En avant ! en avant !

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E. Lachaud (Paris). 1869. In-8° , 30 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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FREDERIC FORT
EN AVANT ! EN AVANT!
Les libertés ne se donnent pas
il faut les conquérir.
PARIS
E. LAGHAUD, EDITEUR
4, PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS, 4
1869
EN AVANT! EN AVANT!
EN AVANT ! Ce n'est pas un cri de discorde ! c'est un cri de ralliement, d'union,
de force.
Discordes et divisions, ruines et servitude : ces choses-là s'attirent comme les
abîmes.
Il faut se rallier pour s'unir ; il faut s'unir pour être forts ; il faut être forts pour
conquérir.
Ce mot ne veut exciter ni des alarmes, ni des audaces. Mais on a dit fort jus-
tement :
Les libertés ne se donnent pas : il faut les conquérir
C'est la force des choses, c'est l'irrésistible courant de l'opinion qui les amène. Le
pouvoir donne en apparence et cède en réalité ; il semble octroyer une charte , et
dans le vrai, il signe une capitulation.
- 4 —
La réclame bruyante, tapageuse, faite au bord du ruisseau, pavés en l'air, aboutit
— pas toujours ! — à des changements de personnes et. laisse subsister les vices des
choses. Elle fait les hommes pour les constitutions, au lieu de faire les constitutions
pour les hommes: vrai lit de Procuste où tout ce qui n'est pas le parti vain-
queur doit étendre sa pensée et sa vie.
Et les chartes passent.... elles changent.... et ne remédient pas à ce vice organique :
elles remplacent les défauts par d'autres défauts.
La masse, c'est la mer. Le flot y pousse le flot ; chacun d'eux est à la fois poussé.
Comme la mer, la masse s'ignore elle-même ; elle a ses jours de calme et ses heures
de tempêtes ; elle balance l'esquif et brise le vaisseau.
Quelles que soient les destinées et l'avenir des masses, toujours domineront en
elles l'instinct, la passion, l'intérêt. Elles se feront toujours des idoles, hommes d'in-
trigue ou hommes de bien ; elles en feront toujours leurs organes, ne leur deman-
dant autre chose que d'avoir pour elles... une volonté.
Mais l'instinct disparu! la passion éteinte! l'intérêt satisfait ou, le plus souvent,
désabusé !... Ah ! commencent alors et les regrets, et les amertumes, et les défail-
lances.
Alors, on s'aperçoit que les mots ont remplacé les mots; — que les luttes et les
aventures étaient de pures rivalités, de simples compétitions de pouvoir ; — qu'on
avait été un instrument dangereux, délaissé, la besogne une fois faite.
Néanmoins, l'expérience n'instruit pas. Et l'on se persuade, en des tentatives
nouvelles, de la plus grande sincérité des chefs, et d'une plus heureuse issue pour
tous.
O naïveté !...
En revendiquant ces libertés, appelées- " nécessaires, » ce n'est pas du superflu que
nous demandons; ce n'est pas le progrès à accomplir, c'est le progrès accompli, c'est
la restitution de notre patrimoine mis sous séquestre.
Nous dire que la France n'est pas mûre pour des libertés dont elle a joui, nous
affirmer qu'après une tutelle de dix-huit ans le moment n'est pas venu de rendre à
la France ses droits de majeure, c'est formuler contre soi-même la plus lourde des
accusations, c'est avouer solennellement sa propre impuissance.
Par un regard sur le présent et sur le passé essayons de montrer qu'il nous faut
ces libertés « sans transactions, » à brève échéance; essayons d'indiquer les deux
conditions essentielles de cette renaissance politique : la décentralisation et là respon-
sabilité ministérielle.
Et je précise ma pensée :
- 8 —
A quelque parti qu'on appartienne, puisque l'union n'est pas encore faite parmi
nous, il né saurait y avoir, pour « les gens de bonne foi et de bon sens, de but dynas-
« tique, car ce serait sacrifier le pays à des personnes (1). » Il ne s'agit que des libertés
nécessaires : qu'on les rende loyalement, tout le monde les acceptera de même.
La seule force pacifique de l'opinion peut désormais produire une réforme sa-
lutaire et faire que la constitution française soit vraiment la constitution de la
France.
Faisons d'un mot le bilan de la situation.
Sommes-nous libres ?
Oui ! disent les uns ; non ! répliquent les autres. A quoi des tiers répondent :
la liberté est née, mais elle ne grandit pas et il importe peu qu'elle grandisse : con-
servateurs aveugles ! démolisseurs systématiques! libéraux désabusés et endormis !
Retranchez ces derniers qui comptent peu ou ne comptent pas, opposants et offi-
cieux s'agitent et tournent dans ce cercle qu'on appelle en philosophie vicieux,
c'est-à-dire mauvaise logique et pauvre raison. Ceux-ci louent à temps et à contre
temps ; ceux-là attaquent à propos et hors de propos. Il n'y a plus de place
pour les critiques, les blâmes ou les approbations à bon escient.
Et le pouvoir se dit :
Qu'on ne peut contenter tout le monde et son père.
Il laisse parler tout le monde, et fait un peu, sinon beaucoup trop, comme bon
lui semble.
A qui la faute ?
II
Le courant libéral et démocratique, un instant arrêté devant la réaction dictato-
riale de 1852, a repris sa marche prévue. On n'a pas voulu comprendre qu'il fallait
le seconder et le diriger, afin de le maintenir dans sa voie. De mesquines influences
(1) Thiers, Séance du 2 avril.
— 6 —
ont triomphé des bonnes intentions, des sages pensées, des larges projets. On vou-
lut se figer dans la forme présente et n'en plus sortir. La Constitution déclarée per-
fectible avait accompli d'un coup tous ses progrès; elle était désormais parfaite.
La page des desiderata devait être déchirée.
La constitution était non plus la base d'un édifice à élever, à embellir ; c'était
l'arche sainte, le monument immuable, éternel où nulle main téméraire ou discrète ne
devait toucher.
Aussi, le sentiment des libertés publiques sembla disparaître. Les plus clair-
voyants pouvaient seuls en soupçonner l'existence à quelques sensations étranges,
rapides, fugitives, comme le frémissement d'une vie inconnue.
En quinze ans, le coeur de la France battit deux fois d'un mouvement libéral: une
gloire plus coûteuse que profitable ne l'avait pas assez enivré. — Par deux fois on
pût croire à la transformation de l'empire.
Ce n'était pas une calomnie.
Relisez le préambule de la Constitution; voyez avec quel art savant le système
du gouvernement personnel est élevé sur la seule responsabilité du chef de l'État,
et demandez-voits comment ce pouvoir a pu donner le décret du 24 novembre 1860
et la lettre du 19 janvier 1807.
N'accusez ni ces actes, ni la constitution d'illogisme, ce serait injuste.
L'illogisme — car il y en a un — était dans le préambule même de la constitution,
et non dans les actes qui l'ont modifiée;
L'illogisme était, il est encore, dans les lenteurs, dans les indécisions, dans les en-
traves, dans les demi-mesures.
La lettre du 19 janvier surtout était grosse de promesses. Elle n'a rien apporté,
ou presque rien. Elle a enlevé ce qui avait été précédemment concédé.
Le droit si limité d'interpellation a-t-il compensé la suppression du droit d'adresse?
La suppression de l'autorisation préalable en matière de presse, suffisait-elle à
constituer une loi libérale ?
Qu'est-ce, enfin, qu'une loi sur les réunions publiques faite par les adversaires de
cette liberté ?
Aussi, quel travail en quelques mois !
Aujourd'hui l'opinion publique est accentuée. La teinte uniforme, à pâles reflets çà et
là, s'efface de plus en plus devant le ton tranché des couleurs. — Les partis se sont
réveillés. Chacun a mesuré sa force.
Gomme un souverain remède, le pouvoir et le pays attendent une nouvelle législa-
ture : l'opposition espérant au moins une très-forte minorité; le pouvoir, une majorité
plus considérable encore et plus dévouée.
L'opposition veut créer des difficultés graves, amener un retour aux lois d'excep-
tion, provoquer une crise, ouvrir ainsi la porte à toutes les espérances, puisqu'elle
serait ouverte à tous les dangers.
Le pouvoir veut peut-être devant une assemblée plus obéissante, avec l'apparence
d'un contrôle absent en réalité, recevoir en tout un bill de satisfaction qui per-
mette d'entreprendre et d'oser davantage.
Triste, triste situation des deux parts ! — Pourquoi ?
La vie nationale est absente ou endormie. En dehors des grands centres, c'est à
peine si le sens politique existe ; et, là même, il est fortement mélangé.
Tout se concentre à Paris ; le courant d'opinion arrive, sans rien perdre en
route de sa force, sans se heurter à aucun obstacle, jusqu'au chef du pouvoir.
Le pouvoir n'est plus la tête du corps social. On ne voit en lui qu'un maître, c'est-
à-dire, selon le vieux proverbe, un ennemi.
Au moyen de l'électricité on peut quelques instants encore obtenir sur un décapité
des apparences de vie. Pure illusion! Ainsi chez les peuples.On y rencontre quelque-
fois les saccades d'une excitation nerveuse ; on n'y voit plus de mouvements régu-
liers, autonomes, continus ; il n'y a pas de milieu entre les manifestations bruyantes,
désordonnées et le silence de l'épuisement.
Tel un arbre gigantesque dont la séve sans force fournit à peine çà et là une pâle
verdure, triste et dernier vestige d'une ancienne vigueur.
La France n'en est sans doute pas à ce degré d'anémisme. La vie nationale n'a
pas disparu; mais elle sommeille et il est grand temps de la réveiller.
III
Cette tâche est d'un intérêt capital et ne peut être reculée. L'Empire en aura-t-il le
courage?— S'il ne l'a pas, l'opinion est assez forte pour le lui imposer. Soldons,
l'heure en est venue, cette dette du passé.
Examinons un peu cette situation que l'Empire subit plus encore qu'il ne l'a faite.
Donnons à chacun la part de responsabilité qui lui revient.
— 8 —
Il y a juste 80 ans qu'au sein de la tempête sociale un principe nouveau prenait
possession du monde. On a dit récemment : " nous avons non-seulement à accomplir
« l'oeuvre difficile dans tous les temps, dans tous les pays, de fonder une dynastie,
? mais encore de réconcilier les éléments contraires de cette longue guerre sociale ap-
« pelée la Révolution française (1). »
Ces deux choses-là n'en font qu'une. Dans la France essentiellement monarchique
les révolutions se réduisent à des questions dynastiques. La dynastie qui ne sait pas
faire sa place dans un ordre social tombe et perd sa légitimité; celle qui répond aux
besoins d'une époque s'élève et n'est pas l'usurpation.
Eu 89 une réforme sociale a été commencée. Est-elle complète? Voici passés trois
quarts de siècle d'épreuves, et nous ne sommes pas satisfaits du présent, ni sans
inquiétudes pour l'avenir.
De l'oeuvre de 89, que reste-t-il ? pas même toute la destruction de l'ancien ré-
gime. Il reste encore de cette époque autre chose que « de grands souvenirs et
de grands bienfaits (2). » Il nous en reste aussi la centralisation gigantesque où nous
sommes, et qui nous menace de l'immobilisation. — Les dénominations ont changé,
les principes sont restés les mêmes.
II y eut donc, en 89, ce grand tort de faire table rase de toutes les anciennes ins-
titutions communales et provinciales, de détruire au lieu de réformer. On se con-
damnait de la sorte à une centralisai ion encore plus exagérée : en supprimant d'un
seul coup toute l'ancienne vie nationale, il fallait trouver dans la force du pouvoir
central un lien assez puissant pour empêcher là dissolution. Et que manquait-il,
en définitive? Le principe de la souveraineté populaire, déjà connu dans nos tra-
ditions.
Loin de là, La voix de la France consignée, figée, dans les cahiers, des Etats gé-
néraux(3) fut non avenue. Au lieu de présenter la constitution nouvelle à l'acceptation
du peuplé, on l'offrit à la sanction du roi. Est-il dans l'histoire une pareil exemple
d'inconséquence ? Nous aurions compris Louis XVI offrant une constitution, émanée
de son initiative, à la sanction populaire; nous ne comprenons pas une assemblée
souveraine soumettant ses travaux à la sanction royale.
Au lieu d'entrer au port, le vaisseau de la France se brisa contre les écueils. Napo-
léon ne put le reconstruire avec les épaves dispersées . Un âge nouveau commençait,
une autre société s'élevait du sein du chaos.
Pour une cause ou pour l'autre, nous avons vu trois gouvernements succomber à
cette parturition.
Depuis seize ans le quatrième est aux prises avec le même oeuvre. L'accompli-
ra-t-il?
(1) Persigny : Lettre sur la liberté de la presse.
(2) L'Empereur Napoléon III dans un discours du trône.
(3) Remercions ici M. Thiers de l'hommage rendu à ces voeux de « notre chère France », dans son
dernier discours au Corps législatif (1 avril).
— 9 —
Au deux décembre, tous les partis en étaient à caresser pour eux-mêmes l'idée
d'un coup d'État. Proudhon en a fait l'aveu « A défaut de Louis-Napoléon ou du
« prince de Joinville, candidat à la présidence pour 1852, le coup d'État contre la
« démocratie socialiste eût été fait par la démocratie non socialiste (1). » Quel
qu'eût été le vainqueur, la constitution vaincue ne fut certainement pas restée
debout.
Coup d'État ! révolution d'en haut; insurrection! coup d'État d'en bas : procédés
de même fabrique, après tout, et de marque peu différente.
Ne nous grisons pas de mots. Tout pouvoir accepté, même tacitement, par le seul
fait de son établissement, est une légalité exprimée ou non par une. constitution.
En ce sens tout pouvoir qui succombe, succombe à la violation de cette léga-
lité mixte, d'ordre composite, née un jour de la coalition des intérêts, mourant un
autre jour de leur antagonisme.
A l'origine, tous les gouvernements sont plus ou moins des gouvernements de fait.
Né de la pondération des classes sociales, le pouvoir est, de sa nature, sans travail,
sans effort, constitutionnel ou parlementaire ; né de la lutte des partis, il doit être
d'abord une dictature, c'est-à-dire l'une de ces deux choses : une guerre sociale,
ou une paix imposée par la force.
César ou République, peu importe! vieille histoire écrite d'avance au livre de
l'avenir !
L'homme est peu inventif en ces matières, et les types de la machine gouvernemen-
tale ne sont pas très-nombreux. Les noms varient quelque fois: au fond, les cho-
ses ne changent guère.
Donc, sans flatterie pour les vainqueurs, sans insulte aux vaincus, le coup d'État
était, pour tous les partis, dans la nécessité des choses.
On cherchait, du côté des conservateurs et même des républicains non socialistes,
un ordre de choses capable de résister à quelque émeute imprévue, et de prévenir
ces mouvements désordonnés où la vie des nations s'appauvrit. On ne voulait plus de
cette comédie du qui-vive, trop dangereuse pour en essayer de nouvelles représenta-
tions.
Mais chacun le cherchait par ses petits moyens à lui, au profit de sa petite église. On
se faisait de mutuelles cachotteries, ce qui n'allégea pas le commun déplaisir d'être
dupé.
Et pourquoi couraient-ils ainsi chacun leurs aventures ? Pourquoi se mettaient-ils
ainsi des tampons sur les yeux ?
Dieu me garde de laisser croire à un panégyrique de cette date fameuse du 2 décembre.
Ces jours-là ne sont jamais d'heureux jours! Mais où sont-ils par ici les innocents!
Étaient-ils bien nombreux les hommes qui, dans la seule pensée de concorde, d'union,
de salut, ne pensaient qu'à la France pour la France ?
(1) Je cite ces paroles de mémoire, mais textuellement; elles se trouvent, je crois, dans les Con-
fessions d'un révolutionnaire.
2
— 10 — .
En général, tous ceux qui se plaignirent, éclatèrent beaucoup pour eux-mêmes
et fort peu pour le pays :
Les légitimistes, parce qu'ils nourrissaient l'espoir d'une nouvelle restauration, ame-
née comme la première par la complication des événements;
Les orléanistes, parce qu'ils pensaient faire arriver un prince d'Orléans à la
présidence, et de là sur le trône ;
Les républicains, parce qu'ils croyaient vaincre les socialistes et solidement établir
leur système, « république d'exploiteurs ,a dit Proudhon, proportionnée à leurs
« mérites et dont ils eussent été les dignes marguilliers. "
Les socialistes, de leur côté, ne pouvaient et ne voulaient se contenter de leur
position précaire. S'ils patientaient plus que tous les autres, c'est que le statu quo
creusait des divisions de plus en plus profondes, favorables à leurs desseins.
Quoi qu'il en soit, huit millions de suffrages ont adhéré à la constitution nouvelle, tin
peu léonine à coup sûr.
Mais, au bout du compte, comme on était las des incertitudes, des surprises,
comme on voulait la stabilité, nul, hormis le socialiste et quelque peu le vieux parti,
ne parut se préoccuper de la grande vaincue du moment : la liberté !
Sa défaite accuse à la fois et ceux qui ne l'ont pas protégée, et ceux qui l'ont proscrite.
Le spectre rouge avait disparu; on respirait à l'aise; cela semblait à l'immense
majorité peut-être plus que suffisant.
Les grands démocrates unitaires ne tardèrent pas à se rallier. Les premiers, ils
cherchèrent dans les fonctions officielles du nouvel empire de quoi contenter leur
ambition dévorante de servir la patrie. Les habits brodés leur allaient si bien, à ces
austères !
Et ces républicains de la veille, impérialistes du lendemain, se firent concéder le
privilége de quelques grands journaux, où, sous le couvert du pouvoir, ils purent
tout à leur aise développer leurs thèses favorites et diriger le mouvement dans leurs
vues et selon leur intérêt.
Quoi qu'on ait pu dire en de récentes histoires, ces choses-là sont trop présentes
au souvenir de tous pour être amoindries ou déguisées. *
L'empire avait cependant prévu que le courant de la liberté ne tarderait pas à repa-
raître, et que vouloir l'arrêter à l'heure de la crue nouvelle, serait exposer les digues
— 11 —
à être détruites et emportées. Aussi bien avait-il déclaré : que la constitution * per-
fectible » laissait tout ouverte la porte aux progrès ;
« Qu'elle n'avait fixé que ce qu'il était impossible de laisser incertain ; »
Qu'elle voulait d'abord « creuser à la liberté un lit large et profond » où couleraient
sans crainte ses flots plus pressés ;
« Qu'elle n'avait pas enfermé dans un cercle infranchissable les destinées d'un
« grand peuple ;
" Qu'elle laissait aux changements une assez large voie pour qu'il n'y eût pas dans
« les grandes crises d'autre moyen de salut que l'expédient désastreux des révo-
lutions(1). »
Avec de pareilles promesses on pouvait attendre.
Du reste, le pouvoir devait être persuadé qu'il valait mieux précéder l'opinion pu-
blique que la suivre , en prévenir les demandes que lui donner satisfaction tardive.
Fortement préoccupé de sa tâche, il devait poser promptement les diverses assises
de l'édifice libéral, et placer la nation le plus possible en face de ses affaires. Moins
la tutelle serait longue, mieux cela vaudrait pour la dynastie nouvelle. Car :
II est dangereux de placer les États dans l'obligation d'avoir toujours besoin d'un
génie ;
Il est dangereux de façonner un peuple à ne connaître que l'obéissance passive et
muette ;
Il est dangereux de ne fonder que sur une volonté dirigée par ses propres pensées,
souvent par ses caprices ;
Il est dangereux de s'endormir sur le lit de l'arbitraire, également fatal à l'autorité
qu'il ruine , et à la licence qu'il déchaîne ;
Il est dangereux de ne pas habituer une nation à trouver en elle-même les res-
sources nécessaires à toutes les éventualités.
IV
« L'idée napoléonienne, a écrit Napoléon III, consiste à reconstituer la société
française bouleversée par cinquante ans de révolution, à concilier l'ordre et la liberté,
(1) Textuellement extrait du Préambule de la Constitution.
— 12 —
les droits du peuple et les principes d'autorité... (1) » Sous toutes réserves, on peut
accepter cette solution du problème libéral, que Napoléon 1er lui-même n'eût pas
écartée.
Eh bien ! voyons ! La reconstitution de la société française est-elle faite ?
L'ordre et la liberté sont-ils tout à fait d'accord ?
Les droits du peuple et les principes d'autorité vivent-ils en paix, sans contestation
d'aucune sorte?
Hélas le problème est toujours agité, le procès est toujours pendant.
Le profond et large lit de la liberté est creusé peut-être; mais je regarde et n'y
vois couler, bien bas, qu'un mince filet d'eau.
Grossira-t-il ? Deviendra-t-il un grand fleuve ?
Ou bien, cette énorme tranchée ne servira-t-elle qu'à une dérivation?
On cherche en arrière ce qui est en avant; on.voit le mal dans le remède ; on a
peur de l'idée démocratique ; on a peur de la liberté qui guérirait ses propres bles-
sures.
A quoi bon dissimuler ce qui est un fait, la puissance sociale est à la démocratie. Le
nombre lui donnera la force. Et c'est une loi de l'humanité proclamée par l'histoire ;
toutes les fois qu'un mouvement étendu se manifeste au sein: d'une société, il corres-
pond à des aspirations, à des besoins, qui doivent tôt ou tard, mais sans trop différer,
être satisfaits.
Quand elles sont entrées dans le courant vital, dans la circulation sociale, ces choses-
là n'en sortent plus. Elles grandissent sans cesse, jusqu'à l'heure où elles envelop-
pent et dominent tout.
Le pouvoir-est aveugle ; quelques hommes sont osés : les révolutions commencent.
V
Si le mot démocratie n'est pas vain, il signifie le gouvernement d'un peuple par
lui-même, c'est-à-dire la participation complète de la nation à ses affaires et le contrôle
sérieux des actes du pouvoir exécutif.
La démocratie, c'est le peuple en masse, c'est la patrie en grand.
(1) Louis Napoléon: Vidée Napoléonienne, et les Idées Napoléoniennes, deux opuscules très-
instructifs.

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