//img.uscri.be/pth/e4e161d884b2dabfa632c8b0790c65c1a57d8fb3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

En attendant le Passage

De
146 pages

Après ses études de médecine, Gaël a décidé de retourner en Afrique où il a grandi. Sa vie y est rythmée par les missions d’aide médicale qu’il renouvelle régulièrement. Il est très proche de Frère Bastien qui, comme un second père, s’est occupé de lui à la mort de sa mère. Gaël a eu une histoire d’amour avec Céline, mais au moment de s’engager, craignant de perdre sa liberté, il a préféré mettre fin à leur relation. Un peu comme un enfant qui n’aurait pas grandi, il fuit la civilisation et ses responsabilités.

Depuis toujours, Frère Bastien est épris de Justice. Alors comment supporter le sort réservé aux enfants « sorciers » ou à ceux qui travaillent dans les mines abandonnées du Congo. Face à tant de misère et à la passivité de l’Eglise, il décide de quitter les ordres et de continuer, sans relâche, à traquer le Mal même s’il devait rester seul contre tous.

Léa est très proche de Gaël. Passionnée d’écriture et d’art épistolaire, elle correspond régulièrement avec son grand frère. Elle aime partager ses émotions. Elle voudrait qu’il arrête ses missions pour le voir plus souvent, surtout lorsque sa vie prendra un virage dramatique après la rencontre de Lucas.

« Oui, nous ne sommes que cela, une espèce vivante parmi tant d’autres! Il y a seulement une Volonté qui ne nous appartient pas et qui nous traine de la naissance jusqu’à la mort. »

Cri de révolte ou constat d’impuissance ? Les personnages de En attendant le Passage sauront-ils réagir et sortir de l’engrenage d’événements tragiques qui se succèdent ?


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64192-2

 

© Edilivre, 2013

Citations

 

« C’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état de choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables. »

J.P. Sartre

Sénégal, Septembre 2000

 

Sénégal, Septembre 2000

Les flamboyants et les grands cocotiers qui entouraient le petit dispensaire près de Kabrousse, peinaient à le protéger de la chaleur lourde, chargée d’humidité. A l’abri de leur ramure au feuillage épais, le toit de tôle ondulée restait brûlant. Il semblait pouvoir entrer en fusion à tout moment. En Septembre l’hivernage tire à sa fin mais l’hygromètre suspendu sur la façade arrière indiquait toujours des valeurs proches de 100 %.

Un calme inhabituel entourait la bâtisse.

– Elle ne reviendra plus jamais ?

– Non.

– Où est-elle partie ?

– Personne ne le sait, mais c’est très loin d’ici. Avant de partir sa maladie lui faisait très mal tu sais ? Maintenant c’est fini, elle va mieux. C’est pour cela qu’elle devait partir.

– Alors elle ne pleure plus, c’est bien. Je déteste sa maladie ! Frère Bastien, maman a fait quelque chose qui a déplu à Dieu ?

– Non, rien ! N’importe qui peut tomber malade et en mourir. Ce n’est pas une loi divine.

Gaël se ressaisit lentement et retrouva ses esprits. Il recouvrit le visage de la morte. Il pensa à l’absurdité des conditions précaires dans lesquelles vivent encore trop d’Africains. Il avait travaillé en silence, longtemps. Ignorant le temps qui s’écoulait inexorablement, preuve cruelle de l’inutilité de ses gestes. Il avait tenté de réanimer la femme dont la grossesse s’était subitement compliquée. Sa famille venait de la zone plus au sud, sous Ziguinchor, derrière la frontière de la Guiné Bissau. C’est loin de tout, les taxis de brousse sont rares, on les commandes des jours à l’avance, si on a la chance de pouvoir les contacter. Les parents avaient hésité, le mari incapable de mesurer la gravité de l’état de sa femme avait trop tardé à l’amener au dispensaire, sans doute par excès de fatalisme. L’isolement du village et la panne du vieux camion dans lequel on l’avait allongée, lui avaient coûté la vie. Gaël s’était senti impuissant en appliquant les gestes de réanimation tant de fois entrainés aux urgences. Il avait rapidement compris qu’il faisait face à l’irrémédiable. Il en ressentait une colère et une révolte d’autant plus fortes que cette situation aurait dû être évitée. Il donna quelques consignes à l’infirmière et sortit de la salle. Du revers de la main, Gaël essuya la sueur qui s’écoulait sur ses tempes. Il avait la gorge sèche et réalisa qu’il n’avait plus bu depuis plusieurs heures. Les membres de la famille de la défunte attendaient dans le corridor, assis à-même le sol. Il s’arrêta devant eux avec l’attitude de celui qui s’apprête à riposter à la moindre remarque.

 

 

« Je n’ai rien pu faire, c’était déjà trop tard » lança-t-il avec un certain reproche dans la voix.

Celui qui devait être le mari se redressa. Il avait le regard serein et apaisé : « c’était écrit » dit-il simplement.

Gaël pensa que cette forme de fatalisme était irresponsable et coupable, il préféra croire qu’elle tenait de l’obscurantisme. Il exprima simplement ses condoléances. Quelques minutes plus tard, il quittait le dispensaire.

Sur la route, Gaël avait le regard perdu. Des idées noires dont il n’arrivait pas à se défaire, tournaient en boucle dans sa tête. La colère avait fait place à la mélancolie.

Arrivé chez lui, il ouvrit le réfrigérateur et en tira une bouteille de 7up. Il s’assit sur le divan et la but d’un trait. Il se sentait las. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser à la morte. Rien ne changeait vraiment en Afrique. Que fallait-il faire de plus ? Il se leva brusquement et alla dans la salle de bain. Il se déshabilla rapidement, ouvrit le robinet d’eau froide de la douche. Il avança d’un pas et resta de longues minutes sans bouger sous le jet d’eau. Il fallait bien tout ce temps pour laver l’épaisse couche de dégoût qui recouvrait son corps.

Dehors, l’orage éclata bruyamment. L’après-midi avait été suffocante. Depuis plusieurs semaines déjà, les vêtements collaient à la peau au moindre mouvement. Le malaise était palpable, Gaël le trainait sur lui sans pouvoir s’en débarrasser. Il pensa qu’il fallait tout purifier, absolument tout. C’était comme une révélation qui lui éclaircissait l’esprit. L’intuition étrangement présente de ce qu’il faudrait accomplir sans pouvoir encore en définir le contenu. « Tout arrive, il faut juste attendre, comme toujours ».

Gaël enfila son peignoir de bain et s’allongea sur le lit. Il sentait le poids de ses bras le long de son corps. Il respira lentement, profondément.

Les battements de son cœur ralentirent progressivement. Il aimait ce moment de relaxation qu’il avait entrainé dans un cours d’autosuggestion et qu’il répétait régulièrement.

Un parfum floral subtil mêlé à l’odeur de terre mouillée s’infiltrait par les persiennes restées entrouvertes.

Gaël se redressa lentement encore perdu dans ses pensées, il s’installa devant son ordinateur. Il rédigea un courrier électronique à sa sœur Léa pour lui confirmer sa venue à Paris le surlendemain.

Quatre mois s’étaient écoulés depuis sa dernière visite. Ses missions de santé le tenaient éloigné en Afrique. Elles monopolisaient toute son attention et une grande partie de son énergie. Sans les correspondances régulières qu’il entretenait avec Léa, il aurait perdu la notion du temps. Il se serait définitivement isolé du reste du monde.

La vieille pendule sur la commode sonna les 5 heures, il se leva prestement et s’habilla. Il avait rendez-vous avec des amis au restaurant d’un hôtel du Cap Skirring. Au paravant il voulait rendre visite au maître de cérémonie de Oussouye.

 

 

Le Diola accroupi, vêtu d’un boubou bleu clair, parlait d’une voix forte. Il tenait un fétiche, les bras tendus au-dessus du visage. Il pratiquait le culte Boechin. Dans ses mains, l’objet aux vertus bénéfiques, incarnait un rempart spirituel contre la sécheresse, il possédait une force vitale. Autour de l’homme, un petit groupe de vieilles femmes habillées de longues robes sombres, assistaient à la cérémonie. Les femmes Diolas sont les gardiennes des bois sacrés qui abritent les fétiches et où ont lieu les rites du mois de Septembre. A cette période, les villageois entament le repiquage du riz dont la culture s’achève au mois d’Octobre.

Oussouye, sur la rive gauche du fleuve Casamance à l’Ouest de Ziguinchor, est la capitale de la région du Kassa. C’est un gros village entouré d’épaisses forêts de fromagers immenses côtoyant les lianes et les manguiers géants. Ce sont des bois sacrés de la tradition animiste que les Diola se doivent de préserver.

Après avoir étudié la médecine en France, Gaël était revenu au Sénégal où il avait grandi. Très tôt il avait été attiré par les traditions et les cultes africains. « J’ai toujours gardé un coin sauvage en moi », comme la nature, comme la vie souvent dans ces régions.

Le maître de cérémonie se retourna vers Gaël qui était assis en retrait. Il avait été invité à titre exceptionnel en reconnaissance de son engagement au service de la partie la plus démunie de la population locale.

– Normalement nous devrions préparer Humabeul, la fête du Roi d’Oussouye. La fête de la paix et de la communion pendant laquelle sont organisés danses, prières et combats de lutte avec des lutteurs venus de tout le Kassa. Mais nous n’avons plus de Roi depuis des années. Les affrontements en Casamance et à la frontière avec la Guinée-Bissau n’ont rien arrangé à la situation. C’est dommage, tu aurais vu comme les Diolas sont heureux et fiers de leur tradition.

L’émotion transperçait dans la voix du féticheur. Sa gestuelle ostensible trahissait l’importance accordée aux rituels.

– Je n’en doute pas un seul instant. Je souhaite que vous retrouviez rapidement un Roi et que cette tradition se transmette encore pendant de très nombreuses générations.

– Que les dieux t’entendent, s’exclama le maître de cérémonie.

Gaël regarda sa montre. Il n’avait pas vu passer le temps.

– Il faut que je parte, merci encore et à bientôt j’espère.

Il se dirigea vers sa Jeep. Il lui faudrait encore une bonne demi-heure pour rejoindre le restaurant sur la plage du cap Skirring.

Souvent le soir après le travail, il venait se détendre avec quelques amis au bar du complexe hôtelier. Il avait pris cette habitude comme une mesure d’hygiène psychique pour se changer les idées comme on dit. Une forme de discipline utile lorsque l’on est pris par le rythme des missions de santé qui s’enchainent et perdurent.

Gaël tenait fermement le volant pour éviter d’être trop balloté. Il avait le regard fixé sur la piste qui défilait devant lui. Il réfléchissait à sa situation, à son engagement en Afrique dont il parlait régulièrement avec Frère Bastien, son mentor. Leur complicité intellectuelle remontait à son adolescence, après la mort de sa mère, le jésuite avait pratiquement éduqué Gaël. Cela s’était fait presque naturellement. Pendant les cours de catéchisme, les questionnements incroyablement matures de l’enfant, avaient rapidement subjugué Frère Bastien. Il s’était fait le devoir d’accompagner Gaël dans sa quête du sens et des valeurs de la vie. Progressivement, une relation forte s’était installée entre eux, qui allait bien au-delà de celle d’un tuteur et de son protégé. Gaël représentait le fils que Frère Bastien n’avait pas eu et auquel il était heureux de transmettre son savoir. Il le faisait sans jamais s’imposer ; toujours en réponse aux demandes de l’enfant.

Gaël avait vite pris goût aux élans lyriques que le jésuite affectionnait de prendre :

« Il y a une nécessité absolue de créer de nouvelles solidarités, de fonder une nouvelle morale. Il faut que les discours changent. Il faut arrêter la marche du développement aveugle. Toujours plus, allez il faut produire, encore et encore, il faut stocker, on doit manquer de rien ! Mais qui bon sang doit manquer de rien, la minorité bourgeoise ? Oui, c’est ça ! Alors qu’ils ouvrent leurs yeux, qu’ils regardent au-delà de leur petit confort. Ils se sont cachés derrière l’Etat providence. Voilà, pas de responsabilité, c’est l’Etat qui s’occupera de tout… sauf des autres. Les démunis, ici ou là bas, eux il ne faut pas les voir. Cela suffit ! Il faut ouvrir la société à une économie du don ».

Le soir tombait déjà lorsque Gaël encore perdu dans ses réflexions se gara devant l’entrée du restaurant. Une clarté pâle, faiblement rougeoyante, éclairait vaguement l’horizon au bout de l’océan. L’atmosphère au bord de l’eau était agréable. De temps-en-temps, au gré de la brise marine, des relents d’algue sèche se mélangeaient à la forte odeur d’iode. Gaël rejoignit ses amis sur la terrasse où ils occupaient la table la plus au bord de l’eau. Son emplacement préféré. Il commanda un whisky Perrier sans réfléchir, par habitude, comme son mentor l’aurait fait. Le jésuite avait ses rituels. Il s’animait petit-à-petit et atteignait le plein régime au troisième whisky. « C’est comme un vieux diesel » disait-il, « il faut le préchauffer ».

La conversation s’anima rapidement. On parlait de plus en plus fort. Après une petite demi-heure, la discussion prenait un ton sérieux. On terminait son avocat-crevettes sauce cocktail, on brisait les derniers morceaux de langouste. Les rosés et les blancs venaient directement de Provence, frais et fruités à souhait. On avait refait une bonne partie du monde. Puis on se concentrait, comme pour une prière, on entamait le filet énorme de mérou cuit à la broche. Il débordait des assiettes, cela sentait bon les herbes de Provence grillées.

La soirée passant, Gaël redevint silencieux. Il avait levé la tête. Il n’écoutait plus vraiment. Il s’était isolé dans le brouhaha des conversations. Le regard perdu au-delà du ciel mat de la nuit sans clarté, il réfléchissait à sa vie. Les sensations s’enchainaient. La mort de sa mère au Sénégal. Le choc irréparable. Le départ pour aller étudier en France. Seul encore. L’incompréhension dans ce nouveau monde qu’il connaissait à peine et où il se sentait un peu étranger. Cette tendance toujours à s’égarer en soi et regarder le monde à distance, comme une barrière là devant qu’on ne veut pas franchir, pas trop vite.

Les mots de Frère Bastien lui revenaient en mémoire, des bribes de discussions : « il y a en toi comme une incapacité à définir un devenir raisonné et intégré dans la société ».

C’était certes bien dit, mais que faire ?

Gaël avait décidé de voir le monde autrement. Cela passerait d’abord par l’engagement dans des missions d’aide en Afrique. Il n’avait pas eu besoin de réfléchir. Cette nécessité s’était imposée très tôt au contact de la misère. Il s’était promis un éclairage nouveau. Sans filtrage, une information en direct, sur le terrain. Il allait forcément découvrir une autre réalité. Au-delà de toute valeur matérialiste, la nature est sauvage, elle est originelle. La vie y est d’abord farouche. Il saurait s’adapter.

– A quoi penses-tu ? demanda un de ses amis.

Surpris dans son égarement, Gaël se contenta d’une réponse évasive :

– A rien de précis, j’étais plutôt absent comme on dit.

Il reprit quelque peu le cours de la conversation. Après quelques minutes il s’égara de nouveau.

Il pensait à Céline. C’est ici, au sud de la Casamance, qu’il l’avait connue. Elle s’était assise en face de lui à cette même terrasse. Elle était visiblement seule car ce soir là personne ne l’avait rejointe. Elle gardait les yeux rivés sur le lointain horizon comme si elle attendait qu’un bateau apparaisse puis se rapproche lentement. Gaël, seul également, avait profité d’un moment où leurs regards s’étaient croisés pour lui adresser la parole courtoisement. Au cours de la conversation, Céline lui avait expliqué qu’elle avait choisi d’aller dans une région inconnue pour se détendre et faire le vide. Après une année difficile, d’une vie ascétique et disciplinée, elle avait passé ses examens de sociologie avec succès. Le temps de la compensation et de la fête était maintenant venu. Elle désirait revivre enfin, sans contrainte. Elle laissait de nouveau la spontanéité guider sa vie.

Dans cette région du Sénégal, la nature sauvage exceptionnellement préservée vous prépare au transport divin. Une exaltation joyeuse et une certaine disposition à expérimenter avaient suffi à Céline pour accepter les avances de Gaël. Leur amour fut d’abord vécu sous le signe d’Eros, étroitement lié au désir physique. Ni éthique, ni règle. Le seul risque pour chacun était de sombrer dans l’angoisse du manque chaque fois que s’interrompaient les temps de l’étreinte.

Les jours passaient, ils faisaient connaissance l’un de l’autre avec émerveillement. Découvrant tant de complicité, leurs sentiments allaient crescendo pour atteindre l’extase qui finit de les convaincre qu’entre eux il y avait forcément plus qu’une relation physique passagère aussi sublime qu’elle fût !

Après les dîners qu’ils prenaient toujours au bord de la mer, ils aimaient rester allongés sur le sable encore tiède. Ils parlaient doucement, chacun son tour, le regard cherchant inconsciemment les étoiles lorsqu’elles apparaissaient. La fraicheur de la nuit faisait du bien. La chaleur accordait une pause à la nature. Gaël et Céline en profitaient aussi le plus longtemps possible avant de rentrer ivres d’amour.

Les deux semaines de séjour que Céline s’était accordées au Sénégal s’étaient écoulées trop rapidement. Céline occupait toutes les pensées de Gaël, il n’avait conscience que de son amour. Cette douce obsession attisait sa mélancolie au fur et à mesure qu’ils consommaient les jours.

Gaël avait ressenti la profonde douleur de l’éloignement. Le départ de Céline, malgré toutes les promesses de se revoir, avait provoqué la même nausée qui un jour s’était emparée de sa vie. Le jour où sa mère l’avait quitté. Gaël essayait de lutter contre ce malaise. Il avait décidé de l’enfouir au fond de lui même, mais il resurgissait infailliblement lorsqu’il se sentait seul.

Céline habitait Paris. Elle y avait ses obligations, des petits boulots pour tenir le temps de trouver un premier emploi qui lui permettrait d’entrer définitivement dans la vie professionnelle.

Les premières semaines qui suivirent le départ de Céline, Gaël médita sur sa situation et sur l’orientation qu’il avait donnée à sa vie jusqu’ici.

Il répondait à tous les courriers de Céline. Il s’expliquait encore et toujours, tentant de la convaincre de revenir passer plus de temps à ses côtés. Il était persuadé que cette vie exaltante au service de l’aide médicale lui conviendrait.

Mais le rythme de la campagne de vaccination qui s’intensifiait, avait reprit le dictat sur le quotidien de Gaël. Il se déplaçait tous les jours, toujours plus loin de village en village. Le soir, il rentrait épuisé. Il mangeait peu, puis se douchait rapidement avant de se mettre au lit.

Gaël reprit de nouveau ses esprits. Il resta passif un moment, se contentant d’écouter les conversations. Les phrases résonnaient dans sa tête. Peu attentif, il n’en captait le sens que par intermittence et cela suffisait à le convaincre que son « célibat » le mettait à l’abri de bien des clichés. D’une manière, cela le contentait.

Sa voisine, une rousse flamboyante mariée depuis peu au chef du dispensaire, argumentait le fait de ne pouvoir rester seule. Il lui fallait pouvoir partager ses intérêts, ses sentiments avec l’être aimé :

– C’est bon de savoir que l’on compte pour quelqu’un. Cela vous donne de l’énergie à revendre.

– Tu veux dire par-là que tu te sens utile ? l’interpela Gaël.

– Je ne me sens plus n’importe qui, tu comprends ?

Non, Gaël ne comprenait pas. A part le fait que la réponse de sa voisine lui semblait tirée d’un roman Sartrien, il ne s’expliquait pas tant de dépendance envers autrui. Sa voisine était simplement incapable de diriger sa vie sans l’assurance du mariage. Il lui fallait ce filet tendu au-dessus du vide pour la sécuriser.

– Je pense que le célibat aussi est producteur d’intensités, répondit Gaël.

Le célibataire est à l’abri du complexe de possession. On pourrait même dire que, sans la contrainte...