Esquisses autographiques et biographiques, par C.-Noël Lefèvre. Collection de lettres autographes de M. Grasset aîné,...

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Morel (Nevers). 1853. In-8° , IV-198 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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ESQUISSES
ÀUTOGRÀPHIQUES
1ÏT
BIOGRAPHIQUES.
Nevers. — Imp. île I.-M. FAY.
ESQUISSES
AUTOGRAPHIQUES
ET
BIOGRAPHIQUES.
PAR
C. KTOEI. LEFÈVRE.
COLLECTION DE LETTRES AUTOGRAPHES
v-:-C \ M. GRASSET aine, à La Cliarilc-sur-Loirc.
EJV VENTE :
A NEVERS, chez MOREL , libraire ;
i Chez LAVERDET , expert en autographes ,
t rue Saint-Lazare, 24.
A TARIS
I Chez CHARAVAY , expert en autographes,
rue de Seine , 53.
1853
a iiii • o
fÂo CJUDoi/ifUeuu i/ratittt'r. autc
JHcmsifur,
C'est -pour rendre hommage à cet amour des lettres,
des sciences , des arts gui vous distingue, que je vous
dédie cet opuscule, Je m'estimerais heureux si votre
goût éclairé ne le trouvait pas indigne de la matière
i/ue j'ai traitée : votre suffrage serait, la plus douce
récompense de mov. travail.
C. NOËL UÏFKVRË.
ERRATA.
Page 19, cinquième ligne, après du Consulat, lisez
de l'Empire.
Page 40 , quatorzième ligne, à rayer le plu».
Page 80 , septième ligne , le bulletin, lisez les bulletins.
Page 72, ligne dernière, ee , lisez de.
Page 185 , septième ligne , lue , lisez lus.
Page 185, neuvième ligne , tracé, lisez tracée.
ESQUISSES
AUTOGRAPHIQUES
ET
BIOGRAPHIQUES.
I
PRÉAMBULE.
S'occuper, c'est savoir jouir:
L'âme est un feu qu'il faut nourrir
Et qui s'éteint, s'il ne s'augmente (1).
L'occupation est l'essence de l'humanité : si elle
est une nécessité quelquefois pénible pour les
personnes auxquelles elle est imposée par leurs be-
soins , elle est toujours une jouissance pour les riches
qui la choisissent suivant leur goût ou la portée de
(1) Ces vers ont été tracés sur l'album de notre compa-
triote M. Grasset aîné, par une illustration du monde sa-
vant, M. le baron Walckenaer, ancien préfet de la Nièvre,
secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions et belles-
iettres (institut de France).
i
leur esprit. Dirigée alors vers l'étude des lettres, des
sciences et des arts , l'occupation devient, dans les
temps de révolutions politiques, de troubles religieux
ou de péripéties sociales, une puissante et heureuse
diversion aux sombres pensées qu'ils font naître.
Ainsi, cultiver les lettres, étudier les sciences, pra-
tiquer les beaux-arts, c'est tout à la fois se créer des
jouissances agréables et des distractions utiles.
De cette appréciation des sciences et des arts a dû
naître le goût pour les musées créés par les gouver-
nements , et pour les collections formées par les par-
ticuliers. Les hommes qui aiment les sciences posi-
tives forment des collections d'histoire naturelle de
tout genre ; ceux qui s'adonnent à la numismatique
réunissent à grands frais les monnaies et les médailles
des peuples anciens et modernes , ces monuments
authentiques de l'histoire; d'autres enfin, littéra-
teurs ou artistes, écrivent sur des albums des pen-
sées ingénieuses ou des vers élégants, y dessinent
les inspirations de leur habile crayon, y notent de
mélodieuses romances ; et ces albums variés à l'in-
fini , acquièrent souvent une valeur considérable
par l'importance des signatures qui y sont appo-
sées.
Le goût des collections d'autographes des hommes
qui ont acquis de la célébrité par des oeuvres litté-
raires et artistiques, par des inventions utiles , par
des découvertes qui ont fait progresser les sciences,
par des actions d'éclat, ou enfin par une position
élevée dans le monde politique, ne date que de notre
époque ; car c'est par exception que l'on cite celles
recueillies par ântoine-Lôménie de Brienne, ambas-
— 3 —
sadeur de Henri IV (1) ; et par les frères Dupuy,
sous Louis XIII. Ainsi l'on peut dire que la science
des autographes est nouvelle ; par les développe-
ments qu'elle a acquis depuis peu de temps, elle est
aujourd'hui si répandue, qu'il se fait très-souvent des
ventes publiques d'autographes. Ce genre de com-
merce paraît même assez lucratif, si on en juge par
les volumineux catalogues et par les prix exorbi-
tants auxquels sont cotées quelques-unes des pièces
autographiques (2). Enfin il n'est pas à présent de
petite localité qui ne possède son amateur d'auto-
graphes.
Pour accélérer ces progrès , le bibliographe Fon-
taine avait projeté l'établissement d'une société d'au-
tographophiles qui eût mis en rapport des hommes
jusque alors inconnus les uns aux autres ; et comme
il n'y a pas de petites collections qui ne contiennent
dès richesses ignorées par le manque de communi-
cations, cette société, en créant ces communications,
ferait sortir de l'oubli des documenls inédits, docu-
ments souvent nécessaires à ceux qui livrent à la pu-
blicité les résultats de leurs recherches et de leurs
études historiques ou littéraires.
(1) Antoine-Loménie de Brienne a légué à la bibliothèque du
roi ce précieux recueil de pièces historiques, que l'on y consulte
encore tous les jours.
(2) Au mois de septembre 1849 la vente de la collection du
bibliographe Tarbé qui a eu lieu à Sens, attira l'élite des ama-
teurs et des marchands d'autographes. En deux vacations il s'est
vendu pour plus de 15,000 fr. de pièces autographiques, parmi
lesquelles se trouvait une lettre de Labruyére, adjugée au prix de
près de 1,000 fr.
Dans le but de provoquer la réalisation de cette
société à laquelle se rattache l'avenir de la science
aufographique, nous copions ici mot à mot le projet
de ses statuts", tel qu'il se trouve dans le Manuel de
l'amateur d'autographes, publié à Paris, en 1839,
par P. -Jos. Fontaine.
PKOJET DE STATUTS x
D'UNE SOCIÉTÉ D'ATJTOGRAPHOPHILES.
Cette société serait composée d'amateurs d'autographes,
et porterait le titre de Société d'autographophiles ; son objet
aurait pour but les échanges des doubles que pourrait avoir
chaque membre. A cet effet, elle établirait des correspon-
dances avec les établissements publics, archives, biblio-
thèques, cabinets particuliers, etc., et inviterait à commu-
niquer à la société tout document inédit de science, d'his-
toire et de littérature. Elle aurait un comité qui jugerait de
la valeur des objets proposés en échange.
Elle insérerait dans un journal appartenant à la société,
et intitulé YÂutographophile, les pièces jugées dignes d'être
imprimées, et le titre de celles qu'on voudrait échanger ; ce
journal pourrait contenir des fac-similé d'écritures rares.
Cette société pourrait acquérir des manuscrits inédits,
des lettres, etc., et les publier en son nom.
La composition du bureau de cette société, le mode de
réception des membres, les devoirs de chacun, l'ordre des
travaux, étant de pure discipline, et devant être l'objet d'un
travail particulier, nous ne croyons pas devoir émettre nos
idées à ce sujet. Notre but n'étant que de chercher à attirer
l'attention de messieurs les amateurs sur l'utilité d'une telle
société, nous en resterons donc là de ce projet de statuts ;
d' autres d'en tracer les diverses dispositions.
— 5 —
Nous le répétons, l'établissement de cette société
ne pourrait que propager le goût des autographes
dont on peut présumer l'utilité, si l'on considère
leur importance pour les faits particuliers de l'his-
toire générale. Ne trouve-t-on pas en effet dans ces
écrits tracés par tant de célébrités, sous l'inspiration
instantanée de chacune d'elles, de quoi rectifier des
faits hasardeusement avancés par des auteurs d'ou-
vrages littéraires et historiques, dont trop souvent
les appréciations sont faites par esprit de système ou
par esprit de parti ?
C'est ce même motif qui nous a déterminé a publier
ces Esquisses autographiques et biographiques ;
mais qu'il nous soit permis de dire ici les circonstances
de cette publication et la source où nous en avons pui-
sé les éléments. Ces circonstances sont celles de notre
séjour à La Charité-sur-Loire, petite ville, qui a
eu des temps plus prospères par l'activité de son com-
merce intérieur, par sa situation géographique qui
en faisait un entrepôt important des produits des mi-
nes de fer environnantes. Cette petite ville est encore
et sera toujours un lieu remarquable, par les ruines
de ses murs d'enceinte, primitivement baignés en
partie par les eaux de la Loire, et jadis témoins des
guerres dans lesquelles n'a cessé de combattre, sous
une merveilleuse inspiration, la sainte héroïne du
quinzième siècle, qui a rendu le trône des lys à
Charles VIL Toujours La Charité-sur-Loire sera une
station artistique par la magnifique église Sainte-
Croix qui, par son style roman, prend date certaine
dans l'histoire de l'archéologie, et dont les archi-
tectures ogivale et de la renaissance offrent le sujet
— 0 —
d'études sérieuses. En un mot cette petite ville ne
cessera jamais d'être un attrayant séjour pour celui
qui veut exercer sa plume d'historien ou son crayon
d'artiste.
Si des souvenirs ou des monuments historiques
placent La Charité-sur-Loire au nombre des villes
où le voyageur instruit se plaît à s'arrêter quelques
instants, un nom contemporain laissera, après le
départ de ce voyageur, une trace dans sa mémoire.
Nousvoulons parler de M. Auguste Grasset. ïl n'estpa's
étonnant que nous ayons demandé à ce Charitois de
bien vieille souche de visiter ses diverses collec-
tions , collections qui attestent en lui un amour
bien décidé, une connaissance bien approfondie
de tout ce qui est science, de tout ce qui est art. En
effet, chez cet amateur distingué, les yeux de l'anti-
quaire sont fixés sur les restes les plus précieux dé la
civilisation égyptienne et des époques qui ont succédé
à celle de ce grand peuple, créateur de tant de merveil-
les ; l'attention du naturaliste est attirée par de beaux
et rares échantillons des productions de la nature.
Ces collections d'antiquités et de curiosités d'his-
toire naturelle bien conservées sont au milieu d'une
bibliothèque dé plus de seize cents volumes d'ouvra-
ges de haute littérature et de sciences positives. On
y admire surtout un exemplaire de la magnifique
édition du Voyage pittoresque et romantique dans
l'ancienne France, par MM. Taylor, Nodier et de
Cailleux, ouvrage de la plus haute portée et du plus
grand intérêt comme style et comme dessin,.. que
M. Grasset doit à la généreuse et honorable amitié
de M. le baron Taylor.
_ 1 _
Un goût éclairé a présidé à la formation de celte
Mbliothèquei où nous avons également remarqué que
M. Grasset, par esprit de camaraderie, en prenant
ce mot dans sa noble acception, a mis en évidence
les oeuvres philosophiques d'un lauréat de l'univer-
sité , M. Ant. Charma, professeur de philosophie à
la faculté de Caen, que 3a ville de La Charité-sur-
Loire se glorifie d'avoir vu naître, et qui s'est élevé
par son mérite au premier rang dans l'instruction
publique.
Enfin, outre beaucoup de manuscrits, une riche
collection d'autographes d'hommes célèbres à des
titres différents, a tellement attiré notre attention
que nous en avons fait un examen particulier, et c'est
*
le résultat de cet examen que nous publions sous le
titre â'Esquisses autographiques et biographiques.
Cette publication, faite dans les colonnes d'un
journal, a nécessairement des bornes qui ne nous
permettrons pas de donner à ce travail une éten-
due aussi grande que nous l'eussions souhaité; mais
nous assurons nos lecteurs qu'ils trouveront chez le
propriétaire de cette collection le même accueil
bienveillant que nous avons reçu de lui.
Nous suivrons dans ces Esquisses l'ordre de classi-
fication méthodique que M. Grasset a donné à ses
autographes, qui sont au nombre de cinq à six
mille. A ceux qui savent que ce genre de collection
ne peut se faire le plus souvent qu'avec l'aide de
ceux qui possèdent et qui consentent à se dessaisir
par des motifs d'amitié et d'affection, ce nombre
d'autographes qu'a pu réunir cet amateur prouve
qu'il n'a pas qu'un ami.
— 8 —
Nous commencerons donc par les chefs des na-
tions, empereurs, rois et présidents de républiques.
Nous continuerons ensuite par les ministres et les
diplomates, les membres des diverses assemblées
législatives qui ont présidé aux destinées de la France
sous le directoire, le consulat, l'empire, la restau-
ration et la monarchie de juillet (1). Puis, après
avoir parcouru l'ordre judiciaire, les armées de terre
et de mer, l'administration civile, les cultes et sectes
religieuses, nous arriverons aux sciences, aux belles-
lettres et aux arts, que nous suivrons dans leurs
différentes divisions ; nous donnerons ensuite un
coup-d'oeil aux célébrités étrangères, et nous ter-
minerons par les célébrités féminines dont l'intérêt
non moins grand mais plus gracieux sera le com-
plément indispensable, et comme le dernier coup
de pinceau de ce tableau historique, littéraire, scien-
tifique et artistique du dix-huitième et du dix-neu-
vième siècle.
(1) La révolution de 1848 étant trop récente pour être appré-
ciée dans ses causes et dans ses effets, d'une manière impartiale,
sans blesser les partis, nous avons pensé qu'il était convenable
de garder le silence sur les événements qu'il l'ont suivie, et sur
les hommes qu'elle a portés au pouvoir.
îï
EMPEREURS),
ROIS
ET PRÉSIDENTS DE! RÉPUBLIQUES.
Le style est tout l'homme , a dit Buffon. C'est là
sans doute une des causes qui font que l'on recherche
les lettres des personnages célèbres, où sont expri-
mées leurs pensées intimes, avec autant d'intérêt
que l'on recherche les traits de leurs visages, tra-
cés par un crayon fidèle, et multipliés par le burin
d'un artiste habile. .
Ceux de ces personnages que les lois ont appelés à
gouverner, empereurs, rois, consuls et présidents
de républiques occupent le premier rang par l'in-
fluence heureuse ou funeste qu'ils ont exercée sur
les destinées des nations. C'est donc par eux, ainsi
que nous l'avons annoncé dans notre préambule,
— lo-
que nous commencerons cette revue biographique
des hommes dont nous retrouvons les autographes
dans la collection de M. Grasset.
En ouvrant le carton intitulé : Têtes couronnées ,
Présidents de Républiques, princes, princesses, nous
avons trouvé des lettres autographes signées depuis
Henri IV jusqu'à l'époque actuelle. Tout y est classé
par dynastie.
La famille de Louis-Philippe, la première qu'on
est à même d'examiner, offre des lettres fort inté-
ressantes , mais la réserve dont nous ne devons pas
nous écarter à l'égard de ceux des membres de la
famille de Louis-Philippe qui sont encore existants,
et appelés peut-être à jouer des rôles importants
dans le grand drame de nos révolutions, nous en
interdit la publication. Nous ne donnerons donc ici
qu'une lettre du dernier roi des Français, et des
fragments d'une lettre de son fils aîné, le duc d'Or-
léans, dont la mort inopinée et funeste a causé un
deuil universel.
Le contenu de la lettre de Louis-Philippe atteste,
dans ce prince , cet amour des sciences et des arts
qui en avait déjà fait un homme supérieur, avant que
ses vertus politiques en eussent fait un roi digne de
l'admiration de la postérité.
« Neuilly, ce mardi soir, h mai lS2i.
« J'ai été forcé de remettre à demain la course que je
« comptais faire aujourd'hui au Palais-Royal. J'y ai donné
» rendez-vous à midi et demie, à M. de N....', qui me
» l'a fait demander. C'est probablement pour les notices.
— 11 —
» Quant aux gravures, nous en parlerons. J'ai déjà fait
» des remarques , et il me tarde que Gamache ait vos lis-
» tes, d'autant qu'il n'a rien à faire à présent, quoique je
» le tienne à l'ouvrage. Je lui crie comme les lieutenants
» de la marine anglaise pendant que les matelots prennent
» des ris : Moveyour fingers {.,-. (1).
» Je vous prie de me rappeler de parler à Casimir Dela-
J> vigne d'un message du duc de la Rochefoucaud que j'ai
» oublié de lui communiquer, ce dont le bon duc se plaint
» avec raison.
» Votre anglais est meilleur aujourd'hui ; et c'est le cas
» de vous dire : AU right, Goon (2) ! j'en dis autant à Casi-
» mir, et quoique l'usage des anglais soit de boire à la
» mémoire des morts in solemn silence (3), je suis persuadé
» que celle de Gustave Wasa sera reçue With thundering
» applause, or if you like it better, with tpree times
» three (4).
» Ever Yours. »
Quant aux fragments de la lettre du duc d'Or-
léans , nous ne les citons que pour faire voir com-
bien ce prince, qui avait été l'espoir de la France
libérale et constitutionnelle, était mu par des senti-
ments de justice.
« Les officiers d'ordonnance du roi n'ontpoint droit
» à un grade supérieur au bout de deux ans qu'ils doivent
» passer auprès de S. M. C'est une récompense probable,
(1) Agitez vos doigts.
(2) C'est bien, continuez !
(3) Dans un religieux silence.
(4) Avec des tonnerres d'applaudissements, ou si vous l'aimez
mieux, par trois fols trois.
— ta —
» mais qu'ils doivent mériter par leur zèle, et qui, d'ail-
» leurs, est justifiée par les notes d'inspection qui sont
» toujours préalablement consultées....
» Ce ne sont pas des faveurs de cour ; ce sont des
» récompenses militaires. »
Nous terminerons cette catégorie en citant Louis-
Philippe-Joseph d'Orléans, premier prince du sang
(père du roi Louis-Philippe), dont l'autographe est
signé Égalité; et sa femme Louise-Marie-Adélaïde
de Bourbon-Penthièvre qui, à l'âge de soixante-huit
ans, écrivait elle-même cette lettre énergique :
« Mon conseil est à mes ordres, et n'a aucune influence
» sur mes "déterminations ; lorsque je suis mécontente d'une
» personne qui est à mon service, je la renvoie ; nul n'a le
» droit de s'en mêler.
« L.-M.-A. de BOURBON.
» Ce 21 mai 1821. »
La catégorie la plus complète de ces autographes
est celle de la famille du grand homme qui, après
avoir vaincu les ennemis au dehors et les partis au
dedans, a élevé un empire glorieux, l'a doté des
codes les plus sages et lui a procuré, avec l'éclat
souvent trop sanglant des armes, l'éclat plus doux
que donnent les sciences et les arts.
Les autographes de Napoléon ne sont pas longs :
on sait que ce grand génie était aussi bref en paroles
qu'en écrits. Le plus important de ses autographes
dans la collection qui nous occupe, est le fac-similé
— 13 —
de sa lettre au prince régent, écrite à bord du Bel-
lérophon, et à laquelle il a été répondu par la cap-
tivité de Sainte-Hélène (1). Les autres ne contiennent
que ces mots avec sa signature au bas de quelques
pièces officielles, telles que celles-ci :
« Le payeur recevra ladite somme,
» Le Caire, BONAPARTE. »
« Accordé, NAP. »
« Approuvé, N. Dresde, le 2 juillet 4813. »
Les lettres des membres de la famille impériale
sont plus longues et elles offrent assez d'intérêt,
surtout dans les derniers temps de l'empire., parce
qu'elles donnent la preuve qu'alors plusieurs d'entre
eux prévoyaient et craignaient les événements de
1814.Telle est la lettre adressée à Madame, mère de
l'empereur, par Marie-Louise, cette seconde impé-
ratrice qui a tant fait regretter la première, et qui,
ayant occupé le plus beau trône du monde, eut la
faiblesse d'accepter une petite principauté en Italie,
et la faiblesse, plus grande encore, d'épouser un
obscur général autrichien, sujet de son père ; elle,
qui pouvait en longs habits de deuil, sans sceptre ni
couronne, errer en Europe, où avec le seul titre
(1) Ce fac-similé, sur papier semblable à celui de M. Grasset,
a été tiré à très-peu d'exemplaires, ce qui lui donne plus de
prix.
— u —
de veuve de Napoléon, elle eût excité la noble et
respectueuse pitié des peuples et mérité l'admiration
de la postérité.
Voici cette lettre :
« MA CHÈRE MAMAN,
» Je viens de recevoir la nouvelle que l'empereur a
» gagné une bataille à Bautzen le 20 mai. Il se porte bien,
» et ne s'est point exposé un instant (1). J'espère que cette
» seconde bataille, aussi décisive , nous amènera la paix
» et le retour de l'empereur. J'aurais bien des choses à
» vous dire encore, ma chère maman, mais je ne veux
» pas retarder d'une minute le plaisir que vous causeront
» ces bonnes nouvelles. Je vous prie de croire à tout mon
» tendre attachement,
» Ma chère maman,
» Votre très^attachée fille,
« LOUISE.
« Saint-Cloud, lé 25 mai, à sept heures du soir. »
Nous donnerons maintenant l'extrait d'une autre
lettre adressée également à madame Loetitia, par
un des frères de Napoléon, où ce voeu de la paix est
exprimé d'une manière explicite.
» Ce 18 mai 1813.
« Nous sommes toujours dans l'attente de grandes
» nouvelles du côté de Berlin. Il paraît que, l'on se repose
(1) Sans doute, l'empereur, pour tranquilliser l'impératrice,
lui avait écrit dans ce sens. Mais on sait que le petit caporal,
ainsi que les troupiers aimaient toujours à.le nommer, n'a
jamais redouté le bruit du canon et le sifflement des balles.
— 15 —
» un peu du côté de la Bohème. L'empereur doit être
» arrivé à Torgau. Que Dieu nous accorde la paix , c'est
» le souhait de tout le monde et le besoin d'un chacun, J
Les autres lettres de la famille de Napoléon n'of-
frent d'intérêt que parce qu'elles sont presque toutes
adressées à madame Lcetitia, ainsi qu'on le voit par
ces mots d'affection : Ma chère maman !
Dans cette catégorie de sa collection, M. Grasset
a placé madame la comtesse Fanny de Beauharnais,
bien qu'elle ne fût tante de l'empereur que par
alliance (1). Cette dame a eu une grande célébrité
à la fin du dix-huitième siècle. L'immortel Buffon
l'appelait sa chère fille, et J.-J. Rousseau qui, sur
ses derniers jours, redoutait l'aspect de toutes les
créatures humaines, la voyait sans défiance. Elle avait
le talent de peindre d'un seul trait et d'une manière
originale ; elle disait : Corneille est un dieu ; Racine
une déesse ; Voltaire un enchanteur ; et Shakespeare
un sorcier.
Au reste les productions littéraires de madame de
Beauharnais, qui se composent de romans et de
poésies fugitives, et qui ont eu beaucoup de
vogue dans le monde des salons, sont aussi oubliées
aujourd'hui que celles de Dorât et de Cubières, ses
contemporains, dont, assure-t-on , elle était la
muse, et qui la nommaient : Beauharnais-Sapho.
Nous avons eu dans notre jeunesse l'honneur de
(1) M"" Fanny de Beauharnais, était la tante du premier
mari de l'impératrice Joséphine. On sait d'ailleurs toute l'affec
(ion que Napoléon portait à la famille de Beauharnais.
— 16 —
voir une fois madame Fanny de Beauharnais ; c'était
à l'Athénée de Paris, et sous le consulat : elle avait
à cette époque plus de soixante ans. Elle répondait
bien alors à l'idée que, dans nos pensées un peu aris-
tocratiques, nous nous faisions d'une comtesse,
mais nullement à celle que, dans nos pensées poéti-
ques , nous nous faisions d'une Sapho.
Après la catégorie de la famille impériale vient
celle de la branche aînée des Bourbons.
Nous y avons remarqué une charmante petite
lettre, écrite à l'âge de onze ans par Louis XV (1).
Sa brièveté nous permet de la citer.
« f A Paris, ce 19 novembre 1721.
» Je demandois de vos nouvelles, ma chère maman,
» quand on m'a rendue {sic) vôtre lettre, je suis ravi de
» vous sçavoir arrivée a Châtres en bonne santé, je sou-
» haite de tout mon coeur qu'elle continue. Faites mes
» complimens a mademoiselle de Montpensier. Assurés la
(1) Cette lettre a été acquise par M. Grasset à la vente de
M. Tarbé. Celui-ci y avait mis en note qu'elle avait été écrite par
le roi-enfant à sa mère, Adélaïde de Savoie, duchesse de Bour-
gogne. Or,, cette princesse étant morte en 1712, et la lettre étant
de 1721, on en avait conclu qu'elle était fausse, et elle fût ad-
jugée à vil prix. Mais l'adjudicataire supposant avec raison que
la note de M. Tarbé était erronée, compara cet autographe
avec d'autres de Louis XV, et il conclut judicieusement qu'elle
était réellement de ce roi, mais adressée à madame la duchesse
de Ventadour, sa gouvernante, qu'il avait la douce habitude
d'appeler ta chère maman.
— 17 —
» de mon amitié, et soies bien persuadée, ma chère
» maman, que je vous aime de tout mon coeur.
« Louis. »
Enfin dans ce même carton nous avons eu sous
les yeux beaucoup d'autographes. Nous citerons les
chefs d'état :
Bernadotte, maréchal de l'empire, puis roi de
Suède.
James Madisson, président des États-Unis.
Mavrocordato, l'un des chefs les plus actifs de l'in-
surrection de la Grèce, et Capo d'Istria, président
de cette nation régénérée, mais qui, soupçonné
d'être sous l'influence de la Russie , fut assassiné.
III
MINISTRES.
Cette catégorie comprend d'une manière presque
complète dans la collection de M. Grasset, les mi-
nistres de Louis XVI, puis viennent séparément ceux
du temps de la convention nationale , du directoire
exécutif,du consulat, et enfin ceux de la restauration
et de la monarchie de juillet (1).
Parmi les premiers, nous trouvons Lamoignon de
Malesherbes, qui pendant sa longue carrière a
honoré la magistrature par sa fermeté et par ses
lumières. Sous Louis XV, il avait eu la direction de
( 1 ) Pour donner plus d'importance à ce corlége d'adminis-
trateurs , se trouve à la tête des ministres de la monarchie de
juillet une lettre du roi Louis-Philippe adressée à M. le comte
Jaubert, ministre des'travaux publics, qui a bien voulu en
enrichir la collection de M. Grasset.
— 20 —
la librairie, et il avait montré dans ces fonctions
délicates, comment il comprenait la liberté de la
presse et les droits des écrivains, en couvrant éga-
lement de sa protection la publication de l'Ency-
clopédie, et les attaques des folliculaires, que
Voltaire lui-même aurait voulu qu'on bâillonnât.
Sous Louis XVI, il fut deux fois appelé au minis-
tère : la première avec Turgot si digne, par son
amour de la justice et de la vérité, de lui être asso-
cié , et si capable, par ses talents, d'opérer avec lui
les réformes utiles qui eussent empêché la chute de
la monarchie ; mais qui, comme lui, fut obligé de
se retirer devant les cabales de la cour, cabales
contre lesquelles le vertueux monarque était trop
faible pour protéger ces deux ministres.
Malesherbes fut appelé une seconde fois au minis-
tère ; c'était en 1787. Mais alors les fautes causées
par la faiblesse et la légèreté du contrôleur-général
de Calonne, ainsi que par l'incapacité de l'arche-
vêque de Sens, Loinénie, avaient empiré les maux
de la France; et les.grands talents, comme les
grandes vertus, étant sans force pour y remédier,
Malesherbes, qui sentit son impuissance, se retira
de nouveau. Il ne reparut plus sur la scène politique
qu'à la barre de la convention pour y défendre, avec
Desèze et Tronchet, le petit-fils de Saint-Louis
contre ses accusateurs qui avaient usurpé les fonc-
tions de juges ; et comme son royal et auguste client,
le vertueux Malesherbes monta sur l'échafaud.
Un autre ministre de Louis XVI, dont nous avons
vu avec intérêt un autographe, - c'est le célèbre fi-
nancier Necker qui avait établi un peu d'ordre dans
— 21 — ■
les finances en entrant hardiment dans la voie des
réformes, et qui publia , après cinq ans d'une sage
administration, son compte-rendu, dont la conclusion
était qu'on ne pouvait trouver la balance des recettes
et des dépenses que parla juste répartition des im-
pôts et l'égalité des charges. Ce n'était pas le compte
des privilégiés, aussi la même cabale qui avait ren-
versé Turgot renversa Necker. Néanmoins, après les
chutes successives de Joly de Fleury, de Calonne et
de Loménie, il rentra de nouveau au ministère, que
de nouvelles intrigues le forcèrent encore de quitter.
Cette fois son départ fut le signal de l'explosion de la
révolution, déjà faite depuis long-temps dans les
esprits, et qui minait sourdement la monarchie. Après
la prise de la Bastille, rentré triomphalement au mi-
nistère, contre le gré de la cour qui le détestait et par
la faveur du peuple dont il était l'idole, Necker ne
tarda pas à perdre cette faveur populaire toujours
mouvante. Traité d'apostat dans les clubs, et ne
pouvant plus faire le bien , il abandonna définitive-
ment les affaires publiques, et il se retira dans sa
terre de Coppet, en Suisse, où il mourut en 1804
entièrement oublié, exemple frappant de la fragilité
de la popularité. Aussi on peut dire, comme Boileau
l'a dit de l'honneur, la popularité est :
Comme une.isle escarpée et sans bords :
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Un autographe de Tarbé, Louis Hardouin, qui
, par suite d'études faites à l'école financière de Nec-
ker et de Calonne, sous lesquels il avait été premier
— Ï2 —
commis des finances, devint ministre en 1791, et
qui se démit en 1792, consiste en une pièce de vers.
On sait que, forcé de se cacher pendant la tour-
mente révolutionnaire, cet honorable Bourguignon
charma les ennuis de la solitude par la culture de la
poésie. Quand cette tourmente fut passée, Tarbé ne
voulut plus rentrer dans la vie politique, et il se
retira dans une maison de campagne près de Sens ,
son pays natal, où il s'occupa de la traduction des
poètes latins. Il y mourut en 1806.
Nous avons encore remarqué un autographe du
duc de Nivernais, Louis-Jules Mancini Mazarini,
qui, après plusieurs ambassades, entra aussi dans les
conseils de Louis XVI, sous le ministère du comte
de Vergennes. Il est moins célèbre néanmoins dans
la politique que dans la littérature. Ses poésies, et
surtout ses fables, lui ouvrirent les portes de l'aca-
démie française où, par l'aménité de son caractère ,
il trouva, comme dans le monde, des amis qui su-
rent apprécier son coeur et son esprit.
Entre le règne de Louis, XVI et le consulat, des
hommes d'un mérite incontestable ont été chargés
des divers ministères, entre autres les Gohier (1),
les Monge, les François de Neuf château, les Laplace,
les Merlin de Douai,. les Talleyrand. Viennent en-
suite les ministres du consulat et de l'empire. Que
(1) L'autographe de Gohier est ïcrit sur une feuille avec
ces mots imprimés en tête , sous un bonnet phrygien.
Égalité, Fraternité, Liberté,
ou
la mort.
— 23 —
d'hommes encore de valeur, de génie et de mérite
ont occupé ces postes éminents ! Il y aurait de la
partialité à ne citer que Carnot , Caulainçourt ,
Chaptal, Fontanes, Fouchê, Montalivet père, Ré-
gnier, duc de Massa; et comment choisir dans ce
cortège imposant, si digne de celui qui l'avait formé
et groupé avec ce tact appréciateur qui était un des
éléments de son génie ?
N'en citons donc qu'un seul, à cause de sa qua-
lité de Nivernais : Regnaud qui, né à Saint-Far-
geau, prit le surnom de Saint-Jean d'Angely,
parce qu'il fut choisi par le baillage de cette ville
pour député aux états-généraux. Son dévouement
sans bornes pour l'empereur Napoléon, dévouement
qui ne fut pas sa seule qualité, lui mérite d'ailleurs
cette distinction. On sait que resté fidèle à ce sou-
verain , il défendit, en 1815 , les intérêts du duc de
Reischstadt, et qu'exilé pendant quatre ans, il mou-
rut quelques heures après son retour en France.
Dans notre examen des autographes des ministres
de la restauration , notre attention a été attirée par
le nom d'un des membres les plus distingués du
cabinet Martignac, cabinet libéral et conciliant, qui
travaillait avec succès au rapprochement des partis ,
et que remplaça dans un but contraire, le cabinet
Polignac. Nous ne nommerions pas M. le baron
Hyde de Neuville (né à La Charité en 1776), que nos
lecteurs auraient eu dans la pensée cet ancien mi-
nistre de la marine. Son noble et loyal caractère,
estimé même de ses adversaires politiques, en a fait
une des célébrités du département de la Nièvre, qui
le place au premier rang de ses plus illustres enfants.
— 24 —
Cette catégorie des ministres de la restauration se
termine par l'ensemble des autographes des signa-
taires des fatales ordonnances. La lettre de M. de
Chantelauze est datée du château de Vincennes,
(13 novembre 1830), et celle de M. de Peyronnet a
été écrite au château de Ham,'le 7 janvier 1836.
Nous avons fait dans notre revue des ministres de
la monarchie de juillet une remarque que d'autres ■
ont sans doute déjà faite. C'est que sous Napoléon,
dont le gouvernement consulaire et impérial, a duré
quatorze ans, on ne compte que vingt-quatre minis-
tres, et qu'on en compte soixante-trois sous Louis-
Philippe , dont le règne a duré dix-huit ans (1).
quelles que soient les causes de cette disproportion,
et de quelque manière qu'on l'apprécie, ce nombre
n'atténue en rien lé mérite particulier de chacun
d'eux, mérite que l'esprit de parti seul peut contes-
ter; mais obligé de faire un choix entre eux, nous
(V) Ministres de Napoléon : Barbé-Marbois, Alei. Berthier ,
prince de Neufchâtel et de Wagram ; comte Bigot de Preameneu,
Champagny, duc de Cadore; Cbaptal, comte de Chanteloup;
Clarke, duc de Feltre; comte Cretet, comte Daru, comte Dè-
crès, comte Dejean, Fouché, duc d'Otrante; comte François
de Neufchâteau, comte Gaudin, Lacuée, comte deCessac;
Maret, duc de Bassàno ; comte Mole, comte Mollien, comte
Montalivet, comte Portalis, Régnier, duc de Massa ; Savary,
duc de Rovigo ; et Talleyrand-Périgord , prince de Bénévent.
Fontanes, grand-maitre de l'université impériale, et Fourcroy.
directeur de l'instruction publique, avaient rang de ministres.
Ministres de Louis - Philippe : Comte d'Argout , Barthe ,
Baude, baron Bernard, baron Bignon, comte Bresson, duc de
Broglie, Cousin, Cunin-Gridaine, Despans-Cubiéres, Ducampe
«Je Rosamel, comte Duchatel, Dufaure, Dumon, baron Du-
— 25 —
nous souviendrons que le département de la Nièvre,
où nous habitons, revendique l'honneur d'avoir
donné le jour à deux de ces ministres ; nous citerons
donc particulièrement M. Dupin atné qui appartient
à la fois à la politique, à la jurisprudence et à la
littérature, et M. Charles Dupin, dont la réputation
comme savant, ne pâlit pas devant celle de son
illustre frère. Enfin, nous nommerons après eux
MM. les comtes Jaubert et Montalivet, qui habitent
le département du Cher, limitrophe de celui de la
Nièvre, et que nous pouvons par cette raison consi-
dérer comme nos concitoyens.
perré, Dupin aîné (sans portefeuille), Dupin (Charles), Dupont
(de l'Eure), baron Fain, comte Gasparin, Gautier, comte
Gérard, baronGirod (de l'Ain), Gouin, Guizbt, Hébert, Hu-
mann, comte Jacob, comte Jaubert, Jayr, comte Jourdan ,
Lacave-Laplagne, Jacques Lafitte, Lannes, duc de Montebello ;
baron Louis, Mackau, marquis Maison, Maret, duc de Bas-
sano; Martin (du Nord), Mérilhou, comte Mole, Molines
Saint-Yon, comte Montalivet, Mortier, duc de Trévise, l'une
des victimes de l'attentat Fieschi; Parant, Passy, comte Pelet
(de la Lozère), Perier Casimir, Persil, de Rémusat, de Rigny,
baron Roussin, comte Salvandy, Sauzet, Schneider, maréchal
Sébastiani, Soult, duc deDalmatie; Teste, Thiers, Trézel,
baron Tupinier, Villemain, Vivien.
IV
ASSEMBLEE NATIONALE
OU CONSTITUANTE.
Les états-généraux avaient été convoqués. L'or-
donnance de convocation en date du 27 décembre
1788 régla, par l'avis de Necker, avis qui cepen-
dant avait été rejeté par la seconde assemblée des
notables (1), que le nombre des députés du tiers-
état serait égal à celui réuni des députés de la no-
blesse et du clergé. Ce doublement du tiers-état était
contraire a ce qui avait été pratiqué dans les anciens
états-généraux, ou du moins dans les derniers qui
avaient été tenus en 1614, au moment de la majo-
(1) Cette assemblée des notables, convoquée par Louis XVI,
s'ouvrit à Versailles le 6 novembre 1788 , sous la présidence de
ce roi, et siégea jusqu'au 12 décembre suivant.
— 28 —
rite de Louis XIII ; mais il était conforme aux idées
nouvelles qui pénétraient de toutes parts dans l'es-
prit de la nation, et Louis XVI, dont les intentions,
étaient excellentes, cédant à l'opinion publique,
l'adopta. Ce fut peut-être sans en prévoir les consé-
quences : en effet, on ne tarda pas à les connaître.
Dès l'ouverture des états-généraux qui eut lieu
à Versailles, le 5 mai 1789, une discussion grave
s'établit entre les trois ordres pour la vérification
des pouvoirs, discussion dans laquelle le double-
ment du tiers-état donnait à celui-ci une prépon-
dérance qui devait lui assurer l'avantage ; les dépu-
tés de la noblesse et du clergé s'étaient opposés à ce
que cette vérification eût lieu en commun, comme
le voulaient les députés du tiers-état ; ceux-ci se
constituèrent d'eux-mêmes en assemblée délibé-
rante , sous la présidence de Bailly, et jurèrent de
ne se séparer qu'après avoir donné une constitution
à la France. Le roi qui résista d'abord à cette éner-
gique manifestation, y céda bientôt, et invita les
deux autres ordres à se réunir au troisième, ce que
d'ailleurs une partie du clergé, et notamment les
curés, avaient déjà fait. C'est cette réunion des trois
oirdrës qui forma l'assemblée nationale, sous le
nom de constituante, si célèbre, et animée d'un
véritable esprit patriotique. Composée des hommes
les plus éclairés du royaume, elle eût pu asseoir
la monarchie sur des bases nouvelles et plus solides,
si d'un côté la faction républicaine, qui prit bientôt
naissance dans son sein, et de l'autre la faction aris-
tocratique/entraînant la France hors des voies de la
liberté, n'eussent plus tard couvert son sol des
— 29 —
débris du trône et des autels, et inondé de sang sa
capitale et la plus grande partie de ses provinces.
M. Grasset possède les autographes d'un grand
nombre des membres de l'assemblée nationale ,
et surtout de ceux qui y eurent la plus grande in-
fluence.
Nommons d'abord Mirabeau, le Demosthènes
français, qui, dès le commencement, groupa autour
de lui dans l'assemblée tout ce qu'elle avait de grand
et d'illustre ; qui, avec la fougue de la jeunesse, tem-
pérée par la raison de l'âge mûr, après s'être élevé,
contre les abus de la féodalité, les actes tyranniques
de la monarchie absolue, et s'être montré par fois
réformateur peut-être trop audacieux, se rapprocha
de la royauté quand il la vit sérieusement menacée
par un parti qui ne voulait pas seulement en cor-
riger les abus, mais la détruire (1). La mort le sur-
prit alors, et quoi qu'il eût perdu déjà un peu de sa
popularité, des regrets universels accompagnèrent
ses restes qui furent portés en grande pompe au
Panthéon.
M. Grasset possède trois lettres autographes de
(1) La récente publication de la correspondance de Mirabeau
avec le comte de Lamarke, son ami, jette un nouveau jour sur
cette alliance du célèbre constituant avec la cour. Elle démontre
qu'il voulait bien sauver la monarchie, sans compromettre les
principes de la révolution. Si la conduite de Mirabeau en Cette
circonstance était vénale, ce qu'explique l'état de délabrement
de sa fortune, elle était au moins sincère ; et il y a une grande
différence entre cette vénalité, et celle de Danton qui, vendu
lui aussi, à la cause de la royauté, n'en continua pas moins à
l'attaquer.
- 30 —
Mirabeau, adressées à M. Lieutaud (1). Nous don-
nons en entier les deux premières qui sont fort
courtes.
» Paris, 11 mars 1790.
« Vous saurez, mon cher Lieutaud, par ma lettre à
» messieurs les maire et officiers municipaux , les détails
» de la belle séance de ce soir. Je vous en fais mon com-
» pliment, et je reçois le vôtre. Aimez-moi comme je vous
» aime, et croyez que pour ne pas vous écrire souvent, je
» ne vous en lis pas moins exactement, et surtout que je
» je ne vous en porte pas moins dans mon coeur. Adieu ;
» mes tendres amitiés à G-ranet ; mes honneurs à ceux
» de vos estimables décrétés dont j'ai l'honneur d'être
» connu.
j' Le comte de MIRABEAU. »
« 30 août 1790.
« Je vous fais passer, mon cher Lieutaud, copie de la
» lettre que j'écris à messieurs les municipaux, et que je
» soutiendrai avec ma persévérance ordinaire échauffée
» par ma tendre amitié pour vous. Je joins ici mon rapport
«sur l'affaire d'Espagne ; et j'embrasse vous , et même le
» grenadier, car il ne me fait pas peur (2).
« MIRABEAU l'aîné. »
(1) Jean-François Lieutaud, fut commandant - général de
l'armée marseillaise, et mourut vers 1797 à La Charité-sur-
Loire, où il s'était retiré. Sa veuve y est morte le 18 janvier 1845,
ù l'âge de 75 ans ; elle avait conservé les goûts frivoles de la
jeunesse, et elle était encore abonnée aux journaux de modes.
(2) Ce grenadier que Mirabeau embrasse, et qui ne lui fait
pas peur , était madame Lieutaud, à qui son mari avait fait
prendre cet uniforme pour qu'elle pût l'accompagner partout.
Elle était jolie, et n'avait que 20 ans.
— 31 —
Nous ne croyons pas inutile de faire remarquer
que la première de ces lettres est signée le comte
de Mirabeau, et la seconde, postérieure de quel-
ques mois, seulement Mirabeau l'aîné, sans doute à
cause de la célébration de la fédération (14 juil-
let 1790.)
' La troisième lettre, à date incertaine, est plus
longue : Nous n'en citerons que le passage suivant
qui la termine.
« Surveillez l'exaltation d'un club où il y a de si
» bons citoyens qu'il doit être aisé d'y trouver des auxi-
» liaires de la paix publique et du bon ordre, mais il y a
» trop d'individus délibérants pour qu'il n'y ait pas de
» l'effervescence. Prévoyez enfin les crises trop possibles
» encore où l'on aura besoin de points d'appui et de ralli-
» ment, et que la force publique de Provence soit toujours
» dans vos mains. Adieu mon cher ami. Quand pourrai-je
» vous embrasser ? Voie et me ama.
» Vendredi 17. »
Aussi fameux que Mirabeau, mais ayant moins d'é-
nergie , et manquant quelquefois d'assurance, l'abbé
Maury qui lui fut sans cesse opposé, se montra dans
toutes les questions religieuses, politiques et finan-
cières qui agitèrent l'assemblée nationale, aussi élo-
quent à la tribune qu'il l'avait été dans la chaire. On
sait qu'il y avait acquis une grande réputation. Ce
chaud défenseur de la royauté ne crut pas, sous l'em-
pire, dévier de ses principes monarchiques, en aban.
donnant la cause de l'ancienne dynastie qui avait duré
— 32 —
tant de siècles, pour la cause de celle de Napoléon
qui devait durer si peu. Cette conduite que le parti
légitimiste traita d'apostasie, valut à l'abbé Maury,
qui depuis long-temps avait été récompensé de son
ancien dévouement par la pourpre romaine, les
faveurs impériales. Il fut nommé archevêque de
Paris, et conserva cette dignité jusqu'à la chute
de l'empire, malgré les défenses du Saint-Siège,
lise retira alors a Rome où il fut mis en prison.
Rendu à la liberté après un an de captivité, il vécut
dans la retraite, et mourut après s'être reconcilié
avec le pape dont il avait bravé l'autorité.
Savant remarquable, littérateur distingué, Bailly
qui, le premier, présida l'assemblée nationale, s'y
montra défenseur zélé des intérêts de la nation, et des
intérêts du roi, que, dans son patriotisme, il regar-
dait comme inséparables. La popularité qu'il acquit
par cette conduite qui décelait un véritable homme
d'état, le fit nommer, lors de la prise de la Bastille,
maire de Paris. Mais là, il trouva l'écueil où se brisa
cette popularité , plus facile à perdre qu'à mériter ;
on était alors bien loin de ces beaux jours de la ré-
volution , où la liberté avait été proclamée avec tant
d'enthousiasme. Le 17 juillet 1791, ayant fait dissi-
per par la force, en exécution de la loi martiale, et
avec l'aide de Lafayette, les rassemblements mena-
çants du Champ-de-Mars qui réclamaient la dé-
chéance immédiate de Louis XVI, le peuple, égaré
par la faction républicaine, déjà toute-puissante, lui
retira sa confiance, comme il la retirait à Lafayette
qui, ainsi que lui, avait été son idole. Bailly fut forcé
de donner sa démission. Deux ans plus tard, traduit
— 33 —
devant le tribunal révolutionnaire, il fut condamné
à mort. On sait qu'il montra autant de sang-froid sur
J'échafaud qu'il en avait montré à cette fameuse
séance du Jeu-de-Paume qu'il avait présidée.
Comme Mirabeau, comme Bailly, Barnave, par
sa vive éloquence, son ardent amour de la liberté,
obtint une popularité qu'il perdit par le même
motif. Il avait défendu les droits de la nation, lors-
qu'il fallait les reconquérir, il défendit de même
ceux du roi lorsque ceux-ci furent mis en question,
et cette noble conduite le fit aussi monter sur l'écha-
faud ; il n'avait alors que trente-deux ans.
Thouret, travailleur infatigable, combattit prin-
cipalement le clergé, comme corps politique, et pro-
voqua la suppression des ordres religieux. Il fitsubs-
tituer la division de la France par départements, à la
division par provinces, et organisa un nouveau sys-
tème judiciaire, par la création des justices de paix,
par celle des tribunaux de district et d'appel, par
l'institution du jury. Membre du comité de la constitu-
tion, où il montra des connaissances profondes, ainsi
qu'une activité sans égale, ce fut sur son rapport
que cette nouvelle constitution fut adoptée le 3 sep-
tembre 1791 (1). Louis XVI l'accepta le 13 du même
mois.
Pour prix de ses travaux, Thouret, qui le dernier
eut l'honneur de présider l'assemblée constituante,
(1) Elle avait été rédigée par MM. de Tailleyrand-Périgord,
Sieyès, Alexandre Lameth, Petion, Buzot, Targuet, Beau-
metz, Thouret, Duport, Barnave, Chapellier et Desmeu-
niers.
3
— M —
fut nommé président du tribunal de cassation , dont
il avait provoqué l'institution. Dès-lors il se consacra
uniquement aux devoirs de sa charge, à l'étude de
l'histoire, et à l'éducation de son fils; ce qui ne l'em-
pêcha pas de paraître suspect aux tyrans de la France,
puis d'être envoyé àl'échafaud comme tant d'autres
illustres victimes, et sans plus de prétextes.
Nous ne nommerons pas ici beaucoup d'autres
membres de l'assemblée nationale constituante qui
sont également célèbres, parce que leur rôle poli-
tique ne s'est pas terminé avec cette assemblée , et
que nous les retrouverons à des titres différents dans
les autres catégories où M. Grasset a jugé conve-
nable de classer leurs autographes.
V
ASSEMBLEE LEGISLATIVE.
L'assemblée législative remplaça l'assemblée na-
tionale constituante le 1" octobre 1791. Elle siégea
un an moins dix jours. C'est dans son sein que se
formèrent les partis delà montagne, et de la gironde
qui divisèrent la convention nationale à laquelle elle
fit place. M. Grasset n'a point donné un carton spécial
aux autographes qu'il possède des membres de cette
assemblée. Ils se retrouvent dans les diverses caté-
gories des fonctions nouvelles, auxquelles ils furent
appelés pendant la révolution, et sous les gouver-
nements qui lui ont succédé.
VI
CONVENTION NATIONALE.
La convention nationale (1), cette assemblée si
grande par l'énergie sans égale avec laquelle elle a
sauvé la France envahie par l'étranger, et si terri-
ble par le grand nombre de ses actes violents, ty-
ranniques et atroces, la convention qui vota la mort
de Louis XVI, sans appel ni sursis, mais qui a
créé le système décimal, l'école polytechnique, le
Conservatoire des arts et métiers, l'Institut, le grand-
livre de la dette publique , institutions qui sont la
gloire et la force de notre patrie ; la convention ,
disons-nous, est de toutes les assemblées qui ont
présidé à nos destinées , celle qui a laissé le plus de
souvenirs, et dont les membres ont eu le plus de
célébrité, célébrité trop sanglante, il est vrai !
(!) La convention nationale a siégé depuis le 21 septembre
1792 jusqu'au 20 octobre 1795.
— 38 —
Parmi ces membres dont M. Grasset a réuni les
autographes, nous avons remarqué les noms sui-
vants :
Barrère de Vieuzac, un des principaux acteurs
dans le grand drame de la révolution. En qualité
de président de la convention lors du procès de
Louis XVI, il en dirigea les débats.
Barras, d'une famille provençale dont on disait
proverbialement dans sa province '.Nobles comme les
Barras, aussi anciens que les rochers de la Provence;
siégeant- d'abord avec les montagnards, mais plus
tard se séparant d'eux, il délivra la France de cette
tyrannie connue sous le nom de règne de la terreur ;
et dirigeant avec Bonaparte, alors presque inconnu,
la journée du 13 vendémiaire, il dispersa par la
mitraille les sections insurgées.
Billaud-Varennes, complice de Danton, de Marat,.
de Robespierre-, contribua au renversement de
celui-ci après l'avoir abandonné à la journée du
- 9 thermidor.
Couthon, ardent partisan des mesures sanguinaires
du comité du salut public ; envoyé à Lyon après la
prise de cette ville, il en fit démolir les principaux
monuments. ,
Jean de Bry, également connu par ses votes révo-
lutionnaires.
Camille Desmoulins, qui, comme son ami Danton,
après avoir voté les mesures les plus tyranniques,
voulut comme lui, mais trop tard, arrêter l'effusion
du sang; car le sang rendait la république odieuse à
ceux mêmes qui, clans les illusions de la jeunesse.
— 39 —
avaient espéré donner la liberté à la France sous
cette forme de gouvernement.
Hérault de Séchelles, neveu de Mm 0 la duchesse
Jules de Polignac selon quelques historiens, ou
seulement son protégé selon d'autres, homme aux
manières aristocratiques, aimant le luxe, les plaisirs
et les lettres ; présenté dans sa jeunesse à la cour, et
ayant rendu les allées de Versailles témoins de ses
bonnes fortunes, il n'en partagea pas moins les
principes exagérés de la révolution, mais après avoir
coopéré aux actes les plus arbitraires, il se montra,
comme Camille Desmoulins, plus modéré ; accusé
comme tel, il marcha à l'échafaudavec lui et Dan-
ton. La révolution, disait-on alors, est comme ce
dieu de la fable qui dévorait ses propres enfants.
Joseph Lebon, envoyé en qualité de commissaire
à Arras, sa patrie, qu'il inonda de sang en instituant
dans cette ville un tribunal révolutionnaire, dont il
nommait lui-même les juges qu'il révoquait à sa
volonté ; il marchait toujours armé d'un sabre nu à
la main, de deux pistolets à la ceinture et coiffé d'un
bonnet rouge.
Louis Legendre, boucher de Paris, le plus for-
cené des accusateurs de Louis XVI, tour à tour
ennemi des girondins et de Robespierre. A cause
de son éloquence sauvage, il fut surnommé le
paysan du Danube, mais après tout, son langage
était plutôt grossier que véhément.
Manuel, qui après avoir concouru aux insurrections
du 20 juin et du 10 août, et pris part aux massacres
de septembre, au moins indirectement, montra plus
de modération dans le procès du roi, où il vota contre
— 40 —
la mort, ensuite pour l'appel au peuple; aussi, il
ne craignit pas de défendre la reine au tribunal
révolutionnaire contre l'accusateur public Fouquier-
Tinville. '
Petion, homme nul ; à l'exaltation de ses opi-
nions , il dût une popularité qu'il perdit lorsqu'il
eut voté la mort de Louis XVI avec sursis et appel
au peuple.
Prieur, de la Marne, modéré au milieu de tant
d'ardents révolutionnaires ;
Enfin Tallien qui, après s'être signalé par ses vio-
lences , ramené à plus de douceur par son amour
pour la belle madame Fontenay, née Cabarus, qu'il
épousa, contribua le plus puissamment à la chute de
Robespierre, après la mort duquel il ne cessa de
servir la réaction contre les terroristes.
Au-dessus de tous ces hommes, et les dominant,
moins par une supériorité réelle, que par une plus
grande ténacité de caractère, plane comme un
oiseau de proie, Maximilien Robespierre qui exerça
la plus exécrable des tyrannies, celle qui se couvre
du manteau de l'hypocrisie. Les discours qu'il a pro-
noncés à la tribune, animés d'une certaine chaleur,
émanant des écrits éloquents, mais sophistiques, de
J.-J. Rousseau, respirent l'amour le plus ardent de
la liberté, la haine la plus vigoureuse du despotisme,
et cet homme, au coeur sans pitié, surpassa par ses
actes sanguinaires les tyrans les plus odieux ; nobles,
prêtres, généraux, femmes distinguées par leurs
vertus plus que par leur rang, hommes du peuple
enfin, il n'épargna personne, pas même ceux de
ses collègues qui avaient été ses complices, Son nom,
— 41 —
qui est resté plus abhorré que ceux de Tibère, de
Néron ou de Charles IX, est devenu aussi odieux à la
liberté qu'il disait servir, en tenant le fatal couteau
sans cesse levé, que l'a été à la religion le nom de
Torquemada (1) qui prétendait servir celle-ci, en
tenant les bûchers sans cesse allumés.
Le Nivernais compte parmi les terribles révolution-
naires de cette époque deux hommes dont M. Grasset
possède également des autographes. Nous les cite-
rons de préférence, parce qu'à part l'intérêt local,
ils présentent un intérêt plus grand.
Le premier est Saint-Just (Antoine), né à Decize
en 1768. Une figure douce , agréable, et même jolie,
ne semblait point annoncer la férocité de la conduite
de Saint-Just, qui d'ailleurs cultivait la poésie, et la
dernière phrase que nous rapportons d'une de ses
lettres ne semble pas davantage annoncer la violence
de ses opinions.
« Réponds à l'honneur que la république te fait, et ne
» montre point d'orgueil à tes ennemis. Il ne s'agit que de
» faire le bien.
» Saint-JUST. »
Le second est Chaumette (Pierre-Gaspard) (2), qui
(1) Thomas de Torquemada , dominicain espagnol, sous
Isabelle I" et Ferdinand V, eut la plus grande part à l'organi-
tion de l'inquisition en Espagne, et il en rédigea le Code. Pen-
dant les seize années de son terrible ministère, il déploya une
excessive rigueur, multiplia les confiscations, et fit périr dans
les flammes plus de 8,000 individus.
(2) Bien que Chaumette ne fût jamais membre de la con-
vention, M. Grasset l'a placé parmi les conventionnels, parce
qu'il était procureur de la commune de Paris ; commune qui
exerça une si grande pression sur cette assemblée.
— 42 —
lors de la révolution substitua à ses deux prénoms
celui d'Anaxagoras. Chaumette était né à Nevers
d'un père qui était cordonnier. Comme Saint- Just, sa
figure candide et belle ne décelait pas les sentiments
farouches de son âme. Il n'en soutint pas moins des
opinions si violentes qu'elles excitèrent contre lui la
jalousie de Robespierre qui, le considérant comme
un rival redoutable, l'envoya à l'échafaud. On sait que
Chaumette, dans sa jeunesse, s'était destiné à l'état
ecclésiastique, et que dans son âge mûr, après avoir
professé l'athéisme, il avait tenté de détruire tous les
cultes religieux, et d'y substituer celui de la Raison.
Dans des fêtes qu'il institua à cette prétendue déesse,
il la fit représenter par une actrice de l'Opéra, et la
fit asseoir sur le grand autel de l'église Notre-Dame.
Cette lettre de Chaumette est adressée à un de ses
compatriotes, précepteur, et se destinant à l'état
ecclésiastique.
« J'ai reçu le cadeau que vous m'avez envoyé. J'eusse ce-
» pendant mieux aimé que mon père et ma mère en eussent
» profité ; car j'aime mieux pour eux que pour moi.
» J'ai fait toutes les perquisitions possibles pour vous
» trouver un cahier de thèmes; mais les restes barbares
» de l'antique et servile éducation ont déserté même les
» boutiques des bouquinistes parisiens.
» Si vous avez une éducation à faire , croyez-moi,
» secouez la règle des préjugés; ce n'est pas avec du
» latin qu'on fait des hommes. Si cependant on veut du
» latin , procurez-vous les Cahiers élémentaires de M. Lu-
» neau de Boisgermain [à) ; on s'abonne chez lui rue de
(1) Les Cahiers élémentaires dont parle ici Chaumette, se
composaient de versions inteiiinéaires d'après la méthode de
Dumarsais et de Radonvilliers.
— 43 —
» l'Égalité , ci-devant Condé, près le Théâtre-Français. Ou
» bien si vous faites mieux. après avoir expliqué à votre
» élève les règles primaires , vous le ferez traduire ; c'est
» la seule manière d'apprendre le latin. Il faut l'entendre
» et non en faire Ne donnez jamais des thèmes si vous
» voulez qu'on apprenne le latin. Surtout évitez les auteurs
» de basse latinité, tels que les Selectoe historioe ; faites
» expliquer Virgile, Cicéron, Quintus-Curtius, en général
» les auteurs vraiments latins. Surtout les principes de la
» morale universelle, ne les oubliez pas. La philosophie qui
» n'est que la connaissance de la nature, celle des droits de
» tous et d'un.chacun ; semez cet esprit de liberté républi-
» caine qui ne peut s'allier qu'avec la vertu.
» Quant à voire nouvel état, que vous dirai-je, que
» vous ne vous soyez déjà dit cent fois. Là-dessus n'écou-
» tez que vous-même, mon ami ; autant ce métier-là qu'un
» autre. L'essentiel est d'être honnête homme, surtout
» dans vos études théologiques évitez la mysticité ; lais-
» sez-là tous les mystères; ne vous occupez que de la morale.
» J'espère, lorsque vous serez curé, que vous m'annoncerez
» votre mariage ; je veux être le parrain de votre premier
» enfant Pour moi, j'attends la naissance du mien pour
» le vouer à la liberté et à la patrie. Continuez l'état que
» vous avez embrassé ; si je vous connais bien, c'est le
» seul qui vous convienne. Mais surtout, gardez-vous de
» l'erreur.... Adieu, mon ami, le temps mé manque. Si
» vous connaissiez le genre de mes occupations vous auriez
» compassion de moi... Je vous quitte pour rompre une
» lance avec l'aristocratie dans tout autre style que cette
» lettre.
» Votre concitoyen ,
» Anaxagoras CHAUMETTE.
» Paris, le 24 décembre 1T91, l'an III de l'acheminement
» vers la liberté, »
44
Outre cette lettre de Chaumette, M. Grasset pos-
sède encore de cet athée une pièce de vers auto-
graphes intitulée Les Prêtres, dont le respect que
l'on doit à la religion, nous Interdit la publication.
VII
CONSEILS DES ANCIENS
DES CINQ-CENTS,
La constitution de l'an III, en modifiant la forme
du gouvernement républicain, avait créé, au lieu
d'un pouvoir législatif unique , dont les excès de la
convention nationale avaient démontré les dangers
pour les libertés publiques, un pouvoir législatif
divisé en deux conseils, celui des Anciens et celui
des Cinq-Cents. Cette constitution avait ainsi établi
un équilibre politique qui pouvait faire espérer que
ces libertés seraient mieux respectées. Cette espé-
rance fut déçue. En effet, ces conseils avaient été
formés des deux tiers des membres de la convention,
par décret de cette assemblée, qui avait voulu
ainsi se perpétuer au pouvoir, et d'un tiers nommé
— 46 —
par le nouveau système électoral à deux dégrés. Ce
système, donnant une influence plus grande au parti
contre-révolutionnaire, influence augmentée encore
l'année suivante par l'élection d'un nouveau tiers,
les conseils des Anciens et des Cinq-Cents furent
composés d'éléments hétérogènes qui firent naître
des luttes continuelles entre eux et avec le Direc-
toire chargé du pouvoir exécutif; ces luttes amenè-
rent deux journées célèbres dans les fastes de la
République : la journée du 18 fructidor an V, qui
proscrivit quarante-deux membres du conseil des
Cinq-Cents, onze membres du conseil des anciens et
deux directeurs, Barthélémy et Carnot, le premier
soupçonné d'être attaché à la cause royaliste, le
second dévoué à la cause républicaine ; et la journée
du 30 prairial an VII où les directeurs La Reveillère-
Lepaux et Merlin furent reuversés par les deux
conseils et remplacés par Roger-Ducos et Moulins.
Ces péripéties prouvent assez que la constitution
de l'an III ne pouvait, pas plus que les précédentes,
asseoir la république sur des bases solides. La jour-
née du 18 brumaire y mit fin, et Bonaparte, imposant
alors un nouveau gouvernement, lui donna l'unité
qui en fit la principale force.
Le plus grand nombre des membres du conseil
des Anciens et du conseil des Cinq-Cents, faisant
partie des assemblées qui les avaient précédées et de
celles qui les ont suivis, nous ne parlerons d'eux ici
que pour mémoire comme nous l'avons fait de l'as-
semblée législative.
VIII
SENAT CONSERVATEUR.
La constitution de l'an VIII, changeant encore les
formes républicaines , adopta pour principe un
pouvoir législatif composé de trois assemblées dis-
tinctes : Un sénat conservateur qui devait veiller à la
conservation des lois ; un tribunat chargé de les
discuter ; et un corps législatif chargé de les voter
après en avoir entendu la discussion contradictoire
entre les tribuns et les orateurs du gouverne-
ment. Mais sous l'empire , une modification impor-
tante fut faite à ce système par la suppression du
tribunat, suppression donnant a la fois le droit de
discuter et de voter, au corps législatif, qui n'usa
guère que du droit de voter.
Le sénat conservateur composé en grande partie
des membres les plus distingués des assemblées qui
— 48 —
s'étaient succédé en France, depuis 1789, ne sut
pas, sous l'empire, se maintenir dans l'indépen-
dance qu'on devait attendre d'un corps qui était le
premier de l'état ; car sous la pression d'un pouvoir
glorieux, mais trop absolu, il sanctionna, avec une
complaisance courtùanesque , les décrets impériaux
sous lesquels succombaient les principes libéraux de
la révolution, comme ils avaient succombé sous les
précédentes assemblées.
Les principaux sénateurs dont M. Grasset possède
des autographes, sont : Le comte Abrial, ministre
de la justice sous le directoire exécutif.
Le comte d'Aguesseau, petit-fils du célèbre chan-
celier, qui, député de la noblesse aux états-généraux
de 1789, fut un des premiers à se réunir au tiers-état.
Le comte Barthélémy, présidant le sénat dans la
séance où ce corps sortant, trop tard pour son
honneur, de sa longue docilité, prononça, lorsque
Napoléon était enfin vaincu par toutes les forces
réunies de l'Europe, la déchéance de ce souverain
qui l'avait si richement doté.
Le comte Boissy-d'Anglas, qui présidait là con-
vention nationale le jour (1) où cette assemblée fut
envahie par des factieux, et qui, restant impassible
au milieu de cette scène tumultueuse, salua respec-
tueusement la tête du député Féraud qu'on venait
d'assassiner, et qu'on lui présentait au bout d'une
pique.
Le comte Clément de Ris, l'un des réorganisateurs
de l'instruction publique.
(1) 1" Prairial au III (20 mai 1195.)

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