Épisode de l'émigration française, par M. de ["sic"] Laurentie

De
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F. Bouquerel (Paris). 1868. In-16, 324 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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ÉPISODE
l'ÉMMJilTro\;:JRAiGAiË
PAR M. LAURENT! É
PARIS
F. HOUQUEREL, LIBKAIRI2 ÉDITEUK
31, HUE CASSETTE, 31
1868
EPISODE
DE
L'ÉMIGRATION FRANÇAISE
ÉPISOD»
DE
L'ÉMIGRATION FRANÇAISE
PAR M. DE LAURENTIE
PARIS
F. BOUQUEREL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
31, RUE CASSETTE, 31
1868 , IL
C'était vers les derniers jours de 1791.
Depuis un mois il se tenait au château de Saint-
Maurice, sur les confins de la Provence et du com-
tat, des délibérations de famille sur Fétat de la
France et sur les devoirs de la noblesse.
Le comte de Saint-Maurice, d'une race qui re-
montait à la croisade de saint Louis, avait gardé
la foi des aïeux. Capitaine au régiment d'Aunis,
il avait fait la guerre d'Amérique, et, revenu avec
Rochambeau, il avait été fait maréchal de camp.
La noblesse l'avait élu député aux États géné-
raux, et là il s'était assis parmi ceux qui, pour
sauver la monarchie, pensaient qu'if suffisait de
la réformer. On l'avait vu, dans la nuit du 4 août,
2 • EPISODE DE h EMIGRATION FRANÇAISE.
ardent à demander avec le jeune Mathieu de Mont-
morency l'abolition des droits féodaux, des jus-
lices seigneuriales, des franchises des villes et
des pays d'État, de tout ce qui ressemblait à des
privilèges dans une société, « mûrie, disait-il,
pour l'égalité ».
Depuis lors quelque doute était entré dans son
esprit. Il avait vu la France en proie aux factions ;
la royauté était captive, humiliée, une soif se-
crète de régicide tourmentait les assemblées nou-
velles ; le désordre était partout ; il était même
clans l'armée, cette gardienne de l'ordre; l'officier
gentilhomme sentait le commandement trembler
dans sa main; sa voix n'avait plus de prestige;
le sous-officier ne se soumettait plus à ses ordres
sans murmure, et le soldat, à cet exemple, gros-
sissait l'indiscipline par des allures indécises qui
voulaient ressembler à de l'indépendance et tou-
chaient à la sédition.
Le comte de Saint-Maurice, à cette vue,-avait
commencé à se défier de ses voeux de réforme;
toutefois il n'en désespérait point encore. Son
enthousiasme seulement s'était calmé, et il attcn-
EPISODE DE L ÉMIGRATION FRANÇAISE. 3
dait l'heure propice où le génie de la France
triompherait de ces ferments de nouveauté.
Mais par degrés le lien militaire avait achevé
de se rompre ; des officiers sentant de plus en
plus la résistance ou l'aversion de leurs soldats,
s'étaient retirés avec colère, quelques-uns avec
le dessein de s'aller joindre à un corps d'émigrés
formé sur le Rhin. Le comte de Saint-Maurice
n'avait point approuvé ces résolutions. Il y voyait
le signe d'un malheur, pire que la guerre civile
elle-même. Il disait que c'est en France que le
gentilhomme devait se servir dé l'épée, et si on
lui répondait que la France ne s'appartenait plus,
que le gentilhomme n'y trouverait plus de vo-
lontés sympathiques, et que le peuple obéissait à
d'autres entraînements, il s'écriait qu'on con-
naissait mal le peuple : et il est vrai que des scélé-
rats l'égaraient et le corrompaient ; mais de lui-
même le peuple était droit et honnête; il aimait
la monarchie ; il aimait tout ce que les conjurés
voulaient abattre-, et c'est dans les bras du peuple
enfin que le gentilhomme devait se jeter pour
i EPISODE DE L EMIGRATION FRANÇAISE.
combattre ceux qui n'avaient d'autre dessein
que de l'asservir.
En un mot le comte du Saint-Maurice croyait à
la liberté, il croyait à la loyauté, et, fidèle à lui-
même, il s'en était venu au milieu des populations
dont il avait été le père plutôt que le seigneur pour
s'associer à leurs destinées nouvelles, et rester
leur ami, s'il ne devait plus être leur guide et leur
patron.
Retiré avec sa femme et ses enfants dans ce
château de Saint-Maurice, jusque-là paisible, il
suivait la marche de la révolution, chaque jour
grossie d'émeutes, de meurtres et d'incendies.
Sa femme, Sophie de Bellegarde, tenait aux
grandes races méridionales, aux Sabran de Pro-
vence et aux Navaille de Gascogne ; il y avait dans
ses veines du sang des Lusignan qui avaient régné
à Jérusalem. Ce souvenir lui donnait de la fierté ;
elle se croyait reine encore, mais reine toutefois
pour répandre autour d'elle les bienfaits. Elle avait
fait du château de Saint-Maurice un asile pour
les vieillards, les indigents et les infirmes. Mais son
patronage avait peu de charme ; il y avait quelque
EPISODE DE L EMIGRATION FRANÇAISE. D
chose de hautain dans sa bonté ; on parlait de ses
libéralités, on parlait moins de son affabilité
et de sa grâce ; et pour elle, elle ne soupçon-
nait pas que la bienveillance eût besoin de popu-
larité, non qu'elle fût indifférente aux affections,
mais le respect répondait mieux à ses idées de di-
gnité.
M. et Mme de Saint-Maurice avaient un fils et
une fille, Léonce âgé de 20 ans, Valentine âgée de
18 ans, l'un et l'autre accoutumés dès le premier
âge à s'identifier avec les pensées et les senti-
ments de leur père et de leur mère, à goûter leurs
joies, à ne connaître que leurs désirs.
Léonce avait été élevé par un précepteur élé-
gant et lettré, l'abbé Millins, que les idées nou-
velles avaient effleuré, qui s'était cru un moment
philosophe, mais qui, fidèle néanmoins aux lois
austères de sa vocation, se sentait capable de re-
trouver l'énergie du prêtre, s'il fallait quelque
jour lutter pour la foi et pour l'Église.
Léonce était destiné aux armes ; mais la hiérar-
chie militaire était transformée, et le jeune gen-
tilhomme s'armait de patience, attendant le mo-
6 ÉPISODE DE LEMIGRATION FRANÇAISE.
ment où il pourrait ceindre l'épée de ses pères. Les
agitations politiques dont il entendait le bruit, ne
lui avaient paru jusqu'ici, comme à son père, que
des manifestations de la vie nationale ; son précep-
teur l'avait au début mal disposé à étudier la nature
de ces commotions, et il ne soupçonnait pas qu'elles
pussent être un prélude de ruine générale.
Valentine n'avait pas non plus quitté le foyer.
Une gouvernante, Mlle Marianne, l'avait d'abord
bercée, et puis elle l'avait suivie dans ses jeunes
ans jusqu'à l'adolescence en l'entourant de tous
les soins d'une mère. Une gouvernante alors n'é-
tait pas une institutrice, et l'éducation des femmes
n'avait pas les raffinements que nous lui avons vus
depuis. C'est de l'abbé Millins que Valentine avait
reçu des leçons sur la religion et sur l'histoire,
en même temps qu'elle avait appris de sa mère
les usages de la bonne compagnie ; double instruc-
tion qui devait suffire à sa vie, si des événements
inopinés n'en devaient pas changer la destinée.
Valentine était grande et belle ; facilement elle
avait pris quelque chose des airs de fierté de sa
mère, elle en avait pris aussi le goût des vertus
EPISODE DE LEMIGRATION FRANÇAISE. /
qui s'associent à la dignité. Sa bonté néanmoins,
sans être plus familière, avait plus d'effusion et
d'aménité, image en cela de son père qui ne se
croyait gentilhomme que pour avoir le droit d'être
aimé de ceux à qui il s'appliquait à faire du bien.
Telle était donc la famille présentement réunie,
avec quelques vieux domestiques, qui au château
se sentaient chez eux et se croyaient un peu les
seigneurs des alentours.
Un intendant, sans autre titre que celui d'ami,
avaitlegouvernement.de la maison. Il y avait,
disait-on, du mystère dans sa naissance, mais nul
ne songeait à lever le voile qui le couvrait. Il avait
été élevé à côté du comte, on ne l'appelait que
M. Joseph; il n'était pas moins respecté des maî-
tres que des serviteurs. Homme de bon sens et
d'intégrité, il était le conseil et la lumière de la
famille dans les affaires privées, et d'ordinaire le
comte l'interrogeait sur les affaires publiques. Il
ne lisait point les journaux, • mais il écoutait les
rumeurs*; il ne savait point les nouvelles, mais il
devinait les événements.
Il était veuf ; sa femme était morte en lui don-
8 ÉPISODE DÉ L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
nant une fille que le comte et la comtesse avaient
tenue au baptême ; compagne d'abord de Valen-
tine, elle était devenue ensuite son amie, si ce
n'est qu'une certaine distinction de rang donnait
à l'affection de l'une plus de liberté, à celle de
l'autre plus de retenue et pour cela peut-être plus
de tendresse.
Du reste le silence régnait autour du château
ainsi habité. Le voisinage semblait s'être dépeuplé ;
la plupart des gentilshommes un moment retirés
dans leurs terres, s'en étaient éloignés au bruit des
clameurs qui partaient des villages ; et ainsi il ar-
riva que la haine des méchants manquant d'objet,
la peur des bons leur fut un prétexte : la fuite
des uns devint le péril des autres et le crime de
tous.
Entre les rares gentilshommes restés sur leurs
terres, était le jeune marquis de la Roche, naguère
garde du corps du roi, qu'on avait vu aux jours
sinistres des S et 6 octobre défendre la reine de
France à côté de Miomandre et de Varreourt ; il
s'était échappé sanglant des mains des sicaires, et
lorsque les gardes du roi avaient été dispersés,
ÉPISODE DE L EMIGRATION FRANÇAISE. 9
il s'en était venu attendre l'heure où il pourrait
remettre son épée au service du roi et de la
France.
Mais chaque jour cette heure s'était éloignée,
et seul dans son château de la Roche, il bouillon-
nait d'impatience et exhalait sa colère en cris me-
naçants contre les tyrans de sa patrie.
Parfois il venait à Saint-Maurice épancher ses
irritations ; mais parfois il s'en retournait mécon-
tent du comte et du calme de ses jugements, et ne
pouvant accuser sa droiture et son courage, il ac-
cusait son indulgence et ses illusions. Tout son dé-
• sir était de saisir l'instant propice pour s'aller join-
dre aux gentilshommes qui avaient fui la patrie,
et espéraient la reconquérir par des coups- d'épée.
Cependant le Midi s'était couvert de meurtres ;
le comtat Venaissin, récemment enclavé à la
France, avait vu éclater aussitôt des attentats im-
punis ; l'Italie et les îles de la Méditerranée
avaient vomi sur ces régions sans organisation et
sans défense des amas de bandits et de sicaires ;
et il s'était trouvé un chef digne de les conduire au
massacre, au pillage et à l'incendie : il s'appelait
4.
10 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
JOURDAN ; il garde dans l'histoire le surnom hideux
de Coupe-tête. Avignon devint bientôt le théâtre
de ses fureurs ; il se précipita sur la ville avec son
cortège de meurtriers ; la ville même lui fournit
des auxiliaires : en ce temps le crime naissait de
lui-même au milieu des populations qui la veille
étaient paisibles et semblaient le plus innocentes.
Tout fut noyé de sang; noblesse et peuple,
hommes, femmes, enfants, tout fut confondu
dans le meurtre ; les cadavres étaient jetés dans le
Rhône, ou bien amoncelés dans une tour qu'on
appelait la tour de la Glacière, autre nom célèbre,
et sinistre àjamais dans le souvenir des hommes.
La nouvelle de ces sanglantes atrocités était
en un moment répandue de toutes parts, portant
dans les âmes scélérates une émulation inusitée
de crime, et dans les âmes honnêtes un étonne-
ment qui glaçait la douleur.
Le château de Saint-Maurice s'émut comme
tout le reste de la Provence ; depuis un mois s'é-
taient ouvertes ces délibérations de famille dont
j'ai parlé au début sur les devoirs des gentils-
hommes, et non-seulement des gentilshommes,
ÉPISODE LE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 41
mais de tous les gens de bien, en regard d'une si-
tuation qui n'offrait pour perspective que l'assas-
sinat. Le jeune marquis de la Roche s'était trouvé
habituellement à ces conférences ; l'abbé Millins y
avait été appelle, ainsi que M. Joseph, et chacun y
avait paru avec la disposition connue de ses pen-
sées ou de ses passions, le comte de Saint-Maurice
avec la douleur d'un homme de bien qui a perdu
ses illusions, la comtesse avec la colère d'une
femme qui a perdu ses bienfaits, l'abbé Millins avec
un air de surprise qui veut ressembler encore à
de la confiance, le marquis de la Roche avec des
éclats de vengeance et d'anathème, M. Joseph avec
une consternation froide et une résignation déses-
pérée, tous avec une pensée commune de malé-
diction sur un état de révolution qui menaçait de
livrer la France à des légions d'assassins.
Au premier bruit des meurtres d'Avignon, le
marquis de la Roche courut au château de Saint-
Maurice ; il était pâle, agité ; il entra au salon
comme un homme qui cherche un coupable ; et
il en cherchait un en effet, et ce coupable était le
comte dont le crime à ses yeux avait été de croire
42 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
à des réformes qui s'accomplissaient par le car-
nage: et dès qu'il le vit : « Eh ! bien, comte, s'é-
cria-t-il, voilà votre révolution ! la voilà! Avignon
est dans le sang ; le Rhône roule des cadavres ; la
France est aux mains des scélérats ! Croirez-vous
encore à la liberté, à la liberté qui sème le carnage?
et voudrez-vous encore qu'on soit immobile et
qu'on attende ? Attendre quoi ? les meurtriers ?
Patience ! ils viendront; qui les arrête?...
Et il allait ainsi continuer.
« Monsieur le marquis, lui dit le comte d'une
voix grave et émue, respectez ma douleur et res-
pectez aussi la vôtre. Nos parents d'Avignon sont
égorgés; pleurez-les comme moir et comme moi
maudissez les égorgeurs. S'il ne faut que du cou-
rage et une épée pour les punir, vous me suivrez,
je suis votre aîné, et j'ai droit de marcher le pre-
mier »
Ces paroles dites d'un ton fier et attendri tout à
la fois, firenttomber l'exaltation du jeune marquis,
qui prit la main du comte, et se laissa choir sur
un fauteuil en se couvrant le front, comme abîmé
dans les regrets et dans la douleur.
ÉPISODE CE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 43
Mme de Saint-Maurice était accourue ; son fils
et sa fille l'avaient suivie; il y eut d'abord quelques
moments de silence au salon. « Qu'est-ce ? dit la
comtesse étonnée; avons-nous à pleurer plus de
malheurs ? N'en est-ce point assez ? Marquis, vous
vous taisez; qu'arrive-t-il encore?
— Rien de plus, dit le marquis, si ce n'est que
la colère me rend fou.
— C'est le moment de ne pas l'être, dit le
comte et de voir sagement ce qui reste à faire.
Appelons nos deux amis, l'abbé Millins et M. Jo-
seph; nous avons peu de moments à délibérer;
car le pays est en feu, et on me dit que les ban-
dits sonnent au loin le tocsin ».
Peu après entrait M. Joseph et l'abbé Millins.
« Vous savez les malheurs d'Avignon, dit le
comte; ils révèlent une conjuration de meurtriers,
devant laquelle nous avons à prendre un parti,
monsieur Joseph, avez-vous quelque bon avis à
nous donner.
— Un avis! je ne sais plus même si je pense,
monsieur le comte; je suis comme un homme
mort.
44 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
— Voyons! reprenez la vie ! Vous connaissez le
peuple, ses impressions, ses opinions, ses désirs.
Est-il possible de compter sur quelques braves
gens et de les armer?...
— Je ne connais plus le peuple ; il n'y a plus
de peuple; il n'y a que des multitudes ivres. Hier
au village tous étaient comme des insensés, et les
plus insensés étaient ceux qui précédemment
étaient les plus sages. Je leur parle, ils ne m'é-
coutent pas. Je leur aidit les malheurs d'Avignon ,
ils n'ont été ni émus ni surpris. Quelques-uns ont
pleuré, c'étaient de pauvres vieillards. Les jeunes
jettentrleur chapeau en l'air, et ils ouvrent une fa-
randole. C'est une contagion de folie, et moi-
même je cherchais mon bon sens, et me deman-
dais si je n'étais pas agité par quelque illusion.
— Etrange chose ! Mon Dieu, dit le comte...
— Point étrange, allez ! dit la comtesse ; je le
savais bien que ces âmes étaient lâches... étaient
ingrates... étaient scélérates... qu'elles ne méri-
taientpas l'affection ni les bienfaits...
— Madame, dit le comte, n'aggravons pas nos
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 15
maux par la plainte, et surtout ne regrettons pas
le bien ; peut-être l'avons-nous mal fait.
— Ah ! c'est nous qui serons coupables ! Al-
lons-nous faire l'apologie de ceux qui répondent
à l'affection par la haine, aux bienfaits par le
meurtre ?
— Modérons-nous, de grâce, dit le comte,
est-ce le moment d'accuser nous ou les autres?
Nous voici en de grands périls, cherchons à les
conjurer. Je veux croire que tout n'est pas perdu,
et qu'on peut, avec delà bonne volonté et delà
prudence toucher et diriger le peuple, qui n'est
pas sans doute devenu scélérat en un moment. Si
j'allais au village!.. Monsieur Joseph, qu'en pen-
SCZ-YOUS ? Si j'allais parler à ce peuple égaré ! si
j'allais lui adresser des paroles de raison, de to-
lérance, de liberté!... C'est le petit nombre assu-
rément qui est perverti.
— Mais n'est-ce pas le petit nombre, dit la
comtesse, qui mène le grand nombre? Qu'espé-
rez-vous? Notre place n'est plus ici, elle n'est plus
au milieu d'une nation de pervers et de furieux!
Fuyons ! fuyons ! allons, fût-ce au bout du
16 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
monde, chercher une terre meilleure, une terre
qui n'appartienne pas aux assassins ».
Et parlant ainsi la comtesse s'agitait et bondis-
sait sur son fauteuil. Et puis elle jetait des re-
gards mêlés de reproche, de colère et de surprise
sur l'abbé, sur son fils, sur le marquis qui se tai-
saient.
« Suis-je donc seule à m'indigner ? dit-elle.
Marquis, vous m'étonnez ! Qu'est devenu votre
fier courage ! N'êtes-vous plus le gentilhomme
du o octobre ! D'où vient que vous êtes muet !
— Madame, je suis prêt à me faire tuer encore
et toujours. Mais j'ai oublié un moment qu'ici
quelqu'un a droit de me donner le signal.
— Mon ami, dit le comte, nous ne sommes plus
vous et moi que des gentilshommes; nul de nous
ne donne le signal, mais éclairons-nous mutuelle-
ment sur notre devoir, et s'il nous est connu,
remplissons-le avec le même courage. Quepen-
sèz-vous enfin ? qu'y a-t-il de possible ! qu'y a-t-
il à faire ! Parlez, puisque la comtesse vous at-
tend.
— Vous m'interrogez, je réponds, dit le mar-
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 17
quis. Rien n'est possible en France,' tout est pos-
sible hors de France. Isolés, nous sommes faibles ;
réunis, nous sommes forts. Courons à nos frères
du Rhin et dans quelques semaines nous sommes
maîtres.
— Maîtres ! quel mot, cher marquis ! Ne voyez-
vous donc pas que la France ne veut pas de maî-
tres, et que c'est pour cela qu'elle se laisse aller
aux mains de scélérats qui lui font croire que par
eux elle est affranchie ? Vous m'avez parlé de mes
illusions ; n'ayez pas d'illusions à votre tour ; vos
illusions seraient pires. Pour moi, je vois bien où
peut aller la révolution que j'ai vue naître; elle peut
aller au chaos ; elle veut y aller, elle y ira peut-
être; mais ne pensez pas, mon ami, qu'il nous soit
donné de la contenir en nous proposant d'être maî-
tres. Non, il n'y a plus de maîtres...
— C'est donc la fin du monde ! s'écria la com-
tesse.
— C'est la fin de notre monde, dit le comte avec
gémissement, et bien des causes peuvent l'avoir
amenée ; mais est-ce le moment de les dire ! Mes
amis, tout est nouveau, et dans ce qui est nouveau
18 ÉPISODE DE LEMIGRATION FRANÇAISE.
je cherche s'il y a pour nous une place, s'il y a un
devoir, s'iljy a un espoir... Monsieur l'abbé, dites-
nous donc enfin votre pensée ; car la religion est
la grande lumière dans tous les accidents de la
vie ; nous l'avons méconnue, cette lumière, dans
la prospérité; va-t-elle nous manquer dans le
malheur?
— Monsieur le comte, dit l'abbé d'une voix at-
tristée, je me sens foudroyé et ma raison ne voit
plus clair. J'avais cru aussi à un monde nouveau
et je croyais le voir se lever doux et fortuné ; je
le vois se lever avec des malheurs et des crimes ;
ne doit-il être qu'une expiation? et ne devons-
nous être que des victimes ?
— Mais c'est effroyable, ce que dit l'abbé, s'é-
cria le marquis. Une expiation ! des victimes ! c'est
donc nous qui sommes les criminels, et c'est
nous qui sommes punis !
— Ne vous récriez pas, monsieur le marquis,
il y a des temps où les innocents portent-la peine
des coupables. Ce n'est pas vous, ce n'est pas
monsieur le comte, qui êtes les coupables, et
permettez-moi d'ajouter, ce n'est pas moi non
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 19
plus qui le suis ; mais tous nous sommes les héri-
tiers et les représentants d'un monde qui n'est
pas sans reproche; de grands exemples l'ont
égaré, de grands vices l'ont souillé, de grandes
impiétés l'ont perverti ; et nous-mêmes, en
croyant à la vertu, sommes-nous assurés de
n'avoir pas accrédité beaucoup d'erreurs ! C'est ce
qui maintenant obscurcit mon jugement, etvoyant
ce qui arrive, je me mets en tremblant sous la
main de Dieu.
— Mais ce n'est pas là un conseil de conduite,
monsieur l'abbé, dit encore le marquis. Innocents
ou coupables, je n'en sais rien ; mais allons-nous
tendre le cou aux meurtriers? voilà ce qu'il faut
savoir. Moi, je dis que nous portons une épée et
que nous devons nous en servir, si nous ne som-
mes pas des lâches.
— Dès que vous parlez de l'épée, je me récuse,
dit l'abbé. Si je croyais que la voix du prêtre pût
être encore entendue, j'aimerais mieux m'aller
jeter au milieu du peuple, comme disait tout à
l'heure monsieur le comte... Mais voyez le signe
20 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
de tête de M. Joseph. Le peuple est dans un état
d'ivresse ; entendrait-il la voix de la raison ?
' — Alors il ne reste donc que mon opinion, et
vous-même vous y viendrez, monsieur l'abbé ;
car enfin vous n'attendrez pas les sicaires, et
vous ne leur laisserez pas, en les attendant, le droit
ou la fantaisie de vous tuer. Ne pouvant leur ré-
sister, vous les fuirez, et vous laisserez à d'au-
tres le soin de les combattre et de les punir.
— J'obéirai à la nécessité, monsieur le marquis,
c'est tout ce que je puis vous dire. Et certes ce se-
rait une pensée digne d'un homme de courage de
tenter de soustraire le peuple par l'épée, sinon par
le conseil, à l'empire des pervers ; la .tâche serait
chevaleresque, esl-ellè possible ? Où est l'ensem-
ble nécessaire? Je le cherche. Tout est dispersé :
la noblesse a disparu, la bourgeoisie se cache, le
clergé est suspect, tout à l'heure le voilà proscrit,
l'anarchie est partout, le roi ne commande plus....
il est captif! Je l'avoue, tout semble arrivé à une
extrémité de péril où la sagesse, comme le cou-
rage, cherche vainement un remède, et plus mes
illusions sont déçues, plus je vous demande grâce.
ÉPMDDE DE L ÉMIGRATION FRANÇAISE. 21
monsieur le marquis, pour ce qui ne sera plus que
de la résignation.
— Mot chrétien! je le sais, dit le marquis ; la
résignation! je vous la laisse; moi je ne suis pas
assez saint pour être martyr; et puisque la reli-
gion m'a permis de porter une épée, elle me per-
mettra de m'en servir pour me défendre, et vous
avec moi.
—' Songez du moins, monsieur le marquis, que
vous êtes seul pour celte défense : tout vous
échappe, vous n'avez ni soldats, ni peuple ; vos
frères même, les gentilshommes, les chevaliers,
tout s'est évanoui.
— Ne le^vois-je pas? C'est bien pour cela que
je ne supporte pas la pensée de rester inerte et seul
sur ce malheureux sol de France, où rien n'est
possible, c'est vous qui le dites. Cette terre me
brûle les pieds, et je veux au plus tôt m'enfuir, et
m'aller joindre à cette poignée de Français plus
heureux que nous, puisqu'ils ont fui le contact
des criminels et qu'ils peuvent les attaquer tout
à l'heure.
— Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, en
22 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
cette affaire je me récuse. Mais, tout épouvanté
quejesuis de l'état du peuple, permettez-moi de
m'épouvanter encore plus d'une résolution qui
va faire deux parts de la France, une part héroïque,
un autre égarée, c'est vrai! mais l'une que vous
dites uné'poignée, l'autre, vaste multitude devaut
laquelle tremble déjà toute la terre.
■—Omon cher abbé! que de sagesse dans vos
paroles ! s'écria le comte, je vous écoute, et vous
consolez mon patriotisme.
— Je craignais de le désoler, monsieur le
comte.
— Vous m'affligez, assurément; mais vous
montrez la situation où nous sommes avec une vé-
rité si sensible, que vous soulagez mon bon sens
et ma conscience. Oui, de grands scélérats égarent
la France et se servent de son nom pour leurs cri-
mes : mais le pire malheur est de tirer l'épée
contre la nation pour la pouvoir tirer contre ses
tyrans. C'est pour moi comme un supplice contre
lequel ma raison de gentilhomme et de soldat est
en révolte, et volontiers je répète ce que vous
disiez en commençant, c'est qu'il faut que nous
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE, 23
soyons coupables devant Dieu de bien grands ou-
blis de nos devoirs, pour qu'il nous ait conduits à
cette nécessité redoutable de ne nous défendre
qu'en sortant de France, ou de n'y rentrer que
pour y trouver un peuple d'ennemis ».
Et parlant ainsi, le comte s'élait exalté, et des
larmes avaient coulé de ses yeux. Son fils, jusque-
là silencieux, voyant pleurer son père, courut se
jeter dans ses bras.
« Non, mon père, non, s'écria-t-il, vous n'a-
vez oublié aucun devoir. Comment seriez-vous
contraint à sortir de France pour jouir de votre
gloire? Je suis un enfant, je ne sais rien de la po- .
litique, rien delà révolution, rien de la vie. Mais
je suis votre fils, et je suis sûr de ne point faillir
en me clouant à la destinée de mon père. Qui me
séparera de mon père ? Où sont les audacieux ?
où sont les scélérats P où est le peuple ingrat ou
furieux? Etes-vous seul, mon père, lorsque je ne
vous quitte pas? êles-vous seul, lorsque quelques
vieux soldats se souviennent de leur général?
êtes-vous seul, lorsque ce peuple trompé sait au
moins qu'ici, dans ce château, il trouvera tou-
24 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
jours le soulagement de ses misères et de ses don-
leurs >• ?
Et parlant de la sorte l'admirable jeune homme
tenait son père embrassé, comme s'il eût près-,
senti qu'il pouvait lui être arraché tout à l'heure.
Et à cette vue la comtesse s'était sentie sous le
poids d'une pensée et d'une douleur inconnue.
Son espritvenait.de passer par mille doutes et par
mille angoisses, en suivant des entretiens qu'elle
avait un moment interrompus par des éclats de
colère. Par degrés elle entrevit des périls que
d'abord elle n'avait pas sondés. Le contraste des
opinions du comte, du marquis , de l'abbé, de
M. Joseph, l'avait remplie d'anxiété. Rester ou
fuir, résister au dedans ou combattre au dehors,
attendre les périls ou se jeter dans les hasards,
quelle incertitude et quelle épouvante ! Son fier
courage avait fini par s'émouvoir et par s'atten-
drir, et voyant le père et le fils dans leurs effu-
sions de respect, d'amour et d'honneur, elle poussa
un grand cri :
«Mon Dieu, à quoi sommes-nous destinés! »
dit-elle.
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 2O
Et à ce cri, le marquis à son tour commença de
s'étonner. 11 soupçonna aussi des choses" auxquel-
les il n'avait point-pensé encore, des déchirements
de famille, des changements de fortune, des fuites,
des malheurs, de grandes nouveautés dans la vie,
et, s'approchant delà comtesse, il lui dit d'un ton'
ému :
«Ilest vrai, madame, voici un avenir inconnu
qui se lève; et pour moi je ne saisplus si l'espérance
m'est désormais permise. Vous aviez le secret de
mon ambition ; n'aurait-il été qu'un rêve ? Mais
je sens trop que ma présence ici n'est qu'un trou-
ble ; je vous laisse à la liberté de vos décisions.
Moi, je suis seul, et ma résolution n'est pour per-
sonne une anxiété. Ma volonté est arrêtée, et si
elle est une faute, elle ne compromet que moi.
Dès cette nuit je pars; je cours me joindre à des
amis, à des frères. Je vous laisse seulement une
prière, c'est de ne pas laisser ignorer à W* Va-
lentine ce que ma résolution aura eu de plus dou-
loureux... »
Il n'acheva point, il sortit en détournant la tété;
26 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
une larme tombait de ses yeux : la comtesse em-
brassa sa fille, et le salon resta dans un long et
morne silence.
II
Chacun était rentré dans ses appartements. La
nuit était sombre , on sonna doucement aux. grilles
du château, c'était un inconnu qui se disait chargé
de déposer un paquet mystérieux. M. Joseph des-
cendit, Tout alors était suspect, surtout une visite
d'étranger dans la nuit. L'inconnu se borna à re-
mettre à M. Joseph l'objet destiné au comte de
Saint-Maurice, et après un salut qui par sa poli-
tesse écartait le soupçon, mais laissait subsister le
mystère, il s'éloigna en toute hâte.
M. Joseph courut à la chambre du comte le pa-
quet à la main; ce paquet était scellé de cire jaune,
et le sceau portait seulement, une épée. On l'ouvrit
avec une certaine inquiétude, et on y trouva une
28 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
petite quenouille ; c'était tout ce qu'il renfermait.
M. Joseph s'étonna, le comtepàlit.
« Mon ami, dit le comte, après quelques mo-
ments de silence, voici un arrêt. Les incertitudes
à présent sont finies; demain, cette nuit, je vous
quitte. Hâtons-nous de mettre ordre aux affaires...
Je vais à un abîme, je le sais; mais tout est un
abîme. Soyez prêt vous-même à passer par tous
les malheurs. »
M. Joseph restait immobile et comme pétrifié.
Ce mystère, ce message, cette quenouille, ce dé-
part, ces présages, tout lui semblait étrange, et
tout lui faisait peur.
« Vous ne comprenez rien à ceci, dit le comte ;
sachez, mon ami, que je reçois devant vous le plus
sanglant outrage que puisse recevoir un gentil-
homme et un soldat. Cette quenouille, voyez-vous,
vient me dire que je ne suis ni un soldat ni un gen-
tilhomme, que je suis une femme. Tout est là! La
sagesse n'a plus à raisonner ; l'honneur parle, je
cède à l'honneur... Envoyez sur-le-champ avertir
le marquis de la Roche; il veut partir dans la nuit,
je pars avec lui, je l'attends ici au lever du jour».
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 29
Il n'y avait pas à opposer la réflexion, le dsute,
le conseil à la décision du comte. Plus il avait
délibéré, plus il était résolu. M. Joseph n'eut
plus qu'à s'enquérir des moyens de gouverner
la maison, au milieu des périls que dès ce mo-
ment il voyait naître de toutes parts.
« Je vous laisse la garde de ma femme, de mes
enfants, demes"hiens. Mon fils ne me suivra pas :
il est jeune ; sa vie n'est pas engagée, et son
honneur ne court point de risque ; il se souvien-
dra de celui de son père, il se souviendra de son
nom, je suis tranquille., Qu'arrivera-t-il de ma
femme ? Dieu le sait ! Je pressens d'horribles
scènes; mon départ va peut-être attirer la ven-
geance sur elle, et la fierté de son courage ne
désarmera pas les scélérats ; faites qu'elle ne les
brave pas; si elle veut fuir, assurez-lui la fuite
par l'Italie; moi je serai en Allemagne. Ma fille
ne la quittera pas; l'abbé déguisé guidera leur
sortie de France ; mais, je vous le redis, mon fils
doit rester ici, et qu'il y meure, s'ille faut, comme
il convient à son nom et à l'honneur de son père
et de sa race.»
2.
30 ÉPISODE DE L'EMIGRATION FRANÇAISE.
Et parlant ainsi, il se mit à préparer son dé-
part, comme si un signal de bataille venait de
l'appeler. Son vieux havresac d'officier était là,
pendu parmi ses trophées d'armes; mais il fallait
écarter tout ce qui eût pu indiquer une fuite, et
surtout une fuite armée; il ne prit que les objets es-
sentiels, comme pour une tournée dans son do-
maine ; et en peu d'heures il fut prêt au dé-
part.
II défendit que la comtesse fût avertie ; elle
aurait voulu partir avec lui, elle aurait été suivie
de sa fille; la rumeur aurait porté en un moment
dans toute la Provence la nouvelle d'une émigra.
tion de plus ; la colère des révolutionnaires n'était
que trop allumée, il fallait éviter des explosions de
crime; qui sait? Un rayon tombera du ciel peut-
être pour éclairer la nation et l'arrêter au bord
des abîmes où elle court.
Le comte semblait faire un effort pour garder
l'espérance ; mais il ne lui restait pas d'illusion ;
il sentait qu'à partir de ce moment il n'y avait
plus-à attendre que des malheurs.
A cinq heures le marquis sonnait au château.
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 31
« Quelle nouveauté ! dit-il au comte qui l'atten-
dait.
— Mon ami, les raisons de ma décision vous se-
ront connues ; ne perdons pas un moment, par-
tons ! M. Joseph a mes instructions et mes confi-
dences ; le château dort, hâtons-nous, je ne veux
point d'éclat, ni de pleurs, ni.de drame. Dans une
résolution comme celle que je prends, tout doit
être grave et sérieux; soyons ce que nous sommes,
des hommes, des gentilhommes, des chrétiens
prêts à toutes les adversités ».
Et parlant ainsi, il embrassa M. Joseph, et
tous les deux pleurèrent en silence.
Deux chevaux étaient prêts, le comte et le
marquis partirent comme pour un voyage d'af-
faires, leur marche fut rapide, de parenté en pa-
renté, d'hospitalité, en hospitalité ; ils touchèrent
après trois jours la frontière de France.
Le quinzième jour, après des courses pénibles,
mêlées d'aventures douloureuses, qui leur mon-
trèrent le grand ébranlement de tous les peuples
sous l'influence de la révolution de France, ils
arrivaient à Coblenfz.
III
Vers huit heures le château de Saint-Maurice
reprenait la vie, mais quelque chose de sinistre
semblait répandu dans l'air: dès le matin on avait
vu des larmes dans les yeux de M. Joseph ; les
serviteurs avaient aussitôt fait des conjectures,
mais tous gardaient le silence, et Mlle de Saint-
Maurice s'étonna du regard interrogateur de sa
femme de chambre ; Valentine s'effraya du re-
gard inquiet de sa mère, et Léonce, s'étant pré-
senté à la chambre de son père selon sa coutume
de chaque matin, s'étonna de la trouver solitaire ;
chacun néanmoins gardait en soi-même son im-
pression, et tous semblaient hésiter à s'éclairer
sur ce qui troublait secrètement leur pensée.
34 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
Enfin l'heure du déjeuner sonna, et le comte ne
parut point.
Il y eut un quarl d'heure d'attente muette. La
mère, la fille, le fils, se regardaient avec anxiété ;
l'abbé était morne. On savait l'exactitude mili-
taire du comte, on savait aussi le soin qu'il avait
de dire d'avance les causes d'une absence ou d'un
retard dans le règlement de chaque journée. A
la fin tous craignirent à la fois quelque grand
malheur, et la comtesse éclata la première : « On
me cache quelque chose ! Mon fils, où est votre
père ? — Je l'ignore, ma mère. Ce matin, à mon
heure accoutumée, je suis allé pour l'embrasser.
Sa chambre était vide, son lit n'était pas défait,
son havresac était absent. »
Ces simples mots furent une révélation. « Le
comte est parti, » cria-t-elle.
Et disant ces mots, elle affecta de retenir ses
' larmes ; il y avait dans sa voix, dans ses yeux,
dans tous ses traits, dans toute son attitude de
la douleur et de la fierté, du désespoir et de la
joie. Le fils et la fille restaient muets ; je ne sais
quoi de mystérieux s'offrait à leur imagination ;
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 35
une vie nouvelle mais inconnue semblait s'ou-
vrir, et l'abbé vit d'un regard le profond abîme
où dès ce moment allait tomber cette famille et
lui-même.
La comtesse seule gardait encore ses airs de
sérénité et d'énergie. Elle semblait glorieuse d'une
résolution qui la remplissait d'angoisse, elle af-
fecta de déjeuner, mais en même temps elle appela
M. Joseph ; elle ne doutait pas qu'il ne fût le
confident de départ du comte, et elle avait hâte
d'en savoir tous les secrets.
« Je sais tout ! dit-elle, monsieur Joseph, mais
c'est de vous que je veux tout savoir. Ne craignez
pas de me tout dire ; mon mari a connu son
devoir, je ferai le mien. »
Il n'y avait rien à déguiser, l'absence du comte
avait dit son départ; mais l'événement qui l'avait
déterminé pouvait blesser l'âme superbe de la
comtesse, et M. Joseph essaya d'en voiler le
récit. La comtesse s'en aperçut, et elle réclama
tous les détails; elle voulait savoir comment après
l'entretien de la veille, une résolution si soudaine
avait été prise. Il fut impossible d'échapper à son
36 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
insistance, et M. Joseph raconta le mystère du
message de la nuit. Il n'avait pas achevé que la
comtesse bondissant s'écria : «C'est ce fat de Saint-
Gyrons ! je le reconnais ! lui seul pouvait imaginer
de faire un tel affront au comte de Saint-Mau-
rice. On me l'avait assez dit qu'il n'était pas gen-
tilhomme, aussi ne vaut-il pas ma colère et après
tout, puisque le comte* va à son poste, rendons
grâces à Dieu. Monsieur Joseph, vous avez des
ordres, que faisons-nous? que devons-nous faire?
— Madame, dit M. Joseph, nous devons être pru-
dents, attendons-nous à des tempêtes, ne les
bravons pas, les événements nous éclaireront. —
Mais, je ne reste pas, monsieur Joseph. — Ma-
dame, lorsqu'il faudra, je seconderai vos desseins.
— Je pars avec mes enfants... — Avec votre fille,
Madame. — Comment? et mon fils ! — Il restera.
— Mon fils restera, que dites-vous! Monsieur
Joseph? — C'est l'ordre de son père. — Mon fils,
et vous? — Ma mère, j'obéirai à mon père. »
Ces mots rapidement échangés avaient en ce
moment bouleversé la mère, les enfants, M. l'abbé,
M. Joseph plus que tous les autres, celui-ci déposi-
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 37
taire delà volonté du comte, et qui savait quels
combats et quelles douleurs en suivraient l'exécu-
tion.
La matinée fut douloureuse, la journée s'é-
coula dans le silence. Il n'y avait plus de déli-
bération ; une décision suprême était prise, elle
montrait en perspective la dispersion du père,
de la mère, des enfants, qui sait? et peut-être
aussi des misères, des incertitudes et des an-
goisses auxquelles nul n'avait encore songé, mais
qui d'elles-même, venaient à la pensée comme un
accompagnement possible de la fuite, dût-elle être
passagère.
Cependant l'ouragan révolutionnaire continuait
de rugir. Et vainement les gens de bien les plus
courageux s'efforçaient d'éclairer le peuple et de
tempérer la furie de ses meneurs, la raison, la
sagesse, le dévouement, rien n'était écouté ; les
plus scélérats, étaient les maîtres, les plus hon-
nêtes étaient suspects,, et la multitude aveugle
suivait partout comme un torrent l'impulsion
d'une poignée de forcenés.
Aux meurtres d'Avignon avait succédé en ce
38 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
moment un redoublement d'incendies dans tout
le comtat. Le Midi était en feu. Marseille venait
de Yoir se former une organisation d'égorgeurs;
nulle part la défense, partout l'épouvante.
Le château de Saint-Maurice avait jusqu'ici
échappé à la menace, le nom du comte, frère
d'armes deLafayette, gardait du prestige; le peu-
ple en sa folie semblait fier de la renommée d'un
des vainqueurs de l'Angleterre dans le Nouveau-
Monde. On respectait moins le nom du marquis
de la Roche, et déjà quelques insultes avaient
grondé autour de sa demeure. Peu à peu de vagues
rumeurs se répandirent, le marquis, avait-on dit
dans une réunion populaire, était parti secrète-
ment, et il allait reparaître lout à l'heure avec
un corps d'ennemis pour exterminer tout le peu-
ple. Sans autre examen, on courut à son château
désert ; une vieille femme en gardait la porte, et
comme elle ne sut rien dire de son maître et de
sa fuite, on la traîna prisonnière au village, et
on mit le feu au château.
A cette nouvelle, la terreur fut grande à Saint-
Maurice. Si la fuite du comte était connue, il y
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 39
avait à craindre les mêmes fureurs. M. Joseph,
aimé du peuple, parce qu'il était pour lui seule-
ment M. Joseph, s'épuisa d'adresse et d'activité
pour prévenir les explosions; il parut au village,
se mêla aux groupes, entendit les récits, écouta
les plaintes, laissa échapper quelques-uns de ces
mots indécis qui suffisent à la mobilité populaire
et appellent la bienveillance. Il fut politique enfin,
si ce mot oublié a encore son vieux sens de mo-
dération et de souplesse.
Puis, rentré au château, il supplia la comtesse
et ses enfants de se montrer au village ; il affir-
mait que leur présence y serait accueillie avec res-
pect, démarche aisée, disait-il, et qui promettait
la sécurité. La comtesse rejetait ce qu'elle regar-
dait comme des ruses de lâcheté : elle se montre^
rait, disait-elle, mais pour aller dire à quel point
elle exécrait les assassins et les incendiaires, et
ceux qui les souffraient, ceux-ci plus lâches, disait-
elle, mais non pas moins scélérats.
M. Joseph ne doutait pas que la comtesse ne fît
ce qu'elle annonçait, et alors tout serait perdu.
Il retira donc sa première pensée, mais au moins
40 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
la comtesse pouvait diriger sa promenade de
façon à être vue de loin avec ses enfants ; le peu-
ple saurait gré à la comtesse de sa confiance, il
pourrait croire que rien n'était changé dans la
vie du château; il fallait tout tenter enfin, c'était
l'ordre du comte, pour prévenir les soupçons ou
désarmer les colères.
Ce deuxième avis heurtait moins la fierté de la
comtesse, et elle se laissa conduire avec sa fille
et son fils jusqu'à l'extrémité des avenues, d'où
se découvrait la place du village. Le peuple, alors
formé en groupes oisifs mais ardents et agités,
l'aperçut, et un cri spontané s'éleva comme pour
la saluer. La comtesse à cette clameur se retourna
avec une brusquerie qui trahissait le mépris ; son
fils, mieux inspiré, salua le peuple de sa main, et
ce double mouvement saisi par le peuple fut
comme le signe décisif de toute la destinée de
la mère et de ses enfants.
« C'est une aristocrate, cette comtesse de
Saint-Maurice ! disait un des meneurs du village,
un étranger nouveau venu, et à qui une faconde
bruyante avait donné de l'autorité. —Il faudra
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 41
bien qu'elle vienne à nous, disait un autre. — Il
n'y a pas plus de comte que de comtesse, disait
le plus savant, qui se souvenait de la séance déjà
un peu ancienne du 4 août. — Pourquoi donc
y a-t-il encore des châteaux, s'il n'y a plus de
comtes ? disait le plus logicien ; il faut tout abat-
tre, il faut tout brûler. — Ce serait dommage
pourtant de faire du chagrin à mon général, se ha-
sarda à dire un soldat revenu manchot delà guerre
d'Amérique. — Et à M. Léonce donc ! ajouta un
vieux sergent aux recrues; M. Léonce est ami du
peuple, il faut qu'il soit notre officier. »
Et ainsi de propos en propos se trahissaient les
sentiments du peuple, mêlés d'aversion et de sym-
pathie.
IV
Sur ces entrefaites arrivaient au château des
dépêches du comte et du marquis. Le comte man-
dait à sa femme ce que sa femme savait déjà des
causes soudaines de son départ, et des instruc-
tions qu'il avait laissées à M. Joseph. Sa lettre
était grave et triste. Accoutumé à peu parler,
et à ne point écrire des choses militaires ou
politiques auxquelles il prenait part, il redoublait
de réserve sur l'émigration, « qu'il n'avait plus
le droit de juger, disait-il, mais que pour sa part
il espérait rendre digne des respects de toute la
terre », et aussi ne disait-il rien de Coblentz et
de l'accueil qui lui avait été fait ; mais plus son
langage était réservé, plus la comtesse en son
exaltation éprouvait de mécompte; elle resta
44 ÉPISODE DE l/ÉMIGKATION FRANÇAISE.
quelques moments assombrie, et elle' ne reprit
sa sérénité qu'en ouvrant la lettre du marquis.
Le marquis n'était pas tenu à la même réserve
que le comte, et sa lettre promettait une libre
effusion de jugements et de nouvelles. Néanmoins
lui-même n'avait plus déjà son exaltation accou-
tumée d'enthousiasme. Le contact du grave Saint-
Maurice en ce voyage laborieux, au travers des
populations agitées par des passions et par des
idées jusqu'alors inconnues avait en quelques
jours disposé son esprit à une étude plus réfléchie
des événements et des hommes, et la révolu-
tion commençait à lui paraître autre chose qu'un
accident fortuit, prêt à s'évanouir devant le glaive
de quelques chevaliers héroïques. Aussi bien son
arrivée à Coblentz lui avait montré ce qu'il y avait
de misère dans cette émigration vaillante et
dévouée. Et surtout une chose l'avait ému tris-
tement, c'était la réception diverse faite au comte
de Saint-Maurice, les plus vieux l'embrassant
avec émotion, les plus jeunes le saluant avec in-
différence, quelques-uns avec des airs de supé-
riorité, d'autres chuchotant sur sa venue tardive,
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 45
les plus fanfarons insinuant sur cette venue même
des raisons voilées et qui voulaient être inju-
rieuses. Le marquis, dès l'arrivée, avait remarqué
cette variété d'impressions, et il disait dans sa
lettre son amère douleur, avec quelque retenue
cependant, afin de ne point blesser la fierté de la
comtesse. Mais comment n'eût-il pas parlé de
Saint-Girons, un fat qu'il méprisait comme elle.
Il disait donc que ce Saint-Girons, prétendu che-
valier, un des premiers arrivés à Coblentz, mais
le plus bruyant et le plus vain de tous, s'était
vanté d'avoir attiré le comte de Saint-Maurice
hors de France par une provocation, dont la dé-
rision était connue, et cette rumeur avait gagné
bientôt tout le camp des émigrés. Le marquis avait
surpris cette rumeur parmi les rires de quelques
étourdis, et, avec sa pétulance accoutumée,il avait
aussitôt cherché Saint-Girons, pour avoir raison
d'une injure qu'il disait digne d'un laquais, et au
bruit de ses menaces bientôt connues dans Co-
blentz Saint-Girons avait disparu de l'armée. Le
marquis faisait ce récit sans forfanterie, mais non
sans colère, après quoi il entrait en quelques
3.
46 ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
détails d'observation sur cette armée étonnante,
où les capitaines étaient soldats, où chaque soldat
pouvait être capitaine, et où, avec un mélange
de passion , de frivolité, de jalousie, brillait à
un degré, qui ne s'était vu jamais dans aucune
armée, comme un esprit de sacrifice et de courage,
de fierté et de privation, contraste merveilleux
avec les habitudes de vie opulente et rieuse de la
plupart de ces gentilshommes devenus non-seule-
ment soldats, mais hommes de peine et faisant
l'office de leurs propres valets.
Et dans ses récits le marquis n'avait plus de ces
hautaines paroles qu'il avait jetées si souvent dans
le salon de Saint-Maurice sur la révolution fran-
çaise, et sur la facilité de la contenir. Ce qu'il ajou-
tait portait au contraire un caractère tout à fait im-
prévu de défiance douloureuse ; et aussi, à mesure
que la comtesse suivait la lecture de sa lettre,
son attention devenait plus anxieuse; parfois
même elle s'arrêta, comme si un nuage passait
devant ses yeux ; et enfin quelque chose de plus
intime remua son âme, lorsque, arrivée aux der-
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 47
nières lignes, elle sentit comme à son insu son
visage se mouiller de larmes.
« Quelle nouveauté dans ma vie ! disait le
marquis; j'étais parti emportant l'espérance, je
n'ai plus que des pressentiments. Que deviennent
mes voeux? que deviennent des desseins dont
vous aviez encouragé et béni la confidence ? Ne
voulez-vous pas, madame la comtesse, que je
vous parle une fois de plus de mon doux rêve? Ne
voulez-vous pas que MIle Valentine le connaisse,
même quand il ne devrait jamais s'accomplir?
Si ma vie, vouée au sacrifice, devait intéresser le
coeur de votre fille, je la croirais protégée par un
ange, et il me serait permis de croire encore au
bonheur. »
Ce ton sérieux et triste, sous la plume du
marquis, contrastait avec l'impétuosité précédente
de ses idées et de ses espérances. La comtesse y
vit un présage, et pour la première fois elle s'ef-
fraya de l'avenir.
Fallait-il faire à sa fille la confidence des der-
niers mots du marquis ? Fallait-il tout faire con-
naître à son fils ? Toute une vie nouvelle allait se
48 ÉPISODE DE L EMIGRATION FRANÇAISE.
montrer à ces. jeunes enfants ; mais pour cela
même ne fallait-il pas les disposer à ce qu'elle
aurait de douloureux ? La comtesse ne délibéra pas
longtemps ; elle les appela au salon, avec l'abbé
Millins et M. Joseph , les deux conseillers fidèles,
avec la fille même de M. Joseph, la tendre confi-
dente de Valentine ; tous arrivaient émus d'avance
et comme s'attendant à quelque communication
pénible. Les deux lettres furent lues dans un grand
silence, et après que la lecture fut achevée, chacun
gardait son émotion et tremblait de connaître l'é-
motion des autres. Valentine sortit la première de
ce. saisissement en courant se jeter dans les bras
de sa mère. « Ma mère ! s'écria-t-elle, je ne suis
point un ange, je suis votre fille, je ne suis qu'à
Dieu et à vous, c'est à vous qu'est ma vie, jamais
à un autre ! » Et elle embrassait sa mère avec un
mélange de tendresse et d'énergie qui semblait
indiquer un voeu de sacrifice à l'épreuve de tous
les malheurs.
La comtesse sentit comme des pressentiments
soudains dans ces embrassemeuts de sa fille ; elle
ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE. 49
ne pleurait pas, elle était morne, et tous les
autres restaient muets comme elle.
Cependant il ne fallait pas que le château laissât
surprendre ou soupçonner ces scènes intimes, et
M. Joseph eut le courage de dire le premier qu'il
était temps d'aller au-devant des rumeurs qui com-
mençaient à gronder dans les réunions du peuple.
« Quel moyen ? dit la comtesse, il n'en est qu'un
seul, c'est de fuir au plus tôt cette terre désho-
norée ».
Et comme en regard de cette déclaration qui
ne faisait qu'énoncer une résolution obstinée se
dressait la menace du peuple révolutionnaire, de
plus en plus excité aux grands crimes, M. Joseph,
cherchait vainement en son esprit une objection
à opposer à la comtesse. L'abbé voyait aussi trop
clairement que l'Eglise était pour beaucoup dans
l'animosité des séditieux, et il savait trop à quel
prix un prêtre pouvait désormais se racheter de la
haine. Il avait cru à des réformes, il ne voyait que
des sacrilèges ; la révolution voulait des renégats,
c'est comme si elle eût voulu des martyrs.
La fuite semblait donc entrer dans l'esprit de

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