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En secondes noces

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— Montrouge ! cria le contrôleur.

S’annonçant à coups de trompe, le tramway, retour de la gare de l’Est, franchissait le carrefour formé par l’intersection du boulevard Saint-Denis et des boulevards de Strasbourg et de Sébastopol.

Il roulait encore, ralenti par le frein et par l’effort renversé des chevaux ; et déjà les voyageurs, — quinze ou vingt, — moutonnant pas à pas derrière, se bousculaient autour du marchepied.

Enfin, dépassant la station de quelques longueurs de tête, il s’arrêta, presque à la traverse de la petite rue Sainte-Appoline.

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En secondes noces
POUR MES ONCLES QUAND ILS AURONT SOIXANTE ANS
I
— Montrouge ! cria le contrôleur. S’annonçant à coups de trompe, le tramway, retour de la gare de l’Est, franchissait le carrefour formé par l’intersection du boulevard Sai nt-Denis et des boulevards de Strasbourg et de Sébastopol. Il roulait encore, ralenti par le frein et par l’ef fort renversé des chevaux ; et déjà les voyageurs, — quinze ou vingt, — moutonnant pas à pas derrière, se bousculaient autour du marchepied. Enfin, dépassant la station de quelques longueurs d e tête, il s’arrêta, presque à la traverse de la petite rue Sainte-Appoline. — Trois à l’intérieur, une sur la plate-forme et quatreen l’air !annonça le conducteur, en appuyant sur les deux derniers mots substitués à la malsonnante dénomination d’impériale, de tyrannique mémoire ! Et il commença l’appel des numéros : — 93 !... 94 !... 95 !... Si âpre que fut la concurrence, dans cestruggle-for-life en raccourci, des faces masculines se levèrent, distraites de l’appel, lors que, deuxième à monter, une petite modiste, Parisienne du Faubourg, grimpa péniblement , mais sans rien perdre de sa grâce, l’étroit escalier des places à quinze centimes. Sauve d’accident, avant tout, sa boîte de toile cirée !... Et, dam ! tant pis si d’en bas des regards plus ou moins indiscrets comptaient les quatre volants plissés de son jupon blanc. Quand on porte pour cent cinquante francs pe ut-être d’articles de la dernière nouveauté, des primeurs ! on sent peser sur soi une certaine responsabilité ! Il est des circonstances où il faut savoir se sacrifier à sa mission. Et la petite modiste se sacrifia stoïquement pendant l’ascension, bien sûre trop rapide au gré des compétiteurs barbus, dont trois ou quatre laissèrent passer leur tour. Deux ouvriers y gagnèrent de ne pas attendre la voiture suivante pour ne payer que trois sous et ne pas éteindre leur pipe. Deux dames complétèrent l’intérieur. On les voyait, dans le fond, se caser laborieusement, elles et leurstournures — le triomphe du faux sur le vrai ! — et, encombrantes pour leurs vo isins, profiter sans scrupules de ce qu’on ne paye les places que par têtes. Il ne resta plus qu’une « plate-forme ». — 101 !... 102 !... continuait le conducteur. Un monsieurd’un certain âge,qui s’était plus particulièrement acharné à découvrir un cinquième volant au jupon de l’ouvrière en modes, saisit tout à coup la rampe. Et, hissant lourdement sur le marchepied son obésité rhumatisante : — Et le 97 ? Vous n’avez pas appelé le 97. J’ai le 97. Quand il vit l’unique place qui restait, il se mit en colère : — Trente centimes, pour être debout ? Par exemple ! — Faites place à un autre voyageur. Mais le monsieur ne l’entendait pas ainsi. Il voula it qu’on recommançât l’appel, s’en prenait au conducteur, au contrôleur, à la compagni e des omnibus elle-même, au gouvernement !  — Ce service est bien mal fait ! Mon numéro me don nait droit à une place assis. Je pouvais l’avoir à l’impériale !  — Fallait répondre à votre tour, dit le conducteur impatienté. Je ne suis pas cause, moi, si vous ne pouvez plus l’avoir en l’air ! Un moutard — quelque apprenti en course — présenta le numéro dernier appelé, et se
faufila en fredonnant d’une voix gouailleuse :
« Je regardais en l’air.... »
Alors les protestations du monsieur mécontent furen t couvertes par des rires irrévérencieux, auxquels le conducteur, imperturbable devant son contrôleur, donna pour accompagnement la double sonnerie de ses cadrans numérotés. Le monsieur, bien que très indigné, s’était décidé à redescendre, sur l’invitation pressante de l’employé de la station, qui s’en retourna à son bureau. Mais cela ne se passerait pas comme ça !... Il écrivit sur son calepin le numéro d’ordre de la voiture. Puis, inécouté des voyageurs, qu’avait repris le souci de leurs affaires et qui tiraient chacun de leur côté, il grommela, gronda, déclama, de plus en plus haut, à mesure que le vide se faisait autour de lui :  — Je lui apprendrai à vivre, moi, à ce conducteur ! On verra s’il est payé pour faire son service d’une manière si déplorable. La Compagnie, d’ailleurs, réalise d’assez beaux bénéfices... Elle doit au public, par l’intermédiai re de ses plus infimes employés, des égards que... des égards qui... Que diable ! moi, j’ai été dans les affaires. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre !... Mais, voilà ! Les monopoles !... Tant que l’État concédera des monopoles... Le tramway s’éloignait, emportant une grappe de vis ages égayés, où s’épanouissait, goguenarde et triomphante, la face du conducteur. Le monsieur « qui avait été dans les affaires » sui vait le véhicule d’un regard implacable. Cette raillerie du Parthe l’atteignit en plein amou r-propre. Et il lui sembla, tant fut cuisante la blessure, que même l’écriteau brusqueme nt retourné pour marquer « COMPLET », y mettait, lui aussi, une brutalité dépourvue d’égards ! Il agita alors son calepin d’un geste de chevalier provoquant au champ clos, et lança une dernière et terrible menace : — Le malotru ! Il saura avant peu de quel bois se chauffe Antoine Bobelin, ex-bottier de Sa Majesté le Sultan de Zanzibar ! Un fiacre en maraude passait. — Cocher ! Êtes-vous libre ? Mais M. Bobelin, s’apercevant que plus personne n’a vait les yeux fixés sur lui, se ravisa :  — Votre cheval me parait bien fatigué, mon ami. Re gagnez votre remise. Je ne suis pas pressé. Et, sourd aux invectives du maraudeur, — cette fois nul n’écoutait, — il partit à pied. Un jeune homme — vingt-quatre ans peut-être — et un e femme toute jeune encore — vingt six à peine, — venant de prendre des numéros, s’étaient approchés pendant l’altercation. A première vue, on eût pu les croire ensemble, tant ses mouvements, à lui, se réglaient sur ses mouvements, à elle. Ils eussent d’ailleurs formé le plus joli couple, n on d’époux — la différence “des âges étant intervertie — mais d’amants. Elle portait avec une élégance sûre de soi-même un costume simple à force d’art, un chef-d’œuvre d’harmonie. La couture est une poésie, qui a ses plats rimeurs et ses cacophonistes, comme ses enchanteurs. Cette toilette — ajustée a une femme allant en omni bus — devait être, à moins de plagiat, l’œuvre de quelque merveilleuse artiste, injustement ignorée.
Depuis le dernier volant de la jupe serrée, jusqu’aux provocantes saillies du corsage, la laine et le satin, en de délicieuses gradations du vert sombre aux plus claires nuances du vert tendre ; les roses du chapeau nichées entre les moires vertes de la faille, — comme une floraison entr’ouvrant l’enveloppe de verdure, — tout éveillait l’idée d’une fleur, non détachée de sa branche. Le visage de l’élégante, frais et animé, complétait l’illusion, parachevait ce petit poème du goût parisien, sorte d’impeccable sonnet :Rose de l’Asphalte,que le couturier le plus célèbre eût certes consenti à signer. Sous le soleil oblique, (la journée s’achevait, une belle journée de printemps), elle s’abritait avec négligence de son ombrelle sans la rouvrir, après l’avoir fermée pour entrer au bureau. Lui, de taille moyenne, vêtu à la mode de l’année, avec un rien d’exagération boulevardière : chapeau de soie à bords plats, col rigide, bottes vernies à bouts pointus, portait haut la tête, en une allure désinvolte de maître. Sa barbe jeune, très noire, encore duveteuse sur les joues, était taillée en pointe au menton et se retroussait aux coins des lèvres en deux moustaches conquérantes. Ses yeux noirs étaient hardis. Il avait le teint blanc légèrement ambré d’un Algérien d’origine aristocratique, et un nez droit très pur. D’une beauté à succès galants que ce tantinet d’exo tisme rendait plus attirante, il paraissait le savoir. Un sourire sceptique, trop fréquent pour n’être point une coquetterie, prouvait qu’il croyait au moins à la puissance sédu ctrice de ses dents fines, éblouissantes de blancheur. Respectées par un excellent tailleur, ses formes ma sculines — un ensemble harmonique de souplesse plutôt que de force — devaient avoir bénéficié d’une assidue fréquentation du manège et de la salle d’armes. Il s’occupait d’art ou de littérature, certainement car il affectait un air d’artiste arrivé, que contredisait tout au moins son âge. Enfin, ganté de clair, il tenait d’une main un jonc à pomme d’agathe cerclée d’or ; de l’autre, deux volumes neufs et des journaux. Tous les deux, par une légère palpitation des narin es, l’éclat des yeux et l’épanouissement sensuel du visage, ils accusaient un violent appétit de jouissance ; et, dans le tohu-bohu affairé de la ville, humant l’air printanier, ils passaient, indifférents et libres, comme des promeneurs dans un champ, où ils ne se courbent que pour cueillir çà et là un bleuet. Ils ne se connaissaient point, mais une affinité secrète les aimantait à un même pôle : le plaisir. Et, bien que leurs yeux ne se fussent pas encore rencontrés, — les œillades dans les glaces des magasins n’étant point des regards, — ils étaient déjà d’accord. Le moindre incident allait leur fournir l’occasion d’échanger les premiers mots, sans recourir à la banalité boutiquière d’une réflexion sur « le temps magnifique, le temps splendide ». Au moment où M. Antoine Bobelin redescendait du mar chepied et lâchait la rampe pour tirer son calepin, le jeune homme, « tenant là son sujet de conversation », détachait une seconde ses yeux de la délicieuse fleur animée qu’il comptait cueillir. Il enveloppa la scène d’un regard. La jeune femme, entendant rire, s’était penchée parmi les têtes. La vue de l’ex-bottier du Sultan de Zanzibar produisit sur elle et sur lui, simultanément, un tout autre effet que l’hilarité. Ils firent demi -tour, juste ensemble, et avec une telle hâte, qu’ils ne s’aperçurent point qu’un même mobil e leur faisait faire le même mouvement.
Ensemble, ils rentrèrent dans le bureau. Pour elle, ce ne fut pas long de trouver un prétexte à cette retraite :  — N’est-ce pas un ticket pour le square Monge, que vous m’avez donné là ? demanda-t-elle à l’employé. Et, sans écouter l’inutile dénégation de ce dernier, qui se mit galamment à lui faire un cours de petits cartons comparés, elle pensait : « Un peu plus, n’allais-je pas me cogner le nez dans mon pauvre vieux Saint-Antoine ! Qu’aurait pensé de moi le joli brun ? Je lui aurais donné à rire... Je veux mieux que cela. » Elle sourit, en retrouvant encore derrière elle, auprès du guichet, le joli brun. C’était vraiment la suivre de trop près ! « Aurait-elle remarqué la surprise que m’a causée mon oncle ? » se demanda le jeune homme en la voyant sourire. Puis avec une pointe de remords : « Ce pauvre oncle Bobelin, on se moquait encore de lui, comme à l’ord inaire ! J’aurais dû... Mais, aussi, il ne m’aurait pas lâché. Et alors adieu ma bonne fortune ! » Pour se donner une contenance, il dit à l’employé : — J’avais oublié de vous demander en même temps une correspondance pour... — Le conducteur vous la donnera, interrompit l’hom me à casquette galonnée, sur un ton qui ne rappelait en rien l’anémité de sa réponse précédente. Et il toisa le voyageur d’un regard sévère qui signifiait : Je suis contrôleur, monsieur, et non simple conducteur ! D’où sortez-vous, pour me d emander, à moi, une correspondance ? La bévue du jeune homme fit une impression bien dif férente sur la jolie voyageuse. Elle se retourna pour mieux examiner qu’elle ne l’avait fait jusqu’ici en le lorgnant du coin de l’œil, cet élégant cavalier — quelque riche fils de famille — qui ne devait pas habituellement aller en omnibus, puisqu’il ne connaissait pas ce vulgaire détail ! Elle était conquise. Il le comprit. Un instant après, l’ex-bottier s’était perdu au loi n dans la foule, et les deux jeunes gens, sur le trottoir, causaient en attendant la voiture suivante. Pas un mot sur le héros de la dispute de tout à l’heure, et pour cause... La politesse contingente des employés avait fourni au neveu de M. Bobelin l’occasion qu’il guettait. Un sourire encourageant accueillit une galanterie madrigalesque risquée sur la Beauté, cette souveraine qui, ayant parfois bouleversé des empires, pouvait bien, comme on venait de le voir, faire éclore un sourire derrière le grillage d’un guichet. Tout en lui débitant des fadaises, qu’elle interrompait çà et là par une protestation gaie, il observait son interlocutrice. Et il monologuait en lui-même, dans une langue moins galante et sans prétentions académiques. Devait-il carrément proposer un dîner au Champagne et tout haut compter les louis qui brûlaient sa poche ? Un siège en règle, au contrair e, avec ses travaux d’approche n’excluant point la rapidité d’action, n’était-il p as de rigueur ? Qu’était-ce que cette femme ? Belle petite en quête du miché sérieux ? ou bourgeoise facile, méditant une cascade entre deux courses ? Entre la Madeleine et le perron de Tortoni, ce sourire ne l’eût pas laissé douter deux secondes. Mais à une s tation d’omnibus !... L’omnibus le déroutait. Et puis, nulle trace de maquillage... « Ça s’est-il jamais vu, une grue sans maquillage ? Enfin, ce je ne sais quoi, qui se retr ouve et dans son maintien, et dans le timbre de sa voix, et dans son regard... Non, non, pas de propositions sonnantes, qui seraient malsonnantes !... C’est une femme honnête. » La perspicacité encore rudimentaire du jeune viveur était certainement aux abois. Son
« je ne sais quoi » en fut l’aveu involontaire. Plus expérimenté que lui, d’ailleurs, aurait pu sans honte suspendre son jugement. Une curiosité pe rverse, mêlée de coquetterie, ne pousse-t-elle pas certaines « honnêtes femmes » à s ’afficher en cocottes ? De même que certaines cocottes, élevant leur métier à la hauteur d’un art, l’exercent en « honnêtes femmes ». Les agents de la police des mœurs eux-mêm es s’y trompent parfois ; et plus d’une de leurs bévues n’eurent d’autre cause que la difficulté de cette subtile distinction. Le « joli brun » n’aurait eu qu’à tourner sur lui-m ême sa loupe d’observateur ; il eût découvert la vraie raison qui, entre deux hypothèse s, le faisait opter pour la plus agréable. Il continuait de penser : « Évidemment, c ’est une bourgeoise à qui je produis une impression irrésistible. Il serait fat de le dire ; mais, dans mon for intérieur, puis-je ne point constater ce qui me saute aux yeux ? » Et le souvenir de quelques aventures où sa beauté, servie par une hardiesse de risque-tout, lu i avait assuré le triomphe au pas de charge, donnait du poids à cette confiance en soi-même. La conversation, où il se montrait un peu plus modeste, allait son train.  — Oh ! Il ne faut pas être à la minute pour prendr e l’omnibus, surtout à ce coin-ci, disait la jeune femme d’une voix musicale, avec un grasseyement très doux. Puis, peut-être pour dire tout de suite où elle all ait, elle se plaignit, mais souriante, « n’étant pas à la minute », de la station du Châte let où, par correspondance, elle prendrait une autre voiture, pour l’Arc de Triomphe : — Au Châtelet aussi, on attend beaucoup.  — Mais, je vais également à l’Arc de Triomphe ! Co mme ça se trouve ! dit le jeune élégant. Il souligna ce mensonge d’un de ses fréquents souri res, lui donnant ainsi la valeur d’une proposition. — Voyez-vous ce hasard ! riposta l’inconnue, avec un rire qui acceptait. — La promiscuité du tramway ne vous effraie pas ? — Non. Et vous ? — Moi ! Au contraire, elle m’assure un privilège. — Lequel ? — Celui de vous accompagner. — C’est un privilège que vous partagerez avec une vingtaine de voyageurs, dit-elle en éclatant d’un rire mutin, qui découvrit des dents b lanches et bien rangées, mais un peu écartées. — Aussi, me révoltant contre ce partage, je songe... Il sonda, à fond, le regard de la jeune femme. Elle l’avait deviné, bien sûr, et pourtant ne s’effarouchait point. — Vous songez ?... demanda-t-elle, au contraire, très excitante. — ... A éviter ladite promiscuité et les lenteurs de la correspondance. Le contrôleur, de nouveau, criait : « Montrouge ! » entre deux coups de trompe de tramway ; et, de nouveau, les voyageurs impatients s’avançaient sur la chaussée, à travers les sillonnements de voitures. La jeune femme et son compagnon de rencontre restèr ent au bord du trottoir. Ils échangèrent un sourire dédaigneux pour cettre âpre concurrence de la foule. D’un geste impérieux de maître, le jeune homme appela un fiacre. DeuxUrbaines,qui se croisaient, stoppèrent ; et, avec un ensemble de carrousel, elles décrivirent chacune un demi-cercle et vinrent, face à face, s’arrêter devant le joli couple. Toujours la concurrence ! Les deux têtes résignées des deux chevaux, pareils, se touchaient. En face l’un de l’autre, les deux cochers, pourpres sous leurs chapeaux blancs et vernissés, — de vraies
poteries de faïence, — semblaient, ainsi que leurs bêtes, être l’un l’image de l’autre. Un même regard : « à vos ordres, mon bourgeois », une même inclinaison des deux bustes de mastocs, faisant pencher les sièges... Mais cette illusion d’une image réfléchie s’arrêtai t là. Les deux voitures, bien que pareillement à roues jaunes, étaient différentes : l’une découverte, l’autre fermée.  — ... Avenue d’Eylau, dites-vous ? interrogeait le jeune homme, en pressant la main gantée qu il avait saisie. Quel numéro ? — Oh ! Vous ne m’accompagnerez que jusqu’à l’Arc de Triomphe... Les deux cochers, attendant, s’entre-regardaient, concurrents paisibles. « Par ce beau temps !.. » sembla dire à son vis-à-v is le conducteur de la victoria, se flattant d’avoir la préférence. « Hé ! hé ! qui sait ? Nous allons bien voir !... » riposta d’un hochement de tête celui du fiacre, en clignant un œil roublard. Et comme le couple, sans hésiter, prenait le coupé, le cocher poussa son cheval et partit, blaguant d’un regard victorieux et d’un hau ssement d’épaules, l’inexpérience de coup d’œil de son adversaire capot. La voiture filait. Aussitôt la portière refermée sur les deux jeunes g ens, un silence embarrassé avait succédé aux hardiesses de leur bavardage. Ce silenc e, se prolongeant, semblait être, des deux parts, l’aveu tacite d’un peu de honte. Ré solument cyniques tous les deux, ils s’ignoraient encore assez l’un l’autre pour se dema nder, chacun de son côté, s’ils ne devaient pas voiler leur appétit purement sensuel d ’un semblant d’amour, comme on couvre de gants des mains rougeaudes. Ils trouvaient un attrait délicieusement pervers à une aventure rapide, affranchie des lenteurs platon iques ; mais ils ne pouvaient s’empêcher de penser que, à la voiture près, ils ne différaient point de ces quadrupèdes sans gêne qui parfois scandalisent la rue. De profo nds philosophes ont remarqué que l’homme se distingue de la bête par la parole et l’art de faire du feu ; ils ont oublié cette troisième supériorité : prendre des fiacres. Confus ément, sous des formes différentes, tous deux faisaient ces réflexions, et à l’insu l’un de l’autre. Et craignant de les trahir par quelque parole maladroite, ils restaient, serrés sur l’étroite banquette, muets et gênés par un reste d’involontaire pudeur. Le langage des aman ts eût détonné ; même les lieux communs amoureux, ils le sentaient, ne pouvaient co nvenir à leur situation. Tout à l’heure, sur le trottoir, ils s’étaient compris à demi-mots ; maintenant, ce devait être sans mot dire. Par l’ouverture des portières, dont les glaces étai ent abaissées, ils regardaient, le voyant à peine, le boulevard mouvementé. Sur la cha ussée, où le soleil en descendant allongeait les ombres, des voitures les croisaient, avec une vitesse doublée de la leur ; parfois, un fiacre au trot roulait avec eux de cons erve, puis, distancé ou les dépassant, disparaissait. A intervalles réguliers, semblant gl isser, les tramways se succédaient, maîtres de la ligne. Çà et là, dans la verdure des arbres qui défilaient, les lettres d’or d’une enseigne brillaient. Et, sur l’asphalte, une foule, qui leur paraissait lente... Puis, à la porte des cafés, des gens qui buvaient ; puis, deva nt les magasins, des femmes s’arrêtant aux étalages tentateurs... Un grouilleme nt fait d’activité mêlée d’un peu de flâne... Peu à peu, leur contrainte s’était dissipée. Le jeune homme eut un mouvement nerveux d’impatienc e, contre cette agitation odieuse de la ville, qu’il eût voulue déserte et morte. Un de ses journaux tomba.  — Tiens ! vous lisez leFaublas ? lui ondit la jeune femme, l’air très dégagé. C’est m
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