Entrevue de Napoléon Ier et de Goethe : suivie de notes et commentaires (2e édition) / par S. Sklower,...

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E. Vanackere (Lille). 1853. 1 vol. (XIV-101 p.) : portrait de Goethe ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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ENTHEVUE
III.
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SOMMAIRE
INTRODUCTION. Admiration de Goethe pour Napoléon.
ANIULES de Goethe.– Son entrevue avec l'Empereur.- Passage
de Werther blâmé par Napoléon. Quel est ce passage?
Hypothèses des critiques et solution du problème.
NOTES. Journaux du temps.- Le Congrès d'Erfurt. Les salons
de cette ville. Mme de Recke. Mme la princesse de La Tour
et Taxis.-Le dnc de Bassano. -Le maréchal Soult. - M. deTal-
leyrand. -Le duc de Montébello. - Le comte de Reinhardt.
Le chancelier de Müller. Napoléon invite notre auteur à se
rendre à Paris et à écrire un nouveau drame. Fête du6 octobre
à Weimar.– La Mort de César.-Talma.- Napoléon et Alexandre
au bal de la duchesse de Weimar. Entretien de Napoléon et
de Wieland. -Mémoires inédits de M. de Talleyrand. Lettres
de Goethe, de Zelter et de Reinhardt. Origine du Werther.
La véritable Charlotte. Correspondance inédite de Goethe
et des époux Kestner.
ÀÏPENDICE. Lettre de Wieland. Portrait de Napoléon.
Derniers détails sur le Congrès d'Erfurt.
S'il est une élude intéressante, c'est celle de la vie
intime des grands hommes. Jaloux de connaître toutce
qui les touche, nous voulons pénétrer dans les replis
de leurs pensées, comprendre les secrètes opérations
de leur esprit, découvrir les nuances les plus déli-
cates de leurs sentiments. Nous avons leurs livres
entre les mains; cela ne nous suffit pas. Une insa-
tiable curiosité nous pousse d fouiller leurs mémoires,
leurs lettres, à rechercher leurs autographes, à percer
même cet incognito de l'intérieur qu'une certaine
pudeur nous fait respecter chez les autres. Nous
aimons à chercher dans leur conduite l'empreinte des
opinions et des sentiments qu'ils ont exprimés dans
leurs œuvres, à saisir les rapports nécessaires et
nombreux du caractère moral et du génie, en un
mot à comparer l'homme d l'auteur. Il faut cependant
l'avouer : dans leurs ouvrages nous voyons l'homme
VIII
souvent se parer de tous les ornements qui peuvent
plaire au public. Notre imagination rêve, derrière cette
sorte de toilette recherchée, des pensées et des senti-
ments qui n'ont rien de ceux du vulgaire, et elle
entoure le génie, même dans les circonstances les plus
communes, de je ne sais quelle auréole qui le relève
au-dessus des autres hommes.
Il semble toutefois que pour juger les grands
hommes il faille se tenir à distance comme au
théâtre. Si vous approchez trop, si vous pénétrez
dans la coulisse, si vous voyez jouer tous ces
ressorts cachés à dessein, les héros ne vous parais-
sent plus que de simples mortels. L'industrie du
machiniste qui vous surprenait de loin vous semble
maintenant peu délicate : l'illusion scénique s'évanouit
par degrés et l'admiration s'affaiblit.
Si l'observation est vraie pour la plupart de ceux
que nous désignons ordinairement par ce nom de
grands hommes, il ne faudrait pas croire néanmoins
qu'elle s'applique à tous ceux qui méritent réellement
ce titre. Il y a des caractères exceptionnels qui sont
grands en tout et même dans les moindres actions
de leur vie; ce n'est pas d'eux qu'on peut dire
qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de
chambre. « Cela vient simplement, comme le dit si
finement Goethe, de ce que le grand homme ne peut
être reconnu que par ses pairs. »
Il ne faut pas vouloir trop analyser les détails
tx
insignifiants de la vie privée des grands hommes.
Acceptons-les tels qu'ils se présentent ; il y a certains
défauts inséparables de la nature humaine qui sont
presque toujours rachetés par les immenses et nobles
qualités du génie.
De même, ne demandez pas au poëte le secret du
drame. Que de fois il ne comprend pas lui-même les
grands effets qu'il a produits et les nobles sentiments
qu'il a peints avec tant d'art ! Le plus souvent les
sons divins qu'il a tirés de sa lyre ne lui appartiennent
pas : dans les moments d'enthousiasme l'homme
s'efface, et Dieu semble parler par sa bouche.
Cela est vrai des grands poètes, cela est vrai des
grands hommes en général : philosophes, poètes,
hommes de guerre et législateurs, tous remplissent
ici-bas une mission providentielle.
Il y a bien près de la poésie à la science; la raison
et l'imagination mènent au vrai par deux routes diffé-
rentes. Les hommes d'action aussi, les grands capi-
taines , quelque dédain qu'ils affectent pour les spécu-
lations des penseurs ou les créations du poète, ne
sont, en dépit d'eux-mêmes, que les serviteurs des
idées. Forts, grands et vraiment immortels, s'ils
mettent leur épée au service des grandes pensées , ils
ne laissent qu'une trace faible et fugitive, s'ils se
bornent à remplir un rôle de destruction. C'est sou-
vent avec l'épée qu'il faut tailler les tables de la loi ;
c'est toujours avec la raison qu'on les écrit.
- 1 -
Telle fut la double gloire de Napoléon : législateur
et conquérant, son influence s'exercera désormais sur
tous les temps.
a Napoléon, dit Goethe, vivait toujours dans l'idéal
et n'en avait cependant pas conscience; il niait l'idéal
et lui refusait toute réalité, tandis qu'il en poursui-
vait avec ardeur la réalisation. Mais sa raison si lucide
et si incorruptible ne pouvait supporter perpétuel-
lement cette contradiction intérieure, et ses paroles
sont de la plus haute importance lorsque, dans les
occasions où il est pour ainsi dire forcé, il s'exprime
sur ce sujet de la manière la plus originale et la plus
intéressante :
« Il considère l'idée comme un être de raison. »
« Lorsqu'il s'entretient avec ses amis, il parle avec
conviction et confiance des suites inévitables de sa
vie et de ses actions. Il avoue volontiers que la vie
engendre la vie, qu'une idée féconde exerce son
influence sur toutes les époques. Il se plaît a recon-
naître qu'il a donné une impulsion nouvelle, uue
nouvelle direction à la marche du monder »
L'enthousiasme du poëte pour la grandeur du héros
1 Gocthe's saemtliche Werke in 40 Baenden. Stuttgart
und Tübingen. Cotta 1840. Bd. V. s. 305.
Goethe, Maximes et Réflexions, traduites pour
la première fois par S. Sklower. Paris et Leipzig.
Brockhaus, 1842, p. 89 et suiv.
- xi -
èclate encore dans les strophes suivantes , que nous
reproduisons dans l'original, pour ne pas détruire,
selon une belle expression de Beethoven, la sublime
architecture du rhythme. En effet, chaque mot s'y
trouve à sa place et peint à larges traits le génie,
ia gloire et la puissance de l'Empereur :
Woruber trub jahrhunderte gesonnen
Er ubcrsieht'sim hellslem geisteslicht,
Das kleinlicbe ist alles weggeronnen,
Nur meer und erde haben hier gewicht;
Ist jenem erst das ufer abgewonnen,
Dass sich daran die stolte woge brie lit,
So trittdurch weisen scbluss. durchmaclitgefechte
Das feste band in alio seine rechte.
Und wenn dem helden alles zwar gelungen,
Den das gescbick zum giinstling auserwaehlt
Und ihm vor alien alles aufgedrungen,
Was die geschichte jemals auTgeza-blt;
Ja reichlicher slsdichter je gesungen!
Ihm hat bis jetzt das hoechste noch gefehlt;
Nunsteht das reich gcsichcrt wie gerundet,
Nun fuhit er froh im sohne sich gegrundet.
Und dass auchdiesem eigne boheii gnuge,
1st Roma selbst zur wschterin bestellt.
Die gaettin,hehr an ihres Koenigs wiege,
Denkt abermaldasschieksal einer welt.
Was sind hier die trophxen aller siege?
Wo sich der vater in dem sohn gefaellt.
Zusammen werden sie das gluck geniessen,
Mit milder hand den Janusteinpel schliessen1.
1 Goethe, édit. Colta, VI, 384.
XII
Nous ne pouvons résister à une vive émotion en
lisant cette ode où le poëte, entràiné par son génie,
s'élève au-dessus de lui-même, et nous élève avec lui
dans les plus sublimes régions de la poésie lyrique.
C'est le portrait le plus fidèle, le plus vrai, et en même
temps le plus poétique de l'Empereur à l'apogée de
sa fortune.
Mais Goethe trouve encore des paroles d'admiration
pour le grand souverain trahi par le sort. Il lui reste
toujours attaché. C'est avec une profonde douleur qu'il
voit se préparer contre la France la lutte de l'Europe
coalisée. Le poëte, placé entre deux sentiments qui se
combattent, l'esprit de nationalité et la vive sympathie
qu'il éprouve pour Napoléon, hésite un instant entre
ces deux forces opposées ; son génie est travaillé par
cette lutte intérieure, mais l'amour pour l'Empereur
l'emporte à la fin, et il refuse de prendre part à
ces combats acharnés contre cette belle France qu'il
considère lui-même comme sa seconde patrie.
Les Annales de Goethe (Monat, und Jahreshefte)
contiennent plus d'une allusion à cette époque.
Dans ces tablettes, où il consigne ses impressions et
raconte les événements d'une vie si remplie, nous
trouvons aussi un épisode du congrès d'Erfurt. Le
plus grand intérêt de ce récit rapide, qui ne contient,
il est vrai, que de simples fragments, consiste en ce
qu'il nous fait assister à l'entretien du poëte avec
l'empereur Napoléon. On voit que ces notes, destinées
XIII
1.
seulement à fixer ses souvenirs, ne devaient pas voir
le jour.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que
cette entrevue des deux plus grands génies de notre
siècle doit naturellement exciter la curiosité du
public et contribuer en même temps à faire connaître
leur caractère.
Nous donnons la traduction de ce morceau remar-
quable qui renferme une énigme dont Goethe ne nous
a pas laissé le mot dans ses nombreux ouvrages,
mais on nous saura toujours gré de l'avoir publié pour
la première fois en français et d'y avoir ajouté les
hypothèses de quelques critiques sur ce point obscur.
Nous essayerons même de résoudre ce problème,
grâce aux dernières publications faites en Allemagne
et aux recherches particulières auxquelles nous nous
sommes livré.
Nous plaçons à la fin de ces pages, à titre de
renseignements et de pièces justificatives, quelques
notes empruntées à des ouvrages fort peu connus en
France, et un second entretien de l'Empereur avec
Wieland qui captivera, nous osons le croire,
l'attention de tous les esprits sérieux.
Le lecteur jugera si nous avons apporté à ce travail
le soin qu'exige une telle étude. D'autres, sans doute,
avec les matériaux dont nous disposons auraient
XIV
mieux rempli une pareille tâche ; mais personne ne
l'eût fait avec plus d'admiration pour ces deux
grands hommes, dont l'un fut proclamé par le monde
entier le premier capitaine de tous les temps, l'autre,
du consentement de l'Europe littéraire, le premier
poëte des temps modernes.
S. s.
ANNALES m; GOETHE
tsos
SEPTEMBRE ET OCTOBRE
ESQUISSE
SEPTEMBRE 1808
(WEDua.)
Vers le milieu du mois, la nouvelle de l'entrevue
des souverains1 à Erfurt se confirme.
Le Tlngt-iroll-
Les troupes françaises s'y rendent.
1 Napoléon et Alexandre.
- 6 -
Le vingt-quatre.
Le grand duc Constantin entre dans Weimar.
Le vingt-cinq.
L'empereur Alexandre.
Le vingt-sept.
Les souverains1 partent pour Erfurt. Napoléon
s'avance à leur rencontre jusqu'à Münchenholzen (A}.
(ERFURT.)
Le vingt-neuf.
Le duc de Weimar me mande à Erfurt (B).
Le soir, Andromaque au Théâtre-Français.
1 Alexandre et le duc de Weimar,
- 7 -
Le (rente.
Grand diner chez le duc. Le soir, Britannicus.
Ensuite, grande soirée chez Mme la présidente
de Recke. Le ministre Maret y assiste (c).
OCTOBRE.
Le premier.
Lever chez l'empereur Napoléon.
Hôtel du gouverneur, escalier, antichambre,
appartement.
Du bruit et du mouvement partout.
Local bien connu, et nouveau personnel.
Mélange.
Vieilles et nouvelles connaissances.
Poëte comme prophète.
Je suis excité par une saillie.
Le prince de Dessau reste à l'audience.
8 -
On se réunit au Geleitshaus1, chez le duc de
Weimar.
Le prince revient et raconte une scène entre
l'Empereur et Talma.
Je dîne chez le ministre Champagny.
J'ai pour voisin de table Bourgoiûg, l'ambas-
sadeur français à Dresde.
Le deux.
Le maréchal Lannes et le ministre Maret
pouvaient avoir parlé de moi favorablement à
l'Empereur.
Le premier me connaissait depuis 1806 (D).
Je suis appelé vers onze heures du matin chez
l'Empereur.
Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.
La foule s'écoule.
Présentation à Savary et à Talleyrand.
1 Hôlel du-féllge.
- 9 -
Je suis appelé dans le cabinet de l'Empereur.
Au même instant Daru se présente et est aussitôt
introduit.
J'hésite donc si je dois entrer.
Je suis appelé de nouveau.
J'entre.
L'Empereur déjeûne, assis à une grande table
ronde ; à sa droite et à quelques pas de la table,
Talleyrand se tient debout, à sa gauche et tout près
de lui, Daru, avec lequel il s'entretient sur les
contributions à lever.
L'Empereur me fait signe d'approcher.
Je reste debout devant lui à une distance
convenable.
Après m'avoir regardé avec attention il me dit :
Il Vous êtes un homme (E). 1
Je m'incline.
10
Il m'interroge
il - Quel âge avez-vous ?
« - Soixante ans.
« - Vous êtes bien conservé.
« - Vous avez écrit des tragédies? »
Je réponds ce qui est indispensable.
Ici Daru prend la parole. Pour flatter les
Allemands et adoucir jusqu'à un certain point le
mal qu'il était forcé de leur faire, il avait un peu
étudié leur littérature ; Daru connaissait très-bien
la littérature latine, il avait même donné une
édition d'Horace.
Il parle de moi comme les critiques les plus
favorables de Berlin auraient pu le faire, du moins
je reconnaissais dans ses paroles leurs idées et leur
manière de penser.
Il ajouta que j'avais traduit des ouvrages français,
et notamment le Mahomet de Voltaire.
- il -
i..
L'Empereur répliqua :
« Ce n'est pas une bonne pièce. »
Et il exposa d'une manière très-circonstanciée
combien peu il convenait au vainqueur du monde
lie faire de lui un portrait si peu favorable (F).
Il tourna alors la conversation sur Werther, qu'il
devait avoir étudié d'un bout à l'autre. Après diffé-
rentes remarques, toutes très-justes, il indiqua un
passage et me dit :
« Pourquoi avez-vous fait cela? c'est contre
nature. »
Et il développa cette opinion avec une grande
lucidité en entrant dans beaucoup de détails.
Je l'écoutai avec sérénité et lui répondis en
souriant d'un air satisfait :
1 Je ne sais pas si l'on m'avait déjà adressé ce
« reproche : je le trouve parfaitement juste, et
« j'avoue que dans ce passage il y a quelque chose
« de contraire à la vérité. »
- 12 -
Et j'ajoutai à ces paroles:
« On devrait peut-être avoir quelque indulgence
« pour le poëte qui se sert d'un artifice habile
« pour produire certains effets qu'il eût atteints
« difficilement par un chemin plus simple et plus
Il naturel. »
L'Empereur parut satisfait et revint au drame;
il fit des observations d'une haute portée comme un
homme qui avait étudié la scène tragique avec
l'attention d'un ie criminel, et qui avait vivement
senti que le défaut du théâtre français est de
s'éloigner de la nature et de la vérité.
En développant ce thème, il désapprouva les
drames où la fatalité joue un grand rôle :
« Ces pièces appartiennent à une époque
« obscure. Au reste, que veulent-ils dire avec
Il leur fatalité? La politique est la fatalité (G). »
Il se retourna alors de nouveau vers Daru et lui
- 15 -
parla de la grande affaire des contributions; je
m'écartai un peu et j'allai me placer juste près
d'un cabinet1, dans lequel j'avais trente ans
auparavant passé plus d'une heure de tristesse
et de gaieté ; j'avais le temps de remarquer
qu'à ma droite, du côté de la porte d'entrée, se
tenaient Berthier, Savary et encore un autre per-
sonnage. Talleyrand s'était éloigné.
On annonce le maréchal Soult.
Le maréchal avec sa haute stature et sa chevelure
luxuriante entra. L'Empereur lui demanda en plai-
santant quelques renseignements sur des événe-
ments fâcheux qui s'étaient passés en Pologne.
Dans cet intervalle, je pouvais examiner l'appar-
tement et réfléchir sur le passé.
On y remarquait encore les anciennes tapisseries.
Les portraits autrefois suspendus aux murs
* avaient disparu.
On y voyait le portrait de la duchesse Amélie en
ostume de bal masqué , le masque noir à la main ;
1 Cabinet en saillie.
- 14 -
les portraits des gouverneurs, ainsi que ceux
de tous les membres de la famille ducale.
L'Empereur se leva, se dirigea vers moi,
et, par une sorte de manœuvre, me sépara des
autres personnes au rang desquelles je me
trouvais.
En leur tournant le dos il s'adressa à moi, et me
demanda à demi-voix : si j'avais des enfants,, si
j'étais marié, et autres choses de même nature qui
pouvaient m'intéresser personnellement.
11 me parla aussi de mes relations avec la
maison princière , la duchesse Amélie, le prince
et la princesse, etc.; je lui répondis d'un ton
tout naturel.
Il parut satisfait, et traduisit mes paroles dans
sa langue, mais avec un peu plus de précision et
de netteté que je ne l'aurais fait moi-même.
<
Je dois faire remarquer ici que j'avais pu
admirer, dans le cours de la conversation, la
manière variée dont il exprimait son approbation ;
rarement il écoutait en restant immobile : il secouait
la tête d'un air pensif, ou il disait : « Oui ! » ou
« C'est bien! Il ou autres choses.
- i5 -
Je ne dois pas oublier non plus de rappeler
qu'après avoir paillé il ajoutait ordinairement :
« Qu'en dit M.- Gœt ? »
Je cherchai une occasion de demander au cham-
bellan , par un geste, si je pouvais me retirer ;
recevant de lui une réponse affirmative, je pris
congé sans plus de cérémonie (H).
Le trois.
Divers pourparlers au sujet d'une représentation
à donner au théâtre de Weimar. Le soir, Œdipe.
(WÏINAR.)
Le qu(n.
Je vais à Weimar pour les préparatifs du théâtre.
- 16 -
Le six.
Grande chasse. Les acteurs français arrivent avec
leur directeur.
Le soir, la Mort de César (J).
Le ministre Maret et sa suite logent chez moi.
Le lept.
Conversation détaillée entre le maréchal Lannes
et le ministre Maret sur l'expédition d'Espagne qui
se prépare.
Tout le monde est revenu de la chasse de Iéna
et d'Apolda.
Visite du conseiller aulique Sartorius, de Gœt-
tingue, et de sa femme.
Le quatorze.
Je reçois l'ordre de la Légion d'honneur. Talma
et sa femme, et le secrétaire du ministre Maret,
M. de Lorgne d'idonville, se rencontrent chez
moi (K).
C'est ici que finissent Les notes de Goethe sur
l'année 1808. On comprend facilement que ces
préoccupations et le spectacle de ces événements
l'absorbassent assez pour qu'il négligeât pendant
quelque temps d'écrire son journal. Nous trouvons
dans le Annales une lacune de trois mois jusqu'au
commencement de 1809. A plusieurs reprises
Goethe avait manifesté le désir de donner un
plus grand développement à cette relation con-
servée comme simple Esquisse; mais nous n'avons
rien trouvé dans ses œuvres posthumes qui pût
nous faire croire qu'il ait exécuté cette idée.
Elle est donc restée, comme tant d'autres, à
ilé t
t
el dans cet écrit serait de signaler
- 18 -
le passage de Werther auquel l'empereur fil allusion
dans son entretien avec notre auteur ; mais pour y
arriver disons tout d'abord quelques mots sur
l'esprit du roman de Werther, et sur l'époque qui l'a
vu naître ; cette étude contribuera à nous faire mieux
comprendre quelques hypothèses ingénieuses ima-
ginées par les critiques allemands à l'occasion du
passage blâmé par Napoléon. Les hypothèses que
nous rappellerons ont toutes plus ou moins un
caractère de vraisemblance, et chacune d'elle fait
ressortir un des cotés faibles de Werther, et mérite
par cela même une attention particulière. Toutefois
les dernières confidences faites par l'auteur de
Werther ati meilleur et au plus intime de ses amis
jetteront un jour nouveau sur la question, et nous
serviront à résoudre ce problème qui a exercé la
sagacité de tant d'écrivains.
Si nous examinons l'époque où Werther fut
publié, nous trouvons une mélancolie vague
répandue dans tous les esprits, qui portait alors
tant de cœurs sensibles à mépriser la vie comme
indigne et incapable de réaliser les beaux rêves
d'une âme généreuse ; époque étrange, qui
allait en enfanter une autre plus grande et plus
terrible encore. Goethe, au milieu de la grande crise-
- 19 -
du XVIIIe siècle, éprouva profondément ce senti-
ment de tristesse générale qui pesait alors sur tous
les cœurs et travaillait toutes les existences. Pour
chasser de son âme ce chagrin dévorant, il chercha
à le répandre au dehors, et il le personnifia dans
son JVcrther. Il y attaqua les usages d'un siècle
qui n'étaient plus en harmonie avec l'état social,
les préjugés des castes, l'affectation, le mauvais
goût, en utv mot les défauts et les vices de ses
contemporains.
< L'époque de cette publication, dit un philo-
sophe moderne, est en effet très-remarquable;
croirait-on qu'il y a déjà soixante-six ans l que ce
type original de la poésie du spleen a paru dans le
monde! i,
« Werther fut écrit et publié en 1774, sous
Louis XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et
de Rousseau, quinze ans avant a révolution; et
pourtant on dirait ce livre d'hier ! Il est vrai
que Goethe a prolongé si tard sa vie, que nous
le prenons volontiers pour un écrivain de notre
génération ; on ne songe guère qu'il avait quarante
1 Ceci a été écrit en 1810.
- 20 -
ans à l'époque de l'Assemblée Constituante, et
que son oeuvre capitale était achetée dès lors
depuis longtemps. Mais il y a une autre raison
qui rapproche de nous ses ouvrages : c'est qu'ils
sont empreints du même esprit qui s'est déve-
loppé plus tard. La révolution interrompit pen-
dant trente ans la marche de l'esprit poétique; la
rêverie ne put pas avoir cours au milieu d'une action
si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune
se trouvent ainsi jetés entre Goethe et ses rivaux.
Ce que Goethe avait senti vers 1770, d'autres
commencèrent à l'éprouver vers 1800; et alors de.
nouveaux Werther et de nouveaux Faust renouèrent
la tradition poétique. »
« Si la vertu n'y est pas enseignée, ajoute notre
critique, l'enthousiasme pour la vertu y respire.
J'y trouve trois grands traits de la poésie véritable,
trois signes d'avenir : le retour à la nature, le
sentiment de l'égalité humaine, le sentiment pur
de l'amour. »
« Mais ce qui manque à Werther, remarque
- 21 -
M. Saint-Marc Girardin1, c'est le respect de la
volonté de Dieu, ce goût de la règle qui rend la vie
facile et douce, parce que, fils du XVIIIe siècle,
il n'a pas la foi simple et ferme qu'avaient ses pères;
et voilà pourquoi ce pèlerin et ce voyageur sur la
terre, comme il aime à s'appeler, n'achève pas
son pèlerinage. 1
Dans ce pèlerinage de la vie, qui est pénible et
dur, ceux-là seulement vont jusqu'au bout, qui
marchent parce que Dieu le veut ; ceux qui ne vont
que tant que la route leur plaît, s'exposent bien vite
à s'arrêter.
L'auteur de Werther, aux principales époques
de sa vie, semble juger différemment l'ouvrage de
sa première jeunesse. Suivons-le à travers sa vie,
1 Pour mieux faire connaître Werther, nous renvoyons
le lecteur à la savante et éloquente leçon de M. Saint-Marc
Girardin , dans son Cours de littérature dramatique.
L'illustre académicien y consacre un chapitre tout entier
à ce roman qu'il critique avec ce sentiment dp la réalité,
avec cet amour de l'honnête et du vrai qui caractérise
tous ses travaux. ( Y. son ouvrage, éd. Charpentier,
1845, p. 118 etsulv.)
- 22 -
et voyons comment il s'exprime adolescent, homme
et vieillard. Insensible à la critique contre laquelle
il n'a jamais daigné se défendre, il montre cepen-
dant une certaine irritation lorsque l'on attaque
son Werther.
Sur le point de publier son livre, il s'adresse
ainsi à son ami Schœnborn, consul à Algerr:
« J'ai beaucoup écrit dans les derniers temps.
J'appelle surtout votre attention sur un livre qui
a pour titre : Les Souffrances du jeune Werther.
Je représente dans cet ouvrage un homme qui,
doué d'une sensibilité profonde et exquise, se
perd, en rêves enthousiastes, prépare sa malheu-
reuse destinée par une analyse trop curieuse de son
âme, et enfin, miné par un amour sans bornes et
sans espoir, met fin à ses jours. »
Cette lettre résume parfaitement le plan général
du roman.
Après la publication de son ouvrage, il en adresse
1 Juin 1774.
- 23 -
2
un exemplaire à Johann-Christian Kestner et à sa
femme Charlotte Buff, qui sont représentés dans
Werther sous les noms d'Albert et de Charlotte.
Le mari de Charlotte (nous suivons la version de
M. G. Depping) ne cacha pas son mécontentement
à l'auteur, dont il reçut bientôt une réponse. Goethe
se montre douloureusement affecté des reproches
de son ami, et il lui promet de supprimer dans
une seconde édition les passages qui pourraient
porter atteinte à l'honneur des deux époux. Mais
en même temps, convaincu de la grandeur et de la
puissance de son génie, il leur prédit que son
œuvre aura une durée éternelle ; et, en ce cas,
de quoi les époux se plaindraient-ils, puisque leurs
noms, immortalisés par lui, parviendront jusqu'à la
postérité la plus reculée? Il y prononce ces paroles :
« 0 mes amis ! pensez combien il a dû vous
aimer celui dpnt les souffrances vous causent tant
d'émoi dans un simple récit1. #
1 Studien zu Goethe's Werken von HeinrichDUntzer
Elberfeld. 1849, p. 119.
Voir aussi le spirituel article de M. Guill. Depping.
Illustration. 1852, p. 351.
- 24 -
Vers la fin de cette lettre, ce sont de ces phrases
courtes, séparées par de longs tirets, comme vous
en rencontrez dans Werther. On voit que ces carac-
tères sont tracés d'une main convulsive , indice du
trouble qui dévorait son âme. Dans cette lettre, le
nom glorieux de Goethe remplace le pseudonyme
Werther (L).
Comme le héros de son roman, il avait aimé sans
espoir. Les sentiments qu'il exprimait, il les avait
éprouvés lui-même ; et en se replaçant par la pensée
sous leur empire, il donnait pour ainsi dire aux
lecteurs la maladie à laquelle il avait échappé.
Revenu des illusions d'un amour exalté et d'une
sombre mélancolie, alarmé des ravages produits par
son œuvre, qui, comme le dit madame de Staël :
Il causait plus de suicides que la plus belle femme
du monde, » l'auteur crut devoir opposer à cette
fièvre contagieuse, provoquée par lui-même, une
comédie ironique intitulée : Le triomphe de là sensi-e
bilité ( Triumph der Empfindsamkeit), ou Manie
du Sentiment, comme on l'a aussi traduit. Dans cette
comédie, Goethe combat la fausse sentimentalité,
cette affectation des sentiments élégiaques devenue
l'état normal de beaucoup d'esprits qui promenaient
en tout lieu leur mélancolie et jouaient au Werther.
2."
Mais , plus tard, il revint avec un nouvel amour
sur son Werther. Il en prend vigoureusement la
défense contre les attaques de Lord Bristol, évêque
de Derby.
« Le noble Lord, dit-il à Eckermann, son
secrétaire (qui a recueilli avec un soin minutieux
les conversations et les paroles les moins impor-
tantes sorties de la bouche du grand poëte),
désirait depuis longtemps faire ma connaissance.
En passant par léna, il trouva un prétexte pour
m'engager à aller le voir un soir. »
« Notre Lord se plaif-ait parfois à être imper-
tinent; mais lorsqu'on renchérissait sur son imper-
tinence, il devenait traitable. 8
« Dans le cours de la conversation il me manifesta
l'intention de faire un sermon sur mon Werther ;
il tonna contre l'effet scandaleux qu'avait produit
ce roman, en m'attribuant les nombreux suicides
que sa lecture avait causés. « Werther, dit-il
c enfin, c'est un livre tout à fait immoral et
« condamnable. »
« Halte-là ! m'écriai-je, si vous parlez ainsi de
- 2 G
Il mon Werther, quel ton prendriez-vous contre
« les grands de la terre qui d'un seul trait de
« plume mettent en campagne cent mille hommes,
« dont quatre-vingt mille commettent les plus
grands excès et s'entretuent sans pitié? Et vous,
« alors, que faites-vous ? Vous rendez grâce à Dieu
Il pour ces horreurs et vous entonnez des Te Deum.
« Et maintenant vous voulez rendre responsable
Il de pareilles misères un pauvre auteur,
« condamner son ouvrage parce qu'il aura été
« mal entendu par quelques esprits bornés! Il n'a
« servi d'ailleurs qu'à délivrer le monde d'une
« douzaine de sots qui n'avaient rien de mieux à
« faire que de souffler sur le peu de lumière qui
« leur restait encore. Je croyais avoir rendu un
Il service réel à l'humanité et avoir mérité sa
« reconnaissance ; et à présent vous vous emportez
« et vous me reprochez un fait isolé , pendant que
« vous autres, grands de la terre, vous vous livrez
Il aux actes les plus violents et les plus monstrueux. »
Il Ces paroles produisirent sur mon évêqueun ex-
27 -
cellent effet ; il devint doux comme un agneau, et prit
alors un ton plein d'urbanité. Je passai une soirée
très-agréable avec lui. Lord Bristol, malgré la
grossièreté qu'il montrait quelquefois, était un homme
de beaucoup d'esprit et de tact, capable de traiter
et de comprendre les questions les plus variées et
les plus importantes. »
a Quand je pris congé de lui, il m'accompagna
jusqu'à la porte, me témoigna mille égards ; et son
secrétaire, un chapelain, poussa la politesse jusqu'à
me reconduire chez moi. »
i Ah! monsieur de Goethe, me dit-il, que
« vous avez bien parlé ! Vous avez su trouver le
« chemin du cœur de notre évêque ; si vous aviez
« montré plus de courtoisie et moins de fermeté et
« d'énergie, vous ne sortiriez pas si content de
a votre visite. »
Après ce récit fait par Goethe, Eckermann se
permet de lui dire :
« Votre Werther a été vivement attaqué par
IL d'autres'; vous avez eu beaucoup à supporter à
- 28 -
a cause de cet ouvrage ; votre aventure avec
« lord Bristol me rappelle votre entretien avec
« Napoléon. M. de Talleyrand n'assistait-il pas à
« cette entrevue? »
« M. de Talleyrand y assistait en effet.
Il L'Empereur s'était montré gracieux et très-
« aimable ; il traita cette matière avec une grande
« élévation dans les idées, telle qu'on pouvait
« l'attendre d'un esprit aussi éminent »
Enfin, parmi les opinions les plus curieuses
exprimées par Goethe dans les dernières années de
sa vie, il ne faut pas omettre la suivante, où nous
trouvons ces mots caractéristiques :
« Werther, dit-il encore à Eckermann, est une
Il créature que j'ai nourrie du sang de mon cœur,
« de même que certain oiseau nourrit ses petits.
« Il y a dans Werther tant de pensées intimes de
« mon âme, tant de sentiments et d'idées qui
1 n'appartiennent qu'à moi, que j'eusse pu en faire
1 Eckermann, éd. Brockhaus, III, 327. Goethe,
éd. Cotta, XXVII, 63 et 494.
- 29 -
1 la matière d'un roman en dix volumes. Au reste,
1 la lecture de Werther a produit sur moi-même
• une grande émotion. Je ne l'ai lu qu'une seule
• fois depuis la publication, comme je l'ai déjà dit
1 à plusieurs reprises, et je me garderai bien de le
1 lire une seconde fois. Les lettres de Werther
« sont des fusées qui lancent l'incendie dans tous
• les cœurs. Cette lecture, si je l'entreprenais
1 encore, me causerait du malaise ; je souffre rien
« qu'en pensant à Werther; j'éprouve des angoisses
« cruelles ; et je craindrais, à une nouvelle lecture,
1 de retomber dans l'état pathfologique qui a fait
* naître cette production si intime de moi-même. »
La conversation continue sur cette matière ;
enfin Eckermann lui demande quel est l'endroit
blâmé par Napoléon.
a Devinez! » répond Goethe avec un sourire fin.
Eckermann lui cite alors le passage suivant de
Werther :
« L'apparition du domestique de Werther
augmenta encore le tourment de Charlotte.
-.30 -
« Il remit le petit billet de Werther à Albert1
qui se retourna froidement vers sa femme, et
lui dit : a Donne lui les pistolets. Je lui souhaite
un bon voyage, » ajouta-t-il en s'adressant au
domestique. »
« Ce fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle
tâcha de se lever, les jambes lui manquèrent ; elle ne
savait ce qui se passait en elle. Enfin elle avança
lentement vers la muraille, prit d'une main trem-
blante les pistolets, en essuya la poussière. Elle
hésitait , et aurait tardé longtemps encore à les
donner, si Albert ne l'y avait forcée par un regard
interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au
jeune homme, sans pouvoir prononcer un seul mot.
Quand il fut sorti de la maison, elle prit son
ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à
une inexprimable agitation. Son cœur lui présageait
tout ce qu'il y a de plus sinistre. Tantôt elle voulait
aller se jeter aux pieds de son mari, lui révéler
tout, la scène de la veille, sa faute et ses pressen-
t Ce billet contient ces paroles : « Voudriez-vous
bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me
propose de faire T »
- Si -
timents ; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait
une pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer
du moins qu'elle persuaderait à son mari de se
rendre chez Werther. Le couvert était mis ; une
amie, qui n'était venue que pour demander quelque
chose, voulait s'en retourner. on la retint; elle
rendit la conversation supportable pendant le repas ;
on se contraignit, on conta, on s'oubliaI, Il
Eckermann ajoute :
« Vous vous êtes sans doute donné beaucoup de
« peine pour motiver ce silence de Charlotte, qui
a cache ses tristes pressentiments et ses craintes à
« Albert; mais toutes les considérations du second
« ordre devaient nécessairement céder le pas à son
« attachement pour Werther, et surtout dans une
« circonstance si grave où il s'agit de la vie de
« son ami. *
« Votre observation n'est pas mauvaise, lui
1 Goethe véd. Colta, XIV, 148. Werther, édition
Charpentier, p. 210.
- 32-
« réplique Goethe ; mais pour des motifs parti-
« culiers je dois garder le silence sur ce point, et
« je m'abstiens de vous dire si Napoléon a fait
« allusion à ce passage ou à un autre1. »
Beaucoup de critiques allemands ont tâché
de résoudre cette difficulté. Ils ont presque tous
avancé des hypothèses plus ou moins spécieuses.
Il n'entre pas dans notre plan de rapporter
toutes ces opinions contradictoires, bien qu'elles
contiennent quelquefois de judicieux aperçus.
Mentionnons cependant la thèse soutenue par
M. Duntzer, auteur des Études sur Goethe, grand
et précieux travail le plus étendu et le plus appro-
fondi à la fois de tous ceux qui .aient été publiés
sur cet auteur.
Nous lisons dans une lettre de Werther le pas-
sage suivant :
« J'avais quelque chose en tête dont je ne
voulais vous parler qu'après coup ; mais puisqu'il
1 Eckermann, éd. Brockhaus, III, 37.
33 -
n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement-
Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu
longtemps au cœur. Ç'a été le principal motif qui
m'a engagé à suivre ici le prince qui est général au
service de Russie. »
Napoléon, pense M. Düntzer, devait trouver
étrange le projet de Werther d'aller à la guerre.
Qu'allait-il faire à la guerre ce pauvre Werther ?
A l'Empereur il fallait des hommes aux nerfs
d'acier; un soldat tel que Werther ne pou-
vait lui convenir. Qu'allait - il faire à la guerre
cet homme d'un caractère si contemplatif et
d'une humeur si rêveuse ? Cette résolution a
dû faire sourire l'Empereur. Peut-être aussi
Napoléon trouva-t-il sa passion pour Charlotte
trop faible, pour que ce caprice belliqueux l'em-
portât un instant sur son amour
Un autre critique, M. Schubarth , auteur d'une
dissertation sur Werther, nous rapporte une conver-
sation qu'il eut avec Goethe en 1820. Goethe
1 Diinlzcr. Études sur Goethe, p. 139.

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