Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

avec DRM

Enfants et meurtriers

De
128 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Hermann Ungar. ...L'atmosphère des premiers récits d'Hermann Ungar ("Un homme et une servante" et "Histoire d'un meurtre" [qui composent le recueil "Enfants et meurtriers"]) à laquelle contribue puissamment une certaine manière, à la fois tendre et cruelle, de voir et de donner à voir l'humain, n'est pas sans trahir l'influence russe: ici comme ailleurs se manifeste l'emprise de Dostoïevski sur la jeunesse européenne des années 20. Une emprise qui ne fait d'ailleurs, en l'occurrence, que mettre davantage en relief les traits spécifiquement allemands, mais aussi et surtout la singularité, la profonde originalité de l'œuvre de ce jeune écrivain natif de Bohème. On reconnaît, dit-on, l'écrivain aux fruits qu'il porte. Vu sous ce jour, le spectacle est plutôt navrant car, en fait de fruits, nous ne sommes que trop souvent confrontés à des avortons. Mais ici, les conséquences -- pour autant que l'on puisse parler de conséquences -- font honneur aux causes dont elles résultent: elles nous bouleversent, et nous ne pouvons que reconnaître, à l'effet produit par l'écrit, à la trace indélébile qu'il a laissée en nous, que cet écrit recélait une grandeur, une beauté, un pouvoir que nous ne soupçonnions pas initialement. Une scène comme celle qui précède et prépare le meurtre de l'étranger ("Histoire d'un meurtre") -- cette beuverie au cours de laquelle la jeune femme enceinte, en présence du général et de son bourreau, le coiffeur bossu, verse du vin sur le sexe du "petit soldat" ligoté, avant de se rouler par terre, en proie aux douleurs de l'enfantement -- voilà qui révèle un artiste extraordinairement courageux et inspiré, et dont la vision m'a marqué pour la vie... - Thomas Mann.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

HERMANN UNGAR
Enfants et meurtriers
Deux récits traduits de l’allemand par Guy Fritsch-Estrangin
Histoire d’un meurtre
Un homme et une servante
La République des Lettres
HISTOIRE D’UN MEURTRE
Je ne sais si ma répulsion à l’égard des êtres boss us a été le résultat de celle
que m’inspirait profondément le coiffeur de notre v ille, ou si, au contraire, ma
répulsion première à l’égard des individus difforme s devint consciente et me fut
confirmée par cet être. Il me semble que, de tout temps, j’ai éprouvé une
insurmontable antipathie à l’égard de ce que Dieu a marqué de bosses, d’ulcères,
de lèpres, de dartres et de semblables tares ; au fond, je l’éprouvais à l’égard de
tout ce qui était faible et délicat, même à l’égard des animaux que la nature n’avait
pas pourvus de force et de santé.
D’après cela on pourrait supposer que j’ai toujours été un homme fort et éclatant
de santé. Il faudra donc que j’explique, séance ten ante, que c’est précisément le
contraire qui est vrai. J’étais si souffreteux que je dus quitter, au bout de six mois à
peine, l’école des cadets où j’avais été admis grâc e à toutes les recommandations
de mon père. Je fus toujours délicat, petit, chétif, mon visage avait une pâleur
cireuse, mes épaules étaient si hautes que je donna is l’impression d’une légère
difformité ; autour des yeux, j’avais une sorte de cerne bleu sombre, mes
articulations et mes os étaient toujours fragiles e t le sont encore aujourd’hui. On
s’étonne que malgré cela je haïsse tout ce qui est faible ? — N’est-il pas exact que
dans les profondeurs de son cœur on ne hait rien ta nt que soi-même ou sa propre
image ?
Je raconterai l’histoire d’une action qui est celle de ma jeunesse. Mes années
d’enfance ne furent pas entourées d’amour comme cel les des autres êtres.
Personne ne fut bon pour moi. Une seule fois un être humain m’a parlé comme à un
être humain, encore n’était-ce que dans une lettre. Je raconterai plus loin comment
j’ai agi vis-à-vis de lui. Mes juges furent sans pi tié et mon avocat lui-même me
définit comme un être amoindri et endurci moralemen t par la misère des
circonstances extérieures et par l’atavisme d’un pè re dégénéré. Les juges me
condamnèrent à vingt ans de réclusion, la plus forte peine qui pouvait m’être infligée
étant donné mon âge. J’avais alors dix-sept ans, j’ en ai maintenant trente et un.
Je ne suis pas malheureux dans cette maison et pren ds mon mal en patience.
Je me réjouis de la sévérité de mes gardiens, de la régularité à laquelle je suis
soumis pour le sommeil, le travail et la promenade. J’aime ce genre de vie et parfois
il me semble que je ne suis pas un condamné mais un soldat, un simple soldat
obéissant, ce que je serais devenu volontiers. J’ai me obéir.
Dans six ans, je quitterai cette maison. On dit que , généralement, les êtres qui
sortent de prison après des années, après plus de d ix années, sont socialement
inutilisables. Cependant je crois que je quitterai la prison sans que celle-ci m’ait
brisé. Je passerai le seuil de cette maison tranqui llement et non pas pour jouir à
l’excès d’une liberté dont j’aurai été longtemps privé. J’entrerai en service, je
travaillerai. Ici, j’ai appris le métier de tourneu r et j’ai montré tant d’adresse que le
directeur m’a commandé plus d’un objet pour son usa ge personnel. J’espère
pouvoir vivre de ce travail lorsque ma peine sera terminée.
J’ai dit qu’il me semblait souvent être soldat, mai s j’ajouterai que cette phrase ne
suffît pas à définir tout ce que j’éprouve ici. Lorsque le soir je suis assis dans ma
cellule et que je lève les yeux vers ma petite luca rne grillagée, il me semble que je
ne suis pas un condamné, mais un moine. Un petit mo ine inconnu, silencieux, un
moine ingénu dont son supérieur est content, et je souris joignant alors mes mains
pardessus mes genoux. Non, il n’y a pas même en moi de nostalgie du monde, il y
a seulement de la patience, de la paix et du conten tement. Si mes juges, mon
avocat et les femmes qui assistèrent à mon procès, me voyaient ainsi, ils diraient
de nouveau que je suis un être endurci, obstiné et amoindri moralement. Je suis
assis là et je souris. Un meurtrier ! Et je suis as sis là, souriant comme un moine
content et pieux !
D’ailleurs, suis-je véritablement un meurtrier ? J’ ai tué un être humain, mais il
me semble que je n’ai pas fait cela moi-même, tant cet acte m’apparaît lointain et
étranger. C’est comme une flagellation monastique q ue je n’ai pas destinée à ma
victime mais à moi-même. Il me semble que la cicatrice est toujours sur mon dos et
qu’elle est cependant guérie. Je goûte encore le so uvenir de cette flagellation de
ma chair et je m’en réjouis, n’ayant, dans ma pauvre cellule, aucun instrument dont
je pourrais à nouveau châtier mon corps mortifié pa r l’ascétisme, non pas pour le
punir par haine, par vengeance, ni pour en chasser le plaisir des sens, mais bien
plus pour le punir par un sentiment que je ne peux décrire clairement et que
j’appellerai : obéissance.
Pourtant, je ne veux pas me perdre en considération s sur mon existence
actuelle, mais aussi brièvement que possible racont er l’histoire de ma vie. J’avais à
peine dix-sept ans lorsque cela arriva, j’avais peu vu et peu vécu, car sauf le temps
très court que j’avais passé aux cadets, je n’étais jamais sorti de la petite ville où,
peu d’années après ma naissance, mon père vint se fixer avec moi, après qu’il eut
pris sa retraite et après la mort de ma mère. Je grandis dans une étroite maison à
un étage, située à côté de l’église, à la partie in férieure de la place du marché, où le
sol s’élevait en légère pente.
Je me souviens si nettement de mon père qu’il me se mble le voir vivant devant
moi. Si peu de temps avant l’événement que je vais rapporter, son extérieur tombait
en mines, son aspect était celui d’un homme usé par l’âge, il conservait encore
pourtant le port très droit d’un militaire, sous un long manteau noir, assez crasseux,
se boutonnant très haut. Je sais que d’abord, sa première course matinale, le
conduisait au salon de coiffure où il se faisait so igneusement raser le menton, friser
les favoris et la moustache, malgré la pauvreté de nos moyens qui sans aucun
doute lui pesait fort.
On ne lui connaissait dans notre ville d’autre nom que celui de « Général ». Au
début, ce nom lui fut certainement donné pour se mo quer de ce vieux monsieur aux
allures de soldat, mais par la suite il s’adapta si bien à sa personne qu’on ne
l’appelait jamais autrement et comme s’il avait rée llement droit à ce titre. Sans
doute, dans les premiers temps, mon père pouvait av oir ressenti là comme un
sarcasme, cependant, comme il remarqua que les gens — peut-être seulement pour
pouvoir rire ensuite de meilleur cœur à ses dépens — demeuraient sérieux, il
commença à se sentir flatté et il est possible qu’à la fin, il ait cru lui-même à son
rang. De toute façon, il aurait été profondément affligé que quelqu’un lui contestât
ce titre. En réalité, mon père n’avait jamais été g énéral et n’aurait même jamais pu
le devenir, car il n’était absolument pas officier, mais médecin militaire, et il avait
quitté le service comme major de première classe. Il n’y avait pas d’ailleurs été
contraint par la vieillesse ou la maladie, mais par suite de la découverte
d’irrégularités dans l’administration des sommes qu i lui avaient été confiées, en sa
qualité de commandant d’un grand hôpital militaire. Avec l’aide d’un parent de ma
mère, mon père réussit à remplacer les sommes qui m anquaient et à tenir ainsi
l’affaire assez secrète pour éviter une enquête. Ce pendant, il ne lui restait plus,
après cette aventure, qu’à demander sa mise à la re traite.
Ma mère, déjà souffrante depuis des années, paraît avoir été si profondément
affectée par ces émotions qu’elle mourut. Mon père se décida alors à quitter sa
garnison et à se fixer dans sa ville natale, où mon grand-père avait été
fonctionnaire. Les motifs de ce changement furent a utant le désir d’échapper à
l’effet produit par sa soudaine mise à la retraite que la nécessité dans laquelle il se
trouva de restreindre son train de vie. Sur sa faib le pension il devait, chaque mois,
prélever une partie considérable, et l’envoyer au p arent qui lui avait permis, grâce à
un prêt relativement élevé, de restituer à temps le s sommes dont il avait charge.
Nous habitions dans l’étroite et obscure maison située à côté de l’église, un
logement qui se composait de deux chambres et d’une cuisine. Tout d’abord, nous
eûmes une bonne qui faisait le travail indispensabl e et préparait nos repas.
Cependant, mon père se dégoûta bientôt de la nourri ture et du séjour dans nos
chambres obscures et pauvrement meublées, il commen ça à prendre ses repas à
l’auberge. Ensuite, la bonne fut congédiée. Une fem me de ménage vint alors
chaque jour, le matin, pour faire les lits, brosser les habits et cirer les chaussures.
Je prenais mes repas dans la cuisine de l’auberge, tandis que mon père s’habituait
toujours davantage à rester dans la salle à manger. A la maison on éprouvait une
pénible sensation de solitude ; la peinture des murs était vieille et endommagée ; la
poussière s’accumulait en couches épaisses sur les armoires et sur les coffres, tout
cela donnait une telle impression d’abandon que je préférais encore à notre logis
les marches de l’obscur escalier de bois.
Dès ma plus tendre jeunesse, j’évitais toute relati on. Après les heures de classe
je ne revenais pas à la maison avec mes camarades e t je ne jouais jamais avec
eux. Comme je ne dissimulais pas que je voulais dev enir soldat, officier, ils
m’appelaient en se moquant de moi, le petit soldat. Je ne faisais aucune attention à
leurs moqueries ; mes camarades m’appelèrent alors orgueilleux. Une seule fois je
me suis laissé aller à une querelle violente avec l ’un d’eux où j’eus le dessous,
étant le plus faiblement doué physiquement, et d’au tant plus que tous les autres
camarades prirent parti contre moi. Cet incident eu t lieu lorsque l’un des garçons,
pour me taquiner, me demanda en riant si j’étais orgueilleux parce que mon père
était arrivé au grade de général.
Étais-je réellement orgueilleux alors ? Maintenant, je sais que j’étais seulement
malheureux. La honte de mon père, qui avait dû quitter l’uniforme d’une manière
assez peu honorable et qui, maintenant, vieux et grisonnant, jouait aux yeux de
toute la ville un rôle aussi ridicule, m’éloignait de tout, me remplissait d’une
profonde amertume et me rendait solitaire. J’ai cep endant aimé ce vieil homme qui
se perdait toujours plus profondément et dont l’asp ect très digne et inspirant le
respect dû au grade qu’il était censé occuper, le rendait d’autant plus ridicule que
son prestige lui-même diminuait. Je ne sais pas s’i l est devenu conscient de son
orientation, s’il devinait que les gens ne croyaien t pas à son attitude, s’il savait qu’ils
riaient intérieurement à son sujet quand ils le sal uaient très bas et l’abordaient en lui
disant : « Mon général » ou bien le masque qui étai t peut-être le seul lui permettant
de vivre. Je ne le sais pas. Il m’a toujours semblé qu’il me craignait, moi qui étais le
seul à le percer aussi complètement à jour. Je me s ouviens — et ces souvenirs
appartiennent à la partie la plus pénible de ma jeu nesse —, des rares heures
passées, seul avec mon père, comme d’instants rempl is d’horreur. Le plus souvent,
je dormais ou je faisais comme si je dormais, lorsq u’il revenait tard, le soir, à pas
mal assurés, entrant d’une manière angoissée et pru dente afin de ne me point
éveiller. Mais parfois, lorsqu’il ne pouvait pas qu itter la maison parce que la goutte
le faisait souffrir, nous étions assis ensemble. So n regard s’abaissait devant le
mien. Lui qui n’était jamais fatigué lorsqu’il s’ag issait de raconter des histoires, il ne
disait pas un mot. La dignité avait disparu de ce v isage qui n’exprimait que la
crainte et une incertitude abandonnée. C’était comm e si son cœur avait été plein
d’une atroce angoisse à l’idée que moi qui savais tout, je pourrais ouvrir la bouche
et parler. Conversait-il avec quelqu’un dans la rue de sa voix claire et qui portait
loin, et que moi, le fils, je vinsse à passer dans le voisinage, il demeurait interdit et
comme honteux, baissait les yeux vers le sol. Et av ec tout cela, je sentais que la
honte éprouvée par mon père à mon égard se transformait en haine, pour moi qui
partageais son secret, non pas le secret des raison s de sa mise à la
retraite — celui-là toute la ville le connaissait — , mais moi qui étais le seul homme
dont le regard lui montrait qu’il savait combien pe u lui, « le général », croyait lui-
même au triste rôle qu’il jouait aussi fièrement et avec autant de gaieté de cœur.
Plus tard, lorsque mon père se mit peut-être à vivre réellement le rôle auquel on
l’avait forcé, au point que lui qui, au début, étai t presque indifférent, considérait déjà
comme vrai le martyre d’un déguisement primitivemen t conscient, il devint mon
ennemi et le resta. La honte qu’il éprouvait à mon égard disparut complètement,
mais avec elle les bornes qui s’opposaient à son in imitié ; il devint dur à mon égard
et ne m’épargna plus.
Je crois que, dans le développement de l’inimitié d e mon père à mon égard, le
coiffeur bossu, Joseph Haschek, n’est pas le dernie r responsable. Lorsque je me
remémore ce temps de ma vie, principalement le temp s qui a précédé le crime, la
silhouette de Joseph Haschek se dresse toujours dev ant moi, et certainement ce fut
la raison pour laquelle, n’étant pas exercé à la de scription des événements, j’ai
commencé par parler de cet homme lorsque je me suis mis à rédiger cette histoire.
L’affreux être bossu, dont les longs bras pendaient presque jusqu’aux genoux,
m’apparaît comme l’emblème de cette période horribl e, solitaire et malheureuse.
Le buste de Joseph Haschek avait la forme d’un dé u n peu allongé en hauteur,
reposant sur la pointe. Autant par la poitrine que par le dos, les coins de ce dé se
projetaient assez loin au-dehors. Sans cou, entre l es épaules, la tête avait, lorsqu’il
marchait, un balancement tout à fait particulier. P ar association d’idées, je me
souviens d’une pendule accrochée à la fenêtre du ma gasin d’un horloger de la
place du marché et que nous regardions fixement lorsque nous étions enfants.
Cette pendule portait à son bord supérieur une tête de nègre avec des yeux
mobiles, reliée au balancier qui lui communiquait u n mouvement synchrone. Elle
non plus n’était pas supportée par un cou, mais sai llait à peine avec le menton en
avant, ce qui lui donnait, à ce que j’imagine, quel que chose d’horrible et de
comique, qui me fait souvenir d’elle lorsque je ten te de décrire le balancement de la
tête du coiffeur.
Je ne sais pas comment le coiffeur Haschek réussit à capter tout d’abord la
confiance de mon père, à prendre sur lui une influe nce toujours grandissante,
jusqu’à le gouverner d’une manière absolue. Dans mo n procès, Haschek a été le
principal témoin et il faut ajouter que c’est uniqu ement à lui qu’il faut attribuer
l’endurcissement des juges à mon égard, et l’appare nce de créature incapable
d’une réaction morale que j’eus devant eux. Il mit en lumière tout ce qui, aux yeux
des juges, pouvait me faire paraître condamnable, e t il atteignit son but. Il fut mon
ennemi, depuis que je suis en âge de penser.
J’ai raconté à quel point me répugnèrent constammen t toutes les faiblesses, les
maladies et les dégénérescences. Il est possible qu e le coiffeur ait eu obscurément
conscience de ma répulsion et que ceci ait tout d’a bord éveillé en lui un mouvement
de haine contre moi. Il se peut aussi qu’il ait rem arqué le silencieux éloignement
que je manifestai à propos de l’intimité qui allait toujours se développant entre lui et
mon père. Certainement, comme tous les autres, il a interprété le silence, la solitude
chagrine, qui étaient la conséquence de mon malheur, comme de l’orgueil et il se
peut que cet horrible être m’en ait voulu de ne pas m’être assis à ses côtés pour
parler avec lui ou écouter son bavardage. Peut-être devinait-il que je ressentais ce
commerce de mon père comme son abaissement le plus profond. Car de
semblables individus ont coutume d’être comme des m eurtriers en fuite, sursautant
au bruit d’une feuille morte. De semblables êtres, dis-je, et je crains à ce sujet que
l’on ne me comprenne pas. Jusqu’ici, me suis-je don c seulement contenté de dire
que le coiffeur bossu était faible et affreux et qu e sa tête se balançait d’une manière
spéciale entre ses épaules lorsqu’il marchait ?
De semblables êtres sont violents, tyranniques, san s modération et cruels contre
tout ce qui est plus faible qu’eux et tombe sous le ur autorité. De semblables êtres,
affreux, estropiés et faibles, sont humbles et soum is à l’égard de tout ce qui est plus
fort qu’eux. Mais ils le haïssent cependant et save nt le détruire lorsqu’il existe un
point faible s’offrant à leur rage. Ils sont plus rusés que les forts, les gens bien
portants, les normaux. Ils rient de ces gens bien p ortants dont la tranquillité résulte
d’une bonne digestion ; intérieurement ils se moque nt de leur conformation
régulière, de la dignité de leur allure, produit de leur banalité. Mais leur ruse n’élève
pas de semblables êtres au-dessus de ces gens médio cres et bien portants. Leur
rire n’est pas une consciente ironie, c’est une arm e faussée, dont le tranchant se
tourne vers l’intérieur et blesse douloureusement l eur propre chair. De semblables
êtres vivent sous la pression d’une terreur constan te, comme un criminel en fuite,
car si jusqu’alors ils n’ont accompli aucun crime, tout en eux est cependant prêt à
l’accomplir à tout moment. Chez de semblables êtres veille toujours la suspicion
qu’on les méprise, qu’on les trouve laids, qu’on ép rouve du dégoût pour eux. Ils
sont plus coquets que les êtres beaux. Ils aiment à s’habiller d’une manière
plaisante, même à piquer une fleur dans leur bouton nière, provoquant ainsi
audacieusement la plaisanterie, ils aiment, peut-être parce que cela leur prépare un
tourment, exposer aux regards ce malheureux corps e stropié, ce corps qu’ils
détestent et méprisent eux-mêmes, plus que les autres ne le méprisent, plus qu’ils
ne détestent ou méprisent eux-mêmes quoi que ce soi t au monde.
Peut-être est-ce principalement à cause de cela que le coiffeur a été mon
ennemi, parce qu’au fond j’étais de son espèce et q ue, cependant, je me
différenciais de lui. Car je n’avais pas encore ren oncé. Il était déjà terrassé par la
conscience de sa faiblesse et de son infirmité, si toutefois il avait jamais lutté contre
elles. Mais moi, j’étais dominé par la pensée d’arriver à un but, pensée qui ne
m’abandonna pas jusqu’au jour de l’acte, et ainsi j e n’étais pas encore vaincu. Peut-
être était-ce la certitude de cette pensée qui donn ait à...