Entretiens d'un vieillard, par Th. Dufour,...

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Pagnerre (Paris). 1851. In-16, 233 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1851
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ENTRETIENS
D'UN
VIEILLARD
PAR
TH. DUFOUR
Ancien membre de l'Assemblée constituante
PARIS
PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE SEINE, 18
1851
ENTRETIENS
D'UN
VIEILLARD
Paris. — Imp. de G. GRATIOT, 11, rue de la Monnaie.
ENTRETIENS
D'UN
VIEILLARD
PAR
TH. DUFOUR
Ancien membre de l'Assemblée constituante
PARIS
PAGNERRE, ÉDITEUR
RUE DE SEINE, 18
1851
AVANT-PROPOS.
Je publie aujourd'hui quelques Entretiens
politiques, qui ne s'ont guère, clans leur en-
semble , que la libre interprétation et le
familier commentaire de l'article 13 de la
Constitution, article fécond et substan-
tiel, on le sait, qui résume à lui seul l'es-
prit, les tendances et ce qu'on pourrait
appeler les promesses de cette Constitu-
tion. Dans un temps où la République et la
liberté sont exposées, chaque jour, à de si
soudains démentis, à l'heure où tant de pas-
sions intéressées, tant d'esprits ignorants ou
prévenus s'efforcent de dénaturer, de per-
vertir une institution qui n'a été jusqu'ici
ni sérieusement essayée, ni seulement com-
2 AVANT-PROPOS.
prise, la pensée m'était venue d'apprécier,
selon mes forces et du fond de mes convic-
tions, l'oeuvre si méconnue encore et si ca-
lomniée de l'Assemblée constituante, de
l'apprécier à la fois, pour ainsi dire, avec ma
tête et avec mon coeur, telle que je la con-
çois et telle que je la sens. Mais comment
traiter des Pouvoirs sans remonter aux prin-
cipes? Comment parler des principes, à leur
tour, de la liberté, de l'égalité, du travail,
sans dire quelques mots du bonheur, cet objet
même du travail comme de toute liberté,
cette vieille question, si neuve encore? Com-
ment faire de la politique, enfin, sans un
peu de socialisme et de philosophie? c'est
par là que j'ai commencé. D'autres Entre-
tiens viendront plus lard, sous une forme ou
sous une autre, compléter les premiers et
rendre à l'oeuvre organique, spéciale, de la
Constitution la part qui lui revient.
AVANT-PROPOS. 3
Les Partis sont bien aveugles : ils re-
doutent le peuple, et chaque matin ils le
provoquent à grand bruit, sur la place pu-
blique ; les révolutions leur font peur, et
c'est aux moyens révolutionnaires précisé-
ment qu'ils recourent ; ils reprochent à la
République son défaut de stabilité, et nous
les voyons ameuter contre la Constitution et
la loi, incessamment, les passions les plus
fanatiques. Enfants, qui jouent avec du feu !
Toute constitution vit de deux choses : de
son principe d'abord et de son habitude ; or,
cette habitude, cette pratique indispensable
et cette paix qui naît de l'usage, que ne fait-
on pas pour les empêcher de passer dans les
moeurs et de s'établir? Notre Constitution
n'est que d'hier, et l'on parle déjà non de la
réformer, mais de la détruire; à peine en
herbe, on la fauche. On a souffert tous les
excès, toutes les compressions du despotisme
et de l'hérédité dynastiques, et quand il s'a-
git de la liberté, quelques années nous pa-
4 AVANT-PROPOS.
raissent des siècles. La première Constituante
exigeait, pour la révision de la loi fondamen-
tale , trois législatures consécutives, nous
n'en exigeons qu'une; nos pères, en procla-
mant le droit imprescriptible, inaliénable,
qu'a toute société de modifier son pacte,
avaient réglé sévèrement, du moins, l'exer-
cice de ce droit : dans leur sagesse, ils fai-
saient appel à la conscience, aux besoins sé-
rieux , réfléchis, constatés d'une grande
nation ; dans nos préventions et nos impa-
tiences, nous le faisons à ses caprices et à
son aveuglement !
Voilà le sort de la plupart des constitu-
tions : elles s'élaborent et s'établissent au
milieu des orages publics, et c'est pour le
calme et la vie régulière des peuples qu'elles
sont faites. OEuvres surtout d'avenir, c'est
le présent qui les juge; elles étaient desti-
nées pour les moeurs, et ce sont les passions
qui s'en servent. La présidence a ses dangers,
le lendemain d'une monarchie, qui l'ignore?
AVANT-PROPOS. 5
Mais n'a-t-elle pas, au fond, son incontestable
valeur ? Cette consistance, cette unité, cette
responsabilité propre du pouvoir dans l'exé-
cution stricte de la loi, cette intervention du
suffrage direct et cette sanction de la société
tout entière, dans le principe même de l'o-
béissance, ne sont-elles pas pour la Répu-
blique une force, une nécessité même? On
fait la guerre à l'institution ; c'est aux hom-
mes qu'il faudrait la faire : mettre d'accord
la loi et celui qui l'applique, le fonctionnaire
et la fonction, faire que l'un soit toujours
l'organe fidèle, l'expression vivante de
l'autre, tel est le secret de la politique ! Les
pouvoirs nouveaux veulent des hommes nou-
veaux : on ne fait pas plus de monarchie
constitutionnelle avec une royauté absolue
qu'on ne fait de république avec les préjugés
décrépits d'un empire ou les abstractions
hautaines d'une monarchie constitution-
nelle. Le peuple anglais, après cinquante
années d'essais et de révolution, le recon-
6 AVANT-PROPOS.
naissait avant nous et le proclamait haute-
ment : Il n'est pas, déclaraient les Communes
en 1689, de royaume protestant possible avec
un roi catholique. Quoi de plus vrai?... Hors
de là, qu'arrive-t-il? On veut le bien et on fait
le mal ; on prend Turgot et on le chasse, on
jure une constitution, comme Louis XVI, et
on la trahit sous main ; on se croit le père du
peuple, et on appelle sur lui, sans scrupule,
toutes les vengeances de l'invasion étran-
gère; on est président amovible d'une répu-
blique, et d'indignes courtisans vous pous-
sent à prendre le ton d'un César et d'un
maître! Et cependant, disons-le, pour une
âme vraiment ambitieuse et grande, il y a
quelque chose de mieux aujourd'hui que de
se poser en maître, c'est de se poser en ser-
viteur austère, en gardien rigide de la loi, de
la respecter, de la faire vivre ; c'est de mettre,
au-dessus du génie même, le bon sens et la
probité, et de se montrer avant tout, sans
tergiversations ni détours, l'homme de son
AVANT-PROPOS. 7
temps et de son serment. On peut avec or-
gueil être le second dans Rome à ce prix!
Gouverner par la liberté et pour elle, non
plus opprimer ou corrompre, mais initier,
accoutumer à l'exercice entier de ses facultés
et de ses droits un noble et généreux pays,
employer ses forces en les tempérant, faire
sur l'homme libre et sur l'intelligence ce que
fait le pionnier sur la matière inerte, défri-
cher le peuple sans cesse, pour ainsi dire,
le recevoir et le diriger dans les saintes
voies de la civilisation et d'une invincible
démocratie, quel rôle! L'histoire croira-
t-elle jamais qu'on ait dédaigné celte
gloire?
Les vraies constitutions sont plus qu'une
loi, c'est un pacte, une amnistie, c'est un
autel élevé par la sagesse d'un peuple à la
concorde et à la paix, sur le revers et de
l'autre côté d'une révolution. Telle est la
nôtre, osons le dire : oeuvre non d'un hom-
me ou d'un parti, mais de tous, cette Consti-
8 AVANT-PROPOS.
tution sera le salut, un jour, et le repos de
notre pays. La France ne l'a point écrite,
celle-là, sous la dictée de l'étranger ; elle ne
l'a pas faite avec ses peurs, ses préventions,
ses antipathies ; elle l'a faite avec sa clémence,
dans toute l'expansion de ses sentiments,
comme dans toute l'indépendance de sa vo-
lonté ; elle, c'est nous, ne l'oublions pas ; la
respecter, c'est nous respecter nous-mêmes.
Quels droits a-t-elle méconnus? quelles opi-
nions repoussées? quels devoirs n'a-t-ellepas
proclamés et prescrits? Elle donne la liberté,
mais pour mieux flétrir la licence; elle fait
appel à toutes les forces, mais pour provo-
quer tous les dévouements ; elle met aux
mains du pouvoir l'arme la plus terrible et
la plus prompte qu'un pouvoir ait jamais
possédée, celle du suffrage universel et de
l'opinion; elle dompte et refrène les masses
par elles-mêmes et fait du gouvernement une
irrésistible puissance, parce qu'elle en fait,
précisément, une irrésistible raison. Pour
AVANT-PROPOS. 9
vivre que lui faut-il donc? la bonne foi dans
ceux qui l'appliquent !
Il est temps de fermer l'abîme, nous dit-on ;
que la France se hâte: Washington ou Monk,
il lui faut l'un ou l'autre pour se relever.
Quoi ! l'un ou l'autre pour se relever ? le vice
ou la vertu? la loyauté ou la fourberie? la
mansuétude ou la cruauté? la grandeur
d'âme ou la bassesse? quelle alternative ! Et
l'on veut que la France choisisse? Est-ce
qu'il est permis de choisir? est-ce qu'un
peuple a jamais choisi entre la servitude et
la liberté, entre son honneur et sa honte?
Quand l'heure des Washingtons approche,
celle des Monks est passée sans retour.
Il ne suffit pas, en effet, pour vendre une
nation, que l'acheteur et le courtier, que
le despote et le bourreau soient là, il y
faut encore la victime, et le consentement
de la victime. Or, la France, qui s'est
donnée quelquefois, ne s'est jamais vendue;
elle a couronné des soldats, mais elle a
10 AVANT-PROPOS.
toujours flétri et pourchassé les traîtres.
L'Amérique, pour être heureuse et libre,
n'eut pas seulement à s'insurger, comme on
l'a dit, à couper le câble : elle fut tenue, après
avoir conquis sa liberté sur l'ennemi, de la
conquérir sur elle-même, sur ses préjugés,
ses divisions, ses rivalités, ses inerties, ses
découragements de toutes sortes : la républi-
que, à ce prix, est plus qu'un gouvernement,
je l'avoue, c'est une sagesse. Cette sagesse,
l'aurons-nous? Je le crois; j'ai foi dans mon
pays. Que ne promet point un peuple, qui,
dans l'effervescence et l'enivrement d'une ré-
volution, s'élevant de prime saut, pour début,
à la hauteur de sa nouvelle fortune, sut se
montrer si calme, si confiant, si fier devant
le scrutin, si pénétré de la sainteté de l'acte
immense qu'il accomplissait? Une nation, à
ce point d'intelligence et de possession d'elle-
même, est mûre pour la république ; elle fait
bien mieux que de vouloir régner, elle prouve
AVANT-PROPOS. 11
qu'elle en est digne, et c'est Dieu même qui
l'appelle et qui la couronne. On peut, après
de telles épreuves, contrarier, taquiner, res-
treindre, pour un temps, là liberté, on ne
l'empêchera pas de s'établir; elle n'a plus
qu'à suivre sa loi, qu'à marcher sans hési-
tation, devant elle, car ce n'est pas seule-
ment parce que théoriquement la forme dé-
mocratique est bonne, qu'elle s'impose, c'est
parce que, dans le développement successif
de la civilisation, elle est naturelle, inévi-
table et providentielle; les sociétés, l'his-
toire est là qui le prouve, n'atteignent l'apo-
gée de leurs forces que dans la plénitude et
l'apogée de leurs droits, — comme l'arbre,
qui ne donne tous ses fruits que lorsqu'il a
donné, d'abord, toutes ses fleurs. L'abîme
n'est donc pas devant nous,—il est derrière;
il est là, surtout, dans ces contre-révolutions
stériles, restaurations prétendues, qui n'ont
jamais restauré que des ruines, et versé le
sang que sur des cendres. Bien des obstacles
12 AVANT-PROPOS.
nous attendent, sans doute; le ciel n'est pas
pur, plus d'un nuage l'assombrit encore.
Mais le jour, pourtant, se dégage du milieu
de toutes ces ténèbres; l'avenir, pour qui
n'est pas aveugle, apparaît déjà ; on peut le
voir, à travers nos tourmentes publiques,
comme on voit souvent, à travers l'orage,
s'éclairer et sourire au loin l'immense hori-
zon. Quelles que soient nos dénégations et
nos résistances, la liberté fait chaque jour
son chemin : le principe vivant de la discus-
sion et de l'élection, qui ne sont qu'une
seule et même chose, se substitue partout
au principe épuisé du dogmatisme et de l'hé-
rédité dynastique ; il n'y a plus qu'un pré-
tendant sérieux et légitime, aujourd'hui,—
et ce prétendant, c'est le peuple et la société
tout entière.
D'où vient, si souvent, dans le système hé-
réditaire, la force réelle et formidable des
partis? Bien moins de leur force même que
AVANT-PROPOS. 13
de l'idée qu'on en a; toutes les oppositions
s'écrient comme le général Foy : La France
est avec nous! et chacun, dans ses douleurs
ou dans ses doutes, de les croire aussitôt sur
parole. Avec qui est-elle cependant? Qui le
dira? La nation seule, sachons-le bien, dans
son désintéressement et sa raison souveraine!
La nation seule, en effet, a le secret de la
France et le sentiment de ses destinées ; elle
seule est assez juste, assez intelligente, assez
forte, pour faire à chaque prétention, à cha-
que opposition, sa part : « Vous affirmez,
« dit-elle à celui-ci, que le peuple et le pays
« sont pour vous? Comptons les voix: —Ils
« vous repoussent au contraire. Vous assu-
« rez, dit-elle à celui-là, que tout est bien
« dans vos mains; c'est une erreur : vous
« allez droit aux écueils. » Cette société,
maîtresse d'elle et de sa science, dément ainsi
tour à tour et redresse ses chefs; plus d'in-
surrections à bord avec elle, — plus de vio-
lences,— personne à la mer! On ne chasse
14 AVANT-PROPOS.
pas, on n'égorge pas ses pilotes, — on les
change. On avait, périodiquement, les terri-
bles assauts, le cataclysme inévitable d'une
révolution.; on n'a plus que l'agitation régu-
lière, le flux et le reflux limité d'un scrutin ;
la France, tous les quinze ans, plus ou moins,
courait risque de disparaître et de s'abîmer
avec l'hérédité de ses rois; par l'élection,
l'homme disparaît encore, les mauvais pou-
voirs se modifient et s'en vont, mais la France
reste, — et avec elle, en elle, la paix, la sta-
bilité, l'avenir de l'institution. La république
est là tout entière.
Et la république, à mes yeux, c'est, dans
le temps, la solution vraie, pacifique, iné-
vitable, la seule solution possible de toutes
nos difficultés. Je ne crois pas, pour ma part,
à l'indifférence de la forme dans la politique ;
je ne crois pas qu'il soit permis de vivre et
d'être heureux, également, partout et sous
AVANT-PROPOS. 15
tous les pouvoirs ; il est pour la liberté des
assolements qui lui sont propres, des expo-
sitions et des cultures nécessaires. Frédéric
disait, n'étant que prince royal : « Gouverner
n'est pas difficile; on prend de bons ministres
et on les laisse faire. » Sans doute! mais
prendre de bons ministres, mais faire de ces
ministres et du pouvoir en général l'expres-
sion réelle et constante des intérêts, des
idées, des sentiments d'un peuple, voilà la
difficulté; et Frédéric, tout grand homme
qu'il fût, ne résolvait rien en principe. L'a-
ristocratie, il est vrai, découvre çà et là quel-
ques merveilles : sait-on bien ce qu'elles coû-
tent? Quand Sparte me montre ses citoyens,
je lui demande ses ilotes; quand Venise étale
le faste éblouissant et la puissance de son pa-
triciat, j'aperçois derrière et dans l'ombre
ses délateurs; quand l'Angleterre me vante
ses richesses, je lui reproche son Irlande et
son paupérisme; le paysan et le serf subsis-
tent , tant bien que mal, en Russie ; mais
16 AVANT-PROPOS.
l'âme et le génie du peuple, où sont-ils? On
parle d'un empire ! Il n'y a sur le sol de ce
pays comme au fond des coeurs que la soli-
tude et les steppes d'un désert ; l'homme et
la société, dans ces tristes contrées, n'ont au-
cun droit, pas même, on le sait, celui de se
plaindre; empêcher de crier, c'est là toute la
science du despotisme. Nulle part, est-il be-
soin de le dire, la vie, la liberté, et cet ordre
fécond qui ne résulte que de l'action et de la
santé du corps politique, ne sont venus de la
force brutale et de l'oppression; nulle part,
le bien-être général et l'égalité, du privilége.
La liberté ne se donne pas, elle se conquiert
tous les jours ; un peuple, qui ne l'exerce
pas lui-même, ne la possède jamais réelle-
ment. C'est parce que la république est le
gouvernement de tous, qu'elle est le gouver-
nement moral par excellence; c'est parce
qu'elle est le droit, qu'elle est la justice;
c'est parce qu'elle exige beaucoup de l'indi-
vidu et qu'elle fait de lui quelque chose,
AVANT-PROPOS. 17
comme disait Sieyès, qu'elle est la plus haute
expression et la dernière forme du pouvoir.
— J'en ai l'intime conviction : ce sera le ci-
toyen tin jour qui fera l'ouvrier ; ce sera l'é-
lévation politique et la dignité de l'homme
dans la société qui détermineront plus tard,
dans l'industrie, l'élévation matérielle et, si
je puis dire, la dignité du salaire.
Telle est l'idée vraie, rassurante, qui m'a
dicté les pages qu'on va lire. Ce n'est point
là un livre : non ; ce sont, tout au plus, les
libres épanchements d'un vieillard, les ob-
jections et les simples récits de quelques
bonnes gens. Je n'invente pas, j'examine et
j'apprécie ; l'objet que je me propose n'est
pas de diviser ou d'aigrir, mais de raffermir
et de consoler; mon coeur a trop d'espé-
rances pour avoir des haines. Que ne m'est-il
donné de faire passer dans l'âme du lecteur
un peu de cette foi vive que je sens au fond
de la mienne?
2
18 AVANT-PROPOS.
On pourra demander, j'en conviens, plus
d'ordre et de méthode dans l'enchaînement
et la discussion des idées, un plan plus cor-
rect et mieux défini : qu'on n'oublie pas
toutefois que ce sont là des Entretiens, c'est-
à-dire quelque chose de libre, de spontané, de
fortuit, qui n'exclut pas la clarté, sans doute,
mais qui n'admet pas, non plus, toutes les
rigidités de la règle. La conversation, disait
Bacon, est un petit chemin qui ne mène point
à la maison. J'ai pris ce chemin là,il est
vrai, mais sans perdre de vue, cependant, la
maison et le but de l'ouvrage.
TH. DUFOUR,
Ancien membre de l'Assemblée constituante.
Saint-Quentin.—Juillet 1833,
ENTRETIENS
D'UN
VIEILLARD.
PREMIER ENTRETIEN.
Le Bonheur.
Un dimanche, par une de ces belles et
tièdes après-midi de la seconde moitié de
septembre, je m'étais éloigné de la ville, sans
autre but que de marcher et d'aller devant
moi. L'automne a des grâces particulières,
des joies tristes, comme disait un ancien
poëte : cette nature qui se dépouille, ce so-
leil qui pâlit et se retire à l'horizon, ces
feuilles qui tombent comme nos années,
20 PREMIER ENTRETIEN.
cette solitude, enfin, et ce silence qui se
font, au loin, dans les champs comme dans
la vie, tout annonce l'hiver, tout lui fait
place ; et l'hiver, qui ne l'a dit, n'est-ce pas
la vieillesse? J'avançais ainsi lentement,
mêlant à mes pensées présentes mes affec-
tions passées et mes souvenirs, à toutes
choses la patrie et la politique, me retour-
nant sur ma vie, sur mes opinions, sur moi-
même, comme on se retourne sur sa route,
pour voir le chemin qu'on a fait, pour in-
terroger, une fois encore, ce qui échappe et
va disparaître.
Deux hommes, ouvriers tous deux, me
suivaient à quelque distance; un enfant les
accompagnait. Le son de leur voix, leurs
paroles arrivaient involontairement jusqu'à
moi; j'entendais revenir, sans cesse, ces
mots si mal sonnants aujourd'hui, et si
sombres encore, de salaire et de socialisme.
Ces ouvriers, pourtant, ne discutaient pas,
ils causaient; ils semblaient moins tenir à
LE BONHEUR. 21
se convaincre qu'à s'expliquer leurs doutes.
Cette simplicité me toucha. Ces hommes
cherchent la vérité, me dis-je, n'ai-je rien à
leur apprendre? N'ont-ils, eux-mêmes, rien
à me révéler ? L'expérience n'est point un
fruit stérile qu'on enferme, sous clef, pour
en jouir seul, en avare, à l'heure de sa ma-
turité; non, elle ne nous est donnée que
pour la partager et la répandre. Un pauvre
passe et nous émeut, notre main lui fait
l'aumône ; mais cette aumône de l'âme, cette
charité vivante de l'esprit, cette effusion et
ce don de l'homme tout entier, ah ! ne
sont-ils pas cent fois supérieurs ?
J'en étais là de ces réflexions, quand les
deux causeurs m'atteignirent. Nous échan-
geâmes, en passant, un coup d'oeil affec-
tueux ; je les saluai du geste, et la conver-
sation s'engagea presque aussitôt : — « Vous
suivez ce chemin? leur demandai-je. — Ce-
lui-là comme un autre, répondit le plus âgé
des deux ; nous cherchons l'air et le soleil.
22 PREMIER ENTRETIEN.
Voyez cet enfant : cela ne vit pas. Nos quar-
tiers sont si sombres, si désolés ! Sortons,
me suis-je dit; la nature est bonne, elle nous
accueillera. » — L'homme qui parlait ainsi
pouvait avoir quarante ans : sa mise était
simple et décente : une veste brune et pres-
que neuve, un large pantalon de velours,
une forte et saine chaussure en faisaient les
principaux frais ; sa physionomie douce,
mais austère et triste, ses joues pâles et
creuses annonçaient des privations et dès
chagrins précoces ; il y avait dans cet accent,
dans ce regard, de l'exaltation, à la fois, et
de l'affaissement, de la rudesse et de la
bonté. L'autre, dans toute la vigueur de
l'âge, portait la casquette et la blouse comme
on porte l'uniforme; sa figure vive, intel-
ligente, ouverte, son teint hâlé, son épaisse
et courte moustache, tout respirait en lui
cette inaltérable confiance qui vient de la
jeunesse et de la santé. — « Bah ! dit-il à
son camarade, tu te plains toujours; on
LE BONHEUR. 23
prend la vie comme elle vient, mon cher
Georges ; à la guerre comme à la guerre ! On
rit aujourd'hui, on est tué demain, et l'af-
faire est faite.
— Cela t'est facile à toi, Marcel, lui ré-
pondit Georges : tu n'as ni femme ni enfant.
Tu as fait la guerre d'Afrique; mais, moi,
j'ai fait la guerre de l'atelier; triste guerre,
vois-tu, où l'on ne rit pas, où l'on ne meurt
pas d'un coup de feu, bravement, gaiement,
à la face du ciel et de l'ennemi, mais lente-
ment et dans l'ombre, comme on meurt du
poison. Vous partez, vous autres, tambour
et musique en tête ; le soleil se lève, pour
vous, au milieu des champs ; vous voyez du
pays, vous marchez en famille, à l'ombre du
drapeau, sous les yeux de la France ; si vous
tombez, quelqu'un est là qui vous relève et
qui vous venge. Mais le soldat de l'atelier,
dans ce rude combat qu'il livre, à toute
heure, à tout âge, qui le soutient, qui le
console, qui le plaint ? A peine est-il né,
24 PREMIER ENTRETIEN.
qu'on le jette aux machines, comme on jetait
autrefois, m'a-t-on dit, les chrétiens aux
bêtes. Il s'épuise, il s'énerve dans cette lutte
et ce travail à mort. Dieu lui avait donné
une raison : que voulez-vous qu'il en fasse?
il la perd dans cette excitation continue, il
perd la possession de lui-même, le goût des
choses bonnes, honnêtes, et jusqu'au senti-
ment de la Providence. J'ai passé par là,
monsieur, et je sais ce qu'il en coûte. Vos
beaux docteurs, voyez-vous, n'en ont qu'à
leur aise ; ils viennent nous parler, bien
haut, de famille et de liberté. La liberté? elle
nous divise et nous tue ; la famille ? on la
redoute, on la fuit; le coeur manque, le soir,
à la porte de cette maison, comment oser y
rentrer? Ces vingt-cinq ou trente sous qu'on
me dispute, est-ce le pain, le feu, le loyer
seulement de chaque jour? Ces pauvres en-
fants qui sont là, qui vous attendent, qui
disent: « Ah! voilà papa qui revient, » que
leur donnez-vous, vous leur père ? Le néces-
LE BONHEUR. 25
saire à peine, si je vis, l'indigence et la dé-
gradation, si je meurs; des caresses ?... les
malheureux n'en donnent pas ; la source en
est tarie dans leur coeur. On jette là son ar-
gent, sa quinzaine, et l'on va, où l'on peut,
oublier sa famille, ses devoirs, sa vie même,
dans le tapage d'un cabaret. Travaillez, dira-
t-on. Eh! que fais-je autre chose? Soyez
rangé, sobre, industrieux, économe : je le sais,
il faut l'être, et je l'ai été. Mais est-ce tout ?
Que d'autres, meilleurs que moi, dont un
accident, une maladie ont emporté pour ja-
mais les pauvres épargnes et toutes les ver-
tus ! S'épuiser, souffrir, qu'importe pour
moi ? Mais voir souffrir cette enfance, lui
laisser, en mourant, l'héritage de ma dou-
leur et de mon supplice, chercher une issue
partout, et n'en point trouver, ah ! croyez-
moi, monsieur, c'est à devenir fou, c'est à
dégoûter du travail et de la vie même.
26 PREMIER ENTRETIEN.
— Vous avez raison, monsieur Georges,
lui dis-je, et vous avez tort : oui, il y a un
travail qui dégrade et qui tue, une débauche
de travail qui provoque une débauche de
moeurs, un travail sans frein, sans moralité,
sans justice, et ce n'est pas moi qui pren-
drai sa défense. Mais, ne l'oubliez pas, il y
a un travail, aussi, qui relève et qui fortifie;
n'attaquons pas celui-là en maudissant l'au-
tre; ce serait un crime. A lui seul, ce tra-
vail est toute une religion : Travailler, c'est
prier, disaient nos pères; pensée profonde
qui faisait, du travail, la source non-seule-
ment de tous les biens, mais de toutes les
espérances et de toutes les forces ! Le succès
vrai, sachez-le, ne s'obtient qu'à haut prix,
au prix qu'y mettaient deux grands hommes,
Alexandre et Newton, en y pensant toujours.
De quoi nous parlez-vous, en effet, mon
ami? de l'abus, de l'excès du travail ; et com-
ment nous en parlez-vous? non pas en
homme calme, n'est-ce pas? mais en homme
LE BONHEUR. 27
irrité, moins avec vos idées, peut-être,
qu'avec vos douleurs?
— C'est possible, dit Georges.
— Croyez-vous, sérieusement, poursui-
vis-je, que cette terre, où nous sommes, ne
soit qu'un vain théâtre, qu'un lieu de plaisirs
et de fêtes ? croyez-vous que Dieu n'ait fait
de l'homme qu'un grand seigneur ou qu'un
faquin? Dieu lui a donné le vin, sans doute,
mais il a voulu, d'abord, qu'il cultivât la
vigne; Dieu lui a donné le blé, mais il a
voulu, d'abord, qu'il labourât et qu'il semât
la terre ; ce tissu, qui vous couvre, s'est-il
fabriqué tout seul? Ce cuir, dont votre
chaussure est faite, le trouvez-vous tout pré-
paré sous vos pieds? Celte maison qui vous
abrite, n'a-t-il pas fallu des. bras pour la
construire? Ce gibier même, dont se nourrit
le sauvage, ne l'a-t-il pas poursuivi jusqu'au
fond des forêts? Travailler, voilà donc la
grande loi, l'éternelle loi de la nature; loi
profonde, loi sainte, qui ne nous enrichit
28 PREMIER ENTRETIEN.
pas seulement, mais qui nous sauve tous les
jours. Qu'est-ce, en effet, que la civilisation?
le travail des siècles; et la science? le tra-
vail de l'homme; et le génie lui-même? un
travail, une activité continus. Ce ne sont pas
les gouvernements, mes amis, qui font vivre
les peuples, — avant eux, c'est le travail ; ce
ne sont pas les despotes qui dégradent une
nation, —avant eux, c'est l'oisiveté. Tout
peuple comme tout homme, qui travaille, est
libre ou le sera; le travail, dans sa vérité;
c'est l'affranchissement, à la fois, et de
l'âme et du corps; c'est, du même coup,
l'indépendance et la sagesse.
— Vous êtes jeune, monsieur Marcel, ar-
dent, énergique; la nature vous a donné des
besoins nombreux, des passions vives, n'est-
ce pas ? Eh bien ! vous imaginez-vous qu'il
suffise, pour être heureux, de les satisfaire
brutalement, sans obstacle? Cette belle terre
est à moi, disait le mameluk, en Egypte, ce
beau cheval, cette belle esclave, toutes ces
LE BONHEUR. 29
richesses m'appartiennent, car je suis le plus
fort et le maître! Et quand tout cela vous
appartiendrait comme à lui, seriez-vous au
bout? non, vous commencerez alors : un ca-
price provoque un caprice, une cupidité,
mille cupidités; cette maison est à vous,
mais elle vous déplaît; ce cheval vous appar-
tient, mais il ne vous convient plus; cette
esclave est belle, mais elle vous ennuie. Ne
songez plus à vous arrêter maintenant : non,
il vous faut avancer, empiéter, sans raison
et sans cesse ; il vous faut attiser et nourrir,
à toute heure, ce cancer dévorant du sen-
sualisme. Ainsi s'allument, au fond des
âmes, ces besoins dangereux et factices, cette
inextinguible passion de la passion, cette
soif de la soif, qui finit par tout consumer.
D'où vient ce poison secret qui nous mine,
ces dégoûts, cette satiété, ces insurmonta-
bles ennuis qui nous prennent? de là, mes
amis, voilà leur source.
— Je vous crois, monsieur, dit Marcel.
30 PREMIER ENTRETIEN.
— On prétend que le travail fait vivre ; il
fait bien plus, il fait aimer la vie; il arrache
l'homme à ses découragements, à ses dou-
leurs. Vous le savez : l'homme ne souffre pas
seulement dans ses intérêts matériels; ses
plus poignantes angoisses ne sont pas celles
de la faim, ce sont celles du coeur; et celles-
ci, où les fuir, comment les supporter? Tout
s'achète avec de l'argent, si ce n'est, cepen-
dant, la force et la sérénité de l'âme. Voyez
l'oisif dans ses. chagrins : que voulez-vous
qu'il devienne? il se jette au milieu du
monde, mais sa douleur l'y suit ; il court au
théâtre, mais sa douleur l'y accompagne; à
sa table, à son chevet, dans ses plaisirs, il la
trouve partout; il n'y a que l'égoïsme ou
l'oubli qui le sauvent à la longue, et pour
cesser de souffrir, il est contraint bientôt de
cesser d'aimer. Que la douleur frappe, au
contraire, à la porte de l'ouvrier, qu'elle
entre et pénètre chez lui, elle s'y calme et
s'y modère aussitôt : cette activité forcée de
LE BONHEUR. 31
la maison, cette absolue nécessité du tra-
vail, du déplacement, de l'effort, emportent
l'homme hors de lui-même ; l'usage qu'il fait
de ses forces physiques lui rend l'usage de
ses forces morales ; s'il faiblit, « allons, dit
le besoin, il faut marcher; » l'infortuné
essuye ses yeux, se lève, marche; il gagne
ainsi le bout de sa journée, et dans ce tra-
vail obligé auquel il se livre, dans ce devoir
qu'il accomplit, je ne sais quelles forces in-
connues, quelles indicibles espérances lui
sont révélées, quel Dieu bon et compatissant
lui apparaît de loin. Merveilleux secours dans
l'adversité ! En apprenant chaque jour à vain-
cre la matière, l'homme apprend à se vaincre
lui-même, et cette science de la morale et de
la résignation lui vient, sans éclat et sans
bruit, de son simple contact avec la nature.
« Croyez-moi, si les journées de l'ouvrier
sont pénibles, celles du désoeuvré sont in-
supportables ; ce n'est pas le poids du travail
qui l'accable, c'est le poids écrasant de lui-
32 PREMIER ENTRETIEN.
même; il y a un repos moral, au moins,
pour l'ouvrier laborieux, il n'y en a pas pour
l'oisif; et le pire de tous les maux peut-être,
je,ne ris pas, c'est le mal de ne rien faire;
l'oisiveté, quoi qu'on en dise, tue plus vite
que l'atelier; elle tue et déshonore. Quelle
existence, si c'en est une, que celle du dés-
oeuvre de profession ! Ouvrez cette tête : elle
est vide ; ouvrez ce coeur, il n'y a rien : plus
d'idées, plus de sentiments, plus d'opinions,
plus d'enthousiasme, plus de charité, plus
de patrie même; un matérialisme abject, un
scepticisme général, les ineptes et froids
calculs d'un intraitable égoïsme, toutes les
cendres, enfin, et toutes les pourritures du
cercueil, voilà le dedans de ces malheureux !
et c'est là ce que vous envieriez, vous, hom-
mes de courage et de foi !
— Non, non, répondirent-ils tous deux.
— Je le savais bien, repris-je, mais écou-
tez-moi : si la nature nous a donné des be-
soins, elle ne nous les a pas donnés, la bonne
LE BONHEUR. 33
et prévoyante mère, pour les assouvir comme
des brutes, mais pour les satisfaire en les
appréciant ; elle n'a pas exclu la raison de la
jouissance ; au contraire, elle a mis dans la
raison l'extrême félicité. « Faisons de tous
leurs besoins un plaisir, » s'est-elle dit ; et
à côté du plaisir, avant lui, elle a mis ce
travail préparatoire qui l'acquiert, cette rai-
son qui le juge, le modère, le moralise et lui
marque son prix. Rien ne se donne dans le
monde, tout s'achète, la science, le bonheur,
comme la liberté. La raison, la tempérance,
la charité, toutes les vertus, la fortune
même, ne sont à nous définitivement, et ne
nous appartiennent en propre que par le mal
qu'elles nous coûtent. Nécessité, dit-on, est
mère d'industrie; elle est plus que cela ; elle
est mère de la morale. L'homme qui jouit le
moins, soyez-en convaincus, est celui qui
jouit sans mesure; le plaisir s'économise
comme l'argent ; rien de trop, voilà la vieille
maxime et la bonne.
3
34 PREMIER ENTRETIEN.
— Nous acceptons tout cela, dit Marcel,
nous ne sommes ni des idiots ni des lâches.
Si l'ouvrier veut un coin de terre, qu'il le
gagne,—un morceau de pain, qu'il le paye!
Le véritable ouvrier n'est point un mendiant,
monsieur.
— Qui le sait mieux que moi, répliquai-je
en lui tendant la main; s'il est au monde
quelqu'un que je respecte, et je le dis sans
vous flatter, c'est l'ouvrier, c'est celui, quel
qu'il soit, qui travaille. Que me font à moi
toutes ces superfluités, toutes ces exagéra-
tions, répétons le mot, toutes ces servitudes
de la richesse? Croyez-vous qu'un esprit sé-
rieux s'en soucie? On ne va à Dieu, disait
saint Augustin, ni sur des vaisseaux, ni sur
des chars. Cet homme a dix chevaux dans
son écurie ? qu'il les garde ! cet autre élève,
à grands frais, un hôtel magnifique ? libre à
lui ! ce petit parvenu m'éclabousse? évitons-
le! Dès qu'un homme est riche, s'il est bon,
humain, généreux, je l'estime et je l'aime ;
LE BONHEUR. 35
la richesse, en ses mains, n'est point un droit
seulement, c'est une qualité, quelquefois
même une véritable grandeur;—s'il n'est que
riche, je ne le hais pas, je ne l'envie pas, je
l'oublie; qu'a-t-il besoin de moi? Mais l'ar-
tisan laborieux, l'ouvrier actif, persévérant,
infatigable, qui, sa tâche finie dans l'atelier,
la recommence dans la famille,—qui rapporte
chaque soir au ménage la forcé, le dévoue-
ment, la gaieté, l'espérance,—qui donne à ses
enfants, avec sa tendresse, l'exemple et l'ha-
bitude de ses mâles vertus ; ah ! celui-là, c'est
l'image de Dieu sur la terre, et son toit sera
béni.
« Après tout, mes amis, ce ne sont pas des
palais qu'il vous faut, n'est-ce pas ? Si la terre
est trop petite pour l'ambition, elle ne l'est
jamais assez, sachez-le bien, pour le bon-
heur. Le bonheur et le courage sont à l'aise
partout ; le moindre coin leur suffit : que la
maison soit saine, aérée, bien tenue, qu'un
rayon de soleil y pénètre et l'égayé, n'est-ce
36 PREMIER ENTRETIEN.
pas déjà quelque chose? Là, il est vrai, point
de laquais galonnés qui vous annoncent,
point de sots, compliments, ni de fade lan-
gage, ni de faux semblants ; tout y est sérieux
et vrai, parce que tout y vient de la. nature
et du coeur. Dans la chambre, les meubles
indispensables, nettoyés, rangés dès le matin;
sur la cheminée, les simples cadeaux qu'on
reçoit, des tasses, quelques assiettes, une
pendule si l'on peut; aux murs, deux ou trois
tableaux militaires, glorieux souvenirs de la
France et du peuple; voilà les simples orne-
ments et tout le luxe de la maison. Près de
la chambre, une autre pièce pour recevoir et
coucher la famille; une petite cour, à côté,
où la ménagère a ses cuves et fait ses lessi-
ves. Ajoutez à cela, au dehors, une façade
fraîche et souriante, un jasmin qui grimpe,
un pied de vigne qui court le long du toit,
quelques touffes de feuilles, enfin, où l'oiseau
du voisinage s'abrite et. vient gazouiller ; et
là-dessous, à la fenêtre, parmi les fleurs, une
LE BONHEUR. 37
jeune femme qui coud près d'un enfant qui
joue dans sa berce, que veut-on de plus?
Sauvez cet enfant innocent d'un travail im-
moral et précoce ; assurez-lui, tout à la fois,
l'éducation et la santé; garantissez ses vieux
jours contre la misère et le désespoir ; déga-
gez, préservez ainsi l'ouvrier de ses deux
plus longues maladies, l'enfance et la vieil-
lesse, n'aurez-vous pas fait beaucoup pour
l'âge mûr et pour la virilité?
— C'est vrai, dit Marcel, et, pour moi, je
n'en demande pas davantage.
— Ni moi, ajouta Georges ; ce n'est pas la
richesse que j'envie, monsieur, c'est, au mi-
lieu de nos luttes, un peu de sécurité et de
bonheur.
— Et ce bonheur, continuai-je, il y a
longtemps qu'on l'a dit, ce n'est ni l'argent,
ni d'insatiables et vaniteuses prétentions qui
le donnent, c'est le travail et la médiocrité.
38 PREMIER ENTRETIEN.
Tenez, mes amis, cette belle et difficile ques-
tion du bonheur préoccupe le monde, depuis
qu'il existe; les anciens, les plus grands,
plaçaient la félicité, non pas, comme nous le
faisons, dans l'accomplissement aveugle de
tous les désirs, mais dans leur modération,—
non pas dans la satisfaction brutale des plus
grossiers appétits, mais dans la possession et
la satisfaction de soi-même, dans l'équilibre,
l'indépendance et la fierté de l'âme. L'idéal
et le but de la vie, à leurs yeux, n'étaient
pas une oisiveté dégradante, un matéria-
lisme impur, une jouissance sans partage et
sans bornes; c'étaient une excitation, une
activité morale incessantes ; pour empêcher
l'homme de croupir, ils le forçaient de mar-
cher ; ils ne faisaient pas de lui un viveur,
mais un sage; en s'occupant du corps, ils
s'occupaient de l'âme , et nous montraient,
au bout de toutes nos perspectives sur la
terre, un coin de ce ciel radieux qui les
éclaire et les rehausse. C'est ainsi qu'à Malte,
LE BONHEUR. 39
nous dit-on, la mer apparaît au bout de cha-
que rue, et mêle à nos sensations, à nos idées,
à nos intérêts les plus vulgaires, quelque
chose de sa grandeur, et comme le sentiment
religieux de l'immensité. Lutter : telle était
la maxime de ces maîtres, et elle a fait des
héros. Les plus grands hommes, dans tous
les temps, ont presque toujours été les plus
simples : quelle simplicité touchante que
celle de tant de génies illustres, dans les
arts, dans les sciences, dans l'industrie, dans
la guerre, élevant jusqu'aux nues la puis-
sance de leur pays, insoucieux de la leur,
mourant, humbles et purs, comme ils avaient
vécu ! Entre ce sillon qu'il quitte et ce sillon
qu'il reprend, Cincinnatus, qui ne sait cela?
sauve Rome et sa patrie; Washington, ce
glorieux fondateur de la liberté d'Amérique,
au faîte des honneurs, de la fortune, de la
popularité, maître de tout, pour ainsi dire,
que fait-il? il abdique, il dépose ses pouvoirs
comme un naïf enfant, et retourne, sans
40 PREMIER ENTRETIEN.
faste, au milieu des champs, dans sa chère
solitude de Mont-Vernon, terminer sa noble
et modeste vie. Oh! qui n'est touché jus-
qu'aux larmes de tant de vraie gloire et
d'abnégation? Quels ouvriers, mes amis, que
ces hommes-là, et que nos ambitions sont
misérables a côté dès leurs ! Voyez Jean-Jac-
ques, cet immortel et puissant génie, lui
que la proscription et l'indigence poursui-
vaient partout, lui qui cherchait encore, à
soixante ans, un asile et du pain, que croyez-
vous qu'il demande pour son fils, pour son
Emile? des richesses? non, du travail et une
profession; il ne fait pas de son élève un
prince; il en fait un artisan. C'est qu'il y a
dans le travail, voyez-vous, ce que vous de-
mandiez tout à l'heure précisément, d'ina-
liénables, d'ineffables trésors de bonheur et
de sécurité. Tout cela, m'objecterez-vous, est
bien vieux ; mais tout cela n'est-il pas vrai,
et ne semble-t-il pas ridicule ou méconnu de
nos jours?
LE BONHEUR. 41
— Oui, répliqua Georges, vrai pour le tra-
vail et l'aisance, mais le travail et la misère?
ici, les plaisirs ; là, les peines ; d'un côté, des
richesses que rien ne limite; de l'autre, une
indigence fatale et sans remède. Où trouver
là, monsieur, les moindres éléments de ce
bonheur dont vous nous parlez? On met
pompeusement l'Égalité sur les murs; qui
la mettra, plus ou moins, enfin, dans les
situations et le bien-être ?
— Le temps, lui répondis-je, le travail et
la liberté.
— Le temps, dit-il avec tristesse, c'est
bien long pour qui souffre.
— Et cependant, repartis-je, on ne fait
rien, on n'édifie rien, avec des impatiences
et des colères.
« Mais puisque nous sommes sur ce sujet,
mon ami, sur cette grave question de l'Égalité,
qui n'est rien moins que la question même
de l'avenir et de la démocratie, asseyons-
nous un moment, au pied de cet arbre, et
42 PREMIER ENTRETIEN.
tandis que cet enfant se distrait et joue sous
nos yeux, laissez-moi m'expliquer ici, libre-
ment, avec vous ; il faudra bien que nos têtes
s'entendent, car, je le sens, nos coeurs déjà
se comprennent. La tâche est ingrate, la ma-
tière abstraite, j'en conviens ; mais comment
faire? que ne doit-on pas discuter, aujour-
d'hui, devant vous? que ne vous prêchent
pas, chaque jour, pour ou contre l'Égalité,
tous les partis et tous les livres? N'est-ce
pas là le texte ordinaire de tous les débats,
le but, plus ou moins avoué, de toutes les
poursuites, l'objet et l'appât de toutes les
espérances? Parlons-en donc, sérieusement,
mes amis, — il le faut. Et vous-mêmes, ne
m'interrogez-vous pas sur ce point?
— Allez, monsieur, dit Marcel ; nous
sommes tout prêts à vous entendre.
— Il y a deux choses, repris-je après un
instant de silence, qui se correspondent,
LE BONHEUR. 43
s'expliquent, s'engendrent l'une l'autre pour
ainsi dire, et sont également funestes pour
le bonheur et la prospérité d'un pays : l'ex-
trême pauvreté et l'extrême richesse. Quand
celle-ci est au haut de l'échelle, soyez sûrs
que le désespoir et l'envie sont au bas. L'in-
digence n'avait que des privations, on lui
donne des. vices; la jalousie, la haine, les
découragements se glissent sous sa porte, et
remplissent de trouble cette pauvre et triste
maison. Aux maux réels s'ajoutent des maux
imaginaires : ces jouissances, ce luxe immo-
déré qui nous blessent, nous ne les jugeons
pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils nous appa-
raissent dans la fièvre et les hallucinations
d'un cerveau en délire; on souffrait de la mi-
sère, on souffre de l'ambition, cette autre
misère, la pire et la plus insatiable de toutes.
« L'extrême richesse n'est point une iné-
galité seulement, elle tend par nature, lors-
que les institutions et la raison publique ne
lui font point obstacle, à devenir un privilége
44 PREMIER ENTRETIEN.
et un despotisme : quand une classe possède,
à peu près exclusivement, la toute-puissance
de l'argent, elle veut posséder bientôt celle
du pouvoir; elle le veut, à la fois, par orgueil
et par intérêt, pour commander et pour ac-
quérir. Une fois là, maîtresse de la loi, du
gouvernement, formant un corps distinct,
ayant son nom, son rang, son action, ses
prérogatives propres, elle constitue l'aristo-
cratie véritable, — et celle-ci, disait énergi-
quement le général Foy, ne s'arrête jamais,
elle monte et conspire toujours, —jusqu'à ce
qu'elle ait perverti, avec la liberté, l'intelli-
gence même et le bon sens du peuple auquel
elle s'impose.
« Toutes les aristocraties politiques en sont
là, plus ou moins, mes amis : fondées, si l'on
veut, d'abord, sur des différences morales de
capacité, de dévouement, de services rendus,
elles n'ont bientôt plus,consacré que des dif-
férences matérielles d'oppression et de cupi-
dité; le travail, à leurs yeux, n'est point un hon-
LE BONHEUR. 45
neur, une vertu publique et privée, c'est une
flétrissure, ce qu'on appelait une roture; qui
travaille, déroge. Lorsqu'un gentilhomme,
autrefois, se vouait au commerce, il déposait
honteusement son épée, c'est-à-dire sa no-
blesse , au greffe du tribunal. Nos Parvenus
d'hier, si la liberté n'y mettait bon ordre,
seraient-ils plus sensés? mon Dieu, non. D'où
sortent-ils pour la plupart? du village voisin:
ce toit de chaume abandonné, c'est le vieux
toit de la famille; cette boutique obscure,
c'est celle où l'on a commencé. Qui ne sait
cela? qui ne peut compter sur ses doigts.les
quartiers de ces nouveaux seigneurs? leurs
aïeux vivent encore : l'un était laboureur,
celui-là charpentier, un autre forgeron, et
c'est leur gloire. Eh bien, cette gloire simple,
respectable, les fils en rougissent et la répu-
dient; il faut à ces enfants prodigues tous
les éblouissements d'un luxe imaginaire, des
parcs, des haras, de splendides demeures ; il
n'est pas jusqu'au nom plébéien de leur père
46 PREMIER ENTRETIEN.
qu'ils ne croient anoblir en le défigurant.
Dans l'esprit des ambitieux et des ingrats,
voyez-vous, rien ne s'oublie si vite que le
berceau.
— Pauvres fous ! dit Georges.
— Oui, répondis-je, pauvres fous que nous
sommes tous, eux comme nous, vous comme
moi; pauvres fous par les moeurs, par le
siècle, par les traditions, par. le préjugé !
C'est l'honneur éternel et l'oeuvre répara-
trice de la démocratie d'effacer ces distinc-
tions factices et puériles, d'égaliser les con-
ditions, non par des prescriptions stupides
et impraticables, mais par le travail et la
liberté. La démocratie ne dépouille pas lé
riche, elle dote le pauvre,—et cette fraternité,
dont on plaisante, elle ne la met pas seule-
ment sur des murs, mais à la fois dans les
faits comme dans les lois, dans les esprits
comme dans les coeurs. Prétendre niveler
despotiquement les fortunes est une oeuvre
odieuse et absurde; mais vouloir s'opposer à

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