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Epistémologies

De
280 pages
Le présent volume traite d'aspects littéraires de la théorie de la culture - en particulier de la 'transversalité', l'hybrité et le postcolonialisme - ainsi que des aspects épistémologiques. Les thèmes suivants y sont abordés : l'autobiographie, la médialité, l'histoire, le genre, la francophonie, le corps, l'altérité et l'androgynie. Concentrée sur le Maghreb, cette étude s'appuie sur de nombreuses oeuvres d'auteurs marocains et algériens : Abdelkebir Khatibi, Tahar Ben Jelloun, Rachid Boudjedra, Assia Djebar, Boualem Sansal.
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Avant-propos

Le présent volume estlerésultatde divers cours que j’ai donnés
depuis 2001ainsique d’unesérie deconférences que j’ai faites à
Leipzigàpartirde2002et au Marocdu4au17mai2008.Lorsdeces
coursetdeces conférences, je mesuisintéresséàlalittérature,àla
culture et àlapensée maghrébines,thèmesdésormais réunisdans un
contexteuniforme et systématique. Cevolumea une importance
majeure et unevaleurfondamentale dansma vie d’universitaire etde
chercheur :ilreprésente mon initiationaumonde maghrébin dontla
culture estinfiniment riche etil marque lecommencementdetoute
uneactivité derecherche
etd’écriturequis’estdéveloppéecesdernières années.
Ce n’estpas seulement un intérêtproprement académiquequi
m’amotivéàécriresurleMaghreb,c’est aussiune nécessitévitale et
une fascination particulière pour
ceterritoire-laboratoireappelé‘Maghreb’.J’ai été étonné de découvrir que j’aitoujoursétéconfrontéàla
problématique posée parleMaghrebdufaitde mesdiversesidentités
culturelles(latino-américaine, espagnole,allemande et anglaise), de
mon intérêtpourla cultureandalouse etde mes théories
surl’hybridité.Ma contributionscientifiqueàl’étude decetteculture introduit
entoute modestie d’autreslignesdirectrices, d’autresperspectives
d’analyse, de nouvelles approchesinterprétativeset uneautre manière
deconnaître lapensée etlesavoirmaghrébins.
Si la recherchesurlalittérature du Maghrebest riche
enapprochesdetype herméneutique, historique,sociologique et
sociopsychologique –approches qui ont créé,ces trente dernières années,
unebasescientifiqueauxétudes surleMaghreb,toutparticulièrement
auxétudes consacrées àlalittérature –, monbutest aujourd’hui de
penseretde décrirecetteculture en partantdu cœur de son système
épistémologique.En partantde là, jevoudraisdémontrer quequelques
auteursontété lespremiersàformulerdes théoriesetdesconcepts
devenus,quelquesannéesplus tard,main streamdanslathéorie de la
culture internationale.C’estlecasd’AbdelkebirKhatibiqui, dès sa
première œuvre –La mémoiretatouée(1970) – pense etdéveloppe
une nouvelleterminologie ducorps, de l’altérité, de l’hybridité, du

post-colonialisme, de l’androgynie, de l’intermédialité, de la culture
cosmopolite etdes relationscomplexeset richesentre l’Occidentet
l’Orient, etc.C’estégalementlecasdeTaharBenJellounquiafait
entrerlalittérature danslasubversion en lamêlantaudébat surle
genre dansL’enfantdesable.Boudjedraest toutaussiconcerné en
faisant une impressionnanterévision duconceptd’histoire, desesbuts
etpratiques, particulièrementdansle monde islamique, dansLaprise
deGibraltar.Assia Djebarfaitégalementpartie decesprécurseursen
matièrethéorique ense plaçantaucœurdeson écriture, parexemple
dansCes voix qui m’assiègent,suivantainsi lathéorie khatibienne
d’uneculture migrante, d’uneculture de passages, d’uneculture
hybride.Enfin,chezBoualemSansal jeconsidèrePosterestantecomme
une desexpressionslesplusauthentiquesetlespluscourageusesdu
Maghreb;finalementcevolumeseterminerasur une étude
dudialogue deJorgeLuisBorgesavecleMaghreb.Monapprochescientifique
chercheàdépasserles«areastudies»traditionnellespourcréerdes
‘transareastudies’, marquéespar une dialogicitéscientifique et une
pluralitéradicales.Nouspourrions qualifiercetteapproche
de‘transdisciplinairetransversale’.
Toute mareconnaissanceva à
CharlesBonnqui,avecsagénérosité habituelle, m’a aidéàm’orienterdansle monde fascinantet
labyrinthiquequ’estpourmoi leMaghrebet qui m’aouvertde
nombreusesportesaussi fondamentales quecelles quistructurentL’enfant
desable.
Jetienségalementàremercierdeuxcollègues,sans qui je
n’auraispeut-être jamaisosé publiercesessaisetàqui je
doisbeaucoup: KhalidZekri (UniversitéMoulayIsmaïlMeknès)
etHafidGafaïti (TexasTechUniversity).Lorsde notre premièrerencontreà
Leipzig,tousdeuxm’ontencouragéàpubliermes réflexions surle
Maghreb.KhalidZekri m’a beaucoupapporté lorsde noslongues
conversationsà MeknèsetFès.Quantà HafidGafaïti, ilaeul’idée de
publiermes travauxchezl’Harmattan.
Je n’oublie pasmesétudiants qui, depuis 2001, ontparticipéà
mescourset qui,avecleurimagination etleurcuriosité, ont renforcé
mon enthousiasme pourla culture maghrébine.
FinalementjeremercieHafidGafaïtiainsiqueJulianeTauchnitz
etEmilieNotard pourleurprécieuseaide lorsde larédaction etdes
correctionsdece manuscrit.

8

Leipzig, janvier 2009

CHAPITRE1

QUELQUES RÉFLEXIONSÉPISTÉMOLOGIQUES

CHAPITRE 1

QUELQUES REFLEXIONSEPISTEMOLOGIQUES

1.

Introduction: culture desdiasporasetculture
planétaire

Parleraujourd’hui dupostmodernisme (oude lapostmodernité)
etdupostcolonialisme (oude lapostcolonialité)serait
unanachronisme,selonceux quiconsidèrentcesdeuxphénomènescomme
passésetnevalantdoncpluslapeine d’être discutés.
Pourmapart, je pensequecetype d’affirmationsestlerésultat
d’un malentenduprovenantde la confusion entre
l’aspectdiachronique,soitl’histoire dudébat, etl’aspect
synchronique,soitlesinstrumentsdetravail, d’analyse etd’interprétation desphénomènesen
question.Historiquement, on peutparlerdesdeuxphénomènes sans
problème,comme nousparlonsduMoyenAge, de la Renaissance, du
Siècle desLumières, de la Modernité.Alorspourquoi ne pasparlerde
lapostmodernité etde lapostcolonialité danscesens ?Danslecasde
la Modernité,Habermasamêmeaffirméque la Modernité
estinachevée !Or, nous savonsbienque la Modernitécommence, d’après
quelème
quesdéfinitions,àlamoitié duXIXsièclevoireavant, et selon
d’autresdéfinitions,audébutde la
Renaissance.Etoncontinueàparlerde la‘modernité’alors que lapostmodernité,quantàelle,apparaît
danslesannées50.Dèslors, on peutbiensûrallerde l’avanten
parlantde lapostmodernitécomme d’un phénomène nouveauetpeut-être
pasencoreclos.Ladiscussionthéorico-culturelle de lapostcolonialité
a commencétout récemment,àlafin desannées80,avecTheEmpire
WritesBack: TheoryandPractice inPost-ColonialLiteratures(1989)
quise penchesurlesujetde manière globale.
Bienaucontraire, jevoudraisdémontrercombienactuels sont
quelquespostulatsde lapostmodernité etlapostcolonialité etce du
fait qu’on les trouveréunisdansla catégorie de‘l’hybridité’,catégorie

fondamentale,vraieconditiode notretemps.Toutesdeux, lathéorie
de lapostcolonialité et, danscecontexte,celle de‘l’hybridité’, ontété
discutéespartiellementdanslecontexte desétudesfrancophones, par
exemple parMoura(1999, 1999a, 1999b;Green/Gould etal. (1996);
Lionnet(1996);Alaoui (2001);Bessière/Moura(2001);Bonn
(2001);Gronemann (2002);Hornung/Ruhe (1998);Murphy(1997);
Scharfman (1999).Mais unethéorie postcoloniale francophone n’a
pasencore étévraimentélaborée.
Pourcetteraison, jevoudraiscommenceravecquelques
réflexionsdebasesur quatre notionsouprincipes
qui,àmonavis,représententle noyaude lapensée oudu système ditde lapostmodernité
(vid. deToro 1990a, 1996, 1996a,2003a,2004a) et qui en même
tempsforment une partie de lathéorie de lapostcolonialité.

1.1

Lafin du Logos

Lapensée postmoderne d’origine derridienne oulyotardienne
refuse l’idéequ’uneante resexiste –une origine immobile
etgénératrice d’idées, de principesetde normes–baséesurlesystème d’une
raison detypebinaire.Cetype de penséeaétéremplacé par unsavoir
ainsique par une pensée nomade,rhizomatique, parladissémination,
lafragmentation, laparalogie, ladécentration etladéconstruction.Les
différentes sériesdiscursiveset significativesglissentcontinuellement,
on peutparlerd’uneunitésignificative oùles signifiants
réfèrentinfinimentl’unàl’autre.Cetype de pensée « outre » produit unestructure
ouverte, plurielle,toujoursen marche,qui délimite etmetencause
diversesnormesétabliescomme des véritéshistoriques,universelles
etimmobiles.Danscecontexte, il n’existeaucunesorte
designification fixe puisquecelle-ci estincessammententravée
parladéconstruction de manièreà cequ’ellesoitfinalement rattachéeàd’autres
connexions.Il nes’agitdoncpasde produire oudeconstruire des
textesavecunsensdéterminéàpriori,comme parte d’unestructure
inamovible, maisdecheminsàparcourir, d’une‘différance’perpétuelle.
Derridaessaie de libérerle langage desonrôle fonctionnel danslequel
l’avaitcantonné lamétaphysique occidentale:le langage (cf.De la
grammatologie)aétésoumisàl’impératif duphonocentrisme
occidentalsaussurien,c’est-à-direqu’on l’avaitcomprisde façon
purementlinguistiqueavecune fonctionsubordonnée, purementde
médiation.Le langage danslesystème derridien,quiagitàpartird’un
principeautoréférentiel grâceàdesglissementsincessants, ne possède
12

plusdesignificationréductibleàununiquesignifié,
maisproduitplutôt unesorte de «déterritorialisation »etde «reterritorialisatdeion »
signifiants, de mêmequ’il n’estplusconstitué dereproductions, de
restitutionsoumême d’imitations sensées.

1.2

Lafin des métadiscoursoudesmétanarrations

C’estLyotardqui postule la conséquence de la clôture duLogos
comme lafin desmétadiscoursoudesmétanarrations.Ils’agitdans
ces termesd’untype de discoursauxprétentions
universelles,comportantdes traitsnormatifsetautoritaires, etmême – dans quelquescas–
d’un discoursmessianique,quiveut sauver(oudélivrer) l’humanité de
lasouffrance, de lamaladie, de l’asservissement, de l’exploitation.Ce
sontlescaractéristiquesdudiscoursdialectique deHegelsur
l’Histoire (avecla‘Aufhebung’, le dépassement,
l’abolitionsynthétique,réunifiantlesconflitsdansl’histoire),ainsique decelui deMarx
qui prétendsupprimerlapauvreté, ladifférence declasse,
l’asservissementoul’exploitation parlebiaisde lasuppression de
lapropriété privée danslasociété;enfinc’estaussi lecaschezFreudavecsa
théorie de lapsychanalyse etde l’élimination ducomplexe d’Œdipeà
traverslathéorie de la‘Verarbeitung’/élaboration etde
la‘Verdrängung’/refoulement.
Ces typesde discours s’établissentcommevérités universelleset
intangibles.Maislapostmodernitéremetencause
lesbaseslégitimistesdeces typesde discours– etdanscecontexteLyotard pose la
questionsuivante:«Commentprouverlapreuve?»
(1979:51).Lyotard,comme le fontlesautresphilosophespostmodernes, dénonce les
systèmesabsoluscomme des systèmes sanslégitimation, etil montre
queceux-ci nesont rien d’autreque desconstructionsarbitrairesde
l’histoire, de laréalité, des sociétés, et qu’ilsnesont que desproduits
d’intérêtsde pouvoirs.

1.3

Ladécentration dumoi

Cettethéoriebienconnue estbaséesurlathéorie de
la«castratdeion »Lacanselonqui l’infans, durantouaprèsl’accouchement,
subit une premièrecastration générée parlaséparation du ventre
maternel (« paradis»)cequise manifesteaussisouslaforme d’un
manque oud’un désirau sensd’une différence etd’unerupture,cequi en
fin decompte est visible dansladichotomie entresignifiantet signifié
13

(Lacan 1938, 1966).Depuislanaissance, l’infanssereconnaîtcomme
un «Moi »àtravers unAutre, ilseméconnaîtbien plusense
définissantàtravers un étranger.Cetacte d’aliénationrésulte de
l’unitébrisée, laquelle estliéeàlanaissance –vécuecommeune fragmentation
oucommeune décentralisation (corpsmorcelé),c’est-à-direcomme
unamalgame duMoiavecunAutre.LeMoi n’estperçu que de façon
imaginaire,telleune projection.Ce morcellementduMoi est renforcé,
voireconfirmé, par unesecondecastrationsymboliqueaumomentoù
unetroisième personne, «laloi dunom dupère »,initie l’infansà
l’ordresymbolique.Le « nom dupère »symbolise l’ordre, lanorme et
laloi, maiségalementle langage, desortequle «angaege »t«
norme »sontidentiques.Danslecasprésent, ilsformentle
mêmesignifiant.Leschaînesdesignification émanentd’unerelation entre les
signifiants(etnon pasd’untrianglesémiotiqueunitaire)qui
n’aboutissentà aucuneconstitution desens, puisqu’ils sont séparésdes
signifiésetexpriment toujourscequ’ilsne disentpas(Lacan 1966:262:
«pour signifier ‘toutautrechose’ quecequ’elle dit»).Lesignifié,
selonLacan (1966:260) glisse incessamment souslesignifiant(«La
notion d’un glissementincessantdu signifiésouslesignifiant
s’impose[...]»),ce dernierétantcontinuellementdéplacé, greffé,replié.
Cetteconception d’unglissementcoïncideavecleconceptdetracede
Derridaquis’effectue dans un mouvementnon-signifiantetmarquant
toujoursladifféranceoul’altarité, (vid.Taylor(1987), deToro
(1999a)c’est-à-dire ladifférancenonannulable oùelle estdéfinie
commeun envahissement sanscentre,semblableàunréseauouce
queDeleuze etGuattari (1972/1973 ;1980) ontappelé «rhizome».
Tousces termesn’entendentpasparpluralité/différence lesdiverses
manifestationsdiscursivesauxprovenancesmultiples
quiserencontrentet seséparentpourenfin êtreannuléesdans unesynthèse,
maisbienaucontraire, deslignesdifférentes, divergentes
quisecroisentetengendrent une disséminationad libitum, desortequ’ellesne
formentnon pasdes unitésidéalesetbien définies, maisdesentités
flouesetcontaminées.D’un pointdevuesémiotique,Lacan
–contrairementà Saussure –accordeau signifiantlapréséancesurlesignifié
(S/s).D’aprèsLacan –quiserattacheàlapensée deJakobson –, le
langageseréalisesurla base derelationsdecontiguïté
etd’équivalence entre les signifiants(lamétonymie pareilleàun glissementau
sensfreudien, lamétaphore,telleunesuperposition/concentration)
quiconduisentàdeconstantsglissementsdes sensmétaphoriques
(ibid.).Cesderniers sontle «symbole d’uneabsencde »,udésirde
14

l’Autre, tel un manque,cequiserépercute danslaformule lacanienne
suivante:«Etc’estainsiqu’on ne peutdire de lalettrevoléequ’il
faillequ’àl’instardesautresobjets, ellesoitounesoitpas quelque
part, maisbienqu’àleurdifférence, ellesera‘et’neserapaslàoùelle
est, où qu’ellea(ille »Lacan 1966,I :34).Lesconséquencesde la
théorie deLacan etdeses successeurs, dontDerridaen particulier,
laissentdesmarquesprofondesdansle domaine de la culture, de la
constitution dulangage, de la constitution du réel etparlàmême dans
la constitutionréférentielle du sujetoude l’objetde lareprésentation.

1.4

L’hybridité

Finalement, nousavons unquatrièmeterme:l’hybridité.Depuis
lesannées90, j’ai dédié plusieurspublicationsnonseulementàla
postmodernité etàlapostcolonialité, maisaussiauphénomène de
l’hybridité.Dansle derniercas, j’ai essayé de développer unethéorie
surl’hybridité, d’une partafin d’éviterla banalité de la constatation
selon laquelletoutdansle monde,quecesoitla culture, l’identité ou
lanation, estdesconstructionshybrides.En fait,s’il en étaitainsi,
nousn’aurionspasde problèmes, niculturels, ni ethniques ;dansce
cas,ceseraitle paradis sur terre.D’autre part, j’ai essayé d’éviter
l’exubéranceterminologique eten mêmetemps, jevoulais remarquer
que leconceptpostmoderne, poststructural, postcolonial de l’hybridité,
danslecadre d’une nouvellethéorie de la culture, n’arienàvoiravec
son originebiologique ou zoologique.
L’hybridité,àmonavis, estleconceptle plusimportantde notre
époque;on letrouveun peupartout, et une large palette dechampsde
travailainsique de disciplinesen faitl’objetde diverses réflexions.La
première difficultérencontrée entravaillantavecleterme d’hybridité
est son‘extensionalité’et son‘intentionnalité’logico-sémiotique
puisqu’il existebeaucoup determes similaires voire identiquesà celui
d’hybridité.Leterme d’hybridité poseune difficultésupplémentaire
dufait qu’il provientde diverschampsdisciplinairesetargumentatifs.
Lesdiversesdénotationsduconceptd’hybriditéappartiennentgénéra-
lementàdeschampsépistémologiques similaires, maisaussià
d’autreschamps trèsdifférentscommeceuxde latechnique, des
sciencesduresoude la culture.C’estpourquoi notre premierdevoir
estd’essayerde définiraumoins quelques
termesetchampsfondamentauxde l’hybridité.

1

5

Le processusde l’hybridité oul’hybridation n’estpas synonyme
de multiculturalisme,termevoulantnousfairecroireque descultures
différentespeuventhabiter un espacetelque le paradis sur terre.Bien
aucontraire, l’hybridité doit s’entendrecomme lapotentialitéde la
différenceassembléeavecunereconnaissanceréciproque dans un
territoire oudans unecartographie énonciatricecommunequi doit
toujoursêtreré-habité(e) etcohabité(e)ànouveau.C’est-à-direque,
dans un espacetransculturel, dans unactetransculturel
decommunication,se négocient,sere-codifientet sere-construisentl’autrui,
l’étrangeté etle propre, leconnuetl’inconnu, l’‘hétérogène’et
l’uniforme, l’essentialisme etl’« hégémonialisme ».Lesprocessus
d’hybriditéreprésentent uneVerwindung(etnon pas
uneÜberwindung ou un mélange –‘Verschmelzung’),c’est-à-direun processus
deperlaboration:perlaboreretnonsurmonter un état.L’hybridité
n’estpas uneAufhebung,elle n’estdoncpas un processuspouvant
meneràunetranquillité
ouàunestabilité.Lesacteursetleursénonciations restententension dansle processusd’hybridationqui est un
processuspermanent.
Pour rendre possibleuntravail plusoumoins systématique, il
estnécessaire detravailleravecle phénomène de l’hybriditéàun
niveaumétadisciplinaire parceque les systèmeshybrides
sontcaractérisés, d’une part,comme «ahighcomplexityandthatcan onlybe
describedat thebase ofthecombination of differentmodelsand
processes» (Schneider/Thomsen 1997:19).L’hybridité estle lieude
larecherche etdudéveloppementde l’intelligenceartificielle,
des«intelligenthybridsystems», employésdanslamédecine (orthopédie) et
dansl’industrieautomobile pour renforcerl’efficience, lavitesse, la
multifonctionnalité, la complexité etlasynergie desmoteursetdu
corpshumain.L’hybridité estaussi, d’autre part,unconcept qui en
aborde d’autres tels que l’« interculturalité »,la« multiculturalité »,
le «nomadisme »,l’« hétérotopie »,la« différence »/« différance »,
l’«altérité »/«altaritymimé», le «tisme »/«mimicry», l’«
entredeux»/«in-between», l’«unhomely», le «thirdspace», la«
diversité »/«diversity», la« discontinuité »/«discontinuity», l’«
hétérogénéité », le «syncrétisme », etc.
Pour sortirdece labyrintheterminologique, je propose
huitniveaux que j’entendscomme descatégoriesoudeschampsd’action
(vid.aussi deToro2003a,2006b,c).

1

6

2. Pour un modèle de l’hybridité

2.1

L’hybriditécommecatégorie épistémologique

Ils’agitdanscecasde ladispositionàpenserle mondecomme
unrhizome danslesintersections, dans une formetransversale etnon
pascommeune dichotomie.Entant quecatégorie épistémologique,
l’hybriditésignifieque l’on pense le monde etlavie,que l’on produit
du savoirhorsdetoutlogocentrisme, dans une perspective
diachronique, etceàpartirde deux stratégies,cellesde la‘différance’etde
l’altarité’.Dansnotrecontexte, et sansperdre devue lesaspects
synchroniquesetdiachroniques, on pourraitentendre par ‘différance’
l’approchede l’autre de laraison et de l’histoire,une logique de la
«supplémentarité»,du«pli»,du glissement
descatégoriesculturelles, entant qu’on ne peutles
réduireàdesoriginesculturellesouethniques.Si ladifférancerevientàdéconstruire le logosmétaphysique
detradition occidentale, on peutdèslorsentendre paraltarité (àne pas
confondreavec altérité)unecatégorie opératoirede ladifférance
permettantde décrire des rencontresconcrètesethétérogènes.Ce
conceptmarque lanégociation
desdifférencesculturellesdanslecadre d’un processus.Ils’agitd’une prolifération discursive ou ‘trace’
de ladifférancequi neconduitpasàuneconception de l’autrecomme
un exclu, maisàuneconception‘d’Autrui’:ladifférance neconstruit
pas unerelation dialectique dansle mondeconceptuel deHegel, mais
marque lalimitecritique de l’idéalisation etdudépassement,
l’abolitionsynthétique,réunifiantlesconflitsdansl’histoire:la‘Auf-
hebung’,comme déjàindiqué plushaut.Ladifférance neréduitpas
lescontradictionsdans unsystème homogène, ne lesadapte paset
n’en faitpasnon plusdesynthèse.Cetype de pensée,quiperlabore
(‘verwindet’) ladualité logocentrique occidentale –cette «pensée
autre »,cette «doublecritiqu(e »Khatibi,vid. plusbas) –qui décrit
notreconditioactuelle et qui estfondamental pourladescription de
touslesphénomènesdetransculturalité, de globalisation etde
diasporalisation, nousletrouvonsaussi danscertainsdiscoursprémodernes
au seuil de l’EpoqueModerne.
Leconceptde différance peutêtre défini danslecadre de
lasémiotique de la culture etauniveaude lareprésentationcommeune
‘catégoriesémique’ qui provientou se génère
dansleschampsfondamentauxde ladécentration, d’une
penséeanti-logocentrique,anti

1

7

binaire, nomade et rhizomatique (=
niveaudesprincipesfondamentaux).
Si danslecasde la‘différance’, ils’agitde ladéconstruction du
logosmétaphysique occidental, danslecasdu
terme‘altarité’–catégorieopérationnellede la‘différance’et terme provenantde
laphilosophie – ils’agitduprocessusde lanégociation
desdifférencesculturellesdanslesens queBhabhalui donne.Par ‘négociation’,
nouspouvonsentendre l’acte de‘s’ouvriràl’autre’et simultanémentde
‘s’exposeràl’autre’(‘Sich-dem-Anderen-Aussetzen’),unactetrès
complexe etplein detensions.La‘négociation’présupposeun
mouvement
réciproque.L’‘altarité’peutêtrecomprisecommeun‘archisémem’(= niveaude l’application).

2.2

L’hybriditécommecatégoriethéorico-méthodo-logique:
entre‘transversalité’,‘translation’et‘rhizome’

2.2.1 ‘Hybridité’et ‘Transversalité’

Ils’agitici de la capacitéàtravailleravecdiversesdisciplines.
On peutaussi parlerd’untype detravail dans unconcept ‘transversal’
desciencesdeDeleuze/Guattari (1972/1973, 1980),concept reprispar
Welsch (1996) danslecadre desanotion de‘raison’ que jequalifie de
«sciencetransversale ».Leterme de‘transversalité’dansnotre
contextereposesur uneapprochetransdisciplinaire,c’est-à-dire
qu’ellerecourtpremièrementàdesmodèlesd’originesdiverses(étu-
deslittéraires,théâtrales, historiques,anthropologiques,sociologiques,
philosophiques, de lathéorie de la communication,approches
structuralesoupoststructurales) ouà
certainsaspectsouélémentsd’unethéorie.Danslathéorie de la culture, lesdiversesdisciplinesont une
fonctionauxiliaire.Entendonsleconceptde‘transversalité’comme
lerésultatd’unparcours,commeun dialogueaucœurdesdisciplines,
commeuntravailsurl’interface de diversesdisciplines.Premièrement,
il nes’agitpasde l’application d’unethéorie déterminée, mais
d’utiliser quelquesaspectsd’unethéorie pourenrichirl’interprétation,
parcequec’est toujoursl’objetd’analysequi demande
diversesapproches théoriques
simultanées.Deuxièmement,unetellesciencerepose également surlatransculturalité, entenduecommerecoursàdes
modèlesculturels,àdesfragmentsouàdes traditionsculturelles qui
nesontpasgénérésen fonction de leurculture d’origine oude leur
identité propre, mais qui,aucontraire,appartiennentàuneautre
18

culture,àuneautre identité etàuneautre langue, etformentainsiun
champ hétérogène.Enfin,troisièmement,
ellereposesurlatranstextualité,que nousentendonscomme le dialogue ouencore
larecodification desubsystèmesetde domainespartielsissusde
diversesculturesetde différentschampsdu savoir,sanspourautant que les
questionsde l’origine, de l’authenticité oude la«compatibilité »culturelle
aient une importance de premierplan.Seulement, lafonctionnalitéet
laproductivitéesthétique et socialesetrouventaucentre de l’intérêt.
Le préfixe‘trans-’nesignifie
pasobscurciroudiminuerlesdifférancesculturellesetne mène pas,souslecouvertde laglobalisation,
àunecréationculturellesubordonnéeauprincipe de laproductivité et
de l’efficacité et sans une marqueculturelle propre;bienaucontraire,
laglobalisationreprésenteun défiàladifférance etàl’altarité, parce
que le préfixe‘trans’nesignifie paslastandardisation de la culture
avecpour seulsbutsla consommation, maisbien plus une dialogicité
culturellesanshiérarchie, ouverte, nomadique,
dynamisantl’interactionculturelle.
Nousconsidéronsleterme de‘transversalité’commeunaspect,
unsous-système de l’hybridité liéauprocessus théorique
etméthodologique etainsi, la‘transversalité’consiste enune pensée ouplutôten
une opération «transitoire »qupei «rmetd’établirdes relationsen
différentscomplexes» (Welsch 1996:761) et qui «rend possible
diversesformes, l’échange etla concurrence, la communication etla
correction, lareconnaissance etlajustice » (ibid.:761, matraduction).
Aucentre decequiconstitue la‘transversalité’ setrouveson‘absence
de
principes’(ibid.:763),c’est-à-direqu’ils’agitd’unestructurerhizomatiquequi n’est soumise niàun ensemble de loisimposéesa
priori, niàune préfiguration intentionnelle.On peutainsis’appuyer sur
différentes théories sanspourautantles reprendre en entier:

Laraisontransversale n’estpascelle d’unearcheoud’un fond ou
d’une propriété de principesétablisapriori.Elle estaucontraireune
raison dumouvementetestfondamentalement unefaculté;elle est,
detout son être, dynamique, elleseréalise dansdesprocessus.
1
(Welsch 1996:764, matraduction)

1
«TransversaleVernunftistnichtdieVernunfteinerarcheodereinesBestandes
oderBesitzesfeststehenderapriorischerPrinzipien.Sondernsie isteineVernunft
derBewegung, ist wirklich grundlegend einVermögen; sie istihrerganzenSeinsart
nach dynamisch,realisiert sich inProzessen »(ibid.:764).
19

Ils’agitici de méthodesde l’inter-relationalité etl’inter-rationalité,ce
queWelsch (1996) démontreàpartirde lastratégie de laraison
transversale, et que nous transposonsenunestratégie de
la«science/interprétationtransversale » (vid. deToro 1999a), enunestratégie de la
recherche, destransitionsetdesinterstices.Ils’agitdoncd’unmodus
operandiconstruisantdes relationsentre des systèmesdifférents.
Cetype descience/interprétationtransversalesesitueaucœur
de lascience même, il est« inter-rationnel »etdoncnonarbitraire,
ainsique
nécessairementcontraintàembrasserlamultiplicité.Ilreprésenteunealternative positiveaux théoriesapocalyptiquesde la
« finde lascience, de l’histoire, de l’éthique… ».Lanotion de
«sciencetransversale »signifieque
l’onresteattachéàuneconception de lascience.Cettescience estconcomitanteàson objet, elle ne
désigne pas«uncontenu[...]maiselle estde
naturestrictementformelle »(Welsch 1996:764, matraduction).Cequicompte,cesont
doncseffeon «ctivité opérationnelle et sa capacité detransition »
(ibid., matraduction),ainsiquesa capacitéréflexive.Leconcept
transdisciplinaire et transversal, dontnous
venonsd’esquisserlesfondements, estlégitime,adéquatetnécessaireàl’analyse de la culture,
cardesobjetsculturelscomme lapeinture, lethéâtre oulalittérature
nesont rien d’autreque desconcrétisationsparticulièresd’uneculture.

2.2.2 ‘Hybridité’et ‘Rhizome’

Lathéorie du rhizome développée parDeleuze/Guattari dans
Capitalisme et schizophrénie(1972/1973 ;1980) etpubliée dans un
volumespécial en 1976est
toujoursd’actualitéchezlescritiqueslittérairesmaisaussichezles théoriciensde la culture.Bizarrementen
France,ceterme n’apas trouvé l’échoqu’ilapu trouverenAllemagne
parexemple.Il nous semble doncnécessaire derappelerlesensdu
conceptderhizome.
Le‘rhizome’ selonDeleuze/Guattari (1980) est un livre-racine,
on peutdireaussiqu’ils’agitd’une pensée-racine.Lascience-racine
estconstituée
desixprincipes:‘connexion’,‘hétérogénéité’,‘multiplicité’,‘rupturesignificative’,‘cartographie’et ‘décalcomanie’(ibid.:
18,21,27,35).Parcesdeuxpremiersprincipes, on peutentendre les
lignesd’un entrelacsenchevêtréesavecd’autreslignesde
naturesdiverses:sémiotique,biologique, politique, économique, etc. (ibid.:
19):

2

0

Ici il n’yapasde langue ensoi, ni d’universalité dulangage, mais un
concoursde dialectes, de patois, d’argots, de langages spéciaux.Il
n’yapasde locuteur-auditeuridéal, pasplus que decommunauté
linguistique homogène. (Deleuze/Guattari 1976:20)

Lesauteursdéveloppentlanotion de livridée «al »oude discours
rhizomatique:

L’idéal d’un livreseraitd’étaler toutechosesur untel plan
d’extériorité,sur uneseule page,sur une même plage:événements
vécus, déterminationshistoriques,conceptspensés, individus, groupe
etformations sociales. (Deleuze/Guattari 1976:25)

Le livre « idéal » oule discoursidéal, je l’aitrouvé lorsde mes
recherchesàlafin desannées80dansl’œuvre deBorges, parexemple dansLe
Livrede sable,L’Aleph,Lalangueanalytique deJohnWilkinsoudans
Le jardinaux sentiersquibifurquent:

«LeLivre desable »:

Il me dit queson livres’appelaitleLivre de sable, parceque nice
livre ni lesable n’ontdecommencementni de fin.
[...]
Celan’estpaspossible etpourtantcelaest.Le nombre de pagesdece
livre estexactementinfini.Aucune n’estlapremière,aucune n’estla
dernière.Je nesaispourquoi elles sontnumérotéesdecette
façonarbitraire.Peut-être pourlaisserentendreque
lescomposantsd’unesérie infinie peuventêtre numérotésdansn’importequel ordre.
(LeLi2
vre de sable, in:OC1993,I :552)

2
«Me dijoquesulibrose llamabael libro dearenaporque ni el libro ni la arena
tienen ni principio ni fin.
Me pidióquebuscaralaprimerahoja.
Apoyé lamano izquierdasobre laportadayabrícon el dedo pulgarcasi pegadoal
índice.Todo fue inútil:siemprese interponíanvariashojasentre laportadayla
mano.Era comosibrotaran del libro.
–Ahora busque el final.
También fracasé;apenaslogrébalbucearconunavoz que no eralamía:
–No puedeser, pero es.El número de páginasde este libro esexactamente infinito.
Ningunaeslaprimera;ninguna, la última.Nosé por qué están numeradasde ese
modoarbitrario.Acaso paradar aentender que los términosdeuna serie infinita
admitencualquiernúmero » (“El libro dearena”, in:OC1989,II:69).
21

« L’Aleph» :

J’enarrive maintenantaucentre ineffable de monrécit
;icicommence mon désespoird’écrivant.Toutlangage est unalphabetde
symbolesdontl’exercicesupposeun passéque
lesinterlocuteurspartagent ;comment transmettreauxautresl’Aleph infinique ma
craintive mémoire embrasseàpeine?[...] Peut-être lesdieuxne
merefuseraient-ilspasdetrouver une image équivalente, maismonrécit
seraitcontaminé de littérature, d’erreurParailleurs, le problèmecentral
estinsoluble:l’énumération, même partielle, d’un ensemble infini.
Encetinstantgigantesque, j’aivudesmillionsd’actesdélectablesou
atroces ;aucun ne m’étonna autant que le fait quetousoccupaientle
même point,sans superposition et sans transparence.Cequevirent
mes yeuxfut simultané: ceque
jetranscrirai,successif,carc’estainsiqu’estle langage.
[…]
Alapartie inférieure de lamarche,versladroite, jevis une petite
sphèreauxcouleurschatoyantes,quirépandait un éclatpresque
insupportable.Jecrusaudébut qu’elletournait ;puisjecompris quece
mouvementétait une illusion produite parles spectacles vertigineux
qu’ellerefermait.Le diamètre de l’Aleph devaitêtre de deuxou trois
centimètres, maisl’espacecosmique étaitlà,sansdiminution
devolume.Chaquechose[…]équivalaitàune infinité dechoses, parce
que je lavoyaisclairementdetouslespointsde l’univers.
3
(«L’Aleph », in:OC1993: I,662)

3
«Arribo,ahora,al inefablecentro de mirelato;empieza,aquí, mi desesperación
de escritor.Todo lenguaje es unalfabeto desímboloscuyo ejercicio presuponeun
pasadoque losinterlocutorescomparten; ¿cómotransmitiralosotrosel infinito
Alephque mitemerosamemoria apenasabarca?[...] Quizálosdiosesno me
negarían el hallazgo deunaimagen equivalente, pero este informequedaría
contaminado de literatura, de falsedad.Pero lo demás, el problema central esirresoluble:la
enumeración,siquieraparcial, deunconjunto infinito.En ese instante gigantesco,
hevisto millonesdeactosdeleitablesoatroces;ninguno measombrócomo el
hecho dequetodosocuparan el mismo punto,sinsuperposicióny sintransparencia.
Loquevieron misojosfuesimultáneo:loquetranscribiré,sucesivo, porque el
lenguaje lo es.[...]
En laparte inferiordel escalón, hacialaderecha,viunapequeñaesferatornasolada,
decasi intolerable fulgor.Al principio la creí giratoria;luegocomprendíque ese
movimiento eraunailusión producidaporlos vertiginososespectáculos que
encerraba.El diámetro delAlephseríade dosotres centímetros, pero el
espaciocósmico estaba ahí,sin disminución detamaño.Cada cosa [...]erainfinitascosas, porque
yoclaramente laveíadesdetodoslospuntosdelunivers(o »“ElAleph”, in:OC
1989,I:624-625).

2

2

« La langueanalytique deJohnWilkins»:

Danslespageslointainesdece livre, il estécrit que lesanimaux se
divisentena)appartenantàl’Empereur,b)
embaumés,c)apprivoisés, d)cochon de lait, e)sirènes, f) fabuleux, g)chiensen liberté, h)
inclusdanslaprésenteclassification, i)quis’agitentcomme desfous,
j) innombrables, k) dessinésavecuntrèsfin pinceau, l) etcaetera, m)
quiviennentdecasserla cruche, n)qui de
loinsemblentdesmouches. («Lalangueanalytique deJohnWilkins», in:OC1993: I,
4
749)

«Le jardinaux sentiers quibifurquent»:

Dans touteslesfictions,chaque fois que diversespossibilités se
présentent, l’homme enadopteune etélimine lesautres ;danslafiction
dupresque inextricableTs’uiPên, il lesadoptetoutes simultanément.
Ilcréeainsi diversavenirs, divers temps qui prolifèrentaussi
etbifurquent.De là, lescontradictionsdu roman.Fang, disons, détient un
secret:un inconnufrappeàlaporte;Fang décide de
letuer.Naturellement, ilyaplusieursdénouementspossibles: Fang peut tuer
l’intrus, l’intruspeut tuerFang,tousdeuxpeuventêtresaufs,tous
deuxpeuventmourir, etcaetera.Dansl’œuvre deTs’uiPên,tousles
dénouements se produisent: chacun estle pointde
départd’autresbifurcations.Parfois, les sentiersdece labyrintheconvergent:par
exemple,vousarriviezchezmoi, maisdansl’un despasséspossibles,
vousêtesmon ennemi;dans unautre, monami.Sivous vous
résignezàmaprononciation incurable, nouslirons quelquespages(«Le
5
jardinaux sentiers quibifurquent», in:OC1993,I :506)

4
«Ensus remotaspáginasestáescritoque los animales se dividen en (a)
pertenecientes alEmperador, (b) embalsamados, (c)amaestrados, (d) lechones, (e)sirenas,
(f) fabulosos, (g) perros sueltos, (h) incluidosen esta clasificación, (i)queseagitan
como locos, (j) innumerables, (k) dibujadosconun pincel finísimo de pelo
decamello, (l) etcétera, (m)queacaban deromperel jarrón, (n)que de lejosparecen
moscas» (“El idioma analítico deJohnWilkins”, in:OC1989: I,708).
5
«Entodaslasficciones,cadavez queun hombrese enfrenta con
diversasalternativas, optapor unayeliminalasotras;en ladelcasi inextricableTs’uiPên opta–
simultáneamente– por todas.Crea,así, diversosporvenires, diversos tiempos,que
también proliferany sebifurcan.[...]En laobradeTs’uiPên,todoslosdesenlaces
ocurren;cadauno esel punto de partidade otrasbifurcaciones.Algunavez, los
senderosde ese laberintoconvergen:porejemplo,usted llega aesta casa, pero en
uno de lospasadosposibles usted esmi enemigo, en otro miamigo.
[...]
23

Ici, nousn’avonspasderecodificationsde divers systèmes, maisdes
phénomènesde nature différente.
Dansletroisième principe, ils’agitde lamultiplicitécomprise
comme le manque d’objetetdesujet:

[…]seulementde déterminations, desgrandeurs, desdimensions qui
ne peuventcroîtresans qu’elleschangentde nature
(lesloisdecombinaisoncroissentdonc aveclamultiplicité). (Deleuze/Guattari
1976:22)

Exprimésymboliquement, lerhizome est unréseau,untissuinfini
sansdébutet sansfinconstitué de lignes
quis’entrecroisentetdivergentet qui n’admettentpasdesupra-codification.L’idéalthéorique
desauteursaété,àmonavis,réalisé dansl’œuvre deBorgesdontje
viensde donner quelquesexemplesconcrets.PensonsàL’Alephoùle
lecteurestconfrontéàtout ununivers sur uneseule page:«
événements vécus, détermination historiques,conceptspensés, individus,
groupesetformations sociales» (Deleuze/Guattari
1976:25).Lerhizomedécentrelalangueversd’autresdimensionset règlementspour
serefaire.Ceconceptderhizome est trèsproche decequeLyotard
appelle « paralogie » etdecequeBaudrillardappelle «simulation ».
Leterme de « multiplicité »surmonte la
classificationtraditionnelle entresujetetobjet.Cechangementestillustré
parDeleuze/Guattaricitantl’exemple desmarionnettescommeune
«multiplicité desfibresnerveuses qui formentàleur tour uneautre
marionnettesuivantd’autresdimensionsconnectéesauxpremières» (ibid.:
22).C’estpourcelaque lerhizome est unréseaudanslequel on ne
trouveque deslignes quichangentet s’amplifientcontinuellement.
Lequatrième principe décritlapossibilité de l’interruption oude
ladestruction d’unrhizomeavantle dangerde la construction
dudualisme.Lesfourmis sontl’exemple idéal pource principe:« parce
qu’ellesforment unrhizomeanimal dontlaplusgrande partie peut
être détruitesans qu’ilcesse desereconstituer» (ibid.:27).Nous
avons unsystème de‘reterritorialisation’etde‘déterritorialisation’.
Ici il n’yapasd’imitation oudesimilitude entre leséléments.Ils’agit
en faitd’une explosion de deuxoude plusieurs sérieshétérogènes qui

Creíaen infinitas seriesdetiempos, enunaredcrecientey vertiginosadetiempos
divergentes,convergentes yparalelos.Esatramadetiempos queseaproximan,se
bifurcan,secortan oquesecularmentese ignoran,abarcatodaslasposibilidades»
(“El jardín desenderos quesebifurcan”, in:OC1989,I:478-479).
24

n’appartiennentpasàunsystèmesupérieur.Ainsi, lecrocodile ne
prend paslaforme d’untroncd’arbre, maisilfait unecarteavecle
troncd’arbre, oulecaméléonqui ne prend
ounereproduitpaslescouleursdeson environnement, mais quipeintle
mondeavecsescouleurs ;ilproduitunrhizome et son propre monde.Citons un dernier
exemple,celui de l’orchidée:

L’orchidéese déterritorialise en formant une image,uncalque de
guêpe;maislaguêpesereterritorialisesurcette image;ellese
déterritorialise pourtant, devenantelle-mêmeune pièce dansl’appareil de
reproduction de l’orchidée;maisellereterritorialise l’orchidée, en en
transportantle pollen.Laguêpe etl’orchidée font rhizome, entant
qu’hétérogènes.On pourraitdireque l’orchidée imite laguêpe dont
ellereproduitl’image de manièresignifiante (mimesis, mimétisme,
leurre, etc.).Maisce n’est vraiqu’auniveaudes strates– parallélisme
entre deux strates telles qu’une organisationvégétalesurl’une imite
une organisationanimalesurl’autre.En mêmetempsils’agitdetout
autrechose:plusdu toutimitation, maiscapture decode, plus-value
decode,augmentation devalence,véritable devenir, devenir-guêpe
de l’orchidée, devenir-orchidée de laguêpechacun decesdevenirs
assurantladéterritorialisation d’un des termesetlareterritorialisation
de l’autre, lesdeuxdevenirs s’enchaînantet serelayant suivant une
circulation d’intensités qui pousse ladéterritorialisationtoujoursplus
loin. (Deleuze/Guattari:1976:29-31)

Résumonslescaractéristiqueslesplusimportantes:

-
-

-

-

-

connexionarbitraire de pointsetde lignes
production de divers systèmesdesignesetdesituationsde
nonsignes
lerhizome ne peutêtreréduitniàl’unicité niàlamultiplicité;il
estindéterminé
lerhizome n’estpas uneunicitése divisanten deux,
ouinversement, lerhizome neconsiste pasenunités, maisen dimensions,
c’est-à-direqu’il neconsiste pasen des structuresmaisen
deslignes.
Lerhizomereterritorialise etdéterritorialise, il n’estpas
reproduction,copie, maiscarte.

2

5

2.2.3 ‘Hybridité’et ‘Translation’

Je vaisaussiaborderici d’autresdomainesde l’hybridité, en
particulierceque j’appelle la‘translation’,‘transformation’et
‘fonction’.Ces trois termesimpliquentdecomplexesprocessus sociaux,
culturels,sémiotiques, pragmatiques,sémantiquesetmédiaux.
Je préfère leterme de‘translation’à celui de‘traduction’parce
quece dernierest trop liéauxaspectslinguistiqueset sémantiqueset
parceque la‘traduction’est uneactivité de
la‘translation’.La‘translation’inclutaussi,au-delàdesphénomèneslinguistiques,
desphénomènesanthropologiques, ethniques,culturels, philosophiques,
historiques, médiatiquesetgestuels.
Alors que la‘translation’peutêtreconsidérée oudécritecomme
un processusd’ordre général danslequel diverses structurespassent
d’uncontexte‘x’àuncontexte‘y’dansla‘transformation’,
la‘translation’ secompose dechangementsconcrets, detypeslinguistique,
sémantique, médiatique ouculturel, etde ladescription de laforme de
ceschangements, parexemple, de la codification, production etmise
enscène d’une œuvre en différentsespacesculturels, des
transformations quise produisent quanduntexte passe de l’écritàl’oral lors
d’unereprésentationthéâtrale, de l’auteuraumetteurenscène, du
metteurenscèneàl’acteur.
Le phénomène de la‘translation’entant que processushybride
et transmédial impliqueaussi le processusde laréception d’un objet
culturel,c’est-à-dire laforme d’un objetculturel perçue parle lecteur
oulespectateur.L’analyse de laréception estfondamentale parceque
l’arten général est toujours unacte public,un médium detransmission
directe ouindirecte etainsi pointd’intersection de diversprocessus
culturels,sociaux, économiques, etc.

Résumons:parleterme de‘translation’, on peutentendreun
processuscultureltrèscomplexe:un processusmédial,social
etpragmasémiotique danslesdomainesde l’anthropologie, de l’ethnologie,
de laphilosophie, de l’histoire, desmédias, de lagestualité, ducorps
etde divers systèmesdiscursifs.L’acte‘translatologique’,
oulastratégie de latranslation, meten évidence la‘recodification’,
la‘transformation’, la‘réinvention’etl’‘invention’de
l’énonciationquitransporte divers systèmesculturels(langue,religion, mœurs,savoir,
organisationsociale, nature, etc.).Decetacte naissentde nouveaux
systèmesculturels quiseconcrétisentdans un processus sémiotique
deco26

dification, de décodification etderecodification, de déterritorialisation
et reterritorialisation, de production etde mise enscèneavecde
nouvellesfonctions.

2.3

L’hybriditécommecatégorie d’intersection
oudecroisementdecultures

L’hybriditéconstitueun dispositifcentral dans touteslesétudes
postcolonialesentant questratégie pourla cohabitation d’un espace
pardifférentsgroupesethniques,
lesquelsdoiventnégocierleuridentité dans untroisième espacequi est un lieud’énonciation où se
négocientladifférenceainsique lapluralitéculturelle.L’hybridité prendsa
source danslesmarges, danslespointsd’intersection, lesinterstices
oulescroisementsdescultures.
L’hybridité, lerhizome etlatransversalité désignentdes
stratégies, ouprocessus, liésles unsauxautres,qui
ontlieudanslesintersticescentrauxeten marge d’uneculture, desdisciplines, de lapensée
etde l’expérience.Il ne fautpasicicomprendre
lesmargesnécessairementau sensd’une « marginalisation » maisplutôtcomme
l’articulation de nouvellesformationsculturelles,commeun laboratoire (vid.
6
deToro2006b).On peutentendre par« intersticoe »u« marges»
desdé- et reterritorialisationsdescultures,
desdisciplinesetdesexpériences.Elles sontle lieuderecodificationsetderéinventions.
Nousavonsiciaffaireà
aumoinsdeuxprocessus:latransposition d’unterme horsdeson lieud’originevers un espacequi lui est
étrangeret qui doitêtreréinvesti, etle mélange de différentsmoyens
d’action, processuset représentations.La catégorie de l’hybridité
exprimeclairement que lavision d’uneculture «authentique
»,«autonome » et«cohérente » n’est qu’une illusion,qu’elle est un non-sens,
etl’atoujoursété, pourl’Amérique duNord etl’AmériqueLatine, et
maintenantégalementpourl’Europe.Elle montre également qu’une
telleconception nesert qu’àdéfendre les vieuxnationalismesetles
idéologiesconservatrices.L’identité etl’authenticitésontnégociéesle
long desmarges, danslamultiplicité desmargesetauxintersticesdes
croisementsculturels:onvitdansdesmondesdifférents, dans un
entre-deux, dans un espace extra-territorial (Bhabha1994;deToro

6
Jesuisici l’idée deGuillermoGómezPeñaquiconsidère le «border», la‘marge’
enthéorie eten pratiquecommeun «laboratoire ».Sonconcept serapproche de
celui d’Assia Djebar.
27

1999a,2003a).Ladéterritorialisation entraînecependantavecelleune
reterritorialisationquirevientàrendre habitable l’«unhomely»,
l’«in-between» (Bhabha1994)àpartirde propositionsd’identités
issuesdecette multitude.Lafissure, lanégociation de
diversesdisciplines, penséesetidentitésdanslaviequotidienne, deviennentde
nouveaux signesetconceptsde discipline dansles
sensdetransdisciplinarité, d’identité, detransidentité.Ce double mouvementn’apas
poureffetde faire disparaître lesconflitsetladifférence,
maisderelocalisercesderniersdans un entre-deux,un espace de ladifférance,
dans un mouvementdecontre-plongéesupplémentaire,
etdes’intégrerau schéma actanciel de l’altarité.De lasorte, le niveaude
lapratique discursiveculturelle estmisenrapportavecd’autresniveaux,
comme le niveau social parexemple.
Lanégociation de différencesculturellesdansla culture oupar
exemple danslalittérature ne doitpasêtreconfondueavecun
processusdeVerfremdung,termetraduitpar ‘aliénation’en françaiseten
anglaisàdéfautde mieux,traductionqu’on pourraitamélioreren
proposant ‘distanciation’(danslesensde prendre de ladistanceavec
quelquechose)selon lathéorie de lanarration, du théâtre etde la
culture danslecadre desformalistes russes, de lasémiotiqueculturelle
deBakhtine, de l’école deTartu(Lotman) ouencore de lathéorie de
Lotman/Uspensky.Jauß (1960)aintroduitdans son magnifique essai
leterme d’altérité «ZurFrage derStrukturiertheitälterer und
modernerLyrik (Théophile deViau:«OdeIII»,Baudelaire:«LeCygne »).
Cependantàmonavis, il n’utilise pasceterme de lamême façonque
danslathéorie de la culture postmoderne etpostcoloniale.L’‘altérité’
estdéfinie parJaußcomme ladistance entreune œuvre‘x’dupassé
d’uneautreculture et un lecteur ‘y’contemporain.Lecritère de
définition estla‘distancespatio-temporelle’d’où vientladifficulté de
comprendreune œuvrequi nousestdevenue étrangère.L’‘altérité’
signifie iciaussicette étrangetéressentie parle lecteur qui doitlutter
avecun objetculturel étrangeràsatradition et sapratiqueculturelle
habituelle.ChezJauß, ils’agitde larencontre de deuxoude plusieurs
codesculturels, de larecodification de différentesculturesàun
momentdéterminé.Maisnotre emploi du terme diffère légèrementpar
rapportà cette définition:l’altérité danslapensée postmoderne et
postcolonialesignifie lanégociationconcrète de diversproblèmesde
différentesculturesdans un espacecommun oùladifférencereste,à
traverslanégociation, dans une espace d’énonciationcommun et se
transforme enune différance.LeconceptdeJauß est sansaucun doute
28