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Escales sans nom

De
144 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Vita Sackville-West. Knole, Téhéran, Virginia Woolf, le groupe de Bloomsbury, Sissinghurst, telles sont les étapes de l'acheminement intellectuel, spirituel, émotif aussi, d'une grande dame de la littérature anglaise, Victoria Sackcville-West, qui n'a jamais écrit que ce qu'elle souhaitait écrire. Ses romans sont le résultat d'une perception aiguë d'une certaine atmosphère sociale et d'un certain climat de la personne humaine, cherchant sa vérité dans les limites -- noblesse oblige -- qui lui sont imposées. "Escales sans nom" est moins un roman qu'une sorte de testament de la sensibilité. Victoria Sackville-West est là, tout entière avec sa soif intacte de nouveauté. Simplement, elle sait que bientôt tout peut finir. Le bateau sur lequel se trouvent ici assemblés quelques inconnus est un champ clos où chacun a sa valeur propre et où règne un type très particulier de liberté. Le héros peut y vivre les ultimes bribes de son existence en complet désaccord avec ce qu'il a été jusque-là. Les escales, qui n'ont pas de nom -- nous sommes en marge de toute dimension spatiale --, ne sont que des jalons d'état d'âme, de sérénité, d'inquiétude, d'illusion. L'amour éprouvé par l'homme qui va mourir est une harmonie complexe du cœur, de l'intelligence et de la religion mondaine. En apprenant l'amour, il se prépare à la mort.


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VITA SACKVILLE-WEST
Escales sans nom
traduit de l’anglais par Nadine Korobetsky
Préface de Raymond Las Vergnas
La République des Lettres
Pour Edie.
PRÉFACE
Virginia Woolf déclarait en 1927 à son amie Victori a (dite « Vita") Sackville-
West : « Hier matin, j’étais au désespoir. Je ne po uvais m’extorquer un seul mot.
Finalement, je trempai ma plume dans l’encre et écrivis presque automatiquement
sur une feuille banche : Orlando, une biographie. A peine avais-je terminé que tout
mon corps fut inondé de joie, et mon cerveau d’idée s. Mais supposez qu’Orlando
apparaisse sous les traits de Vita ; que tout tourn e autour de vous, de la démarche
de votre esprit — ne parlons pas de votre cœur, vou s n’en avez pas ; que quelqu’un
dise en octobre prochain : « Voici que Virginia Woo lf a écrit un livre sur Vita", y
verriez-vous quelque mal ? Dites oui ou non. Votre qualité en tant que sujet tient
surtout à votre haute naissance — qu’est-ce d’aille urs que quatre cents années de
noblesse ? — et aux multiples occasions qui me sont offertes de descriptions riches
en couleurs."
C’est ainsi que Victoria Sackville-West a été immortalisée dans le personnage
d’Orlando, au centre même du fastueux décor du château de Knole (dans le Kent)
que la reine Elizabeth avait donné à son cousin, le lord trésorier Thomas Sackville,
au XVIe siècle, et qui, dans le roman de Virginia W oolf est la demeure du « héros-
héroïne » puisque, au cours des âges, Orlando chang e de sexe. Mais, de même
qu’Orlandokville-West, celle-ci aest bien autre chose qu’un portrait de Victoria Sac
bien d’autres titres à la gloire que sa présence da ns une œuvre célèbre.
Victoria Sackcville-West est née en mars 1892 au se in d’une tradition
aristocratique enracinée dans les fibres de la terre, mais elle portait en elle un
ferment de rénovation par l’héritage du sang de sa grand-mère maternelle, une
gitane espagnole. Elle fut élevée chez elle, c’est-à-dire que Knole, ses dogmes, ses
tabous, son appartenance profonde à un monde ordonn é, hiérarchisé, se trouvèrent
au centre de sa formation. Quand elle se maria en 1 913 (avec Harold Nicolson), ce
fut pour découvrir un nouvel univers : Téhéran, où son mari était ministre de
Grande-Bretagne. Ses premiers poèmes datent de cette époque, mais il faudra
attendre le retour en Angleterre et l’installation dans le « cercle enchanté » dont
Virginia Woolf est l’un des pôles pour que soit rec onnuurbi et orbile talent de
l’écrivain. Son recueil de vers :The Garden, qu’on a pu qualifier de « géorgiques
britanniques", obtiendra le prix Hawthorden en 1927 .
Knole, Téhéran, le groupe de Bloomsbury, telles son t les étapes de
l’acheminement intellectuel, spirituel, émotif auss i, d’une grande dame de la
littérature. Grande dame, Victoria Sackcville-West l’est restée à travers une longue
carrière où se sont succédé poésies, essais, romans . Non seulement par sa
distinction, son assurance, l’élégante réserve de s on caractère ; mais par l’absence
totale, chez elle, du goût de la compétition.
Poète avant tout, Victoria Sackcville-West n’a jama is écrit que ce qu’elle
souhaitait écrire, jamais publié rien qu’elle n’estimât achevé, jamais cédé aux
facilités de l’attraction sentimentale chère à un v aste public. Ses poèmes sont le
fruit d’un contact intime avec la nature paysanne e t les travaux des saisons, comme
ses romans, lents à germer (elle en fait paraître u n tous les dix ans), sont le résultat
d’une perception aiguë d’une certaine atmosphère so ciale et d’un certain climat de
la personne humaine, cherchant sa vérité dans les l imites — noblesse oblige — qui
lui sont imposées. Deux de ses succès les plus nota bles ont été l’étude surJeanne
d’Arcila et de Lisieux :, et la double biographie des saintes Thérèse, d’Av L’aigle et
la colombe.
Attachée à la terre, Victoria Sackcville-West est é galement curieuse des conflits
et des drames de l’âme. Elle a le souci (peut-être lui vient-il de son atavisme de
continuité) de la réalité, de la permanence, de la fixité du noyau psychologique
intouché en dépit des altérations de surface. Cette recherche d’un élément
inaccessible par vocation ne va pas sans donner à s on œuvre un aspect un peu
exsangue, un peu froid, qu’on lui a reproché. Il es t incontestable qu’elle
s’abandonne davantage dans ses recueils de vers et ses biographies, genres pour
lesquels elle ne cache point sa préférence. Le roma n, elle l’a dit, est pour elle un
mode d’expression, dépourvu d’agrément.
Mais justement il n’est pas exclu de penser que l’o uvrage qu’on va lire, ceNo
Signposts in the Sea, est moins un roman qu’une sorte de testament de l a
sensibilité. Le rayonnement qu’il dégage vient, pou r une large part, de la proximité
de l’auteur. De cette figure en filigrane qui a derrière soi la majeure partie de sa vie
et qui cependant, se mirant dans les subtilités de la fiction, nous invite à observer
qu’elle a atteint le seuil de la vieillesse sans sc lérose aucune de l’affectivité. Victoria
Sackville-West est là, tout entière avec sa soif in tacte de nouveauté. Simplement,
elle sait que bientôt tout peut finir. Elle a accep té la fragilité du prêt mystérieux de la
trame de ses jours.
Le titre souligne l’originalité de ce dernier roman par rapport à ses
prédécesseurs. Les points de repère sociaux que son t le milieu et le cadre ont
disparu, alors qu’ils soutenaientAll Passion Spent,The Edwardians, ouThe Easter
Party. Le bateau sur lequel se trouvent ici assemblés qu elques inconnus est,
comme tout navire, un champ clos où chacun a sa val eur propre et où règne un
type très particulier de liberté. Le héros peut y v ivre les ultimes bribes de son
existence en complet désaccord avec ce qu’il a été jusque-là. Les escales, qui n’ont
pas de nom — nous sommes en marge de toute dimensio n spatiale —, ne sont que
des jalons d’état d’âme, de sérénité, d’inquiétude, d’illusion. L’homme qui va mourir
est à même d’aborder des sensations qui, pour être sans conséquences physiques,
n’en sont pas moins violentes.
L’amour qu’il éprouve pour Laura, et qui devient de plus en plus exigeant à
mesure que s’accusent les menaces du temps qui fuit , est une harmonie complexe
du cœur, de l’intelligence et de la religion mondai ne. Car, et sur ce plan l’habituelle
Victoria Sackville-West réapparaît, si le navire a plusieurs classes, seuls les
passagers de la première y ont quelque importance. Ce héros même, dont les
origines sont plébéiennes, ne manque pas de s’éleve r, par un adoucissement des
passions et une marche discrète vers une manière de paradis esthétique, à une
noblesse qui se manifeste par une essentielle volon té de ne point troubler la paix
d’autrui, de s’éteindre en silence au milieu d’un o céan où il ne saurait y avoir ni de
« poteaux indicateurs » ni de tombes.
Peut-être y a-t-il là l’affleurement d’une tendance panthéiste, un désir lyrique et
métaphysique de se fondre dans un grand tout qui au rait le visage de la mer. On se
souvient malgré soi que la créatrice d’Orlandoécrivit un roman qui s’appelleLes
Vagues, et qu’elle se suicida en se noyant dans une riviè re. Le héros du présent
livre, lui, a choisi de se préparer à la mort en ap prenant l’amour. Non point les élans
charnels que jadis il avait connus dans sa carrière d’ambitieux matérialiste, mais
une union en quelque mesure mystique. Le fait qu’il meurt à l’instant où il lui faudrait
se libérer de son secret, où il est pour ainsi dire aux portes de l’accomplissement,
donne à ses funérailles marines une signification s ymbolique. L’homme qui, dans et
par la mer, a découvert la saveur de la terre, sa b eauté, sa consistance, atteint en
se dissolvant dans l’élément complémentaire et en n e laissant derrière soi aucune
trace, un anéantissement très proche de la communio n.
Victoria Sackville-West a-t-elle voulu nous entraîn er dans cette voie, ou son
propos a-t-il été plus modeste et plus simple ? C’e st une question qu’il est rituel de
se poser à la fin de ses romans. Ils ouvrent toujou rs d’amples horizons, mais sans
jamais offusquer l’indépendance du lecteur.
RAYMONDLASVERGNAS.
ESCALES SANS NOM
Il y a maintenant trois semaines que nous sommes en mer. C’était peut-être une
idée folle de ma part de suivre Laura ; pourtant, j e n’hésitai pas un instant lorsque je
compris que je pourrais vivre à ses côtés, chaque j ournée, pendant deux mois,
peut-être plus, peut-être moins. C’était la seule s olution.
Elle ne manifesta aucune surprise lorsqu’elle me re ncontra pour la première fois
sur le pont ; d’ailleurs, elle ne laisse jamais dev iner ses sentiments. Grande et
fraîche dans son pantalon gris et son chemisier bla nc, elle leva simplement les
sourcils et m’adressa son charmant sourire, comme e lle le fait habituellement en
reconnaissant les gens.
— Tiens, Edmund ! fit-elle. Vous ne m’aviez jamais dit que je devais avoir le
plaisir de votre compagnie. Jusqu’où allez-vous ?
— Jusqu’au bout.
— Et vous revenez ?
— Peut-être pas.
Une autre se serait informée davantage de mes inten tions, ne fût-ce que pour
montrer un intérêt poli. Ce n’était pas dans ses ha bitudes. Elle avait une façon
déconcertante de laisser tomber un sujet — ou bien, étant elle-même d’une nature
réservée, respectait-elle la réserve des autres ? J e remarquai une fois de plus,
comme bien des fois auparavant, qu’elle accomplissa it ce tour de force sans donner
une impression d’indifférence. Elle n’était pas portée à l’indiscrétion, mais je savais
que, si j’avais choisi de m’étendre sur mes projets , j’aurais trouvé une auditrice
attentive, me regardant de ses graves yeux gris, ca r elle possédait plus que toute
autre femme ce charme extrême : le pouvoir de vous faire croire (hélas, combien
fallacieusement !) que vous étiez la seule personne dont elle souhaitait la
compagnie. C’était peut-être pour cette raison qu’e lle s’attirait tant de confidences
qu’elle n’avait pas sollicitées, comme l’aimant att ire la limaille.
A l’agence maritime, lorsque je suis allé réserver ma place, on a dû me trouver
extrêmement vague. Même maintenant je sais à peine où nous allons …
Où est la terre vers laquelle vogue ce bateau ?
Joyeusement il s’avance en grand apparat,
Et vigoureux comme l’alouette à la pointe du jour,
Va-t-il vers les mers chaudes ou vers les neiges po laires ?
On mène une vie bizarre, en mer. Nous voici, sur l’ eau, une communauté de
quelque cinquante passagers, unis seulement par de petits faits et les événements
journaliers — « Avez-vous vu les jets d’eau des bal eines ce matin ? » — ne sachant
rien les uns des autres, dans la plupart des cas pa s même nos noms, rien de nos
antécédents ni des complications de nos vies. Inévi tablement, de petits groupes
fusionnent : les jeunes dansent ensemble, les plus âgés nouent des amitiés de
tables de bridge et d’échecs. Pour ma part, je ne c herche guère à les distinguer ;
ma façon d’identifier les gens consiste surtout à l es éviter. Il y a l’Anglaise solitaire
en quête d’une âme sœur, que je repère instantanéme nt comme un danger : moi, le
mâle sans attache, je suis une proie tout indiquée. Pas laide, soigneusement
maquillée, elle masque son manque d’intelligence et sans aucun doute l’appétit de
son cœur par un comportement empressé, semblable à un poète médiocre qui
chercherait à rendre ses vers meilleurs en les alig nant en forme de verre à pied, ou
à un pâtissier qui décorerait ses gâteaux avec des roses en sucre. Il y a aussi le
couple d’Allemands qui se comportent d’une façon dé goûtante et qui, en dépit de
leur âge mûr, ne peuvent s’empêcher de se tripoter. Dieu sait qu’il y a suffisamment
de place où poser ses mains ! Ces bourrelets de gra isse, ces chairs bouffies, qui
semblent encore garder quelque attrait … Les petits yeux porcins de l’homme errent
avec concupiscence sur les cuisses énormes de la fe mme, rougies par le soleil et
que découvre généreusement le plus collant et le pl us court des shorts.
Le dégoût de la chair * …(1)
Et ces trois vieilles femmes qui se rapprochent tel lement l’une de l’autre pour
cancaner qu’on dirait que leurs nez se sont accroch és.
"Certaines personnes ont de la chance de pouvoir vi vre derrière leur propre
visage", dis-je à Laura.
Elle me reproche mon manque d’indulgence, ne se dou tant pas qu’elle-même
est le modèle qui me sert de comparaison, mon canon esthétique.
Elle aime parler aux gens ; mieux vaudrait dire que ce sont eux qui aiment lui
parler, car il m’est impossible de l’imaginer reche rchant qui que ce soit. Il m’arrive
de la trouver dans la compagnie la plus disparate, avec des personnes auxquelles
je n’aurais jamais cru qu’elle pût s’intéresser — d es vieilles filles desséchées, des
jeunes gens pétulants ; il n’est pas difficile de l ier connaissance à bord, mais
comment les conversations peuvent-elles prendre si rapidement un ton si
personnel ? Elle me divertit en me racontant les bi ographies condensées de nos
compagnons de voyage.
— Voyez-vous ce couple à cheveux gris, à l’air plutôt distingué, là-bas ? Ils font
le tour du monde pour une curieuse raison : pour sa voir s’ils doivent ou non
divorcer.
— Cela me semble une manière bien coûteuse de régle r ses difficultés ; il serait
moins cher de débattre l’affaire chez soi. Mais com ment le savez-vous ?
— Ils me l’ont dit. Elle d’abord, lui ensuite.
— Drôle de confidence à faire à un étranger.
— Oh, dès les cinq premières minutes … Est-ce plus extraordinaire que ce que
les gens racontent à des inconnus dans les trains, que leur mari les bat ou que leur
fils est en prison pour avoir falsifié un chèque ?
— Les gens ne me confient pas ce genre de choses, L aura. Vous devez les y
encourager.
— Je vous assure bien que non. Je ne nie pas que ce la m’intéresse. C’est
comme si on observait des poissons dans un aquarium — il n’est pas possible
d’imaginer une plus grande diversité de situations que de variétés de poissons.
Pensez à la forme capricieuse de l’hippocampe, à te l poisson minuscule qui a une
rangée de tubes fluorescents sur le dos, ou encore à ceux qui semblent avoir été
taillés dans de la mousseline beige.
Quoi qu’il en soit, elle a certainement le don d’attirer les gens sans le vouloir. Je
la soupçonne de tromper son monde, car si, comme el le le dit, les gens
l’intéressent, c’est d’une façon très détachée.
— Ils ne savent pas que vous les considérez comme d es « cas". Vous devriez
être romancière — c’est un intérêt de romancier que vous leur portez.
— Pas complètement, dit-elle. Il est vrai que j’ai peu de patience avec les gens
gâtés, qui s’apitoient sur eux-mêmes, et avec les i ncapables. Ils me donnent l’envie
de les secouer pour les ramener à la réalité. Je préférerais de beaucoup écouter
quelqu’un comme, disons, mon steward.
— Parlez-moi de votre steward.
— Il habite un petit village de montagne en Italie ; il a une femme poitrinaire qu’il
adore et trois enfants tuberculeux. Il a une semain e de vacances lorsque le bateau
prend le chemin du retour — c’est-à-dire trois fois par an. Quand il revient chez lui, il
ne sait jamais combien des siens il retrouvera viva nts. Pendant les cinq années qu’il
a passées sur ce bateau, il n’est jamais allé une s eule fois à terre — il y a toujours
trop à faire. Sa journée commence à six heures du m atin et se termine à dix heures
du soir et, lorsqu’il en a fini avec les cabines, i l faut encore qu’il aille servir à la salle
à manger. Quelle vie, Edmund ! Enlever continuellem ent les restes des repas des
autres, vider les cendriers des autres et faire les lits des autres ! Les fleurs et le
champagne qu’il apporte dans les cabines représente nt plus que la totalité de ce
qu’il gagne. Il m’a raconté tout cela de la manière la plus simple, sans un soupçon
de plainte, et, quand j’ai essayé de lui témoigner de la compassion, il s’est contenté
de dire que la vie était comme ça.
Il y a une certaine ironie, je trouve, au fait que la personne qui ne se confiera
jamais à Laura soit justement moi.
Je connais de bons moments où je suis satisfait de mon sort et où je me laisse