Éloge historique de Louis-Joseph-Stanislas Leféron, premier commandant de la garde nationale de Compiègne, par M. Chabanon l'aîné...

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1791. In-8° , 23 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1791
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EL O G È
H I S T O R I Q U E
D E
Louis- JOSEPH-STANISLAS LEFÉRON,
PREMIER COMMANDANT
DE GARDE NATIONALE
Li DE COMPIEGNE,
Par M. CHABANON, l'ainé, de l'Académie
Françoife, de celle des Inscriptions, &c.
179 I.
ÉPITRE DÉDICATOIRE.
A Meffieurs les Officiers Municipaux
de la Ville de Compiegne.
MESSIEURS ,
Au marnent où une mort prématurée vous
enleva le jeune LÉFÉRON ; témoin de vos
regrets, de votre douleur, fofai folliciter
l'honneur d'en être publiquement l'interprete :
j'aurais dû prévoir que plusieurs de vos Con~
citoyens m'envieroient cette fonction honora-
ble , & qu'à plus d'un. titre , ils méritaient
mieux que moi de la remplir ; ce que je de-
'vois prcssentir est arrivé. L'éloge de LEFÉ-
RO N composé par divers orateurs, a retenti
dans vos temples & dans le lieu de vos as-
semblées patriotiques. Venu le dernier, je
trouve h sujet épuisé, & je me serois abstenu
de le traiter , si vos bontés me l'eussent per-
mis. Vous ave^ bien voulu me nommer Ci-
toyen de votre ville, &. m'en expédier les Pa-
tentes ; cet honneur que j'ai brigué, fut pour
moi la récompense anticipée du travail que
vous désirez me voir entreprendre. Honoré
du bienfait , ai-je pu négliger de vous en
payer le seul prix qui soit en ma puissance ?
Non, Mesieurs ; j'ai rempli la tâche que
vous m'imposiez, moins occupé de l'honneur
qui pourroit m'en revenir, que de la recon-
noissance que j'avais a vous témoigner ; j'ai
écrit, au risque de rpéter ce qu'on a dit
avant moi, & mieux que je ne puis le dire.
Au reste, l'éloge d'un Citoyen zélé, doit
être nécessairement celui de la Liberté & de
la Constitution qu'il a défendues : aggrandi
par un tel accessoire , le sujet devient en quel-
que sorte illimité ; il est si vaste du moins,
que l'on peut long-temps y rencontrer des ri-
chesses nouvelles : si j'ai manqué de les Jai-
sir, si ce discours ne vous présente qu'une froide
répétition de ce que vous avez entendu ailleurs,
pour excuser cette stérile indigence , dites-vous ,
Messieurs, qu'il est des vérités dont on ne
sauroit trop fatiguer l'oreille des mécréans ,
& tourmenter leur confidence endurcie. Si ce
Discours est patriotique, il n'est pas tout-à-
fait indigne de vous.
JE suis avec respect, & avec un fraternel
attachement,
MESSIEURS,
Votre très - humble serviteur
& Concitoyen,
CHABANON, l'aîné.
HISTORIQUE
DE
LOUIS-JOSEPH-STANISLAS LE FERON,
COMMANDANT
de la Garde Nationale de Compiegne.
N voyageur interrogé fur l'état de grandeur
& de prospérité d'un pays qu'il venoit de parcourir,,
crut en donner une idée assez belle en disant.:
J'y ai vu louer publiquement la vertu, j'y ai vu le
Citoyen utile publiquement honoré. En effet, rendre
à la vertu des hommages publics, c'est consacrer
son culte, & propager son empire : honorer pu-
bliquement le Citoyen utile, c'est témoigner que
dans l'état, tous font quelque chase , & qu'il
n'est point de,service distingué, qui n'ait droit
\ une grande récompense. Un tel usage, lié aux
moeurs d'une Nation, & fait pour les perfectionner,
est un gage plus certain de fa prospérité, que ce
faste extérieur dont s'énorgueillissent les puissances.
Le, luxe est la misere du peuple, attestée par la
ridicule opulence de quelques favoris de la for-
aine : le luxe, dans un Etat obéré, fans loix &
A
fans moeurs, tel que la France étoit n'agueres,
ne peut se comparer qu'à la riche enveloppe dont
on revêt en son cercueil, un cadavre qui tombe
en pourriture.
L'usage des honneurs publics rendus au simple
citoyen , date parmi nous du règne de la liberté
auparavant, quiconque eut convié la Nation pour une
telle cérémonie, n'eut pas été entendu d'elle ; il l'eut
été d'un Gouvernement ombrageux , blessé de voîr
transmettre au mérité non décoré, des hommages
réservés exclusivement au rang & à la puissance.
Ce n'est que dans un pays libre que les talens
font sûrs d'être honorés. En Angleterre , les pre-
mières têtes du Royaume portent Garrik le Co-
médien au lieu de sa sépulture ; en France, la
veuve de Molière put à peine obtenir d'un Mo-
narque absolu, qu'un génie fi beau fut soustrait
aux affronts de la voirie. Le rapprochement de ces
deux faits, peu importans ce semble en eux-mêmes,
apprendroit seul à aimer la liberté , appelleroit à
ses nobles jouissances, les coeurs abrutis par le
long usage de la servitude.
Les honneurs que Mirabeau a obtenus dans la
Capitale LEFERON les a reçus dans Compiegne,
Si patrie, & le théâtre de ses vertus patriotiques.
C'est-là, qu'il commandoit la Garde Nationale ; c'ést-
là qu'il déploya toute l'activité d'un courage ci-
vique, & 1a popularité d'une grande ame; c'est-là
qu'il prévint, étouffa des mouvemens de révolte
séditieuse, & sauva la vie à ceux qui jalousoient
(3)
fa puissance ; c'est-là enfin, que l'envie, réduire
au supplice de la louange, murmure aujourd'hui
à voix basse, ces paroles : Il manquera long-temps
à cette ville. : Oui fans doute , il lui manquera,
& à la France entiere. Dans le régime des Cours,
fous le règne de la faveur, nous aurions peine
à dire quel chemin eut fait son ambition , plutôt
fiere & hardie que souple & caressante ; mais,
dans., l'ordre nouvellement établi, au milieu des,
franchises de la liberté, il n'ést point de poste
éminent où LEFERON n'eut dû prétendre; ils les
eut tous obtenus, parce qu'il les eut tous mérités
Le vuide que sa perte oecasionne que l'exemple de
ses vertus serve à le remplir, qu'il produise des
Citoyens qui lui ressemblent :, quand j'écris son.
éloge , je me regarde comme femant au loin les
précieux germes de l'héroïsme , & des vertus
civiques : croissez, développez-vous, semences im-.
mortelles ! produisez des moissons de Héros-citoyens,
nés des exemples que LEFERON adonnés, & que
ma plume se charge de transmettre.
LOUIS-JOSEPH-STA NISLAS LEFERON ,
naquit à Verfailles , l'an 1757 , d'une famille
noble, avantage qu'il oublia fans peine pour sa-
tisfaire au Décret qui l'abolit, & au sentiment
éternel de justice & d'humanité d'où ce Décre.t
est émané. En effet, s'il est bon que les hommes
s'aiment & soient unis, pourquoi établir entre
eux une distinction, dangereuse pour les uns,
avilissante pour les autres ? Si l'orgueil est un
(4)
sentiment que la religion condamne, & que ,
fous aucun rapport, la morale ne peut justifier;
qne penser d'un préjugé, qui infufe l'orgueil dans
lefang dont Pembrioh fe forme, qui en imprègne-
le lait dont l'enfant fe nourrit, qui en ■' fait la
première conception de fon intelligence, & en
quelque forte, une idée innée en lui, contre la-
quelle fa raifon n'a plus la force de s'élever ? Et
c'est ce préjugé nuifible , que l'on voudrait qu'eue
épargné notre légiflation ! à Dieu ne plaife qu'on
put lui reprocher cette coupable foiblefle ! le pro-
jet de reconftituer le genre humain en famille,
eft une des plus grandes & des plus belles idées
que puisse concevoir la raifon : pour la mettre en
exécution, il faut commencer par détruire parmi
Ils hommes,: jufqu'au nom des castes qui les'di-
visenr ; il faut anéantir les prérogatives ; qui,
mettant un homme fi loin d'un autre, font du
plus grand nombre, des ènfans-de la nature, dé-
hérités par les ufurpations de l'orgueil.
L'amour de l'égalité , ce fentiment fi noble,
LEFERON en eut l'inftincl naturel ; jamais il ne
fe prévalut de fa nobleffe , & le Décret qui l'en
dépouilla, ne fit que promulguer une loi déjà re-
connue & fanctionnée dans le fond de son coeur.
Il fe présente ici une obfervation que nous ne
devons pas omettre. LEFERON fut dominé d'une
grande ambition ; ce fut le moteur de fa vie toute
entière: l'ambition eft la foif de s'aggrandir, d'ac-
cumuler fur foi les distinctions & les honneurs.
(5)
Quel est donc le sentiment fi puissant , qui ob-
tient de l'ambitieux l'abnégation volontaire d'une
distinction telle que la noblesse ? Quel est ce fen-
timent ? une humanité éclairée , qui fait trouver
plus de plaisir à fe rapprocher de fes femblables,
qu'à les dominer par fa naiffance : quel eft ce
fentiment ? la confçience d'une grande ame, qui
remife au niveau de tous, fe rend compte des
moyens qu'elle trouve en foi pour s'élever. Ar-
rachons à l'orgueil du noble, l'aveu que dissimule
(a réticence polie : fe prétention mise à nu, énon
cée dans toute fon infultante franchife, eft, d'a-
voir fur un grand nombre d'hommes un droit de
mépris ,bien avéré, bien reconnu : cependant,
tandis qu'il exerce au-deflbus de lui ce droit
d'humiliante.fupériorité, le noble d'une clafie lupé-,
rjeure le foule & l'humilie lui-mëme. O ! le plai-
fant fyftême d'organifation morale & politique ,
dont le vice de l'orgueil eft le principe & le mo-
bile, où,le mépris, de degrés en degrés, fe tranf-
niet & s'échange , où la claffé infime fupportq
feule le fardeau de tous les mépris, où, vers le faîte
enfin, comme à la cime d'un cône allongé, un
petit nombre d'hommes jouit feul de l'abaissement
de tous fes femblables. 0 ! fainte égalité, détruis
cet édifice élevé par la folie, & confacré par l'er-
reur : remets tous les hommes à ce niveau qui les
avertit de s'aimer. Il n'eft qu'une fupériorité avouée
par la juftice & la raifon; c'eft celle que donne
le mérite : elle eft le prix du bien que procurent
(6)
à l'humanité les vertus & les talens : cette fupé-
riorité, LEFÉRON l'ambitionna, & il l'obtint.
C'eft un défir naturel de chercher à connoîtré
l'enfance & la jeunefie de ceux qui ont UJuftré
leur vie; foit qu'on fe plaife à voir les premiers
traits par lefquels la nature efqnifle fes plus belles
productions, foit qu'en voyant dans un état de
feiblefie, ce qui, depuis, s'eft montré grand, ofi
en conclue pour foi-même la poffibilité de s'ag-
grandir ; & cette poffibilité préfumée confole la mé-
diocrité ambitieufe.
L'enfance de LEFÉRON n'offrit rien de plus
remarquable, qu'une vivacité impétueufe, & un
grand défir de fe diftinguer. Tel qu'Alcibiade, il
voulut primer fes camarades jufques-dans les jeux
de l'enfance. Dans cet âge aufii , communément
peu fenfible à la pitié, il en montra beaucoup
pour l'indigence & le malheur. On ne peut le
mettre au nombre de ces hommes, dont le pre-
mier âge a caché le refte de leur deftinée, & que
la nature , pour ainfi dire , fit à deux reprifes $
pour les montrer différens d'eux-mêmes à deux
époques différentes. LEFERON parut d'abord l'é-
bauche de tout ce qu'un jour il devoit être.
il n'avoit guère plus de vingt ans lorfque je
commençai à le connoîtré. Je remarquai en lui
une activité inquiète, qui fembloit vouloir s'ou-
vrir en même temps tous les chemins de fa célé-
brité. Je craignis qu'une telle ambition ne fut
qu'une de ces effervefcences de jeunesse, d'oj
(7)
jaillirent quelques étincelles promptes à sétein-
dre. Je craignis qu'un defir exagéré des suecès
d'un moment, ne promit pas à l'avenir des fuc-
eès folides & durables. Je Sollicitai la confiance
de-LEFÉRON , & voulus surprendre le secret de
fa paffion ; j'y trouvai tous les caractères de la
maturité , & , toute ardente qu'elle étoit, son
ambition marchoit fdumifè au frein de fa raifon.
LEFÉRON , par inftinct, avide de toute éspece
de gloire, avoit choisi celle dont il fe fentoit le
plus fusceptible, celle des armes ; & délicat fur les
moyens de la fatisfaire,- il étoit convenu avec lui-
même de n'avoir point à rougir de fon avancement.
Son père vieilli au fervice , avoit dans une
feule affaire reçu quatorze, coups de fabre fut la
tête, Je vois encore ce - refpéctable militaire, le
front partagé par une cicatrice profonde :: fes
bleflurss lui caufereut toute fa vie d'importune»
fouffrances; & fon grade au fervice, & la croix
de S. Louis,- pou voient-être regardés comme un
prix infuffifant de tant de fang vërfé, de tant
de fouffrances habituelles. Quel spectacle pour un
jeune homme qui fe deftine à la guerre, qu'un
père déchiré, cicatrifé, tourmenté par fes bleffu-
ces ! Quel correctif puiffant pour une paffion naif-
fente! Celle de LEFÉRON en tire une force plus
grande; fon feu s'alimente de ce qui devrait l'é-
teindre, Il entre au régiment d'Auvergne, if s'y
distingue par fon exactitude à fes devoirs, A ce
Service dm camps & des garnisons , fuccedè celui

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