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En proie au rêve

De
320 pages

Et vous, croyez-vous au paradis ?

Faustine Mésanger ne croit pas à grand-chose, sinon au travail. Déterminée à réussir sa vie, cette étudiante a un plan. Elle a tout prévu : l’amour, ce n’est pas pour tout de suite, et autant vous dire que le paradis, elle n’y croit pas une seconde.

Build the future ! est le slogan de la Fondation du Griffon pour laquelle son chercheur de père travaille, une ONG qui œuvre pour un monde meilleur et qui dérange quelqu’un.

Le jour où le laboratoire de Richard Mésanger explose, la vie de Faustine bascule. Elle frôle la mort, se retrouve placée sous protection rapprochée et croise le chemin de Nato Braye dont le charme ne la laisse pas indifférente.

Mais la folie la guette à mesure que l’étau se resserre.

Et, surtout, Faustine comprend qu’il y a bien plus en jeu que son propre avenir.


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couverture

Lise Syven

EN PROIE AU RÊVE

SAVING PARADISE – TOME 1

 

À Vincent, à Trouf, à ma famille, à mes amis

À ceux qui gardent l’espoir d’un monde meilleur

Le ciel nous est ouvert

 

« Paris (AFP) 08/12 – 7 h 32 – Une explosion entendue à Paris dans les locaux de la Fondation du Griffon. »

 

Une défaillance dans les installations serait à l’origine de l’éclatement d’une conduite de gaz. [Plus d’informations à venir.]

La Fondation du Griffon est une ONG proche de l’Ordre de Malte, surtout connue pour ses actions à l’international et ses recherches dans des domaines de pointe. Elle a récemment déployé des drones de ravitaillement dans des zones de conflit. Également impliquée dans le domaine médical, elle travaille à la création d’un vaccin contre le cancer, le Tumorex.

Chapitre 1

Mardi 8 décembre, 8 h 43

 

La journée avait plutôt bien commencé. Pour une fois, Faustine n’avait pas bayé aux corneilles au-dessus de son petit-déjeuner et elle était arrivée en avance à l’université. Elle avait même réussi à trouver une place où se garer sans avoir à explorer le parking au préalable. L’étudiante ouvrit avec un coup d’épaule la porte de sa vieille Clio grise. Tant bien que mal, elle se faufila entre son véhicule et celui d’à côté, encombrée par son sac trop plein où s’entassaient son ordinateur et ses livres. Elle chassa les longues mèches auburn que le vent rabattait sur son visage pâle et appuya sur sa clé afin de verrouiller la voiture. Rien ne se passa.

— Allez ! Ferme-toi ! tempêta-t-elle en s’échinant sur le morceau de plastique.

Quelques gouttes de pluie annoncèrent une averse. Faustine avait intérêt de vite se mettre à l’abri si elle voulait éviter de finir trempée et de se geler toute la journée ! Agacée, elle donna un coup de pied dans un pneu.

— Mademoiselle Mésanger ?

Elle se retourna vivement.

— Oui ?

Elle ne connaissait pas le jeune homme qui lui faisait face. Vêtu d’un blouson en cuir noir, d’un jean et d’un pull sombre, il ne ressemblait ni à un étudiant désargenté ni à un fondu de mode habillé comme dans les magazines. Les sourcils froncés, il comparait une photo affichée sur son téléphone avec le visage de Faustine. Bien bâti, il ne paraissait pas beaucoup plus vieux qu’elle. Il était plutôt intéressant dans son genre. De grands yeux noirs, un nez légèrement aplati, des pommettes saillantes et une peau bronzée, des origines polynésiennes peut-être ? Elle l’imagina aussitôt sur une planche de surf et aurait pouffé si un détail ne l’avait chiffonnée : son air dur. L’homme portait une oreillette qu’il toucha du doigt.

— Je l’ai trouvée, Hans. (Puis il tendit une main afin de serrer la sienne.) Mademoiselle Mésanger, je m’appelle Nato Braye. La Fondation m’envoie pour vous conduire auprès de votre père.

Il lui montra un badge identifiable à son logo stylisé de griffon. La chimère en 3D brillait d’une pellicule irisée à côté de sa photo, sous laquelle était inscrite en gras : « agent terrain et sécurité ». Faustine s’en étonna. Le professeur Mésanger n’était qu’un modeste scientifique employé par la Fondation ; il n’avait pas de chauffeur ni de personnel de ce genre à son service, juste une équipe de rats de laboratoire qui ne vivaient que pour la science. Il se passait quelque chose de bizarre, d’autant qu’un deuxième homme équipé d’une oreillette, blond, la quarantaine, traversait le parking pour les rejoindre.

— Je ne comprends pas, lâcha Faustine avec un mouvement de recul. Pourquoi mon père vous enverrait-il me chercher ? Il ne m’a pas prévenue.

Il aurait dû lui envoyer un message pour l’avertir. Méfiante, la jeune femme ne put s’empêcher de penser à un enlèvement. Elle raffermit sa prise sur son sac de cours, prête à prendre ses jambes à son cou le cas échéant, mais se raisonna aussitôt. La carte de la Fondation était aussi difficile à contrefaire qu’un billet de cent euros et il y avait trop d’étudiants sur le parking pour tenter d’embarquer quelqu’un discrètement. Et puis, un ravisseur potentiel n’aurait pas eu l’air aussi embarrassé que Nato Braye à cet instant.

— Je m’excuse de vous l’apprendre ainsi, déclara-t-il, mais le professeur Mésanger est à l’hôpital. Il y a eu un dysfonctionnement dans nos locaux, une arrivée de gaz a pris feu et votre père s’est cogné la tête…

Sous le coup de l’émotion, Faustine laissa échapper sa clé de voiture. L’agent Braye la ramassa ; il verrouilla le véhicule du premier coup.

— Comment ? s’exclama-t-elle. Est-ce qu’il va bien ?

— Ses blessures sont superficielles, répondit le blond, sèchement du reste. Il a hâte de vous voir. Est-ce que nous pouvons y aller, maintenant ?

Il surveillait les alentours, il ne la regardait même pas. Faustine le détesta aussitôt, notant le pli contrarié qui lui barrait le front.

— S’il vous plaît, par ici mademoiselle Mésanger, dit-il en passant un bras derrière elle.

Le léger frôlement dans son dos la fit frissonner. Comme sonnée, Faustine marcha d’un pas mécanique entre les deux hommes. La pluie tombait, des gouttes froides s’écrasant sur sa peau. Elle aperçut une grosse berline noire aux vitres opaques qui attendait au bout du parking.

— Vous êtes sûrs qu’il va bien ? insista-t-elle.

— Certain.

La conviction de Braye aurait dû la rassurer. Au lieu de cela, un sombre pressentiment l’envahit.

 

 

 

Le paysage urbain, panneaux publicitaires, feux, façades salies par la pollution, défilait à travers les vitres teintées de la voiture qui emmenait Faustine à la Pitié Salpêtrière. Un troisième homme était au volant, la peau noire et le visage marqué par le temps. Il lui avait souhaité la bienvenue en se présentant sous le nom d’Ali Mdia, et depuis il se concentrait sur la circulation dense du périphérique parisien. Il portait un treillis et un col roulé noir, et les deux autres lui donnaient du « commandant » ; un ancien militaire, donc.

À cran, Faustine tripotait son pendentif, un globe de verre emprisonnant des aigrettes de pissenlit. Elle s’angoissait pour son père. Pourvu que ses blessures ne soient pas graves. Elle demanda des précisions à Braye, assis à l’arrière à côté d’elle.

— Le professeur a été emmené à l’hôpital pour y subir des examens. Il a perdu connaissance quelques minutes, mais il était conscient quand il est monté dans l’ambulance. Je n’en sais pas plus, désolé…

— Ça ira, assura chaleureusement Mdia dont le sourire se refléta dans le rétroviseur. Il s’est simplement cogné la tête.

Faustine se renfonça dans son siège. Des paroles ne lui suffisaient pas, il lui fallait des certitudes. Et puis, elle se posait de plus en plus de questions. Pourquoi lui avoir envoyé une escorte au lieu de l’appeler pour la prévenir si son père s’était juste cogné ? Ces types n’avaient rien à voir avec le chef de la sécurité, le bon vieux Raoul Tissier, qui approchait la soixantaine et n’avait pas la carrure d’un militaire. Il y avait écrit « agent de terrain » sur la carte de Nato Braye. Faustine lui jeta un regard en coin, jugeant de l’épaisseur de ses bras. Il avait la tête de l’emploi : il était musclé, mais pas du genre à soulever des poids. Même chose pour Hans, le désagréable bonhomme qui ne s’était pas présenté et dont elle avait attrapé le nom au vol lorsqu’ils étaient montés en voiture. Les trois individus étaient tous si calmes… Leur silence pesait sur Faustine.

Elle avait déjà entendu son père dire que la Fondation employait d’anciens soldats pour protéger des convois de matériel. Elle n’y avait pas prêté attention. Après tout, la Fondation du Griffon était une ONG 1 internationale qui plaçait l’humain et son avenir au centre de ses objectifs. « Build the future ! »2 était affiché partout en grand sur ses dépliants, sur le site Internet, mais aussi sur les murs de ses bâtiments. Ce mantra animait ses employés comme son comité directeur. La plupart des projets s’étalaient sur le long terme et prolongeaient l’action menée sur le terrain.

Un vrai repaire de Bisounours, ironisait parfois Faustine.

Depuis que Charles Mésanger travaillait là, il réalisait le rêve de sa vie. Il avait presque fini de mettre au point le premier vaccin anticancéreux : le Tumorex. Faustine trouvait réconfortant que certains gardent l’espoir d’un monde meilleur. Elle, elle avait du mal à s’y accrocher. Tant de violence habitait l’être humain. Mais elle refusait de rester spectatrice des vicissitudes de la société et elle caressait le rêve de devenir juge, afin d’aider des innocents. Elle était peut-être bien un Bisounours, elle aussi.

Revenant à la réalité, elle tira son téléphone de sa poche et envoya un message à son binôme, Leïla, pour la prévenir qu’elle ne viendrait pas en cours. Celle-ci répondit aussitôt :

 

Est-ce que c’est à cause de l’explosion ? Est-ce que ton père va bien ? Les médias ne donnent pas de détails. J’espère que ce n’est pas encore une attaque terroriste !

 

Faustine vérifia les nouvelles dans son fil d’actualité. L’information faisait la une des journaux. Jusqu’ici, la jeune femme s’était imaginé un simple accident au sein du laboratoire, pas une catastrophe qui avait secoué tout l’immeuble.

— Il y a eu un mort ? finit-elle par articuler à haute voix, la langue comme du carton.

Le commandant Mdia arrêta la voiture à un feu. Les mots roulèrent dans sa bouche.

— Nous n’avons pas voulu vous alarmer, mademoiselle. Votre père se porte bien, c’est tout ce qui compte. Et vous allez bientôt le retrouver.

Il lui adressa un sourire encourageant et se massa la cuisse droite, comme pour chasser une douleur. L’étudiante essaya de remettre de l’ordre dans ses pensées où ses angoisses se télescopaient. Pour le moment, elle n’arrivait pas à déterminer ce qui l’effrayait le plus. Elle relut l’encadré que son téléphone venait d’afficher.

 

Une conduite de gaz explose dans un laboratoire privé, faisant plusieurs blessés légers et un mort. L’incident est survenu aux alentours de 7 h 30 ce matin. La victime serait un agent d’entretien qui nettoyait les bureaux à ce moment-là. Tout un étage aurait été soufflé sans que les fondations de l’immeuble ne soient touchées. (…)

 

Le cœur de Faustine se serra. Un homme avait perdu la vie. Ça aurait pu être son père.

L’incident s’était produit à un moment où l’immeuble était quasiment désert. Si Charles Mésanger n’avait pas eu la manie d’arriver le premier au travail, il n’aurait même pas été blessé. L’idée qu’il ne s’agisse pas d’un hasard l’effleura, mais elle la chassa aussitôt.


1. Organisation Non Gouvernementale

2. Construisons l’avenir ! (en Anglais)

Chapitre 2

Les couloirs de la Pitié Salpêtrière se succédaient sous la lumière agressive des néons. Faustine clignait des yeux tout en suivant Nato Braye et son blouson noir dans le dédale de l’hôpital. L’odeur du détergent la prit à la gorge. Elle avait l’impression d’étouffer. Elle redoutait de trouver son père inconscient ou branché à une machine pleine de tuyaux. C’était plus fort qu’elle, elle imaginait le pire dès qu’elle croisait des blouses blanches.

Cette dernière heure lui avait semblé surréaliste. Faustine pensa à sa mère, qui travaillait à l’ambassade de Washington. En plus, il faudrait la prévenir… Vivianne Mésanger serait fâchée d’apprendre après-coup ce qui était arrivé à son mari.

Elle n’aurait pas dû déménager de l’autre côté de l’Atlantiquesi elle avait si peur de se sentir mise à l’écart.

Quelques minutes plus tard, Faustine atteignait la porte de la chambre 112 devant laquelle un individu en costume, avec oreillette, attendait. Après avoir montré sa carte d’identité, Faustine entra, angoissée, et découvrit son père, pâle, alité et vêtu d’une blouse de malade, mais tout à fait conscient.

— Ma chérie !

Il ouvrit les bras et elle se jeta contre lui, soulagée.

— Doucement, geignit-il. J’ai une côte fêlée.

À quarante-quatre ans, le professeur Mésanger avait conservé des traits de jeune homme malgré des tempes grisonnantes et des rides de sourire au coin des paupières. Sa chevelure châtain flamboyait de reflets roux, hérités de ses ancêtres celtes, et ses yeux bruns semblables à ceux de sa fille pétillèrent quand il ajouta tout bas :

— J’ai été projeté contre une poubelle. Tu imagines ?

— Quel cascadeur…, se moqua-t-elle. Le principal, c’est que tu sois en vie.

Il s’assombrit.

— Tout le monde n’a pas eu cette chance. Mon matériel non plus.

— La Fondation le remplacera.

Elle se força à sourire. Charles Mésanger n’était pas du genre à se plaindre d’habitude, mais le Tumorex était sur le point d’entrer en essai clinique. Cette étape était cruciale pour sa commercialisation. Le professeur et son équipe travaillaient d’arrache-pied depuis cinq semaines pour tenir leurs délais. Des partenariats avaient été négociés avec un groupe pharmaceutique canadien, Leonide Inc., qui mettrait le vaccin à disposition du grand public. Quant à la Fondation du Griffon, elle prévoyait d’employer les bénéfices engrangés par l’exploitation du Tumorex afin de l’offrir gratuitement aux défavorisés.

Pourtant, non seulement une personne était morte mais, en plus, Faustine n’osait imaginer les conséquences de cet accident sur le projet. Son père poussa un profond soupir qui lui arracha une grimace de douleur.

— Rien ne remplacera mes échantillons. Mais tu me connais, je survivrai… Je te dois une fière chandelle, ma chérie. J’avais oublié mon téléphone dans ma voiture, et comme tu détestes que je ne réponde pas à tes messages je suis ressorti le chercher, juste à temps à vrai dire ! J’étais dans l’escalier quand tout a explosé.

Les mots tombèrent dans l’oreille de Faustine comme des pierres crevant la surface d’un lac. Il avait failli mourir quelques heures plus tôt et sa distraction légendaire l’avait sauvé. Elle garda le silence, trop bouleversée à l’idée qu’il ait frôlé le pire.

— Mon téléphone m’attend toujours dans la voiture, du coup, ajouta-t-il sur le ton de l’excuse.

Sa boutade ne la fit pas rire. Elle examina le visage fatigué de son père. Une coupure sur le front lui avait valu deux points de suture.

— Tu n’as rien à part cette blessure et ta côte fêlée ? vérifia-t-elle.

— J’ai eu droit à un scanner à mon admission aux urgences. Les médecins assurent que je m’en remettrai. Je ne peux pas en dire autant de la poubelle que j’ai écrasée.

Faustine leva les yeux au ciel, puis Charles lui raconta sa mésaventure de façon décousue. Les secours étaient arrivés très vite sur place et il avait aussitôt été évacué. Il ne se souvenait pas de l’explosion en elle-même, juste du moment où il dévalait les marches avant le grand « boum ». Ensuite, c’était le trou noir. Il s’était réveillé au milieu des pompiers avec un masque sur la figure.

— Raoul m’a promis d’envoyer quelqu’un passer te récupérer. Je suis bien content que tu sois là. (Il se força à prendre un ton joyeux.) Tu vas pouvoir remplir tous les papiers pour moi !

— Tsss…

Faustine tendit le bras vers les feuilles sur la table de chevet, mais la sonnerie de son téléphone suspendit son geste.

— Mince, j’avais oublié Leïla. On devait travailler sur notre commentaire d’arrêt cette après-midi. Tu sais, c’est quand on étudie des décisions rendues par la Cour de cassation. J’en ai pour une minute !

Elle sortit dans le couloir.

Charles Mésanger se redressa et chercha une position plus confortable en serrant les dents. À chaque mouvement, il avait l’impression de recevoir un coup de poignard dans le flanc. Il était encore un peu étourdi par le choc subi, mais ses pensées ne cessaient de vagabonder. Il avait eu vent d’une rumeur à propos d’un groupuscule terroriste qui se serait attaqué à la Fondation lors de sa dernière campagne humanitaire. Y avait-il un lien avec l’accident ? Le professeur n’arrivait pas à croire à un acte criminel ; cela lui semblait surréaliste.

D’ordinaire, il ne se souciait pas de tout ça ; il avait bien trop à faire. Mais son laboratoire avait été soufflé par une explosion et l’installation ne pouvait être mise en cause, elle avait été vérifiée trois semaines plus tôt.

Charles regrettait aussi de ne pas avoir pu présenter les derniers travaux en cours à Mme Chevalier, dont il espérait la visite depuis plusieurs semaines. Fervente ambassadrice de la Fondation, elle brillait par les actions qu’elle menait sur le terrain, et le professeur savait à quel point elle s’était investie pour que les accords négociés autour du Tumorex aboutissent.

Il effleura du bout de l’index les fils qui dépassaient de son front. Il avait beau se réjouir de ne pas être blessé gravement, il ruminait la disparition de ses données, parties en fumée en même temps que les serveurs informatiques. À deux doigts des essais cliniques ! Il n’avait pas perdu tout le fruit de ses recherches, loin de là : outre le système de sauvegarde, la collaboration avec d’autres instituts obligeait son équipe à partager ses résultats régulièrement. Cependant, la destruction de ses échantillons le faisait encore frémir… Il lui faudrait contacter ses confrères de Toronto dès que possible pour savoir quand ils pourraient en envoyer de nouveaux. Le professeur comptait aussi sur la directrice, Michelle Luong, pour lui offrir un petit miracle et lui trouver un endroit où travailler.

Nous aurons plusieurs semaines de retard…

Sa réflexion fut interrompue par le retour de Faustine, à laquelle il adressa son plus beau sourire. Il ne voulait pas qu’elle s’inquiète trop. Ses études et ses relations difficiles avec sa mère lui causaient déjà bien assez de souci.

Charles Mésanger voulait se convaincre que tout rentrerait vite dans l’ordre, qu’avec un peu d’huile de coude son équipe ferait des merveilles et que le calendrier des tests cliniques ne serait pas repoussé plus de deux mois. En attendant, il demanda de la morphine aux infirmières, parce que sapristi, ses côtes lui faisaient un mal de chien.

 

 

 

Nato Braye demanda à Faustine Mésanger ce qu’elle voulait boire et entra le numéro de la boisson sur le clavier du distributeur. Il promena un regard ennuyé sur la grisaille parisienne qu’il apercevait par la fenêtre de la salle d’attente. Il devrait patienter jusqu’en juin avant de revoir le ciel bleu du Fenua3, ainsi que sa famille. La machine gronda en remplissant le gobelet alors que Nato s’égarait dans quelques souvenirs d’enfance, les bons, ceux de la vallée de Punaruu avec son incomparable lagon et son merveilleux azur.

Le bip du distributeur chassa ses rêveries. L’agent de sécurité tendit le chocolat chaud à Faustine. Dès que lui aussi fut servi – un expresso sans sucre –, ils s’installèrent sur deux chaises collées à un mur recouvert d’affiches de prévention. Le silence mettait la fille mal à l’aise, Nato le sentait. C’était comme ça avec les métros 4, il fallait parler.

— Qu’est-ce que vous étudiez à l’université ? demanda-t-il pour briser la glace.

— Le droit. Je suis en deuxième année de licence.

— Oh, une future avocate, alors ?

— Peut-être, dit-elle en souriant. Vous travaillez depuis longtemps pour la Fondation ?

— Six mois. Avant, j’étais militaire. J’ai été recruté à la fin de mon contrat.

Nato Braye avait eu un coup de chance. Son instructeur des forces spéciales l’avait recommandé à Mdia, qu’il avait rencontré à l’époque où le commandant dirigeait une brigade anti-braconniers en Afrique du Sud. Sans ce contact providentiel, Nato n’aurait pas su quoi faire, car rentrer au Fenua sans travail, cela voulait dire retourner vivre chez sa mère.

— Vous n’êtes pas un peu jeune pour être un retraité de l’armée ? s’enquit Faustine Mésanger avec une moue charmante.

Elle lui plaisait bien, cette fille, mais la question le gênait.

— Je me suis engagé quand j’avais dix-sept ans. C’est l’âge minimum légal.

Il n’avait pas envie d’aborder les raisons qui l’avaient poussé à fuir son île, puis à quitter l’armée à vingt-quatre ans, coupant court à la carrière prometteuse qui l’attendait. Aussi sortit-il son téléphone et consulta-t-il ses messages. C’était la façon la plus polie qu’il voyait pour échapper à la conversation.

Un patient passa, promenant sa perfusion sur un support à roulettes, suivi de visiteurs encombrés de fleurs et de magazines. L’heure tournait. Le médecin s’entretenait toujours avec Charles Mésanger à propos de sa côte fêlée et de sa commotion. Il avait précisé qu’il n’en aurait pas pour longtemps, mais ce n’était pas ce qui préoccupait Nato Braye. Le commandant Mdia lui avait demandé de rester auprès la fille du professeur et de ne pas la laisser partir seule si elle décidait de rentrer chez elle.

Par mesure de précaution.

Nato ne croyait pas à la thèse de l’accident parce que la Fondation avait reçu beaucoup de menaces ces derniers temps. Il voyait deux possibilités : soit on avait voulu faire exploser le labo en faisant un minimum de victimes, soit on avait directement visé le professeur et, dans ce cas, il fallait s’assurer de le garder, lui et ses proches, en sécurité. Quant aux raisons… À plusieurs reprises, des radicaux avaient accusé la Fondation du Griffon de chercher à répandre des maladies alors qu’elle venait de dépêcher des médecins et des médicaments sur une zone de conflit. Nato avait toujours du mal à comprendre la logique des extrémistes ; à croire que tout était bon pour jeter de l’huile sur le feu.

Pourtant, il était étonnant que la conduite de gaz ait sauté le jour même où l’ambassadrice de la Fondation avait prévu de visiter les locaux parisiens de l’organisation. Elle aurait fait une cible plus évidente que l’équipe scientifique du Tumorex. Chevalier avait le don de régler les situations délicates avec discrétion, mais elle froissait régulièrement les intérêts de gens de pouvoir et elle n’hésitait pas à se rendre sur le terrain. Selon Nato, elle devait avoir un paquet d’ennemis.

Faustine Mésanger poussa un profond soupir. D’un coup d’œil par-dessus son épaule, Nato constata qu’elle lisait les flashs d’actualité au sujet de l’incident sur son smartphone.

— Je m’imaginais des dégâts pires que ça, commenta-t-elle en lui montrant une photo. Le matériel a été pulvérisé à l’étage de mon père, il y a des bris de glace ailleurs, mais les pompiers ont l’air de croire que la structure de l’immeuble est intacte. C’est une bonne nouvelle, non ?

Elle n’avait pu masquer une pointe d’angoisse dans sa voix. Il se contenta de hocher la tête. Lui, ce qu’il voyait, ce n’était pas une explosion de gaz, mais une charge bien calibrée et placée de façon à limiter la casse. Ça ne pouvait pas être un accident. Nato détestait mentir, même par omission ; cependant, le commandant avait ordonné de garder le silence tant qu’il n’en saurait pas plus.

L’étudiante buvait son chocolat à petites gorgées, plongée dans ses pensées à l’abri derrière un épais rideau de cheveux. Ses doigts fins jouaient nerveusement avec un pendentif de verre. Lorsque Nato l’avait vue taper sur sa voiture, il s’était demandé comment elle réagirait en apprenant que son père avait été blessé. Elle ressemblait à n’importe lequel de ces farāni5 sans problème, qui n’ont jamais à se soucier de ce qu’ils mangeront le lendemain. Elle n’était pas préparée à affronter le pire.

Nato avait vécu suffisamment de situations dangereuses pour sentir qu’un orage était sur le point d’éclater. Et le message qu’il reçut sur son téléphone confirma son intuition.


3. Terre, pays, par extension Tahiti (en Tahitien)

4. Habitants de la métropole (en Tahitien)

5. Nom donné aux Français par les Tahitiens (en Tahitien)

Chapitre 3

Faustine chercha du regard une poubelle. Braye la devança en se levant le premier et la débarrassa de son gobelet. Il avait de bonnes manières et se montrait prévenant avec elle, contrebalançant l’impression de dureté qu’elle avait eue sur le parking tout à l’heure. Sans doute à cause de son passé de militaire, estima-t-elle sans cesser de l’observer. Au lieu de se rasseoir près d’elle, il s’adossa au mur. Il avait l’air moins circonspect d’un coup, à surveiller les malades en fauteuil, le personnel médical et surtout, sa montre.

Faustine commençait à trouver le temps long, elle aussi. Maintenant que sa frayeur était passée, elle reprenait ses esprits et se demandait pourquoi l’agent de sécurité attendait avec elle. Peut-être pour la raccompagner ensuite ? Il n’allait tout de même pas lui tenir compagnie toute la journée, si ? Hésitant à l’interroger, elle décida de se secouer un peu au lieu de se morfondre.

— J’aurais dû venir avec ma Clio, dit-elle à l’intention de Braye, qui leva la tête. Ça va être compliqué de retourner à l’université, de passer par la maison et de revenir ici avec du linge propre pour mon père.

— Hans s’en charge, ne vous en faites pas.

— Comment ça ? Il est parti chercher ma voiture ? s’exclama-t-elle.

Son éclat de voix leur valut une œillade courroucée de la part d’une aide-soignante. Braye baissa d’un ton :

— Non, des vêtements de rechange pour vous deux. Le professeur a demandé à ce que nous récupérions son disque dur externe à son domicile. Il est synchronisé avec l’ordinateur portable qui a été détruit dans l’explosion. Hans en profite pour lui rapporter des affaires.

— D’accord, mais cela ne me dit pas pourquoi j’en aurais besoin aussi.

Faustine détestait que quiconque prenne des décisions à sa place. Nato Braye avait beau avoir une gueule d’ange et se montrer poli, elle sentait bien qu’il lui cachait quelque chose.

— Une enquête est ouverte, poursuivit l’agent de sécurité, et, dans l’hypothèse où cet accident serait le fruit d’un acte malveillant, Michelle Luong voudrait vous loger à l’hôtel quelques jours. Elle vous donnera plus de détails elle-même, elle sera bientôt parmi nous.

Michelle Luong était la directrice de l’antenne parisienne de la Fondation. À ce stade, Faustine ressentit une pointe d’inquiétude. Il y avait anguille sous roche. Cette précaution lui paraissait démesurée si elle ne reposait que sur une présomption. Peut-être s’agissait-il d’un simple excès de zèle ? Il y avait eu assez d’attentats et de tentatives déjoués ces dernières années en France pour que la moindre menace soit prise au sérieux par une organisation telle que le Griffon.

— Merveilleux ! soupira-t-elle. Donc, vous me confirmez que votre collègue est en train de fouiller mon tiroir à petites culottes ?

Braye s’empourpra si vivement qu’elle ne résista pas à l’envie de l’embêter un peu plus.

— À propos, est-ce qu’il aime les chiens ? Parce que le mien déteste qu’on touche à la porte d’entrée.

Elle bluffait : Rockette faisait même la fête au facteur. L’homme leva les yeux au ciel et s’empressa d’envoyer un message à l’autre type afin de le prévenir. Faustine réfléchit en vitesse.

— Hans s’enquiquine pour rien, déclara-t-elle. Ça m’étonnerait que je dorme à l’hôtel. J’ai un emploi du temps bien rempli et je ne peux pas laisser ma chienne seule pendant plusieurs jours.

Faustine n’avait pas l’intention de manquer plus de cours magistraux, et encore moins des travaux dirigés, à la veille de sa première session d’examens de l’année, prévue pour la semaine suivante. Le simple fait de songer à ses révisions donna chaud à la jeune femme. Elle farfouilla dans sa veste et trouva de quoi attacher sa crinière.

— Il vaudrait mieux que vous entendiez ce que Mme Luong a à vous dire avant de prendre une décision, grommela Braye. Nous pouvons certainement nous arranger pour confier votre animal à un chenil si c’est ce qui vous inquiète.

Elle avait réussi à le contrarier, même s’il restait poli. Elle plaqua un sourire de façade sur son visage et soutint le regard de son interlocuteur. Il était hors de question que Rockette soit enfermée dans un chenil.

 

 

 

La directrice arriva moins d’un quart d’heure plus tard. Petite, le visage encadré par un carré de cheveux noirs, lisses et parfaits, elle avançait avec énergie. Il se dégageait de cette femme une formidable assurance et Faustine l’observa avec curiosité. Charles Mésanger lui avait souvent parlé d’elle en des termes élogieux.

Elle était connue pour sa poigne de fer dans un gant de velours. Elle déjeunait régulièrement avec ses chercheurs et leurs équipes, prenait parfois le café avec un stagiaire croisé au distributeur, s’était octroyé un bureau qui n’était pas plus grand que nécessaire et se montrait intraitable sur les coûts et les résultats.

Elle avait viré sans état d’âme le dernier chef de service à avoir gonflé ses chiffres afin d’obtenir le même budget que l’année précédente, et décidé de façon unilatérale de remplacer toutes les fournitures plastiques par des équivalents plus écologiques. Le père de Faustine râlait parce qu’il détestait ses nouveaux crayons de bois issu de forêts renouvelables, ce qui faisait rire sa fille.

En bref, tout le monde aimait la directrice, et tout le monde la craignait. Son assistant lui désigna Faustine au moment où elle passait devant elle.

— Mademoiselle Mésanger ! s’exclama-t-elle. Je suis désolée de ce qui arrive à votre père ! Quelle chance qu’il ne soit pas grièvement blessé !

— Merci, madame. Il devrait sortir cet après-midi…

— Appelez-moi Michelle, je vous en prie.

Elle entraîna Faustine à l’écart, jusqu’à la porte des toilettes, étant donné que le couloir n’offrait pas beaucoup d’intimité pour converser.

— J’ignore si le commandant Mdia vous en a déjà informée, mais je suis obligée de prendre des mesures pour votre protection.

— C’est ce que j’ai cru comprendre.

Dans les prunelles de la directrice brillait une fièvre qu’elle ne parvenait pas à étouffer.