Epître à M. le lieutenant-colonel Staaf sur la poésie française contemporaine / P.-J. Lesguillon

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impr. de A. Moulin (Saint-Denis (Réunion)). 1868. 16 p. ; in-4.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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EPITRE
ys. JH. 0 K(S I E U ï^
I.E
LIEUTENANT-COLONEL STAAFF
SUR
LA POÉSIE FRANÇAISE CONTEMPORAINE
UN MOT AU LECTEUR
Le monument dont M. le colonel Staaff, attaché à la légation de
Suède et de Norwége, officier de la Légion d'honneur et de l'Instruc-
tion publique en France, membre de la Société des gens de lettres,
va nous doter, est le plus bel hommage rendu aux gloires de notre lit-
térature, et, chose plus honorable encore pour elle, c'est que nous le
devrons, non à un Français, mais à un étranger, si toutefois un
Suédois peut être désigné par ce nom, surtout depuis que le poète
a dit de ses compatriotes :
« Les Suédois, monsieur, sont les Français du Nord. »
Le vieux proverbe qui assure que nul n'est prophète en son pays,
aura toujours raison, à ce qu'il paraît, et aujourd'hui encore il l'aura
d'une façon victorieuse, puisque, cette fois du moins ce n'est pas un
Français qui a montré assez de dévouement pour consacrer son temps
à honorer l'intelligence française et pour engager, dans ce but, une
partie de sa fortune. Encore faut-il ajouter, comme complément à ce
mérite, celui de rendre justice aux contemporains auxquels sera con-
sacrée la troisième et dernière partie de cette immense collection.
VI
Honorer 1rs morts, cela va tout seul et n'engage à rien; les morts
ne sont plus que des livres ; or, on aime beaucoup les livres, comme
livres, et sans se croire redevable ' en rien envers ceux qui les ont
faits. Puis, il y a là une très-grande chose, très-rassurante surtout
pour le lecteur; ces livres sont terminés et l'auteur ne peut plus y
rien ajouter; les éloges, les hommages, ne réveilleront pas son génie;
il a fait sa tâche, et il ne nous humiliera plus de sa supériorité. Mais
les vivants, c'est une autre affaire; leur rendre justice, c'est très-dan-
gereux; cela peut les engager à continuer, et s'ils ont écrit déjà des
chefs-d'oeuvre, ils peuvent être amenés à en écrire d'autres, et voilà ce
qu'il faut empêcher ; les bonnes actions manquent souvent de com-
plices, les mauvaises en fourmillent.
Et puis, ces vivants, ils restent sur la scène du monde; on peut les
rencontrer partout : dans les soirées, au théâtre, aux concerts. Là, on
les regarde, on les toise; on se compare à eux, et on n'y découvre
aucune différence extérieure. Quelquefois même, ils sont fort laids ;
ce qui n'empêche pas le génie. Alors on se demande comment et de
quel droit ils ont ces facultés, ces puissances, ces inspirations, ces
organes, et on se dit quelque chose d'analogue à ceci : au bout du
compte, ce n'est qu'un homme comme un autre !
Sous ces impressions, on en arrive à blasphémer cette étincelle
divine qui brûle en nous et à passer de la familiarité avec la personne,
à la négation et au doute de son talent. C'est ainsi que l'on procède,
et de là à ne point estimer, il n'y a qu'un pas ; la seule raison de cette
indifférence, c'est qu'ils vivent; la mort seule les absout de leur res-
semblance matérielle avec la foule.
M. le colonel Staaff a donc prouvé une grande supériorité de tact et
d'intelligence en se proposant de faire entrer les contemporains eux-
mêmes dans ce Panthéon de la gloire française pour qu'ils y reçoivent
le culte qui leur est dû, bien différent en cela du rite catholique qui, en
fait de tableaux et de statues, n'offre dans ses temples, à la vénération
des fidèles, que les statues et les images des saints qu'il a canonisés.
VII
Appelé par le colonel Staaff à apporter, comme mes confrères con-
temporains, mes faibles tributs à son vaste édifice, j'ai eu l'occasion
d'en admirer tout à la fois l'ordonnance, le plan et l'exécution, et j'ai
été saisi de la passion de graver mon nom au péristyle, et de célébrer
en poète, ce qu'un soldat étranger faisait pour la Poésie française
contemporaine, après l'avoir fait pour toute notre littérature depuis
son origine.
J'ai maintenant pensé que cette sorte de poème-préface pour
lequel, en le composant, je n'aspirais qu'à une petite place en tête de
la partie consacrée à la Poésie contemporaine, donnerait avec avan-
tage au public français un avant-goût du complément de l'oeuvre, et
qu'il serait de plus et surtout, dans sa pensée ainsi que dans la
mienne, un appel à tous ces excellents esprits qui aujourd'hui cultivent
et honorent notre Poésie.
Je prie donc les lecteurs, et tous mes confrères de la presse, de ne
voir dans cette épître, inspirée par mes sympathies pour l'honorable
colonel Staaff et par mon estime pour le message qu'il adresse à la pos-
térité, qu'un véritable programme. Les mauvais plaisants diront peut-
être que les vers s'y sont mis. Mais que voulez-vous? la Poésie est ma
parole naturelle, et j'espère qu'en dépit du rhythme, de la rime et de
la césure, mon sermo pedestris remplira le rôle de la prose, aussi bien
que les affiches officielles, qui n'ont rien de poétique, annoncent
d'avance au peuple le^splenSetoes de la fête.
P.-J. LESGUIIXON.
Paris, octobre \'S68. /';/ p\'... ,-'

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