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Épidémie naturaliste

De
94 pages

DISCOURS PRONONCÉ AU PROFIT D’UNE SOCIÉTÉ POUR L’ENSEIGNEMENT EN 1880

MESSIEURS, MESDAMES,

La matière que je me propose de traiter devant vous ce soir n’est pas étrangère à l’objet de cette réunion ; elle se rattache, au contraire, par un lien étroit à l’éducation. Je dirai plus, elle en fait partie.

L’éducation ne se fait pas seulement à l’école ; elle se fait en même temps, et après le stage voulu, sur une échelle bien plus vaste dans l’exercice de la vie extérieure au contact des choses, des événements, des personnes, par ce qu’on voit, ce qu’on entend et ce qu’on lit.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Maria Deraismes

Épidémie naturaliste

PRÉFACE

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ÉPIDÉMIE NATURALISTE

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**

Phénomène bizarre, notre époque aspire à la régénérescence et elle nous donne une littérature de décadence. Car, pour le fond et pour la forme, elle semble être le fait d’une race épuisée, débilitée et corrompue ; sans inspiration, sans grandeur, réduite à ne pas lever les yeux au-dessus d’elle-même, à se prendre pour unique objectif, à se mirer dans ses bassesses, ses platitudes, ses vices, ses folies, ses hontes, voire même ses crimes ; s’attachant à ne faire ressortir des sujets qu’elle traite que les côtés scandaleux, grossiers, repoussants, jusqu’à ceux qui comprennent les servitudes viles et secrètes de la vie organique, appelées par les latins postscenia, et que, jusqu’ici, nous nous efforcions de dissimuler avec soin à la vue du monde, lequel, du reste, n’a rien à gagner à les voir, les connaissant pour son propre compte et par son expérience quotidienne.

Sans doute, pour être juste, il faut reconnaître qu’il se manifeste, de temps à autre, dans d’honorables conditions, des réminiscences de l’école haute, dite classique, qui sont accueillies avec estime, mais sans enthousiasme, comme appartenant à un genre démodé, fini ; en conséquence, incapable de conduire le mouvement littéraire actuel. Donc, l’attention et les encouragements vont ailleurs.

Ceux qui récriminent contre la nouvelle direction que prennent les lettres lui prêtent pour cause la dissolution de notre époque.

Récemment une conférence faite par un pasteur protestant, membre du Sénat, a roulé sur cette matière. L’enseignement matérialiste, l’incrédulité du siècle en ont fait tous les frais.

Cette vieille opinion que la littérature reflète l’état des mœurs étant admise, il est certain qu’on serait autorisé à croire que la nôtre, qui pose en principe que le vulgaire est seul réel, est la logique expression d’une dégradation de la conscience, de l’esprit et conséquemment du goût.

Il n’en est rien cependant ; car jamais, à aucun moment de notre histoire, les questions d’ordre le * plus élevé n’ont été étudiées, discutées et près de se résoudre dans un sens favorable comme aujourd’hui.

Nos moeurs, sauf exception, sont mauvaises, j’en conviens, mais elles ne sont meilleures nulle part et ne l’ont jamais été en aucun temps. Les études historiques, faites d’après des documents positifs, nous ont édifiés sur ce point. Ces mauvaises mœurs, dont nous nous plaignons, proviennent plutôt d’une fausse organisation sociale, d’un classement factice que des vices de l’humanité. Il y a là une distinction à établir, et nous ne soutenons la République — dont le principe est la justice — que pour réformer, reviser les lois et les institutions défectueuses dont la conséquence est l’immoralité générale.

Et ce qui se passe en ce moment, où j’écris, confirme l’exactitude de ce jugement.

Cette révolte publique contre l’indélicatesse et l’improbité prouve amplement que la conscience collective est encore intacte et qu elle n’a oublié aucune des traditions de l’honneur.

Non, il n’y a pas concordance obligée entre la chose littéraire et la chose morale. Et les faits le démontrent.

Dans les époques les plus dissolues, n’a-t-on pas chanté les beautés de l’innocence et de la vertu, aux grands applaudissements de ceux qui pratiquaient le contraire.

Ces contrastes sont fréquents en société. Des libertins exaltant la candeur et la virginité, des coquins se plaisant au récit d’actes honnêtes. L’humanité a ces besoins d’opposition. Changer fictivement de milieu est pour elle sujet de distraction et de sensations nouvelles.

Certes, il est moins étonnant que des vicieux, des criminels s’intéressent, par simple curiosité, aux luttes et aux épreuves de la loyauté et de la vertu, que des honnêtes gens se passionnent pour des faits dont les motifs déterminatifs sont aux antipodes de leurs principes.

Mais, comme nous ne saurions trop le répéter, ces contradictions sont inhérentes à l’humanité. On ne les explique que par cette attraction de l’antithèse qui pousse les individus à sortir de leurs habitudes, ne fût-ce que par imagination.

La véritable raison de cette débauche de la plume est dans la recherche du nouveau. Chacun voudrait dire ce qui n’a pas encore été dit, dépeindre ce qui a passé sous silence ou qui n’a frappé les yeux de personne ; ou tout au moins inaugurer une forme suffisamment saisissante pour arrêter l’attention et frapper l’esprit.

Je conçois très bien ce désir de la nouveauté et cette espérance de l’avoir trouvée. Ce peut être une noble ambition que de travailler à ouvrir une nouvelle voie, à tracer un sentier inexploré, à doter le séculaire monument des Lettres d’un appendice de plus.

Est-ce une illusion ? N’en est-ce pas une ? C’est ce que nous verrons tout à l’heure.

Malheureusement, nous pouvons affirmer que ce noble motif n’est pas le seul mobile des âmes.

Dans la carrière des lettres, le côté commercial tend, de plus en plus, à l’emporter sur le côté littéraire. Il se passe là des faits analogues à ceux de l’industrie. L’industrie recherche tout ce qui peut surprendre l’acheteur, attirer son attention, fût-ce par produit insolite. Dans ce domaine, c’est pure question de mode, et heureusement celle-ci est changeante.

En littérature et en art l’intrusion de l’insolite a une autre portée.

Il est certain qu’en ne craignant pas d’aborder l’insolite, l’excentrique, on peut faire du nouveau. Mais l’important est que ce nouveau marque un progrès soit par une acquisition de fond, soit par un perfectionnement de la forme. C’est là que gît la difficulté en ce qui concerne les œuvres d’imagination.

L’imagination s’est ingéniée, depuis des siècles, à grouper de mille façons les événements, à différencier les caractères de même nature par des nuances minuscules, infinitésimales ; de telle sorte qu’il est quasi impossible de découvrir d’autres combinaisons. Il ne reste donc plus qu’à adapter ces matériaux, toujours identiques à eux-mêmes, aux convenances des milieux, incessamment modifiés.

Ceci dit, les jeunes, comme on les appelle, se sont lancés dans la voie de l’insolite. Il est curieux d’étudier, dans ses phases diverses, cette genèse d’une littérature qui, de parti pris, quitte successivement les sommets pour aller se fixer dans les bas-fonds.

C’est en art que, d’abord, l’essai d’une école dite réaliste fut tenté. Les novateurs allaient s’adresser aux yeux avant d’atteindre l’esprit. Il s’agissait de familiariser le regard, de refaire son éducation ; puis ce sens une fois dérouté, de passer à l’oreille et à l’intelligence. A coup sûr, il n’y a eu ni préméditation, ni méthode, mais les choses se sont passées ainsi, sans exposition préalable d’un système, sans programme établi que je sache.

Ce fut Courbet qui ouvrit le feu. Richement doué comme peintre, non quant au coloris qu’il a lourd et noir, mais quant à la vigueur de la brosse et à la solidité de sa touche. Courbet manquait d’élévation dans les idées, et, naturellement, était porté à voir dans toute chose le côté prosaïque et trivial. Avec ces dispositions natives, renforcées du désir de faire parler de soi quand même, il fit de la sélection à rebours. Il s’arrêta aux types les plus vulgaires, les adopta de préférence et en fit ses modèles favoris. Pour composer ses tableaux, il les plaçait dans un cadre assorti à leur caractère inférieur. Ce qui donna à son talent une sorte d’allure canaille. Son Après dîner à Ornans nous montre trois voyous à table éclairés par un jour de cave. Ses Demoiselles de village, quelques servantes attiffées en rupture de gargote. Sa Baigneuse, une grosse femme avachie et déformée par l’embonpoint ; capitonnée au dos comme un fauteuil, et digne de figurer sur un champ de foire. Sa Femme au perroquet, dont les accessoires dénotent un lupanar au rabais. Son Retour de la conférence ne représente que des trognes avinées.

Et quand on pense que Diderot, dont se recommandent les réalistes, blâmait même Rubens de manquer de goût en s’en tenant à la race flamande trop plantureuse et trop massive, suivant lui. Qu’eût-il dit devant la Baigneuse de Courbet ?

Le peintre natif d’Ornans joignait à la vulgarité de ses sujets certaines innovations bizarres consistant à supprimer la perspective et à rendre les contours semblables à des fils d’archal. Dans le premier cas, il rappelait les peintres naïfs du XIVe siècle et faisait reculer l’art. Dans le second, il s’éloignait de la nature, puisque le contour n’a pas d’existence propre, n’étant que la limitation de l’objet ou de l’être.

Qu’on ne s’étonne donc pas du toile que souleva Courbet.

Devant cette exhibition insolite, le public se rebiffa, il en était encore resté à une tout autre conception de l’art. Il conspua les œuvres susdites et leur auteur. Au Salon, plusieurs envois de Courbet furent refusés. Ce fut pour lui la meilleure des réclames. un certain camp le posa en victime. Dans la presse, une nuée de débutants sans notoriété virent là l’occasion d’en conquérir une. Ils se firent les apologistes et les défenseurs de l’artiste qu’ils disaient persécuté.

Il fallait les entendre : « Enfin venait d’apparaître une école nouvelle ! Enfin l’art et en même temps les lettres, car les deux sont régis par la même loi, allaient sortir de l’ornière classique. Jusque-là les lettres et l’art n’avaient vécu que de convention et de fantaisie.

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