Éloge historique de M. Maillet Du Boullay,... par M. l'abbé Cotton-Deshoussayes,...

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E-V. Machuel (Rouen). 1770. In-8° , 98 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1770
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ÉLOGE
HISTORIQUE
DE MONSIEUR
MAILLET - DU - BOULLAY.
HISTORIQUE
DE M O N S I E U R
MAILLET- DU-BOULLAY,
SEIGNEUR & Patron du Boullay-Morin, Ecuyer
Conseiller du Roi, Maître en la Cour des Comp-
tes , Aydes & Finances de Normandie , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale des Sciences, Bel-
es-Lettres & Arts de Rouen pour la partie des Bel-
les-Lettres , associé de l'Académie Royale des Bel-
les-Lettres de Caën , Membre du Bureau de la So-
ciété Royale d'Agriculture de la Généralité de
Rouen , Académicien-Juge-né de l'Académie de
l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge, fon-
dée dans la même ville :
Par M. L'ABBÉ COTTON-DESHOUSSAYES , Doâeur
& Profeffeur en Théologie, de la Maison & Société
de Sorbonne , Chanoine de l'Eglise Métropolitaine
de Rouen , Frimatiale de Normandie, Académi-
cien titulaire & Bibliothécaire de l'Académie Roya-
le des Sciences , Belles-Lettres & Arts de Rouen ,
& Secrétaire perpétuel de celle de l'Immaculée Con-
ception de la Sainte Vierge , fondée dans la même
A ROUEN,
Chez ÉT. VINC. MACHUEL , Imprimeur-Libraire.
rue Saint Lo, vis-à-vis le Palais. 1770.
ÉLOGE
HISTORIQUE
DE MONSIEUR
MAILLET - DU - BOULLAY,
Lu le 21 Décembre 1769 à la Séance publique de l'A-
cadémie de l'Immaculée Conception de la Sainte
Vierge , fondée à Rouen.
Quis defiderio fit pudor aut modus
Tant chari capitis ? praecipe lugubres
Cantus.
Horat. odar. lib. 1°, ode 24.
ACADÉMIE de l'lmmaculée Conception de la
Sainte Vierge partage la perte qu'ont faite le
13 de Septembre dernier la Cour des Comp-
tes , Aydes & Finances de Normandie , l'A-
cadémie des Sciences , Belles - Lettres & Arts de
Rouen , la Société Royale d'Agriculture de cette Gé-
néralité , l'Académie Royale des Belles-Lettres de
Caën , la ville que nous habitons , la Province entie-
re, la République des Lettres.
Aurois-je pu penser que M. du Boullay seroit le
premier auquel je serois obligé de rendre le devoir fu-
nèbre , ordonné par les Réglemens auxquels il a tant
contribué ! quelle fonction pour un ami ! & si elle est
consolante à certains égards, quelle est en même tems-
douloureuse ! La lecture de cet éloge pourra être
A 2
Occasion de
cet éloge.
Titres &
qualités de
M. du Boul-
lay.
Education
de M. du
Boullay.
J. ÉLOGE HISTORlQUE
interrompue par quelques larmes ; mais je n'aurai
point à en demander pardon aux ames sensibles qui
connoissent la douce impression de l'amitié.
Charles-Nicolas Maillet , Seigneur & Patron du
Boullay-Morin, Ecuyer, Conseiller du Roi, Maître
des Comptes., Aydes & Finances de Normandie ,
Secrétaire perpétuel de l' Académie des Sciences , Bel-
les-Lettres & Arts de Rouen pour la partie des Bel-
les-Lettres, associé de l'Académie des Belles-Lettres
de Caën, Membre du Bureau de la Société Royale d'A-
griculture de la Généralité de Rouen , Académicien-
Juge-né de l'Académie de l'Immaculée Conception de
la Sainte Vierge, fondée en cette ville, y nâquit sur
la paroisse de S. Laurent le 6 Février 1729.
Sa vie , quoique courte en elle-même, & infini-
ment plus encore au gré de ceux que le bien public
peut intéresser, a été tout à la fois heureuse & glo-
rieuse.
Son premier bonheur, celui dont il remercioit sou-
vent la Providence , fut de naître , & de se conserver
dans cet état honorable , dans ce juste milieu qui
semble spécialement consacré à la vérité & à la vertu »
où le travail fait tout & l'intrigue rien.
Son père François-Nicolas Maillet, mort en cette
ville le 20 Janvier 1768 , âgé de 92 ans 10 mois 20
jours, a rempli pendant 45 ans une charge de Tré-
sorier de France, dans laquelle il a mérité l'estime &
l'amitié de sa compagnie. Noble dame Elisabeth-
Françoise Godeheu sa mère est d'une famille qui a
fourni plusieurs Députés du commerce de cette ville ,
&c., tous également recommandables par le mérité
& la probité.
Le premier spectacle domestique qui s'étoit offert
à notre respectable Confrère , etoit celui des vertus
chrétiennes & morales ; & son ame créée pour le
bien , en reçut en naissant les premières impressions
Cette éducation du coeur qui a souvent la rapidité de
l'éclair, qu'on ne peut expliquer parfaitement ; mais
qui , bien examinée , peut être regardée comme l'ef-
fet subit des inclinations personnelles combinées avec
l'exemple ; cette éducation si souvent négligée , &
cependant
DE M. MAILLET DU BOULLAY. 5
tependant fi précieuse & si efficace fut la plus heu-
reuse pour M. du Boullay. II n'eut point à lutter con-
tre les forces toujours trop puissantes du mauvais
exemple de la part de ceux que la nature nous aprend
à respecter. Né vertueux de parens vertueux , tout
fembloit conspirer à imprimer dans son ame cet en-
thousiasme noble & raisonné pour la vérité & la juf-
tice qui a fait son caractère principal. Destiné à nous
faire voir cet heureux accord des talens & de la vertu
qui est si rare, & qui devroit être fi commun , il avoit
reçu de la nature un coeur sensible & ouvert à tous
les sentimens honnêtes. II en avoit reçu un esprit pé-
nétrant , facile & porté au travail le plus opiniâtre.
Il en donna des preuves non équivoques dès fa plus
tendre jeunesse. II n'avoit que 10 ans , lorsqu'il fut
mis en troisième au Collège de Juilli, où son père
avoit lui-même étudié. L'émulation , source des suc-»
cès, lorsqu'elle est contenue dans de justes bornes ,
avoit rendu ce collège très-diftiligué. M. du Boullay,
qui avoit répondu fans contrainte & fans efforts aux
foins d'un Maître habile qui s'étoit occupé à guider
ses premiers pas dans la carrière des Lettres , conti-
nua de faire des progrès marqués fous ses nouveaux
Maîtres. Ils se souviennent encore avec une sorted'or-
gueil noble des succès de ce jeune Athlète, pendant
les trois années qu'il passa chez eux. A 13 ans il avoir
fini fa Rhétorique. Ses parens l'envoyerent alors
à Paris, & le mirent dans une pension aux environs
du Collège de Beauvais où il continua ses études. II
fit une seconde année de Rhétorique fous M.Crevier,
connu par ses ouvrages , & ses deux années de Phi-
losophie fous le célèbre M. Rivard, dont la gloire
principale est d'avoir rendu commune dans les écoles
de l'Université de Paris l'étude des Mathématiques,
fans lesquelles la Physique ne peut être qu'un Ro-
man ingénieux, fruit de l'imagination , & jamais ce-
lui de la vérité & de l'exactitude. Ses talens & l'usa-
ge qu'il en faifoit, lui acquirent une estime & une
approbation universelles. Ses Profeffeurs le remar-
quoient avec complaisance , cherchoient à le con-
B
Liaison de
M. du Boul-
lay avec M.
le Car.
* M. Bal-
liere , Aca-
démicien de
Rouen.
Premier
ouvrage de
M. du Boul-
lay.
& ÉLOGE HISTORIQUE
noître particulièrement, & sembloient préluder par
ces distinctions méritées au degré de confidération &
de gloire où il devoit un jour arriver. Pour lui ils ne
pouvoient être, & n'étoient en effet que des amis sin-
cères. Son coeur lui disoit qu'il leur devoit en grande
partie le plus signalé & le plus durable de tous les bien-
faits , celui de l'éducation ; & il ne parloit jamais
d'eux qu'avec les effusions du respect le plus tendre,
& de la reconnoissance la plus vive.
Ses parens de ses Maîtres en cultivant en lui le
goût des Lettres & des Sciences étoient bien éloignés
de négliger la connoissance & l'amour de cette scien-
ce solide qui, puisée dans le sein de Dieu même, nous
y fuit , ou plutôt s'y perfectionne, lorsque nous y
rentrons. M. du Boullay avoit un coeur vertueux &
tin esprit juste. Il fut facilement chrétien dans les
principes & dans la pratique.
De retour à Rouen dans le sein d'une famille qu'il
aimoit, & dont il étoit aimé, avec un coeur né pour
la vertu, avec un génie propre aux Lettres, aux Scien-
ces & aux Arts, il étoit naturel qu'il ne tardât pas
a s'unir aussi étroitement qu'il étoit possible, avec ce-
lui qui dans cette ville en étoit l'ami, & qui en avoit
l'enthousiasme. M. du Boullay ne pouvoit manquer
d'intéresser M. le Cat, qu'une plume * également
exacte & agréable vient de nous peindre si sensible
à la gloire & au bonheur de l'humanité. M. le Cat &
M. du Boullay , tous deux dans leur genre marqués
à ce coin qui caractérise les enfans du génie & de la
vertu, étoient faits pour être amis, & ils n'ont ja-
mais cessé de l'être malgré la différence de leurs carac-
tères. Le goût pour la Physique qui étoit la passion
dominante de M. le Cat, & à laquelle il sacrifioit
tout , excepté ses devoirs , devint fans peine celui
de M. du Boullay. II n'avoit que 19 ans, lorsqu'il
travailla sur une matière de Physique , qui semble
être un mystère de la nature , & qui étoit l'objet du
prix que l'Académie de Rouen devoit donner en
1748. Il s'agissoit d'exposer la cause de l'ascension des
fluides dans les tuyaux capillaires. Ce prix qui avoit été
M. du Boul-
lay , Acadé-
micien ad-
joint à- 19
ans.
Article
VIII.
Premiers
ouvrages de
M. du Boul-
lay à ['Aca-
démie.
Ouvragesde
M du Boul-
lay fur le co-
mique lar-
moyant. Ana-
lyse de cet
ouvrage»
DE M. MAILLET DU BOULLAY. 7
diffèré l'année précédente , fut adjugé à M, l'Abbe
Sigorgne , Licentié de la Maison & Société de Sor-
bonne , célèbre Profeffeur de Philosophie au Collège
du Pleffis , celui même qui a eu le courage & la force
d'introduire le Newtonianifme dans cette fameuse
Université, & de l'établir dans ses leçons & dans ses
ouvrages fur les ruines de l'ancienne Physique & du
Carthefianifme pur ou corrigé par M.Privat de Molie-
res. Tel fut l'adverfaire que M. du Boullay eut à com-
battre en qualité d'égal dans un âge où il n'eût pas été
honteux d'être son disciple , & s'il lui céda le pre-
mier rang , il alla se placer immédiatement au-des-
fous de lui.
Cette séance du 13 d'Août 1748 , fut pour M. d'u
Boullay l'aurore brillante d'un jour plus brillant en-
core. De tels succès dans un âge si tendre détermine-
rent facilement l'Académie des Sciences , Belles-Let-
tres & Arts de Rouen à se l'attacher. II y fut reçu d'u-
ne voix unanime en qualité d'adjoint dès le 19 Novem-
bre 1748 : ainsi il n'avoit pas encore atteint l'âge pref-
crit par les Statuts de l'Académie. Il fut le seul qui ne
s'aperçut pas qu'il méritoit cette exception , & qu'elle
ne pouvoit tirer à con séquence. II reçut cette distinc-
tion avec une reconnoiffance & une modestie, dont
il auroit pu se dispenser , si son ame avoit fcu négli-
ger quelque vertu , & il travailla avec plus d'ardeur
que jamais , pour tâcher d'être moins indigne à ses
propres yeux de la faveur qu'il venoit d'obtenir, &
dont il faifoit le plus grand cas.
Le 15 Avril 1749 , il lut à l'Académie un Mémoire
de Physique fur les qualités fecondaires des corps, & le
29 Juillet fuivant, des réflexions fur le genre dramati-
que moderne , improprement apellé comique larmoyant.
II étoit juste que M. du Boullay prît la défense d'un
genre, pour lequel la sensibilité & la vertu reclame-
ront toujours contre les discussions ingénieuses &
fcavantes , mais toujours froides de l'efprit qui fron-
de, ou de l'érudition qui adore. M. du Boullay n'a-
voit guére alors plus de 20 ans. Je ne dois point omet-
tre ces dates que je pourrais négliger dans toute autre
B 2
8 ÉLOGE HISTORIQUE
circonstance. Dans cette dissertation qui, lue à la
séance publique de 1749, y obtint les aplaudiflemens
qu'elle méritoit, il règne une clarté & une méthode
rares chez un jeune Auteur, & qu'il fcutallier avec
la chaleur & l'intérêt. M. du Boullay remarque d'a-
bord que ce dramatique n' eft point nouveau, & il le
prouve par l'exemple de Térence. II divife son ouvrage
en deux parties : dans la première il établit que ce genra
est nécessaire dans la feconde, qu'il eft utile. Pour
preuve de la nécessité du dramatique moyen il fait voir
qu'il diffère des autres genres dramatiques. Distingué de
la Tragédie & du Comique Burlefque, il peint des pas-
sions , des vertus & des vices pris dans le coeur humain ,
& que la Tragédie & la Comédie burlefque ne reprefente
point ; il peint les mêmes vertus & les mêmes vices r
mais fous un autre point de vue. II reprefente une espèce
d'hommes différente de ceux qui font les Adeurs du
tragique & du comique burlefque; enfin, les impref-
fions qu! ilfait fur les Spectateurs , ne font pas les mê-
mes. Comparé avec le haut comique , il en diffère encore
effentiellement. Leurs objets principaux ne font nulle-
ment les mêmes. Celui du comique moyen eft toujours
l'attendriffement produit par la vertu ; dans le haut co-
mique ces fcènes attendriffantes ne font que des accef-
soires qu'on peut fuprimer ,fans qu'il ceffe de remplir fon
objet principal, comme on le voit dans le Misantrope,
La feconde partie de cette differtation littéraire eft
deftinée à montrer l'utilité du genre dramatique moderne
par les avantages qui l'accompagnent, par fon étendue
qui n'a de bornes que celles des paffions qui agitent tous
les jours la société, par les plaifirs qu'il nous procure ,
& dont l'origine refpecfable eft toujours la peinture
naïve de la vertu & de l' humanité; enfin , par les inftruc-
tions pratiques , générales & intéreffantes qu'il nous
donne. M. du Boullay fait voir que le dramatique qu'il
défend, est exempt des dangers qui font les suites na-
turelles des autres genres dramatiques. II élevé l'homme
sans l'enfler, comme fait ou peut faire la Tragédie. II
ne favorise point le penchant à la malignité comme la
Comédie ordinaire. Tout y eft pur & digne de la vertu..
DE M. MAILLET DU BOULLAY.
S'il peint l' amour , c'est toujoursm' amour légitime, llne
cache point les précipices qui l' environnent, & les pei-
nes qui en furpaffent les plaisirs. Par cette marche fage
& vertueufe , bien loin d'infpirer du goût & du pen-
chant pour cette paffion séduisante , le dramatique mo'
derne excite dans l'ame de ces jeunes gens qui ne con-
noiffent encore que le besoin d'aimer, une jufte crainte
& une défiance raifonnable , capables de les garantir des
pièges de leur propre coeur.
De ces principes M. du Boullay conclut qu'un gen-
re dramatique, qui a pour foi les fuffrages réunis de
l'autorité, de la raifon, de la nature, de la vertu , des
coeurs fenfibles , juges naturels de tout ce qui intéreffe
les plaisirs de l'ame, n'a point furpris , mais qu'il a mé-
rité les aplaudiffemens.
M. de la Louptiere attaqua les réflexions de M. du
Boullay, qui furent principalement connues par le
compte qui fut rendu de la séance publique de ['Aca-
démie de Rouen de l'année 1749. Il avança dans un
des mercures qui suivirent ce compte rendu qu'on ne
trouve ni dans Térence ni dans aucun autre Auteur an-
cien ou moderne, avant M. de la Chauffée, rien qui res-
femble à ce dramatique. M. du Boullay répondit à la
critique de M. de la Louptiere, & cette question de
fait, qu'il n'avoit qu'indiquée dans les réflexions,
dont on vient de parler , lui parut mériter d'être dis-
cutée.. Il s'attacha particulièrement à Térence , & fit
voir par plusieurs paffages des anciens & des modernes ,
qu'on a toujours été persuadé que Térence excelle par
cette sorte de peinture touchante des moeurs , égale-
ment éloignée du pathétique de la Tragédie & du Ridi-
cule de la Comédie. II cite Quintilien , M. Roltin ,
Madame Dacier. II donne enfuite une expofition abré-
gée de l'Andrienne. II fait voir que cette piece , ce
chef-d'oeuvre de l'antiquité , est entièrement dans le
genre tant critiqué fous le nom de comique larmoyant,
que son objet principal est de peindre un amour dèfinté-
reffé , généreux , uniquement fondé sur la bonté du
coeur & la probité ; en un mot, un amour entièrement
diffèrent de celui qui est peint dans les Tragédies &
Le 30 Juin.
1750.
Sentimens
de M. du
BouIlay pour
l'Académie
de Rouen.
Séance pu-
blique du 4
Août 1750.
Analyse du
discours de
M. du Boul-
lay sur les
raports en-
tre les grands
hommes.
10 É L O G E HISTORIQUE
dans les Comédies proprement dites. Il apuye ses affer-
tions par plusieurs passages de cette piece traduits en
François , & il fait voir de la même manière que les
scènes plaisantes de cette Comédie ne sont qu'accessoi-
res. Il cite encore plusieurs autres pièces anciennes &
modernes telles que les Adephes de Térence, le Philo-
sophe Marié & le Glorieux de M. Destouches ; & il finit
par conclure que toutes les espèces de preuves , celles de
raisonnement & celles d'autorité, se réuniffent en sa-
veur de ce genre, dont la critique sera toujours désaprou-
vée par le coeur , de ce genre le plus utile pour les
moeurs & le feul peut-être, ou du moins le principal qui
ait pu faire soutenir que le Théâtre est par lui-même
une école de vertu.
M. du Boullay lut son nouvel ouvrage à l'Acadé-
mie. II lui faisoit hommage de toutes ses productions.,
il étoit persuadé qu'il ne valloit que par elle , & il
l'aimoit de cet amour filial, dont il le croyoit payé
avec usure par l'honneur de la servir : elle crut avec
raison qu'une nouvelle défense de ce genre tendre &
vertueux auroit toujours des droits fur les coeurs fen-
sibles; & en conséquence elle voulut qu'elle fût lue à
la séance publique de 1754. C'est ainsi que chaque
année & presque chaque séance publique de l' Acadé-
mie, de Rouen , ont été marquées par la lecture de
quelque ouvrage de M. du Boullay, toujours solide &
agréable , toujours conforme au goût général.
En 1750 ce fut un discours intéressant, dans lequel
il prouva qu'il y a entre tous les grands hommes dans
tous les genres, des raports qui doivent servir à les unir.
Discours sensé , philosophique, plein de sentiment.
Il remarque d'abord que le bonheur des grands hommes,
l'intérêt de leur gloire , celui des connoissances qu'ils
cultivent, dépendent de leur union mutuelle , & que
cette union peut être facilement le fruit des raports qui
sont entr'eux. II expose la nature de ces raports qui
font tous fondés fur le génie. Delà le goût du vrai, dé-
tendue de l' esprit, la jufteffe du difcernement, la faci-
litera faire paffer fes idées dans l'ame des autres ; qua-
tre qualités effentielles au génie & communes à tous les
DE M. MAILLET DU BOULLAY. 11
grands hommes. Pour le prouver, M. du Boullay ra-
porte toutes les connoiffances humaines aux Sciences &
aux Belles-Lettres. II remarque avec raifon que les
beaux Arts tiennent aux premières par les principes, &
aux fecondes par le goût & l'imitation de la nature. II
compare enfuite les Sciences & les Belles-Lettres. Les
Sçavans se prévalent affez souvent de leur goût pour
le vrai, de le jufteffe , de l'étendue de leur efprit. Les
gens de Lettres semblent quelquefois s'arroger exclusi-
vement ce génie créateur qui fait les grands hommes, &
sur-tout ces grâces & cet art ingénieux, avec lequel ils
sçavent orner la vérité. M. du Boullay réfute ces diffé-
rens préjugés ; & pour prouver les avantages des Belles-
Lettres pour le Sçavant & ceux des Sciences pour l'hom-
mede Lettres , aux raisonnemens folides qu'il employé ,
il ajoute l' exemple de l'illustre Fontenelle, un des prin-
cipaux ornemens de notre patrìe. Cet exemple le conduit
à conclure l'utilité des établiffemens littéraires, qui,
comme l' Académie de Rouen , réuniffent les Sciences ,
les Belles-Lettres & les Arts.
En 1751 * M. du Boullay donna un Mémoire fur la
dureté, la fragilité & autres qualités des corps. On voit
par ce Mémoire qu'il étoit constant dans ses goûts, & '
que les agrémens des Belles-Lettres ne lui faisoient
point négliger la beauté solide de la Physique.
Les Travaux suivis de M. du Boullay, son zèle ,
son assiduité aux séances de l'Académie , fa douceur,
fa modestie lui méritèrent le 10 Août 1750 une place
parmi les Académiciens titulaires. Il y fut reçu d'une
voix unanime ; car fes talens & ses vertus sociales lui
avoient mérité Favantage rare d'avoir autant d'amis &
d'admirateurs qu'il avoit de confrères.
On le vit de nouveau travailler avec ardeur.L'ef-
prit des Loix, cet ouvrage profond & sublime , cet
ouvrage fi critiqué & si admiré, comme le sont tous
ceux dont la deftinée eft de faire une forte de révolu-
tion , fit pendant quelque-tems l'objet de son étude.
En 1752, il en lut à l'Académie un Extrait raifonné,
qu'il accompagna de quelques penfées diverfes. C'eft
ainsi qu'il préludoit d'une manière philofophique &
*Le 20 AvriL
Nouvel ou-
vrage de M.
du Boullay
sur la Phy-
fique.
M. du Boul-
lay entre-
prend l'Hif-
toire de Nor-
mandie. Ses
ouvrages sur
cette partie,
& idée de ces
ouvrages.
12 É L O G E H I S T O R I Q U E
académique à l'état de Magiftrat qu'il embrassa dans là
fuite : car toutes ses études se tournoient toujours du
côté de l'utilité, de la vertu, du devoir, du Patrio-
tisme.
Cet esprit patriotique lui fit entreprendre fur la fin
de 1752 l'Histoire de notre Province , qui peut-étré
nous manque encore , malgré celles que nous avons
déjà. Il étoit plus propre que tout autre à conduire
à fa perfection un ouvrage qui demande des talens
bien supérieurs à ceux qu'on Croit communément
nécessaires pour les succès dans ce genre. L'exactitude
scrupuleuse, la patience singulière , les recherches
multipliées qui font ordinairement tout le mérite de
ces sortes d'ouvrages, auroient été soutenues par les
agrémens de son style, de ce style qui en allant direc-
tement au coeur , charmoit agréablement l'efprit &
les oreilles ; de ce ftyle fait pour plaire à tous les hom-
mes , parce que le sentiment y dominoit, & que tous
les hommes font plus ou moins sensibles , tandis que
très-peu font éclairés : en un mot, de ce style inté-
ressant d'autant plus nécessaire dans cette circonftan-
ce que les objets en eussent été plus restreints & plus
indifférens pour le commun des lecteurs. Nous pou-
vons juger de ce qu'auroit été l'ouvrage dont il est
question par les différens morceaux qui ont été pré-
sentés aux séances de l'Académie. M. du Boullay l'a-
voit commencé par un discours qui peut en être re-
gardé comme la Préface , & qu'il avoit intitulé : Idée
d'une Hiftoire de Normandie & des moyens d'y travail-
ler avec fuccès, (a) Les vues patriotiques qui avoient
toujours animé, & qui animaient encore l' Académie,
y étoient préfentées avec l' intérêt qu'éprouve un fils ten-
dre & respectueux pour une mère chérie. II en fournis-
foit pour derniere preuve le projet qu'elle avoit formé
de se mettre un jour en état de donner à la Province une
(a) Ce discours fut lu à la séance particulière de l'Académie
du 18 Janvier 1753 , & il la féance publique du mois d'Août de
la même année.
Histoire
DE M. MAILLET DU BOULLAY. 13
Hiftoire Civile, Eccléfiaftique, Littéraire & Naturelle,
de la Normandie. Il traçoit en racourci, mais d'un
crayon net, sûr & ferme , toute la fuite, toute l'impor-
tance , toute la variété de notre Hiftoire, depuis l'inva-
fion des Normands en 912, & il finiffoit par exhorter
tous ceux dans lefquels refpirent l'amour de la Patrie
& le goût pour l' Histoire, à faire part à l'Académie de
leurs lumières & de leurs recherches. Ce discours fut ac-
cueilli avec le transport que l'amour du bien public
excite toujours dans les perfonnes les plus indifféren-
tes , lorfqu'elles n'ont aucun sacrifice à lui faire. Il
éprouva cependant une critique qui fur insérée dans
le Journal de Verdun. M. du Boullay y répondit par
une lettre (a) polie & frayante, qu'il adreffa à
M. l'Abbé Raynal, alors Auteur du Mercure, fur té-
tendue & la situation de l'ancienne In germanie, pour
fervir de réponse à la remarque critique du Journalifte de
Verdun. Une ame, qui n'eût été que fenfible, eût pu-
être rebutée ; celle de M. du Boullay étoit encore,
grande.& généreuse. Son Ouvrage pouvoit être utile
A la Province qui l'avoit vu naître ; c'en étoit assez
pour qu'il continuât de travailler.
C'est à son esprit patriotique que nous devons en-
core l'Hiftoire (b) de Richard Caur de Lyon, Duc de
Normandie & Roi d'Angleterre, grand Conquérant &
mauvais Roi, celle (e) de Jean Sans Terre, Roi d'An-
gleterre & dernier Duc de Normandie, Prince foible,
cruel, & qui fit son malheur en faifant celui de ses
peuples ; enfin l'Histoire d) de Guilemne II, Duc de
Normandie & Conquérant de l'Angle , depuis fa
naissance jusqu'à la bataille d'Hasting Eclusivement.
Les faits historiques font un champ commun , que
chaque Auteur fait valoir, au gré de son industrie &
ta] Cette lettre fut lue à l'Académie le 24 Février 1754.
[b] Lue à la Séance publique de l'Académie , du mois d'Août
1755.
[c] Lue a la Séance publique de l'Académie, du mois d'Août
1756.
[d] Luc à l' Académie le 18 Mai 1757.
c
M. du B
Direct. & Se
crétaire per
pétuel de l'A
cadémie.
Nouveauj
Reglemens
de l'Acad d
Rouen. L
part que M.
du Boullay y
eut.
14 E L O G E HISTORIQUE
de fes talens. On peut dire que ceux de l'Hiftoire de
Normandie devinrent, fous la plume de M. du Boul-
lay , un fpectacle presque nouveau, toujours intéres-
sant , utile & agréable.
Il auroit continué cet Ouvrage important, si des
vues d'une plus grande utilité ne l'avoient obligé de
l'abandonner jusqu'au moment où, rendu à lui-mê-
me, il pourroit élever à la Patrie ce monument de zèle
& d'amour.
« Il étoit Directeur de l'Académie, lorfque les suffrages
réunis de ses confrères le portèrent à la place de Secré-
taire des Belles Lettres , le 11 Décembre 1755 , après
- la démission de M. de Prémagny. Ce titre honorable
attacha de plus en plus à l'Académie le coeur noble &C
reconnoiffant de M, du Boullay. Dès l'instant il parut
n'avoir plus d'exiftence que pour elle. II pensa lui sa-
crifier les seules idoles qu'il pût avoir, l'aimable paix,
la tendre amitié; & la manière dont il soutint les
droits de sa place en 1756, prouve clairement que son
ame douce & pacifique fçavoit dans l'occafion mon-
trer cette fermeté, fans laquelle la bonté n'est que
foibleffe. [a]
L'Académie de Rouen a fans doute beaucoup d'ebli-
gations à M. du Boullay; & l'homme sensible qui
écrira l'Hiftoire de cette Compagnie, ne les oubliera
pas. Une des principales est la réforme opérée en 1756
par fes foins & ceux de plufieurs Académiciens, [5]
y animés, comme lui, du véritable esprit Littéraire. On
vit alors toute ombre d'Ariftocratie difparoître de l'A-
cadémie , & l'égalité précieuse qui fait l'ame des corps
consacrés aux Lettres, cette forme de Légiflation qui
ne peut convenir qu'à des hommes fages, fut établie
[a] Dispute avec M. le Cat, Secrétaire pour la partie des
Sciences, Voyez Regiftres de l'Académie & autres pièces.
[b] Tels que MM. le Car,. de Cideville , le Boulanger .
l'Abbé du Refnel, de Fontenelle. Le détail de cette réforme
fera le sujet de l'Histoire particulière de l'Académie de Rouen ,
avec laquelle se confondra toujours celle de M. du Boullay , un
des membres les plus zélés que puisse jamais avoir ce Corps
Littéraire.
DE M. MAlLLET DU BOULLAY. 15
d'une façon irrévocable, au moyen de nouveaux Sta-
tuts autorifés par des Lettres-Patentes enregistrées au
Parlement de Rouen.
Après ce fuccès, dont M. du Boullay faifoit dépen-
dre avec raison l'honneur, & se qui est presque la
même chose, l'existence de l'Académie, il s'occupa
principalement des travaux multipliés de la corref-
pondance attachée à la place de Secrétaire, du projet
de la publication des Mémoires, retardé par des obs-
tacles toujours nouveaux , dont il s'efforça fans cesse
de triompher, & enfin de la composition des Eloges
funebres de nos Confrères. Ces Eloges [a] , au nom-
Ouvrages
de M. du B.
comme Se-
crétaire de
l'Académie.
[a] Citer ces éloges, c'eft rappeller les plaifirs goûtés par ceux
qui en ont entendu la lecture aux Séances publiques de l'Acadé-
mie , c'eft faire naître le defir de les voir imprimés ; & ce dou-
ble objet ne peut être qu'agréable. Je pourrois m'étendre très-
au long sur ces éloges , je ne ferai que les indiquer avec l'année
des Séances publiques où ils ont été lus.
1756. M. de Sacy , Confeiller au Parlement de Rouen.
1757. M. Antoine-Sébastien Slodtz , Sculpteur.
1758 . M, Philippe le Boulanger , premier Commis de M. le
Comte de Saint-Florentin.
1761. M. l'Abbé du Resnel, de l'Académie Françoise , &c.
1761. M. François de Rougeville , Auditeur des Comptes de
Rouen.
1702. M. Feydeau de Brou , Intendant de la Généralité de
Rouen.
1761. Réflexions fur les Ouvrages de M. Prosper Joliot de
Crébillon , compofées par M. du Boullay, pour tenir lieu d'E-
loge de ce célèbre Poëte Tragique , fon fils unique en ayant fait
inférer un très-circonstancié dans le Mercure de France , 2 vol.
de Juillet 1762
1763. M. Evrard Titon du Tillet, Auteur du Parnaffe Fran-
çois.
1764. M. Chafles-Etienne Peffelier.
1761,. M. Michel-Ange Slodtz.
1766. M. Charles Touftain de Limefy , incien Capitaine au
régiment de Champagne , &c.
1767. M. Hector-Nicolas Paviot, Président en la Cour des
Comptes, Aides & Finances de Normandie , &c.
Même Séance publique de 1767 M.Eiienne-FrançoisBoistard
de Prémagny , Prédéceffeur de M. du Boullay dans la place de
Secrétaire de l'Académie, pour la partie des Belles-Lettres.
1767. M. de Pontcarré, ancien Premier Préfident du Par-
lement de Rouen,
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