Esquisses historiques, politiques, morales et dramatiques du gouvernement révolutionnaire de France aux années 1793, 1794 et 1795 ; discours d'introduction servant de prospectus, par M. Ducancel,...

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Le Normant (Pari). 1821. XXV-[3]-100 p. ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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ESQUISSES
HISTORIQUES, POLITIQUES, MORALES ET DRAMATIQUES
DU GOUVERNEMENT
RÉVOLUTIONNAIRE DE FRANCE
aux années 1793, 1794 et *795;
*
DISCOURS D'INTRODUCTION
SERVAIT DE PROSPECTUS,
PAR DUCANCEL,
mCISK SOOS - PHETKT, ACTECR DE L'INTIRHUR
DEi COMITÉS RtVOLOTIONNAlRKS.
Pcrdidit et contrieit tectes ejus, regem ejus, et principes
ejus in gtntiius : non est lex.
Le Seigneur a brisé les portes de Sion ; « il a tanni son
foi et ses princes parmi les nations i il n'y a plus de loi.
liKiiu.
A PARIS,
CHEZ LE NORMANT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DA ,«IiE , liO 8, PRÈS DU POTST DES ARTS.
MDCCCXXI.
a.
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR.
LES contemporains de la Révolution
française ont une tâche à remplir en-
vers la patrie et envers l'humanité. Ils
leur doivent compte de ce qu'ils ont
vu, senti et observé, dans ces temps
d'horrible mémoire qui offrent aux
peuples et aux Rois d inépuisables le-
çons pour le présent et pour l'avenir.
J'avois vingt-quatre ans, et je sui-
vois, en 1789, la carrière du barreau,
lorsque la révolution a éclaté. Fraî-
chement imbu des historiens et des
orateurs de la république romaine,
enthousiaste des théories du Contrat
Social, j'ai tressailli de joie au bruit du
canon qui foudroyoit la Bastille; mais
( iv )
en même temps les massacres popu-
laires qui ont signalé la prise de cette
forteresse me faisoient horreur. Je
croyois de bonne foi que les aberra-
tions paradoxales de J. J. Rousseau
pouvoient être mises en pratique sans
effusion de sang.
Bientôt l'asile sacré de nos Rois est
envahi par une populace effrénée, qui
pénètre jusque dans la chaste enceinte
où reposoit la Reine. Trente mille Pari-
siens étoient là, présens avec moi sous
les armes. La discipline militaire en-
chaînoit leur juste indignation. Ils ont
été forcés de demeurer, par ordre de
leur chef, immobiles spectateurs du
plus grand des foriaits, après le régicide.
Que dis-je? il a fallu servir d'escorte
aux augustes prisonniers. Je voulois
abandonner mon drapeau : c'étoit la
Providence qui m'inspiroit. A peine
( v )
suis-fe arrivé sur le quai des Tuile-
ries, que j'entends l'explosion d'une
carabine partir de l'hôtel de Sa lm, Sur
l'autre rive de la Seine. Le lingot meur-
trier rase l'impériale-de la voituré du
Roi, et vient frapper de mort une
jeune femme à mes pieds. Dans le
temps, j'ai demandé aux autorités ven-
geance de cet attentat, dont le but
etoit trop manifeste. On m'a répondu
par de belles promesses, et le crime
est resté impuni.
Cette leçon devoit me dessiller les
yeux ; mais bientôt mes affections dou-
loureuses s'évanouirent, et je revins
encore à mon .Contrat Social, qui étoit
pour moi un texte presqu "aussi sacré
que celui de l'Evangile.- Il
Ën 1790, une - Société des jîmis de la
Constitution - (qui n'étoit p^s encore
commencée), Venoit de s'établir dans le
( Yj )
trouvent des Jacobins de la rue Saint-
Honoré, qui, depuis, a été détruit et
remplacé par le marché actuel Saint-
Honore. Les plus beaux talens de
l'Assemblée Constituante , comme
écrivais et comme orateurs, faisoient
partie de cette association, qui de plus
reniermoU dans son sein beaucoup
de notabilités de tous les rangs et de
toutes les professions. Je fus admis
dans cette société. Bientôt la tribune
m'offrit ses trompeuses amorces, en
me dérobant ses chances périlleuses.
A cette occasion, je ftis remarqué par
les princi paux meneurs de la faction
dont le secret me fut caché, mais dont
je devins un des aveugles instrument
Comme orateur subsidiaire, j'avois
obtenu quelque succès, lorsque Paris
apprend la fuite du Roi à Varennes ,
au mois de juin 1791. Aussitôt j'en-
( vij )
tends, au milieu des soi-disant Amis
delà Constitution royale, bourdonner
de tous cotes à mes oreilles les mots
de mise en jugement du Roi et de Répu-
blique. Cédant au mouvement de mon
indignation, je trace à la hâte sur le
papier un discours où je développe
avec force les principes de l'inviolabi-
lité royale, et où j'exprime l'horreur
des bons Français pour toute espèce
de Gouvernement républicain. Ce
discours ne m'avoit pas été suggéré. A
peine l ai-je eu prononcé, qu'un orage
violent éclate dans 1 auditoire. Les uns
en demandent l'impression, les autres
s'y opposent avec fureur. On est sur
le point d'en venir aux voies de fait.
Je m'éloigne de la salle; et, après une
grande heure de vociférations, de per-
sonnalités et de menaces, l'impression
du discours passe seulement à une
( viij )
majorité de quelques voix. Ce léger
succès eut pour résultat, à mon égard,
de m affermir dans ce que j'appelois
alors le patriotisme. Je crus de bonne
foi que la monarchie triompheroit,
que le Monarque seroit respecté, que
la constitution de 1791 alloit devenir
l'arche d alliance de tous les Français,
le gage impérissable de leur prospérité.
Pauvre et crédule jeunesse! vingt ans
après l'âge des illusions, j'ai lu mes
discours ; ils m'ont fait pitié. J'ai lu la
constitution de 1 791 , et je n'y ai vu
qu'un galimatias de politique et de
folies.
Au mois de juin 1792, sous l'Assem-
blée Législative, le château des Tuile-
ries est violé, comme l'a voit été celui de
Versailles, en octobre 1789. Le Roi, la
Reine et leurs enfans sont sur le point
d'être massacrés. Alors, le charme
( ix )
tombe de mes yeux. Jusque Ur, j avois
continué à fréquenter la Société des
Amis de la Constitution. Tous les
membres qui la composoient, cinq
législateurs exceptés (i), la désertent
spontanément et à la fois. Ils vont se
réfugier dans le couvent des Feuillans,
rue Saint-Honoré, sur remplacement
actuel de la rue Gastiglione. Je me
joins à eux, et je suis nommé membre
du comité de correspondance de cette
nouvelle société, qui depuis a été con-
-
nue sous le nom de Société des Feuil-
lans, en opposition à celle des Jaco-
bins. Là, je continuai encore à cultiver
mes relations avec les hommes les plus
influens de la révolution. J'appris bien-
tôt à les connoître; et, persuadé que
(*) Péthion, Robespierre , Vadier et deux autres dont
j'ai oublié les noms.
( x )
les sociétés politiques, quelles que
soient leur dénomination et leurs doc-
trines , sont toutes des foyers d'intri-
gues et de factions ; désespérant du
salut de la monarchie ; entrevoyant
tous les fléaux qui alloient fondre sur
elle, j'ai abandonné de ce moment la
carrière politique , pour reprendre
celle du barreau, et pour observer les
progrès d'une dissolution politique qui
me sembloit inévitable.
Au 10 août, la vie du Roi est encore
menacée. Comme garde-national je vole
à sa défense. Je reste campé toutelanuit
avec mon bataillon dans le jardin des
Tuileries, au bruit du tocsin sonnant
de toutes parts dans la capitale. Vingt
mille jeunes Parisiens, bien armés et
bien pourvus de cartouches, étoient
résolus, comme moi, à périr sur les
marches du trône. La Providence en
( xj )
a autrement ordonné. A peine le Roi
et sa famille se sont-ils réfugiés au sein
de l'Assemblée Législative , qu'aussi-
tôt tous les bataillons de la garde na-
tionale se débandent ou font retraite.
Je reste, moi treizième du mien, a
mon poste jusqu'à neuf heures du ma-
tin. Enfin, convaincu de l'inutilité de
ma présence, sur un champ de -ba,.
taille déserté, je me décide à sortir du .-
jardin. Je me trouve aussitôt enveloppé
par une colonne de dix mille bandits
insurgés, précédés de plusieurs pièces
de canon, et marchant au pas de charge
contre le château. Je &uis forcé, sous
peine d'être massacré, de marcher
avec eux. J'entre dans la cour des Tui-r
leries ; aussitôt une décharge des
gardes suisses, partie des fenêtres du
palais, balaie en un clin d'œil trois ou
quatre mille brigands, dont j'étois le
( xij )
prisonnier. Miraculeusement épargne,
au milieu des corps morts qui m'en-
touroient, je prends la fuite, et, à l'aide
d'un déguisement, je parviens à ren-
trer sur les deux heures de l'après-
midi dans mes foyers. Combien de fois,
à la suite de cette fatale journée, j'ai
pleuré, dans l'amertume de mon âme,
sur les absurdes théories quim avoieht
tourné la tête !
Après le 10 aOlÎt; la faction victo-
rieuse déploya une activité incroyable
pour encombrer les prisons de Paris
des victimes qu'elle avoit désignées
dans toutes les classes. Danton alors
étoit ministre de la justice, et Fabre-
d'Eglantine, l'auteur du Philînte de
Molière , le confident , l'inspirateur
etle régulateur de Danton, étoit secré-
taire général du ministère. J'apprends
que le plus aimable et le plus vertueux
( xiij )
des hommes , un magistrat, dont
j'avois été le disciple et dont la mé-
moire me sera touj ours chère, venoit
d'être emprisonné à l'hôtel de la Force.
Je connoissois Fabrè-d Eglantirie de-
puis environ quatre à cinq ans. Il me
communiquoit ses productions dra-
matiques, et j'avois eu l'occasion de
lui rendre, en 1788, un service signalé,
précisément par l'entremise de mon
respectable maître, qui exerçoit alors
un emploi distingué dans le ministère
de la maison du Roi. Je vole auprès de
Fabre-d'Eglaritine, pour lui faire part
de l'arrestation de son bienfaiteur. En
entrant dans le cabinet quiprécédoit le
sien, je trouve debout et circulairement
rangés au pourtour de la pièce, tous
les meneurs du club des Cordeliers,
à qui Ion délivroit des instructions,
des passeports et des commissions
(xiv")
pour parcourir les départemensv À
mon aspect tout le monde s'observe
et se tait. Je suis introduit dans l'ar-
rière-cabinet, et j annonce à Fabre-
-d'Eglantine l'objet de ma visite. Il fré-
mit, il pâlit, il ne dit mot; il demande
brusquement son carrosse et ses thé-
vaux; il part, et disparoît comme
l'écl.air; arrive à l'hôtel de la Force-i
ordonne l'élargissement de son bien-
faiteur ; le lendemain. on égorgeoit
dans les prisons ; trois ou quatre jours
après, on apprenoit à Paris que les
mêmes boucheries s'exécutoient à
Meaux, à Reims et dans d autres, villes
du-royaurne. m
Quelques jours avant la mise en jti*
gement de Louis XVI, sans envisager
la grandeur de la tâche que j'ambition-
nois, j'écris à la Convention Nationale
pour être admis, par elle, comftie Y un
( xv )
des défenseurs de mon malheureux
Roi. J'avois la simplicité de croire
qu'il y avoit pour lui quelque chance
de salut. Pouyoit - il rencontrer deux
défenseurs plus éloquens et plus cou-
rageux que les hommes de son propre
choix ?. Et cependant, le 21 janvier.
Excidat illa dies! Il m'a semblé voir
ce jour-là, à dix heures et demie du
matin, le voile du temple de Salomon
se déchirer , la terre trembler dans ses
fondemens, le soleil s'obscurcir, les
constellations célestes s'entrechoquer,
et la nuit affreuse du chaos s'étendre
sur toute la nature. Quelle catastrophe,
dans le monde moral, que celle de
l'assassinat d'un Roi légitime! c'est le
déluge dans le monde physique ; c'est
presque le sacrifice du Rédempteur
des hommes sur le Calvaire.
La Convention, par une législation
( xvi )
que les libéraux n'osent pas même
justifier, allpit décréter Ja spoliation
non seulement des émigrés, mais de
leurs femmes et de leurs enfans qui
n'aboient pas quitté le territoire fran-
çais. Mon âme se soulève encore, et je
répands par milliers dans Paris, dans
les comités, dans les clubs, et jusque
dans le sein de la Convention, un. im-
primé où j'avois la simplicité d'invo-
quer, devant des tigres affamés, les
I droits de la justice et ceux de l'huma-
nité. Cet appel à l'opinion n'a rien
-
produit, sinon de rappeler mon nom
à la mémoire des proscripteurs qui
l'avoient presque oublié ; de leur rap-
peler également mon discours sur l'in-
violabilité de la personne royale, et
mes véhémentes apostrophes contre le
régicide. De ce moment, ma perte a été
résolue. Averti que j'allois être arrêté et
( xvij )
b
traduit au tribunal révolutionnaire, je
m'esquive pendant la nuit, et je cours
à quarante lieues de Paris, me réfugier
auprès de qui ?. auprès d'un prési-
dent de comité révolutionnaire. Cet
homme, soit par peur, soit par com-
binaison, soit par toute autre cause,
«
applaudissoit avec ses collègues à toutes
les mesures que leur dictoient l'avi-
dité et le délire. Rentré chez lui, il en
gémissoit avec les siens. C'est avec lui
que j'ai recueilli quelques uns des faits
et des incidens dont se compose mon
Intérieur des Comités Révolutionnaires.
De retour à Paris, j'ai continué à ras-
sembler de nouveaux matériaux sur le
même sujet. Bientôt après, et sous
l'empire même des comités révolution-
naires, je les ai mis en scène, d'abord
-
sur deux théâtres de Paris a la fois,
puis sur tous les théâtres de France,
( xviij )
avec un succès incroyable, même pour
son auteur, si la juste horreur qu'ins-
piroit alors le Gouvernement révolu-
tionnaire ne l'expliquoit pas.
Dans le même temps, je me suis voué
à la défense des prévenus traduits au
tribunal révolutionnaire, où l'on ne
cessoit, malgré l'événement du 9 ther-
midor, d'envoyer chaque jour plus ou
moins de condamnés à l'échafaud. J'ai
plaidé pour des cultivateurs, des no-
taires, des artisans qui n'étoient pré-
venus ni d'émigration, ni de conni-
vence avec l'étranger. On les accusoit
uniquement de fédéralisme (1). Malgré
mes efforts ils ont été sacrifiés. J'ai eu
l'occasion, dans cette pénible carrière,
,(1) Je dirai dans le cours-de mon ouvrage pourquoi
les révolutionnaires ont introduit ce crime imaginaire
dans leur Code pénal, et en quoi ce prétendu crime
consistoït.
( xix )
b.
d'observer de plus près l'institution
du tribunal révolutionnaire, ainsi que
les hommes dont il se composoit, le
genre, la forme et l'objet des débats
judiciaires. Plus tard, et lorsque la Con-
vention s'ëst enfin décidée à mettre
en jugement l'un des membres les plus
forcenés de ce tribunal de sang, Fou-
quier-Thinville, accusateur public, j'ai
-eu à ma disposition les pièces de - ce
célèbre procès. Je les ai compulsées
avec le plus grand soin pendant près
d'un mois. Cet examen, réuni à mes
observations, m'a fourni d'abondans
matériaux pour composer un nouvel
ouvrage dramatique, sous le titre de
TAu, Deux ou le Tribunal Révolution-
naire, en cinq actes et en prose, qui
n'est jamais sorti de mon portefeuille,
et que je me propose de publier avec
mes Esquisses.
X XX )
C'est ainsi que j'ai traversé le volcan
de la révolution française au milieu de
ses explosions successives. C'est ainsi
que, plus particulièrement, mon atten-
tion s'est dirigée sur le Gouvernement
révolutionnaire. L'étude de ce Gou-
vernement , son origine, ses dévelop-
pemens, ses conséquences ultérieures
sur notre destinée et sur celle de la
civilisation, ont constamment occupé
tous mes loisirs. J'ai fait un grand
nombre de recherches; j'ai lu, j'ai ana-
lysé les écrits, les pamphlets et les
journaux de cette époque; et, après
vingt - cinq ans de méditation, j'ai
pensé qu'il étoit temps pour moi d'ac-
quitter ma dette envers mon pays et
envers la postérité.
Depuis sept ans la dynastie royale,
miraculeusement protégée par la Pro-
vidence, à qui elle doit tout, s'affermit
( )
au milieu des complots sans cesse re-
naissans, et sans cesse avortés, des
partisans du Gouvernement révolu-
tionnaire. Quel moment plus opportun
pouvois-je choisir pour offrir au public
le tribut de mes réflexions sur cette
monstrueuse institution politique?
Je livre à mes concitoyens tout à la
fois , comme prospectus et comme
épreuve, mon Discours d'introduction
sur le Gouvernement révolutionnaire.
Il sert de transition au corps de l'ou-
vrage , et il en est inséparable. Le lec-
teur verra, dans ce Discours, com-
ment et sous quels aspects j'ai consi-
déré ma matière, comment et de quelle
manière je l'ai mise en œuvre.
L'ouvrage formera trois volumes
in-8° de quatre à cinq cents pages cha-
cun. Le Discours d'introduction et les
Esquisses historiques composeront le
( xxij )
premier volume ; les Esquisses politiques
et les Esquisses tnorales composeront
le second, et le troisième sera rempli
par les Esquisses dramatiques, c'est-à-
dire par une nouvelle édition de l'In-
térieur des Comités Révolutionnaires,
comédie en trois actes et en prose, et
par mon drame de L'AN Deux, OÙ LE
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. Chaque
genre d'Essquises, et chacun des deux
ouvrages dramatiques seront accom-
pagnés de notes critiques, historiques,
et de pièces justificatives.
Voulant donner à cette partie acces-
soire de mes Esquisses toute la variété
et tout le complément dont elle est
susceptible, j'invite, dès à présent, le
public à m'adresser, chez M. LE NOR-
MANT, imprimeur-libraire, a Paris, rue
de Seine, Faubourg Saint - Germain,
n° 8, les anecdotes, les pièces, les do-
( xxiij )
cumens et les faits qui se rattachent
directement à l'histoire du Gouverne-
ment révolutionnaire de France , et
qui seront de nature soit à piquer la
curiosité des contemporains, soit à
vaincre l'incrédulité de nos jeunes libé"
raux, soit enfin à servir d'instruction
À la postérité. M. LE NORMANT ne re-
cevra rien qui ne soit franc de port et
d'envoi ; et je n'admettrai dans mes
notes que ce qui aura pour moi un
caractère incontestable de vérité et
d'authenticité.
L'ouvrage ne sera mis à l'impression
qu'autant que j aurai réuni un nombre
de soumissions volontaires suffisant
pour en couvrir les frais. Si le public
ne croit pas devoir répondre à cet
appel, j'en conclurai que mon travail,
tel que je l'ai conçu, n'offre pas d'at-
traits. Il me restera le mérite incontes-
( xxiv )
table de l'intention. Le surplus regar-
dera mes héritiers.
Les soumissions volontaires du pu-
blic, en France et à l'étranger, seront
reçues pendant trois mois, à compter
du 1er novembre 1821. A cette époque,
j'indiquerai à MM. les soumission-
naires, par les journaux, celle de la
distribution de l'ouvrage, en une seule
livraison, ou ma déclaration qu'il ne
sera point publié.
Le prix de chacun des trois vo-
lumes , pour MM. les soumissionnaires
qui en prendront livraison chez M. LE
NORMANT, sera de 5 francs. Ce prix
sera augmenté d'un cinquième pour
ceux qui n'auront pas soumissionné
conformément au modèle imprimé à.
la suite de cet avertissement.. Le troi-
sième volume, qui contiendra les deux
ouvra ges dramatiques et les notes,
( xxv )
pourra être acheté séparément, à rai-
son de 7 fr. Il sera tiré quelques exem-
plaires sur papier vélin : le prix sera
double.
Ce i5 octobre 1821,
- � Signé DUCANCEL,
MODÈLE DE SOUMISSION.
Esquisses historiquespolitiques, morales
et dramatiques du Gouvernement révo-
lutionnaire de France, aux années
1793, 1794 et 1795, trois volumes
in-Sc , par M. DUCANCEL, auteur de
l'Intérieur des Comités Révolution-
naires.
Je soussigné (1),
demeurant à (2),
m'engage à prendre livraison, chez M. LE
NORMANT, imprimeur-libraire, à Paris, de (3)'
exemplaires dé l'ouvrage
ci-dessus mentionné, en trois volumes, à raison
de 15 fr. pour chaque exemplaire, sur papier
non vélin.
A (4) le(5)
(6) Signature.
(1) Les noms , qualités.
(2) La demeure bien indiquée.
(3) Spécifier le nombre d'exemplaires.
1 1 .L
(4) Le lieu où la soumission est souscrite.
(5) La date de la soumission. l
\.- i «- --
(6) Cette soumission devra être adressée franche de
port à M. LE NORMANT, imprimeur-libraire, à Paris,
rue deifine, faubourg Saint-Germain, n° 8.
DISCOURS
D'INTRODUCTION,
SERVANT DE PROSPECTUS,
ADRESSÉ PAR L'AUTEUR
À LA SOCIÉTÉ
DES BONNES-LETTRES.
1
DISCOURS D'INTRODUCTION
ADRESSÉ
A LA SOCIÉTÉ
DES
BONNES- LE TTRES(I).
M ESSIEURS,
Qu'est-ce qu'un Gouvernement révolution-
naire? Quand on dit révolution , on dit sus-
pension de toute action gouvernante. Organiser
une révolution en Gouvernement, c'est donc
organiser le néant. Mais c'est un tout autre
but que nos régénérateurs de 1793 ont voulu
atteindre; et, pour vous en convaincre, je
fixerai vos idées d'abord sur ce qu'il faut en-
tendre par une révolution, ensuite sur les
principales causes qui y donnent lieu. Cette
discussion me conduira naturellement à la ré-
volution française, dans le sein de laquelle le
Gouvernement révolutionnaire a pris naissance.
(1) Il n'y a que les deux premières parties de ce discours qui
aient été lues par l'auteur, à cette Société.
l" PARTIE*
Dr fini lion
du Gouv«rn«->
rotnt rétulu*
tiooour*.
( 2 .)
Avant tout permettez-moi, Messieurs, quel-
ques légères excursions dans le domaine de
l'histoire.
Si je dirige d'abord mon altention sur le
plus grand peuple de l'antiquité, sur les Ro-
mains, je vois que, dans un période de sept
cents ans, il a subi deux grandes révolutions:
la première à l'aurore de son existence sociale,
la seconde à son déclin.
Romulus, chef d'une horde d'hommes nou-
veaux, mais qui avoient déjà reçu les impres"
sions salutaires d'une croyance religieuse; Ro-
mulus, fort de l'ascendant du génie sur l'esprit
de la multitude, s'est d'abord déclaré chef-de la
religion , et, à ce titre, il a été élu Roi d'une
population encore brute et farouche. Numa lui
a succédé, toujours par l'élection du peuple.
Puis s'appuyant, comme Romulus, sur la reli-
gion, il est parvenu à façonner les esprits au
joug des lois. Tarquin l'Ancien régna après lui,
mais il n'avoit pas consulté le peuple avant
de monter sur le trône, il y avoit été seulement
placé par des électeurs de son choix : toutefois
son règne n'a point été troublé. Servius Tullius
l'a remplacé. Mais Tarquin FA ncien avoit dévié
de la ligne fondamentale tracée par Romulus,
et religieusement gardée par Numa. Servius
Tullius a été assassiné par Tarquin le Superbe.
( 3 )
1.
Celui-ci, plus audacieux, usurpa la couronne.
Son ambition, ses cruautés, l'impudicité de
son fils, la mort de Lucrèce, provoquèrent une
révolte générale et simultanée. Il fut chassé de
Rome, et la royauté fut abqlie-
Voilà certes, Messieurs, une révolution bien
complète; mais a-t-elle été suivie d'un Gouver-
nement révolutionnaire ? 'Avant Tarquin le Su-
perbe, la royauté étoit élective, et reposoit essen-
tiellement sut la religion. Le peuple, à peine
civilisé, essayoit le système monarchique. Les
Rois qui ont succédé à Numa n'ont pas eu le
talent de naturaliser la monarchie parmi leurs
sujets; ils l'ont rendue odieuse presqu'à son
berceau. Au lieu d'un Gouvernement révolu-
lionnaire, une république a été fondée sur la
religion de Numa et sur ses austères préceptes.
Elle a duré sept cents ans ; et ensuite, sa puis-
sance, après avoir envahi le monde, a fléchi
sous son propre poids. L'esprit de la guerre a
remplacé, chez les Romains, l'esprit de la pa-
trie. Un peuple essentiellement belliqueux jette,
si l'on veut, un grand éclat au dehors; mais
au dedans, il -se dégrade et se corrompt. La
disci-pline militaire prépare à l'obéissance ser-
vile. Vient ensuite le prestige des conquêtes qui
•enflamme l'ambition et la cupidité, deux pas-
sions les plus funestes à l'espèce humaine. De là
( 4 )
des généraux factieux et parjures, des armées
divisées, des guerres civiles, des proscriptions,
et le pouvoir absolu cf Auguste. qui règne sur
les débris de la république.
Voilà encore, après sept siècles, une grande
révolution opérée chez le peuple romain. Mais
l'empire d'Auguste aura-t-il à Rome la durée
de la république ? Elle avoit fleuri pendant tout
le temps que la religion et les lois étoient res-
pectées. L'empire romain, établi uniquement
sur les passions et sur la violence, va, pendant
trois siècles, être déchiré en lambeaux. Tous
les crimes, tous les forfaits se reproduiront à
l'infini sous la pourpre impériale, pour ravager
le monde. Fier de la clôture du temple de Janus,
Auguste avoit cru fonder un empire. Il n'a
ouvert qu'une longue et sanglante révolution,
que le grand Constantin seul a fermée, en plan-
tant la croix sur son diadème. Vers la fin du
troisième siècle, ce prince a véritablement créé,.
sur les débris du colosse romain, une monar-
chie nouvelle, en lui donnant pour base la
religion révélée. Ainsi, la révolution commen-
cée par Auguste, permanente pendant trois
siècles, et terminée par Constantin, n'a point
encore eu pour résultat un Gouvernement révo-
lutionnaire; mais une société nouvelle et des
institutions jusqu'alors inconnues, auxquelles
(5)
FEurope actuelle doit sa civilisation et ses pttis
beaux codes de lois.
Si, abandonnant les annales de l'antiquité,
je passe aux temps modernes, je trouve, au
douzième siècle, un exemple remarquable qui
s'applique parlaiienlent à notre restauration :
c'est celui du grand Henri, comte de Bourgogne,.
issu de Robert, Roi de France ( car il est sorti
bien des héros de la tige de nos Rois). Henri
après dix-sept batailles rangées, chasse les
Maures du Portugal. Son fils Alphonse est pro-
clamé Roi. Une Charte est promulguée en sept
articles, uniquement pour assurer la successi-
bilite au trône. La constitution, d'une monar-
chie est bien avancée, Messieurs - pour ne pas
dire parfaite , lorsqu'elle s'est bornée à fixer les
règles de la transmission héréditaire de la cou-
ronne. En 1-5 78, la dynastie d'Alphonse s'éteint,
et bientôt le Portugal est en proie aux troubles
et aux divisions. Une foule de collatéraux se dis-
putent le sceptre d'Alphonse. La charte, ou
plutôt la légitimité, appeloit au trône la maison
deBragance; mais Philippe II, Roi d'Espagne,
l'un des prétendans les plus éloignés dans l'ordre
de l'hérédité, envahit le Portugal avec une
puissante armée. Ce royaume est traité en pays
conquis, écrasé d'impôts, épuisé de milices
que l'on arrache de vive force à la péninsule*
(6 )
pour les ensevelir dans les marais fangeux de la
Hollande. Tous les emplois civils et militaires
sont dévolus aux seuls Espagnols. L'obéissance
muette est le partage des nobles sujets d'Al-
phonse. L'orgueil castillan s'appesantit sur eux.
Quel génie tutélaire va délivrer la nation por-
tugaise de cet étatd'oppression ?. La légitimité.
La maison de Bragance est restée debout pen-
dant l'usurpation de l'Espagnol. Sans elle, les
Portugais, croyant chercher leur salut dans la
révolte, auroient trouvé leur perte dans l'anaT-
chie. La légitimité a régularisé et sanctifié leur
insurrection. En 1640, le duc de Bragance est
monté sur le trône, qui est encore aujourd'hui
occupé par sa descendance.
Dans le même temps, les Stuarts froissoient
les principes religieux qui prédominoient dans
la Grande-Bretagne. A des mécontentemens lé-
gitimes, se sont mêlées les rêveries d'une liberté
insensée qui a conduit l'infortuné Charles Ier
sur l'échafaud. Son fils se dispose franchement
à rendre à la religion de l'Etat sa prérogative.
Aussitôt les mécontentemens s'apaisent. Une
foule d'Anglais, que les écarts d'une conscience
religieuse mal éclairée avoient éloignés des
Stuarts, tombent aux pieds de Charles II. Les
régicides seuls, frappés d'anathème par le ciel et
par la terre, se cachent, fuient, et se dispersent;
( 7 )
car l'homme qui a tué son Roi s'est retranché
lui-même, par ce seul crime, du corps de sa
nation. Les Stuarts régneroient encore aujour-
d'hui, si Jacques II, en jetant de nouveau l'a-
larme dans les Consciences, n'avoit placé le
peuple anglais dans la nécessité d'opter entre
la religion et la légitimité. - �
Par ces divers exemples, il est facile de se
convaincre que partout où la religion, prin-
cipe universel de civilisation, et la légitimité ,
principe universel de conservation, sont mé-
connues, là, il y a nécessairement révolution.
Que si la religion est en opposition avec la
légitimité, celle-ci fléchit parce que la première
est le tronc et l'autre le rameau.
Que si la religion et la légitimité ont été vio-
lées tout à la fois y la révolution ne finira qu'au
moment où elles auront tout à la fois repris
leur empire.
Que si, au contraire, la trop grande violence
des passions humaines s'oppose à leur réta-
blissement simultané, il n'y a plus de révolu-
lion, il y a dissolution.
Oui, Messieurs, méditez l'histoire de tous les
temps et de tous les peuples, vous reconnoîtrez.
partout la religion comme principe absolu de
civilisation, et la légitimité comme principe
absolu de conservation.
(8)
Crardez-vous de croire, cependant, qu'en vous
parlant de religion., j'aie en ce moment en vue
telle ou telle religion dominante, ou bien telle-
ou telle communion de la religion chrétienne;
de même aussi qu'en parlant de légitimité, j'aie
en vue telle ou telle forme de Gouvernement.
Plus tard je m'expliquerai sur la prééminence
de la religion et de la monarchie françaises.
Aujourd'hui, quand je dis religion, je dis Dieu,
l'êlre des êtres; DIEU qui, dans une autre vie , est
Vengeur du crime et rémunérateur de la vertu
DIEU qui est partout, et plus manifestement
dans l'homme. Dans l'homme, la résidence de
Dieu est la conscience. C'est là qu'il inspire le
législateur par son esprit; qu'il gourmande le
méchant par la voix du remords, qu'il lie entre
eux les membres de l'association politique par
le serment divin qui est le gardien de la loi de"
Dieu, et par le serment humain qui est le gar-
dien de la loi des hommes. « L'ordre et la
» justice, a dit Pythagore, sont le serment de
» Dieu. Voilà commentle serment des hommes
» les associe à la fermeté et à la stabilité de
» Dieu, en maintenant parmi eux l'ordre et
j* la justice (i). »
(i) Bibliothèque des anciens philoçophes, DÀCIER, tome Ier,
Vie fa Pythogore.
( 9 )
Quand je dis légitimité, je dis la loi que Dieu
a inspirée par son esprit d'ordre et de justice,
que les hommes ont scellée de leur serment,
que Dieu a sanctionnée par le temps, parce
que Dieu est le temps sans principe et sans
terme.
Il n'y a en effet que la religion fondue dans
la loi qui puisse donner force et durée à une
association politique. C'est le ciment qui lie les
pierres de ce grand édifice. Jetez les yeux sur
nos lois anciennes , soit dans l'ordre civil, soit
dans l'ordre politique; partout la loi religieuse
y donnne, elle y est en quelque sorte incrustée,
et elle lès revêt de son sacré caractère. La mo-
narchie française compte quatorze siècles d'exis-
tence. Depuis trente ans, on l'ébranlé, on la bat
en ruines ; elle est encore debout, parce que le
flambeau de la religion n'est point éteint. Ban-
nissez là religion de la loi de l'Etat, l'Etat n'est
plus qu'une horloge sans balancier. Ses rouages
inertes se rouillent et tombent en poussière.
Aussi, tant que durera la civilisation, jamais les
efforts de l'enfer ne parviendront à extirper
cette plante, divine à double tige, la religion et
la légitimité. On pourra la fatiguer , lui faire
Violence, mais elle ne périra qu'avec la civili-
sation.
En reconnoissant cette origine céleste de la
( I-O )
légitimité, on conçoit pourquoi, depuis, le hui-
tième siècle jusqu'en 1789, jamais les droits
de la race Capétienne au trône de France n'ont
été contestés. Tel étoit l'heareux et admirable
ascendant de la légitimité sur les mœurs de nos
ancêtre.s , que le Roi étoit pour eux le repré-
sentant "visitée du Créateur, dans la sphère
temporelle. On n'auroit pas plus songé à atta-
quer le Roi, qu'à attaquer Dieu même. L'assas-
sinat du Roi étoit plus qu'un parricide; c'étoit
un déicide au second chef. La punition de ce
grand crime passoit toute mesure, parce que le
crime lui-même passoit toute conception.
Toutefois , Messieurs , .si les empires s'écrou-
lent, lorsque la religion et la légitimité y sont
violées , il y a encore d'autres causes de révolu-
tion politique. Je citerai pour exemple l'esprit
d'envahissement qui s'empare d'une population
affamée et surabondante l'esprit de conquête,
né de l'orgueil et de la cupidité. Quand l'un
ou l'autre de ces deux ressorts est en mouve-
ment , alors il ne s'agit plus d'hommes civilisés
qui défendent ou veulent recouvrer des droits
légitimes; c'est le Dieu des armées qui déploie
sa colère. Ici, la sagesse humaine se prosterne
et garde le silence.
A l'aide de l'histoire tant ancienne que mo-
derne , il est donc bien facile de concevoir
(11 )
l'idée précise d'une révolution politique; mais
compulsez les fastes du monde depuis sa créa-
tion; compulsez nos monumens historiques,
depuis Pharamond jusqu'en 1789, vous ne par-
viendrez jamais à concevoir l'idée d'un Gou-
vernement révolutionnaire. Ce monstrueux sys-
tème appartient uniquement à la révolution
française, parce qu'elle-même a des caractères
monstrueux qu'on ne rencontre dans aucune
des révolutions qui ont agité le globe.
Il n'entre pas dans mon plan de retracer
l'origine et les développemens de la révolution
française. Cette lâche est au-dessus de mes forcer
Un écrivain contemporain (1) l'a entreprise.
Quelques fragmens de ce bel ouvrage sont
encore présens à votre mémoire. Comme moi,
Messieurs, vous avez applaudi à l'énergie des
traits, à l'éclat du coloris, et surtout à cette
judicieuse impartialité qui feroit croire que le
savant auteur a devancé d'un siècle les arrêts
de la postérité.
Quatre grands périodes, chacun de quatre
années, marquent l'histoire de la révolution
française prise à sa naissance , en 1788, et con-
(1) M. Lacretelle jeune, de l'Académie française, qui a lu- à
la Société -des Bonnes-Lettres plusieurs beaux fragmens de son
Histoire de-VAssemblée consiltllante.
( 12 )
duite jusqu'au moment où le Gouvernement
impérial a été proclamé.
De 1788 à 1792, premier période; chute de
la monarchie. L'aveuglement, la foiblesse, le
parjure, le pillage, l'assassinat et l'impiété ont
été les instrumens que la révolution a employés
pour renverser, en quatre années, une monar-
chie de quatorze siècles.
De 1792 à 1796, deuxième période; Gou-
vernement révolutionnaire. La spoliation des
propriétés, proclamée comme principe social;
l'ignorance, la stupidité et la crapule converties
en magistratures j^e crime dans tout son déiire
et dans toutes ses fureurs ; une férocité qui
auroit effrayé même les cannibales; le régicide,
commandé comme un devoir; les profanations,
le sacrilége et l'athéisme organisés en culte
et en religion : tels sont encore les instrumens
dont la révolution s'est servi pour créer et
conserver, pendant quatre années, ce système
monstrueux qu'elle a intitulé Gouvernement
révolutionnaire.
De 1796 à 1800, troisième période; Direc-
toire exécutif La peur, la déception, le men-
songe , l'égoïsme, les déprédations, l'inconse-
quence et la niaiserie, voilà aussi quels ont été
les moyens qui ont été mis en œuvre par la
révolution pour maintenir, pendant -quatre
( 13 )
autres années, cette ridicule péntarchie décorée
du nom- de Directoire exécutfi.
Enfin, de 1800 à .1804, quatrième période;
Gouvernement consulaire. Transaction ignoble
d'un soldat avec les déprédateurs, les assassins
et les régicides; appel à leur lâcheté, à leurs
passions et à leurs vices; la cupidité devenue le
principal. mobile du Gouvernement, dans la
hiérarchie civile; l'exaltation militaire si active
sur l'esprit d'un peuple brave; le prestige
éblouissant des conquêtes; les capitales de
l'Europe offertes en dépouilles opimes à des
mil^gfrs de soldats qui n'avoient de patrimoine
que leur épée, de Dieu que leur capitaine:
voilà encore par quelles artificieuses et savantes
préparations la révolution est parvenue, en
quatre années , à substituer au fantôme consu-
laire le despotisme insolent d'un Corse.
De ces quatre grandes phases de la révolution
- française, la seule qui appartienne à mon sujet
est celle connue sous le nom de Gouvernement
révolutionnaire. Mais il s'agit d'attacher un sens
non équivoque à cette étrange dénomination,
et je ne puis le faire sans jeter un moment mes
regards en arrière de la première phase.
On croit communément que la révolution
date du 14 juillet 1789, à cause de la prise de la
Bastille ; c'est une erreur. Ce n'est pas le forcené
( 14 )
Gamille-Desmoulins qui a -le premier allumé la
torche; c'est un archevêque, un principal mi-
nistre; c'est M. le cardinal de Brienne; esprit
vain, étroit, altier et despotique qui a cru
pouvoir abolir, avec un édit, une de nos plus
antiques institutions, comme on a vu plus tard
Buonaparte culbuter avec vingt baïonnettes les
frêles charpentes du Gouvernement directorial.
Le cardinal de Brienne, en créant, en 1788, les
grands-bailliages et sa cour plénière, ne s'est pas
douté qu'il sapoit la légitimité dans ses plus
fortes racines. Une illustration fortifiée par la
sanction du temps avoit identifié les parlemens
à la monarchie. La cour plénière et les grands-
bailliages, vases fragiles, se sont bientôt brisés
dans les mains débiles du cardinal; mais le
branle étoit donné. La nation avoit manifesté
sonefïroi du coup porté aux parlemens. Le trône,
obligé de rétrograder, perdit son influence.
Tout à coup une faction s'élève au sein de la
maison royale. Inutile de vous en désigner
le chef. Son nom est sur vos lèvres, et l'ani-
madversion des siècles a commencé pour sa
mémoire.
Cette faction, profitant de l'état de malaise
où un ministère pusillanime et inhabile avoit
plongé la France , imagin-e d'attaquer à son
tour le principe de la légitimité, non plus dans
( 15 )
les parlemens, mais dans la branche régnante.
En Angletérre, la faction qui conspiroit contre
Charles Ier avoit été puissamment secondée par
un fanatisme religieux. En France, celle qui a
conspiré contre Louis XVI fut aidée par un fa-
natisme philosophique dirigé tout à la fois
contre la religion de l'Etat et contre la légi-
timité. N'en doutez pas, Messieurs; c'est cette
double atteinte portée tout à la fois à la religion
et à la légitimité qui a donné à la révolution
française ce caractère monstrueux, presque
Indétinissahle et jusqu'alors inconnu dans les
fastes du genre humain. Cette révolution trop
violente et trop horrible dans ses excès pour
être long-temps durable, alloit être foudroyée
au 10 août 1792, si, entraîné par trop de vertus
privées, le Roi n'avoit pas déserté son palais,
pour se livrer à ses bourreaux.
On a dit de ce prince infortuné, non sans
quelques restrictionspeu flatteuses pour sa mé-
moire, qu'il avoit su mourir. On peut le dire
généralement des Bourbons, parce que la re-
ligion des martyrs circule dans leurs veines
avec le sang de saint Louis. Que de héros
chrétiens des deux sexes dans cette première
et la plus auguste des races royales! Mais,
au lieu d'établir une distinction entre savoir
régner et savoir mourir, ne conviendroit-il
C 16 )
pas mieux de dire que le monarque qui ne sait
pas mourir, ne sait pas régner? De nos jours,
nous avons vu un homme extraordinaire qui
certes connoissoit bien la science de réO èn. ery; il
n'a pas su mourir. Un prince qui ne sait que
régner est bien près de devenir un despote; et
trop souvent il ne laisse après lui que des ma-
lédictions. Un prince qui sait mourir laisse des
regrets, et des exemples. Sa postérité profite
des erreurs de son règne et des leçons de sa
mort, pour reproduire un peu plus tard .un
nouvel Henri IV.
Dès 1789, le chef de la faction ennemie de
Louis XVI avoit à sa solde une horde de can-
nibales connue sous le nom de cordeliers ou
dantonistes. Au 10 août, cette horde lui avoit
frayé le chemin du trône qu'il convoitoit. Il n'a
pas eu le courage de s'y asseoir (A). Alors,
comme aujourd'hui, la chimère de la répu-
blique fermentoit dans quelques cerveaux ma-
lades. Elle avoit créé, au sein de l'Assemblée
Législative, un parti qui n'étoit pas sans consis-
tance. C'est celui des girondins qui avoient èffi-
caccment secondé l'attentat du 10 août, non
pas pour couronner l'idole des dantonistes,.
mais pour essayer une république dont ils au-
roient été les magistrats et les arbitres. La puis-
sance vraie ou factice des girondins a intimidé
( 17 )
2
les dantonistes. Les deux factions,. unies le 10
août pour renverser le trône, le lendemain 11,
se sont déclaré une eaûerre à mort..Le n août,
j'ai lu sur les murs Je Paris un affreux placard,
ouvrage dxi Nain-Jçiurèe àe la faction dantoniste
(Marat), quiprovoquoit à grands cris le mas-
sacre des girondins qualifiés par lui d'hommes
d'Etat..Marat comptait mettre à profit l'effer-
vescence populaire du 1.0 août, pour les exter-
miner; mais cette effervescence expira tout à
coup aux portes du Teniple où, trois jours après
k 10 août, la famille royale venoit d'être em-
prisonnée. Les girondins furent épargnés.
Comme ils étoient le seul obstacle qui fer-
moit l'accès du trône au chef des dantonistes,
ceux-ci leur ont tendu le plus perfide et le plus
adroit de tous les pièges, en se proclamant
comme eux de francs républicains. Livrés à leurs
propres forces , les girondins n'auroient jamais
eu le .pouvoir, ils auroient eu encore moins
l'audace d'Organiser une république en France;
aussi celle de 1793 n'est pas leur ouvrage. Les
hommes les plus anti-républicains par carac-
tère, par intérêt et par opinion, les assassins
du i"4 juillet, des 5 et 6 octobre, du 10 août,
des 2 et 3 septembre; voilà, Messieurs, quels
ont été les véritables fondateurs de la république
française ! L'esprit recule d'épouvante quand il
( 18 )
veut sonder la profonde combinaison à la suite
de laquelle la république a été votée le 21 sep-
tembre 1792, dans le silence de vingt-cinq mil-
lions de Français terrifiés.
D'un côté, par d'absurdes déclamations,
revêtues du nom pompeux de doctrines ré-
publicaines , les dantonistes espéroient effacer
insensiblement le sentiment de la légitimité
dans l'esprit de la nation. De l'autre, ayant ré-
solu d'assassiner Louis XVI pour le remplacer
par l'usurpateur qui les soldoit, ils avoient
besoin d'un prétexte spécieux pour colorer cet
exécrable attentat., En conséquence, mission
aux écrivains de la faction de crier dans tous les
carrefours, et jusque sur les toits, que la répu-ç
blique est le seul système de Gouvernement qui
puisse être en harmonie avec les lumières du
siècle; et qu'en France il faut du sang royal
pour cimenter l'édifice de la république. Les
dantonistes ont encore senti le besoin d'une
anarchie flagrante et générale, comme devant
être le moyen le plus infaillible pour arriver
au despotisme d'un seul. C'est dans cette vue
qu'ils ont ordonné les massacres du 2 septembre,
et que, peu de jours après, sans discussion, et
par simple motion d'ordre, ils ont proclamé la
république, uniquement comme système d'anar-
chie temporairement organisé pour arriver ,
(19 )
2.
par la lassiTude, au rétablissement de la cou-
ronne sur la tête de Pusurpateuf.
Première victime de cette horrible combinai-
son , Louis X VI déposé sa dépouille mortelle sur
l'échafaud, d'où il s'élance pour se.réunir à son
Dieu, auprès de ses ancêtres. Son implacable en-
nemi va-t-il enfin saisir le sceptre, arrêter l'effu-
sion du sang, étouffer l'anarchie l t se déclarer
Roi des Français? Non; il chanceloitau 10 août:
le 21 janvier l'a terrassé. Il avoit demandé à
haute voix, dans la Convention, la tête de son
Roi et de son parent; soudain, le remords l'en-
veloppe, le serre, l'oppresse, et lui fait subir le
supplice de Laocoon : il abdique ses prétentions
au trône. Aussitôt les dantonistes, ses conseil-
lers et ses complices, délaissés par lui, sont
consternés. Ils s'épouvantent à leur tour de
leurs propres forfaits/Désespérés, mais con-
centrant leur rage, ils vont tuer le traître que
naguère ils vouloient couronner. Mais ensuite
où trouveront-ils un nouveau chef pour le rem-
placer? Ce qui reste du sang royal s'est con-
servé pur et fidèle. L'Enfant-Roi gémit dans
les ferg. Ses oncles, à la tête des gentilshommes
français, se disposent à purger la France de
ses vils oppresseurs. Les mânes de Louis "XVI
errent autour de tous les trônes de l'Europe,
pour y appeler la vengeance, Les. Rois se
( 20 )
liguent; leurs armées s'ébranlent ;'en France,
les provinces chrétiennes et monarchiques se
soulèvent; les nuages s'épaississent; l'orage est
prêt à fondre sur quatre à cinq cents régicides
rassemblés en convention, dans le lieu qu'on
appeloit alors l'ancien Manège (B). Ces misé-
rables fuiront-ils à l'étranger? Mais partout
l'Europe les repousse avec horreur. Se jette-
ront-ils aux pieds de nos princes ? Mais ils ont
assassiné leur frère; ils ont assassiné un Roi!
Mais il est des crimes que les lois humaines ne
peuvent point pardonner! Les voilà donc forcés
de rester républicains, malgré eux. L'abîme
invoque l'abîme : Abyssus abyssum invocat.
Transportez-vous un moment avec moi, Mes-
sieurs, dans la tanière de ces tigres; voyez-les
épouvantés de l'avenir qui les menace, et déli-
bérant sur les moyens d'échapper au supplice
infamant qu'ils ont trop mérité*. Ils se sont dit :
« Puisqu'il faut être républicains pour n'être
» pas proscrits, soyons-le , mais à notre ma-
» nière ; et d'abord, organisons une république
» athée : car si nous allions l'établir sur une
» croyance religieuse, il faudroit revenir" au
» culte catholique, le seul qui soit praticable
» en France, où. il compte quatorze sièçles
» d'existence. Avec le culte, il faudroit rappeler
» les pontifes et les prêtres ;-et comme l'autel,
( 21 )
» en France , fait corps avec le trône, la reli-
» gion y ramèneroit bientôt la légitimité avec
* la uoblesse qui en est l'inséparable appui.
» La légitimité ne pourroit à son tour recou-
» vrer ses droits sans poursuivre le crime irré-
» missible du régicide. INous aurions donc,
)) sans nous en douter, fabriqué de nos propres
» rliains l'instrument de notre supplice. Exter-
» minons les pontifes et les prêtres, les Rois
» et les nobles. Pillons, dévastons et démolis-
» sons tous les tem ples élevés au Dieu des chré-
« tiens j tous les édifices consacrés à la chas-
» teté , à la piété, à l'instruction , à l'enfance,
» à la vieillesse, à l'infirmité, à l'indigence. Ne
» laissons pas même debout la chaumière rus-
» tique de ces humbles pasteurs qui distribuent
» la consolation et l'espérance aux portes de
M l'éternité. Oui, tous ces monumens doivent
M être anéantis, parce que la religion en est le
» principe, la conservation et l'objet final.
» Ensuite , et après la religion, la propriété
» est le lien le plus solide de toute association
» politique ; mais la propriété , à son tour,
» s'appuie sur la justice qui, sans la religion ,
» n'est plus qu'une vaine et inexplicable théo-
M ne. Renversons les propriétés , en consacrant
» tous les genres de spoliation par un code
» spcci^i^ aurions pu aller jusqu'à pro-
Il", Il
( 22 )
» clamer dans notre république la commu-
» nauté des biens; mais nos mains sont chargées
» d'un butin qu'il auroit fallu partager. Ainsi
» point de communauté.
» Enfin les Rois ligués ont forcé nos fron-
» tières, et marchent contre nous. Soulevons,
» par contrainte et parmenace, l'élite de notre
» population, pour la précipiter sur les Rois.
» Elle se compose presque toute de braves qui
» sont imprégnés des préjugés de la religion
» et de la légitimité; c'est-à-dire qui sont nos
» plus redoutables ennemis. S'ils sont mois-
» sonnés en masse par le fer de l'étranger, tant
» mieux , il nous en restera moins à frapper en
» détail; car il n'y a pas de milieu : si nous
» voulons conserver nos têtes , il faut tuer et
» disperser jusqu'à notre dernier ennemi. Nos
h forfaits nous ont placés en dehors de l'espèce
) humaine. Pour un nouveau système poli-
x tique, il faut façonner un peuple nouveau
» avec les débris dégradés du peuple ancien.
» La monarchie reposoit sur les bonnes mœurs
» et sur toutes les vertus que la religion en-
» seigne, que le Ciel récompense. Il faut lui
» substituer un Gouvernement établi sur le bri-
» gandage, sur les vices et sur le crime. Nous
» ne pouvons le créer qu'avec des hommes
» animés de notre esprit, professant nos doc-
( 23 )
» trines, troublés par nos terreurs , et associés
» à nos destinées; des hommes enfin qui seront
» exclusivement nos frères et nos amis.
» C'est ainsi que s'élèvera sans obstacle notre
» nouvelle république, au milieu des restes
» d'une population qui aura été largement dé-
» cimée dans les camps et sur les échafauds.
» Neuf à dix millions de Français, plus ou
H moins, immolés à notre sécuri té, a ppren-
» dront aux quinze millions qui leur survivent
» que liberté, égalité, fraternité ou la mort ne
» sont pas de vains mots ; mais qu'ils forment
» la devise d'un système politique que nous
M appclerons. Gouvernement révolution-
» naire IV. ( C ) »
Oui, Messieurs, voilà, sans aucune exagé-
ration , la pensée tout entière de cette infernale
utopie que j'entreprends d'esquisser dans ses
rapports historiques, politiques, moraux et dra-
matiques. Quelle effroyable conception ! Se
peut-il qu'elle appartienne à des êtres animés
par le souffle du Créateur? Non, les puissances
du Tartare ne sont pas de fabuleuses chimères.
Elles ont aussi, sur la terre, leurs tabernacles
et leurs pontifes. Hélas ! l'homme livré à sa
concupiscence, qu'il appelle orgueilleusement
la raison, est plus féroce que le tigre. Celui-ci
boit le sang, quand il a soif; repu, il reste
( 24 )
inoffensif. L'homme en révolte contre la loi
divine ne se rassasie pas. Il déchire sa proie par
délices, ét il ne l'abandonne que par lassitude.
On demande si des hommes doués des simples
lueurs du bon sens, quelles que soient d'ailleurs
leur dépravation et leur férocité, ontpuse flatter
de réaliser un Gouvernement de cette nature.
Messieurs, Socrate a dit quelque part : «Le
» peuple tue sans raison ; il voudroit faire re-
» vivre de même , s'il étoit possible. » Les dan-
tonisles avoient retenu la première partie de
cette sentence; ils en avoient oublié la seconde.
Lorsqu'au mois de juillet 1789, le peuple égor-
geoit Delaunay, Flesselies" Forulon, Berthier ;
,
lorsqu'aux 5 et 6 octobre de la même année, il
promenoit sur des piques les têtes des gardes-
du-corps massacrés à Versailles sous les yeux du
Roi et de la Reine ; lorsqu'au 10 août 1792, il
déchiroit et coupoit en .lambeaux les. gardes
suisses , sans doute, dans ces affreuses bouche-
ries, le peuple tuoit sans raison ; mais les dan-
tonistes raisonnoient pour lui. Le peuple n'étoit
qu'un instrument de meurtre dans leurs mains;
eux seuls dirigeoient les coups. Vainement on a
invoqué contre eux la sévérité des lois. A force
d'audace et de férocité, ils les ont rendues im-
puissantes. La justice intimidée a reculé devant
les dantonistes (D).

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