Enfants et meurtriers

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Hermann Ungar. ...L'atmosphère des premiers récits d'Hermann Ungar ("Un homme et une servante" et "Histoire d'un meurtre" [qui composent le recueil "Enfants et meurtriers"]) à laquelle contribue puissamment une certaine manière, à la fois tendre et cruelle, de voir et de donner à voir l'humain, n'est pas sans trahir l'influence russe: ici comme ailleurs se manifeste l'emprise de Dostoïevski sur la jeunesse européenne des années 20. Une emprise qui ne fait d'ailleurs, en l'occurrence, que mettre davantage en relief les traits spécifiquement allemands, mais aussi et surtout la singularité, la profonde originalité de l'œuvre de ce jeune écrivain natif de Bohème. On reconnaît, dit-on, l'écrivain aux fruits qu'il porte. Vu sous ce jour, le spectacle est plutôt navrant car, en fait de fruits, nous ne sommes que trop souvent confrontés à des avortons. Mais ici, les conséquences -- pour autant que l'on puisse parler de conséquences -- font honneur aux causes dont elles résultent: elles nous bouleversent, et nous ne pouvons que reconnaître, à l'effet produit par l'écrit, à la trace indélébile qu'il a laissée en nous, que cet écrit recélait une grandeur, une beauté, un pouvoir que nous ne soupçonnions pas initialement. Une scène comme celle qui précède et prépare le meurtre de l'étranger ("Histoire d'un meurtre") -- cette beuverie au cours de laquelle la jeune femme enceinte, en présence du général et de son bourreau, le coiffeur bossu, verse du vin sur le sexe du "petit soldat" ligoté, avant de se rouler par terre, en proie aux douleurs de l'enfantement -- voilà qui révèle un artiste extraordinairement courageux et inspiré, et dont la vision m'a marqué pour la vie... - Thomas Mann.


Publié le : dimanche 17 avril 2016
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EAN13 : 9782824903026
Nombre de pages : 128
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Hermann Ungar
Enfants et meurtriers
Deux récits traduits de l'allemand par Guy Fritsch-Estrangin
Histoire d'un meurtre
Un homme et une servante
La République des Lettres
Histoire d'un meurtre
Je ne sais si ma répulsion à l'égard des êtres bossus a été le résultat de celle que m'inspirait profondément le coiffeur de notre ville, ou si, au contraire, ma répulsion première à l'égard des individus difformes devint consciente et me fut confirmée par cet être. Il me semble que, de tout temps, j'ai éprouvé une insurmontable antipathie à l'égard de ce que Dieu a marqué de bosses, d'ulcères, de lèpres, de dartres et de semblables tares; au fond, je l'éprouvais à l'égard de tout ce qui était faible et délicat, même à l'égard des animaux que la nature n'avait pas pourvus de force et de santé.
D'après cela on pourrait supposer que j'ai toujours été un homme fort et éclatant de santé. Il faudra donc que j'explique, séance tenante, que c'est précisément le contraire qui est vrai. J'étais si souffreteux que je dus quitter, au bout de six mois à peine, l'école des cadets où j'avais été admis grâce à toutes les recommandations de mon père. Je fus toujours délicat, petit, chétif, mon visage avait une pâleur cireuse, mes épaules étaient si hautes que je donnais l'impression d'une légère difformité; autour des yeux, j'avais une sorte de cerne bleu sombre, mes articulations et mes os étaient toujours fragiles et le sont encore aujourd'hui. On s'étonne que malgré cela je haïsse tout ce qui est faible ? — N'est-il pas exact que dans les profondeurs de son cœur on ne hait rien tant que soi-même ou sa propre image ?
Je raconterai l'histoire d'une action qui est celle de ma jeunesse. Mes années d'enfance ne furent pas entourées d'amour comme celles des autres êtres. Personne ne fut bon pour moi. Une seule fois un être humain m'a parlé comme à un être humain, encore n'était-ce que dans une lettre. Je raconterai plus loin comment j'ai agi vis-à-vis de lui. Mes juges furent sans pitié et mon avocat lui-même me définit comme un être amoindri et endurci moralement par la misère des circonstances extérieures et par l'atavisme d'un père dégénéré. Les juges me condamnèrent à vingt ans de réclusion, la plus forte peine qui pouvait m'être infligée étant donné mon âge. J'avais alors dix-sept ans, j'en ai maintenant trente et un.
Je ne suis pas malheureux dans cette maison et prends mon mal en patience. Je me réjouis de la sévérité de mes gardiens, de la régularité à laquelle je suis soumis pour le sommeil, le travail et la promenade. J'aime ce genre de vie et parfois il me semble que je ne suis pas un condamné mais un soldat, un simple soldat obéissant, ce que je serais devenu volontiers. J'aime obéir.
Dans six ans, je quitterai cette maison. On dit que, généralement, les êtres qui sortent de prison après des années, après plus de dix années, sont socialement inutilisables. Cependant je crois que je quitterai la prison sans que celle-ci m'ait brisé. Je passerai le seuil de cette maison tranquillement et non pas pour jouir à l'excès d'une liberté dont j'aurai été longtemps privé. J'entrerai en service, je travaillerai. Ici, j'ai appris le métier de tourneur et j'ai montré tant d'adresse que le directeur m'a commandé plus d'un objet pour son usage personnel. J'espère pouvoir vivre de ce travail lorsque ma peine sera terminée.
J'ai dit qu'il me semblait souvent être soldat, mais j'ajouterai que cette phrase ne suffît pas à définir tout ce que j'éprouve ici. Lorsque le soir je suis assis dans ma cellule et que je lève les yeux vers ma petite lucarne grillagée, il me semble que je ne suis pas un condamné, mais un moine. Un petit moine inconnu, silencieux, un moine ingénu dont son supérieur est content, et je souris joignant alors mes mains pardessus mes genoux. Non, il n'y a pas même en moi de nostalgie du monde, il y a seulement de la patience, de la paix et du contentement. Si mes juges, mon avocat et les femmes qui assistèrent à mon procès, me voyaient ainsi, ils diraient de nouveau que je suis un être endurci, obstiné et amoindri moralement. Je suis assis là et je souris. Un meurtrier ! Et je suis assis là, souriant comme un moine content et pieux !
D'ailleurs, suis-je véritablement un meurtrier ? J'ai tué un être humain, mais il me semble que je n'ai pas fait cela moi-même, tant cet acte m'apparaît lointain et étranger. C'est comme une flagellation monastique que je n'ai pas destinée à ma victime mais à moi-même. Il me semble que la cicatrice est toujours sur mon dos et qu'elle est cependant guérie. Je goûte encore le souvenir de cette flagellation de ma chair et je m'en réjouis, n'ayant, dans ma pauvre cellule, aucun instrument dont je pourrais à nouveau châtier mon corps mortifié par l'ascétisme, non pas pour le punir par haine, par vengeance, ni pour en chasser le plaisir des sens, mais bien plus pour le punir par un sentiment que je ne peux décrire clairement et que j'appellerai: obéissance.
Pourtant, je ne veux pas me perdre en considérations sur mon existence actuelle, mais aussi brièvement que possible raconter l'histoire de ma vie. J'avais à peine dix-sept ans lorsque cela arriva, j'avais peu vu et peu vécu, car sauf le temps très court que j'avais passé aux cadets, je n'étais jamais sorti de la petite ville où, peu d'années après ma naissance, mon père vint se fixer avec moi, après qu'il eut pris sa retraite et après la mort de ma mère. Je grandis dans une étroite maison à un étage, située à côté de l'église, à la partie inférieure de la place du marché, où le sol s'élevait en légère pente.
Je me souviens si nettement de mon père qu'il me semble le voir vivant devant moi. Si peu de temps avant l'événement que je vais rapporter, son extérieur tombait en mines, son aspect était celui d'un homme usé par l'âge, il conservait encore pourtant le port très droit d'un militaire, sous un long manteau noir, assez crasseux, se boutonnant très haut. Je sais que d'abord, sa première course matinale, le conduisait au salon de coiffure où il se faisait soigneusement raser le menton, friser les favoris et la moustache, malgré la pauvreté de nos moyens qui sans aucun doute lui pesait fort.
On ne lui connaissait dans notre ville d'autre nom que celui de "Général". Au début, ce nom lui fut certainement donné pour se moquer de ce vieux monsieur aux allures de soldat, mais par la suite il s'adapta si bien à sa personne qu'on ne l'appelait jamais autrement et comme s'il avait réellement droit à ce titre. Sans doute, dans les premiers temps, mon père pouvait avoir ressenti là comme un sarcasme, cependant, comme il remarqua que les gens — peut-être seulement pour pouvoir rire ensuite de meilleur cœur à ses dépens — demeuraient sérieux, il commença à se sentir flatté et il est possible qu'à la fin, il ait cru lui-même à son rang. De toute façon, il aurait été profondément affligé que quelqu'un lui contestât ce titre. En réalité, mon père n'avait jamais été général et n'aurait même jamais pu le devenir, car il n'était absolument pas officier, mais médecin militaire, et il avait quitté le service comme major de première classe. Il n'y avait pas d'ailleurs été contraint par la vieillesse ou la maladie, mais par suite de la découverte d'irrégularités dans l'administration des sommes qui lui avaient été confiées, en sa qualité de commandant d'un grand hôpital militaire. Avec l'aide d'un parent de ma mère, mon père réussit à remplacer les sommes qui manquaient et à tenir ainsi l'affaire assez secrète pour éviter une enquête. Cependant, il ne lui restait plus, après cette aventure, qu'à demander sa mise à la retraite.
Ma mère, déjà souffrante depuis des années, paraît avoir été si profondément affectée par ces émotions qu'elle mourut. Mon père se décida alors à quitter sa garnison et à se fixer dans sa ville natale, où mon grand-père avait été fonctionnaire. Les motifs de ce changement furent autant le désir d'échapper à l'effet produit par sa soudaine mise à la retraite que la nécessité dans laquelle il se trouva de restreindre son train de vie. Sur sa faible pension il devait, chaque mois, prélever une partie considérable, et l'envoyer au parent qui lui avait permis, grâce à un prêt relativement élevé, de restituer à temps les sommes dont il avait charge.
Nous habitions dans l'étroite et obscure maison située à côté de l'église, un logement qui se composait de deux chambres et d'une cuisine. Tout d'abord, nous eûmes une bonne qui faisait
le travail indispensable et préparait nos repas. Cependant, mon père se dégoûta bientôt de la nourriture et du séjour dans nos chambres obscures et pauvrement meublées, il commença à prendre ses repas à l'auberge. Ensuite, la bonne fut congédiée. Une femme de ménage vint alors chaque jour, le matin, pour faire les lits, brosser les habits et cirer les chaussures. Je prenais mes repas dans la cuisine de l'auberge, tandis que mon père s'habituait toujours davantage à rester dans la salle à manger. A la maison on éprouvait une pénible sensation de solitude; la peinture des murs était vieille et endommagée; la poussière s'accumulait en couches épaisses sur les armoires et sur les coffres, tout cela donnait une telle impression d'abandon que je préférais encore à notre logis les marches de l'obscur escalier de bois.
Dès ma plus tendre jeunesse, j'évitais toute relation. Après les heures de classe je ne revenais pas à la maison avec mes camarades et je ne jouais jamais avec eux. Comme je ne dissimulais pas que je voulais devenir soldat, officier, ils m'appelaient en se moquant de moi, le petit soldat. Je ne faisais aucune attention à leurs moqueries; mes camarades m'appelèrent alors orgueilleux. Une seule fois je me suis laissé aller à une querelle violente avec l'un d'eux où j'eus le dessous, étant le plus faiblement doué physiquement, et d'autant plus que tous les autres camarades prirent parti contre moi. Cet incident eut lieu lorsque l'un des garçons, pour me taquiner, me demanda en riant si j'étais orgueilleux parce que mon père était arrivé au grade de général.
Étais-je réellement orgueilleux alors ? Maintenant, je sais que j'étais seulement malheureux. La honte de mon père, qui avait dû quitter l'uniforme d'une manière assez peu honorable et qui, maintenant, vieux et grisonnant, jouait aux yeux de toute la ville un rôle aussi ridicule, m'éloignait de tout, me remplissait d'une profonde amertume et me rendait solitaire. J'ai cependant aimé ce vieil homme qui se perdait toujours plus profondément et dont l'aspect très digne et inspirant le respect dû au grade qu'il était censé occuper, le rendait d'autant plus ridicule que son prestige lui-même diminuait. Je ne sais pas s'il est devenu conscient de son orientation, s'il devinait que les gens ne croyaient pas à son attitude, s'il savait qu'ils riaient intérieurement à son sujet quand ils le saluaient très bas et l'abordaient en lui disant: "Mon général" ou bien le masque qui était peut-être le seul lui permettant de vivre. Je ne le sais pas. Il m'a toujours semblé qu'il me craignait, moi qui étais le seul à le percer aussi complètement à jour. Je me souviens — et ces souvenirs appartiennent à la partie la plus pénible de ma jeunesse —, des rares heures passées, seul avec mon père, comme d'instants remplis d'horreur. Le plus souvent, je dormais ou je faisais comme si je dormais, lorsqu'il revenait tard, le soir, à pas mal assurés, entrant d'une manière angoissée et prudente afin de ne me point éveiller. Mais parfois, lorsqu'il ne pouvait pas quitter la maison parce que la goutte le faisait souffrir, nous étions assis ensemble. Son regard s'abaissait devant le mien. Lui qui n'était jamais fatigué lorsqu'il s'agissait de raconter des histoires, il ne disait pas un mot. La dignité avait disparu de ce visage qui n'exprimait que la crainte et une incertitude abandonnée. C'était comme si son cœur avait été plein d'une atroce angoisse à l'idée que moi qui savais tout, je pourrais ouvrir la bouche et parler. Conversait-il avec quelqu'un dans la rue de sa voix claire et qui portait loin, et que moi, le fils, je vinsse à passer dans le voisinage, il demeurait interdit et comme honteux, baissait les yeux vers le sol. Et avec tout cela, je sentais que la honte éprouvée par mon père à mon égard se transformait en haine, pour moi qui partageais son secret, non pas le secret des raisons de sa mise à la retraite — celui-là toute la ville le connaissait —, mais moi qui étais le seul homme dont le regard lui montrait qu'il savait combien peu lui, "le général", croyait lui-même au triste rôle qu'il jouait aussi fièrement et avec autant de gaieté de cœur. Plus tard, lorsque mon père se mit peut-être à vivre réellement le rôle auquel on l'avait forcé, au point que lui qui, au début, était presque indifférent, considérait déjà comme vrai le martyre d'un déguisement primitivement conscient, il devint mon ennemi et le resta. La honte qu'il éprouvait à mon égard disparut complètement, mais avec elle les bornes qui s'opposaient à son inimitié; il devint dur à mon égard et ne m'épargna plus.
Je crois que, dans le développement de l'inimitié de mon père à mon égard, le coiffeur bossu, Joseph Haschek, n'est pas le dernier responsable. Lorsque je me remémore ce temps de ma vie, principalement le temps qui a précédé le crime, la silhouette de Joseph Haschek se dresse toujours devant moi, et certainement ce fut la raison pour laquelle, n'étant pas exercé à la description des événements, j'ai commencé par parler de cet homme lorsque je me suis mis à rédiger cette histoire. L'affreux être bossu, dont les longs bras pendaient presque jusqu'aux genoux, m'apparaît comme l'emblème de cette période horrible, solitaire et malheureuse.
Le buste de Joseph Haschek avait la forme d'un dé un peu allongé en hauteur, reposant sur la pointe. Autant par la poitrine que par le dos, les coins de ce dé se projetaient assez loin au-dehors. Sans cou, entre les épaules, la tête avait, lorsqu'il marchait, un balancement tout à fait particulier. Par association d'idées, je me souviens d'une pendule accrochée à la fenêtre du magasin d'un horloger de la place du marché et que nous regardions fixement lorsque nous étions enfants. Cette pendule portait à son bord supérieur une tête de nègre avec des yeux mobiles, reliée au balancier qui lui communiquait un mouvement synchrone. Elle non plus n'était pas supportée par un cou, mais saillait à peine avec le menton en avant, ce qui lui donnait, à ce que j'imagine, quelque chose d'horrible et de comique, qui me fait souvenir d'elle lorsque je tente de décrire le balancement de la tête du coiffeur.
Je ne sais pas comment le coiffeur Haschek réussit à capter tout d'abord la confiance de mon père, à prendre sur lui une influence toujours grandissante, jusqu'à le gouverner d'une manière absolue. Dans mon procès, Haschek a été le principal témoin et il faut ajouter que c'est uniquement à lui qu'il faut attribuer l'endurcissement des juges à mon égard, et l'apparence de créature incapable d'une réaction morale que j'eus devant eux. Il mit en lumière tout ce qui, aux yeux des juges, pouvait me faire paraître condamnable, et il atteignit son but. Il fut mon ennemi, depuis que je suis en âge de penser.
J'ai raconté à quel point me répugnèrent constamment toutes les faiblesses, les maladies et les dégénérescences. Il est possible que le coiffeur ait eu obscurément conscience de ma répulsion et que ceci ait tout d'abord éveillé en lui un mouvement de haine contre moi. Il se peut aussi qu'il ait remarqué le silencieux éloignement que je manifestai à propos de l'intimité qui allait toujours se développant entre lui et mon père. Certainement, comme tous les autres, il a interprété le silence, la solitude chagrine, qui étaient la conséquence de mon malheur, comme de l'orgueil et il se peut que cet horrible être m'en ait voulu de ne pas m'être assis à ses côtés pour parler avec lui ou écouter son bavardage. Peut-être devinait-il que je ressentais ce commerce de mon père comme son abaissement le plus profond. Car de semblables individus ont coutume d'être comme des meurtriers en fuite, sursautant au bruit d'une feuille morte. De semblables êtres, dis-je, et je crains à ce sujet que l'on ne me comprenne pas. Jusqu'ici, me suis-je donc seulement contenté de dire que le coiffeur bossu était faible et affreux et que sa tête se balançait d'une manière spéciale entre ses épaules lorsqu'il marchait ?
De semblables êtres sont violents, tyranniques, sans modération et cruels contre tout ce qui est plus faible qu'eux et tombe sous leur autorité. De semblables êtres, affreux, estropiés et faibles, sont humbles et soumis à l'égard de tout ce qui est plus fort qu'eux. Mais ils le haïssent cependant et savent le détruire lorsqu'il existe un point faible s'offrant à leur rage. Ils sont plus rusés que les forts, les gens bien portants, les normaux. Ils rient de ces gens bien portants dont la tranquillité résulte d'une bonne digestion; intérieurement ils se moquent de leur conformation régulière, de la dignité de leur allure, produit de leur banalité. Mais leur ruse n'élève pas de semblables êtres au-dessus de ces gens médiocres et bien portants. Leur rire n'est pas une consciente ironie, c'est une arme faussée, dont le tranchant se tourne vers l'intérieur et blesse douloureusement leur propre chair. De semblables êtres vivent sous la
pression d'une terreur constante, comme un criminel en fuite, car si jusqu'alors ils n'ont accompli aucun crime, tout en eux est cependant prêt à l'accomplir à tout moment. Chez de semblables êtres veille toujours la suspicion qu'on les méprise, qu'on les trouve laids, qu'on éprouve du dégoût pour eux. Ils sont plus coquets que les êtres beaux. Ils aiment à s'habiller d'une manière plaisante, même à piquer une fleur dans leur boutonnière, provoquant ainsi audacieusement la plaisanterie, ils aiment, peut-être parce que cela leur prépare un tourment, exposer aux regards ce malheureux corps estropié, ce corps qu'ils détestent et méprisent eux-mêmes, plus que les autres ne le méprisent, plus qu'ils ne détestent ou méprisent eux-mêmes quoi que ce soit au monde.
Peut-être est-ce principalement à cause de cela que le coiffeur a été mon ennemi, parce qu'au fond j'étais de son espèce et que, cependant, je me différenciais de lui. Car je n'avais pas encore renoncé. Il était déjà terrassé par la conscience de sa faiblesse et de son infirmité, si toutefois il avait jamais lutté contre elles. Mais moi, j'étais dominé par la pensée d'arriver à un but, pensée qui ne m'abandonna pas jusqu'au jour de l'acte, et ainsi je n'étais pas encore vaincu. Peut-être était-ce la certitude de cette pensée qui donnait à mon malheur une apparence de fierté et me rendait solitaire. Ma solitude...
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