Encore trois fables , extraites du "Portefeuille de l'Académie des ignorans", par M. le Cher de Fonvielle,... seconde édition, augmentée de plusieurs autres fables prises à la même source

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Delaforest (Paris). 1827. 1 vol. (76 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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- .ENCORE
EXTRAITES DU PORTEFEUILLE
DE L'ACADÉMIE DES IGNORANS,
PAR
M. LE Ca«. DE FONVIELLE,
DE TOULOUSE,
SECRÉïAl.BE-PERPETTJEL DE CETTE ACADEMIE,
• CHEVALIER DE L'ORDRE DE L'ÉPERON D'OK. ■
L;i palme duo aux utiles ccrits ,
Je l'obtiendrai de tous les bons esprits.
FABLE IIe.,
Les JYaufrage's et les Fourmis.
'SECONDES EBITÏ©W ,
AUGMEJ^CÉE^TJE PLUSIEURS AUTRES FABLES ;
4^ '. jjk^JRlSFS^A LA MÊME SOURCE. "
■y^opAlUS,
CHEZ DÉfeà^îffp'^pWBRATPE, PLACE DELA BOURSE,
■*' ' ' RtTlfDFS EILLES-SA-INT-THOMAS , K«. ^ ;
ET CHEZ L'AUTEUR , RUE IUCHER , IN". 5. '■ .
ETOVEBÏÏBÏIS 1827.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR,
Dont il ne reste qu'un petit nombre d'exemplaires, et qu'on
ne trouve que chez lui, rue Richer, «°. 5.
LA THÉORIE DES FACTIEUX dévoilée et j ugée par ses
résultats*, i vol. in-8". , prix 6 f. » c.
VOYAGE EN ESPAGNE, eu 1798; 1 vol. in-8°. Prix : 7 »
OEUVRES DRAMATIQUES, a gros vol. in-8° 16 »
PIÈCES DÉTACHÉES. Louis XVI, ou l'École
des peuples, tragédie en cinq actes 3 »
DIOMÉDON , ou le Pouvoir des lois, tragédie en
cinq actes. . 3 »
ANNIBAL , tragédie eh cinq actes. ....... 3 »
ARTHUR, tragédie en cinq actes . . 5 »
THÉODEBERT, ou la Régence de Brunehaut, tra-
gédie en cinq actes. 3 »
LE MAUVAIS JOUEUR, comédie en vers, en 3 actes. 3
HÉLÈNE , tragédie lyrique en 3 actes a 5o
SAPHO , tragédie lyrique en 3 actes 2 5o
MÉMOIRES HISTORIQUES, 4 gros vol. in-8°. . . . 3o »
LA GUERRE D'ESPAGNE, poëme, 3o juillet i8a3. 1 25
POÈME SUR LA GUERRE D'ESPAGNE, décemb. i8a3. 1 a5
Autre , 8 février 1824 2 »
Trois FABLES, extraites du portefeuille de VA-
cadémie des Ignorons ,• • • ■ 1 *
ODE A Louis XVI, martyr, 1794- ....... » 5o
ODE A LA PATRIE, 1817 1 »
CoNDÉ MOURANT, ode. . :. » 25
CONSIDÉRATIONS sur la situation commerciale de
la France au dénouement de sa révolution. 1 »
APPEL AU BON SENS DE CERTAINES HÉRÉSIES POLITI-
QUES DES PLUS PERNICIEUSES , ou Opinion d'un
vieux royaliste sur quelques questions à l'or-
dre du jour , etc., 1 vol. in-8°. ...... 6 »
ENCORE TROIS FABLES, 1". édit., oct. 1827. 2 »
* L'auteur a retrouvé onze exemplaires de cet ouvrage, qu'il n'a pas -
mentionné dans là première r^iiimi, croyait! n'eu avoir plus qu'un soûl.
ENCORE
EXTRAITES DU PORTEFEUILLE
DE L'ACADÉMIE DES IGNORAIVS,
M. LE CH»- DE FONVIELLE,
SECRETAIRE-PERPETUEL DE CETTE ACADEMIE;
CHEVALIER DE l/ORDRE DE L'ÉPERON D'OR.
SECONDE EDITION ,
AUGMENTÉE DE PLUSIEURS AUTRES FABLES ,
PRISES A LA MÊME SOURCE.
AVANT-PROPOS.
« J'AI réfléchi à votre idéj de reprendre le cours des pu-
» blications de votre Académie des Ignorans ; je ne pense
;> pas que cela convienne à la circonstance. Je le vois ainsi
» d'après l'esprit du moment , qui me paraît tenir à des
» traits lancés fugitivement dans des brochures légères, ou
» dans de petits articles de journaux, plutôt qu'à un recueil
I
(2 )
» périodique qui promettrait une longue série de discus-
» sions sérieuses.... »
"Voilà ce que m'a écrit, le :5 octobre 1827, un person-
nage que Y Académie des Ignorons comptera vraisemblable-
ment parmi ses membres, lorsqu'elle reprendra ses travaux,
et pour les opinions duquel elle eut de tout temps et aura
constamment la plus entière déférence.
« Vous cherchez, » écrit un autre personnage en qui aussi
Y Académie se plaît à voir un candidat pour un des neuf
fauteuils qu'elle aura à donner quand le moment sera
venu., « vous cherchez à rallier les royalistes, à la vue des
» dangers trop réels qui vous semblent menacer l'autel et
» le trône !
» Mais songez donc que, dans l'état où on les a mis, ils
« ne peuvent plus rien d'eux-mêmes: pour les réunir, il
M faudrait rendre à leur camp son ancien aspect, ses an-
» ciens chefs, ses anciennes habitudes. Ce camp existe bien
« encore, mais il s'y est introduit un désordre auquel il est
» difficile de remédier, parce qu'il tient à des causes qu'on
'» s'obstine à ne pas reconnaître ; et si je ne vois pas trop
» par quels moyens on pourrait y rajjpeler ceux qui s'en
» sont éloignés, formant aujourd'hui des corps séparés qui
» battent la campagne pour leur propre compte, je conçois
» moins encore comment pourra s'effacer la nuance mal-
» heureuse qui s'est établie entre les royalistes quand
» même, qu'on a abreuvés de dédains et qui pourtant se
» taisent, et entre les royalistes pourvu que, ou sous con-
» dilion , qui se plaignent si haut , quoiqu'infiniment
» moins maltraités.
» Une armée ne rétablit pas d'elle-même sa discipline.
» Pour que vous pussiez réussir, il faudrait que ce qui exis-
» tait il y a dix ans existât encore aujourd'hui ; moins
» d'audace à la révolution , plus de confiance auroyalisme-
( 3 )
v La révolution!... Buonaparte l'avait enchaînée et en-
>> terrée toute vivante; mais il ne fut pas plutôt tombé,
» qu'on sembla prendre à tâche de la ranimer et de briser
» ses chaînes. Aussi, d'après tout ce qu'elle a pu se per-
» mettre depuis qu'on lui a rendu sa liberté, quoi de moins
» étonnant que de voir jusqu'où enfin aujourd'hui elle
» pousse ses espérances.... ? »
Un troisième candidat m'écrit : « Rien de plus à-propos
» assurément que la résurrection du Parachute monarchi-
» que. Le royalisme pur en a besoin plus encore qu'au
D temps de la Minerve, car il a, depuis lors, reçu de i'u-
» rieuses atteintes ! Mais les élémens de succès qui vous
« favorisèrent en 1816 n'existent plus. Vous trouveriez
» plutôt un nouveau Conservateur qui viendrait se jeter à
» la traverse pour recueillir le fruit de vos premiers ef-
» forts, au lieu de s'y associer, que des encouragemens
» comme vous en avez reçu lors de votre premier apos-
» tolat.
» Voyez ce qui se passe autour de vous !
« Une association s'est formée pour faire circuler abon-
» damment les brochures des deux oppositions que vous
» voulez combattre; il s'en fait gratuitement des distribu-
» tions par milliers d'exemplaires ; a-t-on songé à opposer à
» ces moyens de séduction de semblables distributions,
» dans un but différent?
» Un écrit excellent a paru, capable de désiller les yeux
» des pauvres dupes qui se sont laissé empâter de cet inepte
» anti-jésuitisme, très perfidement inventé pour achever
» plus sûrement la ruine du trône et de l'autel ; a-t-on
» donné à cet écrit l'élan qu'il méritait d'avoir ? Trouve-
» t-onles Trois Procès dans Un, de M. BELMARE , sur tou-
» tes les tables, comme on y trouve tous les libelles de la
» nouvelle propagande?
I..
( 4)
» Votre brochure, Encore trois Fables, combat avec vi-
» gueur ce qui vous semble comme à moi l'une de nos
» erreurs les plus bizarres et les plus pernicieuses, la né-
» cessitè d'une opposition organisée sous le régime repré-
» sentatif; elle repousse avec énergie la plus funeste exi-
» gence de notre siècle turbulent, la liberté de la presse,
» sans régime réglementaire pour en réprimer, c'est-à-<
» dire pour en écarter, pour en prévenir, pour en empê-
» cher les abus ,- elle attaque face à face, avec un courage
» encore inimité, cette puissance redoutable autant que
» monstrueuse, cette hydre à plusieurs têtes , le journa-
» Usine que, du néant où l'avait ravalé l'usurpation, les
» fautes inconcevables de la restauration depuis douze ans
» ont élevé au niveau du pouvoir, qu'il ose même afficher
» maintenant la prétention de dominer et de soumettre à
» sa tutelle; assurément s'il est un écrit qui ait rencontré
» un heureux à-propos, c'est le vôtre; qu'a-t-on fait cepen-
» dant pour vous aider à lui faire porter de bons fruits?... »
« Vous le voyez, me dit un autre de nos nouveaux can-
» didats , ce public juste, éclairé, indépendant, étranger
» a tout esprit de coterie, de qui, dans une de YOS fables ,
» vous attendez
» La palme due aux utiles écrits ,
» est noyé , perdu , et tout-à-fait imperceptible dans la
» masse stupide de cet autre public qui attend chaque
» jour
» — Qu'un rêveur à ses gages
» En son journal lui dicte ses suffrages.
» Les journaux ont gardé le tacet sur votre nouvelle bro-
» chure; ou, si quelques-uns des petits harceleurs des cou-
» lisses en ont parlé , ce n'a été que pour réchauffer de
» vieux quolibets sur votre Académie des ignorans; pauvre
( 5 )
» petit moyen dont, il y a dix ans, leurs devanciers n'eurent
M pas usé une seule petite fois qu'ils en eurent honte tout
» les premiers , reconnaissant bientôt qu'ils avaient donné
» dans un piège en véritables étourneaux.
» Il en est résulté que votre brochure ne s'est répandue
» que dans un cercle où elle n'avait aucune conversion à
» opérer, par conséquent aucun bien à faire, et que la
» partie inepte du public, qui seule aurait pu y gagner
» quelque chose, détournée de vous lire par les persifflages
» de deux ou trois petits journaux , n'a su, ni comprendre
» qu'il était impossible que l'ENNEMI DÉCLARÉ DU
» JOURNALISME, auquel il n'a donné ni paix ni trêve
» depuis trente-huit ans , en fût traité avec une ombre de
» justice, en reçût la moindre faveur, en obtînt le plus
» léger secours; ni sentir qu'avoir réduit un aussi terrible
» adversaire à l'alternative ou de fuir le combat en se
» retranchant dans un prudent silence, ou de ne s'attaquer
» à vos nouvelles fables que comme l'ont fait quelques
» jeunes étourdis qui se sont martelé le cerveau pour se
» donner l'air d'en rire à vos dépens, est un succès très
» remarquable, dont vous devez vous faire honneur, et
» dont, quoique vous dussiez y compter, vos amis ont à
» vous féliciter , ce qu'à ce titre je fais pour ma part avec
» le plaisir le plus vrai. »
« J'ai lu ,» me dit un académicien d'une autre académie
que celle des Ignorans, laquelle verrait avec joie un
homme d'une telle valeur au nombre de ses candidats .
« j'ai lu vos cinq nouvelles fables avec plaisir : mais, je
» l'avoue , je vous vois avec peine rentrer dans une lice
» qui a pu ne pas nuire à votre célébrité , mais qui a nui à
» votre fortune et à votre tranquillité.... »
Je viens de donner un résumé succinct de ma correspon-
( 6 )
dance relative à ma dernière brochure , dont voici la se-
conde édition.
Il ne tiendrait qu'à moi de l'étendre beaucoup encore,
car, dans le grand nombre de lettres flatteuses que j'ai reçues
depuis un mois , il en est peu d'où je ne pusse extraire
quelque passage intéressant.
Mais ce qui précède suffit pour justifier ma détermination
d'ajourner la reprise de mon Parachute monarchique et
même une nouvelle édition de mes fables, augmentée de
celles dont s'estgrossi mon portefeuille depuis 1818, époque
où la première a vu le jour.
Je supprime donc de ma dernière brochure sa post-face
et les deux prospectus qui en faisaient partie; mais afin de
donner de nouvelles preuves de la fermeté de mes prin-
cipes, j'y substitue neuf fables de plus composées à diverses
époques et choisies parmi celles qui expriment le mieux
ma conviction profonde de la nécessité d'une répression po-
sitive des abus de la presse, et de l'absurdité d'une opposition
permanente considérée comme inhérente à tout gouverne-
ment représentatif.
Des médians , docteurs brevetés de l'école du Basile de
Beaumarchais, m'ont accusé d'avoir varié , non seulement
dans mes opinions (1), mais encore dans mes affections poli-
tiques.
Des niais ont répété cela, le répètent encore, et, selon
toutes les apparences, le répéteront éternellement, quoique
(1) Si cela était, je m'en féliciterais publiquement, au lieu de
m'en défendre; car mes variations3 oeuvre de ma seule conscience
(toutes autres étant impossibles pour moi), auraient été le fruit de ma
conviction réfléchie; je pourrais donc en rendre compte en m'en faisane
honneur.
( 7 )
jTaie démontré dix fois la fausseté de cette grossière im-
posture.
Il fut un temps ( je m'en accuse- avec quelque vergogne )
où je ne pouvais prendre sur moi de supporter celte noirceur.
Elle me faisait mal. D'après tout ce que j'ai fait pour la
cause royale, elle me paraissait une ingratitude d'autant
plus odieuse que ma vie politique est écrite, en quelque
sorte, tout entière dans les journaux de nos temps de mal-
heur T cl qire, par conséquent, rien n'est plus facile que de
me suivre de l'oeil depuis 178g jusqu'à ce jour.
Dans mon indignation, après avoir obtenu publiquement
d'un homme d'honneur, qui s'était fait l'écho de cette tur-
pitude, le désaveu de son erreur• je défendis, sous peine de
mort, dans un de mes écrits, à qui que ce pût être, de
répéter la même calomnie.
Aujourd'hui ma sensibilité, à cet égard, est entièrement
émoussée.
Des sots, m'assure-l-on, me signalent encore comme
ayant laissé subir de honteuses éclipses à la fidélité dont
j'af le droit de me vanter envers la monarchie des Bourbons.
On me démontrerait qu'il ne tiendrait qu'à moi de les
ramener tous, sans aucune exception, à la vérité qu'ils
outragent; quelque peu d'effort que cela exigeât de moi, on
me verrait dédaigner de prendre cette-peine qu'ils ne méri-
tent pas. A. quelque hauteur qu'ils se trouvent, ils ne
m'inspirent plus , Dieu merci, que pitié et mépris.
Mais quel dommage que cette facétie de la restauration à
mon égard ait été incounue aux trois ou quatre escouades de
voltigeurs du journalisme, qui se sont égayés dans leurs
petits journaux sur mon Académie des ignorans, sur mes
fables, sur moi, ou plutôt, à vrai dire, sur je ne sais quoi :
car que reste-t-il de leurs articles quand on les a lus ? Que,
prouvent-ils contre l'objet de ma brochure: que ces Mes-,
: ( s )
sieurs, trop occupés sans doute à mettre en jeu toute leur
gentillesse , feignent de ne pas avoir aperçu.
Quel texte heureux leur a failli.'
Quelle bonne fortune pour eux que fournir un article de
plus au dictionnaire des Girouettes !
Quel plaisir, quel triomphe qu'attacher à ce pilori le
secrétaire perpétuel de l'Académie des ignorans , chevalier
de l'Eperon d'or!
Il n'est plus temps !
Les dates de la composition de chacune de mes fables ,
non seulement dans cette nouvelle brochure, mais dans
mon recueil publié en 1818 , où l'on en trouve qui remon-
tent à 1789 (1), ne permettent pas de recourir à ce moyen
usé, auquel d'ailleurs tous mes écrits donnent un démenti
graduel, continu et tellement palpable que, seul peut-être
parmi les écrivains qui, depuis quarante ans, ont pris part à
nos tristes débats, je puis défier le critique le plus retors de
trouver, dans l'entier recueil de mes oeuvres, deux lignes
qui se contredisent, deux 1 propositions qui se contrarient,
deux principes qui s'excluent réciproquement.
Ils seront donc réduits à ressasser les lieux communs dé-
(1) De tous les temps, j'ai donné la date de chacune de mes com-
positions. Pour en avoir la clef, on n'a qu'à lire les journaux de l'é-
poque j en remontant à-peu-près du nombre de jours^ de semaines ou
de mois qu'a pu employer mon travail. Je suis le premier , je crois, et
peut-être le seul qui ait adopté ce système. Te suis aussi le premier
qui ai pris mes épigraphes dans le corps même des ouvrages que j'ai
publiés, ce que je n'ai jamais manqué de faire, afin d'en caractériser le
but et l'esprit d'un Irait de plume. Je dois croire que cette méthode
n'est pas mauvaise, puisque depuis assez long-temps, après avoir à
peine été remarquée pendant plusieurs aimées, on en use assez fré-
qtiemniont.
biles depuis cent vingt ans sur la témérité de chercher des
succès dans le genre de l'apologue ; à feindre constam-
ment, et pour bonne raison, de ne pas voir où tend inva-
riablement ma morale implacable; et à se montrer d'autant
plus difficiles sur le mérite littéraire de mes compositions,
qu'ils m'attribueront la prétention de vouloir qu'ils procla-
ment en moi un autre La Fontaine.
C'est ainsi que s'exprime un de ces petits journaux chez
qui (d'après l'impression quem'a faite un de ses rédacteurs,
avec lequel j'ai conféré quelques minutes) je suis fâché d'a-
voir à redresser ce tort que je n'ai provoqué en aucune
manière, puisque, au contraire, on me voit ne laisser
passer aucune occasion d'affermir le sceptre de la fable dans
la main de celui dont je proclame à tout instant la désespé-
rante supériorité.
Après lui, je prétends bien sans doute qu'un rang quel-
conque me doit être assigné parmi les successeurs de ce
maître par excellence, que j'appelle notre maître a tous!
J'avoue même que je crois , dans toute la sincérité de mon
âme , que ce n'est pas dans les rangs les plus inférieurs que
mon nom doit prendre une place ! mais ce n'est pas à qui
me jugera avec des quolibets que je reconnaîtrai le droit de
prononcer à cet égard.
Pour acquérir ce droit, il faut se respecter soi-même.
De jeunes étourdis (i), toujours en quête des moyens
(t) Croirait-on qu'ils ont poussé leur légèreté jusqu'à annoncer les-
tement que, curieux de connaître tous mes ouvrages, dont ils enten-
dent parler pour la première fois , ils viendraient chez moi consulter
ceux dont il ne me reste qu'un exemplaire unique? Et ils vous impri-
ment cela sans s'informer si je leur en donnerai la permission, sans
môme s'expliquer sur le moyen qu'ils se proposent de prendre pour
l'obtenir , ou pour se dérober au châtiment de cette impertinence I
( io )
d'exercer leur petite malice, ont trouvé tout simple, et
surtout très plaisant, de se faire un joujou de la vieille re-
nommée d'un littérateur septuagénaire chez lequel, disent-
ils , ils trouvent de tout (ce qui les fait lui prêter la qualifi-
cation de petit Voltaire) , et que pourtant ils disent leur
être inconnu..
Je reviendrai là-dessus tout-à-l'heure; auparavant,
comme leur éducation me paraît n'être encore qu'ébauchée,
je les invite à lire avec quelque attention dans les recueils
académiques de l'autre siècle (lesquels, soit dit sans pré-
tendre dépriser le présent siècle de lumières, ne sont pas
tout-à-fait sans mérite) , le discours que M. de Sacy pro-
nonça à l'Académie française, séance du icr. décembre 1707,
à l'occasion de la mort du président Cousin. Ils y appren-
dront ce que c'est qu'un journaliste, ce qu'il doit être pour
honorer sa profession et mériter l'estime des honnêtes gens,
quels sont les devoirs qui lui sont imposés, et jusqu'où s'é-
tendent ses droits.
Mais quoi ! je m'adresse à une pauvre petite superféta-
tion, à une excroissance malheureuse du journalisme de
l'année non bissextile 1827 , lequel journalisme (j'aime du
moins à l'espérer et je l'espère véritablement, parce que
rien n'est plus facile), lequel journalisme, dis-je, ne ressem-
blera pas plus dans quelques mois à celui de 1828, qu'il ne
ressemble, en ce moment, à celui de 1707 !... et je lui parle
de devoirs !... et je lui laisse pressentir que ses droits peu-
vent bien n'être pas ce qu'il pense .'...
J'arrive donc de l'autre monde !
En 1707 , le journalisme était encore dans l'enfance !
Il a grandi depuis !
Il est devenu une nécessité sociale ! Demandez plutôt à
MM. tels et tels.
Aujourd'hui, il esta lui seul le complément, le lien, la
( 'I )
perfection de la civilisation : il est plus que le Roi du monde,
puisqu'il est reconnu que Y opinion en est la reine; car c'est
de lui que Yopinion prend le mot d'ordre ; c'est lui qu'elle
a pour confident, c'est lui qu'elle a choisi pour son unique
organe.
Tout cela est fort beau, sans doute; et, pour nos jeunes
- chercheurs de pointes, de rébus, de calembourgs, de coq-
à-l'âne, lde bordées , comme ils disent dans leur argot ,
s'il leur prend fantaisie de s'élever jusqu'à l'analyse
d'un ouvrage appartenant à la véritable littérature, par
conséquent hors de leur portée et du ressort de leur juri-
diction , voilà de quoi fournir matière à des amplifications
comme ils en faisaient encore hier sous la férule des profes-
seurs de leurs collèges.
Mais la nature des choses, la vérité des faits, les règles
du bon sens , tout s'élève contre ces prétentions extrava-
gantes ; tout appelle la sagesse législative , qui se fourvoie
depuis douze ans, au secours d'une société blessée à mort
par le faux système qu'on s'obstine à poursuivre; et c'est ce
que la morale de mes fables contribuera, je l'espère ( tel
est du moins mon but unique), à inoculer dans toutes les
têtes pensantes, et à infiltrer peu-à-peu dans cette masse
inerte dont se compose ce pauvre public qui a besoin qu'on
pense pour lui.
Les apprentis critiques dont je m'occupe, ont cru faire
une bonne plaisanterie en déclarant qu'aucun de mes ou-
- vrages n'était parvenu jusqu'à eux. Il est vrai que cet aveu,
ils le font, disent-ils , A LEUR HONTE , ce qui prouve
qu'au fond, il y a chez eux de la candeur, car effectivement,
puisqu'ils se donnent pour des hommes de lettres, et puis-
qu'en cette qualité ils s'aglomèrent en forme de tribunal
pour se constituer les juges de leurs pairs, il y a pour eux
HONTE à cela.
( 13 )
Je tiens d'un philosophe, démon intime connaissance, qu'il
est une toute naïve et bien précieuse ignorance abécédaire
qui va devant la science; et une autre qui vient après et la
suit d'un air doctoral.
La première conduit à la sagesse ; il n'est chevet plus
doux pour une tête humaine, et il n'y a pas moins de profit
que d'honneur à la professer. « Tous les abus du monde,
w dit Montaigne, viennent de ce qu'on nous apprend à
» craindre de faire profession de notre ignorance. »
L'autre ne mène à rien; elle est le lot, le caractère dis-
tinclif, le cachet spécial, le timbre des esprits ineptes qui
ne sont bons qu'à troubler le monde.
Les jeunes gens qui composent les petites coteries où se
fabriquent nos petits journaux n'appartiennent certainement
pas à la première de ces ignorances, puisque le seul titre de
notre académie a suffi pour les mettre en gaîté, sans respect
pour les noms vénérables qu'elle a écrits sur sa bannière.
Mais qu'ils y prennent garde! L'aveu qu'ils font a leur
honte les jeterait dans les bras de la seconde espèce d'igno-
rance, s'ils hésitaient un seul moment à se rétracter.
Quel que soit le peu de valeur de mes ouvrages, qu'ils
disent leur être inconnus, s'il est vrai qu'ils en ont jus-
qu'ici ignoré l'existence, ils déshonorent, ou plutôt ils usur-
pent une qualité qu'ils s'arrogent sans y avoir le moindre
droit.
Est-il un véritable homme de lettres qui voudrait avouer,
par exemple, n'avoir entendu de sa vie parler de la tra-
gédie de maître André? A plus forte raison, mes composi-
tions fussent-elles tombées aussi bas, ne se donnerait-il pas
le ridicule de faire l'étonné en entendant prononcer mon
nom, et de demander d'où j'arrive, comme si j'en étais à
mon premier début dans la carrière.
L'étonnement de nos jeunes critiques tourne donc à leur
( i3 )
confusion, puisqu'il est une preuve qu'ils n'ont encore rien vu,
qu'ils ne savent encore rien, ce qui donne une allure tout-à-
fait burlesque à l'assurance avec laquelle , toujours prêts
à parler de tout, ils se font payer d'avance le tourment
auquel ils se sont condamnés d'avoir à trouver chaque jour
assez de ce papillotage, de cet esprit tiré par les cheveux
et coupé en petite monnaie dont se paient leurs lecteurs
frivoles, pour en remplir les huit colonnes de leur pauvre
journal, lequel renouvelle pour eux le supplice des Da-
naïdes, ce qui les rend à mes yeux tout-à-fait dignes de
compassion.
Je suis bien sûr que Polyxène aurai t demandé à être ra-
mené aux carrières, plutôt que de se plier à un pareil mé-
tier; lui surtout assez philosophe pour prendre en pitié
Denys l'Ancien, qui aurait toléré cette turbulente super-
fluité, elles Syracusains eux-mêmes qui auraient été assez
lâches ou assez frivoles pour se la laisser imposer et pour
la soutenir par leur argent, au lieu de l'étouffer par leur
mépris.
Puisque ces pauvres jeunes gens en pensent autrement
que Polyxène, proposons-leur du moins comme modèle à
suivre l'exemple de quelques-uns de leurs chefs de file,
qui comptent bien autrement qu'eux dans la milice du
journalisme.
Ceux-ci n'ont pas oublié que depuis trente-huit ans je
n'ai cessé de voir un fléau dans ce journalisme, et de le
poursuivre comme tel.
Ils savent que ma haine indéracinable contre lui ne pour-
rait s'apaiser qu'autant que les journaux seraient ramenés
à ce que les voulait Xénophon, qui doit être considéré
comme leur créateur, et après lui le père de Montaigne.
Ils ont et ils auront toujours sur le coeur certaine PETITE
ESCARMOUCHE contre les Journalistes abécédaires, depuis
( i4 )
A jusqu'à O, jusqu'il Z, que je lançai comme un brûlot
en octobre 1812, et qui portait pour épigraphe une phrase
que je tiens en réserve pour clore cet Avant-propos.
Au sujet de cette Petite Escarmouche, où se trouve,
formant un titre spécial, MON MANIFESTE CONTRE LE JOUR-
NALISME, ils en usèrent envers moi comme ils en avaient
usé peu de temps auparavant envers mon honorable ami,
feu le vénérable Delile de Sales, qui aussi les avait attaqués
à face découverte dans son Essai sur le Journalisme. Ils se
retranchèrent dans un sage silence; ces deux attaques pas-
sèrent sans bruit, quoiqu'elles aient circulé dans le monde
littéraire; mais leurs auteurs, frappés d'excommunication
et mis hors de la loi commune par certains journaux,
cessèrent dès ce moment d'y obtenir la moindre mention de
leurs ouvrages.
Ces journaux ne m'ont tenu aucun compte, ni avant ni
depuis, de ma déclaration consignée dans mon Escarmou-
che même, renouvelée dans plusieurs de mes écrits posté-
rieurs, et que je réitère ici du fond de l'âme, que ma
haine contre le Journalisme, haine aussi profonde , aussi
énergique , aussi indestructible que celle qu'Annibal nour-
rissait non moins justement dans son coeur contre les op-
presseurs du monde, porte uniquement sur la chose, et
est loin d'arriver jusqu'aux personnes. Auprès d'eux, c'est
en pure perte que je me plais au contraire à reconnaître
que , parmi les journalistes que j'ai connus (et depuis
trente-cinq ans j'en ai connu un très grand nombre, entre
lesquels plusieurs ont disparu que je regrette comme amis ),
j'en ai rencontré peu qui ne fussent pas à mes yeux gens
infiniment estimables, abstraction faite de leur talent réel,
qui est ce dont je fais le moins de cas, car le talent court les
rues à Paris, et même de leurs principes, quand nous ne
nous accordions pas en ce point, parce que je ne sais haïr
. ( i5 )
personne pour des opinions, mais seulement pour des
méfaits.
Ce sont bien des méfaits que commettent chaque jour,avec
un sang-froid satanique, ces nourrissons du journalisme qui,
dans tout ce qu'ils font, ne perdent pas un instant de vue
ce précepte dont ils forcent l'application tant qu'ils le peu-
vent, comme renfermant toute la poétique de leur art :
« Tout faiseur de journal doit tribut au malin. »
Mais ce n'est pas à eux que j'en ferai reproche : je ne
veux m'adresser qu'à l'institution même à laquelle ils doi-
vent cette position agressive, qui effraie tous les honnêtes
gens, et révolte le sens commun.
Ce n'est pas leur faute si on les a créés une puissance.
Eux-mêmes ils n'y aspiraient certainement pas; et c'est ce
dont je pourrais administrer des preuves sans réplique, en
remontant à des époques où ils ne songeaient nullement à
s'arroger en littérature ou en politique cette influence des-
potique qu'ils exercent effectivement aujourd'hui, et que,
si cela continue, vous les verrez étendre sur toutes les in-
dustries devenues leurs humbles tributaires, comme tous
les marchands de comestibles le sont de ceux qui sont en
position de les recommander aux gourmands, ce qui ne
peut se faire qu'en toute connaissance de cause acquise par
la voie de la dégustation.
Je ne les en accuse pas.
Ils sont ce qu'on a eu l'imbécilité de les faire.
Ils usent de ce qu'on leur a follement concédé.
Rien de si simple, rien de plus naturel...
Et qu'on ne dise pas qu'ils abusent au lieu d'user! En pa-
reille matière, l'usage et l'abus se confondent inévitable-
ment, et l'idée la plus folle peut-être est celle d'avoir fait
des tribunaux des devineurs d'énigmes, d'avoir cru que des
( .6 )
juges pourraient débrouiller ce mélange, et que le vain
parlage des avocats, au lieu d'embrouiller encore la matière,
les aiderait à y voir plus clair.
Tout ce que nous voyons n'est donc que ce qui a dû être.
Les deux ou trois fausses idées qui sont la base [de ce
grand désordre légal une fois admises, ce qui nous semble si
étrange n'en est qu'une conséquence juste, nécessaire, for-
cée, incontestable.
C'est un arbre qui porte ses fruits.
Ces fruits sont, à la vérité, capables de nous donner la
peste....! Mais ce n'est pas à l'arbre qui les produit que je
m'en prends; c'est uniquement à ceux qui ont planté ce
sauvageon, qui semble originaire de l'île de Java, ou qui
n'ont pas su le greffer.
Sortirons-nous de cette fondrière où nous ont enfouis les
passions aveugles qui nous agitent depuis douze ans? Hélas!
je le désire plus encore que je ne l'espère, bien qu'il me
semble impossible qu'on ne finisse pas par sentir que tout
y périra si on ne sort pas brusquement de cette voie de
perdition.
Les fables que j'ajoute à cette seconde édition de ma der-
nière brochure , achèvent de prouver que ce n'est pas sans
y avoir rêvé profondément que j'insiste sur ce besoin impé-
rieux delà religion et de la monarchie.
Les hommes sages, qui ne se laissent pas imposer des
jugemens inspirés par de viles passions , applaudiront à mes
efforts si leurs opinions sont les miennes, et tout au moins à
mon courage s'il en est autrement.
Le silence savamment combiné de certains journaux,
les traits empoisonnés, mais qui ne peuvent plus m'atlein-
dre, que, moins bien avisés, quelques autres me décoche-
ront, à la manière des Parfhes; les plates bouffonneries que
les plus sots hasarderont contre l'ignorance de mon Aca-
( »7 )
demie, le ton du persiflage qu'emprunteront ceux qui vou-
dront se donner l'air de prononcer un jugement sur ma
brochure, première ou seconde édition, rien de tout cela
n'influera sur ce qu'en penseront les bons esprits, desquels,
je le répète , j'attends, bien sûr de l'obtenir ,
La palme due aux utiles écrits.
Tout au contraire; d'accord avec un des candidats de
mon Académie , et indulgens envers moi , sous le rapport
de mon faible talent, à raison duquel je me contenterai
toujours de ce qu'on voudra bien m'accorder, parce que je
fais peu de cas du bien dire , et en fais au contraire infini-
ment du bien penser; mais rendant une pleine et entière
justice à mon orthodoxie politique, à la constance de mes
principes , à la pureté de mes intentions à toutes les épo-
ques de nos longues misères, à mon désintéressement par-
fait et à ma bonne foi palpable, ils ne verront dans ces
rigueurs du journalisme à mon égard que l'effet d'une co-
lère qui ne peut pas se déguiser, par conséquent, des re-
présailles sans importance; et, ainsi que je le ferai moi-
même, ils plaindront les esprits bornés qui, prenant tout
cela au sérieux, penseront de moi et de mes productions ce
que, par récrimination, se donneront l'air d'en penser des
hommes que j'ai comparés à cet insecte venimeux qu'il ne
faut qu'écraser sur la plaie pour qu'aucun mal ne résulte
de sa morsure.
Il est clair que qui s'est placé dans une position comme
la mienne , soutenant une thèse qui touche le journalisme,
si vivement et de si près, doit s'estimer heureux s'il le
force à se taire ou à fuir le combat en cherchant à donner le
change au public par de frivoles pasquinades ; à plus forte
raison, aura-t-il à s'enorgueillir si, parmi les journalistes de
toutes les couleurs , auxquels il ose adresser une brochure
o
( i8- )
comme celle-ci, il s'en rencontre quelques-uns ayant l'âme
assez élevée, le coeur assez bien placé, la conscience assez
nette, pour ne pas tout-à-fait lui dénier toute justice.
Les hommes d'un tel caractère sont rares, il est vrai,
dans toutes les professions, dans toutes les positions sociales
quelconques; je dois cependant en trouver plus qu'ail-
leurs dans la classe des journalistes, en raison de la bonne
éducation qu'elle suppose nécessairement.
Or, si tel est mon heur, Féloge, quel qu'il soit, que
m'accorderont ceux qui honoreront leur caractère par cet
acte de justice impassible , sera de quelque poids aux yeux
de tout homme sensé; tandis que ce que d'autres diront en
sens contraire, sera pour lui sans importance , ne lui fera
aucune sensation, et fera même chanceler dans sa crédu-
lité habituelle aux mensonges du journalisme celte partie
du public que désigne, dans sa lettre dont on a vu ci-devant
un fragment, le candidat que je viens de citer.
Cette partie du public, que sa paresse rend à-la-fois si
impressionnable et si oublieuse, a perdu de vue l'épigraphe
de ma petite escarmouche contre les journalistes abécé-
daires qui l'amusa un moment il y a quinze ans; je vais
la répéter , et ce sera là une pierre de touche très utile-
ment , très à propos et très infailliblement appliquée à tous
Messieurs les rédacteurs des grands et des petits journaux.
La force des reins se connaît à l'arrêt, dit Montaigne.
Cela s'applique également à l'homme et au cheval. Pour ceux
de ces Messieurs qui voudront donner , à moi comme à
d'autres (car, moi aussi, j'ai le droit dépenser d'eux ce qui
me semble juste et vrai), une idée de leur supériorité,
voici une belle occasion de se séparer de la foule que révol-
tera l'épigraphe par laquelle je termine cet avant-propos.
■ « La.morsure d'un journaliste n'est pas tout-à-fait aussi
» dangereuse que celle du scorpion, ce qui n'esl pas la faute
( '9 )
» de l'insecte bipède, lequel communément y fait tout ce
» qu'il peut. Remarquez toutefois que l'une et l'autre se
» guérissent de la même manière : quel que soit l'un des deux
» animaux dont vous soyez piqué, écrasez-le sur la plaie,
» et le venin n'a plus d'effet. »
Le Chevalier DE FONVIELLE ,
Secrétaire perpétuel de lAcadémie des Ignorons ,
chevalier de l'ordre de l'Eperon d'or.
FABLE PREMIÈRE.
LE LION, L'ANE ET LE RENARD.
S'ASSOCIER à plus puissant que soi,
Un sage nous le dit, est acte de folie ;
Il fait plus, il le prouve ; et son heureux génie
A revêtu , de ce je ne sais quoi
Qui de la raison même étouffe le murmure ,
Le conte charmant d'où jaillit
Celte morale et si vraie et si pure
Dont pour son âge mûr l'enfant fait son profit.
Pourtant j'ai, de ce même conte
Arrangé pour d'autres acteurs
Par un de ces obscurs auteurs
Dont on ne fait nul cas, dont on ne lient pas compte,
Vu lirer un autre argument
Qui m'a paru n'être ni moins plaisant,
Ni moins vrai, ni moins bon, ni surtout moins utile.
Je vais le traduire en mon style.
2..
( 20 ) .
Puisse-t-il n'y pas perdre ! et vous, mes chers lecteurs,
Puissiez-vous n'y pas voir le dessein sacrilège
De contester son privilège
Au prince, au maître des conteurs,
A celui d'entre tous qui seul put trouver grâce
Auprès de nos graves rhéteurs
Tenant la férule au Parnasse ,
En appelant des animaux broutans,
La pauvre brebis, la génisse,
Même la chèvre sans malice,
Et cependant auteur du guet-à-pens,
A partager un cerf devenu leur victime
(Quoique aussi leur frère, à-peu-près , )
Avec le tyran des forêts
Qui n'aime que le sang et ne vit que du crime !
Mon auteur dispose autrement
De ce riche sujet. Maître de sa matière,
Nous l'y verrons trouver un autre dénoûment.
Reveillé par la faim , mauvaise conseillère,
Un beau matin , sortant de sa tannière,
Sire lion entend se donner dans les bois
Le passe-temps ou le plaisir des rois ;
C'est-à-dire, chasser. Un âne se présente.
Tremblant devant sa majesté ,
Il reste la bouche béante ;
Mais le monarque avec bonté
D'un mot bannit la peur dont son âme est atteinte.
« Tu me viens à propos pour me servir de cor,
Lui dit-il : de ces bois fais retentir l'enceinte
Du bruit de ta voix de Stentor;
Le renard que voilà nous mettra sur la trace
Du gibier traqué dans son fort ;
( 2. )
De mon premier veneur je lui donne la place.
Partons. » Par son malheureux sort ,
Jeté la larme à l'oeil dans les bras de la mort,
Un pauvre cerf bientôt signale les prouesses
Du roi des animaux, qui vous le met en pièces ;
Et sur-le-champ, voulant que chacun ait sa part,
Lui d'abord comme sire , ensuite le renard,
L'âne lui-même enfin , dans la chasse royale , ;
Charge maître baudet de séparer les lots.
L'âne obéit. Mais quel scandale !
Comme un juré priseur, ses scrupuleux sabols
De ces trois parts font l'une à l'autre égale !
A cet aspect, saisi du plus noble transport,
D'un châtiment subit précurseur infaillible,
Le lion vous lui lance un regard si terrible
Que l'âne, en sa frayeur, en tombe roide mort.
Soudain , l'oeil du monarque étincelle de joie.
« Nous avons une double proie
A partager, dit-il : renard, fais ton métier.
Je la mets d'abord en quartier.
La voilà : prends ta part et me laisse la mienne.
— Sire, c'est fort aisé, répond maître Vulpin !
Quoiqu'ici tout vous appartienne ,
Puisque vous m'admettez à l'honneur du festin ,
Voici ce que j'y prends. » De l'air d'un saint apôtre,
Et paraissaut n'y toucher qu'à regret,
Il arrache, à ces mots, la queue à feu baudet,
El dit : « Voici ma part ; tout le reste est la vôtre.
— C'est trop peu , c'est trop peu , réplique le lion !
Tu mets ici, l'ami, trop de discrétion !
Choisis mieux. — Non, seigneur, pour plus d'une semaine
Mon lot me suffira sans peine.
JJai ma part de sujet, à vous celle de roL
( 22 )
— C'est agir et parler comme il faut ! mais dis-moi,
Qui t'a si bien appris la loi sainte et sévère
De la justice? — Qui? c'est ce pauvre baudet.
— Il l'ignora lui-même ! — Eh ! par ce quJil a fait,
Excitant contre lui voire juste colère ,
Ne m'a-t-il point appris ce qu'il ne faut pas faire? »
Commente qui voudra ce discours de renard.
Mon auteur s'en abstient : je dois faire de même.
Accuse qui voudra son art
D'avoir laissé sa morale un problême.
Fidèle traducteur, c'est assez pour ma part,
Si l'on n'a rien à redire à mon thème.
23 Août 1827.
FABLE DEUXIÈME.
• LES NAUFRAGES ET LES FOURMIS.
IL n'est point d'ennemi qui soit à mépriser.
Le plus*fort n'est souvent que le moins redoutable.
Sachant ce dont il est capable,
Voyant tout ce qu'il peut oser,
Je puis, à la prudence alliant le courage ,
Déjouer ses complots et défier sa rage.
Mais qu'opposer à d'obscurs malveillans
Dont mes dédains insoucians
( 23)
Ont laissé pulluler l'engeance misérable ,
Lorsque, nombreux comme les grains de sable
Qui de Thétis ceignent les vastes flancs ,
Et plus fougueux que ses flots turbulens,
Je verrai tout-à-coup leur essaim formidable
Envahir jusqu'à mon manoir?
Ici, combattre est inutile.
Fussé-je Hercule ; eussé-je nom Achille ;
Pour mon salut il n'est plus qu'un espoir.
Une fuile honteuse est mon unique asile.
C'est ce que va nous faire voir
Ce conte-ci, qui n'est point une fable,
Mais une histoire véritable
Que je tiens de fort bonne part.
En voici le récit sans apprêt et sans fard.
Jouet des vents et battu par l'orage,
Dans une mer lointaine un vaisseau de haut bord,
Brisé par un rescif en cherchant un abord,
Périt avec son équipage.
Le pilote et deux matelots,
Échappes, par miracle, à la fureur des flots,
Purent seuls gagner le rivage.
Mais c'était un désert sauvage,
Vierge du soc, du vieux monde ignoré,
Nul abri ne s'offrant à leur oeil effaré,
Bientôt l'horrible faim aurait, sans leur courage,
Achevé l'oeuvre du naufrage.
Neptune, par bonheur, apaise son courroux.
Au noir tableau de ses eaux en furie ,
Succède l'objet le plus doux :
C'est le vaisseau flottant sur une mer unie,
( H )
Immobile comme elle, et non loin de l'écùeil,
Où tant d'infortunés ont trouvé leur cercueil.
Ce n'est plus, il est vrai, que l'ombre d'un navire ;
Sans voiles, sans agrès, sans gouvernail, sans mâts,
Au premier souffle de Zéphire ,
Il va sur les rochers se briser en éclats.
Ainsi, vainqueur d'une injuste fortune,
Ayant subi long-temps l'épreuve du malheur ,
Un sage aura trouvé dans le fond de son coeur
La force , la vertu d'une âme peu commune
Qui s'épure et grandit au milieu des revers ;
Bravant des sots et des pervers
Ou les faux jugemens, ou le mépris barbare ,
Il semble enfin avoir dompté le sort;
Mais voilà tout-à-coup que ce tyran bizarre
Par un nouveau caprice a brisé le ressort
D'une constance et si noble et si rare ;
Sa victime succombe à ce dernier effort.
Je laisse à dire quelle ivresse
S'empara des trois naufragés !
Vers le vaisseau chacun s'empresse
D'accourir à la nage; et, d'abord soulagés
Du plus cruel besoin de notre pauvre espèce,
L'un l'autre s'excitant, nos nouveaux Robinson
Mettent à flot et chargent à foison ,
De tout ce qui s'applique aux douceurs de la vie,
La chaloupe, au lillac demeurée asservie.
Plusieurs fois ils ont pu, revenant au butin ,
De l'avare Amphitrite appauvrir l'espérance :
Provisions contre la faim ,
Armes et vêtemens, tout ce qui peut enfin
Consoler leur exil, ils l'ont en abondance.
Bien leur valut ! car la brise du soir,
( 25 )
Dès le jour même engloutit leur espoir
De ne laisser qu'une stérile joie
Aux Tritons qui de loin convoitaient cette proie.
Riches colons, nos marins démontés
Auraient pu s'applaudir de leur métamorphose :
Mais il leur manquait quelque chose !
De toutes nos nécessités,
C'est, dit-on , la première ; et je le crois sans peine,
Moi qui, du moins sous ce rapport,
N'eus jamais rien à reprocher au sort.
D'autres disent : c'est une chaîne !
Et ce seul mot suffit pour les en détourner.
Pauvres humains ! c'est bien là votre allure .'
Sur le bonlieur pourquoi tant raisonner?
Ah ! croyez-moi : laissez-vous entraîner
Aux doux penchans de la nature.
Ceux-là seuls ne nous trompent pas...
Mais ce n'est point ici le cas
D'appuyer sur cette morale .'
Nos pauvres gens sont loin d'en faire leur profit !
Plaignons-les d'être veufs de la terre natale
Et reprenons notre récit.
Aux lions de laNumidie,
Aux tigres, aux fiers léopards ,
Didon dut disputer le sol où son génie
Fonda Carthage et bâtit ses remparts.
Tous les déserts de la jeune Amérique
De ces animaux carnassiers
Alors étaient remplis , et nos aventuriers
Contre leur rage famélique
Ayant à lutter des premiers,
Long-temps d'adresse autant que de courage
Eurent besoin pour les chasser loin d'eux.
( 26 )
Ils en vinrent à bout enfin; et, trop heureux
D'avoir purgé leur entourage
De ces voisins si dangereux,
Ayant même détruit la race abominable
De ces serpens géants, aux sonores replis,
Avant eux maîtres du pays ;
Dans leur paisible solitude,
Où, d'une terre vierge obtenant sans effort
Des biens payés ailleurs du travail le plus rude,
Ils vivaient sans inquiétude ;
Ils se montraient presque contens du sort.
Mais, de l'un deux , lorsque la colonie
Avait à combattre à-la-fois
La rage des monstres des bois
A celle des serpens unie ,
Ils avaient dédaigné l'avis.
Celui-ci, voyant des fourmis
De leurs greniers en rondes bosses,
En le défigurant, couvrir tout le pays ,
Voulait, comme aux bêtes féroces,
Qu'on leur donnât la chasse; et quJen leurs souterrains
Ces insectes républicains
Fussent brûlés. Mais on le laissa dire.
On délogea, sans les détruire,
Les fourmis qui, dès-lors, n'ayant qu'à déguerpir,
Purent émigrer à loisir.
Qu'en advint-il chez la gent fourmilière?
S'assembla-t-elle en corps de nation ?
Y fit-on flotter la bannière
Et sonnerie tocsin de l'insurrection?
Y fut-il décidé qu'on tirerait vengeance
De l'affront fait à quelques soeurs?
Enfin , à leurs persécuteurs,
( 27 )
Déclara-t-on , pour prix de leur offense,
Guerre àmort, guerre à toute outrance?
Ce détail, j'en conviens, me semblerait touchant.
J'aimerais voir sur le ton oratoire
Le droit des gens, le possessoire
En un club des fourmis jugés d'un ton tranchant.
Mais ceux d'après lesquels je redis cette histoire
Ne m'en ont rien appris... Pourtant il est à croire
Qu'il doit être arrivé quelque chose approchant.
Fière raison , je t'offense sans doute !
Instinct grossier, je t'élève trop haut!
Mais je n'invente rien : que celui qui m'écoute
S'en prenne à mon souffleur, s'il me trouve en défaut.
Avez-vous vu l'avalanche terrible
Des rocs voisins du ciel descendre en tourbillons ?
Elle roule et grossit : sa force irrésistible
S'accroît à chaque instant. Dans le fond des vallons ,
Des hameaux engloutis ne cherchez plus la trace ;
Comme l'herbe des prés fauchés à chaque bond ,
Eux-mêmes , emportés dans sou cours furibond ,
Les vieux pins n'ont pu trouver grâce.
Telle, en un désert effrayant,
Tombeau silencieux de la nature entière,
La caravane aventurière
Voit le sable, d'abord mollement ondoyant,
Soulever par degrés ses vagues homicides.
Agitant leurs cîmes livides ,
Bientôt des flots tumultueux
Hurlent en grandissant, et ces plaines arides
N'offrent plus que l'aspect d'un chaos ténébreux,
Image du combat de la terre et des cieux.
L'enfer, dont la fureur ne peut être assouvie
Tant qu'un être vivant bravera son effort,
( 28 )
Brûle de tous ses feux sur ce funeste bord :
Au gré de sa cruelle envie ,
L'éther lui-même a perdu son ressort.
On pense respirer la vie ;
On ne respire que la mort !
La mort !.. On vous a dit comme, au cap des tempêtes,
Ce squelette affamé , suspendu sur leurs têtes,
Agitant à leurs yeux sa redoutable faulx ,
Souvent remplit d'effroi les pâles matelots !
Leur trépas est inévitable.
Ils périront. Du sein des flots,
Voyez quel syphon formidable
S'élève et menace le ciel !
Quel amas d'eau se roule en immense colonne !
Sa base est un gouffre cruel
Où se doit engloutir tout ce qui l'environne ;
Bravant la foudre et le feu des éclairs ,
Son sommet est caché dans la nue orageuse
Jusqu'au moment où sa masse orgueilleuse
De tout son poids ira jusqu'aux enfers
Ébranler leur voûte fangeuse.
En proie à de pareils fléaux ,
Que peut l'homme ? qu'est-il, chétive créature,
En présence de la nature
Soulevant contre lui l'air, la terre, les eaux,
Les glaces du Spitzberg, les flammes du Vésuve,
Ses bitumes lancés de cette immense cuve
Qu'embrasent les feux sous-marins ,
Ces feux , la terreur des humains,
Dont le foyer unique ébranle les deux pôles?...
Mais à quoi bon toutes ces hyperboles,
Me dira-t-on? Qu'importe à tes trois naufragés
Bien repus , bien vêtus, passablement logés,
(29)
Tout ce fracas? S'il faut t'en croire,
Puisqu'ils n'ont plus pour ennemis
Que des fourmis ,
Tu peux en rester là : nous savons leur histoire.
Pardon ! pardon , mon cher lecteur !
Écoute encore et sors de ton erreur.
Tranquillement assis sous un dais de verdure,
Après de faciles travaux
Toujours payés avec usure ,
Mes colons savouraient les douceurs du repos.
Toul-à-coup , à leurs yeux, la terre rembrunie
Se montre au loin sous un aspect nouveau.
Vainement chacun d'eux se creuse le cerveau;
D'un tel effet la cause échappe à son génie.
Cependant, sans relâche , à leurs regards surpris ,
S'agrandit et s'étend un lugubre tapis,
Sous lequel disparaît l'éternelle verdure
Dont la bienfaisante nature
Prodigue de ses dons envers ces beaux climats,
Que n'attrista jamais le souffle des frimats ,
Compose leur riche parure.
De moment en moment pâlit l'éclat du jour.
L'horizon , du soleil absorbant la lumière,
Semble, s'enveloppant d'un voile funéraire,
Annoncer de la nuit le précoce retour.
Curieux d'un tel phénomène ,
Nos colons inquiets s'avancent dans la plaine.
Ils sont armés ; mais quel objet d'horreur !
Et, pour eux, quelle est ma terreur !
Malheureux ! vous songez à vous mettre en défense !
Eh! comment arrêter le torrent qui s'avance?
Dans son apparente lenteur ,
Voyez comme, imitant la lave paresseuse,

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