Cette publication est uniquement disponible   l'achat
Lire un extrait Achetez pour : 12,99 €

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Publications similaires

Vous aimerez aussi

Contre nature morte

de l-esprit-de-la-lettre

Eliane Beytrison | opus 1

de l-esprit-de-la-lettre

suivant
3
6
16
28
40
43
56
74
SOMMAIRE
Éditorial : DonnĂ©es personnelles : la fragile garantie de la « vie privĂ©e».Esprit Positions – Attentes dĂ©mocratiques : la double leçon de l’Égypte et du BrĂ©sil(Olivier Mongin). ClĂ©ment MĂ©ric ou les colĂšres fran-çaises(MichaĂ«l FƓssel). Comment sortir de la pensĂ©e magique du chiffre ?(Alice BĂ©ja)
À QUOI SERVENT LES PARTIS POLITIQUES ?
À qui profite la crise des partis
? Introduction.Erwan LecƓur
I. LA DÉMOCRATIE DE PARTIS : LE RISQUE OLIGARCHIQUE Les partis politiques : la fin d’un cycle historique.Serge Berstein Avant l’ùre moderne, les partis Ă©taient des coteries, des factions au service de la conquĂȘte du pouvoir par un homme. Avec l’avĂšnement du suffrage, ils s’or-ganisent, se structurent autour d’idĂ©es, de programmes visant Ă  donner des rĂ©ponses aux interrogations des sociĂ©tĂ©s, et tentent de fĂ©dĂ©rer les intĂ©rĂȘts de groupes divers pour accĂ©der au pouvoir. Mais avec la mondialisation et la fragmentation des sociĂ©tĂ©s contemporaines, ce modĂšle semble radicalement remis en cause. Pourquoi les partis ne sont pas producteurs d’idĂ©es. EncadrĂ©. Lucile Schmid La force du localisme.FrĂ©dĂ©ric Sawicki L’ancrage local est primordial pour les partis, afin qu’ils puissent capter les prĂ©occupations de la population. Mais ce qui devrait leur donner une plus grande ouverture finit par les enfermer ; aujourd’hui, le poids du local a de nombreux effets pervers, comme l’entre-soi, mais aussi l’abandon des idĂ©es et du programme. Ce qu’on appelle « parti » est en rĂ©alitĂ© une faible coalition de baronnies locales. AdhĂ©rents, militants et dirigeants : les conflits internes.Table ronde avec Goulven Boudic, Florence Haegel et Erwan LecƓur Ces derniĂšres annĂ©es, les partis politiques se sont ouverts sur la sociĂ©tĂ©, Ă  tra-vers la mise en place de primaires ouvertes et le recours Ă  des structures externes, par exemple pour la production d’idĂ©es(think tanks). Quel est alors le rĂŽle des militants ? Les partis ne risquent-ils pas de devenir des coquilles vides ayant pour seule fonction la dĂ©signation du candidat Ă  l’élection prĂ©si-dentielle et la rĂ©Ă©lection d’élus installĂ©s ? Faut-il attendre une refondation de la social-dĂ©mocratie ? Christophe Sente La gauche europĂ©enne, loin de faire figure de modĂšle, semble aujourd’hui Ă  bout de souffle. Pourtant, la social-dĂ©mocratie a plus d’une fois traversĂ© des crises majeures, et a toujours rĂ©ussi Ă  rebondir. Quelles peuvent ĂȘtre aujour-d’hui les pistes d’une nouvelle alliance progressiste ?
1
Août-septembre 2013
87 98 106 117
127 146
Sommaire
II. PARTICIPER, DÉLIBÉRER, REPRÉSENTER : DONNER FORME AUX REVENDICATIONS POLITIQUES ÉMERGENTES Mobilisations en rĂ©seaux, activisme numĂ©rique : les nouvelles attentes participatives.Nadia Urbinati Hongrie, Islande, Italie : dans chacun de ces trois pays, la dĂ©mocratie a subi de profondes transformations ces derniers temps, dans des sens diffĂ©rents (vers l’autoritarisme ou la participation). Ces expĂ©rimentations dĂ©mocra-tiques, souvent associĂ©es Ă  l’utilisation des nouvelles technologies, font Ă©mer-ger une forme de « dĂ©mocratie reprĂ©sentative en direct » qui se construit contre les partis, et peut ĂȘtre aussi bien sĂ©duisante qu’inquiĂ©tante. Beppe Grillo : quand les Ă©toiles s’éteignent.Alice BĂ©ja Le Mouvement 5 Ă©toiles du comique Beppe Grillo a crĂ©Ă© la surprise aux Ă©lec-tions lĂ©gislatives italiennes de fĂ©vrier 2013, et le dĂ©sordre dans la formation du gouvernement. Mais ce « recours » contre les partis traditionnels, leur cor-ruption et leur incompĂ©tence, a lui aussi déçu les Ă©lecteurs. Cette expĂ©rimen-tation offre-t-elle des perspectives pour un renouvellement de l’action collec-tive ? Revendications en hausse, reprĂ©sentation en baisse. Entretien avec François Miquet-Marty et Isabelle Sommier Les partis peuvent-ils se « ressourcer » grĂące aux mouvements sociaux ? Engagement partisan et engagement non partisan ne sont pas forcĂ©ment incompatibles, mais on constate aujourd’hui que les partis politiques, refer-mĂ©s sur eux-mĂȘmes, ne semblent pas en mesure de capter les revendications exprimĂ©es par les citoyens dans d’autres lieux et d’autres structures. Quels espaces pour la dĂ©mocratie ?Jean-Claude Monod La dĂ©mocratie est toujours associĂ©e Ă  l’idĂ©e de l’agora, de l’espace clos de la citĂ© dans lequel le peuple dĂ©libĂšre, en particulier en pĂ©riode de crise de la reprĂ©sentation, lorsque celle-ci apparaĂźt comme une usurpation. Ce retour Ă  l’agora, cependant, peut se faire aussi bien sur le mode d’une dĂ©mocratie fer-mĂ©e et xĂ©nophobe que sur celui d’une rĂ©appropriation concrĂšte de l’espace public : c’est Ă  ces deux mouvements que l’on assiste aujourd’hui.
ARTICLES Pourquoi la crise Ă©conomique s’éternise-t-elle en Europe ? 2008-2013, cinq annĂ©es d’hĂ©sitations et de conflits. Entretien avec Jean Pisani-Ferry Alors que les États-Unis voient leur taux de chĂŽmage baisser et leur crois-sance repartir, l’Europe semble enlisĂ©e dans la crise. Est-ce parce que les dirigeants europĂ©ens n’en ont pas perçu l’ampleur ? Parce qu’ils ont favorisĂ© la rĂ©duction des dĂ©ficits sans voir les consĂ©quences qu’elle pourrait avoir sur des Ă©conomies dĂ©jĂ  affaiblies ? Quel avenir peut-on dessiner pour la solida-ritĂ© europĂ©enne, Ă  l’heure oĂč l’Europe semble irrĂ©mĂ©diablement divisĂ©e entre pays du Nord et pays du Sud ? Carnet de route en GĂ©orgie. Promesses et fardeaux de la transition. Antoine Maurice Nostalgie du soviĂ©tisme, rĂ©sistance Ă  la pression russe, dĂ©veloppement de l’économie de marchĂ© et du tourisme : la GĂ©orgie est encore en transition, une
2
155 169 195
Sommaire
transition qui, bien qu’elle favorise des rĂ©formes Ă©conomiques et infrastructu-relles, n’influe guĂšre sur les reprĂ©sentations historiques. Michel de Certeau, la mystique et l’écriture. À propos de la parution du tome II dela Fable mystique. Entretien avec Luce Giard et Jean-Louis Schlegel L’expĂ©rience mystique Ă©chappe aux catĂ©gories thĂ©ologiques traditionnelles. Dans son Ɠuvre, Michel de Certeau a cherchĂ© Ă  rendre compte de cette expĂ©-rience, en l’approchant par le prisme des sciences sociales, sans nier la sin-gularitĂ© du sujet mystique, fidĂšle en cela Ă  son approche toujours plurielle, Ă  la marge, refusant d’adopter un discours unique et surplombant. La « chair souffrante de l’humanitĂ© ». À propos de Germaine TillionetdeCharlotteDelbo.Françoise Carasso Germaine Tillion et Charlotte Delbo, toutes deux rĂ©sistantes, furent toutes deux dĂ©portĂ©es Ă  RavensbrĂŒck. Elles ont chacune voulu rendre compte de ce qu’elles avaient vĂ©cu, refusant un certain discours qui voulait que l’expĂ©-rience des camps fĂ»t « indicible ». Chacune Ă  sa maniĂšre, Tillion plus histo-rienne, Delbo plus poĂ©tique, elles ont trouvĂ© une Ă©criture, pour faire savoir, pour rechercher, autant que possible, la vĂ©ritĂ©. Marie-Claire Bancquart. Incarnation et Ă©pure. PoĂšmes prĂ©sentĂ©s par Jacques Darras
JOURNAL 199 L’entrĂ©e des catholiques dans l’ùre communautaire(Guillaume Cuchet)» ?exception turque . Taksim, la fin de l’« (Ahmet Insel). Le « nouveau rĂ©formisme » iranien(Ramin Jahanbegloo). Le ballet chinois, outil desoft power (Isabelle Danto). Un cinĂ©aste trop peu connu : RenĂ© FĂ©ret(Claude-Marie TrĂ©mois). Pourquoi j’aimais Maurice Nadeau(Maurice Mourier)
BIBLIOTHÈQUE 218 RepĂšre – MoĂŻse, le peuple juif et la politique des Modernes,par MichaĂ«l FƓssel 224 Librairie. BrĂšves. En Ă©cho. Avis
Abstracts on our website :www.esprit.presse.fr Couverture : © Gilles Larvor/Agence Vu
3
Éditorial
Données personnelles : la fragile garantie de la « vie privée »
É COUTEStĂ©lĂ©phoniques, murs truffĂ©s de micros, espionnage d’État : il ne faut pas se laisser tromper par le faux air de guerre froide de l’affaire qui a tendu les relations entre l’Europe et les États-Unis avec les rĂ©vĂ©lations d’Edward Snowden sur le programme de surveillance Prism, mis en Ɠuvre par l’agence nationale de sĂ©cu-ritĂ© (NSA), les renseignements pilotĂ©s par le ministĂšre de la DĂ©fense amĂ©ricain. Rien d’inquiĂ©tant, nous disent les experts : ce sont de petites agaceries qu’on se permet, mĂȘme entre alliĂ©s, mĂȘme en temps de paix. Et la France, pas si naĂŻve, n’est pas en reste, notam-ment en matiĂšre d’espionnage industriel. Par-delĂ  les mĂ©contente-ments diplomatiques de façade, il n’y a donc en rĂ©alitĂ© ni surprise ni brouille, comme en atteste l’ouverture des nĂ©gociations d’un nouveau traitĂ© de libre-Ă©change transatlantique. Pourtant, il ne faut pas se rassurer trop vite et se croire dans un drĂŽle deremakede John Le CarrĂ©, car la surveillance change de volume et de nature Ă  l’heure des donnĂ©es numĂ©riques. Mais pour-quoi le moissonnage Ă  grande Ă©chelle des mĂ©tadonnĂ©es qui livrent Ă  notre insu les informations utiles sur tous nos usages des moyens de communication (tĂ©lĂ©phones ïŹxes et mobiles, messageries Ă©lec-troniques, rĂ©seaux sociaux, sites de partage de ïŹchiers, achats en ligne
) nous fait-il entrer dans une autre Ăšre ? Avec les nouvelles technologies, tout semble conforter le consom-mateur roi. Les institutions ne peuvent plus imposer de comporte-ments ni de contenus aux internautes. Ce sont eux, au contraire, qui s’emparent Ă  leur fantaisie des nouveaux outils participatifs de communication. Ce sont les usagers qui crĂ©ent le contenu diffusĂ© par
Août-septembre 2013
4
Données personnelles : la fragile garantie de la « vie privée »
les nouveaux champions industriels gĂ©ants nĂ©s aux États-Unis : ils mettent leurs vidĂ©os en ligne sur YouTube, leurs photos sur Instagram, leur quotidien sur Facebook, leurs dĂ©placements sur Foursquare. Cette appropriation des outils numĂ©riques a un poten-tiel libertaire dont la force s’est imposĂ©e lors des rĂ©volutions arabes : on n’arrĂȘte plus la demande de libertĂ© d’expression Ă  Tunis ou au Caire Ă  l’heure de Twitter et des rĂ©seaux sociaux. Pourtant, cet individu en rĂ©seau laisse aussi des traces qui sont dĂ©sormais stockĂ©es : requĂȘtes sur Google ou achats sur Amazon en disent beaucoup plus sur lui-mĂȘme qu’aucun publicitaire – ou aucun policier ! – n’en a jamais rĂȘvĂ©. On a donc cĂ©lĂ©brĂ© trop vite la compli-citĂ© heureuse des gĂ©ants du net et des libertĂ©s individuelles, car les consommateurs n’ont guĂšre de contrĂŽle sur l’usage qu’on fait de leurs traces numĂ©riques. Les donnĂ©es personnelles ont une grande valeur marchande et reprĂ©sentent un marchĂ© prometteur ! PlutĂŽt qu’un individu roi, on voit s’imposer des entreprises reines qui disposent d’un potentiel d’information gigantesque sur leurs clients. Les États se demandent donc comment contrĂŽler l’usage commercial des donnĂ©es personnelles, ce qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© aussi difïŹcile que de faire payer l’impĂŽt Ă  ces sociĂ©tĂ©s multinationales, aussi inventives dans l’optimisation ïŹscale que dans l’innovation technologique. Mais au moment mĂȘme oĂč l’on s’inquiĂšte de la faiblesse des États devant les nouveaux gĂ©ants du numĂ©rique, on dĂ©couvre, avec le programme Prism, que les États-Unis et la France, entre autres, contraignent ces entreprises Ă  leur fournir les donnĂ©es et mĂ©ta-donnĂ©es qu’ils souhaitent rĂ©colter sur des particuliers, y compris leurs propres citoyens ! La raison d’État n’était donc pas oubliĂ©e
 Et notre individu en rĂ©seau livre lui-mĂȘme, le plus naĂŻvement du monde, les informations qui permettent de retracer, par l’entre-croisement des donnĂ©es et une capacitĂ© de stockage encore jamais atteinte, les possibilitĂ©s d’explorer sa vie privĂ©e. Qui l’emporte, ïŹnalement ? L’individu, le marchĂ©, les États ? Les technologies vont vite mais il n’y a pas de point de non-retour : la capacitĂ© de surveillance des États s’accroĂźt, l’exploitation commer-ciale des donnĂ©es personnelles ne fait que commencer mais les indi-vidus sont mieux reliĂ©s les uns aux autres et y gagnent un pouvoir inĂ©dit. Cependant, les rĂšgles juridiques actuelles sont dĂ©bordĂ©es et les « limites de la vie privĂ©e » se rĂ©vĂšlent une bien faible protection contre toutes les « grandes oreilles », publiques ou privĂ©es, qui ont la possibilitĂ© de suivre chacun d’entre nous Ă  la trace.
5
Esprit
Position
Attentes dĂ©mocratiques : la double leçon de l’Égypte et du BrĂ©sil
L EdeuxiĂšme acte de la RĂ©volution Ă©gyptienne, la destitution par l’armĂ©e du premier prĂ©sident sorti des urnes, a dĂ©butĂ© le 3 juillet 2013 aprĂšs des rassemblements monstres place Tahrir au Caire et dans d’autres villes d’Égypte. Mais en dĂ©pit de l’enthousiasme d’un peuple dĂ©sireux de se libĂ©rer de la tutelle d’un prĂ©sident qui n’a pas respectĂ© son contrat, en dĂ©pit des discours rassurants afïŹrmant que l’armĂ©e s’était mise au service du peuple, il a fallu convenir aprĂšs le « massacre » de cinquante « frĂšres » cinq jours plus tard que ce deuxiĂšme acte passait par un encadrement militaire guĂšre paciïŹque du processus dĂ©mocratique.
Pour saisir les raisons de ce climat de violence, arrĂȘtons-nous sur l’implication des divers acteurs en prĂ©sence. Le soulĂšvement populaire tout d’abord : depuis fĂ©vrier 2011, il est symbolisĂ© par les Ă©vĂ©nements successifs se dĂ©roulant place Tahrir et il a Ă©tĂ© dynamisĂ© depuis quelques mois par l’action du mouvement Tammarod (RĂ©bellion) qui a recueilli vingt millions de signatures anti-Morsi. Mais ce « groupe en fusion » souffre depuis l’origine des mĂȘmes maux : fortes divisions politiques, culturelles, voire religieuses entre les nassĂ©riens, les musulmans libĂ©raux, les Coptes qui en appellent Ă  l’Égypte prĂ©musulmane qu’ils incarnent et les rĂ©seaux sociaux, mais aussi prĂ©sence d’incontrĂŽlables Ă  l’origine des viols qui dĂ©naturent la rĂ©bellion. Cette Égypte en acte est de nature para-doxale : le soulĂšvement populaire est Ă  la fois trĂšs uniïŹĂ© car massif mais aussi trĂšs divisĂ© car bigarrĂ©, ce qui ne favorise pas le passage
Août-septembre 2013
6
Attentes dĂ©mocratiques : la double leçon de l’Égypte et du BrĂ©sil
Ă  l’institution, Ă  la reprĂ©sentation politique et Ă  l’apparition de leaders (on a pu entendre : « OĂč est donc le Mandela Ă©gyptien ? »). Les deux autres acteurs, l’armĂ©e et les FrĂšres musulmans, ont un point commun, le rejet du pluralisme et le recours Ă  la violence. 1 AprĂšs le moment d’illusion lyrique qui a suivi le discours du gĂ©nĂ©ral Al-Sissi (qui Ă©tait entourĂ© du patriarche d’Al-Azhar, du pape copte et du laĂŻc Mohamed El Baradei), il a vite fallu remettre les pendules Ă  l’heure militaire. Si l’on a compris que la diplomatie ne pouvait guĂšre Ă©voquer un coup d’État militaire alors mĂȘme qu’elle 2 s’inquiĂ©tait de la remise en cause d’élections dĂ©mocratiques , les plus rĂ©alistes ont rappelĂ© que l’Égypte nilotique est un État bureau-cratique qui s’est toujours appuyĂ© dans sa longue histoire sur 3 l’armĂ©e , que les militaires, dont Nasser demeure la ïŹgure de proue, encadrent et contrĂŽlent le pays depuis 1952, que l’institution mili-taire a des privilĂšges, des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et ïŹnanciers Ă©normes qu’elle veut impĂ©rativement prĂ©server. Par ailleurs, ceux qui n’ont pas la mĂ©moire courte se sont vite souvenus que la premiĂšre pĂ©riode de transition (fĂ©vrier 2011-mai 2012) conduite par l’armĂ©e sous l’égide du CSFA(Conseil supĂ©rieur des forces armĂ©es) avait donnĂ© lieu Ă  des actions violentes qui traduisaient une inca-pacitĂ© Ă  gouverner paciïŹquement. Ceux qui l’avaient oubliĂ© ont vite pris acte des maladresses (arrestation en nombre de leaders – dont le guide des FrĂšres, Hazem Beblawi – au risque de nourrir la
1. Les propos tenus sur la nĂ©cessitĂ© d’arrĂȘter un processus dĂ©mocratique fondĂ© par l’élec-tion ne sont pas sans susciter quelque inquiĂ©tude : faut-il rappeler que la souverainetĂ© liĂ©e Ă  l’élection, qui doit certes s’accompagner du respect libĂ©ral des droits de l’homme et de l’État de droit (ce que Pierre Hassner appelle « le triangle magique »), est la source de l’autoritĂ© du pouvoir ? La dĂ©mocratie est un Ă©quilibre instable, mais on ne se dĂ©barrasse pas d’un mot de la souverainetĂ©, surtout quand on veut rĂ©pondre Ă  un parti au pouvoir qui a eu recours Ă  l’élec-tion pour imposer aprĂšs coup la seule autoritĂ© du religieux. On est au cƓur de la question thĂ©ologico-politique ! 2. Voir l’article de Christophe Ayad (« “RĂ©voluputsch” ou “putscholution” ? »,Le Monde, 11 juillet 2013) qui rappelle entre autres qu’un État dĂ©mocratique ne peut accorder une aide Ă©conomique Ă  un rĂ©gime issu d’un coup d’État militaire. Si les États-Unis parlent explicitement d’un coup d’État militaire, ils doivent mettre un terme Ă  l’aide annuelle de 1,3 milliard d’euros dont l’armĂ©e est la principale bĂ©nĂ©ïŹciaire. Pour Olivier Roy, qui tance vertement les libĂ©raux initiateurs de la rĂ©volution, un coup d’État militaire est un coup d’État militaire, qu’on le veuille ou non : « L’armĂ©e a redonnĂ© aux FrĂšres leur aurĂ©ole de martyrs et d’opposants, qui est au fond la seule posture qui leur convienne. Mais l’armĂ©e a aussi dĂ©considĂ©rĂ© l’opposition aux FrĂšres. Comment de prĂ©tendus libĂ©raux peuvent-ils accepter de venir au pouvoir grĂące Ă  des baĂŻonnettes ensanglantĂ©es ? Comment de pieux salaïŹstes, qui avaient courageusement acceptĂ© de se prĂȘter au jeu politique, peuvent-ils accepter que l’on tire sur leurs cousins islamistes ? Comment les anciens rĂ©volutionnaires de la place Tahrir peuvent-ils se rĂ©jouir d’un coup d’État ? »,Le Monde, 12 juillet 2013. 3. Jacques Berque, qui publiait frĂ©quemment dansEspritĂ  l’époque de J.-M. Domenach, est l’auteur d’un ouvrage sur les ressorts historiques de l’État Ă©gyptien qui est toujours d’ac-tualitĂ© ! Voir J. Berque,l’Égypte. ImpĂ©rialisme et rĂ©volution, Paris, Gallimard, 1967.
7
Olivier Mongin
martyrologie des FrĂšres et leur complexe obsidional, fermeture des chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision
) qui ont prĂ©cĂ©dĂ© le massacre du 8 juillet 2013 perpĂ©trĂ© contre les FrĂšres rassemblĂ©s devant le palais de la Garde rĂ©publicaine oĂč, selon la rumeur, Ă©tait enfermĂ© Morsi. Les consĂ©quences ont Ă©tĂ© immĂ©diates : le pape copte a dĂ©noncĂ© la violence et le parti salaïŹste Al-Nour a quittĂ© la table des nĂ©gocia-tions destinĂ©es Ă  former un gouvernement provisoire. Aujourd’hui, Ă  la mi-juillet, un calme prĂ©caire est revenu et des dĂ©cisions atten-dues ont Ă©tĂ© prises (nomination d’un Premier ministre et mise en place d’un gouvernement chargĂ© de rĂ©viser la Constitution islamisĂ©e par Morsi et de prĂ©parer des Ă©lections). Sans qu’il faille comparer ce coup d’État militaire Ă  l’AlgĂ©rie de 1991 (mise en cause du rĂ©sultat des urnes par les militaires qui a fait entrer le pays dans une dĂ©cennie de guerre civile), sans nier la dynamique populaire anti-Morsi, il ne faut pas sous-estimer les tendances Ă©radicatrices de l’armĂ©e, la militarisation du pays et un recours mal maĂźtrisĂ© Ă  la violence. Comment imaginer que les militaires Ă©gyptiens soient des paciïŹcateurs et des dĂ©mocrates en puissance alors qu’ils ne donnent aucune preuve d’ouverture et de respect du pluralisme ? C’est paradoxalement tout ce qu’ils reprochent aux FrĂšres, cette volontĂ© de s’arroger les pleins pouvoirs, qui a fait Ă©chouer la stra-tĂ©gie (soutenue par les AmĂ©ricains) d’une alliance possible entre l’armĂ©e et les FrĂšres.
Quant aux FrĂšres eux-mĂȘmes, ils ont tout perdu en quelques heures et risquent de se retrouver Ă  nouveau derriĂšre les barreaux. Tout a commencĂ© Ă  mal tourner pour eux en dĂ©cembre 2012 quand l’islamisation de la Constitution par Morsi, qui n’était guĂšre un signe de pluralisme, a relancĂ© les mouvements de rue qui ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©s par le pouvoir via ses propres milices avec une violence acharnĂ©e. LĂ  encore, la violence a Ă©tĂ© l’unique rĂ©ponse politique avec l’inca-pacitĂ© de nĂ©gocier et l’inaptitude Ă  gouverner dont on sait les consĂ©-quences Ă©conomiques. Il y a donc eu le 3 juillet lyrique et le 8 juillet sanglant : d’un cĂŽtĂ© un soulĂšvement populaire majoritaire-ment non violent, de l’autre une armĂ©e et des FrĂšres qui ne recu-lent pas devant la violence, d’oĂč la difïŹcultĂ© Ă  instituer le pluralisme, Ă  accepter la division et l’inaptitude Ă  la reprĂ©sentation. Comme en Tunisie, on peut gager que la prioritĂ© des prioritĂ©s porte sur la rĂ©daction d’une constitution d’esprit pluraliste. Mais une telle volontĂ© de constituer le pluralisme ne peut pas passer par une Ă©radication Ă  l’algĂ©rienne des FrĂšres, voire des autres courants islamistes.
8
Attentes dĂ©mocratiques : la double leçon de l’Égypte et du BrĂ©sil
Dans une autre partie du monde, dans un pays dĂ©mocratique qui a portĂ© au pouvoir des ïŹgures populaires (Lula et Dilma Roussef, jusqu’aux rĂ©centes revendications), on s’en prend aussi au pouvoir en place, mais dans des conditions trĂšs diffĂ©rentes. En effet, le BrĂ©sil dĂ©mocratique, un pays continent sorti d’une dictature militaire (dont les actes de terreur et de violence qui bĂ©nĂ©ïŹcient de la lustra-tion ne seront pas jugĂ©s), n’a jamais rĂ©ussi Ă  se dĂ©barrasser de la corruption des reprĂ©sentants Ă©lus, du nĂ©potisme et du clientĂ©lisme parlementaire. Lula n’a pas brillĂ© dans la rĂ©forme politique. Quant Ă  Dilma Roussef, qui a dĂ» reculer devant les lobbys des partisrura-listasresponsables de l’augmentation de la dĂ©forestation, elle se prĂ©parait avant les Ă©vĂ©nements de juin 2013 Ă  faire voter une loi (le projet de loi PEC37) destinĂ©e Ă  affaiblir l’action des procureurs et des juges dans les affaires de corruption. Aujourd’hui, au plus bas dans les sondages, elle a promis un rĂ©fĂ©rendum en vue de rĂ©former la vie politique du pays et de la dĂ©mocratiser, mais son projet a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© retoquĂ© par les reprĂ©sentants des principaux partis politiques. Si les « dĂ©clencheurs urbains » soulignent la duretĂ© d’un pays qui est d’autant plus inĂ©galitaire qu’il est Ă©mergent (les inĂ©galitĂ©s sont de un Ă  cinq en France, de un Ă  cent au BrĂ©sil) et rappellent que l’État fĂ©dĂ©ral investit peu dans les transports (0,8 % du budget), la santĂ© ou l’éducation, la fragilitĂ© de la reprĂ©sentation politique et la mĂ©ïŹance qu’elle suscite sont la raison majeure de ces soulĂšvements. Le moins que l’on puisse dire est que l’on a renouĂ© avec l’his-toire en Égypte et au BrĂ©sil, que la rue se rĂ©veille. Mais il ne faut pas confondre la stabilitĂ© des États et la vitalitĂ© dĂ©mocratique : la stabilitĂ© Ă©gyptienne passe par une reprise en main de l’armĂ©e qui n’a guĂšre appris les mĂ©thodes de paciïŹcation et la nĂ©gociation avec ceux qui ne vont pas dans le sens de ses intĂ©rĂȘts ; la stabilitĂ© brĂ©si-lienne par la possibilitĂ© pour une « reprĂ©sentation politique » forte-ment contestĂ©e de se rĂ©former en profondeur. En Égypte, il faut crĂ©er une scĂšne dĂ©mocratique dont la charpente sera la Constitution. Au BrĂ©sil, il faut imaginer une reprĂ©sentation dont la corruption ne vienne pas miner jusqu’à un parti comme le PT (Parti des travailleurs) qui a propulsĂ© Lula le syndicaliste Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique.
9
Olivier Mongin 15 juillet 2013