il considère sous
des points de vue, où le bien & le mal, le juste & l'injuste
font presque toujours très sensibles : le second doit faire les
applications, bien plus difficiles dans tous les genres que
rétablissement des principes ; il doit souvent étendre l'ef-
prit de la Loi, à des circonstances où la raison & la cons-
cience flottent incertaines, ou restent muettes (6). L'un en
traçant les règles qui doivent conduire à la vérité, ne
considère les preuves que dans ce qui résulte générale-
ment des passions de l'homme & du concours des évé-
nemens; il n'a qu'une logique: l'autre, comme Juge,
ne doit avoir que la logique du Législateur; mais celle
de l'homme se présente fans cesse à ses idées , pour leur
servir de guide : il faut qu'il marche au milieu de ces
deux lumières fans jamais les confondre, & qu'il rejette
souvent, comme Juge, la vérité qu'il apperçoit en hom-,
me, pour embrasser l' erreur que la Loi lui présente; ce
qui prouve que l'homme de bien ne peut être long-
temps Magistrat, dans un pays où la Législation n'est
pas assez parfaite pour trouver le vrai dans les circons-
tances les plus fréquentes. Le Législateur voit la vérité,
la prononce, & tout se soumet à sa voix; le Magistrat,
après lavoir vue, doit se faire un devoir de la rendre
sensible à tous ceux qui partagent ses fonctions. Il faut
qu'il possède cet esprit de lumière & ce don de la pa-
role qui facilitent la communication des idées , fans
jamais abuser de ce talent trop dangereux de l'Elo-
quence, qui entraîne les volontés fans les éclairer »
persuade sans avoir rien démontré, & ne laisse que
(13)
l'opinion d'un seul homme à la Justice, qui ne vou-
loit reconnoître ses oracles que dans l'accord du plus
grand nombre de ses Ministres. Combien fur - tout les
vertus du Magistrat, quoique moins éclatantes , sont
plus difficiles que celles du Législateur ! Egalement élevé
au-dessus de tous , ne distinguant dans la société ni le
puissant ni le foible , & ne faisant que des dispositions
générales pour l'avenir, le Législateur ne peut avoir
pour tout un Peuple aucun de ces sentimens de haine
ou de faveur qui produisent l'injustice ; le Magistrat,
placé entre des hommes dont le pouvoir ou le crédit
le menace, & des hommes dont le malheur le touche,
après avoir été inaccessible au vil sentiment de la crainte,
doit fermer son ame aux sentimens si doux & presque si
invincibles de la pitié; ce qui peut-être est plus difficile
encore, il doit résister à la crainte de céder aux pen-
chans naturels de son ame : car cette crainte peut le ren-
dre injuste, par l'effort même qu'il fera pour éviter l'in-
justice. Enfin le Législateur, qui aimeroit la gloire
auroit des lumières, pourroit donner aux hommes les
Lois les plus sages & les plus bienfaisantes, fans avoir
même aucune vertu ; & le Magistrat, avec une seule
passion que ses vertus ne pourroient soumettre, feroit
d'autant plus dangereux pour les hommes, qu'il réuni-
roit à un plus haut degré toutes les lumières que ses
fonctions exigent.
Destiné à être un jour le plus grand Législateur de la
France, L'HÔPITAL remplit les devoirs de Magistrat,
comme un homme qui devoit ajouter bientôt à leur
étendue, en les rendant cependant plus faciles.
C'étoit le moment où la vénalité qui n'avoit été long-
temps qu'une violation des Lois du Royaume, établie
enfin par les Lois mêmes, produisoit à fa naissance les plus
funestes effets. Le Magistrat alors, au lieu de se retracer
les droits qu'avoit acquis la société sur sa vie entière, ne
fongeoit qu'aux hommages qu'elle devoit à la dignité; au
lieu de compter les devoirs de la place, il calculoit le
profit qu'il pouvoit y avoir à les violer. La présence de
L'HÔPITAL exerce une censure rigoureuse dans le Temple
de la Justice. L'avidité qu'il réprime & l'ignorance qu'il
fait rougir s'arment de concert pour le perdre. Il s'élève
chaque jour par ses vertus dans l'opinion publique ; on
lui reproche d'aspirer aux grandeurs. II combat par ses
exemples, les vices des Magistrats ; on l'accuse d'être l' en-
nemi de la Magistrature. La simplicité de la vie triomphe
de ces vaines clameurs , & c'est alors que pour mieux
combattre la corruption, il forme cette ligue glorieuse
de tous les Magistrats qu'elle avoit respectés ; association
mémorable des vertus, qui en conservant malgré la
vénalité, dans le Sanctuaire des Lois, les moeurs pures
& saintes de l'antique Magistrature, a formé peut-être,
dans les siècles fuivans, l'ame des Harlai, des Lamoignon
& des d'Aguesseau.
Sa vie entière est vouée à la Justice ; & cependant
ces fonctions qu'il remplit avec tant d'ardeur, & quî
rapportent à chaque instant à fa conscience le témoi-
gnage du bien qu'il a sait aux hommes, ne lui inspirent
plus qu'un dégoût invincible. Quel spectacle ! Le mal-
heur flétrit des jours que la vertu consacre. Il est l' organe
dont la Justice s'honore le plus, & on le croirait la victi-
me des erreurs de la Justice ! Il gémit en effet de ['im-
perfection des Lois, qui ne mettent dans la bouche que
des oracles obscurs & équivoques, & l'homme dans son
coeur accuse les,vertus du Magistrat. Forcé comme Juge
de respecter les erreurs mêmes de la Législation, il veut
descendre parmi les Citoyens où son génie lui donnera le
droit de la réformer.
II parcourt, il médite de nouveau ces Lois, qui tien-
nent encore la plus grande partie de l'Europe sous la
tyrannie de l'ancienne Rome.
II remonte à leur origine, & les voit d'abord recueillies
au hasard par des mains ignorantes, chez des Peuples
étrangers, en des Législations diverses , & ne prenant
du Peuple qu'elles doivent gouverner que la barbaries
& l'atrocité de ses moeurs, dont elles lui font des devoirs .
II les fuit dans leurs progrès ; & dans cette ville orgueil-
leuse & insensée, où tout sembloit être devenu Législa-
teur , il les voit se former dans fespace de dix siècles
de Réglemens émanés tour-à-tour du Peuple & du Sé-
nat, qui, toujours opposés dans leurs vues, dans leurs
opinions, & fur-tout dans leurs intérêts , ne créoient
des Lois que pour en faire les instrumens de leurs
haines & de leurs vengeances ; de Législations an-,
nuelles données par les Juges , qui chez tous les Peu-
ples de la terre qui ont fait quelques pas vers la civili-
sation , n'ont jamais été que les organes des Législateurs,
mais qui chez les Romains , tant vantés pour leur sa-
gesse, fufpendoient tous les ans de nouvelles Tables de
Lois fur les murs des Tribunaux , tandis que les Lois
des douze Tables reftoient muettes au Capitole, comme
l'airain qui les confervoit ; de décisions impénétrables ,
prononcées par des hommes qui n'avoient d'autre titre
que la réputation de sagesse qu'ils avoient usurpée , &
qui, faisant de la connoiffance simple & positive des
Lois une science compliquée & contentieuse où ils
avoient transporté les sectes , les cris & les disputes
éternelles de la philosophie ancienne, exerçoient tour-à-
tour par ces décisions l'autorité de Juges au moment
qu'ils les donnoient, & l'autorité de Législateurs lorf-
qu'elles avoient été recueillies ; de Constitutions, de
Mandats , d'Edits, de Rescripts, de Lettres même des
Empereurs qui ne pouvoient plus ni parler ni écrire -
fans donner des Lois au monde , & qui dans celles même
qu'ils ont méditées , n'ont manifesté presque jamais que
les volontés farouches & sanguinaires des Tyrans les plus
stupides & les plus cruels que la puissance souveraine ait
formés : il les voit enfin , entraînant toujours avec elles '
les passions & les erreurs opposées de chaque siècle ,
se rendre & se réunir toutes en dévastes & monstrueuses
compilations, où des mains vendues à l'iniquité croient
les avoir rédigées pour les avoir confondues ensemble ;
( 16)
& là, former cette Législation trop célèbre, que l'igno-
rance & la superstition, qui divinisent tout , n'ont osé
consulter long-temps , dans les Ecoles de l'Italie , qu'à
la lueur de flambeaux consacrés fur nos Autels , &
où la raison ne trouve presque jamais que des princi-
pes généraux qui ne peuvent se résoudre en aucune
idée sensible & particulière ; des décisions particu-
lières & momentanées, érigées en principes généraux;
des axiomes qui transforment en crimes les vertus
fortes & courageuses des Citoyens ; d'autres qui élè-
vent au rang des Vertus les actions les plus lâches &
les plus viles des esclaves; que des Lois enfin, qu'il est
impossible de connoître par leur multitude , qui se dé-
truisent par leurs contradictions, redoutées en France,,
où on leur suppose un génie Républicain, & bannies
avec bien plus de raison des Tribunaux de l'Angleterre ,
pour avoir le génie du Defpotifme (7).
C'est au fein de ce chaos que L'HÔPITAL veut, por-
ter l'ordre & la lumière. Il entreprend de concilier
toutes les contradictions, & en rejettant ce qui est inu-
tile ou dangereux, de réduire la Législation Romaine
à quelques principes' généraux , dont toutes les Lois de
détail ne soient que des conséquences nécessaires.
Olivier, digne encore alors d'être l'ami de L'HÔPITAL
& le Chef de la Justice, dont il a enrichi l'empire par
des Lois sages & des Tribunaux nécessaires, aime mieux
que son ami transmette ses lumières à la postérité dans
les services qu'il aura rendus à son siècle. L'Europe Chré-
tienne se rassemble au Concile de Trente , transféré à
Bologne, & il fait nommer L'HÔPITAL Ambassadeur
de France. La Cour de Henri II oppose le fils d'un
Médecin d'Aigueperfe à Charles-Quint, à ce Defpote
orgueilleux, qui, aspirant toujours à la Monarchie uni-
verselle & régnant par ses intrigues dans le Concile
commedans les Cabinets des Rois, sembloit vouloir faire
entrer la puissance de Dieu même dans fa domination.
Chargé de combattre des intrigues , un plus grand
dessein
(17)
deffein occupe déjà L'HÔPITAL, & cest en se rendant
le bienfaiteur de l'Europe entière qu'il veut représenter
la France au Concile.
Le tableau des révolutions opérées par les opinions
fur lesquelles on va prononcer, se présente en ce moment
à ses regards. Il voit l'Allemagne, attaquant l'Eglise pour
secouer le joug de la Maison d'Autriche, combattre à la
fois pour la liberté politique & pour la liberté religieuse;
la Suisse, qui seule dans le principe avoit armé fes mains
contre elle-même, fans que les passions humaines se mêlas-
sent aux intérêts au Ciel, rendue à la raison & à la paix
par les premiers maux qu'elle a reçus du fanatisme, & se
reposant dans le sein de ses erreurs même ; la Suède &
le Danemarck, également aveuglés par leurs maux &
par leur bonheur, rendant grâces au Ciel de les avoir
délivrés par la réforme dé Christiern & du Clergé; l'An-
gleterre, où les premiers combats de l'erreur & de la
vérité les avoient dejà portées l'une & l'autre fur le
trône & fur l'échafaud ; la France enfin, où les guerres
civiles devoient être lortg-temps précédées & suivies
d'assassinats & de meutres juridiques, oubliant qu'elle
avoit voulu un inftant punir les incendiaires de Mé-
rindol , & se servant encore des Ministres des Lois pour
allumer les bûchers contre lès Novateurs.
L'HÔPITAL , qui ne peut considérer qu'en Politique l'e
Christianisme ainsi déchiré de ses propres mains, le com-
pare un instant aux établiffemens créés par l'homme, &
découvre bientôt les funestes causes qui l'arrêtent dans
la conquête du mondé, en remontant aux causes qui à
fa naissance lui donnèrent des triomphes si rapides.
Dans ces temps de prodiges, où la Religion, pleine
encore de la Divinité, vit briller les plus beaux jours de
fa gloire, en sortant des mains de son fondateur, l'Eglife
offroit aux hommes, écrasés par-tout fous des gouver-
nemens tyranniques, un asyle dans un Empire dont les
moeurs & la constitution étoient fondées, fur l'égalité;
les Conciles nationaux partageoient également la puif-
( 18 )
lance de la Religion entre tous les Etats; le monde Chré-
tien ne reconnoissoit de lois que celles qui lui avoient
été dictées par les Conciles généraux, c'est-à-dire, par
l'affemblée de tous les représentans du Chriftianifme : la
voix du Peuple, consultée par-tout comme la voix du
Ciel, faifoit monter les Pontifes aux dignités: ce Peuple,
fur lequel l'orgueil des grandeurs humaines a jette de
tout temps un regard si dédaigneux, élevé à des honneurs
inconnus fur la terre, choisissoit les organes de l'Etre
fuprême, & l'Eglife paroissoit tenir l'infaillibilité qu'elle
avoit reçue de Dieu, du gouvernement libre dans lequel
elle appeloit les hommes.. Mais dès que, par des révolu-
tions successives, les Conciles nationaux furent presque
par-tout abolis, & les Conciles généraux devinrent plus
rares de siècle en, siècle ; dès que les Chrétiens furent com-
mandés par des Ministres qu'ils n'avoient pas nommés ,
lé gouvernement de l'Eglife changeant de nature , son
autorité passa toute entière dans tes mains de ses
Chefs ; & les Apôtres qui avoient étonné la nature par
leurs vertus, n'eurent bientôt plus dans les Jule & les
Alexandre que des successeurs qui l'étonnèrent par leurs
crimes. L'homme , cet être foible qui conserve si
rarement fa raison dans 1a puissance même que ses
femblables lui confèrent , ébranla le Monde entier
des qu'il put se croire le représentant de la Divinité;
& il fembloit que le Defpotisme eût voulu signaler le
pouvoir qu'il a de détruire , en renversant un Empire
pofé par l'Etre suprême sur des fondemens éternels,
L'HÔPITAL porte dans l'Affemblée universelle de l'E-
glife le projet de lui rendre ses vertus premières, en lui
rendant fa première constitution; de rappeller ainfi dans
son sein les Nations qui s'en étoient déjà séparées, & de
réunir encore tous les Peuples de l'Europe dans le même
culte. II ne doute point que la Religion ne donne aux
Pontifes qu'elle rassemble,, ces vues & ces sentimens que
la raison & l'humanité lui inspirent. Mais combien ses ef-
pérances sont trompées ! Il entre dans ce Concile , où il
( 19 )
croit entendre les décrets de l'Etre fuprême , donnant la
paix au monde ; & les premiers Ministres de l'Eglife, placés
en ce moment entre le Ciel & la terre dont les intérêts
leur sont confiés', tandis que le sang humain va couler
& que le bras de l'homme menace. l'ouvrage de Dieu ,
étalent à l'envi ce luxe scandaleux qui a soulevé les no-
valeurs, combattent pour les intérêts de leur orgueil &
de leur ambition , fomentent toutes les passions qui
. arment les Peuples, oubliant également & l'humanité
qui leur tend, les mains, & le Dieu dont ils font les or-
ganes. Quel spectacle pour l'ame de L'HÔPITAL ! Toutes
les scènes de désolation & de carnage qui menacent l'Eu-
rope & sa Patrie, s'offrent à (a prévoyance. Vous qui
vous vantez de connoître l'homme,parce que vous rie
lé croyez, sensible qu'aux maux qu'il éprouve lui-même,
& qui prouvez seulement par cette opinion que vous
ne connoiffez point la vertu; vous., dont la triste phi-
losophie cherchant dans l'intérêt personnel la source de
tous nos fentimens, ne semblez éclairer la raison que
pour dégrader les ames, venez, contemplez en ce mo-
ment le grand Homme que je célèbre ; voyez fur fon
front l'empreinte profonde de la douleur qui.le con-
sume ; entendez les accens de fa voix , ils n'expriment
plus que son défesfoir. Que dis-je ? II n'ose pas épan-
cher dans le sein même de f amitié toute l'amertume de
ses peines. Les hommes dont il se voit environné font
trop coupables pour qu'il ose dire tous leurs crimes ;
& fa douleur contrainte refoule fur son ame pour l'ac-
cabler de te tout son poids , II perd toutes les forces de ses
organes ; on tremble pour fa vie. Est-ce là cet homme
intrépide qui doit voir, fans pâlir, tomber fur fa tête les
ruines du monde ? Ah ! cet accablement glorieux Tho-
nore plus encore que fa fermeté sublime : non , le plus
beau spectacle que la terre puisse donner, au Ciel n'est
pas celui de la vertu luttant avec courage contre l'infor-
tune : l'homme vertueux succombant fous les calamités
publiques qu'il ne.peut soulager, offre unspectacle plus
B ij
( 20 )
digne encore & de l'amour des hommes & des regards de
l'Etre fuprême.
Rendu à sa Patrie , une autre carrière s'ouvre devant
lui: il y porte les mêmes fentimens; il y trouverapeut-
étre de plus grands maux encore.
Dans ces Gouvernemens odieux où un seul foumet
tout à fes caprices, le Defpote élève indifféremment
tous ses esclaves à toutes lés places , parce qu'il n'en eft
aucune dont ils ne soient également indignes. Dans lès
constitutions anciennes , la liberté ajoutant, pour ainsi
dire, aux forces de la nature, portoit chaque Citoyen dans
toutes lés places avec des talens & des vertus qui les
honoraient toutes. Formé fur ces modèles , tel étoit
Ì'HÔPITAL dans les temps modernes.
Marguerite de Valois qui, dans la Cour de son frère,
règne en souveraine sur les talens qu'elle est digne de
juger & de récompenses, lui fait donner l'adminiftration
des Finances.
L'Organe des Lois, le Négociateur, presque tous les»
hommes publics, ne peuvent être appréciés avec équité
. que par le temps, L'Adminiftrateur qui ne veille que
fur l'emploi des revenus, est jugé dès qu'il monte à fa
place. Aristide gouverne les finances des Athéniens
comme le plus juste des hommes , & les Athéniens in-
dignés le punissent de ses Vertus; élevé aux mêmes
fonctions une seconde fois, il abandonne le trésor public
au pillage, & la reconnoissance des Athéniens porte au
Ciel Aristide. Adminiftrateurs, cette histoire qui n'ést
peut-être qu'un apologue ingénieux, fera toujours pé-
nétrer le sage dans le secret de vos opérations.
Les cris des Courtifans qui l'accusent avec fureur ;
montrent bientôt à la Nation dans L'HÔPITAL le Mi-
nistre ami du Peuple. Ces cris ne peuvent effrayer son
courage. II n'abandonnera point la paie du Soldat à ces
hommes, les p lus vils de tous les hommes , pour livrer en-
suite les travaux du Laboureur aux ravages du Soldat.
Mais quelle épreuve plus cruelle se prépare pour fa
vertu!
( 21 )
Le Gouvernement veut renverser la foible barrière
que la Magistrature oppose au pouvoir; & la politique
qui dans tous les temps a les mêmes artifices , couvre
Ce dessein criminel sous l'apparence d'un bienfait qui
soulage le Peuple & honore l'Erat. II s'élève des mur-
mures; L'HÔPITAL , peut-être trop aisément trompé par
tout ce qui lui présente l'image des fentimens qui l'oc-
cupent, les prend pour les murmures de la préventions
& son éloquence qui ne croit s'armer que pour défendre
les droits du Peuple, devient l'apologifte d'un acte de
despotisme. Tout méconnoît alors fa vertu ; toute la
France l'accufe. Alors ces mêmes Courtisans, les appuis
naturels & les auteurs de la tyrannie, lui reprochent
d'avoir vendu son éloquence au despotisme ; & les Ci-
toyens lui font un crime de cette justice sévère & inflexi-
ble qui réprime l'avidité des Courtisans. Dans ce mélange
de toutes les voix qui le condamnent, les reproches
de la vertu prennent la fureur de la calomnie, & les
accusations de la calomnie l'autorité de la vertu : épou-
vanté de ce déchaînement universel, il se jette dans le seine
de l'amitié; l'amitié se taît & lui refufe les témoignages qu'il
en réclame. Jouissez, hommes barbares , jouiffez de. vos
affreuxfuccès ; vous avez enlevé à l'homme juste jusqu'au
bonheur de la conscience ; entendez-le encore prononcer
contre la vie cette malédiction qui,dans la bouche de la
vertu , semble accuser la Providence , mais qui: n'accufe
que les méchans qui sont toujours les véritables auteurs du
blafphême. Mais du moins en lui arrachant toutes les
récompenses de la vertu, vous lui en avez fait atteindre-.
la perfection ; vous lui avez appris à la séparer de l'ef-
time publique. Le moment approche où , pour fauver
la France , trois fois il doit exposer fa mémoire à. la
honte de l'avoir trahie.
Quel est donc cet homme étonnant. qui montre par-
tout une ame fi étrangère à tout ce qui l'environne
Plus sage que les Lois, il ne peut leur prêter fon organe a,
fans se rendre coupable; il ne peut obéir fans présenter au
Büj
( 22)
pouvoir qui lui commande, des lumières & des vues qui
annoncent que c'est à lui qu'il appartient de régler l'obéif-
fance& le pouvoir: qui peut à ces traits méconnoître fa
destinée? Elle va se remplir. Du fond de la Savoie dont
jl alloit faire le bonheur, il revient dans fa Patrie ; &
dans ces temps même où le crime règne auprès du
Trône, l'homme le plus vertueux & le plus éclairé de
son siècle.eft nommé Légiflateur de la France.
S E C O N D E P A R T I E.
EN considérant l'étendue & la multitude des devoirs
d'un Législateur, dans un Empire que les désordres
même de ses Lois menacent d'une ruine prochaine ,
l'imagination reste confondue, & la raison est prête à ,
désespérer du bonheur des Peuples. Où se trouvera
Thomme à qui la nature ait dispensé assez de génie pour
créer une Nation nouvelle. des débris même d'une Na-
tion détruite par ses vices? Placé entre les générations
qui se font écoulées & les générations qui doivent sui-
vre, quel homme, opposant fa raison seule à l'autorité
des erreurs consacrées par les unes, ofera dire aux autres:
« Vos deftins se forment en ce moment dans ma pen-
, fée; vous n'aurez que les fentimens que je vous aurai
)) permis, que les vertus que je vous aurai comman-
& dées , que le bonheur que je Vous prépare ; plus vous
~ )) serez asservies à mes volontés,. & plus vous ferez libres.
» Ministre de la nature, c'eft aux Lois faintes qu'elle me
)) dicte que je veux vous soumettre ; en m'obéiffant,
)) vous obéirez à votre raison» ?
Sans aucune autorité personnelle dans l'Etat, & de-
vant imposer des Lois à ceux même qui l'ont élevé à
fa dignité, comment le Législateur pourra-t-il assujettir
la puissance souveraine ou à des règles qu'elle a déja vio-
lées, ou à des règles qu'on n'a jamais ofé lui pres-
crire ?
Faitpour veiller fur tout l'empire de la Justice; pour
( 23 )
constituer ou réformer les Corps de Magistrature qui
en partagent les pouvoirs ; pour établir entre eux une
chaîne de soumission & de prééminence, en faisant res-
pecter l'autoríté de la Loi dans ceux qui font fubordonnés,
& en réprimant toujours l'orgueil de l'homme dans ceux
qui ont la souveraineté entière de la Justice; pour faire
aimer à la société la puissance de la Magistrature qui,
toujours présente & toujours agiffante, est à la fois la
plus redoutable de toutes dans ses abus, & celle peut-
être dont on abuse le plus aisément ; comment le Lé-
gislateur pourra-t-il déployer dans ces réformes toute
la majesté du Trône, fans alarmer les Peuples, qui ne
peuvent distinguer une autorité qui peut tout d'une
autorité qui veut le mal, & qui, dans les constitutions
modernes où ils ont revêtu leurs Souverains de tous les,
droits qu'ils pouvoient transmettre, n'ont plus à oppo-
ser à la tyrannie que le spectacle de leurs malheurs?
Les rapports qui unissent entr'eux les Citoyens étant
plus nombreux & plus compliqués, sont établis fur des-
principes plus dangereux encore : il faut leur en donner
d'autres; il faut, en quelque forte, transporter la so-
ciété entière sur des fondemens nouveaux, fans laiffer
craindre de la voir renversée dans les balancemens que
ces mutations occasionnent. .
Les progrès du luxe & des vices ont multiplié à l'in-
fini les intérêts : il faut les simplifier & persuader aux
hommes, bien plus attachés à leurs passions qu'à leurs
droits, que ce n'est qu'en retranchant à leurs jouissances
qu'on peut ajouter à. leur bonheur; que ce n'est point
attenter à la propriété que d'en soumettre l'exercice à la
volonté générale, & d'en ôter tout ce qui peut être
funeste à celui même qui l'exerce : car les intérêts éten-
dus fans bornes étendent de même là Légiflation ; & il
est peut-être égal de n'avoir point de. Lois, ou d'en
avoir en trop grand nombre.
Quelles lumières fur-tout & qu'elle fageffe le Légifla-
teur doît montrer, en consacrant dans les- Lois Crimi-
B iv
nelles ce pouvoir si peu naturel & si terrible, que la
société s'eft reconnu fur les jours de l'homme, & dont
presque jamais elle n'a fu faire usage, sans faire tourner
à fa perte ce qu'elle deftinoit à fa défense! Qui mar-
quera au Législateur les limites de l'indulgence qu'il doit
aux imperfections de la nature , & de la sévérité que
lui commande l'intérêt général? Juge suprême de toutes
les actions , qui lui révélera par quels traits il doit
distinguer le crime qu'il faut punir , des désordres
inévitables des passions qu'il ne faut que réprimer? Ah !
fans doute , persuadé qu'il ne peut être juste s'il fer-
me fon ame à la pitié, le Législateur se fera fur-tout
un devoir plus sacré de prévenir le crime que de dé-
truire le criminel, d'en tarir la source dans le coeur hu-
main par la bienfaisance de ses institutions, pour ne
pas punir le Citoyen , lorsque la société seule est cou-
pable !
Mais par quel art, ou par quelle puissance, au mo-
ment même qu'il renverse des Lois respectées pendant
des siècles par l'opinion publique, obtiendra-t-il le res-
pect pour les Lois nouvelles qu'il leur substitue ? Les
temps ne font plus où les Législateurs , errans dans les
sanctuaires des Temples ou dans les profondeurs des
antres religieux, mettoient dans la bouche des Immor-
tels les Lois que leur révéloit leur génie. Simple &
fidelle interprète de la raison, quels moyens lui reste-
ront pour suppléer à l'autorité d'une sanction divine ?
Et lorsque la corruption a pénétré dans toutes les amés ,
où trouvera-t-il les germes des vertus qu'il doit faire
éclore dans la postérité?
Il a été donné au génie d'opérer des prodiges qui
confondent la foibleffe humaine; & L'HÔPITAL donnant
des Lois à une Nation qui n'eût opposé à fes bienfaits
que la résistance des passions & des erreurs communes,
eût porté fans doute près de fa perfection ce grand & su-
blime ouvrage.
Mais quels objets funestes préfente la France entière
( 25 )
aux yeux de ce grand Homme qui la contemple ! Dans
cet instant fermentent avec le plus de violence les paf-
fions féditieufes, prêtes à allumer les feux de la guerre
civile qui doivent la dévorer pendant quarante années :
Et ce n'est pas feulement le fanatisme des Peuples qui
agite les Grands, ou l'ambition des Grands qui égare
les Peuples; la guerre civile prépare à la fois ses ra-
vages en deux foyers différens ; & les Grands du pied
du Trône, les Peuples du pied des Autels, donnent &
reçoivent à la fois, le signal de ces combats parricides.
O France ! quel démon ennemi de tes prospérités & de ta
gloire , t'entraîne à' tant de malheurs & de crimes? Le
Calvinifme, accru d'abord dans le silence par le contraste
de ces vertus , dont la passion du. prosélytisme fait
toujours les plus fortes armes d'une Secte qui vient
de naître, avec les vices qu'une longue habitude de
régner fur les coeurs, introduit toujours dans les Reli-
gions dominantes ; répandu ensuite avec éclat par les
esprits les plus éclairés de leur siècle, tandis que rien ne-
faifoit méconnoître l'ancien culte plus que le zèle
aveugle de la plupart de ses défenseurs ; entraînant dans
son parti & la sagesse & les passions par les deux cau-
ses opposées de la douceur & de la sévérité de la mo-
rale, qui ont fait triompher tant de Religions humai-
nes fur la terre, & qui se réuniffoient dans le Proteftan-
tisme ; rendu enfin invincible en apparence par la
persécution même qui l'a fécondé du sang de ses Mar-
tyrs , comme le Christianifme à sa naissance; le Calvi-
nisme demande à relever ses Temples & ses Autels au
milieu de la France , & ses enfans invoquent le Droit
Naturel pour obtenir la liberté de leur culte. Les Ca-
tholiques, indignés qu'une Secte enfantée fous leurs
yeux par l'amour des nouveautés prétende à plus de
vertus que les enfans soumis de l'Eglife , opposent au-
Calvinifme les Lois du Royaume qui le proscrivent, &
lui montrent les bûchers où fume encore la cendre de
ses Martyrs.
(26) (
L'HÔPITAL porte ensuite ses regards fur le Trône ; il
y voit languir un enfant qui ne semble y être monté
que pour expirer avec le titre de Roi : il voit Médi-
cis, dont la politique, conforme une fois au voeu de la
Nation, l'a nommé Chancelier, exercer un pouvoir lé-
gitime avec les artifices de l'intrigue qui veut s'empa-
rer du pouvoir d'un Maître ; lâche pour suivre les
desseins qui peuvent raffermir son autorité par la juftice,
intrépide pour braver les remords des crimes qui doivent
la détruire ; élevée en Italie dans ces principes du Ma-
chiavélisme, qui fondent la puissance des Rois fur fart
de corrompre & de diviser les sujets ; fomentant toutes
les passions, encourageant & récompensant tous les vices,
armant tous les intérêts les uns contre les autres, cher-
chant fa sûreté au milieu des tempêtes publiques, fans
songer que la foibleffe & l'irréfolution de son caractère,
qu'elle confond peut-être avec fes principes, doivent la
soumettre tour-à-tour à tous les partis qu'elle soulève ;
capable d'attenter sur les jours mêmes de son fils, pour
régner fans résistance; & par les premiers actes de fort
administration ayant déja foumis la France & son pou-
voir à un tyran étranger & à deux sujets ambitieux..
Divisés en deux partis autour de ce Trône , trop fai-
ble pour les réunir dans le seul intérêt de la Nation,
les Grands , habiles à profiter des passions du Peuple,
font devenus les chefs des deux Sectes rivales. Le mal-
heur s'eft uni au malheur, & la force à la force. Privés
par les soupçons jaloux de Médicis de tous les droits qu'ils
tenoient de leur naissance , les Princes du Sang ont joint
leurs intérêts à la cause de la Secte persécutée ; & les
Ministres orgueilleux, dont le pouvoir insulte à leur
abaissement, protègent la Religion dominante.
A la tête des Protestans paroît d'abord aux yeux de
L'HÔPITAL , avec l'éclat de fa naissance , Condé, que
l'injuftice feule a pu rendre rebelle ; qui attaque l'auto-
rité même du Monarque, mais dans les mains qui l'ont
usurpée & la rendent tyrannique; qui.déploie toujours
«ne ardeur &. une activité que les passions mêmes de
fa Secte peuvent à peine égaler , mais fans fanatisme &
par la grandeur naturelle de son ame ; joignant l'amour
des plaisirs aux talents de la guerre ; distingué fur-tout par
cette valeur brillante & douce , le caractère du courage
des Héros d'une Monarchie, & moins fait pour être le
chef d'une Secte & d'une République fondées fur l'austc-
rité de la morale & le sacrifice de toutes les voluptés,
que pour jouir de la gloire,dans les délices raffemblées
pour elle autour d'un Trône; séduisant enfin tous les
coeurs par ce mélange d'héroïfme, d'infortunes & de
qualités aimables, & faisant oublier toujours le sujet
armé contre son Roi, pour ne montrer que le Prince,
qui veut punir des Ministres coupables.
A ses côtés se montre encore Antoine de Navarre
qui portant toujours également l'incertitude & l'irréfolu-
tion de son caractère dans son ambition & dans son culte,
ne sut jamais ni quelle étoit fa Religion , ni quel étoit
son parti; qui plus outragé que son frère par les Guise,
devint, avec le titre de Roi, la créature de ces ennemis
de fa Maison, proposa plusieurs fois d'étouffer dans les
bûchers de l'Inquifition la Secte qu'il avoit fait embras-
ser à sa femme, & dans laquelle on élevoit son fils; qui
ne feroit phis connu que par le mépris de la poftérité,
si des François pouvoient répandre un mépris, même
juste , fur le père de Henri IV.
Coligni, bien plus constant dans ses desseins, porte par-
mi les Protestans tous les talens & toutes les vertus qui
leur font le plus nécessaires. Ils font condamnés à de
longs malheurs par leur foibleffe ; il leur porte ce don
si rare da soutenir, de relever les ames dans l'inforrrune,
& de donner souvent à une défaite même tout l'éclat
d'une victoire. Leur indépendance, après'avoir brisé la
joug de l'Eglife , cherche à établir par-tout des Gouver-
nemens ou la Loi foule ait de l'empire fur l'homme;
Coligni, par son génie, est capable d'être leur Législa-
teur comme leur Général d armée; & fa vie entière a
( 28 )
été occupée du projet de sonder une constitution libre
ils ont à se défendre du reproche d'avoir lès premiers
excité les troubles par leurs innovations ; & Coligni,
qui croit la guerre civile nécessaire, semble l'absoudre
par sa vertu.
Montmorency, dont la Maison cache son origine dans
la naissance de la Monarchie, consacré lui -même par
les services déja rendus à la Patrie fous trois Monarques,
porte au milieu des Catholiques un nom qui doit mon-
trer le parti de la Nation & du Prince par-tout où il fe
sait entendre. Mais ce n'est point fur ce vieillard que fe
réunissent l'amour & les voeux des Catholiques ; ce n'est
point lui qui excite les fureurs du fanatisme , & que
L'HÔPITAL doit le plus craindre pour fa Patrie.
Dans ces temps orageux, fous les yeux , à côté même
de Médicis, dont la politique imprudente les a élevés
près du Trône , règnent en France fous le nom de Mi-
nistres, deux frères dont la postérité doit voir les por-
traits dans le même tableau, puisque l'ambition & le
crime les unit comme le sang, que la grandeur de leur
Maison est l'objet de tous les. deux bien plus encore
qu'une grandeur personnelle, & qu'ils font servir à leurs
desseins & les qualités qu'ils ont en commun, & les
qualités qui les distinguent, avec autant,de concert &
d'unité que si tous leurs voeux & tous leurs talens se
réunissoient dans une feule personne. Nés tous les deux
avec de ces âmes ardentes & inquiètes que le tourment
du repos jette dans les orages , l'un & l'autre joignent
aux qualités brillantes qui présentent à la fortune les
favoris dont elle feule doit faire la grandeur, tous ces
dons plus réels du génie, cette puissance plus invincible
du caractère, qui font de la fortune même une esclave
des ambitieux. Alliés à plusieurs Couronnes de l'Eu-
rope, on diroit que la nature les a dégradés de leur
rang, en ne les faisant pas naître fur un Trône , &
que l'ufurpation doit être pour eux un moyen légitime
de recouvrer leur' héritage. L'un Guerrier & l'autre
(29 )
Prêtre, l'ambitíon même semble avoir fait entre eux le
partage des deux Etats qui prennent le plus d'em-
pire fur les hommes ; & fini & l'autre paroiffent
avoir fait leur choix après une 3étude approfondie de
leur caractère, qui n'étant que le caractère même de
leur état, doit en ajouter toute la puissance au pouvoir
naturel de leur génie. Le Guerrier présente à l'admira-
tion de son fiècle, tout rempli de la gloire des armes,
un front couronné plusieurs fois par la Victoire, & à la.
Religion, qui croit devoir fe défendre avec le glaive ,
un bras, quia déja sauvé la Patrie. Le Prêtre, décoré de
la Pourpre Romaine, offre à la Religion , dans son élo-
quence , un appui bien plus nécessaire encore, au moment
où l' éloquence attaque nos dogmes devant la raison, &
aucun ennemi de l'Eglife ne peut le combattre avec
les armes de la parole. La franchise du Guerrier ne
montre dans le Duc de Guise que des vertus qui lui
font naturelles , & ses vertus pourtant lui laissent com-
mettre les crimes que lui commande son ambition. Le
Cardinal de Lorraine , cruel & perfide, parce que
son ame est au-deffous de ses projets , fait toujours
prendre fans effort toutes les vertus qui peuvent aider
ses crimes. Maîtres, par leurs places, de tous les tré-
sors , de toutes les forces militaires du Royaume , &
de toutes les volontés du Roi, par l'empire qu'exerce
fur son ame Marie Stuart leur nièce, ils marchent enfin
à la puissance souveraine, armés à la fois de toutes les
forces qui ont opéré les grandes révolutions de la terre ,
la gloire, la beauté, les trésors, l'éloquence & le fana-
tisme.
C'est à ce Peuple, en proie à tant de fureurs & aveuglé
par des hommes capables de les éterniser, que L'HÔPITAL
doit faire trouver la paix & le bonheur sous l'empire des
Lois. Il arrive, il observe, il n'a pu former encore le plan
de ses vastes desseins ; & le Cardinal de Lorraine touche
au moment d'exécuter un projet qui doit bannir à jamais
de la France les Lois, la justice & le bonheur.
(32 )
favoriser en fecret, & les fureurs de la persécution dans
les Catholiques dont on le soupçonne de vouloir détruire
le Culte; & ce qui le diftingue fur-tout, armant la
sagesse de toute l'énergie des passions & la tolérance de
toute l'activité du fanatisme; prêt enfin à triompher plu-
fieurs fois par l'héroïfme de la raison & de la vertu, de
tout son siècle, où le crime & les erreurs avoient auffi
leur héroïsme.
Pour éteindre en même temps les deux foyers de la
guerre civile ; pour soumettre les deux factions rivales
à une autorité toute-puiffante, lorsque le Monarque &
sa mère avoient perdu l'autorité du Trône; pour étouf.¬
fer les querelles de la Religion , fans les soumettre au
despotisme de la Cout de Rome, qui les fit naître ; guidé
par cette unité de principes & de moyens qui carad-
térife le génie, il demande les Etats Généraux & un
Concile national : les Ministres de la tyrannie Politique,
& de la tyrannie Religieuse, qui font aussi guidés par
les mêmes principes, & qui presque toujours ont réuni
leurs moyens pour opprimer le mondé, frémissent éga-
lement à ces deux propositions. On l'accuse d'être l'en-
nemi de l'Eglife, parce qu'il veut assembler celle de
France, & l'ennemi du Trône, parce qu'il veut y faire
entendre la voix des Peuples. Déja François II, à qui
on peut inspirer au moins lés volontés qui naissent da
sentiment de la frayeur, s'oppofe à la tenue des Etats-
Généraux , & tremble de fe trouver au milieu de ses
Sujets. L'HÔPITAL obtient de Médicis une Assemblée
des Grands, des Prélats & des Députés des Parlemens du
Royaume, où il espère encore ramener François II à
des fentimens plus dignes d'un Roi de France.
.. Elle s'ouvre à Fontainebleau ; & pour ceux qui jugent
les événemens, non par l'éclat qu'ils présentent aux
yeux de la multitude, mais par leur influence réelle fur
l'opinion & le bonheur des nommes, c'est peut-être ici
le moment le plus intéressant de la vie de L'HÔPITAL :
içi vont se discuter aux pieds d'un Trône ces grandes
questions
(33 )
questions fur l'étendue des droits des Peuples & fur les
limites de la puissance Souveraine, que la Philosophie
agite de tout temps, dans ses retraites & loin des Rois ,
tandis que la tyrannie tient toujours le monde fous ses
pieds, & que les cris de la douleur réclament seuls les
droits des Peuples. Une voix s'élève pour les attaquer,
en accusant les François dans le coeur du Monarque: il
faut l'entendre. Voici les maximes qu'elle veut graver
dans l'ame d'un jeune Prince qui commence son règne.
« Pour entretenir une étroite union, une bienveillance
» mutuelle entre les Peuples & les Rois, pour assurer
» à jamais le pouvoir des uns & le bonheur des autres,
» il faut que les Rois & les Peuples restent toujours
»,séparés. Aveugles & audacieux, jamais les Peuples ne
» sont entrés dans les Conseils où l'on balance leurs
» destinées, que pour porter en Supplians aux pieds des
» Trônes, des prétentions hautaines qui marquent des
» bornes à l'autorité des Monarques. A peine on leur
» permet de faire entendre le cri de leurs besoins, qu'ils
» se souviennent qu'ils ont des droits : c'eft alors que des
» esprits téméraires & orgueilleux, qu'on ne peut éblouir
» ni soumettre par tout l'appareil du pouvoir qu'on fait
» resplendir autour du Trône, osent rappeler aux Rois
» que le titre de leur autorité est dans les devoirs dont
» ils sont chargés envers les Peuples; c'est alors que ces
» mots séditieux de vertu, de liberté, de félicité pu-
oblique, retentiflent dans toutes les bouches, & vien
» nent frapper le Trône même qu'ils menacent de fa
« ruine ».
Que tousses Rois apprennent quelle étoit cette voix
fi dévouée à leur puissance, & quels font toujours les
hommes qui se rendent auprès des Monarques, les accu-
sateurs des Peuples ; c'eft la voix des Guise qui s est fait
entendre au pied de ce Trône même, qu'ils dévorent de
leurs regards ambitieux.
Mais du moins elle ne triomphera pas ici de la vérité.
Que tous les Rois écoutent encore. Un homme, qui sous
C
trois règnes fut le soutien & le Défenseur de leur pou-
voir , va leur parler des Peuples.
Non , s'écrie L'HÔPITAL , avec Marillac, Monluc,
& les Députés des Parlemens, qu'il a remplis de ses
principes & de son ame: «Non, ce n'est point à un Mo-
» narque qui veut régner par les Lois & la Justice,
» à éprouver ces terreurs faites pour punir les Tyrans.
» L'Histoire de tous les siècles atteste aux Souverains
» qu'ils ont toujours perdu leur pouvoir en se déro-
arbant aux regards des Peuples au fond de leurs pa-
» lais. Eh ! quels ont été, parmi nos pères, les Rois
» qui ont régné avec le plus de puissance & de gloire ?
» Charlemagne, qui voulant élever son siècle à fa hau-
'» teur, & ne croyant point que le malheur pût jamais
» enlever les droits à l'homme, fit entrer dans les Confeils
» de la Législation, des Peuples qui montroient encore
» l'empreinte des chaînes qu'ils avoient portées: Louis IX,
» qui trouvant dans ses vertus les principes que Char-
» lemagne avoit trouvés dans son génie, préparoit à
» la France, par ses établiffemens, une constitution où
» la Nation auroit toujours formé le Confeil du Mo-
» narque: Louis XII, qui descendant de son Trône,
» pour se confondre sous d'humbles vêtemens parmi le
» Peuple, cherchoit à surprendre dans les secrets des
» coeurs les vérités qu'il devoit connoître, & les besoins qu'il
» devoit soulager. S'il est vrai que les Assemblées Nationa-
» les n'aient jamais instruit nos Rois, que des passions qui
» en divisent les ordres, quels font ceux qui ont fecoué tou-
» jours au milieu d'elles le flambleau de ces passions
» funestes? les Ministres coupables qui craignoient trop
» de les voir réunis pour demander vengeance de leur
» tyrannie. Sans doute, le hasard place quelquefois au-
» près des Trônes des hommes dignes d'être seuls les in-
» terprètes & les Bienfaiteurs des Nations; mais ils
» naissent dans un fiècle pour en étonner plusieurs , &
» c'est presque toujours en pleurant que les hommes
)) se racontent les bienfaits que l'humanité en a reçus.
( 35)
» Pour éclairer toujours les Rois, saris trahir jamais les
» Sujets, il leur faut un génie & des vertus que la
)) nature n'accorde presque jamais. Il fuffit aux Peuples
» du sentiment de leurs besoins, que la nature donne à
» tous les Etres, & de la simple raison qu'elle refuse rare
» ment à l'homme ».
La cause du Peuple triomphe dans le Palais des Rois,
& déja les Députés du Royaume se rassemblent dans les
murs d'Orléans. Mais quel funeste contraste de liberté
& de tyrannie offre en ce moment cette Ville à la
France! Tandis que la Nation réunie au Monarque à
la voix de L'HÔPITAL, préside elle-même à fa Légifla-
tion, un de ces Tribunaux, qu'élèvent les passions des
Rois, qui servent toujours, d'inftrument à leurs ven-
geances & jamais à leur justice, menace les jours de
Condé, qui attend son Arrêt de mort dans une prison}
& le Chef de la Magistrature, le Conservateur de nos
Lois, L'HÔPITAL lui-même est à la tête d'une Commis»
sion qui annonce aux Peuples que le règne des Lois
est fini. Ah ! gardons - nous d'accufer L'HÔPITAL , &
n'oublions point que c'est en paroiffant trahir ses devoirs
qu'il a déja sauvé une fois la France; doit-il soumettre
les jours de Condé aux jugemens des organes des Lois?
Esclaves de la sévérité de leur ministère, qui ne peut
plier aux circonstances, ils puniroient dans ce Prince
infortuné la rebellion qui n'eft que le crime du defpo-
tisme des Guise. Doit-il s'éloigner de cette Commiffion ))
qu'il semble justifier par sa présence? il abandonne Condé
à la vengeance de ses ennemis. II ne peut renverser ce
Tribunal odieux; il y monte: il ne peut y parler au nom
des Lois & de la Juftice; il y fait entendre la voix d'un
Légiflateur & d'un homme juste. On lui fait un crime de
juger Condé; il le fauve. O vertu ! II brave un seconds
fois l'opprobre attaché aux inftrumens de la tyran-
nie, pour lui arracher fon augufte victime} & lorfque
François II a échappé dans la tombe à tous les crs-
mes qui vont fouiller les jours de Charles.IX; lorfqu'in,
C ij
troduit chez Médícis, qui ne reçoit les conseils de la
vertu que dans l'ombre du secret & de la nuit, il lui a
persuadé de régner par les Lois & la Juftice, au moment
où les Guife lui propofoient de remettre à fes pieds l'au-
torité raffermie par le meurtre des deux Princes du
Sang: alors, à la tête de la Nation, qui fe gouverne un
instant elle - même , il dissipe toutes les factions , fait
descendre les Guife du Trône du Miniftère , rend à
Condé toute la gloire de l'innocence pour lui conserver
ses vertus, donne au Roi de Navarre un pouvoir dont
fa foibleffe le rend incapable d'abufer , réunit toute l'au-
torité du Trône dans les mains de Médias, qui la
confie à fa sagesse, & triomphant déja de l'ambition,
rassemble toutes ses forces contre le fanatisme.
Que la foule des esprits vulgaires pénètre mal-aisé-
ment toutes les vues d'un grand Homme ! La postérité
même reproche encore à L'HÔPITAL d'avoir laiffé
échapper le moment où les Etats-Généraux, soumis à
ses impressions, pouvoient établir la tolérance par une
Loi Jans laquelle la Nation eût respecté son ouvrage;
éclairé par une connoiffance bien plus approfondie du
coeur humain, L'HÔPITAL n'ofe espérer que deux Sectes y
coupables déja l'une envers l'autre de crimes qui ont
fait frémir la nature, faffent à la Loile facrifice de leurs
haines & de leurs vengeances, quand le Fanatifme qui les
enivre leur en fait des vertus : & (a prévoyance qui:
lit l'avenir dans les paffions des hommes, semble lui
montrer déja que la première Loi de tolérance doit être
le premier fignal de la guerre civile. C'eft dans ce Con-
cile National , qu'il a demandé en montant à fa place,
qu'il espère tarir la source de ces haines cruelles, en
fessant tomber réunis aux pieds des mêmes Autels , des
furieux qui ne peuvent vivre en paix que fous le même
Culte. Avec quelle sagesse encore & quelle fermeté à la
fois il prépare, il dispose les esprits à cette réunion ! Les
désordres du Clergé & les reffentimens des Religion-
naires, font les deux causes qui peuvent la rendre im-
( 37 )
possible: il les attaque toutes les deux à la fois ; une
lettre de Médicis porte la terreur au Vatican, dans l'ama
du Souverain Pontife, en lui annonçant que les temps
font arrivés ù il doit renoncer aux abus de son pou-
voir , ou à son pouvoir même : la Sorbonne expie par une
réparation folemnelle, les propositions séditieuses de
Tanquerel, qu'elle puniroit elle-même aujourd'hui par fes
cenfures & la Nation assemblée à S.Germain, impose le
tribut du Citoyen aux Miniftres des Autels, qui croyoient
encore alors tenir du Ciel le droit de pofféder leurs immen-
ses richeffes, fans en sacrifier une foible portion à la Société
qui les protège. Les cris que font entendre les perfécutés
du fond des prisons qu'ils remplissent, appellent fur-tout
les combats & la vengeance; il vole à leur secours : deux
Lois bienfaisantes émanées de ce Trône, d'où partoient
toujours des ordres fanguinaires,. ouvrent les portes des
prisons, & rendent à la France des Citoyens que les bûchers:
attendoient encore.
Mais lorsqu'au nom de l'humanité je rends grâces à
L'HÔPITAL de ces Lois , limage augufte de la- Patrie
alarmée se présente à mes regards ; & me. montrant une
des barrières qui la séparent du defpotifme renverfée
dans leur exécution , semble me reprocher de m'être
rendu l'apologifte d'un acte de tyrannie. O L'HÔPITAL !
aurois-tu donc flétri tes vertus, une fois , en les exer-
çant par le moyen du crime? Non ; jamais ma voix,
foible il est vrai, mais libre & courageufe , n'eût offert
à ta mémoire les hommages de ma Patrie, si pour faire
son bonheur ton pouvoir eût attenté à fa liberté. Pé-
rissent les vertus même des Defpotes, puifqu'elles peu-
vent rendre le Defpotifme moins odieux ! Mais le glaive
de la persécution étincelle en ce moment dans les mains»
de la justice ; les défenseurs de la liberté, égarés par les
paffions de leur fiècle , en font devenus les oppreffeurs :
ne pas fufpendre un inftant leurs droits , c'est tes per-
dre à jamais ; c'est préparer par des meurtres juridiques:,
toutes les horreurs de la guerre civile.. Ah! fans doute,
le plus saint des devoirs est de sauver le fang de l'inno-
cence, en épargnant des crimes à la vertu trompée , &
en sauvant la Patrie elle-même de la fureur de ses pro-
pres enfans. Non , ne laissons croire ni à l'homme libre,
; ni au Defpote, que la tyrannie & la vertu puiffent se
réunir dans une ame. Moulins , Orléans , Saint-Ger-
main , qui , dans le court espace de huit années,
vîtes les Députés de la Nation rassemblés, trois fois par
L'HÔPITAL dans vos enceintes , vos noms consacrés
dans les faftes de notre Légiflation défendront éternel-
lement ce grand Homme & des reproches qu'il reçoit
des amis imprudens de la liberté , & des éloges bien
plus redoutables encore que lui adressent les Miniftres
du Defpotifme.
Ainsi tout cède à l'afcendant victorieux dont il arme
la raison : mais rien ne peut fixer l'inconftance de Ca-
therine ; & une Affemblée obtenue de fa foibleffe par
une révolte des Catholiques a soumis de nouveau le
Calvinifme aux pourfuites des Lois, a rejette le projet
du Concile national ; .& ce n'eft plus que fur le Colloque
de Poissy que L'HÔPITAL fonde encore fes espérances
pour cette réunion, dont il ne peut abandonner l'idée.
Osons le dire , fur-tout dans son Eloge , en deman-
dant ce Colloque, ou en y consentant, ce grand Homme
rie parut connoître assez ni le coeur ni l'esprit humain.
Quel fruit en effet peut-il en attendre ? Et dans une
Assemblée où la raison humaine est abandonnée à sa foi-
blesse , comment agiter des questions qui la confondent-
& que la Religion n'a jamais pu décider qu'en élevant,
parmi les hommes des conseils présidés par l'Etre fu-
prême? Quels pourront être d'ailleurs dans ce fiècle les
sages dont il fera les inftrumens de cette grande récon-
ciliation? Quels font les hommes de paix que rassemble
ce Colloque environné d'armes & de soldats ? Le Cardi-
nal de Lorraine frappe le premier mes regards: allant
toujours à la grandeur par les moyens qui flattent le
plus fa vanité , il ne voit dans cette Affemblée qu'un

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